‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb (volume 2)Chapitre 13 sur 27 · LIVRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUINZIÈME

CHAPITBE I"*.

Départ de Colomb pour son quatrième voyage. —> On lui refuse l'entrée du port de Saint-Domingue. — Il essuie une violente tempête (i5o2).

Le 9 mai 1 5o2, Colomb partit de Cadix pour son quatrième et dernier voyage de découvertes. Son escadre se composait de quatre caravelles , la plus plus grande du port de soixante-dix tonneaux, la plus petite de cinquante, et les équipages réunis be montaient qu'à cent cinquante hommes. Avec si u de monde et 4^ si frêles bâtimens, il entrepret la recherche d'un détroit qui, s'il parvenait à trouver, devait le conduire dans les mers les plus ■eculées , et permettrait de faire le tour du globe.

l64 fflSTOIRE [lIV, XV.

Les années commençaient à s'accumuler sur sa tête, lorsqu'il partit pour cette longue et périlleuse expédition. Il avait environ soixante -six ans. Sa constitution, naturellement très-robuste, avait été minée p2^r les fatigues qu'il aivait essuyées, par les variations des dififérens climats qu'il avait parcourus, et par les souffrances morales qui l'avaient usé avant le temps. Sa taille, jadis si imposante, était courbée par les infirmités, et cependant, noalgré cet état de dépérissement, elle était encore noble et majestueuse. Ses facultés intellectuelles avaient seules conservé toute leur énergie, et elles le portaient encore, 4 une époque de la vie où les hommes cherchent ordinairenient le repos, à entreprendre, avec toute l'ardeur de la jeunesse, l'expédition la plus fatiguante et la plus aventureuse.

Il emmenait dans ce périlleux voyage son fidèle conseiller, son vigoureux et intrépide coadjuteur don Barthélemi, et son plus jeune fils Fernando, dont la tendresse et les soins devaient adoucir pour lui les ennuis d'une longue traversée. Colomb avait appris à apprécier de si douces consolations, après s'être vu si long-temps un étrailger isolé, entouré de faux amis et d'ennemis perfides.

En quittant Cadix , l'escadre fit voile vers Ercilla, sur la côte de Maroc, où elle jeta l'ancre le i3. Les rois catholiques sachant que la garnison portugaise était bloquée dans la forteresse par les Maures , et exposée au plus pressant danger, avaient ordonné à Colomb d'y toucher et de donner tous les secours

Cfl^I.] DE CHRISTOPHE COLOMB. l65

qui seraient en son pouvoir. En arrivant il apprit que le siège était levé, mais que le gouverneur était malade des suites d'une blessure qu'il avait reçue pendant un assaut. Colomb envoya à terre son frère ï'Adelantado, son fils Fernando et les capitaines des caravelles, pour rendre visite au gouverneur, lui porter ses complimens affectueux et lui offrir les services de son escadre. Leur visite et le message dont ils étaient chargés parurent faire beaucoup de plaisir, et le commandant envoya aussitôt remercier l'amiral par plusieurs cavaliers, dont quelques-uns se trouvèrent être des parens de la femme qu'il avait perdue, doua Felipa Miûos.

Après cet échange de politesse, l'escadre remit à la voile le même jour et continua son voyage '.

Le ao mai, l'amiral arriva à la Grande-Canarie , et il y resta quelques jours, ainsi que dans les îles adjacentes, pour faire du bois et de l'eau. Dans la soirée du 25 il partit pour le Nouveau-Monde. Les vents alises furent si favorables, que la petite escadre vogua paisiblement sans qu'on eût besoin de changer une seule voile, et elle arriva le 1 5 juin à l'une des îles Caraïbes appelée par les naturels Mantinino *. Après s'y être arrêtée trois jours pour renouveler les provisions de bois et d'eau et donner

* Hist. delAlmirante^ cap. 88.

^ Navarrete suppose que cette île est la même qu'on nomme aujourd'hui ^yamte-Zwcie. D'après la distance qui la sépare de la Dominique , et qu'indique Fernando Colomb , il est plus prcftbable que c'est la Martinique.

t66 msToiRB [uv. vt.

aux matelots le temps de laver leurs vétemens, Tes* cadre passa à l'ouest de l'île, et fit voile vers la Dominique, qui en est éloignée d'environ dix lieues. De là Colomb se dirigea le long des Antilles jusqu'à Santa Cruz, puis longeant la côte méridionale de Porto Ricco , il cingla vers Saint-Domingue, Cette marche était contraire au premier plan de l'amiral, qui ^Nrait eu l'intention de se rendre à la Jamaïque 'i et de partir de là pour le continent^ afin d'en explorer toutes les côtes, dans l'espoir de "trouver le détroit désiré. Elle était aussi en oppo* sition avec les ordres du roi et de la reine qui lui avaient défendu de toucher à Hispaniola. Son ex* cuse pour agir ainsi était le mauvais état de la plus grande de ses caravelles qui ne pouvait porter aucune voile, et qui gênait et retardait continuellement la marche du reste de l'escadre ^. Il désirait l'échanger contre un des bâtimens qui venaient d'amener Ovando à Saint-Domingue , ou y acheter un autre vaisseau, et il était persuadé qu'on ne U blâmerait pas de s'être écarté des ordres qu'il avait reçus, dans une circonstance si importante pour la sûreté et le succès de son expédition.

Il est nécessaù*e de dire quelle était en ce moment la situation de l'île. Ovando était arrivé à Saint-Domingue le i5 avril. Il avait été reçu avec le cérémonial ordinaii^e, sur le bord de la mer, par

*' Hist, del j^lmirmnte , ci^. 88.

' Lettre écrite de la Jamaïque par Gdomb. Journal de Pop» rasj Navarrete, tom. i.

CH. I.] DE CHRISTOPHH COLOMB. fÔ^

Bobadilla et les principaux habitans de la ville. Il fiit ensuite escorté jusqu'à la forteresse , où sa commission fut lue dans toutes les formes, en présence des autorités civiles et militaires. On prêta le serment d'usage, on observa toutes les cérémonies usitées en pareil cas; et le nouveau gouverneur fut accueilli avec de grandes démonstrations de joie et de soumission. Ovando entra en fonctions avec beaucoup de sang-froid et de pru-^ dence, et sa conduite à l'égard de Bobadilla fut bien dififérente de celle que celui-ci avait tenue envers Colomb. Il eut pour lui autant d'égards et de politesse que l'autre avait montré de rudesse et de grossièreté. Bobadilla connut alors le néant d'un rang que le hasard seul a donné, et qui n'est point justifié par le mérite. Dès que sop autorité n'exista plus, toute son importance s'évanouit, U se vit dans l'isolement , négligé et abandpnné de ceux même qu'il avait le plus favorisés, et l'expérience lui apprit combien est fragile la popujarité qu'on n'a acquise qu'en flattant les viles passions de la multitude. Toutefois on ne dit pas qu'op lui ait intenté aucun procès, et Las Casas, qui était sur les lieux, assure qu'il n'entendit jamais un colon parler de lui avec amertume '.

Néanmoins la conduite de Roldan et de ses complices subit une enquête sévère; un grand nombre furent arrêtés pour aller subir leur procès en Es-

^ Las Casas, Hist, fnd, j^ lib. fi , cap. S.

l68 ' HISTOIRE [lIvIxV.

pagne. Mais ils ne paraissaient point inquiets; Us se fiaient à leurs amis dont l'influence à la cour devait les protéger, et plusieurs comptaient sur la disposition bien connue de l'évêque Fonseca à favoriser tous ceux qui avaient été en opposition avec Colomb.

La flotte qui avait amené fiobadilla était alors prête à mettre à la voile ; elle devait emmener les principaux délinquans, les paresseux et les libertins qui mettaient le désordre dans File. Bobadilla s'apprêtait aussi à partir sur le plus grand des vaisseaux, qu'il avait chargé d'une immense quantité d'or, produit des revenus de la couronne sous son administration , et qui suffirait , il n'en doutait pas, pour pallier toutes ses fautes. Ce vaisseau contenait aussi un énorme morceau d'or vierge qui est célèbre dans les vieilles chroniques espagnoles. Il avait été trouvé par une Indienne , dans un ruisseau, sur les domaines ^e Francisco de Garay et de Miguel Diaz; Bobadilla l'avait pris pour l'envoyer au roi, après avoir donné aux propriétaires un dédommagement convenable. On assure que ce lingot pesait trois mille six cents castillans '.

•Roldan, ses partisans, et d'autres aventuriers qui retournaient en Espagne, chargèrent aussi les vaisseaux d'une grande quantité d'or, gagnée au prix des sueurs et des souffrances des malheureux Indiens. Parmi les différentes personnes qui de-

* LasGisas, Hist, Jnd., lib. ii, cap. 5,

vaient partir à bord du principal vaisseau se trouvait Finfortuné Guarionex, le cacique jadis si puissant de la Vega. Depuis qu'il avait été pris par trahison après la guerre d'Higuey, il était toujours resté captif dans le fort de la Conception, et maintenant il allait être envoyé en Espagne, chargé dé chsunes. Alonzo Sanchez de Garvajal, l'agent de Colomb, avait mis aussi sur l'un des navires , quatre mille pièces d'or destinées à l'amiral, et provenant soit des revenus qu'il avait reçus pour lui depuis son arrivée, soit des restitutions que Bobadilla avait été forcé de lui faire '.

Tous les préparatifs étaient terminés et la flotte allait mettre à la voile, lorsque, le 29 juin, la petite escadre de Colomb arriva à l'entrée du port. Il envoya immédiatement à terre Pedro de Terreros, capitaine de l'une de ses caravelles, pour instruire Ovando de son arrivée, et lui dire qu'il avait été obligé de changer de route et de relâcher à Saint-Domingue, pour se procurer un vaisseau en échange d'un des siens qui était très-endommagé. Il lui demandait aussi la permission d'entrer dans le havre pour s'y mettre en sûreté contre un ouragan violent dont difïérens pronostics lui Élisaient craindre l'approche. Ovando lui refusa sa demande. Las Casas pense qu'il avait reçu du roi et de la reine l'ordre positif de ne pas laisser entrer Colomb dans le port , et que cette me-

^ Las Casas , cap. 5. '

l'JO HISTOIRE [tIVtXV,

sure rigoureuse était commandée par la prudence f dans un moment l'île se trouvait encore remplie des ennemis les plus ardens de Famiral , que les mesures qu'on venait de prendre contre eux exaspéraient au dernier point '.

. Lorsque le dur refus d'Ovando fut rapporté à Colomb , et qu'il vit que tout abri lui était refusé , il voulut au moins sauver du danger qui les mena- ^it tous, la flotte qui était au moment de mettre en mer. Il envoya à l'instant son capitaine vers le gouverneur, pour le supplier de ne pas permettre que la flotte mît à la voile de quelques jours , l'assurant que des signes certains annonçaient une tempête. Cette demande ne fut pas plus écoutée que la première. Le temps, pour des yeux sans expérience, semblait tranquille et serein; le pi^ lote et les matdots étaient impatiens de partir. Us (se moquèrent de la prédiction de l'amiral qu'ils traitaient de faux prophète, et ils persuadèrent à Ovando de ne pas retenir la flotte sous un prétexte si léger.

Il était bien pénible pour Colomb de se voir refuser les secours qu'exigeait l'état de ses vaisseaux, et d'être exclus dans un moment de détresse, du port même qu'il avait découvert. Il semblait qu'il était destiné à montrer par un exemple mémorable jusqu'où peut aller l'ingratitude des hommes. U se retira pénétré de douleur et d'indignation. Son équi-

* Las Casas, cap. 5.

ta. h] DE CHRISTOPHE COLOMB. i 1 7 1

page nraminrait hautement de se voir fermer Ten^ trée d'un havre qui appartenait à leur propre pays, et où des étrangers eussent été admis en pareille circonstance. Ils se repentaient de s'être' embarqués avec un chef qui s'était attiré un semblable, traite* ment , et ils ne prévoyaient que des malheurs dans le 'Ooiirs d'un voyage où ils étaient exposés auX( daiagers de la mer, et i^poussés de Fasile que la terre aurait pu leur ofifrir.

Certain I d'après ses observations sur les phénomènes naturels qu'une longue expérience lui avait appris à distinguer^ que la tempête qu'il craignait n'était pas éloignée et qu'elle viendrait de la terre ^ Colomb tint sa petite escadre très-près de la côte, et il chercha, pour jeter l'ancre, quelque baie ou quelque rivière déserte de l'île.

Pendant ce temps, la flotte de BobadtUa partail; de Saint-Domingue et s'aventurait avec confiance ^a pleine mer. Au bout de deux jours, les prédictions de Cc^mb ne se vérifièrent que trop. Un de ces ouragans effroyables qui éclatent quelquefois sous ces latitudes, s'était formé par degrés. L'aspect smi^m du ciel, l'air concentré de l'Océan et le mcurmure croissant du vent, tout annonçait son approche. A peine la flotte avait -elle atteint la pointe orientale d'Hispaniola, que la tempête se déchaîna avec furie, brisant et engloutissant tout es qu'elle ti^ôuvait sur son passage. Le vais^àu à bor]d ^duquel étaient Bobadillà, Rolckin , et les en- \ les plus acharnés de l'amiral , fut ^ubmti^

lya HISTOIM [liv. XV*

avec 'tout son équipage. Le célèbre morceau d'or vierge et toutes les richesses acquises par tant de cruautés et d'injustices, furent également engloutis dans les flots. La plupart des bâtimens périrent; les autres^regagnèrent Saint-Domingue dans im état de délabrement complet, et un seul put continuer son voyage. Ce vaisseau, diaprés Fernando Colomb, était le plus petit de la flotte et il portait les quatre mille pièces d'or qui appartenaient à l'amiral.

Pendant le commencement de la tempête, la petite escadre de Colomb était restée abritée par la terre. Le second jour, l'ouragan augmenta de violence, et le soir les ténèbres devinrent si épaisses, que les vaisseaux se perdirent de vue et furent séparés. L'amiral continua à se tenir très-près de la côte, et son bâtiment ne souffrit aucun dommage. Les autres craignirent le voisinage de la terre par mie nuit si sombre et si agitée , et cinglant en pleine mer, ils restèrent exposés à toute la fureur des élémens. Pendant plusieurs jours ils furent ballottés au gré du vent et des vagues, craignant à chaque instant d'être submergés, et se regardant mutuellement comme perdus. L'Adelantado, qui commandait la caravelle que Colomb avait voulu échanger à Saint-Domingue , et qui pouvait à peine tenir la mer, courut les plus grands dangers, et il ne &Uut rien moins que son expérience consommée pour la maintenu* à flot. Enfin , après avoir été le jouet de mille vicissitudes, ils se réunirent tous au port Formosa, à l'ouest de Saint*Domingue, L'Adelan*-

CH.I.] DE GHEISTOPHE GOLOICB. 178

tado avait perdu sa grande chaloupe, et tous les vaisseaux y à l'exception de celui de l'amiral , avaient plus ou moins souffert. Lorsque Colomb apprit le sort affreux de ses ennemis, submergés presque sous ses yeux, il fut pénétré d'horreur, et il regarda presque comme un miracle sa propre conservation. Son fils Fernando et le vénérable Las Casas considèrent cet événement comme un de ces terribles jugemens dé Dieu, qui, même en ce monde, frappent les coupables. Ils font remarquer que, tandis que les ennemis de l'amiral étaient engloutis par une mer en fureur, le seul vaisseau de toute la flotte qui pût continuer sa route et arriver à sa destination, était le bâtiment fragile qui portait l'or de Colomb. Mais en cette occasion comme en beaucoup d'autres, l'innocent fut enveloppé dans la ' même ruine que le coupable. Le vaisseau qui s'engloutit avec Bobadilla et Roldan, portait aussi Guarionex, le malheureux cacique de la Vega '.

« * Las Casas, HisU Jnd., lib. 11, cap. 5. Hist. del jilm* rantCf cap. 88.

1^4 taSTOIRÈ ttIVrfXV.

GHAPITBS n.

Voyage le long de la cote de Houduras (i5o2).

Colomb resta plusieurs jours dans le port Formosa, pour radouber ses vaisseaux et laisser reposer ses équipages après la tempête qu'ils avaient essuyée. A peine était-il sorti dç ce havre, qu'une nouvelle tempête les obligea de relâcher dans le port Jacquemel, ou, comme l'appelèrent les Espagnols, du Briésil. Il en repartit* le i4 juin, se dirigeant vers la terre ferme. Le temps étant devenu d'un calme parfait, les courans le portèrent jusqu'auprès, de petites îles dans les environs de la Jamaïque', où il ne se trouvait point de rivière, mais où les matelots se procurèrent de l'eau en creusant dans le sable sur le rivage.

^ Sans doute les Cayes Morant. ^

CH. n.] DE CHRISTOPHE COLOMB. l'jS

Le calme continuant, il fut entraîné au milieu du groupe de petites îles o^ cayes, sur la côte méridionale de Cuba, auxquelles, en 1494^ il avait donné le nom de Jardins. Mais à peine y avait-il touché qu'il s'éleva un vent favorable, et il put faire voile dans la direction qu'il désirait. Il gouverna alors au sud-ouest, et, au bout de quelques jours, il découvrit, le 3o juillet, une île petite mais élevée, couverte d'arbres dont la variété flattait agréablement les yeux. Il s'y trouvait surtout beaucoup de pins, circonstance qui lui fit douner par Colomb le nom de Isla de Pinos. Mais elle n'en a pas moins conservé son nom indien de Guanaga', qui s'est étendu à une foule d'îles plus petites qui l'entourent. Ce groupe est*à quelques lieues de la côte de Honduras, à l'est de la grande baie ou golfe de Ce nom.

L'Adelantado débarqua sur l'île principale , qui ét^t extrêmement fertile et couverte d'une riante verdure. Les habitâns ressemblaient aux autres insulaires; seulement ils avaient le front plus étroit. Pendant que l'Adelantado était encore sur le rivage, il vit un grand canot qui semblait arriver d'un long et important voyage. Il fut frappé de sa grandeur et de tout ce qu'il contenait. Il avait huit pieds de large et était aussi long qu'une galère, quoiqu'il fut d'un seul tronc d'arbrç. Au milieu était une espèce de tente ou cabine en feuilles de

' * Bonacca , sur quelques cartes aDglaises.

1^6 HISTOIBK [lIV.XV,

palmier I assez semblable à celles qui ornent les gondoles de Venise, et fermée sufifisamment pour mettre à l'abri du soleil et de la ipiuie. Sous cette tente était assis un cacique avec ses femmes et ses enfans. Yingt-c^nq Indiens manœuvraient le canot qui était rempli d'une foule d'objets de fabrique et de productions naturelles des pays adjacens. On suppose que cette barque venait de la province d'Yucatan, qui est à environ quarante lieues de distance de cette île.

Les Indiens du canot ne manifestèrent aucune crainte à la vue des Espagnols, et ils s'approchèrent sans hésiter de la caravelle de l'amiralXolomb fut transporté de joie de voir une collection si précieuse d'échantillons de tout ce que cette partie du Nouveau-Monde produisait de plus important, venir en quelque sorte s'offrir à lui, sans qu'il lui en coûtât ni peines ni fatigues pour se la procurer. H examina l'intérieur du canot avec autant d'intérêt que de curiosité. Au milieu d'armes et d'ustensiles semblables à ceux qu'il avait déjà trouvés dans d'autres îles, il en aperçut d'autres d'un travail beaucoup plus soigné. Il y avait de petites haches pour couper le bois, non pas en pierre, comme toutes celles qu'ils avaient vues jusqu'alors, mais en cuivre ; des épées de bois avec des entailles de chaque côté de la lame, dans le^ueUes des cailloux aigus étaient fortement attachés avec des cordes faites de boyaux de poissons. C'est le même genre d'épée qu'on trouva ensuite parmi les Mexicains. Il s'y trouvait

CH. II. ] DE GHiaSTOPHE COLOMB. l'J^

des cloches de cuivre et d'autres objets du même métal 9 ainsi qu'une sorte de creuset grossier pour le fondre; diÉférens vases et ustensiles artistement faits en terre, en marbre et en bois dur; des pièces et des mantes de coton , teintes en diverses couleurs; une grande quantité de cacao , fruit que lès Espagnols ne connaissaient pas encore, mais dont ils découvrirent bientôt que les naturels faisaient le plus gran"d cas; il leur servait tout à la fois de nourriture et de monnaie. Ils avaient aussi un breuvage fait avec du maïs, qui ressemblait à la bière. Leurs provisions consistaient en pain de maïs et en racines de différentes espèces, semblables à celles d'Hîspaniola.

Ck)lomb choisit dans tous ces objets ceux qui lui semblaient les plus curieux à envoyer en Espagne, et il donna en échange aux naturels quelques colifichets d'Europe qui leur firent un grand plaisir. Lorsqu'ils vinrent à bord des vaisseaux et qu'ils se virent entourés de gens qui devaient leur paraître si étranges et si singuliers, ils ne manifestèrent ni étonnement ni alarme. Les femmes portaient des mantes dont elles s'enveloppaient comme les femmes maures de Grenade, et les hommes avaient des ceintures de coton. Les deux sexes semblaient mettre plus de soin à se vêtir et avoir sous ce rapport un sentiment de pudeur inconnu aux Indiens que Colomb avait découverts antérieurement.

Ces circonstances, jointes à la supériorité de leurs armes et de leurs tissus, parurent à l'amiral m. la

4ç^ ^ftdices certaiin& qu il approchait de régions plu» C^vUisée^ Il chercha à recueillir de œs Indiens des i^ex^seigi^niens détaillés sur les contrées enTiron- ^a^tes; mais comme ils parlaient ime langue différente de ceUe de ses interprètes, il ne put les comprendre qu'imparfaitement. Ils lui apprirent qu'ib venaient d'un pays riche > cultivé et indus- ^ieux , situé à l'ouest. Ils s'efforcèrent de lui donner une haute idée de la richesse et de la magni&ççnce de ces régions et du peuple qui l'habitait, et le pressèri > : .Hriger de ce côté. QœUe différence pour O/ jiîoiî;î:^îa''^ ^^i^i 1^^"^ conseil! En un jour ou de r^^oj' i^é à Yucatan; la

découverte du Mexir .es autres comtcées opu«

lentes de la Nouvelle ^agne auraient nécessairement suivi; la grande mer du Sud se fût ouveirte devant lui; une série de brillantes découvertes aurait jeté un nouveau lustre sur ses dernières année^,, et elles ne se seraient pas écoulées tristement au milieu de l'abandon, d ifortune et de la naisère.

M^is toutes les pensées de l'amiral ne tendaient alors qp'à découvrir le détroit. Comme les contrées décrites par les IndicLi étaient situées à l'ouest,, il supposait qu'il serait «x)ujours à même de les visiter plus tard , en suivant , à la faveur des yents alizés^ la côte de Cuba, qui,;^^ans son idée, s'étendait jusqu'à ces régions. A présent il était dét;erminié à chercher le continent • ^nt l«s monlasnes sq montraient au sud, et seuiblaifii^ à ui^

CH. lî.] BE CHRISTOPHE COtOMB. Iy0

distance peu considérable '. Arrivé sur ses bordé, en suivant constamment la côte dans la direction de l'est, il finirait par arriver à l'endroit où il sup** posait qu'elle était séparée de celle de Paria par un détroit intermédiaire, et passant par ce détroit , il arriverait bientôt aux îles des Épicéa et aux régions les plus opulentes de llnde*.

Il était d'autant plus encouragé à persister à se diriger vers l'est, que les Indiens lui disaient que de ce côté il se trouvait beî*H<2oup de districts où Tor abondait. La plujr* , ' '^^seignemens qu'il parvint à se procr*^ ' ''^'JM fournis par un vieillard qui était '^ ^^' V'î.'iiit que les autres^ et qui semblait être au à * -fia navigation de ceà mers. Colomb le retint povii/ lui servir de guide le long de la côte, et congédia ies compagnons après leur avoir fait des présens/^

Quittant l'île de Guanaga^ il gouverna au sud vers la terre ferme, p**ru bout de quelques lieues, il découvrit un cap ^auquel il donna le nofaa de Caxinas, parc \qu'il était couvert d'arbres fruitiers que les naturels appelaient ainsi. C'est celui qu'on nomme aujourd'hui le cap Honduras. Le diman- ^che i4 août, TAd^antado y débarqua avec les capitaines deis caîâfvelles, et beaucoup de matelots,

pour entendre la messe , qui fut célébrée solennel-

* Journal de ferras. Navarrete, Colec, tôm. ï.

* Las Casas j»^. ii, cap. 20. LeUre de Colomb, écrite de la Jamaïque. ^

l8o HISTOIRE [tIV. XV,

lement sur le rivage, selon la pieuse coutume de l'amiral, toutes les fois que les circonstances le permettaient. Le 17, FAdélantado prit de nouveau terre sur les bords d'une rivière située à quinze milles du cap; il y déploya les bannières de la Castille, et prit possession du pays au nom des rois catholiques, circonstance qui fit donner à cette rivière le nom de rivière de la Possession'.

Ils trouvèrent dans cet endroit plus de cent Indiens, chargés de pain et de maïs, de poissons et de volailles, de légumes et de fruits de différentes sortes. Les naturels les déposèrent aussitôt aux pieds de l'Adelantado et de sa troupe, à titre de présens , et se retirèrent à quelque distance sans dire un seul mot. L'Adelantado leur fit distribuer quelques babioles qui parurent leur plaire beaucoup; ils revinrent le lendemain en plus grand nombre, et apportèrent des provisions encore plus considérables.

Les naturels de ces environs, et tous ceux que les Espagnols rencontrèrent dans la direction de l'est jusqu'à une grande distance, avaient le front plus haut que ceux des îles. Ils parlaient des dialectes divers, et la même différence se faisait remarquer dans leur accoutrement. Quelques-uns étaient entièrement nus, ayant sur le corps diverses figures d'animaux empreintes au moyen du feu ; d'autres avaient des ceintures autour des reins; d'autres,

* JoitrnaldePorras, Navarrete, lom. i.

-GBt. II.] DE CHRISTOPHE COLOMB. l8 1

de petites jaquettes de coton sans manches; plusieurs portaient des tresses de cheveux par-devant. Les chefs avaient des bonnets de coton blanc ou de couleur. Les jours de fête ils se peignaient la figure en noir, ou se luisaient de grandes raies de diverses couleurs et des cercles autour des yeux. Le vieux guide indien dit à l'amiral que beaucoup d'entre eux étaient des cannibales. Dans un endroit, les naturels avaient les oreilles percées et en même temps si larges et si écartées, qu'elles étaient hideuses, ce qui engagea les Espagnols à nommer cette région la costa de la Oreja, ou la côte de rOreîlle'.

De la rivière de la Possession, Golomb se dirigea le long de ce qu'on appelle à présent la côte de Honduras, luttant contre des vents contraires et contré des courans qui venaient de l'est. Il perdait souvent en une seule bordée le chemin' qu'il avait eu peine à gagner en deux, ne faisant parfois que deux lieues par jour, et jamais plus de cinq. La nuit , il jetait l'ancre sous la terre, n'osant avancer dans les ténèbres le long d'une côte inconnue; mais la violence des courans l'entraînait souvent en pleine mer ^.

Pendant tout ce voyage, il éprouva le même temps qu'il avait eu sur la côte d'Hispaniola, etqui avait duré pendant plus de soixante^ jours. C'était, dit-

* Las Casas, lib. ii , cap. 24. Hist, delAlmirante, cap. qo,

* /^w^ del Almimnte , cap. 91,

xBfk HttTOiEE [tnr.rif^

U y une tempête presque continuelle datis les deux, dk grosses pluies, et des éclairs et des coups de tonneiM si terribles qu on eût dit que la fin du inonde approchait. Ceux qui savent ce que c'est que les pluies et le tonnerre des tropiques, ne trouveront pas que la description qu'il fait de l'ouragan sdit exagérée. Tous les vaisseaux se fendaient; les voiles et les cordages se déchiraient, et les provisions étaient avariées. Les marins étaient épuisés de fatigues, et livrés à la terreur. Us se confessèrent plusieurs fois l'un à l'autre , et se di&posèrent à mourir. «J'ai vu bien des tempêtes, dit Colomb , mais jamais je n'en ai vu de si longiies ni dé si vtcdentes.» Il fait allusion à toute cette série de teihpétes qu'il avait éprouvées depuis qu'on lui avait refusé l'entrée du port de Saint-Domingue. Pendant une grande partie de ce temps, il avait souffert extrêmement de la goutte, qu'augmentait enjoore l'inquiétude qui le dévorait. Mais ses souffi^ances ne l'empêchaient point de remplir ses devoirs; il avait une petite cabine construite sur la poupe, de laquelle, même lorsqu'il était obligé de garder le lit, il pouvait tout observer et dirige la marche des vaisseaux. Bien des fois il se trouva si mal qu'il crut que sa fin approchait. Il songeait - alors avec une vive douleur àson frère l'Adelantâdo, qu'il avait décidé contre son gré à l'accompagner dans cette expédition, et qui montait le plus mauvais bâtiment de l'escadre. Il regrettait aussi d'avoir emmené avec lui son fils Fçrnwdo, l'exposant

eX« H.] DE CHRISTOPfit COLOMB. 1 83

dans un âge aussi tendre à tant de périls et de privations, quoique le jeune enfant les supportât avec le courage et le sang-froid d'un vieux marin. Souvent aussi ses pensées se reportaient sur son fils don Diego , et sur les soucis et les embarras dans lesquels sa mort le plongerait \

Enfin, après avoir lutté pendant plus de quarante jours depuis qu'il avait quitté le cap de Honduras, pour franchir une distance d'environ soixante-dix Iteues, ils arrivèrent le i4 septembre à un cap où la côte, faisant un angle^ tournait tout à coup au sud , ce qui leur procura un veot favorable et une navigation libre, troublant le cap, ils déployèrent gaiement leurs voiles pour continuer leur voyage, et l'amiral, pour célébrer leur délivrance et la fin de leurs dangers et de leurs fatigues^ donna au cap le nom de Gracias a DioSj ou Grâces à Dieu *•

* Lettre écrite de la Jamaïque. Navarrete, Collée. , toto. i. ^ Las Casas, lib. ii, cap. 21, Hist. deljÉlmirante, cap. gi.

l84 HISTOIRE [l,IV.^CV.

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