‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb (volume 2)Chapitre 16 sur 27 · III. i · texte numérisé non relu

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Ȕi6 HIITOIBJE [lIV. XV.

trpiner Jiup le sable qui obstruait Fembouchure de larivièrei etlesvaguçs venaient se briser avec tant de fureur clans cet endroit^ qu'elles eussent mis en pièces se^ navires ve,rmoulus. Il fut donc obligé d'attendre avec patience , et d'appeler de tous ses vœux ces pluies qu'il avait si vivement déplorées, et qui pouvaient seules , par une seconde inondation, enfler les eaux de la rivière de manière à lui permettre de regagner la mer.

Pendant ce temps, Quibian, cacique de Vera-gufts, voyait avec une jalousie et une indignation secrètes, ces étrangers bâtir des maisons, fouiller jusques dans les profondeurs de la terre, et manifester l'intention de s*étahlir sur son territoire. Il était plein d'audace, il avait sous ses ordres un grand nombre de guerriers ;^ et ne connaissant pas la supériorité des Européens dans l'art de la guerre, il croyait qu'il serait facile, par un stratagème bien concerté, d^ les accabler et de les détruire tous. Il envoya des messagers dans tous les environs, et fit dire à ses guerriers de se rassembler à sa ré- ^dence, sur la rivière Veraguas, sous prétexte de faire la guerre à une province voisine.

Un grand nombre d'Indiens passèrent devant le bavre où les vaisseaux étaient à l'ancre, pour se rendre au quartier-général de leur chef. L'amiral et ses officiers ne conçurent aucun soupçon de leurs véritables desseins. Mais il se trouvait à bord de l'escadre, un Espagnol nommé Diego Mendez, homme plein de zèle et d'activité, et tout

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dévoué à l'amiral. Il à'était embarqué en qualité de notaire en chef, et il devait rester à l'établissement en qualité de facteur royal. Mendez qui était rempli de fiuesse et de pénétration, crut démêler dans les nK)uvemens des Indiens, quelque chose de louche qui lui fit soupçonner qu'ils méditaient une trahison. Il fit part de ses doutes à l'amiral, et il lui offrit de louger les bords de la mer, avec une barque montée par des matelots armés, jusqu'à la rivière Veraguas, afin d'observer ce qui se passait dans le camp indien. Son offre courageuse fut acceptée. Mendez partit comine il lavait projeté; mais à peine avait41 fait une lieue le long de la cote, qïi'il aperçut une armée conskiérable d'Indiens. Il n'hésita pas, il débarqua seul à l'instant même, et ordonnant qu'on laissât la barque k flot, il se mêla avec intrépidité parmi les Naturels. Ils étaient plus de mille, armés et chargés de provisions, comme s'ils partaient pour une expédition. Mendez offrit de les suivre avec sa barque et ses gens armés, pour aller au-devant de leurs ennemis. Les Indiens refusèrent son offre, exprimant, par des signes non équivoques , l'impatience que leur causait son arrivée. Il retourna alors à sa chaloupe^ et passa toute la nuit à épier les mouvemens des Indiens, qui, voyant avec quelle vigilance on les observait, prirent le parti de retourner à Veraguas. Mendez se hâta de se rendre près de l'amiral^ pour lui rendre compte de ce qu'il avait vu , et il lui fit part de l'opinion où il était, que les Indiens

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qu'il avait rencontrés étaient alors en route pour surprendre les Espagnols. L'amiral avait peine à croire une telle trahison , et il désirait obtenir des renseignemens plus positifs, avant de faire la moindre démarche qui pût porter atteinte à la bonne intelligence qui paraissait régner entre les Espagnols et les naturels. Le zélé et infatigable Meudez lui offrit alors de se rendre par terre, avec un seul compagnon , à la résidence de Quibian , et de pénétrer comme espion au sein même du quartier-général de ce cacique. C'était un service qui pouvait lui coûter la vie , mais ces entreprises hasardeuses sont des bonnes fortunes pour des hommes doués des qualités nécessaires pour les faire réussir. Partant avec son compagnon , qui se nommait Rodrigo de Escobar, ils s'avancèrent à pied le long de la côte, pour éviter les forets épaisses qui sont presque impénétrables pour des Européens ; ils arrivèrent de cette manière à l'embouchure delà Veraguas. Là, Us trouvèrent deux canots remplis d'Indiens, avec lesquels Mendez entra en conversation par signes. II les comprit assez pour s'assurer que ses soupçons étaient fondés. L'armée qu'il avait rencontrée, et que sa vigilance avait forcée à rétrograder, était bien en route pour se rendre au port,' afin de surprendre et de brûler les vaisseaux et les maisons des hommes blancs, et de faire un massacre général.. L'arrivée de Mendez les avait déconcertés, ils avaient abandonné pour le moment leur projet, mais ils comptaient l'exécuter

dans deux jours. Mendez pria les Indiens de le conduire sur leurs canots jusqu'à la résidence de Quibian. Ils lui représentèrent qu'il allait s'exposer à une mort certaine ; mais il sut vaincre leur répugnance en leur faisant quelques présens, et ils le débarquèrent au village du cacique.

Ce village ne se composait pas d'une masse de maisons réunies, c'étaient toutes habitations détachées et entremêlées d'arbres sur les bords de la rivière. La demeure de Quibian était spacieuse, et elle dominait tputes les autres, étant située sur une colline qui s'élevait du' bord de l'eau. Mendez trouva tout le village dans le tumulte et le fracas qui accompagnent ordinairement les préparatifs de guerre. L'arrivée des deux Espagnols excita une surprise et une inquiétude générales. Lorsqu'ils voulurent gravir l'éminence qui conduisait à la demeure du cacique, les Indiens s'opposèrent à leur passage. Mendez ayant appris que Quibian avait été blessé à la cuisse par ime flèche, s'annonça pour un chirurgien qui venait pour le guérir, et quelques petits présens qu'il distribua achevèrent de décider les Indiens à le laisser passer. La maison du cacique était située sur la crête de la colline. Une vaste terrasse bien nivelée s'étendait devant l'entrée, et tout autour étaient rangées trois cents têtes d'ennemis tués sur le champ de bataille. Sans se laisser intimider par cet affreux spectacle, Mendez et son compagnon traversèrent les trophées sanglans qui conduisaient à la demeure du fa-

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rouche guerrier; mais une quantité de fenunes et d'enfans qui étaient rassemblés près de la porte se mirent à pousser des cris percans et s'enfuirent avec terreur dans la maison.

Un Indien jeune et vigoureux, fils du cacique, en sortit à l'instant dans un violent transport de rage, et il porta à Mendez un coup si bien appliqué, que l'intrépide espagnol fat forcé de reculer de quelques pas. Ce dernier chercha alors à le calmer par des gestes d'amitié; et lui montrant une boîte d'onguent, il l'assura qu'il n'était venu que pour guérir la blessure de son père. Ce ne fut qu'avec bien de la peine que Mendez parvint à dissiper ses soupçons et à apaiser sa fareur , il lui fit présent d'un peigne, d'une paire de ciseaux et d'un miroir , et il lui apprit ainsi qu'aux Indiens de sa suite, à s'en servir pour se coiffer et se couper les cheveux, ce qui parut les enchanter. Il est singulier que l'homme, dans Tétai sauvage, soit scnivent plus facile à prendre par la vanité que par toute autre faiblesse. N'ayant pu réussir à pénétrer jusqu'au cacique , et convaincu par milles preuves irrécusables qu'un dangereux complot menaçait les Espagnols et qu'il serait bientôt exécuté, Mendez retourna au poste en toute hâte \

Le récit de Mendez fut confirmé par un inter* prête indien, natif du voisinage, qui avait pris les hommes blancs en affection, et qui, ayant appris

* Relation faite par Diego Mendez dans son dernier testament. Nayanpete, tom. i.

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les projets de ses compatriotes, vint les révéler à Famiral \ On acquit la certitude que Quibian , à la tête dune armée considérable, devait, à là faveur de la nuit, tomber à l'improviste sur les vaisseaux et sur les maisons, y mettre le feu et massacrer tous les Espagnols. On établit sur-le-champ une garde nombreuse pour veiller sur l'escadre et sur l'établissement; mais l'humeur belliqueuse de l'Adelantado lui suggéra bientôt un expédient plus hardi. C'était de marcher, à l'instant même, droit à la résidence de Quibian , de l'attaquer à l'impro* viste , de l'arrêter ainsi que sa famille et ses principaux guerriers , de les envoyer prisonniers en Espagne, et de prendre possession du village pour en faire le centre de l'établissement.

Pour un homme du caractère prompt et décidé de l'Adelantâdo, concevoir et exécuter n'était pour ainsi dire qu'une seule et même chose; et en ôffet, l'imminence du danger n'admettait aucun retard. Prenant avec lui soixante-quatorze hommes , bien armés, parmi lesquels se trouvait Diego Mendez, et se faisant accompagner de l'interprète indien qui avait éventé le complot, il s'embarqua le 3o mars sur les chaloupes, côtoya la terre jusqu'à l'embouchure de la Veraguas, remonta cette rivière avec rapidité, et avant que les Indiens eussent pu concevoir le moindre soupçon, il débarqua au viK lage , au pied de la colline sur laquelle était située la maison du cacique.

* Lettre de la Jamaïque. Hist, del Mmirante^ cap. 97.

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Lorsque Quibian apprit que FAdelantado venait d'arriver avec une troupe nombreuse, il lui envoya un messager, pour le prier de ne pas entrer dans sa maison; non pas qall soupçonnât les projets des hommes blancs, ni qu'il crût que les siens étaient découverts, mais de crainte, à ce qu'on présume, que les Espagnols ne vissent ses femmes; car Fernando Colomb assure que les Indiens de cette province étaient extrêmement jaloux, et il est probable que la conduite des Européens envers leurs femmes ne leur en avait donné que trop de sujets.

L'Adelantado n'eut aucun égard à cette prière; mais de peur que le cacique ne prît l'alarme et ne s'enfuît à la vue d'une troupe nombreuse, il monta la colline, accompagné seulement de cinq hommes, parmi lesquels se trouvait Diego Mendez; ordonnant au reste de ses gens d'avancer en silence et avec les plus grandes précautions, deux seulement à la fois, et à quelque distance les uns des autres. Au signal que leur donnerait un coup d'arquebuse, ils devaient entourer la maison, et ne pas souffrir qu'une seule personne s'en échappât.

Comme l'Adelantado approchait de l'habitation, un autre messager en sortit pour le prier de ne pas entrer , et lui dire que le cacique allait venir le recevoir, quoique souffrant encore de la blessure que lui avait faite ime flèche. Bientôt après, il vit arriver Quibian qui s'assit sous la porte , et désira que l'Adelantado approchât seul. Don Barthélemi or-

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donna à Diego Mendez et à ses quatre compagnons de rester à une petite distance, d'avoir l'œil sur tous ses mouvemens et d'accourir à son secours dès qu'ils le verraient prendre le cacique par le bras. Il avança alors avec l'interprète indien qui tremblait de toutes ses forces devant le puissant chef qu'il était habitué à craindre, et auquel il doutait que les Espagnols fussent capables de résister. Par le moyen de l'interprète, une courte co|nversation s'établit entre le cacique et l'Adelantado. Celui-ci se mit à parler de la blessure de Q uibian ; et sous prétexte deTexaminer, il lui saisit le bras. A ce signal, quatre Espagnols s'élancèrent à ses côtés, et le cinquième tira le coup d'arquebuse convenu. Quibian fit tous les efforts possibles pour s'échapper , mais il n'était pas facile de faire lâcher prise au poignet de fer de l'Atelantado. Doués tous les deux d'une grande force musculaire, la lutte la plus violente s'établit entre eux ; mais don Barthélemi conserva toujours J'avantage , et Diego Mendez et ses compagnons étant venus à son aide, on lia au cacique les pieds et les mains. Au signal convenu , le reste des Espagnols avaient entouré la maison et s'étaient emparés de la plupart de ceux qui y étaient renfermés au nombre de cinquante, tant jeunes que vieux; de ce nombre se trouvaient les femmes et les enfans de Quibian et plusieurs de ses principaux sujets. Personne ne fut blessé , cdr personne ne fit la moindre résistance ; et l'Adelantado ne permettait jamais qu'on versât sans nécessité une seule

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goutte de sang. Lorsque les pauvres sauvages virent leur chef prisonnier, ils remplirent l'air de leurs lamentations, supplièrent qu'on lui rendit la liberté, et offrirent pour sa rançon un trésor considérable, qu'ils disaient être caché dans la forêt voisine '.

L'Adelantado fut sourd à leurs prières et à leurs offres. Quibian était un ennemi trop dangereux pour le laisser échapper ; il devait rester comme , otage pour la sûreté de l'établissement. Craignant que les Indiens armés qui se trouvaient dans le voisinage ne vinssent pour délivrer leur chef , il résolut d'envoyer le cacique et les autres prisonniers à bord des vaisseaux, tandis qu'il resterait sur la côte avec une partie de ses gens et qu'il se mettrait à la poursuite de ceux qui avaient réussi à s'échapper. Juan Sanchez , pilote principal de l'escadre , homme vigoureux et déterminé, offrit de se charger de la garde des captifs. En remettant le chef à ses soins immédiats, l'Adelantado lui recommanda d'être bien sur ses gardes contre toute tentative d'évasion. Le robuste pilote répondit que si le cacique s'échappait de ses mains, il consentait à ce qu'on lui arrachât la barbe poil à poil; après cette fanfaronade il partit, emportant Quibian pieds et poings liés. Arrivé à la barque , il l'attacha à un des bancs par une forte corde. La nuit était très-obscure. Comme la chaloupe descendait rapidement la rivière , le cacique fit des plaintes si lamentables

* Ilist, del Almirante ^ cap. g^. Las Casas, Kb. n, e. 27.

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sur les douleurs que lui causaiei^t ses liens , que le cœur du pilote , tout dur qu'il était, fut touché de compassion. Au moment où ils allaient atteindre l'embouchure de la rivière, Sanchez détacha donô la corde qui fixait Quibian sur la banquette , et il se contenta d'en tenir fortement le bout. L'Indien rusé prit alors son temps , et dès qu'il vit Sanchez occupé à regarder d'un autre côté, il plongea tout à coup dans la rivière. Sa chute fit Teffet d'un roc qui serait tombé dans l'eau. Il disparut au même moment , et la secousse qu'il avait donnée était si violente , que le pilote fut obligé de lâcher la corde de peur d'être entraîné avec lui. L'obscurité de la nuit et la nécessité de redoubler de vigilance poiuprévenir Févasion des autres prisonniers, empêchèrent de poursuivre le cacique,, et même de savoir ce qu'il était devenu. Juan Sanchez se hâta de rejoindre les vaisseaux avec les autres prisonniers , très-mortifié d'avoir été ainsi la dupe d'un sauvage.

L'Adelantado resta toute la nuit sur la côte. Le lendemain matin , lorsqu'il vit l'aspect sauvage du pays tout hérissé de montagnes, et la situation des maisons dispersées et bâties sur des hauteurs, il renonça à la recherche des Indiens qui se cachaient parmi leurs rochers et leurs retraites inaccessibles, et il retourna aux vaisseaux, chargé des dépouilles ' qu'il avait prises dans la demeure de Quibian. Elles consistaient en plaques et en cercles d'or massif, tels que les Indiens en portaient autour du cou,

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des bras et des chevilles, et en deux couronnes du même métal. Le tout valait au moins trois cents ducats '. Un cinquième du butin fat prélevé pour la couronne. Le reste fat partagé entre ceux qui avaient participé à l'entreprise. Une des couronjies fat remise d'un coâamun accord à l'Âdelantado, comme un trophée de sa victoire *.

* Ce qui équivaut à i ,a8i dollars de nos jpurs.

' Hist. del jélmirante j cap. 98. Las Casas , lib. 11, cap. 37. Plusieurs détails de ce chapitre sont tirés d'un passage du testament dé Diego Mendez , où il raconte tout ce qui lui est arrivé. Cette relation, dans laquelle il ne parle que de lui, se représentant comme le principal et presque comme leseul acteur dans toutes les affaires , porte jusqu'à un certain point le cachet de Fégoïsme. Cependant les faits ont un tel air de vérité , et la circonstance dans lacpielle il les rapporte est si solennelle , puisqu'il tra^t alors ses dernières volontés , que ce document mérite une grande confiance. On verra ce même Mendez , dans la suite de cette histoire , se distinguer encore dans une occasion importante par des traits d'audace et de dévouement qui tiennent de l'héroïsme. {F'ofez Navarrete , Collée. , tom. i.)

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GHilPITlUS Vin.

Désastres de la colonie (i5o5).

Colomb espérait que les mesures vigoureuses de rAdelantado frapperaient de terreur les Indiens des environs, et préviendraient toute nouvelle tentative contre la colonie. Quibian avait sans doute péri. S'il vivait encore, il devait être découragé par Fenlèvemént de sa famille et de ses principaux sujets, et craindre qu'on ne les rendît responsables des actes de violence auxquels il pourrait se porter. Les fortes pluies qui tombent si fréquemment au milieu des montagnes de cet isthme, ayant grossi de nouveau la rivière , Colomb fit donc les apprêts de son départ, et, après avoir donné de sages conseils aux Espagnols qui devaient rester, et avoir pris affectueusement congé de son frère, il partit avec

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trois des caravelles, laissant la quatrième pour le service de rétablissement. Comme l'eau était encore basse à l'endroit de la barre, il fallut décharger les navires d'une partie de leurs cargaisonset les faire remorquer par les chaloupes. Malgré ces précautions, ils touchèrent encore plusieurs fois, et si le sable de la barre n'eût pas été léger et mou, ils auraient souffert de grandes avaries. Lorsqu'ils furent sortis de la rivière et que les cargaisons eurent été rechargées, ils restèrent à l'ancre à une lieue de la côte, attendant un vent favorable. L'intention de l'amiral était de toucher à Hispaniola, et d'envoyer de là les approvisionnemens et les renforts que l'île pourrait fournir pour la nouvelle colonie. Le vent continuant à être contraire, il envoya une chaloupe à terre, le 6 avril, sous le commandement de don Diego Tristan, capitaine de l'une des caravelles, pour faire du bois et de Feau et communiquer quelques nouvelles instructions à fAdelantado. Cette expédition eut des résultats funestes pour ceux qui en £aisaimit partie, mais elle fut le salut de la colonie.

Le cacique Quibian n^était point mort, comme on l'avait supposé. Quoiqu'il eût les pieds et les mains liés, cependant il était dans l'eau comme dans son élément naturel. Plongeant au fond de la rivière, il avait nagé sous la surface, jusqu'à ce qu'il ,fut à une distance suffisante pour être certain de ne pas être aperçu au milieu de l'obscurité de la nuit; puis s'élançant hors de l'eau, il était parvenu

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à gagner le rivage. La désolation de sa maison , l'eiilèvement de ses femmes et de ses enfans, le remplirent de douleur; mais lorsqu'il vit les vaisseaux à bord desquels ils étaient prisonniers, sortir de la rivière et les emporter dans le monde inconnu que ces étrangers habitaient, il fut transporté de fu-* reur et de désespoir, et il résolut d'exercer une vengeance signalée sur les hommes blancs qui étaient restés sur son territoire. Réunissant un grand nombre de ses guerriers, il s'approcha doucement et sans bruit de la colonie. Grâce aux bois qui l'entouraient, il parvint à dix pas de la petite colline sur laquelle les maisons des Espagnols étaient construites, sans qu'on soupçonnât son approche. Les Espagnols, croyant leurs ennemis entièrement dispersés et abattus, n'étaient nullement sur leurs garde^. Quelques-uns s'étaient rendus sur le bord de la mer pour jeter un dernier regard sur les vaisseaux; plusieurs étaient sur la caravelle amarrée dans la rivière; les autres étaient disséminés dans les maisons. Tout-à-coup les Indiens sortirent' de leurs retraites en poussant des" cris sauvages. Ils se précipitèrent sur les maisons, lancèrent leurs javelines à travers les toits de feuilles de palmier, par les fenêtres ou à travers les fentes des planches qui formaient les murs. Comme les maisons étaient petites, plusieurs des Espagnols qui s'y trpuvaient furent blessés. Au premier bruit, l'Adelantado saisit une lance et sortit à la tête de sept ou huit hommes, qu'il animait par ses paroles

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et par son exemple, à faire une vigoureuse défense. Diego Mendez rallia aussi plusieurs de ses' compagnons, et, venant au secours dé FAdelantado, ils réussirent à repousser les Indiens dans la forêt, après en avoir tué et blessé plusieurs. Ceux-ci continuèrent quelque temps à lancer des traits et des flèches de derrière les arbres, faisant parfois de vigoureuses sorties avec leurs massues de guerre; mais il n'y avait pas moyen de résister au tranchant . acéré desépées espagnoles, et un limier farouche qu'on lâcha sur eux compléta leur désastre. Ils s'enfuirent à grands cris à travers la forêt, laissant un grand nombre de morts sur la place. Un Espagnol fut tué et sept autres furent blessés, enti:e autres FAdelantado qui reçut un léger coup de javeline dans la poitrine.

La chaloupe que l'amiral avait envoyée à terre, arriva pendant le combat. Mais Diego Tristan , qui la commandait, resta simple spectateur, craignant, s'il approchait du rivage , que les Espagnols ne vinssent s'y jeter en foule, et ne la fissent couler à fond. Lorsque les Indiens eurent été mis en fuite, il continua à remonter la rivière pour faire sa provision d'eau douce , sans écouter les remontrances des Espagnols qui étaient sur la rive et qui lui criaient qu'il s'exposait à être pris par les Indiens montés sur leurs canots.

La chaloupe avait remonté environ une lieue au dessus du village, jusqu'à un endroit de la rivière où l'eau devenait douce, et où elle était comme

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bloquée par les forêts qui s'élevaient sur ses bords. Tout à coup d'afifreux cris de guerre partirent de tous côtés , et le son sinistre des conques se fit entendre. De légers canots sortirent de toutes parts d'enfoncemens sombres cachés sous les arbres. Ils étaient tous dirigés avec adresse par un Indien , tandis que les autres brandissaient leurs javelines et les lançaient aux Espagnols. D'autres jetaient leurs traits des bords de la rivière ou du milieu des branches. Il y avait sur la chaloupe huit matelots et trois soldats. Étourdis par les cris afFi'eux qui retentissaient autour d'eux , assaillis d'une gr.êle de traits formidables^ et voyant le nombre des canots augmenter à chaque instant, ils perdirent toute présence d'esprit, ne surent faire usage ni de leurs rames ni de leurs armes à feu, et cherchèrent seulement à se couvrir de leurs boucliers. Le capitaine, Diego Tristan, avait reçu plusieurs blessures, mais il n'en montrait pas moins une grande intrépidité, s'efforçant de ranimer ses compagnons, lorsqu'une javeline, lancée par un Indien , lui perça l'œil droit et l'étendit mort. Les canots entourèrent alors la chaloupe, et le massacre commença. Un setul Espagnol parvint à s'échapper. C'était un tonnelier de Séville, qui se nommait Juan de Noya. Étant tombé dans la rivière au milieu de l'action, il plongea jusqu'au fond, et, nageant sous l'eau, il gagna le bord sans être vu. De là il se dirigea vers: la colonie, où il porta la nouvelle du massacre de son capitîdne et de ses camarades.

Jj^ Espagnols lurent remplie cTeffroi à la vue des dangers çui «i'accumnlaieat autour d'eu:^. 11$ étaient en petit ÏM^robre; quelques-uns d'entre euic étaient mépie blessés» et ils se trouvaient au mv» lîqu de peuplade de sauvages exaspérés, bien plus farouches qu'aucune de celles qu'ils eussent en-» core rencontrées. L'amiral ignorait leur détresse : il mettrait à la voile sans leur envoyer aucun secours, et ils seraient réduits à l'affreuae attemative, ou d'être massacrés par éeg ennemis barbares, on de périr de faim sur cette côte inhospitalière. A cette idée, saisis tout à coup d'une terreur pamque, ils résolurent de prendre la caravelle qui leur.avs^ été laissée , et de fuir ces tristes bords. L'Âddbuif^ tado voulut leur foire des remontrances; elles fii-i rent vautiles» et rien ne put calmer leur sombre désespoir que la promisse de ^ttre en mer in^* nobédiatement^ *

Mats un obstacle imprévu vint les arrêter et re* doubler leurs alarmes* Les torrens étaient rentrés d^^as leurs lits; les eaux étaient basses encore une ïmt^f et il fut impossible à la caravelle de passer k barre. Plusieurs d'entre eux montèrent alors sar )a cbaliMïpe pour porter à l'amiral la nouvelle de leurs désastres, et le conjurer de ne point les aban* donner; mais le vent était furieux, la mer était baute et agitée, et le choc des vagues qui venaient se briser avec impétuosité à l'embouchure de la rivière empedba la chaloupe de sortir. Corame si ce n'était pas assez que tout moyen de fuir^eur fât

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moievéf cpe tout espoir de secours leur fàt ravi , de iM>uveUes horreurs jetèrent jia stupeur et b ooor ^tcorusitiou dans, leurs esprits* he couraiit apporta sou9^ leurs yeux les cadavres de Diego Tristau et de s^' compagnons, dont les membres mutilés fai** saient, déjà la pâture d'une nuée de corbeaui; c^t; d'autres oiseaux carnassiers, qui, accourus ay^ des cris horribles, se disputaient ces lambeaux sanglans. Les Espagnols délaissés contemplèrent ce spectacle ^a frémissant; il leur semblait un siwsbtei présage du sort qui les attendait eux-mêmes. Cependant les Indiens, encouragés par leur triomphe, renouvelèrent leurs attaques contre la colonie. Leurs cris de guerre se répondaient de difittr^ites parties Aes environs. Le son des con« ques et des tamboiirs qu'on eiitendail retentir dé tous cotés au fond des bois, prouvait qtie la nombre des ennemis augmentait à chaque tnsta]if« Ib semblaient remplir la foret adjacente, se je* taient sur tous les Espagnols qu'ils pouvaient trou^ ver, et faisaient des attaques partielles sur les maiiong* L'Âdelantado jugea qu'ils n'étaient paç en sûreté dans le village qu'ils avaient bâti; le^ boift qui l^entouraient offraient des abris à la faveur desquels l'ennemi pouvait s'approcher sourdement et les attaquer à l'improviste. Il choisit donc un emplacement découvert, sur la côte, ^quelque distance de la forêt. Il y fit placer la chaloupe de la caravelle, des caisses, des tonneaux, et autres objets semblables, dont il forma une sorte de

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rempart. Il ne laissa que deux ouvertures^ àmxs lesquelles il plaça deux fauconneaux, ou petites pièces d'artillerie, de manière à commander les environs. Ce fut dans cette petite forteresses que les Espagnols se renfermèrent; les murs en étaient sufBsans pour les mettre à l'abri des traits et des flèches des Indiens; mais leur gi^ande ressource était leurs armes à feu , dont le bruit jetait l'épouvante parmi les sauvages, surtout lorsqu'ils voyaient les balles briser les arbres qui les entouraient, et étendre au loin leurs ravages. De cette manière les Indiens furent comprimés pendant quelque temps, et n'osèrent s'aventurer hors de la foret; mais les Espagnols, épuisés par des vdlles conti-' nuelles et des alarmes sans cesse renaissantes, étaient plongés dans le plus profond abattement, prévoyant les plus affreux malheurs, lorsque leurs munitions seraient épuisées, ou que la faim' les forcerait à sortir de leur retraite pourcherdbier ck la nourriture '.

* Jffist. del jélmirante, çap. 98. Las Gasiir, Ub. 11. Lettie ikirite de la Jamaïque par Colomb. Relatimi de Diego Mend&i^ STavarrete, tpm. i. JçurruU ele Porras. Navarrete, tom. i.

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