‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb (volume 2)Chapitre 9 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arrivée de Bobadilla à Saint-Domingue. — Il 8*empare avec violence de l'autorité (i5oo).

Colomb était encore au fort de la Conception, s'occupant à régler les affaires de la Vega, après la catastrophe qui avait mis fin à la sédition fomentée par Moxica. Son frère, l'Adelantado, secondé par Roldan , poursuivait et arrêtait , dans Xaragua, les rebelles fugitifs, et don Diego était resté à Saint-Domingue, où il commandait momentanément. Les factions s'étaient épuisées par leurs propres efforts ; les révoltés avaient eux-mêmes excité l'orage dont ils avaient été les victimes, et l'île paraissait délivrée pour jamais de la domination d'hommes violens et corrompus.

Telle était la situation des affaires publiques, lorsque, dans la matinée du aS août, deux caravelles furent aperçues du port de Saint-Domingue ,

à environ une lieue^n mer. Elles couraient des bordées, en attendant que la brise du large , qui se fait sentir ordinairement vers dix heures, les portât dans le havre. Don Diego Colomb supposa que ces vaisseaux leur apportaient des vivres d'Espagne, et il espéra trouver à bord son neveu Diego, que l'amiral avait prié qu'on lui envoyât pour le seconder. Il dépêcha sur-le-champ un canot pour obtenir des renseignemens positifs, et le pilote qui lé montait, s'approchant des navires, demanda quelles nouvelles ils apportaient , et si Diego , le fils de l'amiral , se trouvait à bord. Bobadilla répondit lui-même, et s'annonça comme un commissaire envoyé pour prendre connaissance de la dernière rébellion. Le maître de la caravelle demanda alors à son tour des nouvelles de l'île, et il apprit les événemens récens dont elle avait été le théâtre. On lui dit que sept rebelles avaient été pendus dans la semaine, et que cinq autres, condamnés au même sort, attendaient dans la forteresse de Saint- Domingue l'exécution de leur sentence. Parmi eux se trouvait Pedro Riquelme et Fernando de Guevara, le jeune cavalier dont la passion pour la fille d'Ânacoana avait été la première cause de la révolte. Une plus longue conversation apprit à Bobadilla que l'amiral et l'Adelantado étaient absens, et que don Diego Colomb commandait à Saint-Domingue. Lorsque le canot rentra dans le port, et qu'on apprit qu'un commissaire était arrivé pour faire une- enquête sur les derniers.

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troubles y la plus grande agitation se manifesta dans la ville. Des groupes nombreux se réunissaient de tous côtés pour s'entretenir à voix basse. Ceux dont la conscience n était pas tranquille se sentaient frappés de consternation^ tandis que les colons qui avaient à se plaindre de torts réels ou imaginaires, et surtout ceux dont la paie était arriérée, faisaient paraître la plus vive satis* action '.

Clomme lès vaisseaux entraient dans le port, Bobadilla aperçut un gibet, auquel était suspeadu le corps d'un Espagnol, qui paraissait avoir été récemment exécuté. C'en fut assez pour justifier à ses yeux ce qu'il avait entendu dire de la cruauté de Colomb. Un grand nombre de barques arri* vèrent autour des vaisseaux, chacun étant impa-* tient de faire sa cour un des premiers à ce censeur public. Bobadilla resta toute la journée à bord de son vaisseau, recueillant les moindres bruits et les rapports les plus futiles, et comme les Espagnol» qui recherchaient le plus sa faveur étaient ceux qui avaient le plus à craindre de se^ recherches, il est évident que la nature de ces rapports devait être généralement défavorable à Colomb» L6 fait est qu'il n'avait pas encore mis le pied à terre, que déjà la culpabilité de l'amiral était une chose décidée dans son esprit.

* Las Casas, Hist. Ind,, lib. i, cap. x6g. Herrera, Hîst. Ind., deead. x, lib. iv, cap. 8.

CH. n, ] DE CHRISTOPHE COLOMB. 9!

Le lendemain matin, Bobadilla débarqua avec tout son équipage, et il se rendit à l'église pour entendre la messe j il y trouva don Diego Colomb , Rodrigo Ferez, lieutenant de l'amiral, et plusieurs autres personnes de marque. Après la messe^ tous ces fonctionnaires s'étant réunis à la porte de l'église qui était obstruée d'ime multitude de peuple , Bobadilla fit lire à haute voix ses lettres patentes^ qui l'autorisaient à faire les recherches les plus exactes sur la dernière rébellion, à saisir les coupables, à mettre leurs biens en séquestre, et à agir contre eux avec toute la rigueinr des lois; enjoignant en même temps à l'amiral et aux autorités de l'île de le seconder de tout leur pouvoir. Après cette lecture, Bobadilla demanda à don Diego et aux alcades de lui remettre Pedro Riquelme^ Fernando de Guevara et les autres prisonniers , ainsi que les dépositions qui avaient été faites contre eux , et il ordonna que leurs accusateurs et ceux qui avaient donné l'ordre de les arrêter comparussent devant lui.

Don Diego répondit qu'on n'avait agi que d'après les ordres de l'amiral, qui avait des pouvoirs supérieurs à ceux de Bobadilla, et sans l'autorisation duqud il ne pouvait rien faire. U demanda, exî même temps, une copie de la lettre patente, afin de l'envoyer à son frère, qui seul pouvait lui ré-u pondre. Bobadilla refusa avec dédain, disant que si don Diego n'avait le pouvoir de rien faire, il était inutile de lui donner une copie de ses titres. Il

9^ HISTOIRE [liv. xin.

ajouta que , puisque le caractère qu'il venait de prendre paraissait n'avoir aucun poids à leurs yeux, il essayerait si le titre de gouverneur en aurait davantage , et qu'il saurait bien leur prouver qu'il avait le droit de leur commander à tous^ ainsi qu'à l'amiral lui-même.

Les colons de Saint-Domingue attendaient avec la plus vive curiosité le dénouement de cette crise inattendue. Le lendemain matin, Bobadilla parut à l'église, déterminé à s'arroger immédiatement les pouvoirs dont il n'aurait dû faire usage que dans le cas où un examen impartial et une enquête approfondie lui eussent prouvé la culpabilité de Cblomb. Lorsque la messe fut finie, et tandis que la populace impatientée était rassemblée près de la porte de l'égUse, Bobadilla, en présence de don Diego et de Rodrigo Ferez, fit lire la seconde lettre patente, qui le nommait gouverneur des îles et terre-ferme du Nouveau-Monde.

Après avoir fait proclamer ce nouveau titre, Bobadilla prêta le serment d'usage, et requit don Diego, Rodrigo de Ferez, et toutes les personnes présentes, d'en faire autant; après quoi, il demanda pour la seconde fois les prisonniers renfermés dans la forteresse. Ils répondirent qu'ils avaient le plus grand respect pour la lettre de Leurs Majestés, mais , ils lui firent observer de nouveau qu'ils étaient responsables des prisonniers auprès de l'airiiral , à qui le roi et la reine avaient accordé des pouvoirs bien plus étendus que les siens.

CH. n.] DE CHRISTOPHE COLOMB. qS

L'amour-propre de Bobadilla se trouva blessé de cette résistance, surtout lorsqu'il vit que la feiTOeté de. don Diego commençait à faire impression sur la multitude, et qu elle paraissait douter de son autorité. Il produisit alors le troisième décret de la couronne qui ordonnait à Colomb et à ses frères de lui livrer les forteresses , les vaisseaux, et tout ce qui appartenait à Leurs Majestés. Pour achever de mettre le peuple de son côté, il lut aussi le décret additionnel , promulgué le 3o mai de la même année, qui lui ordonnait de payer les appointemens arriérés de tpus ceux qui étaient employés au service du roi, et de forcer Tamiral à payer de même ce qu'il devait pour son propre compte.

Ce dernier décret fut reçu aux bruyantes acclamations de la multitude, de longs arrérages étant dûs par suite de la pauvreté du trésor. Tout gonflé de sa nouvelle importance, Bobadilla demanda de nouveau qu'on lui livrât les prisonniers, menaçant, en cas de refus, de s'en emparer de vive force. Recevant toujours la même réponse, il se rendit à la forteresse pour exécuter ses menaces. Elle était commandée par Miguel Diaz, le même cavalier aragonais qui, ayant cherché un asile parmi les Indiens des bords de l'Ozema , avait gagné le cœur de la femme cacique Catalina , avait appris d'elle l'existence de mines d'or dans les environs, et avait décidé ses concitoyens à s'établir dans cette partie de l'île.

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Lorsque Bobadilla arriva devant la forteresse , il en trouva les portes fermées, et Talcade, Miguel Diass, était monté sur les créneaux. Bobadilla fit lire à haute voix ses lettres patentes, les présenta de manière à ce que le commandant pût reconnaître les signatures et le sceau de Leurs Majestés , et le somma de lui livrer les prisonniers. Miguel Diaz demanda une copie de ces lettres , mais Bobadilla refusa, sous prétexte qu'il n*y avait pas de temps à perdre, puisque les prisonniers, ayant été condamnés à mort, pouvaient être exécutés d'un moment à l'autre. Il ajouta que s'ils ne lui étaient pas remis à l'instant , il en viendrait à des extrémités doiit Miguel serait responsable. Le prudent alcade demanda de nouveau le temps de réfléchir et une copie des pouvoirs de Bobadilla, disant qu'il commandait le fort au nom du roi, par ordre de l'amiral, son maître, qui avait acquis ce territoire à la couronne au prix de ses travaux, et que dès que celui-ci serait arrivé , il s'empresserait de lui obéir '.

A ce refus de l'alcade , la colère de Bobadilla ne connut plus de bornes. Rassemblant les soldats qu'il avait amenés d'Espagne, les matelots de ses vaisseaux et la populace de Saint-Domingue, il les exhorta à l'aider à s'emparer des prisonniers , mais à ne faire de mal à personne qu'en cas de résistance. Ceux qui l'écoutaient exprimèrent leur

^ Las Casas 2 Hist* Ind, , lib. ;, cap. 179*

en. II.] DE CHRISTOPHE COLOMB. qS

consentement par de bruyantes acclamations , car Bobadilia était déjà l'idole de la multitude. Vers l'heure des vêpres, Bobadilia se mit à la tête de cette troupe nombreuse pour foudroyer une forteresse, qui n'était formidable que de nom, n'ayant été construite que pour résister à de pauvres Indiens nus et mal armés. Le récit de ce siège a quelquechose desi burleéque, qu'il a l'air d'une absurde rodomontade. Bobadilia attaqua avec impétuosité des portes, dont les gonds et les serrures étaient si fragiles, qu'ils tombèrent au premier coup, et lui livrèrent l'entrée de la place. Pendant ce temps ses zélés mirmidons appliquaient aux murailles de nombreuses échelles pour emporter le fort d'assaut, et soumettre une garnison qui n'existait pas. L'alcade, Miguel Diaz, et don Diego de AJverado parurent seuls sur les remparts; ils avaient tiré leurs épées, mais ils ne firent aucune résistance.

Bobadilia entra dans la forteresse en^triomphe, et sans opposition. On trouva dans une salle les prisonniers enchaînés; le vainqueur ordonna qu'ils fassent amenés devant lui, et après leur avoir fait quelques questions pour la forme, il les confia à la garde d'un alguazil nommé Juan de Espinosa '.

Telle lut la manière précipitée et arrogante dont Bobadilia entra en fonctions. Il avait interverti l'ordre de ses instructions écrites , puisqu'il s'était emparé du gouvernement avant d'avoir recherché

^ Las Casas, Hùt, Ind,, lib. i, cap. 179.

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la conduite de Colomb. Il continua à se diriger d'après le même principe, agissant comme si l'amiral eût été jugé d'avance en Espagne, et qu'il n'eût été envoyé que pour le dépouiller du pouvoir, et non pour s'assurer s'il n'en avait point abusé. Il s'établit dans la maison de Colomb , s'ëmparant de ses armes, de son or, de son argenterie, de ses bijoux et de ses chevaux , et il ne respecta pas davantage ses livres, ses lettres, et tous ses papiers, jusqu'à ceux qui étaient relatifs à ses affaires personnelles. Il ne rendit aucun compte des objets dont il s'était ainsi emparé, et qu'il regardait probablement comme déjà confisqués au profit de la couronne. Son seul acte de justice fut de payer sur l'argent qu'il trouva les arrérages dus par l'amiral à différentes personnes '. Pour augmenter sa popularité , il fit dès le second jour de son entrée en fonctions, une proclamation pariaquelle il accordait pour vingt ans , l'autorisation générale de recueillir de l'or, à la charge d'en payer au trésor seulement le onzième, au lieu du tiers comme auparavant. Il parlait en même temps de Colomb dans les termes les plus humilians, disant qu'il allait le renvoyer enchaîné en Espagne , et que ni lui ni aucun de sa race ne remettrait jamais le pied dans l'île ^*

* Hist, del Almirante , cap. 85. Las Casas, Uerrera, Hist' Ind, ,lib. I, cap. 179.

^ Lettre de Colomb à la nourrice du prince Jean.

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