‹ Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, composée de documents authentiquesChapitre 76 sur 108 · IV. PARTIE. 8*6 OtrVRAGES · texte numérisé non relu

IV. PARTIE. 8*6 OtrVRAGES

moments si tristes et si peu prévus. Pourquoi faut-il que la détresse et Toppression qui resserrent mon cœur le ferment encore à l'effusion des sentiments dont il est pénétré ? Tout est encore en dedans , Madame , mais tout y est, et vous m'avez fait encore plus de bien que vous ne pensez.

» La réponse du Roi n'est point encore venue sur l'asile que j'ai cherché dans ses états ^ et j'ignore quels seront ses ordres à mon égard. Après ce qui vient de m'arriver à Berne, je ne dois me croire en sûreté nulle part et j'avoue que, sans la nécessité qui m'y force, ce n'est pas ici que je le serais venu chercher, quelque plaisir que me fasse mademoiselle Le Vasseur. Surcroît d'embarras s'il faut fuir encore , et moi qui ne sais plus ni ou ni comment , il ne me reste qu'à m'abandonner à la providence et à me jeter tête baissée dans mon destin. L'^argent ne me manquera pas par le soin que l'on a pris de ma bourse et par ce qu'on a mis dans la sienne. Mais Tindigence pourrait augmenter mes infortunes , sans que l'argent les puisse adoucir , et je n'ai jamais été si misérable que quand j'étais le plus riche. J'ai toujours ouï dire, que l'or était bon à tout , sans l'avoir jamais trouvé bon à rien.

» Vous ne sauriez concevoir à quel point le réquisitoire de ce Fleury a effarouché tous nos ministres , et ceux-ci sont les plus remuants de tous. Ils ne me voient qu'avec horreur : ils prennent beaucoup sur eux pour me souffrir dans les temples. Spinosa , Diderot , Voltaire , Helvétius sont des saints auprès de moi. Il y a presque un raccommodement avec le parti philosophique, pour me poursuivre de concert ; les dévots ouvertement , les philosophes en secret, par leurs intrigues , toujours en gémissant tout haut i^r mon sort. Le poète Voltaire et le

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jongleur Tronchin ont admirablement jbuë leur r6\e, à Genève et à Berne. Nous verrons si je prévois juste, mais j'ai peine à croire q[u'ôn me laisse tranquille où je suis. Cependant jusqu'ici milord Maréchal paraît m'y voir de bon œil. J'ai reçu hier^ sous la date et le timbre de Metz, d'un prétendu baron de Corval, une lettre à mourir de rire, laquelle sent son Voltaire à pleine gorge. Je ne puis résister , Madame, à l'envie de vous transcrire quelques articles de la lettre de M. le baron ; j'espère qu'elle vous amusera.

« Je voudrais pouvoir vous adresser , sans frajs , deux i> de mes ouvrages. Le premier est un plan d'éducation D tel que je Fai conçu. Il n'approcbe pas de l'excellence » du v6tre , mais jusq^i'à vous , j'étais le seul qui pût » se flatter d'approcher le but de plus près. Le second y* est votre Héloïse, dont j'ai fait une comédie en trois » actes , en prose, le mois de décembre dernier. Je l'ai » communiquée à gens d'esprit, surtout aux premiers ac* )» teurs de notre théâtre Messin. Tous l'ont trouvée digne » de celui de Paris : elle est de sentiment , dans le goût

^ » de celles' de feu M. de la Chaussée» Je l'ai adressée k » M. Dubois , premier commis en chef des bureaux de » l'artillerie et du génie , il y a trois mois , sans que f en » reçoive de réponse , je ne sais pourquoi. Si j'eusse » connu l'excellence de votre cœur, comme à présent^

. » et que j'eusse su votre adresse à Paris, je vous.rau- » rais adressée pour la corriger et la faire recevoir aux » Français, à mon profit.

» J'ai une proposition à vous faire. Je vous demande » le même service que vous avez reçu du Vicaire sa- » voyard ^ c'est-a-dire de me recevoir chez vous, sans » pension , pour deux ans ; me loger , nourrir , éclairer » et chauffer. Vous êtes le seul qui puissiez me conduire

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