IV. PARTIE. SES 0X7 VR AGES
condamne dans Emilel Mais d^nne part il n'a pas doogé c^ Emile trouvait plus de lecteurs que le Discour», Comme de l'autre ton oubliait que la défense en augfneptait le nombre» Rousseau présente sous une forme diffi^ rente l'opinion qu'il avait énoliciéè; il lui donne de nouveaux développements ; il appelle à son secours Fexpérience ; il marche précédé de son fiambeàu ; il attaque toutes les facultés de l'âiâé; il éti sert de toutes les aifnés; il convainc ou persuade, il émeut, il entrsdâe , et ne laisse Jamais son lecteur itodifféi^ent. Emile produisait donc un effet qîi'oli ne pouvait attendre dtih discours abstrait., et dent la lectitfe demandait îa^pl'us sérieuse attention. r •
I>a reste on doit conVettil* <|ue le tôri qil'il preiid souvent dans Emittf était ptàptt à' ttiécontentet- béaucott(> de monde. v
S'il n'avait pas abandonfié depuis Ibiig^tèmpiis lés pM« losophes , ih l'auraient exthis pbur aN^oir dit (ï) : Là désordre mortdy qui dépose contre ta Pto^dénce àtut Xeux des philosophes , n» /aie ^e ta déménirer aux^ miens. Les savans ne lui pacrdonnaient point d'avoir prétendu qu*il y a plus d^ erreurs dans Vacadétnie des sciences que dans fout un pèupte dé HuHfns {^)^ ni les académiciens^ d'ajouter cette réflexion à l'inscription dc& Thertaopyle5(3): On voit bien que ce nesi pas Vacademie des inscriptions qui a composé celle-là.
Alors , pins q[ae dé tio» jours , on comptait sur la stabilité de la fortuné et des rangs; pouvatt*on Voir avec ndifférence un livre où tous les préjugés de rang et
(S) Emile y. liv. lit : Passant , va dire à LacM^monê, el«.
3g'2 HISTOIRE DEJ.-J. ROUSSËAIT^
de fortune étaient heurtés de front et combattus avec
énergie?
Jean-Jacques devait donc déplaire aux classes les plus distinguées de la société , pour un livre ou chacun trouvait des leçons à son usage.
Sa. condamnation , l'abandon de ses protecteurs y les clam^rs des gens de lettres le mettaient dans la situation la p^s critique , lorsqu'au milieu de ses maux il eut une jouissance qui les lui fit oublier, et niéla de quelques douceurs ramertuine de sa vie.
Pendant que les hommes se déchaînaient contre un prétendu (i) Traité de l'éducation y oubliant , en le qua-. lifiaut ainsi , V éducation , et cherchant dans le livre ^ pour le faire proscrire , tout ce qui n'avait aucun rapport à cet objet ( 2 ) ; des attaques contre la religion , les souverains ; des blasphèmes , et , ce qui était bien plus dangereux , des injures contre les puissants du siècle \ les femmes n'y virent que ce qui s'adressait à elles , des devoirs à remplir qu'on leur rappelait avec une éloquence entraînante , et sur lesquels on répandait un charme irrésistible. Elles allaitèrent leurs enfans, et Rousseau fut vengé (3).
Emile est encore un de ces ouvrages qu'on ne saurait
(i) Jean-Jacques n^avait pas prétendu faire un traité eu règle : le titre , dans les premières éditions , est Emile cm de V Education, Dans les suivantes les mots de Traita de l'éducation furent mis k son insu , de même que M. Formey ne le consulta pas pour laiie V Emile chrétien dont nous parlerons.
^a) On peut remarquer en effet que Véducation a été perdue de Tue dans la plupart des critiques , et totalement dans quelques condamnations.
(3) C'était la seule vengeance que pût goûter un homme qui n^a jamait dit du mal de personne» Il est vrai qu^on a prétendu que
ÏVé PARTIE. SES. OUVRAGES..' 3'g3
cla>âer. dans la littérature , et qui , s'il ëtait possible de lui trouver un genre , y occuperait le premier, rang. Mirabeau, dans son enthousiasme , l'appelait nn^poème, parce qu'il est hors deligne« 11 s'exprimait ainsi dans ime lettre à Sophie ^i) , en parlant de Rousseau : « Lis » son magnifique poème S Emile y cet. admirable ou-^ » vrage où. se trouvait tant de vérités neuves. Laisse » les fouç y les envieux , les bégueules, hommes et fem- » mes, et. les sots :, s'en .moquer et dire que c'est un » homme à système. U . est trop vrai que , . vu notre » dépravation, tout ce qu'il propose n'est. pas faisable; » et en vérité il n'y a pas là de quoi nous vanter (2). » .
Un critique sévère, dont l'opinion mérite d^être textuellement rapportée , parce qa Emile est le seul des ouvrages de Jean-Jacques auquel il ne refuse pas son suffrage , La Harpe , n'a pu lui trouver une place dans les nombreuses divisions et subdivisions de son Cours de littérature. U en parle au; chapitre des Romans, y pour dire que ce n'est pas un roman. D confient que c'est un chef-d'œuvre. '
Plus frappé des détails que de l'objet , il paraît avoir moins fait d'attention à l'ensemble ) et s'il n'a pas mé-
c^était par* orgueil , sentiment qu'on donne aussi pour motif à Voltaire construisant Ferney , défendant les Galas ^ en ce cas on doit être fâché que la modestie soit si commune.
(1) Lettres originales de Mirabeau , écrites du donjon de F'in^ cennes, « Rousseau ! dit-il encore à Sophie , l'un des plus grands 9 écrivains qui fut jamais, doot Féloquence toujours entraînante , » toujours appuyée de la plus ingénieuse dialectique , est guidée par 9 un goût si exquis, et n'exclut jamais la correction la plus sévère. jt Génie mâle , profond » créateur et sublime. »
{[3) Lettres^ ori^nales de Mirabeau , écrites du donjon de Fin^ cennes»
394 HISTOIRE DE S>J. ftÔVSSEAir^
connii le but qtte s'e&t proposé l^nâseau^ in moiifs ne Ta-t-il paft indique.
m H ne faut pas, dit La Harpe (i>^ regarder Emile » commeun roman ^ mais Itafei&ne romanesque que Tau* » leur a doonée à un ouvrage dont l'objet est si sérietix ^ » n*a point mn à son ntilké et k.son mérite , et y a m^e > ajonté beaucoup. Éaàit et Sopiiie donnent de l^intéréi » et du charme aux leçons de leur ii^tutetirr Ce n-est Il pas que son sj9Céme toiald'éducalioii soit aidmissîMe^ » c'est on excès en th^t ie et ed pratique , Comme pre^ » que loutes les idées généï'ales du miéme écrivain sont » des excès en .qp^éculation. Mais il y joint une fottlè de » Téricés particulières et d'idées Itotrineitses qui n'ont » pas été perdues pour ixotre siiède. S^il a emprunté les » idée» de» Locke sur f enfénce ^ roratear Géne^roiis a » persuadé ce que Je pbiloMplie Anglais â'avait fedt « qa'fndiquerr I^sfiu il a obtems^ un dés iruccès les plus » âatienr^poor tout faoifki&e qui prétend h la gloire dé » faire le bien r il a opéré unerévékiliè'it dans une » partie très-importante des moeurs publiques, l'édiïca-' » tien. On ne peut nier que , depuis uâ certain nom&re V d'années, il ne se soit fait un ebamgement très-^ên' » sible dans la manière dont on élève Tenfance* Si ce )i premier âge de l'homme , si intéressant et si aimable, }) }ouit aujourd'hui en tout sens de; cette doucç liberté , » qui lui permet de développer tom ce qu'il a de » naïveté, de gaielé et de ^à«e 5 :s'il n'est plus intimidé ft- et contraint sous les gène» lE^t tes entrave» de toute
(1) Court de Uuérature^ b8>® siècle, 3* partie , Iît. II, cllap. lU , des Romans. Parler SEmUe à Paniele des roiiiana et dire qtie ce ik'est point Un roman , c^eM «vouer qa'oo est enbarrass^ de claeèer ce bel ouvrage.
W. PARTIE. SX8 QIJyftAOSS.: 3«^
•»; espèce , c^oH à Tauteitr à' Emile qxdm en a YMi^ » galion. Èkinû les générations naissantes Lui derront w le bonbeor de leurs premières années^ et si l'exemple «d'une statue élevée au fd«s grand homme de notre » siècle (i) amenait parmi nous Taaage d'Jboaorer par » de sea^abks mopnments 4cms les lûenfaitears de » l'humaniiéy en quelque genre c|ue ce eoit > )'aimerais » à me représenter un groupe dans lequel la statue de » l'illttstre Géneroîs serait ceuronaée par les mains » d'un enfant que sa mère soulèverait jiuqu'à loi^ tandis » qu'il sourirait à une autre femme qui allaiterait le > sien; et peut-être rentDureraift>îe encore d'un chœur » d!enfants qui «'amuseraient a tans les )eux de leur » âge.
» C'est surftbut dans EmUe que Jeas-iacquet a mis le 9 plus de véritahle éloquence et de bonne philos<^ie« » Ce n'est pas que son système d'édacatie» soit prati^ » cable en teut^ matt, dans les. diverses situations où j» il place EmiJe , depuis l'enfance jusqu'à la maturité y » il domie d'excellentes leçons.^ et partetut la mcnrale v est en actkm, et animée derinsérét le plus leuchant* n Son stjle n'est nulle part pk» beau que dan» EmUe^
» La vraie philosophie Tenâammait de l'«mour du » genre Immam lorsqu'il comiposait ce cheM'^uvre* »
EmUe preuve d6nc FinsuAsance ou l'imperfection de nos- méthodes , de nos cours de littérature; puisque , s'ils: étaient, bien oadonnés^. ils doonenaienl les mayens de classer tourtes lesproductieos de Fesprit humain qui ne doivent pas périr dans la mémoire des hommes. Ce n'est point connaître cet ouvrage que de le lire une fois : il
(i) Voltaire 4taitridole de I« Eurpe, qui dep«ii.....Mais aferf il radmirait eiiclusivemcAl et lui Touait une espèce de culte.
5^ UiaVOlAE DE l.-l. ViOVSêULty
veut être iiiëâité'(i). Pliu on l'examine, plus on y trouve de, beautés, ravissantes. Ge qui le distingue des autrçs livres de morale , c'est que la lecture en est attachante et qu'elle offre un intérêt Croissant et soutenu. Au Ueu de dire ce qu'il faut faire^, Jean-Jacques dit ce qu'il fait. Il raconte • plus qu'il ne discute; il ordotme au lieu d'ens^gner ; il ne moralise pas , - il peint : et quels tableaux !
Dans^les critiques dont il fut l'objet , chafcim, suivant ses .goàts ou ses préventions , s'arrêtait «ur des détails. Mais il y a eu une opposition bien remarquable , soit dans la manière de voir le même objet, soit dans le compte qu'ils en ont repdu , de la part de deux écrivains recommandablôs par l'esprit d'analyse , Laharpe et Grimm. ]je premier, comme on l'a vu, dit que la forme romanesque donnée à Emile n^a point nui à son mérite , au^fuel elle aJ4)ute de V intérêt et du charme, !Non-seulement le dernier n'a point vu cette for me^ mais il reproche à l'auteur de ne l'avoir pas* employée. « Il » ne fallait pas , dit-il (2), faire un ouvrage didactique ^ » rempli de règles^ de principes , de maximes; il fallait » naus faire l'histoire ou le roman de son éducation ».
Grimm dopne à, son tour le plan qu'il prétend avoir conçu et même communiqué à Jean-Jacques (qui fort heureusement n'en fit pas usage) d'un Traité d* Education.
(i) Parce que l'aïueur avait lui«mème médite son sujet. II disait en jparlaat dH Emile : a Que de Teilles , que de tourments, il m*a s coûtés ! et pourquoi? pour m'exposer aux fureurs de TeuTie. Cest » surtout eu composant cet ouvrage que j'ai appris quel est le » pouvoir d'une volonté ferme et constante. Vingt ibis je Tai aban- » donné; vingt fois je l'ai repris avec une nouvelle ardeur. L'homm» » vient, à bout de tout ; il ne s'agit que de vouloir. »
(2) Correspondancti littéraire , juillet I762..