‹ Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, composée de documents authentiquesChapitre 57 sur 108 · IV. PARTIE. SES OUVRAGES · texte numérisé non relu

IV. PARTIE. SES OUVRAGES

MBSt animée. Il prétend que ce mot devait être une expression passionnée et douloureuse. Lorsque Pygmalion vient de créer Galatée , la scène finit , et les mots qu'ellç prononce ont moiits d'intérêt que tout ce qui préce 4e. Elle se distingue des autres objets , et posant enfin la main sur elle et sur Py gmalion , elle s'écrie : j^h ! en- <:ore moi ! Galatée reçoit à la fois Tamour et la vie , et naît pour celui à qui elle doit l'un et l'autre. C'est ce qu'elle exprime et devait exprimer. Des sentiments , rendus ^vec la plus énergique passion ^ se font remarquer dans cette scène. Ce sont le dépit qu'éprouve l'artiste en s'apercevant que le feu de son génie commence à s'éteindre; l'enthousiasme de l'art , l'inspiration , l'amour. Il semtle que Jean- Jacques ait- composé ce petit chef-d'œuvre au moment ou il sentait que son génie allait pâlir. Une grande partie du monologue est consacrée a l'expression des regrets amers qu'il éprouve , et de l'indignation que lui cause son impuissance; et l'autre , à l'amour pour un objet qu'il voudrait animer.

Nous ne parlerons point des pièces de vers , pas même du Verger des Charmettes , ni de Vallée de Syhie, qui 5ont les meilleures, et ne peuvent avoir d'intérêt que comme otjet de comparaison. Jean-Jacques, à propos de vers, a e a raison de di^e qu'il n entendait rien à celte mécanique.

Le Persifleur, la tradactïon d'un livre de Tacite, les Lettres à Sara, la Reine fantasque, les Fragments sur la botanique, Olinde et Sophronie, forment avec quelques autres morceaux moins importants encore, la partie de la littérature variée , consacrée à la prose. Il sera <jnestion de la Reine fantasque dans la note iméressante de M. Mouchon , sur la lettre inédite qu'il nous a fait passer et qui est en date du 24 octobre 176ÎI. Passons

448 HISTOIRE DE J.-J. ROÙSSEAIT^

aux écrits^ de Rousseau sur un art qu'il aima passioniié-' ment et qu'il cultiva , joignant la théorie à la pratique^

VIL Ouvrages sua la Musique.

Dans la récapitulation que nous aVons faite (i) des études de Rousseau y l'on a pu remarquer un goût en quelque sorte inné chez lui, tant il se développa de honne heure , auquel il se livra presque exclusivement pendant les trente-huit premières années de sa vie, et pendant les trente autres, toutes les fois que l'occasion se présenta. Ce goût constant auquel il fit tant de sacrifices était celui de la musique. Cette persévérance ne supplée point au génie et le donne encore moins; mais on est obligé de convenir qu'elle doit faire acquérir la théorie d'un art que l'on cultive avec tant d'opiniâtreté, à moins qu'on ne soit dépourvu de toute aptitude. Cette seule cause exceptée ( et dont l'application ne peut étie faite à Jean-Jacques), il semble qu'on ne puisse supposer étranger à la musique un homme qui,pen']ant si long-temps, s'est occupé de musique, qui a écrit des volumes sur cet art, et qui, réunissant la pratique à la théorie, a fait des compositions tonjours entendues avec plaisir : il semble que si l'on a des doutes sur son talent, on n'en saurait conserver sur ses connaissances et qu'on ne pourrait les lui contester. C'est cependant ce qu'on fit envers Jean-Jacques. On lui disputa, comme nous l'avons rapporté (a), son Devin du village , et l'on prétendit qu'il ne savait pas la musique. Il serait difiiciie d'expliquer cette conduite,

(i) Tome I , p. 17 etlsuivantef.

('i] Voyez, Notice sur le Dewin du villa^€.

,IV. PARTIB. m OUVRAGES* 449

sans le secours de l'envie ^ que tout mérite blesse^ et qui ne néglige aucun moyen de le détruire.

* La reunion du talent de la musique au talent littéraire, paraît une circonstance assez indifférente en soi, c-est-à-dire que T un ne donne pas plus" d'éclat à l'autre, et les auteurs devaient voir sans inquiétude cette réunion dans Rousseau. Mais il en fut autrement. Avant de prendre la plume, il était dans l'obscurité, et Fon ne songeait point à mettre en doute ses connaissances en musique. Cet oubli cessa dès qu'il eut fixé l'attention générale dans^ ^a carrière des lettres , et ce fut dès son début. Le Devin du village suivit le fameux discours k peu d'intervalle. On ne pouvait l'accuser de plagiat •pour l'ouvrage couronné par l'académie de Dijon ^ parce qu'il fallait des preuves. On s'en dédommagea siir le Devin du village, composition sur laquelle il était plus aisé de faire naître des doutes, de trouver des rivaux à l'auteur, afin de le dépouiller. Il y a moins de juges en musique qu'en lit lérature. Prétendre que Rousseau n'avait point fait \e Devin , ce n'était pas prouver^ il est vrai, qu'il i^e fut pas l'auteur du Discours, mais c'était toujours le signaler comme un effronté plagiaire^ et laisser entrevoir qu'il était capable de s'attribuer l'œuvre d'autrùi. C'est ainsi que se console l'envie. Elle suivit cette marche avec succès^ et si elle ne parvint pas à persuader' le public, elle réussit à tourmenter l'auteur.

IVou» croyons donner , par ces réflexions sur la conduite des amis de Jean- Jacques , une explication plus satisfaisante que ne l'est la conjecture que Rousseau fait sur le même objet ( i ). « Pour moi , dit-il , je crois que

(i) Voyez , GonfessioDS , liv. VIII.

^5o U18T0IBZ D£ I.7J. EOVSSLAV,

p mesdilii amit m'auraient pardonné de faire des livret, j) et d'excellents livres , parée que cette gloire ne leur » était pas étrangère; mais qu'ils ne purent me parp donner d'avoir fait un opéra, parce qu'aucun d'eux » n'était en état de courir la même carrière. » Il est probable qu'on loi eût laissé faire tranquillement des opéra ( musique et paroles ) , s'il n'eût acquis dans les lettres aucan€ célébrité, et quelles auteurs étaient plus dispo- $fy à lui pardonner de faire d'excellente musique que d'excellents livres* .

Parmi ceux qui ont contesté ses connaissances , il en est un dont le témoignage est d'autant plus singulier , qu'en général il rend justice k Jean-Jacques , et que , donnjmt les motifs de squ opinion > il fournit en même i(emp« les moyens d'en apprécier la valem-^. C'est le COmtQ d'Sschemy , avec lequel il fut lié assez intimement pendant son léjonr dan& le Yal^ie-Travers. Ce comte ^vait luÎTi^émei beaucoup de prétentions en musique y Qt G^t a¥t était tour-à- tour l'objet de leurs entretiens <>n de leurs délasse.ments. Us n'étaient point d^accord sur la voix bufnaine.. CeUe des eunuques avait beaucoup (}ç cbariues pour le coopte , et déplaisait à ^Jean-Iacques , 9Qit que la juste répugnauee que loi causaient les moyens employés pour obtenir cette voix influât sur son goût , soit qu'en elle-même elle soit moins douce et moins harmonieuse que celle d'une femme. C'e&t une affaire de goût ; mais ce fut une véritable hérésie aux yeux du c<^mte d'Escherny , qui s'exprime à ce sujet avec une indignation comique , enveloppant les Parisieafi et Rousseau dans une proscription générale. On en va )uger : « Gafarelli , dit-il (i)^ était un de ces eunuques

(1) OEuv. philos, liuér. , etc.^ du comie d^Ëscherny, t. II, p. 348.

Page 1