CHAPITRE lU
Disette de provisions.— Stratagème de Colomb pour en obtenir des naturels (i5o4). '.
Tandis queParras et ses partisans se répandaient dans le pays et s'abandonnaient à tous les excès avec cette espèce d'apathie sombre et brutale dans laquelle jette presque toujours l'abandon de tout principe, Colomb au contraire offrait l'image d'un homme soutenu par la pureté de sa conscience et fi^ dèle aux autres comme à lui-même. Lorsqu'il vit s'éioigner les hommes les plus sainset les plus robustes de sa garnison , il redoubla d'efforts pour rendre un peu de courage aux compagnons débiles et abattus qui lui restaient. Bien peu d'entre eux auraient été capables de prendre les ai*mes ejacas d'attaque, et les soins qu'exigeaient les malades et la garde des débris qui leur servaient d'asile, empêchaient m. ,9
ax)0 HISTOIRE [tPf. 9m.
Colomb de pouvoir détacher personne pour alfer à la découverte , et chercher à se procurer des vivres. OubUant ses souffrances personnelles , il ne cessait d'aviser aux moyens de soulager celles des autres et de rétablir la santé de ses compagnons. Par la bonne foi la plus scrupuleuse et les meilleurs procédés envers les naturels , et par un emploi judicieux des objets de trafic qui lui restaient, il se procurait de temps en temps desprovisions assez considérables. ^ Il ordonna que les meilleures et les plus nourrissantes fussent données aux malade^ , ainsi que Je reste de biscuit de mer qui était encore intact. Sachant à quel point l'imagination peut influer sur la santé , il s'efforçait de ranimer les esprits et les espérances de ceux qui se laissaient aller au découragement. Cachant ses inquiétudes à tou$ Ua je^% 9 il montrait touJQiifï$ juoe phy4cpionûe cqlfileftt même sati^lte ; il adi^^essait quelques mote de bwité à tous /ceuK qu'il reocontrftil:, et eatref^eaait leur 6spoir d'^étre bientôt secourus. P«r ces soins attentifs et pateraels , Colomb parvint; k i^ndre à ses compagnons le courage et la santé, et 41 les amena tous au point de pouvoir contribuer à la sàretécomiBune. Des réglemens sages, mainte** mis avec cajme mais avec ferzneté , ccmservaient le JKm ordre partout. Ses ^ens sentaient lesa^^antages àiMMm discipline aalutaiife , et ils comprenaient qu^ les privatioDs que leiu* imposait kur diesf n'é^ taiieyqit que po«ir leur bien , et finiss^i^it touiours fttr ^uuEper £^ leur pro&t
ça. nu] DE CHRISTOPHE COLOMB. 39!
. Colomb était ainsi parvenu à détoujrner le* maux intérieurs qui pouvaient détruire, son petit établi»* sèment ^ lorsque de plu$ alarmans commencerait à le menacer du. dehors* Les Indiens , . essentielle* meutifioiprévoyaiais^ n'ayant point l'habitude d'a« «Mâser des provi«ionâ, et. ne podivant s'asàneni.* dre à un surcroît de. travail^ trouvèrent diffi'» ôld de fournir jchaqiiejour k quantité de vivres ne* ces^3airesàtantdâgen$aiKainéâ« Les ecJificketsd'Ëu-» rope, qui d'abord leuravaient^aru aîpréoieux, pèin fl^i^^ d^Jte»!' yalew à mesure; qu'as d^evenaîent |>ins.<:owniin^. L'importance d^l'amiral était bea»+ co^ diminpéeà leurs.y ei^^depui^ ladésertion d'une ai grande parti^edeaon ajonc3^,etJies jtn^ignef;îiattir jfti«»iipQS^ dbes rjebeUfesç av8|i«nt,4jTOVQqué<contreilui Je.i^s^fiAtûnptsQt, l'ifU9iît)étd49/j^tà caciqioes f^ |ivai€»fc coutume d^^l^iifomini» dci4)pirôlvisiQfit«. ■ , Par degrés les vivi!es»dermireiièdoné p4ttSf rares. Les^conventionts lailJes'pkr Di^e M^idez p^r re^ i^evoiv «chaque jour une certaine quaAfité de'provi^ isKons, n'étaient plus raiipliesi<^mparfai«enient, yet bientôt les distributions journalières ces^rent toutHà*fait LesIndiensa'apportaientjJus leurs den<^ réës s(upott, et, même iis les reliasaient souvent lorsqu'on venait les leur demander. Les Espagnols ^Ment obligés de parcenArir les eimroils povir ob- .te»r de.quoi apaiser leur himt; mais de momens GiaiHQOMDs^o^te ^cherche devenait plus difficile , i^ii bientôt. à, t<!Nulsefi les antres ca^ses de désespoù* friiit 2U^ joinih^il^kûrnjûèetcirai»^
agjîi HISTOIRE [tnr.xvi.
L'amiral entendait les tristes pressentimens de ses compagnons, il voyait les malheurs dont ils étaient menacés, et il ne savait comment y appointer remède. Recourir à la force était une mesure bien dangereuse, et dont l'effet ne serait que tem* poraire. Elle obligerait à une sortie générale tous ceux qui étaient assez bien portans pour prendre les armes , tandis que lui et les autres malades resteraient sans défense sur les débris de leurs vais*^ seaux , exposés à la vengeance des naturdis.
Pendant ce temps, la disette augmentait lous les jours. Les Indiens voyaient les besoins des hommes blancs, et ils avaient appris d'eux Fart de trafiquer. Ils demandaient dix fois plus d'objets que dans le commencement pour les moindres provi- Bkms, et ilsJés apportaient en petite quantité pouir exciter l'avidité des Espagnols pressés par la faim. Enfin, ces légers secours cessèrent tout-à-fait ^ et les Espagnols se virent réduits à la plus affreiise détne^se. U paraît que les mensonges de Porras et de sa bande avaient excité l'indignation. des na^ turels, et qu'ils cachaient toutes les provisions, dans l'espoir, ou de causer, la mort.de Tamiral et de. ses compagnons^ ou de les forcer à quitter l'île.
Dans cette extrémité ^ une heureuse idée se présenta à l'imagination de Colomb. Ses connaissances astronomiques lui firent connaître que dans trois jours il y aurait, à l'entrée de la nuit, une éclipse de lune totale. En conséquence, il^nvoya un Indkn
CH. III.] DE CHRISTOPHE COLOMB. agS
de File d'Hispaniola, qui lui servait d'interprète , convoquer les principaux caciques pour une grande conférence , qu'il fixa au jour de l'éclipsé. Lorsqu'ils furent tous rassemblés , l'amiral leur dit par l'organe de l'interprète que ses compagnons et lui étaient les adorateurs d'un Dieu qui habitait le ciel; que ce Dieu se montrait favorable à tous ceux qui faisaient le bien, mais qu'il punissait lestransgresseurs de ses lois et les méchans; qu'ils avaient pu remarquer eux-mêmes qu'il avaitprotégé le voyage de Diego Mendez et de ses compagnons, qui étaient . partis par les ordres de leur chef, tandis que, pour punir la rébellion de Porraset de sa troupe, il leur avait envoyé des vents contraires et des tempêtes; que ce Dieu puissant était irrité contre les Indiens, qui, au mépris des traités, avaient refusé de fournir des provisions à ses fidèles adorateurs , et qu'il allait tes en punir par la famine et la peste ; que de crainte qu'ils ne fussent sourds à cet avertissement, il ferait paraître cette nuit même dans les cieux un signe visible de sa colère : ils verraient la lune changer de couleur et retirer par degrés sa lumière; marque infaillible des châtimens effroyables qui les attendaient.
A cette prédiction faite d'un ton solennel , beaucoup d'Indiens prirent l'alarme; d'autres la traitèrent avec dérision , mais tous attendirent la nuit dans une morne inquiétude. Jx)rsqu'ils aper^ curent une ombre épaisse s'avancer lentement swr le disque de la lune , ils cpmmencèrent à tremblep^
^94 HISTOIRE [tIT. XVi;
Leurs craintes augmentèrent à mesure que l'ombre s'épaissit) et lorsqu'ils virent une obscurité mystérieuse serépandresur toute la nature, leur terreur ne connut plus de bornes. Courant chercher toutes les provisions qu'ils purent se procurer, ils se précipitèrent vers les vaisseaux , en poussant des cris et des gémissemens lamentables. Ils se jetèrent aux pieds de Colomb, le supplièrent d'intercéder auprès de son Dieu, pour obtenir de lui de détourner les affreux malheurs qui les menaçaient, et ils l'as-» surèrent qu'à l'avenir ils lui apporteraient tout ce qu'il pourrait ^désirer. Colomb leur dit alors, qu'il allait se retirer pour communiquer avec la divinité. S'enfermant dans sa cabine, il y resta tout le temps que l'éclipsé augmenta, pendant que les forets et les côtes voisines retentissaient des hurlanenset des supplications des sauvages. Lorsque l'amiral vit que l'éclipsé allait diminuer, il ^rtit et 11 dit aux naturels qu'il avait intercédé pour eux auprès de son Dieu, qui, à condition qu'ils tiendraient leurs promesses, daignait leur pardonner pour cette fois, et qui, pour preuve de sa clémence, allait retirer le nuage qui vcdlait l'éclat de la lune.
. Lorsque les Indiens virent cet astre reprendre tx>ute3a splendeur, et parcourir le firmament dans tûutesa beauté première, ils accablèrent l'amiral de, remercîmens pour son intercession, et ils retouiiirëpent chez eux, enchantés d'avoir échappé àîdfelfii' grands désastres. Depuis ce moment ils re-
Ca. m.] DE GHRISTOPBECOtQfMB. «I^S
gardèrent Colomb avec un respect mêlé de crainte, comme ^un homme qui jouissait de la faveur spéciale et de la confiance intime de la divinité, puisqu'il savait sur la terre ce qui se passait dans les cieux. Ils s'empressèrent de se le rendre propice par des offrandes de toute espèce; des provisions abondantes arrivèrent chaque jour au port , et les Espagnols n'eurent plus à craindre la famine '.
^ Hist. del Almirante^ eap. 3. lasCàMs, Hist. Ind, , lib. ii, cap. 35.
agô HiSToiEE [liv.xvi.