‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb (volume 2)Chapitre 25 sur 27 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

Massacre à Xaragua. — Sort d'Anacoana (i5o3).

Après avoir donné un récit abrégé des souffrances des malheureux Indiens sous le gouvernement d'Ovando, il nous reste à jeter un coup d'œU sur les opérations militaires de ce chef si vanté pour sa prudence par certains historiens de cette époque. Nous verrons se développer en même temps la partie de l'histoire de cette île, si féconde en événemens, qui se rattache à la fortune de Colomb, et qui comprend la soumission absolue, on pourrait presque dire l'extermination de ses habitans primitifs. Nous parlerons d'abord des malheurs qui accablèrent la belle province de Xaragua, le siège de l'hospitalité et l'asile toujours ouvert aux Espagnols en détresse, et du sort de la belle Aûacoana,

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jadis rorgueU de l'île et l'amie généreuse 4eA hùuh jnes blanc$«

Behecbio, l'aaciea cacique de cette proviac6| étant mprt| sa sœur Auacoana lui succéda dana le gouvernemeat. La partialité œarquée qu'eUo avait d'abord manifestée pour les Espagnols s'était graduellement affaiblie à la vue des calamités qu'ils avaient amenées dans sa patrie, et des excès revoit lÀns commis dsfb^ lé voisinage par les pai!tisans d^ Boldan, L'histoire des amours de sa charmante ^le Higuenainata avec le jeune Espagnol Fernando de Guevara^ lui avait aussi causé le plus vif chagnn t et les travaux et les fiatigues imposés à ses sujets ja? dj^ si heurtux , par suite des mesures oppr«^ives de Bobadilla et d'Ovando , finirent car chapgei? f on amitié en haine.

Ce sentiment était chaque jour excité et r^nân plus amer par la conduite des Espagnols qui v|.vaient dans les environs de sa capitale^ O^i ils avaieitf x>bl;enu des concessions de terr^int C'était ]^ re^\ç 4a la faction rebelle de Roldan, gens éhqntés qu^ vivaient au sein du libertinage et de la licei^çe Ig/ .plus grossière, par suite des habitudes qi^? >ur avait laissé.contracter l'indulgence coupable de leur i^re^ier chef, et qui se rendaient odieux aux caçioapes inférieurs, dont ils exigeaient les^rvicejidç l^ piaiaière la plus capricieuse et la plus tyranniaue , k l« laveur du funeste système des repartùnientQf.

Les Indiens de cette province sont généralement

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et dW caractère plus noble et plus généreux que ceux des autres îles. Ils n'eu ressentaient que plus vivement les insultes et les vexations auxquelles ils étaient exposés* Des querelles éclataient quelquefois entre les caciques et leurs oppresseurs : dles étaient aussitôt signalées au gouveitieur connue de dangereuses mutineries; et la moindre résis^mce à im acte d'oppression arbitraire était qualifiée de rébellion à l'autorité du gouvernt£ent. Des plaintes de cette espèce étaient portées sans cesse de* vant Ovandoy et quelque alarmiste ou quelque artisan de malheurs parvint à lui persuader qu'une conspiration se tramait parmi les Indiens de cette province pour se soulever contre les Espagnols.

Ovando parti)C immédiatement pour Xaragua i la tête de trois' cents fantassins armés d'épées j d'arquebuses et d'arbalètes , et de soixante-dix cavavaliers armés de cuirasses^ de lances et de boucliers. Il prétendait n'avoir d'autre intention que de &ire xme simple visite d'amitié à Anacoana^ et de prendre des arrangemens avec elle relativement au paiement du tribut.

Lorsque Anacoana entendit parler de cette visite, elle fit dire à ses caciques tributaires et à tous ses principaux sujets ^ de se rassembler dans sa capitale, afin qu'ils pussent rendre hommage aa got^vemeiw des Espagnols, et l'aider à le recevoir avec distinction. Lorsque Ovando s'avança à la tête de sa petite armée , elle alla à sa rencontre , suivant f usage de sa nation , accompagnée d'un nombreu;.

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cortège de ses principaux sujets, hommes .et femmes, qui, comme nous l'avons déjà dit,. étaient remarquables par leur grâce et par leur beauté. Ils reçurent les Espagnols au son de leurs areytos ou chants populaires et nationaux^ les jeunes femmes agitaient des branches de palmier en dansant devan t^ux; enfin tout rappelait cette réception tour chante qui avait tellement enchanté FAdelantado et sa suite lors de sa première visite dans cette province.

Anacoana reçut le gouverneur avec la grâce et la dignité naturelle qui la caractérisaient. Elle lui donna pour résidence la glus grande maison de sa capitale , et sa suite fut logée dans les habitations voisines. Pendant plusieurs jours , les Indiens semblèrent épuiser tous les moyens de fêter leurs hôtes. Les danses, les chants et les jeux nationaux furent exécutés pour les amuser, et Anacoana leur témoigna ces attentions délicates, et, en apparence du moins , cette bienveillante amitié qu'elle avait toujoiurs montrées aux hommes blancs.

Malgi;é tous les soins d' Anacoana', malgré tant de preuves de dévouement données en maintes circonstances, et malgré la généreuse franchise de son . caractère, Ovando se laissa persuader qu elle méditait secrètement sa mort et celle de tous ses compagnons. Les historiens ne nous disent pas sur quelles bases il fondait un tel soupçon. Il n'est que trop probable qu'il lui avait été suggéré par les vagabonds dénués de tous principes, qui infesm. a a

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UsxM là proTÛice. Orando aondt du se domier It temp» de réfléchir avant de prendre des mesures Vîoleâtês* Il aurait du considérer combien il était peu probable que des Indiens nus, songeassent k attaquer une troupe nombreuse de guerriers cou* verts de fer, etprotégéspardes armes européennes; et surtout il aurait dû se souvenir des garans que donnait pour Taveâir toute la conduite antérieure d'Atlacoana* En supposant même qu'il ne se trom* pat point , les exemples réitérés qu'offrait Tadmimstration de Colomb et de l'Adelantado^ auraient dû le convaincre qu'il suffisait pour déjouer 1^ plans les Inieux conçus des Indiens , de s'^nparer de leurs caciques el de les garder en otage. Mais la politique d'Ovando était plus brttôque et plus san» guinaire ; il agissait sur un simple soupçon , comme d après une conviction parfaite. Il résolut donc de prévenir le complot prétendu par un affi^eux strt^ tagéme, et d'envelopper indistinctement ce peuple sans défense dans la plus sanglante vengesmce»

Comme les Indiens avaient donné à leurs hôtes le spectade de leurs jetix nationaux, Ovando les invita à son tour à assister à la représeatation de divers amiusemens de son pays, et entre autres, à ime sorte de tonmois on de joute avec des baguettes, jeu chevaleresque emprunté par les Espagnols aux Maures de Grenade. La -cavalerie es^ pagnole de cette époque était aussi ranarquable par la manière dont les chevaux étaient <kessés et pal^teM^siHàgiufiqc^ 'oapapaçoûs^ 'que par f haM-

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leté et l'adresse de ceux qui les montaient. Dam le corps de troupes amené d'Espagne par Ovando, il se trouvait un cavalier qui avait dressé son cheval à se cabrer et à sauter en mesure , au son de la viole '. La joute fut fixée au dimanche suivant après le dîner ^ sur la place publique, devant la maison où logeait Ovando. La cavalerie et l'infan-* terie avaient reçu leurs instructions secrètes. La première devait entrer dans la lice, non pas avec des baguettes ou des lances émoussées , mais avec des armes d'un effet plus sûr et plus terrible. Les fantassins devaient se rendre sur la place en apparence comme simples spectateurs, mais éga^ leinent armés, et prêts à agir au signal convenu.

A l'heure indiquée, la place se couvrit d'Indiens impatiens de voir commencer ce spectacle militaire. Les caciques s'étaient rassemblés dans la maison d'Ovando , qui avait vue sur le lieu du tournois. Aucun d'eux n'était armé; une confiance . sans réserve, tout-à-fait incompatible avec la ndire 4Tahison dont on les accusait, était peinte dans tous leurs traits. Pour prévenir tout soupçon, et éloigner la moindre apparence de sinistres projets, Ovando, après le dîner, était à jouer au palet avec ses principaux officiers, lorsque les cavaliers étant entrés sur la place, les caciques vinrent prier le gouverneur d'ordonner que la joute commençât^.

* Las Casas, Hist, Ind., liL. n, cap. g.

' Oviedo, Cromça de Uu Jndias, Vh. ui, cap. m»

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Anacoana qui était aussi présente, ainsi que sa charmante fille Higuenamota et ses principales femmes , joignit ses instances à celles des caciques.

Ovando quitta son jeu, et s'avança sur un balcon d'où on pouvait le voir de toute la place. Lorsqu'il se fut assuré que chacun était à son poste et que tout était disposé suivant ses ordres, il donna le fatal signal. Les uns disent que ce fut en prenant ime pièce d'or qui était suspendue à son cou ' ; d'autres, en posant la main sur la croix d'Alcantara qui était brodée sur son habit *. A l'instant le son d'une trompette se fit entendre. La maison dans laquelle étaient rassemblés Anacoana et ses caciques fut entourée par les soldats commandés par Diego Velasquez et Rodrigo Mexiatrillo , et personne ne put en sortir. Un détachement entra et s'empara des caciques qui furent liés aux poteaux qui soutenaient le toit. Anacoana fut emmenée prisonnière. Les malheureux caciques furent soumis alors à d'horribles tortures, jusqu'à ce que la violence des tourmens en forçât quelques-uns à avouer le prétendu complot dont ils étaient accusés ainsi que leur reine. Après ce simulacre cruel et dérisoire des formes judiciaires, au lieu de réserver ces infortunés pour leur faire subir ensuite un jugement régulier, on mit le feu à la maison,

^ Las Casas, lib. ii, cap. 9.

* Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue, 1. xxiv, p. a55.

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et tous les caciques périrent misérablement dans les flammes.

Tandis que les chefs étaient victimes de tant de barbarie , un hori'ible massacre avait lieu parmi le peuple. Au signal d'Ovando , les cavaliers s'étaient précipités au milieu des Indiens nus et sans défense, les faisant fouler aux pieds par leurs chevaux , les renversant à grands coups d'épée , et les transperçant de leurs lances. On ne fit grâce ni au sexe ni à rage ; c'était une boucherie aveugle et féroce. Si par hasard un cavalier espagnol, cédant à un mouvement de pitié , cherchait à sauver un enfant en le prenant en croupe derrière lui , il le voyait percé sous ses yeux par les lances de ses barbares compagnons. On tressaille d'horreur au récit de tant d'atrocités ; on voudrait pouvoir le révoquer en doute, mais toutes les circonstances de cet épouvantable carnage sont rapportées de la manière la plus circonstanciée et même la plus minutieuse par le vénérable évêque Las Casas qui habitait l'île à cette époque , et qui eut souvent occasion de parler aux auteurs mêmes de cette sanglante tragédie. Il se peut que , dans l'indignation dont il était transporté toutes les fois qu'il songeait aux malheurs des Indiens , il ait chargé ses couleurs ; mais d'après tous les récits contemporains , d'après une foule de faits précis qui parlent d'eux-mêmes , jamais scène ne fut ni plus atroce ni plus sanguinaire. Oviedo, qui fait sonner bien haut la justice , la prudence , la charité et la douceur d'Ovando , ainsi que $on ad-

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miliistration tonte paternelle pour les Indiens , et qui visita la province de Xaragua quelques années après , rapporte la plupart de ces circonstances ^ et parle notamment de ce jeu de palet auquel le gouverneur s'amusait de sang-froid sur le bord du àiéàtre de tant de catastrophes y et aussi de la mort des caciques y brûlés vifs aunombre, dit-il, de plus de quarante. Diego Mendez , qui était à Xaragua à cette époque j et qui fut sans doute présent dans ime occasion aussi importante j rapporte acciden* tellement dans son testament qu'il y eut quatrevingt-quatre caciques tués ou brûlés \ Las Casas dit qu'il y en eut quatre-vingts qui entrèrent dans la maison avecÂnacoana« Le massacre des In* diens sur la place dut être effroyable j puisque les Espagnols avaient affaire à une multitude désarmée et sans défense. Un petit nombre parvinrent à s'échapper et gagnèrent sur des canots une île nommée Guanabo y à environ huit lieues de distance. Ils furent poursuivis y fitit prisonniers , et réduits en esclavage.

Quant À la princesse Anacoana, elle fut conduite enchaînée à Saint-Domingue. Après un procès dérisoire dans lequel elle fut déclarée coupable sar les aveux que les tortures avaient arrachés à ses sujets, et sur la dénonciation de leurs bourreaux, elle fut ignominieusement pendue en présence de ceux

* Oviedo, Cronicas de las Indiasy lib. ii, cap. 12. Las Casas, Ifisi, Jnd. , iib. 11, cap. g.

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qu'elle avait si long-temps et si généreusementprotégés ^. Oviedo a cherché à jeter une tache sur la réputation de cette malheureuse princesse, enFaccusant d'un grand débordement de mœurs ; mais Oviedo était enclin à flétrir le caractère des princes du pays qui devenaient victimes de l'ingratitude et de l'injustice de ses compatriotes. Des écrivains contemporains d'un plus grand poids se sont aecor* dés à représenter Ânacoana comme une femme douée des plus aimables qualités. Elle était adorée de ses sujets sur lesquels elle avait exercé une sorte d'empire, même dû vivant de son frère. Elle excellait ^ dit-on , dans la composition des areytos ou ballades nationales , et contribua sans doute à répandre parmi son peuple cette sorte de civilisation précoce qui le caractérisait. Sa grâce et sa beauté favaient rendue célèbredans toutef Beet avait excité Fadmiration des Espagnols aussi bien que dessau^ ^ages. Sa magnanimité naturelle se manifesta dans sa conduite toujours affable et prévenante envers les hommes Mancs, quoique son mari, le brave Caonabo , fiât mort dans leurs fers et qu'elle eût eu Mem des fois en son pouvoir des détadiemens Isolés d'Espagnols qui parcouraient sans armes ses domaines , ou même qui y vivaient dans une pro^ fonde sécurité. Après avoir négligé pendapt plusieurs années tant d'occasions sûres de se venger,

* Oviedo , Cronica de las Indias , lib. ni, cap. la. Las Ca- 5as , ^tlf€. frkî. , lâ>. H , -cap. 9.

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elle périt victime de Faccusation absurde d'avoir conspiré contre une force armée de près de quatre cents hommes, dont soixante^dix cavaliers; force suffisante pour anéantir les armées indiennes les plus nombreuses.

Aprèsle massacre de Xaragua, les exécutions continuèrent encore. Le neveu favori d'Anacoana^le cacique Gunora , qui s'était enfui dans les montagnes 9 fîit relancé comme une béte sauvage ; il fut pris et pareillement pendu. Pendant six mois les Espagnols continuèrent à mettre tout à feu et à sang , sous prétexte d'étouffer les insurrections; car toutes les fois que les naturels au désespoir prenaient la fuite et allaient s'entasser dans quelque caverne ou quelque gorge de montagnes^ on les représentait conune se réunissant pour former de nouveaux complots. Enfin , après avoir découvert toutes les retraites , tué une foule de naturels, et réduit le reste à la misère la plus déplorable et à la soumijssion la plqs abjecte y les Espagnols jugèrent que le bpn ordre était rétabli dans cette partie de l'île, et, en commémoration de ce grand triomr phe , Ovando fonda près du lac une ville qu'il appela Santa-Maria de laVerdadera Paz (Sainte-Marie de la Vraie Paix ) '.

Telle est l'histoire tragique de la délicieuse province de Xaragua et de son peuple aimable et hospitalier; province qui, à l'arrivée des Espagnols, était,

* Oviedo, Cromcadelaslndùuyhb.iu^ tap. la.

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à ce qu'ils disent eux-mêmes, un véritable paradis, mais où leurs viles passions portèrent bientôt la désolation et la mort.

34^ HistoiBB [tiv# xvn»

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