CHAPITRE m
Voyage le long de la côte des Mosquites. -^Conduite des naturels de Gariari.
• ÂPRàs avoir doublé le cap Gracias a Dios, Colomb gouverna droit au sud , le long de ce qu'on appelle maintenant la côte des Mosquites. La terre présentait un aspect varié : par momens elle n'offrait aux yeux que des aspérités , des pointes et des promontoires escarpés qui s'étendaient jusque dans la mer; dans d'autres, elle se montrait verdoyante, fertile et arrosée de nombreux ruisseaux. Dans les rivières croissaient d'énormes roseaux, parfois aussi gros que la cuisse d'un homme ; elles abondaient en poissons et en tortues, et on vit même sur leurs bords des alligators qui se chauffaient au soleil. Colomb passa près d'un groupe I formé de douze petites îles, sur lesquelles crois^-
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sait un fruit qui ressemblait au limon, ce qui leur fit donner le nom d'îles Limonares\
Après avoir navigué pendant environ soixantedeux lieues le long de cette côte, ayant grand besoin de bois et d'eau, l'escadre jeta l'ancre le i6 septembre près d'une grande rivière que les chaloupées remontèrent pour aller cherdber les provisions dont on manquait. Comme elles revenaient aux vaisseaux, la mer s'a:ifla tout à coup, et déborda dans le lit de la rivière, dont le courant était trèsmpide en cet endroit ; le choc qui s'ensuivit fut si violent, qu'une des barques fut submergée sans qu'aucun de ceux qui la montaient parvînt à se sauver. Ce triste événement exerça la plus fâcheuse influence sur les équipages déjà accablés et découragés par les fatigues qu'ils avaient essuyées, et Colomb partageant leur douleur, donna à cette rivière le nom sinistre de el rio del Desastro^ ou rivière du Désastre *.
Quittant ces malheureux parages , il continua plusieurs jours à longer la côte. Mais bientôt, voyant que ses vaisseaux étaient presque hors de service, et que les matelots n'avaient plus la force d'exécuter aucune manœuvre par suite de la tempête qu'ils avaient essuyée, Colomb, le a 5 septembre, jeta l'ancre entre une petite île et le continent ,
* Pierre Ma^yr, decad. m, lib. iv. C'était probablement la lime , espèce de citron très-petit et très-acide.
* Las Casas, lib. ii, cap. ai. Hist. delAlmiranHy cap. 91. Journal de Porra^,
:%B6 msToi&E [lïv. rv.
dans ^ne situation qui lui parut i^avissante. L'Ue était couverte de bosquets de palmiers , de cacaotiers, de bananiers et d'autres arbres cbargés de frui^ supeii>es; Les fruits , le$ fleurs et les arbriisfieaux odorans de l'île répan^ient les parfums les plus agréables^^ et Colomb lui donna le nom de la Huérùiy ou le Jardin. Elle était appelée Quiribiri par les naturels. Exactement en face , à la distance d'une petite lieue , était un village indien nommé ^aiiari^ situé sur les bords d'une belle rivière. Tout le pays environnant était couvert d'une riante verdure, et offrait un mélange varié de coteaux et de forêts dont les arbres étaient d'une telle hauteur, que Las Casas dit qu'ils semblaient atteindre les nuages.
Lorsque les habitans aperçurent les vaisseaux, ils se raiîsemblèrent sur la côte armés d'arcs et de flèches , de massues et de lances , et se disposèrent à défendre leurs rivages. Mais pendant deux jours les Espagnols ne cherchèrent point à débarquer; ils restèrent tranquillement à bord , s'occupant à réparer les vaisseaux et à exposer à l'air, pour les sécher, lès provisions avariées par la tempête, ou se reposant des fatigues du voyage. Lorsque les sauvagea virent que les êtres extraordinaires qui étaient arrivés sur leur cote dhme manière si étrange^ étaient sj, pacifiques et ne faisaient aucune tentative pour les inquiéter, la curiosité commença à l'emporter i^r la crainte* Ils firent plusieurs signes de paix, agitant leurs manteaux comme des
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bannières, et cherchant à engager léâ Espagnols à venir à terre. IJevenant bientôt plus hardis, ils se jetèrent à la nage et s'approchèrent des vaisseaux , apportant des manteaux et des tuniques de coton, et des ornemens de guanin qu'ils portaient autour du eau. Ils s'empressèrent de les offrir aux ]Espi^ ^ols. Mais ramiral défendit tout trafic; il leur fit des présens, et ne voulut rien recevoir en échange, désimnt leur donner une idée favorable du désin- «éreasemetot et de la^nérosité d^ hommes blancs. L'orgueil des sauvages fut ble$sé de ce refus; ils crurent que les étrangers dédaignaient les présens qu'ils leur offraietit. Ils voulurent s'en venger en affectant la même Indifférence pour les cadeaux qu'ils avaient reçus. De retour sur le rivage, ils atr tacbèrent ensemble tous les colifichets qu'on leur avait donnés sans garder la moindre bagatelle, et 41s les laissèrent sur le rivage, où les espagnols les retrouvèrent le lendemain.
Voyant que les étrangers persistaient à ne point venir à terrte , les naturels essayèrent tous les moyens de gagner leur confiance, et de dissiper les soupçons qu'avaient pu faire naître leurs démonstrationis hostiles. Une barque s'étant approchée un jour de la côte avec précaution pour chercher quelque endroit sûr où l'on pût se procurer de Vaau, un vieil Indien d'un aspect vénérable sortit du miUeu des arbres, portant en signe de paix une bannière blanche au bout d'un bâton , et conduisant dçux jmmes filles , l'une âgée d'environ qua-
i88 msToiRE [lavr. xv.
totze ans, etTautre n'en paraissant guère que huit; leurs cous étaient ornés de bijoux de guanin. Le vieillard les amena près de la barque, les remit entre les mains des Espagnols, et fit entendre par signes qu'elles resteraient comme otages tout le temps que les étrangers seraient à terre. Aussitôt les Espagnols débarquèrent avec confiance et remplirent leurs tonneaux. Les Indiens restèrent à quelque distance , ayant grand soin d'éviter tout ce qui aurait pu faire renaître la défiance. Lorsque la barque s'apprêta à retourner aux vaisseaux , le vieil Indien fit signe d'emmener à bord les deux jeunes filles, et il se retira sans vouloir écouter aucune observation. En montant sur les vaisseaux, les petites Indiennek ne témoignèrent ni chagrin ni alarmes, quoiqu'elles se vissent entourées par des êtres qui devaient leur paraître si extraordinaires et si formidables. Colomb voulut répondre à la confiance qui lui avait été témoignée. Après avoir bien régalé les jeunes Indiennes, et les avoir fait habiller et parer de différens ornemens, il les renvoya à terre. Mais la nuit était venue; la côte était déserte , et il fallut les ramener aux vaisseaux, où elles passèrent la nuit sous la protection immédiate de l'amiral. Le lendemain il les rendit à leurs atnis. Le vieil Indien les vit revenir avec joie, et il témoigna la plus vive reconnaissance du bon traitement qu'elles avaient reçu. Mais dans la soirée, lorsque les barques se rapprochèrent de la côte, les jeunes • filles revinrent accompagnées de leurs amis , et elles
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rendirent tous lés présens qu'elles avaient reçus , quelques instances qu'on pût leur faire et malgré le prix qu'elles y attachaient, tant Forgueil de ces sauvages avait été blessé du refus qu'on avait fait de leurs présens.-
Le lendemain y TAdelantado s'étant approché de la cote, deux des principaux Indiens entrèrent dans l'eau , le tirèrent doucement de la barque , et le prenant dans leurs bras, ils le portèrent jusqu'au rivage, et le firent asseoir avec beaucoup de cérémonie sur un banc de gazon. Don Barthélemi tâcha d'en obtenir quelques renseignemens sur le pays, et il donna ordre au notaire de l'escadre d'écrire leurs réponses. Celui-ci prépara aussitôt une plume, de l'encre et du papier, et il se mit à rédiger cette espèce de procès-verbal; mais à peine les Indiens eurent-ils été témoins de ce procédé étrange et mystérieux, que, s'imaginant qu'on se disposait à jeter sur eux quelque charme magique , ils s'enfuirent avec terreur. Au bout de quelque temps ils revinrent avec précaution, jetant en Tair une poudre odorante dont ils brûlèrent quelques grains en se plaçant de manière à ce que le vent en chassât la lumée sur les Espagnols. Us attribuaient probablement à cette poudre le pouvoir de conjurer tout funeste sortilège ; car ils regardaient les étrangers comme des êtres dont la nature avait quelque chose de mystérieux et de surnaturel.
Les matelots, de leur côté, regardaient l'antidote des Indiens avec une égale méfiance, et ils
appréhendaient quelque sorcellerie; Fernando Colomb lui-même, qui était présent à cette scène et qui la rapporte, paraît douter si ces IncUens n'étaient pas versés dans la magie, et si ce n'était pa^ cette raison qui les portait à la soupçonner dans les autres'.
Il y a plus; et pourquoi cacherions^noils un fiaible qui caractérise encore plus la superstitioù du siècle que celle de Colomb ? l'amiral partageait lui-même cette erreur; il dit au roi et à la reine^ dans une lettre qu'il leur écrivit d^ la Jamaïque^ que les naturels de Cariari et des environs sont de grands enchanteurs, et il fait entendre que les deux jeunes filles qui vinrent à bord de son vaisseau avaient de la poudre magique cachée sous leurs manteaux. Il ajoute que les matelots attribuèrent tous les retards et toutes les fatigues qu'ils éprouvèrent sur cette côte à l'influence maligne de quelque charme jeté sûr eux par les sortilèges des Indiens, et qu'ils en étaient encore persuadés \
L'escadre resta quelques jours dans cet ancrage; pendant ce temps les vaisseaux furent visités et radoubés, et les équipages jouirent du repos et des distractions que leur offrait la proximité de la cote. L'Adelantado, à la tête d'un détachement d'hcHUmes armés, fit des excursions dans les terres pour recueillir quelques renseignemens* Nulle part il ne
^ Ilist. del Almirante , cap. 84.
' Lettre écrite de la Jamaïque.
CH. m. ) DE CdRIdTO^BÉ COLOMB. t § î
trouva tFor pur; tous les ornenaens de ces Indiens étaient de guanin; mais ils assurèrent à TAdèlantado qu'en continuant à longer la cote, les vais-^ seaux arriTeraient bientôt à un pays où l'or se trouvait en grande abondance.
En examinant un des villages voisins^ rAdelan-" tado vit dans une grande maisofi plusieurs sé^ pulcres. L'xm d'eux contenait un corps humain' embaumé. Dans un autre , il s'en trouvait deux en-^ veloppés dans du coton , et si bien conservés qu'ils fi'exhalaient pas la moindre odeur. Ils étaient parés des ornemens qui leur avaient été les plus préiiieux pendant leur vie, et les tombeaux étaient décorés depeîntures etdesculpturesgrossières représentant divers animaux, et quelquefois des figures informel par lesquelles on avait voulu représenter les défunts*. Chez la plupart des peuplades sauvages, on retrouve ime profonde vénération pour les morts, et on les voit prendre les plus grandes précautions pour conserver ^eurs restes.
Au moment de remettre à la voile , Colomb s'empara de sept Indiens; il en choisit deux, ceux qui lui parurent les plus intelligens, pour lui servir de guides, et il permit aux autres de retourner à terre. Il avait congédié son dernier guide au cap Gracias a Dios. Les habitans de Cariari témoignèrent un vif chagrin en voyant qu'on emmenait leurs compatriotes. Us accoururent en foule sur
^ Las Casas, lib. n , cap. 21. Hùt. del Almirante, lib. 91.
iga HisTonuE [liv.xv.
le bord de la mer, et envoyèrent aux vaisseaux quatre des principaux d'entre eux chargés de présens, pour implorer la délivrance des prisonniers. L'amiral les assura qu'il n'emmenait leurs compagnons que pour lui servir de guides à peu de distance, le long de la côte, et qu'ils leur seraient bientôt rendus. Il fit distribuer divers cadeaux aux ambassadeurs; mais ni les promesses, ni les présens ne purent adoucir le chagrin et les inquiétudes des naturels en voyant partir leurs amis avec les êtres qui leur inspiraient tant de craintes mystérieuses '•
« ^ Las Casas, lib. ii , cap. 21 . Hist, del Almirante , cap. gi. Lettre écrite de la Jamaïque par Colomb.
GHAPmiElV.
Voyage le long de la côte Riche. — Conjectures sur risthoMf deVeraguas (i5o2).
Le 5 octobre, l'escadre partit de Cariari, pt longea ce qu'on appelle maintenant Costa Ricca, ou la Côte-Riche, à cause des mines d'or et d'argent qu'on trouva plus tard dans ses montagnes. Après avoir fait environ vingt-deux lieues, les vaisseaux jetèrent l'ancre dans une grande baie, ayant près de six lieues de long et trois de large, toute parsemée d'îles , que plusieurs canaux séparaient entre elles, de manière à présenter trois ou quatre entrées. Les naturels appelaient cette baie Caribaro ' , et les habitans de Cariari la dépeignirent comme très-abondante en or.
^ Dans quelques cartes anglaises^ cette baie e^t af^pelée Ai» mirante^ ou baie de' Carnabaco. Le canal par lequd Colomb
in. i3
fk^ tmtromE [lut. xv.
Les îles étaient belles, verdoyantes, et couvertes de bosquets qui exhalaient l'odeur la plus suave de fruits et de fleurs. Les canaux qui les séparaient étaient si profonds, que les vaisseaux y voguaient comme s'ils eussent été sur un canal creusé au milieu d'une ville; les mâts et les agrès touchaient légèrement en passant les branches pendantes des arbres. Après avoir jeté l'ancre, les chaloupes débarquèrent dans ntiedes ttea# où l'on trouva vingt canots. Les habitans étaient sur la côte au milieu des arbres. Encouragés par les Indiens de Cariari, q^i{acç9mp2^gnaient les Espagnols, ils s'avancèrent bientôt avec confiartpÇv Ce fut là que, pour la première fois sur cette côte, les Espagnols virent de l'or pur '. Les naturels en portaient de grandes plaques ai^spendues à leurs cous par des corde$ de Vofon; ils avaient aussi des oriiemens de guanin., xjui avaient a peu près la formé d'^un aigle. Un de ces Indiens échangea contre trois grelots une plaqué d^or qui valait à\\ moins dix ducats.
Lé ïéndemaip , les chaloupes se rendîreiit au 'contïnéiit (5[uî é.tait au fond de la bâîè. Aussi lolto 'que là vue pbuvait s'éteridre, le pays était inégal et montagneui , et les villages étaiéilt généi*aleïiîènt i)âUs sur les hauteurs. Les Espagnols rencontrèrent dix canots remplis d^Indiehs; leurs tèteâ ^taîetït ^ornées de guirlandes de fleurs et âé ^ôilrôfahës
entra , a conservé le nom de Boca del Almirante , ou Bouche
cil. IV,] DE OHRÎSTOtFHfi <!OLOMB« I^
faites avec des griffes de bétes et des plumés d oi-> seaux '; la plupart avaient des plaques d'or autour du cou, mais ils refusèrent de s'en dessaisir. Les Espagnols en amenèrent deux à l'amiral pour leur servir de guides. L'un portait une plaque d'or qui va^it au moins quatorze ducats, et l'autre ua aigle qui en valait bien vipgt-deux« Voyant tout le prix que les étrangers attachaient à ce métal, ils leur dirent qu'il y çn avait une grande quantité à deux journées de là, et ils désignèrent difiérens endroits , le long de la cote , d'où ils le tiraient , el particulièrement Veraguas, à environ vingtncinq lieues de distance ^.
La cupidité des Espagnols fut fortement excitée à la vue de l'or qui paraissait si abondant parmi ces Indiens. Ils seraient restés volontiers pour y faire des échanges ; mais l'amiral ne voulut point le permettre. Il désirait seulement recueillir des échantillons des richesses du pays, et des informations sur les lieux où on les trouvait, et se hâter ensuite de remettre à la voile , afin de pour*^ suivre le grand but de son entreprise, la découverte du détroit imaginaire.
Partant le 1 7 octobre de cette baie , ou plutôt de ce golfe, il commença à côtoyer la région qu'on disait si riche , et qu'on appela depuis la côte de Veragua. Après avoir Eût environ douze lieues, il
* Pierre Martyr, decad. m, lîb. nr.
^ Lettre écrite par Golbmb, de la Januuque.
196 HISTOIBE [lIV. XV.
arriva à une grande rivière que son fils Fernando appelle la Guaig. Il envoya les chaloupes pour y prendre terre; mais aussitôt , deux cents Indiens environ parurent sur la côte, annés de massues, de lances et d'épées de bois de palmiers. Les forets retentirent au même instant du son des tambours de bois et des conques, qui était ordinairement leur signal de guerre. Us s'élancèrent dans la mer jusqu'à la ceinture, et, brandissant leurs épées, ils jetèrent de l'eau aux Espagnols en signe de défi. Ramenés bientôt à des sentimens plus doux par des gestes pacifiques et par l'intervention des interprètes , ils se dépouillèrent volontiers de leurs omemens , donnant dix-sept plaques d'6r qui valaient cent cinquante ducats, pour quelques colifichets d'Europe. ^
Lorsque les Espagnols retournèrent le lendemain pour continuer leurs échanges avec les Indiens, ils les trouvèrent revenus à des sentimens hostiles, et déjà ils s'élançaient dans l'eau pour attaquer les barques, au son des conques et des tambours, lorsque la flèche d'un arbalétrier, qui blessa l'un d'eux au bras, fit chanceler leur résolution; mais en entendant un coup.de canon, ils s'enfuirent avec terreur, se croyant frappés de la foudre. Quatre Espagnols s'élancèrent sur la côte, et les poursuivirent en les appelant. .Alors les Indiens jetèrent leurs armes , et revinrent saisis de frayeur et doux comme des agneaux vers les étrangers; apportant trois plaques d'or, pour lesqiielles ils re-
CH.IV.] DE CHRISTOPHE COLOMB. igy
curent avec reconnaissance ce qu'on voulût bien leur donner.
Continuant à longer la côte, l'amiral jeta l'ancre à rembouchure d'une autre rivière nommée la Catiba. Le son des conques et des tamboiM^ qui retentit également dans les forets au moment de leur arrivée, lui prouva que les guerriers se rassemblaient, et lui fit craindre une réception hostile. Peu de temps après , un canot s'approcha portant deux Indiens chargés de demander quels étaieiit les êtres extraordinaires qui venaient visiter leurs côte, et ce qu'ils désiraient. Après avoir échangé quelques mots avec les interprètes, ils montèrent avec confiance à bord du vaisseau de l'amiral , et satisfaits des intentions amicales que manifestaient les étrangers , ils revinrent raconter à leur cacique ce qu'ils avaient appris. Les barques s'approchèrent de la côte , les Espagnols débarquèrent et furent reçus avec bonté par le cacique. Il était nu comme tous ses sujets, et il aurait été impossible de le distinguer au milieu d'eux, sans le profond respect avec lequel il était traité, et l'attention qu'on avait eu de le protéger, par une feuille immense, contre ime forte ondée qui tombait alors. Il portait une grande plaque d'or, qu'il consentit tout de suite à échanger , et il permit à ses sujets de faire de même. L'amiral se procura dans cet endroit dix-neuf plaques d'or. Ce fut là que , pour la première fois depuis qu'il avaient mis le piedi dans le Nouveau-Monde , les Espagnols trouvèrent quel-
198 mSTOIRS [tIV.XT.
ques traces d'architecture solide; ils Tirent un gros bloc de stuc fait de pierre et de chaux, dont l'amiral prit un morceau comme échantillon '^ le regardant comme une preuve certaine qu'il approdiait d'un pays plus civilisé.
Il avait l'intention de visiter les autres rivières qu'il rencontrerait le long de la côte; mais le vent étant tout à coup devenu faivorable, il voulut en profiter 9 et il vogua rapidement , passant en vue de cinq villes où ses interprètes l'assurèrent qu'il pourrait se procurer une grande quantité d'or. Ils en désignèrent une comme étant Veraguas, qui, de* puis, a donné son nom à toute la province. Là, di« 8aient41s, se trouvaient les mines les plus riches, et 011 y fabriquait la plupart des plaques d'or. Le lendemain ils arrivèrent en face d'un village nommé Cubiga, et l'amiral fut informé que la région de l'or se terminait là *. Il résolut de ne point retourner sur ses pas pour l'explorer, la considérant comme découverte, et regardant ses mines comme assurées à la couronne. 11 lui tardait d'arriver au détroit supposé, qu'il se flattait de trouver bientôt.
Dans le fait, pendant tout son voyage le long de la côte, Colomb avait été sous l'influence d'une de ces illusions qui lui étaient habituelles. Les Indiens qu'il avait rencontrés près de l'île de Gudnaja, et qui arrivaient d'Yucatan, lui avaient dit qu'il y
* Hist, del Almirante y cap. 92.
* Hist, del Almirante , cap. 92.
eff«IVl] DE GHRiftfC^fiS COLOMB. f^
avait dans rintérieur une nation nombreuee, et^ autant qu'il l'avait pu comprendre, civilisée. Ce rapport avait été Confirmé , du moins à ce qu'il qroyait , par les différentes tril>us qu'il avait rencontrées. Dans tme lettre qu'il écrivit ensuite au roi et à k reine, il leur dit que tous les Indiens d,e cette côte s'accordaient pour vanter la magnificence du pays de Ciguare, situé à l'ouest, à dix journées de mar* che. Les habitans de cette contrée portaient des couronnes d'or et des bracelets du même métal; leurs vétemens en étaient aussi brodés. Ils s'en servaient pour les usages les plus vulgaires^ et leurfe chaises et leurs tables étaient ornées de reliefs d'or. £n voyant du corail, les Indiens assurèrent que les i&tameê de Ciguare en portaient autour de la tétè et du COU; et les Espagnols leur ayant montré du poivre et d'autres épices, ils dirent également que cette contrée en pixjduisaît. Ib dépeignirent Cir guare comme u» pays très-commerçant, ayant de grandes foires et des ports de mer où iirrîvaient d^ vaisseaux armés de canons. Ses habitant étaient d'une humeur martiale, et ils portaient, comme Icis Espagnols, des boucliers, des épées, des ouira^es, et des arbalètes; ils montaient i^ussi à cheval. Colomb crut surtout comprendre que la mer, faisant un coude, allait jusqu'à Ciguare, et qu'au-delà, k dix journées de distance, sp trouviait lé Gange.
Peut-être étaient-ce des bruits vagues qui s'étmeut répmdoê de pj^upLeMle en peuplade sMi* les royaumes éloignés du Mexique et du Pérou j et dans
SK>0 HISTOIRE [lIV. XV.
ce cas, rimagination vive et brillante de Colomb fit sans doute les frais d'une partie des détails. Quoi qu'il en fût, ils firent une forte impression sur son esprit. Il supposa que Ciguare était quelque province appartenant au grand-khan ou à quet que autre potentat de l'Orient, et comme la mer la baignait, il présuma qu'elle était située de l'autre côté d'une péninsule, se trouvant dans la même position, par rapport à Veraguas,que Fontarabie à l'égard de Tortose en Espagne, ou que Pise à Fégard de Venise, eh Italie. En continuant à gouverner à Test, il devait donc arriver bientôt à un détroit comme celui de Gibraltar, qui le conduirait dans un autre mer, et, après avoir visité Ciguare, il pourrait pénétrer jusqu'aux rives du Gange. Il expliquait la possibilité qu'il se trouvât si près de ce fleuve , par l'idée qu'il avait conçue depuis longtemps, que les géographes s'étaient trompés sur la (Circonférence du globe, qui était plus petite qu'on ne le croyait généralement, et qu'un degré de la ligne équinoxiale n'était que de cinquante-six milles et deux tiers '.
Tout plein de ces idées, Colomb, au lieu de s'arrêter à visiter l'opulente région de Veraguas, résolut de se porter en avant. Rien ne prouve mieux la généreuse ambition dont il était animé que de le voir ainsi passer rapidement devant un pays où,
^ Lettre écrite par Colomb, de la Jsonaïqcie. Nayarrete, CoUec.^i tom. i,
Ca. IV.] DE CHRISTOPHE COLOMB. aOI
à chaque pas, il eût pu recueillir de nouvelles richesses, pour se livrer entièrement à la recherche d'un détroit qui, quelques avantages qui pussent en résulter pour le genre humain, ne pouvait guère lui procurer que la gloire de l'avoir découvert.
901 HMtOI&B , \u9.xi.
CHAPITBE V.
Découverte de Porto-Bello et d'El Retrete. — Colomb abandonne la recherche du détroit (i5o2).
Le 2 novembre, l'escadre jeta Fancre dans un havre spacieux et commode, où les vaisseaux purent sans péril se ranger très -près de la côte. A Tentour s'étendait une contrée superbe; elle n'était point hérissée d'épaisses forêts; c'étaient de belles plaines qui offraient les traces d'une riche culture. On y voyait, à une portée d'arc l'une de l'autre, des maisons entourées d'arbres à fruits, de bosquets de palmiers, de maïs, de létgumes, et de délicieux ananas; de sorte que les environs avaient le riant aspect d'un jardin. Colond> fut si enchanté de la commodité de ce port et de la beauté du paysage qui l'entourait, qu'il lui donna le nom
CH« y.] DE CHRISTOPHC COLOMB^ to3
de Porto-Bello '. Cet endroit est du petit nombre de ceux qui, le long de cette cote, gardèrent le nom que leur avait donné le marin illustre qui les découvrit. Il est à regretter qu'ib ne les aient pas tous conservés, puisque souvent ils rappelaient les sentimens qu'd avait éprouvés en les voyant , et les circonstances qui avaient accompagné leur découverte.
Ils furent retenus sept jours dans ce port par de grosses pluies et un temps orageux. Les naturels arrivaient de tous cotés dans leurs canots, apportant de» fruits, des légumes et des balles de, coton; mais ils n'avaient point d'or à offrir aux Espagnols. Le cacique et sept de ses principaux officiers avaient de petites plaques d'or qui leur pendaient au nez; mais le reste des naturels n'avait aucun ornement de cette espèce. Ils étaient généralement pus et peints en rouge; le cacique seul était peint en noir *.
Remettant à la voile le 9 novembre , ils firent huit lieues dans la direction de Test, jusqu'à la pointe connue depuis sous le nom de Nombre de Dios; mais se trouvant repoussés à quelque distance , ils jetèrent l'ancre dans un port près de trois petites îles. Elles étaient cultivées ainsi que le continent adjacent, et elles produisaient du m^, des légumes et différentes e^œs de fruits,
• Las Casas, lib. 11, cap. aS. Hist. del Almirante.
• Pierre Martyr, decad. «t , lib. nr.
ao4 ' HISTOIRE [lIV. XV.
ce qui engagea Colomb à donner au havre le nom de Puerto de Bastimentos, ou Port des Provisions. Ils y restèrent jusqu'au a3, tâchant de réparer leurs vaisseaux qui faisaient eau de tous côtés, étant percés d'outre en outre par les tarets qui abondent dans les mers des tropiques. Ces vers destructeurs sont de la grosseur d'un doigt ; ils percent les planches les plus épaisses et les bois les plus durs 9 et ils détruisent en peu de temps tous les vaisseaux qui ne sont point doublés en cuivre. Après avoir quitté ce port, ils touchèrent à un autre nommé Guiga, où plus de trois cents Indiens accoururent sur la côte, apportant les uns des provisions, et les autres des ornemens d'or qu'ils offrirent d'échanger. Mais l'amiral, pressé d'avancer, ne voulut point s'arrêter en cet endroit. Cependant des vents contraires le forcèrent de chercher un abri dans un petit port dont l'entrée n'avait pas plus de vingt pas de large, et était bordée de chaque côté par des récifs dont les pointes aiguës sortaient de la surface de l'eau. En dedans, il n'y avait place que pour cinq ou six vaisseaux; cependant le port était si profond, que pour trouver un bon ancrage les bâtimens furent obligés de ranger le rivage, à tel point qu'un homme pouvait facilement sauter à terre. *
Colomb donna à ce havre si petit le nom de El RetretCy ou La Retraite. Il avait été entraîné dans ce port dangereux et incommode par les faux rapports des marins qui avaient été envoyés pour
CH. V.] DE CHRISTOPHE COLOMB. ao5
l'examiner, et qui désiraient toujours qu'on jetât l'ancre pour prendre terre '.
La contrée adjacente était plate et verdoyante; on y voyait beaucoup d'herbages, mais très -peu d'arbres. Le port était infesté d'alligators qui se chauffaient au soleil sur le rivage, et qui remplissaient l'air d'une forte odeur de musc. Us étaient timides et fuyaient dès qu'on les attaquait; mais les Indiens assuraient que s'ils trouvaient un homme endormi sur la côte, ils le saisiraient et l'entraîne* raient dans l'eau. Colomb dit que ces alligators étaient les mêmes animaux que les crocodiles du Nil. Pendant neuf jours, l'escadre fut retenue dans ce port par le mauvais temps. Les naturels des environs étaient grands, bien faits et pleins de grâce; ils avaient des manières douces et amicales, et ils apportaient tout ce qu'ils possédaient pour l'échanger contre des colifichets d Europe.
Tant que l'amiral put avoir l'œil sur la conduite de ses gens^ les Indiens furent traités avec justice et bonté, et tout se passa fort bien. Mais la proximité de là côte donnait aux matelots la facilité de se rendre à terre pendant la nuit sans permission^ Les naturels les recevaient dans leurs demeures avec leur hospitalité accoutumée; mais les matelots grossiers, poussés par la cupidité et le libertinage, commirent bientôt de tels excès, que leurs hôtes ne pensèrent plus qu'à la vengeance. Chaque
* Las Casas, lib. ii , cap^ 22. Hist, del Almirante , cap. 92.
io6 HliTOIRB [l1V,1[T4
miit ^âit le signal de nouvelles querelles et de nouveaux combats, et il y eut du sang répandu de^ ûevOL c6tés« Le parti des Indiens se renforçait tous les jours de ceuic qui arrivaient de l'intérieur.' Leur audace s'accrut avec leurs forces ^ et l'indt* gnatkm dopt ils étaient enflammés se oommu* niqua aux autres naturels : voyant que les vai»* seaux étaient toujours aussi près de la cote^ ils approchèrent en grand nombre pour les atta-* quer.
L'amiral espéra d'abord les disperser en faisant tirer un coup de canon seulement chargé à pou-» dre^ mais ils ne furent point intimidés par un son qu'ils regardèrent comme une sorte de tonnerre qui tie faisait point de mal. Ils y répondirent par des tris et des hurlemens, frappant de leurs lances ^ de leurs massues les arbres et les buissons^ iX)mme pour menacer leurs ennemis. La situation des vais* seaux à l'anôre si près de la côte, les exposait aux attaques des Indiens et nécessitait des mesures énergiques. Colomb ordonna donc qu'on, tirât sur eux un bu deux coups de canon. Lorsqu'ils virent les ravages qu'avait causés cette terrible décharge, ils s'enfuirent frappés de terreur, et ils ne mxmtrèrent plus aucune di^osition hostile '•
Les vents impétueiu: qui continuaient à soufider de Test et du nord-est « joints aux courans oou'* traires qui venaient sans cesse entraver leur mar*
* lias ÇâMs , lâ>4 it , cap. â3. JSùt. delAlmkmifij eap. 92.
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dbe, découragèrent les compagnons de Gdamb , €ft ils commencèrent à iBurixHirei* et k dem&nKler qu'oa ti'aUât pas plus loiif Les matelots s!e crayaienjt sous Vififlueg&ce de quelque charme ftlnestD^ et les officiers reïiKmtrèrent à l'amiral l'impossibilité de .persister à lutter ccHHre les ornais avec de3 Tftish seaux délabra et rong^ des v^rs^ qui avaient sans cesse besoin de réparations^ Paitni les marins qui accompagnaient Colomb, il s'en trouvait bien peu qui fussent capables d'apprécier son ssèle pour faire des découvertes qui ne promettaient point des trér sors immédiats. Ils étaient animés par d^s tnoti& plus sordides, et ils regrettaient amèrement la Hche Cote qu'ils avaient laissée derrière eux, pour aller à }a recherche dVn détroit imaginaire* Il est probable que Colomb lixi-mémé commençait à déliter du succès de son entreprise; s'il connaissait les détails du voyage récemment accompli pw Bastides, il devait savoir qu'il était arrivé ^ par M route opposée, à peu près à l'endroit où s'était terminée l'expédition de ce navigateur en venant de Test, et que, par conséquent, il était peu probable que le détroit qu'il s'était figuré existât réellement ^
* Il me parait dôutcfux <{tte Colomb connât exactmnept 1^ ^t|iil5' de «e vy^age , car il létliît difficile <}u*ib Cu^ut {xsurveaus m E^pagnefavaBtaoïA d^art» fiaMid«i avai^ ébé^rréta dans l'île d'Hispaniob. par Kob«idiUa> «t;il élait « boitl de cette flotte , ^i fit nUdbeùreliaemest Dft^énage^ à T^pequaoù Gôlaaii se (ïeuVaii d«vM StiBt>J>oiiuiigne, Il lécbappa au sort4« b
ao8 msToiBE [lit. xv.
Quoi qu'il en fût, il résolut de ne pas pousser plus loin pour le moment son voyage à Test, et de revenir à la côte de Veraguas , pour cherdier ces mines dont il avait tant entendu parler, et dont il avait vu tant d'indices» Si elles répondaient à son attente I il pourrait alors retourner triomphait en Espagne : il aurait de quoi imposer silence à ses ennemis, quand même le but principal de son expédition serait manqué.
Ce fut donc là que se terminèrent les rêves splendides qui avaient élevé Colomb au-dessus de tout intérêt sordide et mercenaire, qui lui avaient fait affronter de nouveaux périls, et avaient donné un caractère héroïque à la première partie de son voyage. Tl est vrai qu'il n'avait poursuivi qu'une vaine chimère ; mais c'était la chimère d'une imagination brillante et d'un esprit pénétrant. S'il fat trompé dans son attente de trouver un détroit à travers l'isthme de Darien , ce fut parce que la nature elle-même avait été trompée dans ses efforts;' car on dirait qu'ellca tenté d'en creuser un, mais qu'elle n'a pu y réussir.
plupart de ses compagnons, et retourna en Espagne , où les rois catholiques lui accordèrent les récompenses que ses travaux avaient méritées. Quoique plusieurs de ses matelots fussent arri«vés en Espagne avant le départ de Colomb, et eussent donné une idée générale du voyage , il n'est pas probable que Bastides eût encore envoyé ses cartes et ses papie»«. Pornis j dans son Journal du Foyétge de Colomb , dit qu'iktlrriv^^nt à rendroit où s'étaieBt terminées les décoitvartes de Bastides | nia;iB il peut avoir recueilli plus tmrd ces renseignemein à Siâat*])omiBgue.
CHAPITRB VI.
Retour à Ver^pw. *— L'Adelantado va Feconnaitre le pays (i5f»-i5o3).
Le 5 décembre, Colomb mit à la voile d'EI Retpete, et quittant la direction de Test , il reprit celle de l'ouest, pour poursuivre la recherche des mines d'or de Veraguas. Le même soir, il jeta l'ancre à Porto-Bello, à dix lieues environ de distance; il en rq>artit le lendemain ; et le vent, passant subitement à l'ouest, commença à souffler dans une direction absolument contraire à celle qu'il avait prise. Pendant trois mois il avait inutilement attendu ^n vent tel que celui qui soufflait alors , et c'était lorsqu'il n'en avait plus besoin que ce vent s'élevait tout à coup. Il fut un moment tenté de rqpirendre la route vers l'est, mais le vent d'ouest était trop rare dans ces parages pour qu'il pût es« ^ ni. i4
pérer qu'il durerait. Il se décida donc à persister à suivre la nouvelle route qu'il avait adoptée, se flattant que la brise retournerait bientôt à l'est.
Peu de temps après ^ le vent commença à souffler avec une affreuse violence , changeant à chaque instant de direction , de manière à mettre en défaut tout l'art des pilotes. N'ayant pu parvenir à atteindre Veraguas, les vaisseaux furent obligés de retouraer à Porto«SeUo ^ et au moment où ils allaient entrer dans le port y une rafale soudaine les repoussa loin de la terre. Pendant huit jours ils furent ballottés sur les flots, à la merci de la tempête, sur une mer inconnue, ayant sans cesse à craindre d'être jetés sur la côte. Il est incroyable que des navires découverts, si fragiles , si endommagés, aient pu résister à une semblable commotion des élémçns^ Nulle part uoe t-qçf^péte n'est aussi terrible qu'entre les tropiques, L% m^r, aaivaut la desorip-» tipa de Colc»pb, bouillait parfois commet une mar* mitç; l'instant d'après ^lle ^'élwçait en montagnes QQUvertes 4'écume. I^a puit les vague» furieuses sembl^çnt Vomir des flamme^, produites par ces parti* cuïes lumineuses qui couvrent la $udh)ce de l'eau dans oes mers. Pemdant un jour etime nuit, avoir le ciel sillpuné par d'effrayans édairs/oa eût dit une vast^ fournaise, tandi$ que les coups retentis* aaqs du tonnerre étaient ^iouvent pris par les ma* telots stupéfaits pour des signaus; de détresse que faisaient leurs compagnons au moment d'être engloutis dans U iaer« Pesidaiit tout ce temps ^ dit
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Colonel il tombait du ddi, non pas de la plnie ^ mais comme un second déluge. Les niatelots étaient presque noyés dans leurs vaisseaux déOouvertSi Éperdus^ désespérés, ils n'atlehdaient plus que la moft; ils l'appelaient même à grands cris, comme pouvant mettre scide un terme à taht d'borreurs. Au milieu de cette lutte afi&*eus« des âérneos, ils fqperçunont un nouveau sujet d'alarme» La mer^ dans un endroit, éprouva tout à coup une Agita«« tion éû*ange« L'eau, s'élançant dans les airs en tourbillons rapides, forma une sorte de pyramide Uquide, tandis qu'un sombre nuage, qui se termi« nait en pointe, descendait du ciel pour s'y joindre. Unis ensemble, ils formèrent une vaste colonne^ qui approdba rapidement des v»sseaux, semblani^ ^ser smr la surface de l'océan, et soulevant les vagues avec une sorte de sifQement terrible. A la vue de la trombe qui s'avançait sur eux , les marins désespérés reconnaissant qu'aucun effort humain ne pourrait détourner ce danger, se mirent à réciter dès passages de saint Jean l'Évangéliste* La trombe passa entre les vaisseaux sans leur faire aucun msl ^ et les matelots treniblans attribuèrent leur salut à l'efficadté miraculeuse des paroles de l'Écriture '. . Dans cette même nuit , ils perdirent de vue l'une des caravelles , et pendant trois jours sombres et qrageux , ils crurent qu'elle avait péri dans la ternipéte. £nân, à leur grande joie, elle rejoignit res»>
* LâsC^às, lib. n, cap. 24. ffùt. delAlmirànU, eap. 94.
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cadrey après avoir perdu sa chaloupe^ et avoir été obligée de couper son câble ^ en voulant essayer de jeter l'ancre sur une cote dangereuse. Pendant un ou deux jours , il y eut un intervalle de calme , et les équipages eurent le temps de respirer.: Mais cette tranquillité même leur parut sinistre , et dans Tétat d'abattement où ils étaient plongés/tout leur inspirait des craintes et des soupçons. Des troupes nombreuses de requins se montraient autour des vaisseaux. Leur aspect parut d'un funeste présage; car c'est une des superstitions des marins ^ de croire que ces poissons voraces sentent de loin l'odeur des corps morts; qu'ils ont même une sorte de. pressentiment de leur proie, et qu'ils se tiennent près des navires sur lesquels il se trouve des personnes malades, ou qui courent risque d'être submergés. Ils prirent plusieurs de ces requins, au moyen d'énormes hameçons attachés à des chaînes, et n'ayant souvent pour ^morce qu'un morceau de drap de couleur. Dans l'estomac de l'un de ces poissons , ils trouvèrent une tortue vivante; dans un autre , la tète d'un requin, jetée récemment de l'un des vaisseaux ; tant ces fléaux de l'océan dévorent indistinctement tout ce qui s'offre à leur voracité. Malgré leurs idées superstitieuses, les matelots furent bien aises de se nourrir d'une partie de ces requins, car les vivres commençaient à leur manquer. La longueur de leur voyage avait consommé la plus grande partie de leurs provisions; la chaleur et rhumidîté 4u climat, et l'eau
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qui entrait dans le vaisseau, avaient gâté le reste; et leur biscuit était tellement rempli de vers , que , malgré leur faim, ils étaient obligés de le manger dans l'obscurité, de crainte que leur cœur ne se soulevât en le voyant \
Enfin, le 17, ils purent entrer dans un havre qui ressemblait à un grand canal, où ils jouirent d'un repos de trois jours. Les naturels des environs construisaient leurs cabanes dans des arbres , au moyen de poteaux ou de perches posées d'une branche sur une autre. Les Espagnols supposèrent que c'était pour se mettre à l'abri , soit de l'attaque des bêtes sauvages , soit des incursions de peuplades voisines, les différentes tribus qui habitent ces côtes , étant continuellement en guerre. Peut-être aussi était-ce pour éviter les inondations causées par des torrens qui se formaient dans les montagnes.
Après avoir quitté ce port, ils furent ballottés dans tous les sens par des vents furieux et qui changeaient sans cesse, jusqu'au lendemain de Noël; ils se mirent alors à l'abri dans un autre port, où ils restèrent jusqu'au 3 janvier i5o3, à radouber une des caravelles, et à se procurer du bois, de l'eau, et une provision de maïs. Tous ces arrangemens étant terminés, ils se mirent en mer, et, le jour de'l'Épiphanie, ils jetèrent l'ancre, à leur grande joie, à l'embouchure d'une rivière appelée
* Hist, del jilmîrante y cap. 94.
ai4 HTSTOntfi [LIV«tV.
par les naturels Yebra^ à une lieue ou deux de la rivière Veragua , et dans le pays qu'on disait abonder en mines. Colomb donna à cette rivière le nom de Belen ou Bethléem, en mémoire de ce qu'il y était arrivé le jour de l'Epiphanie*
Il avait été près d'un mois à accomplir le vopge dePorto-Bello à Veraguas,distance d'environ trente lieues, et il avait ^eu à lutter contre tant d'obstacles, contre des courans si opposés, contre des vents si variables et contre des tempêtes si affreuses > qu'il donna à cette partie du4 continent le nom de U Costa de los Contrastes , ou la Côte^es-Gontrariétés '.
Colomb fit aussitôt sonder l'embouchure de la Belen et de la rivière voisine de Veragua. Celle-ci se trouva trop peu profonde pour recevoir ses vaisseaux; mais la Belen l'était un peu plus , et l'on jugea qu'ils pourraient y entrer sans danger. Voyant un village sur les bords de la Belen, l'amiral envoya la chaloupe à terre pour interroger les habitans. A leur approche , ceux-ci se présentèrent les armes à la main pour s'opposer à leur débarquement, mais il fut facile de les apaiser. Ils semblaient avoir de la répugnance à donner des renseignemens sur les mines d'or; mais, cédant au vives instances des Espagnols, ils déclarèrent qu'elles étaient situées dans les environs de la rivière de Veraguas.Les chaloupes y furent envoyées le len-
* Hist» del Almirante , cap. 94.
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demain» Elles éprouvèrent la réception qui éUit toujours à craindre le long de cette côte , où beaucoup de peuplades étaient farouches et guerrières^ et, suivant quelques ^ uns, d'origine caraïbe. Au moment où les chaloupes entrèreht dans la rivière, les natureb s'élancèrent dans leurs canots, et d'autres s'assemblèrent sur la rive, faisant mine de vouloir défendre l'entrée de leur territoire. Cependant un Indien de cette cote, que les Espagnols avaient amené avec eux, réus^t à faire cesser ces démonstrations hostiles, en assurant à ses compatriotes que les étrangers ne venaient que pour trafiquer avec eux.
Les récits qui leur avaient été faits de la richesse de ces régions parurent être confiimés p^r tout ce que les Espagnols virent et apprirent encore parmi les Indieà^. Ils se procurèrent , en échange de pures babioles, vingt plaques d'or,^ avec plusieurs pièces de métal et de& morceaut d'or vierge. Les naturels leur dirent que les mines étaient situées au milieu de montagnes lointaines, et que lorsqu'ils s'y rendaient, ils étaient obligés d'observer la continence et le jeûne le plus rigoureux % Les nouvelles favorables apportées par les
* Il paraît que les naturels avaient des idées superstitieuses relativement à l'or. Les Indiens d'Hi^)aHiiola s'imposaient les mènes privations lorsqu'ils le cherchaient , s'abstenant de nourriture et de tout plaisir charnel. Colomb , qui semUait regarder For comme un des trésors sacrés et mystérieux de la terre ^ voulut encourager des prat^ues semblable» parmi ks Ësjpa-
ai6 msToiEc [uv.xv.
chaloupes déterminèrent Famiral à rester dans ces parages. La rivière Belen étant la plus profonde, deux des caravelles y entrèrent le 9 janvier, et les deux autres le lendemain à la marée montante, qui sur cette côte ne s'élève pas au-dessus d'une demibrasse \ Les naturels vinrent au-devant d'eux avec de grandes démonstrations d'amitié, leur apportant une grande quantité de poissons dont cette rivière était remplie. Us apportaient aussi plusieurs ornemens d'or pour les échanger; mais ils continuaient à affirmerque c'était de Vei^aguas qu'ils les tiraient
L'Adelantado, avec son activité et sa résolution ordinaires, partit le troisième jour, avec la chaloupe bien armée, pour remonter la Veragua pendant à peu près une lieue et demie, jusqu'à Ja résidence du principal cacique, qui se nommait Quibian. Le chef, instruit de son intention, descendit la rivière accompagné de ses sujets, sur plusieurs canots , et joignit les chaloupes près de l'entrée de la Veragua. Il était grand et robuste, et avait l'attitude d'un guerrier. L'entrevue fut extrêmement amicale. Le cacique offrit à l'Adelantado les ornemens d'or qu'il portait, et les présens qu'il reçut en échange lui parurent de la plus grande magni*
gnols; les exhortant à se pnrifier avant d'aller à la rechercke des mines, par le jeûne, la prière et la continence. Il est à peine nécessaire 4'ajouter que ses avis étaient peu suivis par ses compagnons , aussi sensuels que rapaces.
* Hist. del jilmirante y cap. gS.
ficence. Ils se séparèrent également satisfaits Vpn de l'autre. Le lendemain ^ Quibian visita les vaisseaux , et l'amiral le reçut avec distinction. Ils ne pouvaient s'entretenir que par signes, et comme le chef était d'un caractère défiant et taciturne , l'entrevue fut de courte durée. Colomb lui fit plusieurs présens ; les Indiens de la suite du cacique échangèrent plusieurs plaques d'or contre les colifichets d'usage, et Quibian retourna, sans beaucoup de cérémonie, dans son village.
Les matelots s'étaient félicités de se voir enfin à l'abri des orages et des tempêtes de la mer; mais ils feiillirent faire naufrage dans le port. Le ^4 janvier, la rivière s'enfla tout à coup. Les eaux se précipitèrent de l'intérieur des terres avec l'impétuosité d'un torrent; les ancres furent enlevées, et les navires lancés les uns contre les autres. Le mât de misaine du vaisseau de l'amiral fut emporté dans une de ces secousses violentes , et toute l'escadre était menacée de couler à fond. Pendant qu'il était si dangereux de rester dans la rivière , une tempête déchaînée en dehors, et les brisans qui battaient la barre, les empêchaient de cingler en pleine mer. Colomb attribua le gonflement soudain de la rivière à quelque grande pluie tombée au milieu d'une chaîne de montagnes qu'on voyait dans l'éloîgnement, dont la plus haute s'élevait en pic bien au-dessus des nuages, et auxquelles il avait donné le nom de Saint-Christophe \
* Las Casas, lib. 11, cap. 25. Hist, del Almirante , cap. gS.
iii8 fiiSTôiax [i.nr.xv.
La mer continua à «être très-orageuse pendant plu8ieut*s jours. Enfin , le 6 février, le temps s^ tant un peu calmé, FAdelantado, accompagné de soixante -huit hommes )>ien armés, partit sur les chaloupes pour reconnaître la Yeragua^ et aller à la recherche de ses mines. Quand il remonta la rivière et qu il appprocha du village du cacique Quibian ^ qui était ^tué sur le penchant d'une colhne , le cacique vint à sa rencontre à la tête de ses sujets, tous sans armes et faisant d^ signesde paix. Quibian était nu et peint à la manière du pays. Un des Indiens de sa suite tira une grosse pierre de la rivière, la lava et la frotta avec soin» et le chef s'y assit comme sur un trône \ Il reçut TAdelantado avec beaucoup d'égards ^ car ses formes athlétiques, sa taille imposante et son air résolu étaient faits pour frapper de respect un guer<rier indien. Néanmoins le cacique était prudent et circonspect. L'arrivée de ces étrangers sur son territoire l'inquiétait extrêmement; mais il voyait que ce serait inutilement qu'il emploierait la force pour leur résister. Il se rendit donc au désir que lui témoigna l'Âdelantado, de visiter l'intérieur de ses domaines, et il lui fournit trois guides pour le conduire aux mines.
Laissant une partie de ses troupes pour garder les barques , l'Âdelantado partit à pied avec le reste et suivit ses guides. Après avoir fait quatre lieue$ et deàiie dans l'intérieur, ils passèrent la première
« PMrr«lbr«gpf»ab6ad.m>lib.iT.
es. rt.] DE cmosTOPHs colomb. h 19
nuit sur les bords d'une rÎTi^ qui semblait arro^ ser tout le pays 9 et qui faisait tant de détours qu'ils rayaient traversée plus de quarante fois* Le second jour ils avancèrent une lieue et demie plus loin, et arrivèrent au milieu d'^aisses forets où leurs guides leur dirent que les mines étaient situées. £n effet, tout le sol semblait imprégné d'on Us en ramassaient au milieu des racines des arbres^ qui étaient d'une immense hauteur et d'un feuillage inagnifique. Dans l'espace de deux heures qu'ils y passèrent, chacun d'eux avait fait une petite provision d'or, recueillie sur la surface de la terre. De là Içj^ides condui^rent l'Adelantado sur le sommet d'une haute montagne » et lui montrant une éten^ due de pays qui se prolongeait à perte de vue, ils lui dirent que toute cette région , jusqu'à vingt journées de distance dans la direction de l'ouest, était r^3iplie d'or, et ils lui nommèrent quelquesuns des principaux districts \
L'Adelantado et ses compagnons retournèrent aux vaisseaux ) charmés du succès de leur expédia» tion , dont le récit causa le même plaisir à l'amiraL Cependant ils découvrirent bientôt que Tastucieux Quibian les avait trompés. Ses guides, d'après ses instructions, avaient ccmduit les Espagnols aux mines d'un cacique voisin avec lequel il était en guerre^ e^érant, par ce stratagème, éloigna de ses domaines ces dangereux étt^àngers et les diriges
* Letti^ëo»ile4elsJaBia1^[adriiMiraL
aao HISTOIRE [lit. xt.
sur ceux de son ennemi. L'amiral fut informé que les mines de la Yeraguas étaient plus près et en même temps beaucoup plus riches.
Uin&tigable Adelantado repartit le i6 février à la tête d'une troupe de cinquante-neuf hommes , marchant le long de la côte dans la direction de l'ouest, tandis qu'une chaloupe, montée par quatre matelots, les suivait sur mer. Dans cette excursion il parcourut une grande étendue de pays et visita les domaines de divers caciques qui le reçurent avec bienveillance, et exercèrent envers lui tous les devoirs de l'hospitalité.
Il trouvait à chaque pas des preuves de l'abondance de l'or dans ces régions; les naturels en portaient presque tous de grandes plaques suspendues k leurs cous par des cordes de coton. Ils virent aussi des champs de maïs cultivés avec soin, un, entre autres, qui avait six lieues d'étendue, et le pays était reippli de fruits excellens. Il entendit parler de nouveau d'une nation qui demeurait dans l'intérieur des terres, qui était très^ivancée en civilisation , et qui portait des vétemens et des armes comme les Espagnols. Ou c'étaient des bruits values ou exagérés qui se rapportaient au grand empire du Pérou, ou bien l'Adelantado interpréta mal les signes des Indiens qu'il interrogea. Il revint après une absence de plusieurs jours, rapportant J^eaucoup d'or, et faisant la description la plus brillante du pays qu'il avait parcouru. Cependant il n'avait pas trouvé de port qui valut
CK. TI.] DE CHRISTOPHE COLOMB. aH I
celui de la rivière de Belen, et il était convaincu que nulle part For ne se trouvait en aussi grande sJ)ondance que dans le district de Yeragua \
* Las Casas, Hist. Ind. , lib. ii, cap. 25. Hist. del Almi^ rante, cap. g5.
aS|^ attTOlKS [l^.XV.