CHAPITRE IX
Inquiétudes de ramiral à bord de son vaisseau. ^*- Déltyrance • de la colonie (i5o5).
pENJOAïïT que TAdelantado et ses compagnons étaient exposés sur la cote à des dangers si imminens, la plus grande inquiétude régnait à bord des vaisseaux. Les jours s'écoulaient sans qu'on vît reve^ nir Diego Tristan et ses camarades, et l'on commençait à craindre que quelque malheur ne leur fut arrivé. Ck)lomb aurait voulu pouvoir envoyer à terre pour s'informer de leur sort; mais il ne restait plus qu'une seule chaloupe pour le service de l'escadre, et il n'osait l'exposer à la fureur du ressac qui durait encore. Un incident affreux vint augmenter la crainte et l'abattement des Espagnols. A bord de Tune des caravelles étaient détenus la famille et les amis du cacique Quibian. L'intention de Colomb était de les emmener en Espagne; car, tant qu'ils seraient au pouvoir des Espagnols, ile^pé^
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rai|; que leur tribu n'oserait commettre de nouveaux actes d'hostilité. On les enfermait le soir dans le château d'avant de- la caravelle, dont Fé- • coutille était fermée par une forte chaîne et par un ^ cadenas. Comme plusieurs matelots dormaient sur l'écoutille, et qu'elle était si élevée qu'il semblait impossible que les prisonniers pussent y atteindre, ils négligèrent un soir d'attacher la chaîne. Les Indiens s'aperçurent de cet oubli, et ils formèrent un plan d'évasion. Rassemblant un certainnombre de pierres qui composaient le lest du vaisseau, ils en firent un grand tas exactement sous l'écoutille. Plusieurs des guerriers les plus vigoureux montèrent dessus, et courbant leurs dos, par un effort soudain et simultané ils firent sauter la trappe, et les matdiots qui y dormaient furent jetés de l'autre côté ^ du vaisseau. En un moment le plus grand noinbre des Indiens s'élancèrent sur le tillac, plongèrent dans la mer, et gagnèrent le rivage. L'alarme s'é* tant répandue ) plusieurs furent repoussés dan$ leur prison > avant de pouvoir en sortir; d'autres Âirent pris sur le tillac et rejetés dans k château d'avant; l'écoutille fut alors fermée soi* gneusement avec la grande chaîne, et l'on mit une gai^e pour le reste de la nuit Le matin, lorsque les Espagnols allèrent visiter les prisonniers, ils les trouvèrent tous morts. Quelques-ims s'étaient pendus à des bouts de cordes , leurs genoux touchant le plancher f d'autres s'étaient étranglés en serrant lesjCprdesaveciQurs fkdâ^ Lamanièi^e mèn^ dont
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ib s'étaient donné la mort annonçait la détermina* tion la plus inflexible, et offrait une preuve frappante de Tesprit fier et indomptable de ces Indiens , et de rhorreur que leur inspiraient les hommes blancs '. L'évasion des prisonniers causa de vives inquiétudes à Tamiral. Il craignait qu'ils n'excitassent leurs compatriotes à quelque acte terrible de ven* geance, et il tremblait pour les jours de son frère. Il n'en avait toujours point de nouvelles. La cha*loupe de Diego Tristan n'était pas revenue, et les brisans furieux empêchaient toute communication. Ce n'était à bord des trois caravelles que funestes pressentimens et appréhensions sinistres sur le sort de leurs compagnons. A la fin , un pilote de Séville, nommé Pedro Ledesma, homme d'environ quarante-cinq ans, d'une grande force de corps et d'esprit , se présenta devant l'amiral. U ofirit, si la chaloupe voulait le conduire jusqu'au bord du ressac, de se précipiter au milieu des eaux courroucées, de nager jusqu'à la côte, et de leur ^rapporter des nouvelles de leurs amis. L'exploit des Indiens qui avaient gagné la terre à la nage, en dépit des vagues et des brisâns, quoiqu'elle fût à une lieue de distance, l'avait piqué d'honneur. « Certes, dit-il , s'ils ont osé affronter tant de dangers pour sortir d'esclavage, je puis bien en braver une partie pour sauver la vie de tant de compatriotes. » Son offre fut acceptée avec joie par l'a-
* Hist, del AUnirante^ cap. 99.
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mirai 9 et il raccomplit bravement La chaloupe s'approcha du ressac autant qu elle put le faire sans danger. Alors Ledesma se déshabilla, plongea dans la mer, et après avoir lutté quelque temps contre les vagues écumantes, tantôt s*élevant sur leur dos 9^ tantôt disparaissant sous elles et allant frapper le sable , il réussit à gagner le rivage.
Il trouva ses compatriotes enfermés dans leur forteresse qui était assiégée; par les sauvages, et il apprit le sort tragique de Diego Tristan et de ses compagnons. La plupart des Espagnols, aveuglés par le désespoir, avaient secoué toute subordina* tion. Ils savaient refusé de coopérer à aucune mesure qui eût pour objet de prolonger leur séjour dans ces tristes lieux, et ils ne songeaient qu'à s'échapper. Dès qu'ils aperçurent Ledesma, envoyé par l'amiral, ils l'entourèrent avec un empressement frénétique. Ils le pressèrent de supplier Colomb de les prendre à bord et de ne pas les abandonner sur une côte où leur perte était inévitable. Ils préparaient des canots avec lesquels ils se proposaient de gagner le vaisseau , dès que le temps suerait plus calme, la chaloupe de la caravelle étant trop petite. Si l'amiral refusait de les recevoir, ils prenaient le ciel à témoin qu'ils s'embarqueraient à bord du vaisseau qui leur restait, et qu'ils s'abandonneraient à la merci des flots, plutôt que de rester sur cette côte funeste.
Le hardi Ledesma ayant entendu tout ce que ses compatriotes délaissés avaient à dire , après
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avoir reçu les instnictions de TÂdelântacIo et de ses officiers, se mit à effectuer son périlleux retour. Il brava de nouveau le ressac et les brisans , atteignit la chaloupe, qui l'attendait à l'endroit où il Favait laissée, et rejoignit les vaisseaux. Les nouvelles désastreuses qu'il apportait, remplirent l'amiral de douleur et d'inquiétude. Laisser son frère sur ce rivage, c'était l'exposer aux révoltes de ses gens et à la férocité des sauvages. Il ne pou-, vait lui envoyer aucun renfort; la perte de Tristan et de ses compagnons n'avait que trop affaibli ses équipages. Plutôt que de renoncer à cet établissement, il aurait volontiers été rejoindre l'Adelantado avec toutes ses troupes. Mais alors , comment faire parvenir à Leurs Majestés la nouvelle de cette importante découverte? comment en obtenir les secours et les approvisionneméns dont ils avaient besoin ? Il n'y avait donc d'autre parti à prendre que d'embarquer tout son. monde, de renoncer pour le moment à toute idée de colonie , et de revenir à une autre époque , avec des forces suffisantes, prendre définitivement possession du pays \ Mais ce plan même, quand serait-il possible de l'exécuter ? Le vent soufflait toujours avec violence; les vagues étaient toujours aussi agitées, et aucune chaloupe ne pouvait passer entre l*^escadre et la terre. D'un autre côté, la position des vaisseaux était extrêmemjBnt critique. N'ayant pas
* Lettre écrite de la Jamaïque.
%So HISTOnS [tIT* Tfé
un nombre de matdots sufiGisant^ fracassés par les lempéles successives qu'ils avaient éprouvées 9 rongés par des vers destructeurs, et [u^ts à tomber ^1 pièces, ils étaient à Pancre sur une mer orageuse, ayant à lutter à la fois contre les vagues et contre l'ouragan , et ayant à craindre à tous mo* mens d'être entraînés au milieu des brisans. Cha* que heure redoublait l'inquiétude de Colomb pour son frère, pour ses compagnons et pour ses vaisseaux,' et chaque heure qui s'écoulait ne fisusait que rendre le péril plus imminent Des journées d'agitation terrible, des nuits de veilles et de transes continuelles portèrent un coup foneste i une constitution déjà minée par l'&ge et par de longs travaux* Au milieu des souffrances aiguës qui déchiraient, son corps, et des fièvres brûlantes dont son esprit était dévoré, il paraît qu'il eut des instans de d^re. Alors il regardait comme quelque chose de mystérieux et de surnaturel ce qui n'était que le produit de son imagination malade. Dans nne lettre adressée à leurs majestés, il faut le récit solennel d'une espèce de vision qui vint le cotiso^- 1er lorsque, plongé dans un profond abattement, il se roulait sur son lit de douleur.
« Epuisé, je m'étais endcrt^mi, dit-il , lorsque j'entendisune voix pleine dedouleur et depitiéqui prononçait ces paroles : a Homme insensé! Homme lent à croire et à servir ton Dieu , le Dieu de l'univers ! que fit-il de plus pour Moïse ou pour David son serviteur? Depuis l'instant de ta naissance, il atoujoùrs
CH, IX.] DE CHRBTO^HE COLOMB. ùSf
pris le plus grand soin de toi. Dès qu'il t*avu arrivé à un âge convenable , il a fait retentir merveilleux semait ton nom par toute la terre. Les Indes, cette partie du monde si riche, il te les a données pour tiennes , te laissant maître d'en faire part à qui il te plairait. Les barrières de l'océan , qui étaient fermées par des chaînes si fortes , il t'en a donné les ctefe. H a soumis à ton obéissance une foule de pap ; il a rendu ton nom fameux parmi les chrétiens. At-il fait davantage pour le grand peuple dlsraél, en te tirant de l'Egypte, ou pour David, que, de berger, il fit roi? Toume-tol donc vers lui et reconnais ton erreur; sa miséricorde est infinie. S'il y a quelque grande entreprise à accomplir, ton âge ne sera point un obstacle. Abraham n'avait-il pas plus de cent ans lorsqu'il engendra Isaac, et Sara était-elle jeune ? Tu es abattu et tu demandes à grands cris du se^ cours. Réponds : qui a causé tes afflictions, tant de peines sî vives , si réitérées ? Dieu , ou le monde ? Les promesses que Dieu t'a faites, il ne les a jamais violées ; il n'a jamais dit , après avoir reçu tes services, que telle n'avait pas été son intention, et qu'il avaît été mal compris. Il accomplit tout au pied de la lettre ; il tient tout ce qu'il promet et au-delà : tel est «on usage. Je t'ai montré ce que ton créateur a fettt pour toi, et ce qu'il fait pour tous. Ce qui t'arrive aujourd'hui est la récompense des fatigues et ftes travaux que tu as subis en servant d'autres maîtres. « J'entendis toutes ces choses comme un homme à demi mort, ajoute Colomb , et je n'eus
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pas la force de repondre à un langage aussi vraL Tojat ce que je pus faire , ce fut dp pleurer mes erreurs. Celui qui m'avait parlé ^ quel qu'il fut,. termina par ces mots : « Ne crains rien ! prends confiance ! toutes ces tribulations spnt écrites sur le jnarbre , et ce n'est pas sans raison. »
Tel est le récit singulier que fit Colomb à Leurs Majestés de la vision supposée. Quelques personnes ont pensé que ce n'était qu'une fiction ingénieuse, inventée adroitement par lui pour donner, une leçon indirecte à son souverain ; mais son caractère repousse ime pareille supposition. Il avait une crainte trop salutaire de Dieu, un respect tn^ profond pour son prince, pour employer un pareil artifice. Les paroles qu'il s'imagina qu'une voix lui adressait, étaient de*vérités profondément gravées dans son esprit , et qui l'obsédaient sans cesse lorsqu'il était éveillé. Il est naturel qu'elles se représentassent avec ime nouvelle force dans ses rêves ardens, et qu'ensuite, en les rappelant à sa mémoire et en les racontant, elles prissent à son insu une sorte de cohérence. En outre, persuadé qu'il était l'instrument de la Providence , et imbu d'une partie des idées superstitieuses qui caractérisaient son siècle , il était porté par une illusion involontaire à prendre tout rêve frappant et extraordinaire pour une révélation. Il ne faut pas le mesurer d'après la même échelle que les hommes ordinaires , placés dans des circonstances communes ou indifférentes. Il faut, et ce n'est pas chose facile, se figurer sa po*
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sition et se mettre pour ainsi dire à sa place pour pouvoir comprendre les mouvemens d'exaltation auxquels il devait être sujet. L'espèce de naïveté avec laquelle , dans sa lettre aux rois catholiques , il mêle les visions et les rêves de son imagination auxfaitsles plus simples, aux observations pratiques les plus justes, révêtant le tout d'un style tout à la fois grave et solennel comme l'Ecriture et ileuri comme la poésie , est un des traits les plus frappans d'un caractère composé d'élémens extraordinaires eî en apparence opposés.
Aussitôt après cette prétendue vision , au bout de neuf jours de tempête , le temps s'adoucit, la mer se calma , et les communications avec la terre furent rétablies. On essaya inutilement de faire sortir la caravelle de la rivière ; il fallut y renoncer ; mais on fit leà plus grands efforts pour trânspor* ter à bord les habitans et tout le matériel delà colonie , avant que le mauvais temps revînt. Ce fat encore le zélé Diego Mendez qui se distingua le plus dans cette circonstance. Ayant prévu ce qui était arrivé, il avait travaillé depuis plusieurs jours à tout préparer. Il avait fait, avec les voiles de la caravelle, de grands sacs pour ^recevoir le biscuit; il avait attaché deux canots ensemble avec des espars , de manière à ce qu'ils ne pussent être renversés par les flots , et il avait fait avec des planches, uneplàte-forme capable de supporter de grands fardeaux. Cette espèce de radeau fut successivement chargée des armes, des mimitions et des approvip*
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sioimemetis qui avaient été laissésà terre | ainsi que de tout ce qu'on put emporter de la caravelle, qui { fut entièrement démontée. Lorsque le chargement était terminé , le radeau était remorqué par la chaloupe jusqu'aux vaisseaux. De cette manière f par des efforts constans et opiniâtres, tout ce qui avait quelque valeur fut, dans l'espace de deux jours | tran^>orté à bord de l'escadre, et il ne resta guère que la carcasse de la caravelle, qu'on laissa pourrir dans la rivière. Diego Mende^ siirveiUa ces travaux avec la vigilance et l'activité la plus infatigable. Lui et cinq de ses compagnons furent les demie» à quitter le rivage , restant toute la nuit k leur poste périlleux , et ne s'embarquant le matin qu'âpre avoir adievé le dernier chargement.
Rien ne peut égaler les tran^>orts des Espagnols lorsqu'ils se retrouvèrent à bord des vaisseaux , et qu'ils virent un intervalle de mer s'étendre eptre eux et les forets qui, si récemment, sembls^ent à^ tinées à devenir leur tombeau. La joie de leurscom* pagnons le cédait à peine à la leur,, et les périls qui les entouraient encore furent presque oubliés \m moment dans leurs félicitationsmutueUes. L'amiral, en reconnaissance des services re\i^dus par Diego Mendez dans des circonstances aussi critiquer , li4 donna le commandement d'une caravelle , devenu vacant par la mort de l'infortuné Diego Tristan '«.
^ HUt, del Mmirantey ca^. 99, 100. Las Casas, Lu, c. 29. Relation de Diego Mendez. Lettre écrite de la Jamaïque par ColojBol). Journal de Porras, Karannete, Colkc. , tom. i.
cm X, ] J>E eHRISXOPHS COLOMB. ^SS
GHAPITBS X.
Oépuri de la c6te de Veraguas. — Arrivée à la Jamaïcpct, — G)lomb est obligé d'échouer se» vaisseaux (iSoZ),
Ls vent étant enfia devenu favorable y Colomb partit^ dans lés derakrs jours d'avril, de la cote funeste de Veraguas. L'état déplorable de ses vaiss^U3(, Tafibiblissement de ses équipages , et la diminution sensible des provisions, le déterminèrent à faire tous ses efforts pour gagner Hispaniok, où il pourrait radouber ses batimens et les ravitailler avant de petouri>er en Europe. Cependant, h la grande surprise de son pilote et de ses matelots, il se mit de nouveau à longer la cote dans la direction de Fest, au lieu de cingler au pprd, ce qu'ils reg^r-^ daient comme la route directe. Ils s'imaginèrent que Colomb voulait retourner immédiatement en Espagne, et iis 3e répandirent en murmures ^ di-
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sant qu'il y avait de la folie à tenter un pareil voyage, avec des vaisseaux dépourvus de vivres et consumés par les vers. Mais Colomb et son frère avaient étudié la navigation de ces mers d'un œil attentif et expérimenté. Ils croyaient qu'il était à propos d'avancer considérablement vers l'est, avant de cingler en droiture vers Hispaniola, pour éviter d'être entraînés bien au-dessous de leur destination, par les courans rapides qui portent constamment à l'ouest '. Toutefois l'amiral ne communiqua pas ses raisons aux pilotes; il voulait autant que possible garder pour lui seul la connaissance de ses routes, à présent surtout que tant d'aventuriers se pressaient dans la carrière, et étaient prêts à suivre ses traces. Il alla même jusqu'à leur prendre leurs cartes ^, et, dans une lettre à Leurs Majestés, il se vanta qu'aucun de ses pilotes ne serait en état de retrouver la route de Veraguas, ni de décrire où cette région était située.
Sans faire attention aux murmures de ses compagnons, Colomb continua donc à se diriger vers l'est, le long de la côte, jusqu'à Porto-Bello. Arrivé dans ce havre, il fut obligé d'y laisser une de ses caravelles, qui était tellement vermoulue, qu'il était impossible de la maintenir à flot. Tous les équipages se trouvèrent alors pressés sur deux navires, si l'on pouvait encore leur donner ce nom,
* Ilîst, delAîmirante. Lettre écrite de la Jamaïque. ' Journal de Porras. Navatrete, Collée, y tom. i.
CH. X.] BE CHRISTOPHE COLOMB. aSy
dans l'état de délabrement où ils étaient. Il fallait les plus grands efforts pour empêcher l'eau de les envahir, et le travail continuel des pompes épuisait les matelots déjà affaiblis par Ifs rations ché^ives auxquelles ils étaient réduits, abattus par tant de désastres successifs lorsqu'ils n'avaient plus cette force d'âme qui supplée jusqu'à un certain point à ceUe du corps.
Ayant remis à la voile, ils passèrent devant le port d'El Retrete, et virent un gi'oupe d'îles auxquelles l'amiral donna le nom de Las Barbas, aujourd'hui les Mulatas , un peu au-delà de la Pointe Blas. Là il crut être arrivé à la province de Mangi dans les états du grand-khan , décrite par Marco l?olo comme touchant au Cathay \ U avança encore dix lieues plus loin, jusqu'à l'entrée de ce qu'on appelle à présent le golfe de Darien. Il eut alors une consultation avec ses capitaines et ses pilotes qui lui firent les plus fortes remontrances pour qu'il cessât de vouloir lutter contre les vents et les courans contraires, lui représentant l'état déplorable des bâtimens et la détresse des matelots ^ Renonçant donc à suivre la terre-ferme, il porta le cap au nord le i*' mai, pbur aller à la recherche d'Hispaniola. Comme le vent était à l'est , et qu'en outre un courant rapide portait à l'ouest , Colomb serra le vent d'aussi près que possible. Ses pilotes connaissaiaGit si peu leur situation, qu'ils se
* Lettre écrite de la Jamaïque.
* Témoignage de Pedro de Lcdesma. Pleito de los Colones i