‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb (volume 2)Chapitre 24 sur 27 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Adminktration d'Ovando à Hispaniola. — Oppression des naturels (i5o3).

Avant de rendre compte du retour de Colomb à Hispaniola ^ il est à propos de rapporter les prinr cipaux évenemens qui se passèrent dans cette île sous le gouvernement d'Ovando. Une grande quan*» tité d'aventuriers de toutes conditions s'étaient embarqués avec lui. C'étaient des spéculateurs avides^ de crédules visionnaires ou des dissipateurs ruinés 3ans ressource , qui tous comptaient $'eprichir en

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un instant dans une île où l'on pouvait ramassser l'or sur la surface de la terre , ou le recueillir dans le Ut des ruisseaux qui s'échappaient des montagnes. « Ils étaient à peine débarqués , dit Las Casas qui accompagnait l'expédition , qu'ils se précipitèrent tous vers les mines qui étaient à environ huit lieues de distance; les routes en étaient couvertes ; i!s portaient tous sur leurs épaules un havresac contenant du biscuit et les outils du mineur. Ces hidalgos^ ougentilshoBUoes, qui n'avaient pas de domestiques qu'ils pussent charger de leur fardeau, le portaient eux-mêmes sur leur dos : heureux ce-~ lui qui avait un cheval pour le voyage ; il pourrait rapporter une plus grande charge d'or. » Ils partirent pleins d'ardeur, chacun se hâtant pour arriver le premier à la terre promise, pensant qu'arrivés aux mines , ils n'auraient que l'embarras du choix; car ils s'imaginaient, dit Las Casas, «que l'or se recueillait aussi promptement et avec autant de facilité que des fruits se cueillent à l'arbre. » Mais quand ils furent sur les lieux, ils découvrirent avec effroi qu'il était nécessaire de creuser péniblement flatià les entrailles de la terre, travail auquel la plupartd'entre eux n'avaient pas été accoutumés; qu'A fallait de l'expérience et' de la sagacité pour trouve^ les vjeinés du métal ; enfin que tout le travail dès mines était extrêmement pénible , demandait une grande pâtiéttcé et beaucoup d'expérience , et que le résultat n'en était jamais ceï^talri. Ils creusèrent aveè ardeur pendant un certain temps , mais ils

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ne trouvèrent pas d'or. La faim se fit sentir; ils jetèrent leurs outils, s'assirent pour manger , puis se remirent à l'ouvrage. Ce fut encore en vain. « Leur travail , dit Las Casas , leur procurait un bon appétit et une prompte digestion; mais^pour del'or^pas le moindre \ » Ils eurent bientôt consommé leurs provisions, épuisé leur patience, maudit leur aveu^ glement, et ils reprirent tristement, huit jours après leur arrivéfe , la même route qu'ils venaient de parcourir avec tant de ravissement. Ils arrivèrent à Saint-Domingue sans une once d'or, affamés, abattus et désespérés ! Tel est trop souvent le sort de de ceux qui s^engagent imprudemment dans le travail des mines. De toutes les spéculations , c'est la plus brillante, celle qui donne le plus d'espérance ; mais c'est aussi la plus trompeuse,

La pauvreté se fit bientôt sentir à ces victimes de la cupidité. Ils dépensèrent le peu qu'ils avaient apporté d'Espagne. Plusieurs souffraient extrêmement de lafaimet furent obligés de vendre jusqu'à leurs vêtémens pour avoir du pain. Quelques-uns formèrent des liaisons avec les anciens colons de l'île; mais la plus grande partie avaient l'air d'homl&esdépaysés , livrés à une sorte de vertige comme au sortîr d'un songe pénible. Les peines d'esprit, «omme il arrive toujours , accrurent les souffrances du corps ; les uns dépérirent progressivement et iwmrurent de coiîsomption j d'autres furent em-

* t^Câsàs , Mrt. Ind. , hl). ti ^ cap. 6.

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portés par des fièvres violentes , de sorte que plus de mille Espagnols périrent en peu de temps.

Ovando passait pour un homme plein de prudence et de sagacité , et il prit certainement plusieurs mesures pleines de sagesse pour la tranquillité de nie et le soulagement des colons. U s'occupa^ conformément à ses instructions^ de répartir les familles et les gens mariés qui étaient venus sur sa flotte /dans quatre villes de Tintérieur, en leur accordant de grands privilèges. Le travail des mines était de plus en plus languissant. Il ranima le zèle des Espagnols en réduisant le droit de la couronne, de la moite du produit à un tiers ^ et bientôt après à un cinquième; mais il autorisa les colons à employer les moyens les plus tyranniques pour faire travailler les malheureux Indiens. Le reproche de les traiter avec trop de sévérité était un de ceux qu'on s'était attaché le plus à faire à Colomb; c'est pour cela qu'il est nécessaire de rendre

, compte^ sur ce point /de la conduite de son suocesseur, homme choisi pour sa prudence et sa prétendue capacité en matière d'administratioù. On doit se rappeler que, lorsque Colomb se vit en quelque sorte forcé d'assigner des terres aux rebelles qui avaient secondé Francisco, Roldan en 14999 il avait fait un arrangement par lequel les caciques des environs devaient, au lieu de tributs, fournir un certain nombre de leurs sujets pour les aider à cultiver leurs terres. Cette mesure,

* comme nous l'avons fait observer, fut le commen-

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cernent du système désastreux des repartimientos ou partages des Indiens. Lorsque Bobadilla fiit gouverneur, il contraignit les caciques à fournir uu certain nombre d'Indiens » chaque Espagnol, pour le travail des raines, où ils furent traités comme des betes de somme. Il fit un dénombrement des naturels pour prévenir les évasions , les divisa en classes, et les répartit entre les colons. Les oppressions atroces qui en furent la suite ont été décrites. Elles excitèrent l'indignation d'Isabelle, et lorsque Ovando fut envoyé pour remplacer Bobadilla en 1 5oîx , les naturels furent déclarés libres. Aussi refusèrent-ils immédiatement de travailler aux mines.

Ovando représenta en 1 5o3 , aux souverains es^ pagnols , quelles fatales conséquences l'entière liberté accordée aux Indiens avait pour la colonie. Il dit qu'on ne pouvait plus percevoir de tributs, les Indiens étint paresseux et imprévoyans , et qu'on ne pouvait les empêcher de s'abandonner aux vices et aux dérèglemens, qu'en les occupant; que, depuis le nouvel ordre de choses, ils se tenaient éloignés des Espagnols, et ne venaient plus aux instructions qu'on avait coutume de faire pour leur apprendre les vérités de la religion.

Cette dernière représentation eut de l'influence sur Isabelle, et la décida, ainsi que le roi, à écrire à Ovando, en i5o3 , une lettre dans laquelle il lui était ordonné de ne rien épargner pour attacher les naturels à la nation espagnole et à la religion

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cathblîqhe} de les faire travailler modérément, si c^ètait absolument nécessaire dans leur intérêt, mais de tempérer l'autorité par beaucoup de douceui" et de persuasion ; de leur payer généreusement.leur travail, et de leur faire donner à jours fixes des instructions sur la religion.

Ovando se prévalut des pouvoirs qui lui étaient accordés par cette lettre, dans toute leur latitude. Il assigna aux Espagnols un certain nombre d'Indiens , selon le rang de chacun , ou son propre car price. Il envoya à chaque cacique l'ordre de fournir un nombre déterminé d'Indiens , qui seraient payés par ceux qui les emploieraient , et instruits dans là religion catholique. La paie était si modique que c'était uniquement pour dire qu'ils en avaient une; et l'instruction religieuse n'était guère autre chose que la simple cérémonie du baptême. L^ temps du travail fut fixé d'abord à sis mo»,* puis à huit mois par an. Sous prétexte de les occuper ainsi, à titre d'ouvriers salariés, pour le bien de leurs corps aussi bien que de leurs âmes , on leur infligea des travaux plus pénibles, on exerça sur eux des cruautés plus atroces qu'aux jours les plus désastreux de Fadministration de Bobadilla. Us étaient souvent envoyés k plusieurs journées de distance de leurs femmes et de leurs enfans, côùdatmiés à des travaux accablans, et, s^ils Voulaient se reposer un moment, déchirés de coups de fouet, tls avaient pour toute nourriture le pain de cassaVa, nourriture peu substantielle pour des

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homriiés qui supporfcaient tant de fatî^es. Quelquefois un morceau dé porc était réparti entre un grand nomÏM-e d'entré eux, de itianière à ce qu'ils en eussent à peine chacun Une fcouchée. Lorsque les Espagnols qui stfrveillaient les travaux prenaient leurs i*epàs, dit Las Casas, les Indiens àfFamés se jetaient cottinie des chiens, sous la table, poùi' ratîhasàèr le moindre os qui pouvait leur être Jeté. Après TâVoir bien rongé et sucé avec le plUs grand Soin, ih le bï*oyaient entre des pierres, et retendaient sûr leur pain de cassavapour que rien d'ausi^i précieux he fôt perdu. Quant à ceux qui travaillaient dans les champs, ils ne mangeaient janlais ïd tiande ni poisson : un peu de pain dé caâsava et quelques racines formaient leur unique nourriture. Tandis que les Espagnols leur refusaient ainsi les alimens nécessaires pour conserver leurs forces et leur santé, ils exigeaient d'eUx un degré de travail auquel n'eût pas résisté la constitution de l'homme le plus vigoureux. Si les Indiens, pour se soustraire à cette fatigue contiiluelle et à ces traitemehs barbares, cherchaient un refuge dans les montagnes, ils étaient poursuivis comme des bétes fauves, châtiés de là manière la plus inhumaine, et chargés de^ fer, pour prévenir toute nouvelle tentative d*éVasion. beaucoup périrent long-temps avant qUe le temps de leur travail fût expiré. Ceux qui s;urvécurent au bout des six ou huit mois de leur engagement eurent la permission de retourner chez eux jusqu'au terme ^ulViarit. Mais leurs habitations

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étaient éloignées de (quarante, soixante et même quatre-vingts lieues; ils n'avaient pour se soutenir pendant la route qu'un peu de racines, de poivre d'agi ou de pain de cassava. Épuisés par ime longue fatigue et un travail pénible que leurs fai« blés constitutions étaient hors d'état de supporter, un grand nombre n'eurent pas la force d'accomplir leur voyage; ils tombèrent en chemin et moururent, les uns sur le bord d'un ruisseau, les autres sous l'ombrage d un arbre où ib avaient cherché un abri contre le soleil. « Ten ai trouvé beaucoup qui étaient étendus morts sur la route, dit Las Casas; d'autres qui étaient tout haletans sous des arbres; d'autres enfin qui, dans les angoisses de la mort, criaient d'une voix faible: afaifaim! j'ai faim ! » Ceux qui gagnèrent leurs habitations les trouvèrent presque toutes désertes. Pendant les huit mois qu'avait duré leur absence, leurs femmes et leurs en&ns avaient péri ou s'étaient dispersés; les champs sur lesquels ils comptaient pour leur nourriture étaient couverts de mauvaises herbes. Épuisés et dispersés, il ne leur restait qu'à s'étendre sur le seuil de leur habitation pour y attendre lentement la mort '.

Il est impossible d'arrêter plus long-temps ses regards sur la peinture que fait Las Casas, non de ce qu'il avait appris, mais de ce qu'il avait vu luimême. La nature et l'humanité se révoltent à ces détails. Il suffira de dire que les travaux et les châ-

^ LasGasaf, HUuInd,^ lib. u,cap. 14} MS«

timens infligés à ce peuple faible et ino£fensif étaient tellement intolérables ^ qu'il y succomba et disparut peu à peu de la surface de la terre. Beaucoup de naturels se tuèrent dans leur désespoir; des mères méme^ surmontant le puissant instinct de la nature y donnèrent la mort à leurs enfans encore à la mamelle pour leur épargner une vie de misère. Douze ans ne s'étaient pas écoulés depuis la découverte de nie, et déjà près d'un million de ses habitans primitifs avaient péri victimes de l'avide cupidité des Européens.

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