‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb (volume 2)Chapitre 11 sur 27 · LIVRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATORZIÈME

GHAPITRB l'

Sensation produite en Espagne par l'arriyée de Co1od4) dans les fers. — Sa réception à la cour (i5oo).

Uaebiyée de Colomb à Cadix , prisoniiier et dans les fers 9 produisit[presque autant de sensati^ que son retour triomphant après son premier voyage. C'était un de ces événemens frappans qui parlaqt aux seos de la multitude , et rendent toutes les réflexions inutiles. Personne ne s'arrêtait à ^'informer diç quoi il éti^it accusé. Il suffisait de sa- >rpir qu9 Colomb était F»n»^ié^ dans les fers, du

Il6 HISTOIBE [lIV.XIU.

Nouveau-Monde qu'il avait découvert. Un mouvement d'indignation générale éclata dans Cadix , ainsi que dans la ville riche et puissante de Séville , et se répandit bientôt après dans toute l'Esp^^gne. Si l'intention des ennemis de Colomb avait été de causer sa^perte, leur violence même avait ruiné leur projet. Il se fit aussitôt, dans l'esprit public , une de ces réactions si communes lorsque la persécution est poussée à l'extrême. Cette populace qui, récemment encore, avait poussé les cris les plus frénétiques contre Colomb, se récria alors avec la même violence contre le traitement qui lui avait été infligé, et il se manifesta un tel sentiment de sympathie, que le gouvernement n'eût pu y résister sans se rendre odieux.

La cour était à Grenade lorsqu'elle apprit son arrivée, et dans quel état il venait de paraître en Espagne; des murmures d'indignation et de surprise ébranlèrent* les voûtes de l'Alhambra. Le cœur navré de tant d'affronts, mais ignorant jusqu'à quel point les rois catholiques les avaient autorisés, Colomb s'était abstenu de leur écrire. Seulement^ pendant la traversée, il avait composé ufiie longue lettre adressée aune dame de la cour, dona Juana de la Torre, qui avait nourri le prince Jean, et qui était en grande faveur auprès de la reine. Andréas Martin, le maître de la caravelle, avait parmis à Colomb , à son arrivée à Cadix, d'envoyer cette lettre secrètement par un exprès; elle fut donc reçue avant les pièces de la procédure in«

struite par Bobadilla , et ce fut par elle que le roi et la reine eurent la première nouvelle du traitement infâme qu'il avait subi \ Elle contenait le détail de ce qui s'était passé dans l'île, et elle était écrite dans le style simple et énergique qui lui était ordinaire, La rapporter en entier, ce serait revenir sur les événemens qui sont déjà connus. Mais il s'y trouve quelques expressions qui partaient en quelque sorte du fond de son cœui:, et qui méritent ^tre remarquées, « Les calomnies d'hommes méprisables, dit-il, m'ont nui plus que tous mes services ne m'ont profité. » A propoâ* des faux rapports auxquels il était exposé, il fait cette remarque; (c Telle est la mauvaise réputation qu'on m'a £aite, que si je venais à fonder des hôpitaux et des églises, on les appellerait des cavernes de voleurs. » Après avoir raconté avec une vertueuse indignation les procédés de Bobadilla, qui avait interrogé sur son administration les hommes mêmes qui s'étaient ré-» voltés contre lui, et qui, sur leur témoignage, l'avait fait jeter en^f rison, lui et ses frères, sans lui apprendre ce dont on l'accusait : « La cause de tout le mal, ajoute-t-il, c'est que la personne en^ voyée pour faire une enquête sur ma conduite, savait que si les chefs d'accusation qu'elle potirrait recueillir semblaient sérieux, elle serait nommée à ma place. » Il se plaint de ce qu'en jugeant son administration, on n'avait pas égard aux cir-

* Las Cassai Hùt» Ind», Ub. i| cap. 182,

tll H19T01HX [lit.

constances difficiles dans lesquelles il s'était trouvé, et à rétat sauvage da pays qu'il avait à régir. «On me juge, dit-il, comme un gouverneur envoyé pour administrer une ville policée^ soumise à Tempire des lois, où tout n'est pas livré à Fah bandon^ et comme au pillage } mais ce n'esl pas MUS ce point de vue que je dots être regardéi mais bien comme un capitaine envoyé pour soio^ mettre un peuple ennemi, de mœurs et de religion différentes , ne vivant pas comme nous dans des villes régulières, mais disséminé dans des forets et sur des montagnes. On devrait faire atteution que j'ai rangé toutes ces peuplades sous la dominatîM de leurs majestés, leur assurant la possesnon d'un autre monde, par la suite de laquelle l'Es* pagne, pauvre jusqu'alors, est tout à coup deve* nue riche. Si j'ai commis des fautes, elles ne proviennent point d'intentions coupables , et je cttiis que leurs majestés m'en croiront sur ce point Je les ai toujours vues remplies de clétneuce envers ceui qui les avaient desservies volontairement; je suis convaincu qu'elles ne seront pas moins indulgentes pour moi, qui n'ai failli que par ignorance ou^ par compassion , comme elles en seront convaincues plus tard ^ et j'espère qu'elles prêt*' dront en considération mes grands services , dont fos avantages deviennent de jour en jour plus sensiUes. )i

Lorsque cette lettre fut lue à la généreuse Isabelle, et qu'elle vit à quel point on ttvait abuaé de

«51** !.] DE CHBIStOtÔfe COLOMB. 1 19

son nom, et cohibieti l'amiral avait souffert, elle éprouva tout à la fois la plus tendre pitié et la plus vive indigtiation. Ces nouvelles étaient confirihées par une lettre de IMcade où corrégidor de Cadix, entre les mains duquel Colomb et ses frétées 'dk^^ient été remis, jusqu'à ce que Ifes intentions de leùi*s majestés fussent connues * ; et par une autre lettre d'Alonzo de Villejo, qui ne démentait pas la noble conduite qu'il avait tenue à l'égard de son flluSlrîÊ prisdnnieh

Quels que pussent être les sentimens secrets de Fei^dîhand dans cette circonstance, l'opinion publique s^é tait prononcée trop fortement pour qu'il fut possible de lui résister. Il se joignit à la reine pour désapprouver hautement ce qui avait été fait, et pour montrer de la manière la plus éclatante que c'était sans leur ordre, et même contre leurs intentions expresses , que Colomb avait été jeté dans les fers. Sans attendre les documens que pou*- Vait envoyer Bobadilla, Ferdinand et Isabelle donnèrent l'ordre que les prisonniers fussent à l'instant même mis en liberté , et traités avec la plus grande distinction. En même temps ils écrivirent à Colomb une lettre conçue dans les termes les plus afifectueux et les plus honorables , pour lui exprimet* leurs regrets de tout ce qu'il avait souffert , et pour l'inviter à se rendre à la cour; ils ordomièreiit qu'il lui fût compté deux fnilte du-

* Oviedo, Cronica^ lîb. m, cap. 6.

iao msToiEE [liv, xiv.

cats% pour qu'il pût y paraître d'une manière convenable à son rang.

Le cœur fidèle de Colomb éprouva un vif soulagement à la lecture de cet auguste message. Fort du sentiment de son innocence , il se voyait déjà rétabli dans tous ses droits et dans tous ses honneurs. Il parut à 1^ cour le 17 décembre , non pas comme un homme tombé dans la di^râce , mais richement habillé 9 et avec une suite nombreuse. 11 fut reçu par leurs majestés avec une bienveillance et une distinction sans égale. Lorsque la reine vit approcher cet homme vénérable, et qu'elle se rappela tout ce qu il avait fait et tout ce qu'il avait souffert, elle se sentit émue jusqu'aux larmes., Colomb avait lutté avec courage contre les rigueurs de la fortune ; il avait supporté avec im noble dédain les insultes et les affronts des êtres les plus vils ; mais il n'en était pas moins doué de la plus vive sensibilité ; et lorsqu'il se vit accueilli avec tant de bonté par les souverains, et qu'il aperçut des larmes dans les yeux d'Isabelle , ses sentimens, si long -temps comprimés, éclatèrent dans toute leur force : il se laissa tomber à genoux, et pendant quelques instans la violence de ses pleines et de ses sanglots lui ôta l'usage de la parole ^. Ferdinand et Isabelle s'empressèrent de le rele-

' Las Casas, lib. i, cap. 182. 2000 ducats on 2846 doUan^ équivalant à 8558 dollars de nos jours.

^ JS^rrera, décad. i, lib. iv, cap. 10. .

CB.l.] DE CHRISTOPHE COLOMB. lai

ver, et de lui prodiguer les assurances les plus touchantes de leur attachement. Dès que l'agitation de Colomb se fiit calmée, il commença à se justifier avec la plus mâle éloquence , et parla du zèle dont il avait toujours été enflammé pour la gloire et la prospérité de la couronne d'Espagne. S'il avait commis quelque faute, c'était par inexpérience, et par suite des difficultés extraordinaires contre lesquelles il avait eu à lutter.

Toute apologie de sa part était inutile. Les excès auxquels ses ennemis s'étaient portés, parlaient plus haut en sa faveur que tous les discours. Ses souverains ne voyaient en lui qu'un homme profondément outragé, et il leur restait à se justifier aux yeux du monde du reproche d'ingratitude qui allait peser sur eux. Ils exprimèrent leur indignation de la conduite de Bobadilla, qu'ils désavouèrent hautement, et promirent de Je destituer sur-le-champ.

Il ne fut jamais question ni de l'enquête rédigée par Bobadilla , ni des lettres qu'il avait écrites à l'appui. Le roi et la reine saisissaient au contraire toutes les occasions de traiter Colomb avec les plus grands égards, l'assurant que tous les griefs seraient redressés, que ses biens lui seraient rendus, et qu'il serait réintégré dans tous ses honneurs et privilèges.

C'était surtout ce dernier point que Colomb avait à cœur; des considérations sordides n'entraient point dans son esprit magnanime. La gloire était le grand objet de son ambition, et il sentait

laa HISTOIRE [Liv.sr%

que^ tant qu'il serait suspendu de ses eitiplois^ une censure tacite pesait sur son nom. Il se flattait donc que, dès que leurs majestés seraient pleine* ment convaincues de son innocence , elles s'empresseraient de lui faire réparation 5 que son titre de vice-roi lui serait rendu, et qu'il retournerait en triomphe à SainM)omingue. Mais il était destiné à éprouver dans cette circonstance un désappointe" ment qui jeta un sombre nuage sur la fin de sa carrière. Pour expliquer cette insigne injustice et cette noire ingratitude de là part de la couronne , il est nécessaire de faire connsdtre le concours d'èvénemens divers qui exerça sur l'esprit du poli'tique Ferdinand une influence si funeste aat. in^ téréts de Ck)lomb.

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