CHAPITRE IV
Mission de Diego de Escobar auprès de l'amiral (i5o4).
Huit mois s'étaient alors écoulés depuis le départ de Mendez et de Fiesco; cependant on n'avait aucune nouvelle de leur sort. Pendant long-temps les Espagnols avaient tenu leurs regards attachés sur l'océan j se flattant que chaque canot indien qu'ils apercevaient dans Féloignement était le bâtiment qui venait les délivrer; mais ceux même qui cherchaient le plus à se bercer de trompeuses illusions tombèrent enfin dans le découragement. Que de périls menaçaient des barques aussi fragiles dans une expédition semblable ! Ou les canots avaient été renversés par les courans contraires, et engloutis par les vagues soulevées, ou leurs équipages avaient péri au milieu des montagnes escar-
pées et des tribus sauvages d'Hispaniola. Pour ajouter à leur accablement, ils apprirent qu'un bâtiment submergé avait été vu le long des côtes de la Jamaïque, où les courans l'avaient apporté. C'était peut-être le navire envoyé à leur secours, et alors toutes leurs espérances étaient englouties avec lui. On dit que ce bruit avait été inventé et propagé dans l'île par les rebeller, afin qu'il arrivât aux oreilles de ceux qui restaient fidèles à l'amiral, et qu'il les réduisît au désespoir ^S'il en était ainsi, il produisit l'effet qu'ils en attendaient. Perdant tojite espérance d'être secourus, et se regardant comme oubliés et abandonnés du monde , plusieurs des compagnons de Colomb, égarés et furieux, conçurent à leur tour des projets insensés. Une nouvelle conspiration fut formée par un nommé Bemardo, apothicaire de Valencç, qui avait pour principaux complices Alonzo de Zamora et Pedro de Villatoro. Us se proposaient d'imiter Porras, de s'emparer des canots qui restaient, et de chercher à gagner Hispaniola ^. . ,
La révolte était sur le point d'éclater, lorsqu'un soir, vers le crépuscule, on aperçut une voile qui semblait s'avancer vers le port. Il est plus facile de concevoir que de décrire les transports de joie des pauvres Espagnols. C'était un navire assez petit ; il resta en mer , et envoya sa chaloupe pour visiter les bâtîmens naufragés. Tous les yeux s'y portèrent
^ Hist, del Almir(mte^cîx^:io^\, ^^Las Casas, Hist, Ind. , Ub. 11 , cap. 33.
!^ HISTOItB [LlV.tVl.
aussitôt pour jouir enfin de l'aspect de ehrétia^s, de libérateurs. Lorsque la chaloupe fut plus près, iU y reconnurent Diego de Escôbar, bomme qui avait été Fun des complices les.plus actife de Roldan dans sa rébellion, qui avait été cmidamné à mort sous l'administration de Colomb, et qui avait obtenu sa grâce de son successeur Bobadilla, Le cboix d'un pareil messager n'était pas d'un bon augure.
Lorsque la chaloupe fut contre les vaisseaux, Es-* cobar passa une lettre d'Ovando , gcmverae^ir d'Hispaniola, ainsi qu'un tonneau de vin et un quartier de porc, envoyés en présent à l'amiraL II se retira alors à quelque distance , et parla de Icm k Colomb. Il lui dit qu'il était envoyé par le gou-* verneur pour lui exprimer toute la part qu*il prenait à ses infortunes, et le regret qu'il éprouvait de n'avoir point en rade de navire assez grand pour le ramener lui et son équipage , mais qu'il lui en enverrait un le plus tôt possible. Escobar assura en même temps l'amiral qu'on avait veillé fidèlement à ses intérêts à Hispaniola. 11 le pria, s'il avait quelque lettre à écrire au gouverneur, de la lui donner le plus tôt possible, attendu qu'il désirait repartir immédiatemtfnt.
Il y avait quelque chose d'extrêmement singulier dans ce message; mais ce n'était pas le temps défaire des conjectures; Escobar voulait partir. Colomb se hâta donc d'écrire à Ovando une réponse conçue dans tes termes ks plus bienveiflans,
CïLnr.] DE CHRISTOPHE COLOMB. aQ^
lui petguant les dangers et l'horreur de sa positioiii^ augmentés encore par la révolte de Porra^, mais lui exprimant sa confiance dans la promesse qu'il lui faisait de lui envoyer des secours, promesse sur la foi de laquelle il resterait patiemment à bord de ses caravelles naufragées. Il recommanda Diego Mondez et Barthélemi Fiesco à sa protection , Jui assurant qu'ils n'avaient pas été envoyés à Saint- Domingue dans de mauvaises intentions ^ ni par suite d'aucun dessein artificieux^ mais simplement pour exposer sa triste situation et pour demander du secours \ Lorsque Escobar eut reçu cette lettre, il retourna immédiatement à bord de son navire, qui déploya toutes ses voiles et disparut bientôt au milieu de l'obscurité croissante de la nuit.
Si les espagnols avaient accueilli avec transport l'arrivée de ce bâtiment, son départ précipité et la conduite mystérieuse d'Escobar ne causèrent pas moins de consternation que de surprise. Il avait évité tout rapport avec eux, comme s'il ne prenait aucun intérêt à leur sort, comme s'il n'éprouvait aucune pitié pour leurs infortunes. Colomb vit ks sombres nuages qui s'amoncelaient sur les fronts des matelots, et il craignit quelque nouvel orage« Il se hâta de chercher à dissiper leurs soupçons , disant qu'il était satisfait des explications qu'O-* vando lui avait données, et les assurant que des vaisseaux viendraient bientôt les chercher^ Pouf
* ïm Casai, lib. u , cap. S4<
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donner plus de poids à ces paroles , il ajouta qu'il avait refusé de partir avec Escobar, parce que son bâtiment était trop^ petit pour emmener tous ses compagnons; qu'il avait préféré rester avec eux et partager leur sort , et qu'il avait dépêché la caravelle en toute hâte, afin qu'on ne perdit pas de temps à envoyer les vaisseaux nécessaires. Ces assurances , jointes à la certitude ique leur situation était connue à Saint-Domingue , produisirent le ineilleur effet. L'espoir des matelots se ranima, et la conspiration qui était au moment d'éclater resta sans exécution.
Mais , intérieurement , Colomb était tout-à-fisdt indigné de la conduite d'Ovando. Il l'avait laissé pendant plusieurs mois dans le plus grand danger, dans l'incertitude la plus cruelle, exposé aux attaques des naturels , aux révoltes de ses matelots, aux suggestions de son propre désespoir; et lorsqu'enfin il s'était décidé à lui envoyer un message, ce n'était qiie pour le narguer; il en chargeait un homme connu pour être l'un de ses plus cruels ennemis, et les chétives provisions qu'il lui envoyait semblaient n'être qu'une nouvelle insulte faite à leur détresse. '
Colomb pensa qu'Ovando l'avait abandonné méchamment, dans l'espoir qu'il périrait à la Jamaïque, craignant que, s'il revenait, il ne fut réinstallé dans le gouvernement d'Hispaniola; et il ne regardait Escobar que comme un espion envoyé par le gouverneur pour reconnaître l'état de Colomb et
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cflui de son équipage y et s'assurer sHls e3dstaiejit encore. Las Casas , qui était alors à Saint-Domingue, exprime des soupçons sembls^les. Il dit qu^Es» cobar fut choisi parce qu'Ovando était certain que le souvenir d'une vieille inimitié fermerait son cœur à tout sentiment de compassion pour l'amiral; qu'il avait ordre de ne point aller à bord des vaisseaux, de ne point prendre terre, de n'avoir de rapports qu'avec l'amiral, et de ne recevoir de lettres que de lui; en un mot, que c'é^t simplement un éclaireur envoyé à la découverte '.
D'autres ont attribué la longue insouciance d'Or vando à un. excès de prudence. Le bruit courait que Colomb, ^rrlté de se voir suspendu de ses dir gnités par la coiir d'Espagne, comptait transférer ses glbiieuse& conquêtes à Gènes, son pays natal^ ou àquel(j[ue autre puissance. Ce bruit n'était pas nouveau, et Colomb y fait lui-même allusion d&ns ia lettre q^'il avait remise a Diego Mendez pôuç les souverains catholiques. La seule exCuse jdausible qu'on puisse alléguer en faveur d'Ovando, c'est qu'il fut absent pendant plusieurs mois de Saint- Domingue, ayant été obligé d'aller combattre les naturels dans l'intérieur, et qu'il ne se trouvait pas dans le havre de vaisseau d'un port assez considérable pour conduire Colomb et son équipage en Espagne. Il put craindre que, s'ils venaient résider
* Las Casas, Hist. Ind., lib. li, cap. 3^. Hist. ^l Mmi" rantCy cap. io3.
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quelque temps dans File, Tamiriil se voulàt iiiter-» venir dans les affaires publiques et ne cherchât à se faire 'un parti, ou bien que, par suite du grand hombre tfennémis qu'il y avait encore, sa préseiice ne fut une source de troubles et de nouveaux dés^ ordres ' . Il valait donc mieux sbus tous les rapports, se disait-il peut-être, que Colomb restât Iranquilfe* ment à la Jamaïque jusqu'à ce qu'il arrivât qaelque navire d*Eipagne. 11 ne courait, selpn lui, ^cun danger. Il avait des armes et deè forces si)ffisantes pour se défendre, et il avait pria des arrangemens à Tamiable avec les naturels pour en obtenir des vivres , comme Diego Mendes i qui était l'ajûteur de t^es négociatibus, n'avait sans douteip^s manqué de le hii dire. Tels, peuvent avoir été lesraisonnemen^ partesqu^s Ovando, phoé entre son intéréc ^t sa cotiseience, s'efforça de les cpooili^er,.*^ s'ai^eÉigla volontairemeot sur l'odleùx d!une mesure qiû ex^ cita Findignation de ses compatriotes.,; ^t qui a laissé une tâche ineffaçable isur. sa mémoire. .
^ X^as Cte , JSUi, JfM» y liK n , c^. 3a. Hiit. dd Alt^ittanu^ cap. io3.
C^.V.J . I)£ CHRISTOl^HE GOtOMB. 3o3
€aA9ITRE V.
Voyage en canot de Diego Mendez et de Barthélémy Fieçco àHispaniola (i5o4). \v^ ' '
Iii est convenable de parler ici de la manière %dont Diego Mendez et Barthélemi Fiesco s'acquittèrent de leur mission , et des circonstances qui empêchèrent ce dernier de retourner à la Jamaïque. Après avoir quitté l'Adelantado à l'extrémité orien» taie de l'île ^ ils continuèrent tout le jour à naviguer À droite ligne ^ animant les Indieps qui^ condui* saient les canots et qui se reposaient souvent ^ à faire le plus de diligence possible. Il n'y avait pas un sou^ede vent;Je ciel était sans nuage, et la mer parfaitement calme ; aussi la chaloir devint-elle bientôt intolérable. Rien ne les abritait de l'ardeur du soleil, dont les rayons brûlans, réfléchis par l'océan, wuiA9mÉt leuf <iessédbier les yeux. Les Indiens,
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épuisé^ par la chaleur et la fatigue, se jetaient Souvent à H mer pour se rafraîchir, et après y être restés quelque temps, ils reprenaient leurs rames avec une nouvelle vigueur. Au coucher du soleil ils perdirent la terre de vue. Pendant la nuit les Indiens se relayèrent, et ils dormaient et ramaient tour à tour. Les Espagnols se divisèrent de la même manière ; tandis que les uns prenaient du repos , les autres veillaient les armes à la main, prêts à se défendre en cas de perfidie de la part de leurs sauvages compagnons.
Après avoir travaillé et veillé de cette manière pendant une partie de la nuit, ils se trouvèrent tous extrêmement fatigués lorsque le jourreparut Ils ne voyaient autour d'eux que le ciel et la mer- Leurs frêles canots, montant ou descendant au gré des vagues, paraissaient à peine capables de soutenir les douces ondulations de la mer par le temps le plus calme; comment résisteraient-ils aux efForts des flots en courroux si le vent venait à s'élever? Les deux chefs faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour relever les esprits abattus de leurs gens. Quelquefois ils leur permettaient de se reposer un moment, ou ils prenaient les rames et partageaient leurs travaux. Mais une nouvelle source de souffrances fit bientôt oublier les travaux et la fatigue. Penda^nt la journée précédente, qui av^tété très*> chaude, et pendant la nuit qui l'avait suivie , les Indiens altérés ef harassés avaient bu toute, la provision d'eau. Ils commencèrent bientôt à éprouver
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les tourmeps de îa soif, qui devinrent de plus en plus insupportables à mesure que le soleil s'éleva sur rhorizon. Le calme qui favorisaitla marchedesfrêles canots rendait encore leurs souffrances plus aiguës. Aucune brise ne venait agiter l'air ni amortir un peu les rayons ardens du soleil des tropiques. La perspective de tout ce que rencontraient leur« regards augmentait encore leur supplice; ils ne voyaient que de l'eau, et ils mouraient de soif. A midi le courage les abandonna tout-à-fait, et il leur fut impossible de ramer plus long-temps. Heureusement Mendez et Fiesco retrouvèrent en ce moment, ou prétendirent retrouver deux petites barriques d'eaù qu'ils avaient peut-être réservéas pour une semblable extrémité. Économisant avec prudence une ressource si précieuse, ils distribuaient de temps en temps quelques gorgées d'eau à leurs compagnons, et surtout aux Indiens qui ramaient, ce qui leur rendit la force de reprendre leurs travaux. Us cherchèrent aussi à les encourager en leur faisant espérer d'arriver bientôt à une petite île nommée Navasa, qui se trouvait sur leur route et qui n'était qu'à huit lieues d'Hispaniola. Là ils trouveraient de l'eau pour étancher leur soif, et ils pourraient prendre quelque repos.
Pendant le reste du jour, ils continuèrent à ramer péniblement et d'une main presque défaillante, attachant sur l'horizon leurs regards avides, dans l'espoir de voir paraître l'île désirée. J^ journée finit, le soleil se coucha, et ils n'aperçurent