CHAPITRE m
Colomb est sommé de comparaître devant Bobadilla (»5oo).
Lorsque Colomb apprit au fort de la Conception la nouvelle des procédés violens de Bobadilla , il les coipsidéra comme les actes arbitraires de quelque aveniturier tel qu'Ojeda. Depuis que le gouvernement avait ouvert un champ libre aux entreprises particulières, il devait s'attendre à voir sans cesse ses privilèges enfreints et son pouvoir méconnu par le premier intrigant qui se croirait ou qui feindrait de se croire autorisé à s'immiscer dans les affaires de la colonie. Depuis le départ d'Ojeda, une seconde escadre avait touché l'île et avait un moment alarmé Colomb : c'était une expédition dirigée par l'un des Knzons, qui avait demandé et obtenu des souverains une commission pour faire des voyages de découvertes. Le bruit m. 7
gd MisToiRE ^ [14V. xra.
avait aussi couru que d'autres vaisseaux s'étaient montrés dans les environs de l'île, mais il ne s'^était pas confirmé'.
La conduite de Bobadilla avait tous les caractères de l'usurpation arbitraire de quelque aventurier de cette espèce. Il s'était emparé de vive force de la forteresse, et par conséqueût de la ville. II avait accordé des autorisations extravagantes, nuisibles aux intérêts du gouvernement, et qui ne paraissaient avoir pour but que de lui faire des partisans parmi le peuple , et il avait menacé de jeter ' Colomb dans les fers. Il était imposable de croire que des mesures si violentes eussent été réellement sanctionnées par le roi et la reine. Le sentiment qu'avait l'amiral des services qu'il avait rendus, les assurances réitérées d'estime et d'attachement que leurs majestés lui avaient données, et les pouvoirs étendus qu'il tenait d'eux,* et qui avaient été revêtus de leurs sceaux, de leurs si. gnatures et de toutes les formalités qui peuvent ajouter à la validité d'un contrat, tout lui défendait de croire quç ce qui venait de se passer à Saint-Domingue fut autre chose que lés forfanteries d'un intrigant audacieux. Pour se rapprocher de Saint-Domingue, et obtenir des renseignemens plus positifs, l'amiral se rendit à Bonâo, qui chaque jour prenait de l'accroissement, plusieurs Espagnols y ayant bâti des maisons, et cultivant les terres ad-
^ Lettre de Colomb à la nourrice du prince Jean.
en. in.] DE CHRISTOPHE COLOMB. C^
jacentes. A peine étaik-H à Booao, qu'un alcadë^ portant la marque distiuctive de son autorité, arriva de Saint-Domingue, pour annoncer la nomination de Bobadilla au gouvernement général de la colonie, et donner lecture des lettres patentes ddnt il avait une copie. Il n'était porteur d'aucun message, d'aucune lettre particulière pour l'amiral ; Bobadilla se dispensait envers lui des simples égards qu'on observe toujours même auprès de ceux qu'on supplante , et toute sa conduite fut aussi brutale qu'insolente.
Colomb fut très-embarrassé pour savoir ce qu'il devait faire. Il était évident que Bobadilla avait reçu du roi et de la reine des pouvoirs très-étendus ; mais il ne pouvait croire que leurs majestés eussent exercé envers lui un acte de sévérité si subit et si peu mérité, que de le privet* tout à coup d'une autorité acquise par tant de travaux. Il tâcha de se persuader que Bobadilla était envoyé d'Espagne pour remplir les fonctions de grandjuge , d'après la demande qu'il en avait faite luimême aux souverains , et qu'ils lui avaient confié des pouvoirs provisoires pour instituer une enquête sur les derniers troubles de l'île. Il s'efforçait de crbire que tout ce qu'il avait fait au-delà de ses pouvoirs, n'était que des abus d'autorité,, tels que ceux qu'Aguado s'était permis. A tout événement , il était décidé à se diriger d'après cette supposition , et à tâcher de gagner du temps. Si le roi et la reine avaient réellement pris à son égafd
lOO HISTOIRE [lIV. XIH.
quelques mesures sévères, ce ne pouvait être que par suite d'odieuses calomnies. Le mioindre délai pourrait leur donner occasion de reconnaître leur erreur et de la réparer.
Il écrivit donc à Bobadilla en termes mesurés: il lui disait qu'il était le bien-venu dans l'île, l'engageait à ne point prendre de mesures précipitées, surtout en accordant des autorisations pour la recherche de l'or, et il l'informait que devant bientôt se rendre en Espagne , il lui laisserait le commandement de la colonie , en lui donnant tous les renaeîgnemens et les explications qui pourraient lui aplanir les difficultés inséparables d'un tel emploi. Il écrivit dans le même sens à quelques moines qui étaient arrivés avec Bobadilla , mais il avoue que toutes ces lettres n'avaient pour but que de gagner du temps '. Il ne reçut aucune réponse ; mais tandis qu'on gardait avec lui un silence insultant, Bobadilla remplissait plusieurs des blancs seings qu'il avait reçus du roi et de la reine, et il les envoya à Roldan et aux autres ennemis de l'amiral, c'est-à-dire à ceux qu'il avait été envoyé pour juger. Ces lettres étaient remplies de complimens et de promesses ^.
Pour prévenir, autant que possible, le mal qui pouvait résulter des permissions et des licences
* Lettre de Colomb à la nourrice du prince Jean. ^ Lettre de Colomb à la nourrice du prince Jean. Herreta, decad. i, lib. iv, cap. 9.
accordées avec tant de prodigalité par Bobadilla^ Colomb dit et fit publier partout que les pouvoirs que cet homme s'arrogeait ne pouvaient être valides, non plus que les licences qu'il donnait^ puisque lui, Colomb, tenait de la couronne des pouvoirs supérieurs, qui lui avaient été accordés à perpétuité, et dont Bobadîlla n'avait pas plus le droit de le priver qu'Aguado ne l'avait eu.
Colomb resta quelque temps dans cet état d'incertitude et d'anxiété, incertain sur la conduite qu'il devait tenir dans une conjoncture si singulière et si imprévue. Il fut bientôt forcé de prendre un parti. Francisco Velasquez, trésorier royal, et Juan de Trasierra , religieux franciscain , arrivèrent à Bonao , et montrèrent à l'amiral la lettre de créance signée par le roi et la reine , le 26 mai 1 499^ qui lui ordonnait d'ajouter une foi entière à ce que lui dirait Bobadilla, et de lui obéir. Ils lui remirent en même temps une sommation de la part de ce dernier, de comparaître immédiatement devant lui.
Cette lettre laconique de leurs majestés sapait tout d'un coup sa puissance et son autorité. Il n'hésita pas davantage, et se rendant sans murmures à la sommation de Bobadilla, il partit presque seul et sans suite pour Saint-Domingue \
' Herrera , decad. i , lib. iv, cap. 9, Lettre de Colomb à la nourrice du prince Jean .
lOa HISTOIRE [lIV. Xni«
CHAPITRXI IV.
Colomb et ses fr^s sont arrêtés et envoyés ea Espagne ^ ehargés defers (i5oo).
La nouvelle de l'arrivée d'un nouveau gouverneur et de la disgrâce de Colomb, qui allait être renvoyé en Espagne chargé de fers, se répandit promptement dans la Vega , et les Espagnols qui y étaient établis s'empressèrent de se rendre à Saint-Domingue pour faire leur cour à Bobadilla. Ils virent bientôt que le plus sûr moyen de lui plaire était de déchirer son prédécesseur. Bobadilla sentait qu'il avait fait un pas bien hardi en s'emparant du gouvernement, et que sa propre sûreté exigeait que l'amiral se trouvât coupable. Il écoutait donc avec avidité toutes les accusations publiques ou secrètes, et il recevait à bras ouverts quiconque venait lui exposer quelque grief contre l'amiral ou contre ses frères , quel-
Cfl. IV*] DE CHRISTOPHE COLOMB. Io3
que invraisemblable et quelque extravaguant qu'il pût être.
Apprenant que l'amiral était en route pour Saint-Domingue, Bobadilla fit de grands préparatifs de défense: il arm^ toutes les troupes, affectant de croire à un mouvement séditieux que Colomb aurait provoqué, en appelant les caciques de la Vega et tous leurs sujets à l'aider à résister aux ordres de Ja couronne. Ce bruit absurde , qui n'est appuyé sur aucun fondement, fut probablement inventé par Bobadilla pour servir de prétexte aux mesures violentes et iniques qu'il se pro posait de prendre. Le frère de l'amiral, don Diego, fut arrêté, jeté dans les fers et confiné à bord d'une caravelle , sans qu'on se donnât la peine de chercher le moindre prétexte qui pût motiver son emprisonnement.
Pendant ce temps,. Colomb poursuivait sa route vers Saint-Domingue , voyageant solitairement sans gardes et sans suite. Une partie de ses gens était avec l'Adelantado, et il n'avait pas voulu permettre que les autres l'accompagnassent* Il avait entendu parler des intentions hostiles de Bobadilla, et quoiqu'il fut prévenu des actes de violence qu'on se proposait d'exercer à son égard , il voulait arriver dans l'équipage le phis modeste, pour prouver ses sentimens pacifiques^ et éloigner au moins de lui tout soupçon '..
* Las Casas, Hist. Ind. ^ lib, i. td^. i3^«
I04 HISTOIRE [lIV. XBtt.
A peine Bobadilla eut-il appris l'arrivée de Faillirai, qu'il ordonna qu'il fût chargé de chaînes et enfermé dans la forteresse. Cet outrage envers un homme d'un caractère aussi vénérable , d'im mérite aussi éminent, parut, au premier abord, choquer ses ennemis mêmes. Lorsque les fers furent apportés, tous ceux qui étaient présens reculèrent à la seule idée de les lui attacher, soit par un sentiment de compassion pour un si grand revers de fortune, soit par un sentiment de respect pour sa personne dont il leur était difficile de se dépouiller. Pour combler la mesure de l'ingratitude dont il devait être l'objet, ce fut un de ses propres domestiques, <c un cuisinier impudent et éhonté^ dit Las Casas, qui riva les fers de son maître avec autant de promptitude et de gaieté que s'il lui eût servi quelque viande savoureuse. Je connaissais ce misérable, ajoute le vénérable historien, et je crois qu'il se nommait Espinosa \ »
Colomb supporta avec sa magnanimité ordinaire les injures qu'on accumulait sur sa tête. Il est un noble orgueil qui soutient l'homme véritablement grand, et lui fait endurer en silence les insultes dont l'accable le méchant. L'amiral ne pouvait s'abaisser jusqu'à s'humilier devant l'arrogance du violent et lâche Bobadilla. Il oubliait ce vil agent et sa basse tyrannie pour ne penser qu'à ceux qui l'avaient envoyé. C'était l'injustice et l'ingratitude
^ Las Casas, Hist, Jnd.y lib. i, cap. io8.
du roi et de la reine qui lui perçaient le cœur, et sa conscience lui disait que , lorsque la vérité serait connue tout entière, ils rougiraient de l'avoir si mal jugé. Cette certitude consolante lui fit supporter en silence et avec calme toutes les indignités qu'on lui faisait souffrir.
Quoiqu'il tînt l'amiral et don Diego en son pouvoir, et qu'il se fût assuré le suffrage de la populace, Bobadilla se sentait inquiet et tourmenté. L'Adelantado, à la tête d'une troupe assez considérable, était encore à la poursuite des rebelles^ dans la province éloignée de Xaragua. Connaissant son humeur belliqueuse et son caractère décidé, il craignait que don Barthélemi ne prît quelque parti violent, en apprenant la captivité de ses frères et le traitement ignominieux qu'on leur avait fait subir. Il appréhendait, s'il lui écrivait lui-même, que son message n'eût d'autre effet que d'exaspérer plus encore le redoutable Adelantado. IF envoya donc prier Colomb d'écrire à son frère pour l'engager à revenir paisiblement à Saint-Domingue , et lui défendre d'exécuter les prisonniers qu'il avait faits. Colomb accéda sur-le-champ à ses désirs. Il exhorta son frère à se soumettre avec calme à l'autorité du roi et de la reine, et à supporter patiemment les insultes dont il serait l'objet, dans la ferme confiance que, dès qu'ils seraient arrivés en Castille, tout s'expliquerait et tout serait réparé '.
* Pierre Martyr rapporte , comme un bruit qui circulait à
ïo6 HISTOIRE [lIV. XIH.
En recevant cette lettre, l'Adelantado se soumit aussitôt. Abandonnant son commandement, il se rendit paisiblement à Saint-Domingue, où, dès qu'il arriva, il subit le même traitement que ses frères ; il fut chargé de chaînes et gardé à bord d une caravelle. Les trois frères étaient séparés , et on avait poussé la cruauté jusqu'à interdire toute communication entre eux. Bobadilla ne voulut pas les voir, et ne permit à personne d'aller leur rent dre visite. Il ne leur fit pas même connaître la cause de leur captivité, les crimes dont 11$ étaient accusés^ et le procès qu'on instruisait contre eux ^»
On a mis en question si Bobadilla avait réellecette époque , qiie ramiral , ne sachant pas ce qui pourrait arriver, écrivit une lettre en chiffres à rAdelantado , pour lui dire de venir avec sa troupe , afin d'empêcher les violences auxquelles il craignait qu'on ne se portât contre lui ; que l'Adelantado accourut en effet à la tête de ses soldats ; mais qu'ayant eu Timprudence de s'avancer seul à quelque distance , il fut «urpris par le gouverneur avant que ses compagnons pussent venir à son secours , et que la lettre en chiffres fût envoyée en Espagne. Ce bruit sans fondement est probablement un de ceux qu'on fit courir à dessein , pour perdre Colomb dans l'opinion publique. Rien de semblable n'est consigné dans l'enquête dressée par Bobadilla , que Las Casas a consultée , et dont il a fait des extraits pour son histoire. Cette imputation est d'ailleurs en contradiction manifeste avec les faits rapportés par Las Casas, Herrera et Fernando Colomb.
* Charlevoix , dans son Histoire de Saint-Domingue (1. m, p. 199), fait entendre que le procès s'instruisit par correspondance ; qu'on lui envoyait les charges par écrit , et qu'il y répondait de la même manière. Cette version est tout-à-fait Qon-
CH. ÏV.] DE CHRISTOPHE COLOMB. 1 (yj
ment le droit de faire arrêter et enfermer l'amiral et ses frères ', et si, dans aucun cas, le roi et la reine avaient jamais eu l'intention d'en venir à cette extrémité. Bobadilla peut s'éti^ cru le droit d'agir avec tant de rigueur, en vertu d'un article de la lettre datée du 12 1 mars i499t dans laquelle ^ au sujet de la révolte de Roldan , il était autorisé à arrêter les coupables, à séquestrer leurs biens, et à les condamner absens ou présens, aux peines les plus sévères, soit civiles, soit criminelles. Cette clause concernait évidemment Roldan et sa troupe, qui étaient à cette époque en révolte ouverte, et contre lesquels Colomb avait adressé ses plaintes à leurs majestés ; et Bobadilla en tortura le sens pour s'en faire un titre pour s'emparer de l'amiral lui-même. D'ailleurs, dans tout le cours de sa mission, il ne cessa de bouleverser et de confondre rorchre de ses instructions. Il devait commencer par informer contre les rebelles; ce fut par où il
traire à celles de Las Casas, d'il errera et de Fernando Colomb. L'amiral lui-même , dans sa lettre à la nourrice du prince Jean , après avoir raconté la manière dont lui et ses frères avaient été mis dans les fers , et enfermés séparément , sans voir ni Bobadilla ni aucune autre personne , ajoute expressément î « Je fais serment que j'ignore pour quelle raison je suis emprisonné. » Dans une autre letti-e qu'il écrivit quelque temps après de la Jarmaïque, il dît encore : « Je fus arrêté avec mes deux frères, jeté dans un vaisseau , chargé de fers , mal vêtu , et encore plus mal traité , sans avoir subi ni interrogatoire ni jugement. »
* Herrera, decad. i, 13). iv, cap. lo. Oriedo, Cronica^ lib. ni , cap. 6.
io8 HISTOIRE [uv.xra.
finit. La mesure qu il ne devait prendre qu'en dernier lieu, et seulement dans la supposition où il acquerrait des preuves irrécusables de la culpabilité de Tamiral , était de le remplacer dans ses fonctions, et ce fut par où il commença, sans avoir seulement cherché à connaître la vérité. Déterminé d'avance à trouver que l'amiral avait tort, par suite du même principe, il supposait que tous ses ennemis avaient raison. Pour sa propre justification, il était indispensable d'inculper l'amiral et ses frères, et, par ce singulier renversement de l'ordre qu'il aurait dû respecter, les rebelles mêmes qu'il était venu pour' juger, devinrent des témoins nécessaires et précieux pour incriminer ceux contre lesqueb ils s'étaient révoltés.
Mais on ne saurait néanmoins justifier la couronne aux dépens de son méprisable agent. Si l'on avait eu pour les droits et les services de Colomb les égards qu'ils méritaient, on n'aurait point confié à Bobadilla des pouvoirs si illimités, et il n'eût point osé se porter à de pareilles extrémités avec tant de binisquerie et de précipitation , s'il n'avait été sûr de ne point déplaire à l'ombrageux Ferdinand.
On vit alors se renouveler avec dix fois plus de violence toutes les scènes qui s'étaient passées du temps d'Aguado; tous les vieux griefs furent reproduits avec d'autres plus extravagans encore. Depuis l'ancien et sensible outrage fait à l'oi^eil castillan, en forçant les hidalgos, dans un moment
de crise , à travailler à la construction d'ouvrages nécessaires à la sûreté publique , jusqu'à l'accusation récente d'avoir voulu lever l'étendard de la guerre pour s'opposer au gouvernement, il n'y eut pas un malheur, un abus ou une sédition dans File qu'on n'imputât à la mauvaise administration de Colomb et de ses frères. Outre les inculpations ordinaires d'avoir ordonné des travaux pénibles et inutiles, d'avoir condamné les Espagnols à une foule de privations et de châtimens cruels, et d'avoir entrepris des guerres injustes contre les naturels, on les accusait encore de s'être opposés à la conversion de ces derniers, afin d'avoir un prétexte pour les envoyer en Espagne comme esclaves, et les vendre à leur profit. Cette dernière inculpation que repoussait avec tant de force la piété connue de l'amiral, était fondée sur ce qu'il avait retardé le baptême de quelques Indiens d'un âge mûr, jusqu'à ce qu'ils pussent être instruits des vérités du christianisme , considérant avec raison que c'était abuser d'un sacrement aussi auguste que de l'administrer aveuglément ^
Colomb fut accusé aussi d'avoir caché des perles et autres objets précieux, recueillis dans son voyage le long de la côte de Paria, et d'avoir laissé les souverains dans l'ignorance de la nature des découvertes qu'il y avait faites, afin de s'en approprier les avantages. Cependant, il étaitde notoriété publique qu'il
* Munos, Hist, del Nuevo Mundo, MS.
tio Histoire [lit. xitt.
avait envoyé au toi et à la reine des échantillbtis de perles , ainsi que le journal et les cartes de son voyage, dont d'autres s'étaient servis poursuivra ses traces.
Les rebelles étant admis à déposer contre lui , il n'y eut pas jusqu'aux derniers troubles qui ne devinrent des chefs d'accusation. On les réprésenta comme une loyale et noble résistance à la tyrannie exercée envers les colons et les naturels. Les châtimens bien mérités qu'il s'était vu forcé d'infliger à quelques chefs des rebelles, furent cités comme des preuves de son caractère cruel et vindicatif, et de la haine qu'il portait secrètement aux Espagnols. Bob^dilla croyait, ou feignait de croire à toutes ces inculpations. Il était devenu, en quelque sorte, l'allié des séditieux, pour assurer la perte de Colomb. Il faisait cause commune avec eux, il ne povivait donc plus agir à leur égard en qualité de juge. Guevara, Riquelme et leurs complices furent acquittés presque sans forme de procès, et on dit même que Bobadilla leur accorda sa faveur et sa protection. Dès le premier moment, il avait témoigné la plus grande confiance à Roldan , et il l'avait honoré de sa correspondance. Tous ceux enfin que leur conduite passée exposait à l'action de la justice, reçurent leur grâce ou furent compris dans un pardon général. Il suffisait d'avoir été en opposition avec Colomb, pour quelque cause que ce fut , pour être disculpé aux yeux de Bobadilla.
Ce dernier avait alors rassemblé tant de déposi-
CH. iV. ] i)E CHRISTOPHE COLOMB. 1 1 1
tions attestées par une foule de témoins à charge, qu'il pensa qu'elles étaient plus que suffisantes pour assurer la condamnation de ses prisonniers, et le maintenir dans son gouvernement. Il résolut donc d'envoyer en Espagne l'amiral et ses frères, chargés de chaînes, sur les vaisseaux qui étaient prêts à mettre à la voile, et d'y faire passer en même temps l'enquête qui avait été dressée. Il écrivit aussi des lettres particulières, noircissant encore leur conduite, et disant que, sous aucun prétexte , on ne devrait jamais rendre à Colomb une autorité dont il avait si honteusement abusé. Saint-Domingue fourmillait alors de scélérats échappés aux fers ou au gibet. Ce fut un moment de joie et de triomphe pour le crime et la bassesse, qui, forcés de se masquer et de se contenir lorsque Colomb et ses frères avaient le pouvoir, se vengèrent sur eux de cette longue contrainte, dès qu'ils les virent dans les fers. Les calomnies les plus atroces étaient hautement proclamées dans les rues; d'insultantes pasquinades et des libelles incendiaires étaient placardés à chaque coin, et pour que les malheureux frères ne pussent ignorer l'injurieux ti^iomphe de ces misérables, ils alki^t donner du cor près des vaisseaux, et jusque sous les mqrs du donjon où l'amiral était renfermé. Lorsque les fanfares de ses ennemi^ parvenaient à son oreille, dans le fond de sa prison, et que Colomb pensait à la violence dont Bobadilla avait donné tant de preuves , U «e savait pas jus-
lia HISTOIRE [liv. xni.
qu'où pourraient aller sa brutalité et son audace , et il commença à concevoir des craintes pour sa vie. Les vaisseaux étant prêts à mettre à la voile , Alonzo de Villejo fut désigné pour garder les prisonniers et les conduire en Espagne. C'était un officier qui avait été élevé par |*n oncle de Fonseca, qui devait son avancement à l'évêque, et qui était arrivé dans l'ile avec Bobadilla. Celui-ci, en lui confiant la garde des prisonniers, lui donna l'ordre de les remettre entre les mains de Fonseca ou de son oncle, aussitôt qu'il serait arrivé à Cadix ^ pensant ainsi justifier pleinement la confiance du perfide prélat. Cette circonstance donne un grand poids à l'assertion qui a été faite, que Bobadilla avait été secrètement encouragé et excité à prendre des mesures aussi violentes par Fonseca^. qui lui avait promis sa protection et son appui auprès de. la cour, dans le cas où l'on viendrait à blâmer sa conduite.
Villejo accepta l'emploi dont on le chargeait; mais il s'en acquitta d'une manière plus généreuse que Bobadilla ne l'aurait désiré. « Cet Alonzo de Villejo, dit le vénérable Las Casas, était un hidalgo d'un noble caractère, et mon ami particulier. » Il est certain qu'il se montra supérieur à la basse malignité de ceux qui l'employaient. Lorsqu'il arriva, suivi d'une escorte, pour conduire l'amiral de la prison au vaisseau, il le trouva plongé dans un mortie abattement. Il avait été traité avec tant de brutalité , et les passions qui s'étaient dé-
chaînées contre lui étaient si sauvages et si efifrénées, qu'il craignait qu'il ne fut attenté à ses jours, âans qu'il lui eût été possible de se justifier, et que son nom ne passât à la postérité flétri et déshonoré. Lorsqu'il vit l'officier entrer avec la garde, a crut que c'était pour le conduire à Féchafaud. * « Villejo, dit-il tristement^ où me conduisez-vous ? — Au vaisseau sur lequel nous allons nous embarquer, Monseigneur, répondit Villejo. — Nous embarquer! répéta vivement l'amiral ; Villejo, me dites-vous la vérité? — Je vous jure. Monseigneur, répondit l'honnête officier, que rien n'est plus vrai! Ces paroles rendirent à l'afmiral tout son courage , et il se sentit comme renaître à la vie. Il n'y a rien de plus touchant et.de plus expressif que ce petit colloque , rapporté par le vénérable Las Casas, qui le tenait sans doute de la bouche même de son ami Villejo.
Les caravelles levèrent l'ancre au commencement d'octobre, emmenant Colomb enchaîné comme le plus vil des criminels , au milieu des railleries et des huées d'une misérable populace, qui prenait un plaisir brutal à accumuler les insultes sur sa tête vénérable, et qui faisait reten^ de malédictions contre lui , les bords de l'île qu'il avait si récemment ajoutée au monde civilisé. Heureusement le temps favorisa le voyage ; il ne fut pas long , et la conduite de ses gardiens adoucit la position de l'amiral. Le digne Villejo, quoique attaché au service de Fonseca, était révolté de l'inni. 8 .
%i^ mstomE Bii cQRi$iTc^a« caiiOMB.
digne traitement qu'on faisait 3nbir à Colomb« Le maître de la caravelle , Andréas Martin ^ partageait ses sentimens généreux , et ils traitaient tous deux lamiral avec un profond respect et avec lesatten*' tions les plus délicates. Us voulurent lui oter ses fers, mais Colomb s'y opposa. «Non, dit-il avec une noble fierté , leurs majestés m'ont écrit de me soumettre à tout ce que Bobadilla m'ordonnerait en leur nom; c'est en leur nom qu'il m'a chargé de ces fersj je les porterai jusqu'à ce qu'elles donnent l'ordre qu'ils me soient ôtés, et je les conserverai ensuite comme un monument de la récompense accordée à mes services ^ i>
a II le fit en effet, dit son fils Fernando ; je les vis toujours suspendus dans son cabinet, et il ordonna qu'à sa mort ils fussent enfermés avec lui dans^on cercueil ^ ! »
* Las Casas, Hist. Ind. , lit. i, cap. 180, MS.
• Hist, del Almirante, cap. 86.
FI3V nu LIVEE TIUBIZIÈME. *