CHAPITRE I
Aitangemens de Diego Mendez avec les cacrqueâ , pôtir en oIh tenir des provisions. — Colomb l'envoie à Saint-Domingue pour chercher du secours (i5o3).
L'île de la Jamaïque était très-fertile et extrême ment peuplée , et une foule dlndiens arrivèrent bientôt dans le port , apportant les provisions dont ils désiraient trafiquer avec les Espagnols. Pour prévenir toutes disputes dans l'achat ouïe partage des vivres , deux personnes furent nommées pour inspecter tous les marchés , et Fon partageait chaque soii' les provisions qu'on s'était procurées de cette
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manière. Cet arrangement eut l'heureux effet d'établir dès relations paisibles entre les Espagnols et les naturels. Cepèndantces ressources se trouvaient renfermées dans un cercle assez étroit. Par suite de l'imprévoyance naturelle aux Indiens, elles étaient insuffisantes , et lés Espagnols se voyaient parfois dansun dénuement absolu. Us craignaient aussique les ressources du voisinage ne fussent bientôt épuisées, ce qui les réduirait à une affreuse disette. Dans cette conjoncture critique, Diego Mendez se présenta avec son zèle ordinaire, et il s'offrit de partir avec trois compagnons pour chercher des vivres dans toute l'île. L'amiral ayant accepté sa proposition avec empressement, il partit suivi de trois hommes bien armés. Partout il fut traité par les naturels avec la plus grande bonté. Ils l'emmenaient dans leurs maisons , lui servaient des alimens à lui et à ses compagnons, et accomplissaient envers eux tous les rites de l'hospitalité sauvage. Mendez conclut un arrangement avec le cacique d'une tribu nombreuse; il fut convenu que ses sujets iraient à la chasse et à la pêche, qu'ils feraient du pain de cassava , et apporteraient tous les jours au port les provisions qu'ils se seraient procurées, et pour lesquelles ils recevraient en échange des couteaux , des peignes , des grains de verre , des hameçons , des grelots et autres objets qui leur seraient remis par un Espagnol qui viendrait à cet effet résider parmi eux. Tout étant bien convenu , Mendez envoya un de $es compagnons à Familial pour lui an-
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noncerce premier succès. Il alla ensuite trois lieues plus loin, où il conclut encore un arrangement semblable, et il envoya lesfecond de ses camarades pour en instruire l'amiral. Continuant à avancer , il se trouvait à environ treize lieues des vaisseaux lorsqu'il arriva à la résidence d'un autre cacique nommé Huarco , qui le reçut avec toute la générosité possible. Le cacique ordonna à ses sujets d'apporter une grande quantité de provisions que Mendez paya sur-le-champ , et il consentit à en envoyer au port à des époques fixes. Mendez chargea son troisième compagnon de porter aux vaisseaux ce qu'il venait d'acheter, demandant, comme les deux premières fois , qu'un agent fut envoyé pour recevoir et payer les provisions destinées aux Espagnols. ^ Mendez alors restait seul , mais il était passionné pour toutes les entreprises qui pouvaient lui procurer une gloire cjue personne ne partagerait avec lui. Il demanda au cacique deux Indiens pour l'accompagner jusqu'à l'extrémité de l'île , pour porter, l'un ses provisions , et l'autre la natte^e coton ou le hamac qui lui servait de lit. Sa demande lui ayant été accordée., il s'avança hardiment le long de la côte jusqu'à ce qu'il eût atteint l'extrémité orien* laie de la Jamaïque. Là il se trouva sur les domaines d'un puissant cacique, nommé Amieyro. Mendez était d'un caractère enjoué et d'une adresse remarquable, et ses manières étaient précisément celles qu'il fallait pour se concilier l'affection des sauvages. Le cacique et lui devinrent bientôt grands amis ; ils
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échangèrent leurs noms, ce qui est une espèce d*en^ gagemént de fraternité, et Mendez lui fit promettre de fçumir des provisions aux vaisseaux. Ameyro lui vendit un excellent canot, pour lequel Mendez lui donna un beau bassin de cuivre , une^ petite cà^ saque et une des deux chemises qui composaient toute sa provision de linge. Le cacique lui donna six Indiens pour conduire le canot, et ils se séparèrent mutuellement satisfaits l'un de l'autre. Diego Mendez , en revenant sur ses pas, s'arrêta dans les différens endroits où il avait fait un arrangement pour assurer des vivres aux Espagnols. Il trouva que les agens qu'il avait demandés étaient déjà â leur poste , chargea son canot de toutes les provi-»» sions qu'il trouva, et revint triomphant au havre, où il fut reçu à bras ouverts parFamiral, et aux joyeuses acclamations de ses camarades. Les vivre$ qu'il apportait ne pouvaient arriver plus à propos ; car les Espagnols mouraient de faim; et depuis ce moment , les Indiens apportèrent chaque jour leà provisions que leurs caciques avaient promis de fournir *.
Rassuré âur les besoins immédiats de ses ciotapa^ gnons, Colomb rêvait sans cesse, dans l'inquiétude qui Fagitait, aux moyens de sortir de l'île. Ses vaisseaux étaient en trop mauvais état pour pouvoir être réparés , et il n'y avait aucun espoir de voir arriver du secours sur les bords d'une île sauvage ,
"^ ^ Relacionpor Diego Mendez, Navarrete, toîn. ir
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aa milieu d'une mer inconnue. La seule chance de salut qui leur restait était de faire connaître leur siiuatioû à Ovando^ gouverneur de Saint-Domingue, et de le prier d'envoyer un vaisseau à leur secours* Maiscommentlui faire parvenir ce message? La distance entre la Jamaïque et Hispaniola était dé quarante lieues , à travers un golfe que des courans contraires rendaient très-dangereux ; ils ne possé* daient d'autres moyens de transport que les légers canots des sauvages. Et qui oserait entreprendre un si périlleux voyage dans un esquif si fragile ? Tout à coup Diego Mendez et le canot qu'il venait d'àdbeter se présentèrent à l'imagination de Colomb. Il connsdssait l'ardeur et l'intrépidité de Mendez^ et son désir de se distinguer au risque même de ses jours. Il le prit à part et lui tint le langage le plus propre à stimuler son zèle et en même temps à flatter son amour-propre. Mendez donne lui-même une relation exacte de cette intéressante conversation qqi est vraiment caractéristique.
« Diego Mendez , mon fils , dit le vénérable amiral y de tous ceux qui nous entourent, vous et moi nous comprenons seuls l'imminent danger dans le* quel nous nous trouvons. Nous sommes bien peu j ce» sauvages indiens sont en grand nombre ; ils sont 43haingeans par nature; ils sont irritables. A la moindre provocation , ils peuvent faire pleuvoir sur nous des brandons enflanunés , et nous consumer dans nos cabines couvertes de chaume. L'arrangement que VOUS avez fait avec eux pour des provi*
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sionS) et qulls exécutent maintenant avec tant d'exactitude , demain ils peuvent le rompre dans un accès de caprice et nous refuser tout SQCours. N'ayant point de moyens de les forcer à nous vendre leurs denrées , nous sommes complètement à leur merci. J'ai pensé à un moyen , et je voudrais avant tout avoir votre avis. Quelqu'un pourrait se rendre à Hispaniola dans le canot que vous avez acheté , et se procurer un vaisseau qui viendrait nous tirer de la situation dangereuse dans laquelle nous nous trouvons. Dites-moi ce que vous en pensez. »
« Je sais très -bien, Seûor, répondît Mendez, que le danger qui nous menace est beaucoup plus grand qu'on ne saurait se l'imaginer ; mais quant à se rendre de cette île à Hispaniola dans un bâtiment aussi fragile qu'un canot, je pense que cela est nonseulement difficile j mais impossible l puisqu'il faudrait traverser un golfe de quarante lieues ^ et passer entre des îles où la mer est extrêmement agitée. Je ne sais qui oserait entreprendre une eipédition si périlleuse. »
- Colomb ne répondit rien ; mais ses f'egards et son silence même disaient assez à Mendez que c'était sur lui qu'il avait compté ; « Senor , s'écria aussitôt Mendez , je me suis bien souvent exposé à la mort pour vous sauver vous et tous ceux qui sont ici, et Dieu m'a conservé jusqu'à présent d'une manière miraculeuse. Il y a néanmoiils des mécontens qui disent que votre excellence me confie toutes les affaires où il y a de Thonneur à gagner, tandis que
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beaucoup d'autres s'en acquitteraient tout aussi bien que bien que moi. Je vous prie donc de rassembler tout le monde , et de proposer cette entreprise pour voir s'il se présentera quelqu'un pour l'exécuter , ce dont je doute. Si tous refusent, alors je m'avancerai, moi , et je risquerai mes jours pour vous servir , comme je l'ai déjà fait bien des fois '.
L'amiral consentit avec joie à la demande du digne Meiîdez, dont le dévouement tenait de l'héroïsme. Le lendemain matin , l'équipage fut assemblé, et la proposition faite publiquement. Tous reculèrent à cette seule idée , déclarant que ce serait le comble de la témérité. Aussitôt, Diego Mendez s'avança : — « Senor, dit-il, je n'ai qu'une vie à perdre, mais je suis prêt à l'exposer pour votre service et pour le bien de tous ceux qui sont ici , et je compte sur la protection de Dieu, que j'ai déjà éprouvée tant de fois.»
Colomb embrassa ce zélé serviteur, qui se mit aussitôt à préparer son expédition. Tirant son canot à terre, il y ajusta une quille, cloua des planches à l'avant et à l'arrière pour empêcher les vagues de l'inonder, couvrît le tout d'une couche de goudron, y mit un mât et une voile, et y plaça des provisions pour lui , pour un camarade espagnol et pour six Indiens.
Pendant ce temps, Colomb écrivit à Ovando, pour lui demander d'envoyer sur-le-champ un
' Relacionpor Diego Mendçz. Navarrete, tom. i.
vaisseau pour le prendre lui et ses compagnons , et les conduire à Hîspaniola. Il écrivit aussi à Leurs Majestés; car, après avoir rempli sa mission à Saint- Domingue, Diego Mendez devait se rendre en fepagne, pour y porter les dépêches de Famiral. Dans la lettre aux rois catholiques, Colomb peignait sa ^tuatiQn déplorable, et les priait d'envoyer à Hispaniola un vaisseau qui le conduirait en Espagne lui et son équipage. Il donnait une relajdon circonstanciée de son voyage, relation dont la plupart des détails ont déjà trouvé naturellement place dans cette histoire, et il insistait particulièrement sur l'importance de la découverte de Veraguas. Il donne çomtne son opinion que c est là quêtaient le^ min^s de la Chersonèse d'Or, d'où Salomon avait tiré tant de richesses pour la construction du Temple. H demande que cette cote opulente ne soit pas , comme les autres lieux qu'il a découverts, abandonnée à des aventuriers, ou placée sous l'administration d'hommes qui n'éprouvent aucun intérêt pour cette noble cause, ce Ce n'est pas, ^joute-t-il , un enfant qu'il faille abandonner à une marâtre. Je ne pense jamais à Hispaniola et à Paria sans verser des larmes; leur po/sition est désespérée et malheureusement sans remède; j'es* père que leur exemple ne sera pas- perdu pour cç beau pays , et qu'il sera traité d'une manière différente. » Par degrés son imagination s'échauffe. U peint Veraguas comme surpassant toutes ses autres découverjtes, et il £ait allusion à wn projet favori
Cff.i.] ] i>£ GHiaffroPHE cotoMS. 17 r
pour la délivrance du saint sépulcre : a Jérusalem et le mont Sion,. dit-il, doivent être rebâtis par la main d'un chrétien. Qui doiMl être? Dieu le dit par la bouche du prophète dans le quatorzième psaume. L'abbé Joachim " dit que ce chrétien doit venir d'Espagne. » Ses pensées se reportent alors à l'ancienne histoire du grand-khan, qui avait demandé que des sages lui fussent envoyés pour l'instruire dans la foi chrétienne. Colomb, pensant qu'il avait été dans les environs mêmes du Cathay, s'écrie dans un transport soudain de zèle : « Qui s'oârirapour cette noble mission? Si le Seigneur me permet de retourner en Espagne, je m'engage à Yj conduire, avec le secours de Dieu, sain et sauf. »
Rien ne caractérisé mieux Colomb que seslet-*
* Joacliîm , natif du bourg <îe Celico , près de Cosenza , voyagea dans la terre sainte. A son retour en Calabre , il prit l'habit fies cisterciens dans le monastère de G)razza , dont il devint prieur et abbé , et par la suite , il fonda lui-même un monastère auquel il donna une réglé calquée sur celle de Cîteaux. Il mourut en 1202, à l'âge de soixante-douze ans , laissant un grand nombre d'ouvrages. Les plus connus sont des Comment taires sur Isdie^ sur Jérémie) et sur V Apocalypse. Il y a aussi de lui des prophéties « qui (dit le Dictionnaire historique) lifi attirètent pendant sa* vie l'admiration des sots et le mépr^ des hommes de sens. C'est ce dernier sentiment qui domine aujourd'hui. C'étoit ime grande faiblesse ou une grande présomption de sa pan, de se flatter qu'il avait la clef de choses dont Dieu se réserve seidla connaissance. » (Dictionnaire historique y tome V. Caen, 1785.)
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très simples, ingénues, parfois pleines tTéloquence, et dans d'autres momens presque incohérentes. Quel exemple d'enthousiasme brûlant, et pour ainsi dire irrésistible, ne trouvons-nous pas ici! Au moment où il s'abandonnait à ces visions, et où il proposait de nouvelles entreprises, il était brisé par l'âge, dévoré de souffrances, attaché sur un lit de douleur, et n'ayant pour demeure que quelques débris de vaisseaux sur la côte d'une île lointaine et sauvage! Rien ne peut tracer un tableau plus terrible de sa situation que ce qu'il en dit luimême dans la même lettre, après cet accès passager d'enthousiasme, lorsque, par une de ces transitions soudaines qui lui étaient naturelles, il renaît, en quelque sorte, au sentiment de sa position actuelle.
« Jusqu'à présent , dit-il , j'ai pleuré sur les autres; que le Ciel ait pitié de moi, que la terre pleure sur moi! Dans mes affaires temporelles, n'ayant pas un maravedis à donner, jeté ici dans ces Indes, isolé, malade, en grande peine, attendant chaque jour la mort, environné de sauvages pleins de cruauté; « dans les spirituelles, séparé des sacremens de notre sainte mère l'Église, de sorte que mpn âme sera perdue, si c'est ici qu'elle quitte mon corps! qu'il pleure sur moi, quiconque a de là charité, quiconque aime la vérité et la justice ! Je n'ai pas entrepris ce voyage pour acquérije des honneurs ou des richesses , car tout espoir de ce genre est mort en moi. Je suis venu
ÇH.^I.] DB CHRj^TOPHB COLOMB. ayS
pour servir vos majestés dans des intentioi^ pures et avec le plus grand zèle, et je ne dis que l'exacte vérité. S'il plaît à Dieu de me retirer d'ici, je supplie humblement vos majestés de me permettre d'aller à Rome, et d'accomplir d'autres pèlerinages,;» Les dépêches étant prêtes , et les apprêts du canot terminés, Diego Meiidez s'embarqua avec son compagnon Espagnol et ses six Indiens, et longea la côte dans la direction de l'est. Ce voyage était pénible et dangereux; il leur fallait lutter contre d^s courans rapides. Une fois ils furent entourés par des canots d'Indiens, mais ils parvinrent à s'échapper, et arrivèrent enfin à l'extrémité de File , à trente - quatre lieues du port d'où iU étaient partis. Ils s'y étaient arrêtés , attendant que le temps éalme leur permît de s'aventurer en pleine mer , lorsqu'attaqués par une troupe nom* breuse d'Indiens, ils furent faits prisonniers ,, et emmenés à trois lieues de distance. Les sauvages rést^lurèrent alors de les tuer. Quelques disputes s'élevèrent entre eux relativement au partage dès dépouilles des Espagnols, et ils convinrent de les décider par quelque jeu de hasard. Pendant qu'Us étaient occupés de cette manière, Diego Mendez s'évada, retrouva son chemin jusqu'à son canot ^ s'y embarqua, et retourna seul au port, après quinze jours d'absence. Il ne dit point ce que devinrent ses compagnons, car il est rare qu'il parle de quelque autre que de lui-même. Ces détails sont tirés d'un passage de son testament, ra. i8
Colomb y qtioique peiné du peu de succès de scm message ) fut du moins charmé que le fidèle Mende« fôl parvenu à s'échapper. Celui-ci, sans selais^ ser rebuter par les dangers et les fatigues qu'il venait de subir, offrît de partir à l'instant pour laire une nouvelle tentative, si l'on voulait raccompagner jusqu'à l'extrémité de l'île, et le protéger contre l^s naturels. L'Adelantado offrit de le fatre> avec un nombreux détachement bien armé. Barthélemi Fiesco, de Cènes, qui avait été capitaine de l'une des caravelles, fut adjoint à Mendez pour cette seconde expédition. C était un homme d*uti grand mérite, très^ttaché à l'amiral, qui en Êûsait le plus grand ca& Chacun d'eux avait sous èes ordres un grand canot, ou il j avait six Espagnols et dix Indiens; ces derniers devaient servir de rameurs. Il fut convenu que les canots v<^eraient de conserve; qu'après leur arrivée à Hîspaliioia^ Fiesco reviendrait immédiatauent à la JamaSque pour tirer l'amiral et ses compagnons d'inquiétude, en leur apprenant l'heureux succès de leur voyage, et que, pendant ce temps, Diego Mendez se rendrait à Saint-Domingue, i^m^trait à Ovando la lettre qu'ilavait pour lui, leur enverrait un navire, et ensuite partirait pour l'Espagne avec les dépêches pour Leurs Majestés.
Tùtxs les arrangemens étant terminés, les ïn^ diens placèrent dans les canots leurs provisions fttigales de pain de cassava , et chacun sa calebasse d'eau. Les Espagnols^ indépeadammeat de leur
CBL I. ] DE ÊHftlftTOPHfi COLpMB. 5^7 5
pain^ avaient de la chair d'utias, et avaient tous une épée et un bouclier. Ce fut ainsi qu'ils partirent pour leur long et périlleux voyage, suivis des prières de leurs compatriotes.
L'Adelantado, avec sa troupe armée, les suivit le long de la côte. Il n'y eut aucune tentative de la part des naturels pour les inquiéter, et ils arrivèrent sans encombre à l'extrémité de l'île. Ils y restèrent trois jours avant que la mer fut assez calme pour qu'ils osassent s'y aventurer sur leurs barques fragiles. Enfin le temps étant tout-à-fait serein, ils prirent congé de leurs camarades, et se confièrent au vaste Océan. L'Adelantado les suivit des yeux, jusqu'à ce qu'ils ne fussent plus qu'un point imperceptible, que la nuit déroba entièrement à sa vue. Le jour suivant , il reprit le chemin dif port, «'arrêtant en route dans difféi'cns villages, et s'e£forçant de maintenir le« naturels daus kura boones dispositions '.
" * Hist. dcl Almîrante y cap. loi.
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CHAPinuB n.
Révolte de Porras.
On aurait pu croire que la fortune contraire^ qui avait si long-temps poursuivi Colomb , avait enfin épuisé tous ses coups. Il y a cette consolation, dans Tencès du malheur , que, les choses ne pouvant plus empirer, il faut bien qu elles s*améliorent. L'envie, qui s'était acharnée si obstinément contre Colomb aux jours de sa gloire et de sa prospérité, aurait pu à peine inventer pour lui une position plus affreuse que celle où il se trouvait au milieu du monde qu'il avait découvert ; relégué sur des débris de vaisseaux, sur une côte sauvage, dans une mer abandonnée, à la merci de peuples barbares qui, d!amis précaires , pouvaient se transformer en UQ instant çn féroces ennemis | il était
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en même temps dévoré de souffrances cruelles qui le douaient sur son lit /et sa tête affaiblie spmt peine à se sotdever sous le poids des maux et des infirmités qui Tacc^laient. Mais Colomb n'avait pas encore bu le calice jusqu'à la lie. Il lui restait à éprouver un mal plus affreux que la tempête ou le naufrage, que les souffrances du corps ou la fu* reur de» hordes sauvages , la perfidie de ceux en qui il mettait sa confiance.
Il n'y avait pas long-temps que Mendez et Fiesco étaient partis , lorsque les Espagnols commencé* rent à éprouver des maladies, suites des fatigues excessives du voyage, de l'espace étroit dans lequel ils étaient resserrés sous un climat tout à la fois humide et brûlant, et du régime auquel ils étaient, astreints, se voyant privés de la nourriture substantielle à laquelle ils étaient accoutumés^ et ne pouvant s'haLituer à la vie des Indiens, qui ne se nourrissaient presque que de végétaux. Leurs souffrances étaient augmentées et rendues plus aiguës encore par cette inquiétude dévorante qui entretient ime irritation funeste dans l'esprit, et par cette longue attente sans cesse trompée qui ronge le cœur peu à peu. Accoutumés à une vie active et variée, ils n'avaient rien à Éaire qu'à se piromener sur les tristes débris qui formaient leur demeure, et qu'à plonger un regard avide d^m» l'horizon, pour chercher à découvrir le.x»not de Fiesco, s'étonnant de son absence prolongée, et dovtant qu'il revmt jamais. Les jour» se succéo
dMot^ liii^ temps bien plus que 8u£feaBt pour le voyage s'était écoulé, et roh ne revoyait point le oanot; on n'en recevait aucune nouvelle. Ils oom* iMilçment à cr&iddre que leurs measi^ers n'eus* se» t péri. S^il eQ était ainsi , combien de temps r^StavaientHls daqs cette positioh^ attendant inuti-' lamexit des secouts qui ne idevaienfr jamais arrîvw ? Les uns tombèrent dans un profond abatlema(ity d'autres se livrèrent à des accès d'io^atienoe et de fureqn Des murmures éclatèrent^ et^ commet il n'esfc qu^ trop ordinaire aux homnles qui sontaa désespçii*! ce$> muripures étaient. 4e ia naturela plqs dér^i^imniible. Au lieu fle^çopsoler leur 4k)m* iOfi||(^t vieux et infirme qui étai^ efAveloppé^dans .l^.méme malheur 9 qui souûrdit.phis qu'aucun, d'eu;!^,^ ^t qui qepeiidant ne cQss^t 4ç ei'opcuper des moyens d^ao^orer leur sort, ils commencèrent à §e^pépandre.eajinj!ures contre lui> comme étant la. çv^im de toutes leurs infortunes.' . *Leanéc(cnntentement d'une foule aveugle, qui ne sait œ qu'elle veut^ serait peu inquiétant si elle était :abàBdonnée à elle-même, et il ne s'exhalerait probablement qu'en vaines clameurs; mais c'est lorsqu'il se trouve un ou deu% esprits mal£s^i^nS pour lui donner une direction^ qu'il devientvraipÊÊfat redduta}>le; Au nombre de^ officiers de CoiMib se trouvaient deux frères, Francisco et Diego de Porras. Us étaient paretis du trésorier royal Momies, qui avait épous4ieur sœur, et avait prié Colomb de leur do&ner^juelque emploi à bord de ses
fut, n^] BB ^HRISÏOFHB COLOMB. ^"^
vaiâs^HW '• Pour fyire plaisir à Mor^$, il ivmi nonuné Francisco ^ Porras capitaiJi« de Tune ik^ caravelles y et avait obtenu pour son frère ]>i«gQ l'emploi de notaire en chef de l'escadre» Jl les avait traités, dit^l, comme s'ils eussent été ses par^nsi quoique ni l'un ni l'autre ne fût au niveau de la place qu'il leur avait dounée. Ils étaient vains > in^ soleils, et y comme beaucoup d'autres que Ccdonib avait comblés de bienfaits, ils le payèrent de la plun noire ingratitude *•
Les devCK frères , voyant Fétat d^efferveacence i4 d'irritation où se trouvaient les matelots, se maiè<^ rent parmi eux, et les travaillèrent sourdement a» répandant les insinuations les plus séditieuses. Ik les assuraient qu'ils étaient bien ckipes s'ils £9Ù daîent quelque espoir de délivrance sur le retour de Mendez. Ce n'était qu'une riise de Famiral poitr' les apaiser et les fiôre servir à s«g {N*ojets. Il n'avait ni rintentlan ni le désir de rètouraer eh Espagne f il en était banni. L'île d'Hisfimîola lui était égaler ment fermée, comme ils l'avaient vu dair^nent^ puisque «es vaisseaux, mi moment d'une tempête^ n'avaient pu obtenir la permission d'entrer dans le port. A présent , tous les lieux étaient indiiféreÉs^ pour Colomb, et il était conteiit ^ w&Jbcr à UJantmïque jusqu'à ce que ses amii eussent pu ammgie^ ses suaires à la cour et obtenir son rappel. QuaM
* ffist, del Aïtnirante , cap. T02. *
^ Lettre de GolonA à soa fils Diege, Navarre!^, j P M fc g .
ii8o Hi«roniE * [tiv.'xfï:
à Méndez et à Fiesco j ils ayaient été envoyés par Goldmb en Espagne pour ses intérêts personnels , et non pas à Hispaniola po^r y demander un yaissfeau. Autrement, pourquoi ce vaisseau qui devait les emmener n'arrivait-il pas ? ou pourquoi Fiesco ne revenait-il pas comme il l'avait promis? En supposant même que les canots eussent réellement été envoyés pour demander du secours, le long espace de temps qui s'était écoulé depuis leur départ sans qu'on eût deleurs nouvelles donnait lieu de croire que les messagers avaient péri en route. Dans ce eaS) le seul parti qui leur restait était de prendre les 3Cimots des^Indiens et de s'efforcer de gagner Hispaniola. Mais il n'y avait point d'espoir de dé* cider l'amiral à une pareille entreprise; iLétait trop vieux,: trop impotent par suite de sa goutle pour s'expoiser aux fatigues d'uii . semblable voyage. Après tout, devaient-ils donc toi:^ours être sacrifiés à ses intérêts ou être les victimfes de ses infirmités? renoncer à leur unique chance de. salut, et rester pour périr avec, lui sur les débris de leurs Vaisseaiuc? S'ils réussissaient à gagner. Hispaniola, ils n'en seraient que mieux reçus pour avoir laissé l'aifidral derrière eux. Ovando était son ennemi se* cret; il craignait qu'il n'obtînt dé nouveau le gouyernement de l'île. A leur arrivée en Esps^ne, ils pourtaient compter sur ïappûi de l'évêque Fonseca dont l'animosité contre Colomb était bien connue; d'ailleurs , les frères Porras avaient des parent et des amis puissans à la com*, qui çeraieQt prêts à ré*
es. n.] BC CHRIgTOPH£:COtOHB. !l8l
futer tous les rapports que pourrait faire Famiral, et ils citaient l'exemple de la sédition de Roldan pour prouver que les préventions du public et des gens en place seraient toujours contre lui. Ils al- * kient même plus loin y et ils insinuaient que Leurs Majestés 9 qui, dans cette occasion, lui avaient ôté une partie de ses dignités et de ses privilèges, seraient bien aises d'avoir un prétexte pour le dépouiller du reste '.
Colomb n'ignorait pas que les esprits des matelots étaient envenimés contre lui ; il s'était vu plus d'une fois traité avec une ingrate insolence , et il s'é-» tait entendu reprocher d'être la cause de leurs désatires. Cependant, accoutumé à l'injustice des hommes dans l'adversité , . et instruit, par des épreuves continuelles, à dompter ses passions, il supportait leur pétulance, calmait leur irritation, et s'efforçait de relever leur courage en faisant briller à leurs yeux l'espoir d'un prompt secours. Encore un peu de temps , et il «e flattait que Fiesco reviendrait avec de bonnes nouvelles, et qu'alors la certitude d'être secouru mettrait fin à toutes ces ' clameurs. Mais le mal était plus gt*and qu'il ne le croyait ; une sédition complète s'était organisée parmi ses gens.
Le a janvier i5o4, Colomb était couché dans sa cabine, sur la poupe de son vaisseau, saisi d'uïi violent actes de goutte qui le rendait alors presque
' ffût, del jilmimnte j cap.. 102.
perdnsde tons ses membres. Tai^sqn^lréflêcfaîssait à sa désa^reose situation, 3 YÎt font à coup entrer dans sa chambre Francisco de Porras. Ses ma* nières bmsqnes et Fagîtation de tons ses traits pronraient assez la nature hostile de sa YÎsite. II montrait Fimpudence audacieuse d'un homme qui s*apprete à commettre ourertement un crime. Se répandant en plaintes amères sur ce qu^ étaient abandonnés dans ce lieu de désolation, pour y périr lentement l'un après Tautre, îl accusa Famiral de n'avoir pas Hutention de retourner en Espagne. Colomb entrevit quelque projet sinistre dans cette arrogance inaccoutumée. Il conserva cependant tout son calme, et se soulevant avec peine de son lit de douleur, il voulut raisonner avec Portas. U dierdia i lui démontrer impossibilité de partir, avant que ceux qui étaient aliéâ à Hi^aniola ne leur eussent envoyé un vaisseau. Il lui représenta combien impatience où il était luimême de quitter l'île devait être encore bien plus vive que cdle de tous ses compagnons, puisqu'il av^t non-seulement à pourvoir à sa propre sûreté, mais qu'il r^Kmdait devant Dieu et <]^vant ses souverains de la vie de tous ceux qui avaient été confiés à sa garde. Il rappela qu'illesavait toujours consultés tons sur les mesures à pr^idre pour le salut comn)un,et qu'il n'avait rien &it qu'avec l'approbation gaiéral^ et ilfinil par dire que s'ils pensaient qu'il y eût une autre marche à suivre, il les priait de se rassembler près de lui, pour peser le pour et le
Goatre^ et adopter ensuite l'avis qui paraîtrait le plus sage.i
Mais les mesures de Porras et dé ses compagnons étaient concertées d'avance, et lorsque des hommes sont déterminés à se révolter, ils sont sourds à la* voix .de la raison. Il répondit brusquement que ce n'était plUs le moment de délibérer, et qu'il n'y avait pas d'autre alternative que de sembarquer immédiatement ou de rester à la grâce de Dieu. «Quant à moi, ajoutart-il en tour* nant le dos à l'amiral et en élevant la voix de manière à ce qu'elle retentît dans tout le vaisseau , je suis pour retourner en Casjtille, et ceux qui le voudront peuvent me Suivre, » Des cris confus partirent: aussitôt de tous côtés : « Je *ous suivrai L.. £t moi aussi !... Et moi. » Une foule de matelots se précipitèrent sur le tillac, brandissant leurs àrmesr et JfUisant. retentir l'air de cris séditieux mêlés de menaq^.Les uns demandaient à Porras ce qu'il fallait ^airq; d'autres s'écriaient : « Castille! CastiUe ! » taillis qu'au milieu du tumulte général, on distinguait les voix de quelques misérables qui me^ naçaient les j ours de. l'amiral.
Au bruit du tumulte, Colomb se traîna hors 4^ son Ut, tout malade et tout perclus qu'il était, et sortit ai, chancelant de sa cabine, espéi'ant par sa présence parvenir- à calmer les mutins. Mais trois ou quatre de ses fidèles serviteurs craignant qu'on ne se portât à quelque violence contre sa personne, se précipitèrent entre la foule et lui,. et le
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prenant entre leurs bras, ik le forcèrent à retour ner dans sa cabine.
L'Adelantado s'était aussi hâté de sortir de sa chambre, mais dans une attitude toute dififérente. n avait saisi sa lance, et itparaissait décidé à soutenir seul, s'il le fallait, le choc de toute labande. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine que plusieurs de ceux qui étaient restés fidèles à leur devoir parvinrent à calmer sa fureur, et le décidèrent à déposer sa lance et à se retirer près de son frère. Ils supplièrent alors Porras et ses compagnons de partir paisiblement, puisque personne ne cherchait à s'y opposer. Ils leur représentèrent qu'ils n'avaient rien à espérer de la violence, et que s'ils causaient la mort de l'amiral, ils s'attireraient le châtiment le plus sévère de la part du roi et de la
reme '.
Ces sages observations modérèrent la turbulence des mutins, et ils commencèrent à tout préparer pour mettre leur plan à exécution. Prenant dix canots que l'amiral avait achetés des Indiens, ils^ montèrent avec autant de joie que s'ils eussent été certains de débarquer immédiatement en Espagne. Quelques matelots qui n'avaient point pris part à la rébellion , se voyant près, d'être abandonnés par une si grande partie de leurs camarades, et craignant de rester en arrière, lors-
* Las Casas, Hisi, Ind, , lib. ii , cap. 32. Hist, del Abni^ ranie, oç. 102.
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qu'ils seraient réduits à uu si petit nombre ^ se hâtèrent de rassembler leurs effets , et entrèrent aussi dans les canots. Le nombre des .Espagnols qui quittèrent ainsi l'amiral monta à quarante-huit. Beaucoup de ceux qui restèrent ne furent retenus que par la maladie , car s'ils eussent 'été bien portans y la plupart d'entre eux auraient accompagné les déserteurs '. Le petit nombre de ceux qui étaient restés fidèles, et les malades qui se traînaient avec peine hîors de leurs cabines , se crurent perdus en voyant le départ des mutins, et s'abandonnèrent aux larmes et aux gémissemens. Malgré son état de souffrance , Colomb quitta son lit, se mêla parmi ces braves gens , alla visiter les malades , et prit tous les moyens possibles de leur rendre un peu de courage et d'espérance. Il les exhorta à mettre leur confiance en Dieu, qui les délivrerait, et il promit qu'à son retour en Espagne, il se jeterait aux pieds de la reine , ferait valoir leur fidélité et leur constance , et obtiendrait pour eux des récompenses qui les dédommageraient amplement de tous les maux qu'ils auraient soufferts*.
Pendant ce temps, Francisco de Porras et ses compagnons côtoyaient l'île dans la direction de l'est, avec leur escadre de canots, et suivaient la même route qu'avaient prise Mendez et Fiesco. Partout où ils débarquaient , ils commettaient les
* Hist: deljilmiranteycaf. io2.
' Im Qma^ lib. ii, cap. Sa.
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plus affreux désordres, dérobant aux Indiens nonseulement leurs provisions ) mais tout ce qui tentait leur cupidité- Ils cherchaient à faire retomber sur Colomb .tout Todieux de leur conduite, car ils assuraient qu'ils n'agissaient que par ses ordres,, et qu'il payerait tout ce qu'ils prenaient ; ils allèrent jusqu'à dire aux naturels dç tuer l'amiral, s'il refusait de faire droit à leurs réclamations. Us le représentaient partout comme l'implacable ennemi des Indiens, comme un homme qui avait déjà gouverné en tyran plusieurs autres îles, causant la 'misère et la mort des naturels, et qui ne cherchait à s'établir à la Jamaïque que pour accabler ses habitans sous le poids des mêmes malheurs.
Ayant atteint l'extrémité orientale de l'île, ils attendirent que le temps fut tout-à-fait calme avant de s'aventurer à traverser le golfe. Comme ils étaient très-maladroits à diriger des canots , ils se procurèrent plusieurs Indiens pour les accompagner. La mer étant enfin parfaitement tranquille , ils commencèrent leur voyage. Mais à peine avaientils fait quatre lieues,'qu'un vent contraire s^éleva, et que les vagues commencèrent à s'enfler; ils cherchèrent aussitôt à regagner la terre. Les canotsconstruîts si légèrement, et dont la quille était presque ronde, se renversaient facilement et demandaient à être dans un équilibre parfait. Ils étaient très-chargés, et lorsquela mer devint houleuse , elle y entrait souvent avec impétuosité» Les E^Migmils prirent
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r^rme^ et tâchèrent d'alléger les canots ^ en jetant à la mer tout ce dont ils pouvaient se passer, ne gardant que leurs armes et une partie de leurs provisions. L'ouragan redoubla de violence, elle dan* jger devint plus pressant. Alors ils forcèrent les Indiens à se jeter dans la mer , ne gardant que ceux qui étaient indispensables pour manoeuvrer lesca* nots. Si ces malheureux hésitaient à obéir, ils les y poussaientrudementaveclapointede leurs épées* Les Lidiens étaient excellens nageurs , mais la terre était trop éloignée pour qu'il leur fût possible de l'atteindre. Ils restèrent donc autour des canots, s'y accrochant de temps en temps pour se reposer et reprendre haleine ; mais comme leur poids dérangeait l'équilibre et augmentait le danger, les Espagnols leur abattaient les mains et les replongeaient dans les flots à grands coups d'épée. Quelques-uns moururent sous les coups de ces hommes sans pitié ; d autres , épuisés de fatigue, s'enfoncèrent dans les flots; il en périt ainsi dix-huit de la manière la plus déplorable , et il n'y eut d'épargnés que ceux qui avaient été conservés pour conduire les canots '. Lorsque les Espagnols eurent regagné la terre , les avis furent très-par,tagés sur la marche qu'ils avaient à suivre. Quelques-uns voulaient qu'on se rendît à Cuba où le vent les poussait directement , et d'où ils pensaient qu'il serait facile de gagner l'extrémité d'Hispaniola. D'autres conseillaient de
* Hist, del u4lmirante y cap, 102. LasCasas^ lib. 11, c. 32,
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retourner au port où ils avaient laissé Famiral pour faire leur paix avec lui ou s'emparer de ce qui restait d'armes et de provisions, fcar ils avaient presque tout jeté à la mer pendant le danger qu'ils avaient couru. D'autres enfin insistaientpour qu'on essayât encore de se j*endre à Hispaniola aussitôt que la mer redeviendrait tranquille.
Ce dernier avis prévalut. Ils^ restèrent un mois dans un village indien , près de la pointe orientale de l'île, vivant aux dépens des naturels, et les traitant de la manière la plus arbitraire et la plus capricieuse. Enfin, lorsque le temps leur parut calme, ils firent une «econde tentative, mais ils furent de nouveau rejetés sur les côtes par des vents contraires. Perdant alors toute patience, et désespérant de réussir japiais dans leur folle entreprise, ils abandonnèrent les canots et retournèrent à l'ouest , er- . rant de village en village comme une troupe de ban-dits sans frein et sans lois , vivant de tout ce qu'ils pouvaient trouver , employant , pour se procurer de vivres, la force ou la douceur, suivant la réception qu'on leur faisait , et traversant l'île comme un fléau destructeur '.
^ Hist. del j4lmirante, cap. loa. Las Casas, lib. n, c. 5a.