‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb (volume 2)Chapitre 7 sur 27 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Nouyelle mutmerie des rebelles. — Second arrangement ayec

eux (1499).

Colomb ef l'Adelantado employèrent plusieurs mois à faire leur tournée dans File. Les derniers troubles avaient jeté partout le désordre et la confusion : les mines étaient abandonnées , les fermes n^ligées , les troupeaux destinés à propager les espèces dispersés ou détruits; les caciques avaient cessé de payer leur tribut; tout demandait une nouvelle organisation. Colomb se flattait pourtant que Kle étant alors délivrée de ceux qui l'avaient bouleversée, le calme allait se rétablir et la prospérité renaître dans la colonie. Mais ces douces espérances ne devaient pas être de longue durée. Tandis qu'il s'imaginait que Roldan et sa troupe étaient en route pour FEspagne, il apprit , à son

grand regret, que leur départ n*avait pas eu lieu, et qu'une nouvelle sédition venait d'éclater.

Les deux caravelles avaient mis à la voile de Saint-Domingue pour Xaragua vers la fin de février; mais ayant essuyé un violent orage, elles avaient été obligées de relâcher dans un des ports de File, où elles avaient été retenues jusqu'à la fin de mars. Une des caravelles était tellement endommagée , qu'elle dut retourner à 3^t-Domingue. On expédia immédiatement un autre vaisseau] pour la remplacer, et l'infatigable Carvajal partit lui-même pour tâcher de hâter le départ des rebelles , son voyage dura onze jours, et il trouva l'autre caravelle à Xaragua.

Pendant ce temps les compagnons de Roldan avaient changé d'avis, et refusaient de partir , soit qu'ils craignissent de retourner en Espagne, soit qu'il leur en coûtât trop de renoncer à leur vie' moUe et dissolue. Ils prétendaient, conune à l'or^ dinaire, jeter tout le blâme sur Colomb, disant qu'il avait retardé à dessein le déport des vaisseaux bien au-delà du temps fixé dans la capitulation; qu'il les leur avait envoyés hors d'état de tenir la mar et tràs-'mal approvisionnés. Us y joignaient d'autres imputations fondées avec art sur des circonstances qui, comme ils le savaient fort bien, n'a- Yiaient point dépaidu de l'amiral. Carvajal dv^^ un procès-verbal dans toutes les fqrme^ en pré*' sence d'un notaire qu'il avait amené ^ et voyant qup l^ vjùs^eaux avaient bea^cojup sf^u^rXM 4^'^^

m^Pfé] DE CHRIêtoyfiX COLOMÉ. Si

manquaient de vivres ^ ii les renvoya à Saint-Do* mingue, et se disposa à y retourner lui<néme par terre. Roldan monta à cheval pour l'accompagner une partie du chemin } il était évidemment préo^ cupé. Il tremblait de retourner en Espagne, et {K)ttrtant il était assez clairvoyant pour s'apercey(^r que sa position , comme chef d'une trdupe ^t bandits en révolte ouverte, n'était pas sans danger^ et pouvait le conduire à sa perte. Quel fond pouvait4l faire sur la fidélité d'hommes qui avaient violé les engagemens les plus sacrés? Après avoir che« miné quelque temps d'un air rêveur, il s'arrêta et demanda un entretien particulier à Carvajal avant qu'ils se séparassent. Us mirent pied à terre sous f ombrage d'un arbre. l Roldan fit les plus grandes protestations de la pureté de ses intentions, et finit par déclarer que si l'amiral consentait à lui envoyer un nouveau sauf- conduit pour lui et pour les principaux de ses partisans, il se rendrait auprès de lui, et qu'il ne doutait pas que tout ne pût s'arranger à la satis&ction des deux parties. Mais cette offre, ajoutait-il, devait être tenue secrète pour ses compagnons. Carvajal, ravi de la perspective d'un arrangement définitif, se hâu d'aller communiquer à l'amiral la proposition de Roldan. Celui-ci envoya Mir-le*champ le sauf* conduit demandé, reyêtudu sceau royal et accompagné d'une l^tre l^nveiUante, où ilTexhortàit à se soumettre paî^ siblement à l'autorité des souverains. A la demande de l'amiraly pluiiçur)^ des per^M^AA^ 1^ plus

3a . msToiRE [liv.xh.

marquantes qui étaient près de lui écrivirent aussi à Roldan, se portant garans de sa sûreté et de celle de ses amis pendant la négociation, pourvu qu'ils ne commissent aucun attentat contre l'autorité du roi ou de ses représentans.

Au milieu de ces perplexités, et tandis qu'avec le zèle le plus infatigable et le plus généreux dévouemeiit Colomb s'efforçait de faire rentrer l'île dans l'obéissance et d'accroître l'autorité du roi et de la reine, il reçut d'Espagne une lettre en réponse à celle qu'il avait écrite l'automne précédent pour représenter l'état de détresse où se trouvait la colonie , par suite de la réyplte de ces misérables, et pour réclamer l'appui et la protection de Leurs Majestés. Cette lettre était écrite par son odieux ennemi, l'évéque Fonseca, surintendant des aSai" res de l'Inde^ Il l'informait que les détails qu'il avait transmis en Espagne sur l'insurrection de Roldan y étaient parvenus, mais que cette affaire devait rester en suspens, attendu que Leurs Majestés l'examineraient et y remédieraient incessamment '.

Cette réponse glacée produisit sur Colomb l'effet le plus décourageant. Il vit que ses représentations avaient peu de poids auprès du gouvernement; que les faux rapports de ses ennemis lui avaient fait tort dans l'esprit des souverains, et il prévoyait que les rebelles redoubleraient d'inso-

* Herrera, decad. i, lib. m, cap. i6.

CE IV.] BE CHRISTOPHE COLOMB. â3

lence et d'audace lorsqu'ils découvriraient le peu d'influence qu'il avait en Espagne. Plein de zèle cependant pour la réussite de son entreprise, et de dévouement pour les intérêts de ses souverains y il résolut de n'épargner aucun sacrifice pour apaiser les troubles de l'île. Désirant ardemment par cette raison reprendre les négociations avec Roldan , il partit à la fin d'août avec deux caravelles pour le port d'Azna, qui est à l'ouest de Saint- Domingue et beaucoup plus près de Xaragua. Plusieurs des personnages les plus importans de la colonie l'accompagnaient. Roldan s'y rendit de son coté avec le turbulent Adrien de Moxica et une partie de sa bande. Les concessions qui lui avaient été faites précédemment n'avaient fait qu'accroître son arrogance , et déjà sans doute il avait connaissance de la froideur avec laquelle on avait reçu en Espagne les rapports de l'amiral. Il se conduisit plutôt comme un conquérant qui imposerait des conditions après une victoire, que comme un criminel cherchant à obtenir sa grâce par sa soumission. Il vint à bord de la caravelle, et, avec son effronterie ordinaire, il fixa les bases sur lesquelles ^s compagnons et lui étaient disposés à négocier : 1^ Il lui serait permis d'envoyer en Espagne ciuinze hommes de sa troupe sur les vaisseaux qui étaient à Saint-Domingue;

a^ On donnerait à ceux qui resteraient des ter- ^^s à cultiver, au lieu de la solde à laquelle ils avaient droit;

âl^ HISTOIRE [tlV.Xfl,

3^ Il ^rait publié solennellement que toutes les accusations qui avaient été dirigées contre lui et contre ses compagnons avaient été fondées sur de faux rapports y et à l'instigation de personnes qui voulaient les perdre et qui étaient ennemies de Lçurs Majestés;

4"* Il serait réintégré dans sa place d'alcade-major ou grand-juge '.

Ces demandes étaient dures et insolentes pour un début) mais elles furent accordées. Roldan retourna alors à terre et les communiqua à ses compagnons. Après avoir tenu conseil ensemble pendant deux jours, les insurgés envoyèrent leur capitulation rédigée dans toutes les formes et conçue en termes arrogans. Elle renfermait toutes Jes stipulations accordées au fort de la Conception, ainsi que celles que Roldan avait exigées récemment; et la dernière , plus audacieuse que toutes les autres, portait que si Famiral violait un seul de ces articles, ils auraient le droit de se rassembler, et d'en réclamer l'exécution par la force ou par tout autre moyen qu'ils jugeraient à propos d'employer*. Ainsi les conspirateurs cherchaient, non -seulement l'oubli du passé, mais encore un prétexte pour l'avenir, au cas où ils voudraient se révolter de nouveau.

On ne peut retracer sans dégoût ni lire sans

^ Heirehi, decad. t^ lib. m, cap. i6.

^ Herrera, decad. i, lib. m, cap. i6. Hist, del Abnirante, cap. 58.

CH.iy.] DE CHRISTOPHE (ÎOLOMÀ. 3$

une juste indignation les détails de cette lutte prolongée et funeste qu'un homme du mérite de Colomb f et qui avait rendu de si éclatans services, eut à soutenir contre les assauts d'êtres aussi méprisables. Entouré de périls , étranger au milieu d'un peuple ombrageux, commandant sans crédit au milieu d'une île mutinée, soupçonné et abandonné du gouvernement qu'il cherchait à servir, et par ses services mêmes faisant ndtre la défiance, Colomb ne savait où chercher des conseils ni d'où attendre des secours efficaces. Le terrain même sur lequel il marchait semblait fléchir sous ses pas. 11 apprit que ses propres soldats commençaient à former des projets séditieux. Voyant avec quelle impunité les rebelles s'étaient livrés à tous les excès au milieu des plus belles provinces de l'île, ils parlaient de suivre leur exemple , d'abandonner l'amiral et de s'emparer de la province d'Higuey, située à l'extrémité orientale de l'île, et qu'on disait contenir des mines d'or considérables.

Dans cette position critique, rejetant toutes considérations personnelles , et résolu de faire le sa- ^ce de sa fierté, de sa dignité même, s'il le fallait, pour servir les intérêts d'un maître ingrat , il se désigna à signer la capitulation la plus humiliante. H espérait par la suite , lorsqu'il pourrait faire conîiaitre librement la vérité au roi et à la reine , les *^nvaincre tous deux qu'elle lui avait été arraepar la force des circonstances et par le danger ïiûnent où se trouvait la colonie. Toutefois, avant

36 HISTOIRE [lit. xn.

de la signer y il y inséra une clause portant que les ordres du roi, les siens et ceux des magistrats nommés par lui y seraient ponctuellement exécutés '.

* Herr«ra| Hist. Ind,, decad. i, lib. m, cap. i6.

CHAPITBlt V.

Concessions faites à Roldan et à sa troupe.— Départ de phisieuTi rebelles pour TEipagne (i 499) •

Lorsque Roldan reprit sa place d^alcade-major ou grand-juge , il montra toute l'arrogance d'un homme qui ne s'était emparé du pouvoir que par d'indignes moyens. A Saint-Domingue, il était toujours entouré de sa faction , n'avait de rapport qu'avec les mécontens; et ayant derrière lui, pour le soutenir, tout ce' qu'il y avait d'êtres tm'bulens et mal intentionnés dans la colonie , il intimidait par son audace les Espagnols paisibles et fidèles à leur devoir. Il résistait de front à l'autorité même de l'amiral , et il se permit de destituer Rodrigo Ferez , lieutenant de Colomb , en disant que personne dans l'île ne devait tenir d'emploi que de lui '. Colomb supportait avec bien delà peine Tin--

^ Herrera, Hist. Jmt.^iectLd. i, lib. m, cap. i6,

96 HisTonue fuv. xa.

solence de cet homme et de la bande de scélérats effrontés^ qui étaient revenus sous ses aupices à rétablissement. Il tolérait tacitement bien desabus, espérantfaire cesser par la douceur et l'indulgence les préventions et la malveillance qu on avait éveillées contre lui , et réussir , par des concessions de toute espèce ^ à ramener les factieux dans le devoir. Il offrit à ceux des colons qui désiraient rester dans Kle , ou de les prendre à la solde du roi, ou de leur donner des terres avec quelques Indiens, les uns libres^ les autres conune esclaves ^ pour les aider à les cultiver. Ce dernier parti fat généralement préféré, et Tamiral, en leur allouant des terrains, tâcha de concilier, autant que possible, les intérêts privés avec ceux de la colonie.

Roldan présenta un mémoire signé par plus de cent de ses anciens partisans^ qui , voulant s'établir dans l'île, demandaient des terres et choi^ssaient Xaragua pour le lieu de leur résidence. L'amiral craignit la réunion de tant de factieux dans u^^ province si éloignée, où ib auraient le champ libre pour fomenter de nouveaux troubles. Il réussit donc à les disséminer dans différentes parties de Vîle: les uns furent envoyés à Bonao , où leur établissement fut l'origLae de la ville de ce nom ; d'autres sur Ie§ bords de la Rio Verde , ou Rivière Verte , dans la Vega; quelques-uns passèrent six lieues au-delà de Santiago. H leur assigna à tous de beaux et botis terrains et des Indiens que le sort de la guerre avait rendus esclaTes. Il fit aussi un arrangement par le-

m, V.] DE CHRISTOPHE COLOMB. 3$

quel le» caciques de leur voisinage , au lieu de payer le tribut, leur fourniraient des Indiens libres pour les aider à cultiver leurs terres , sorte de- service féodal qui fut l'origine des repartimientos ou ré-* partitions des Indiens libres entre les colons, qui fut ensuite généralement adopté ,et dont on abusa honteusement dans toutes les colonies espagnoles, source Inépuisable de malheurs et de vexations de toute espèce pour les pauvres Indiens, dont il com tribua à éteindre la race à Hispanlola \

Colomb regardait Fîle comnje un pays conquis , et il s'arrogeait tous les droits d'un conquérant au nom des souverains pour lesquels il avait com* battu. Par suite de cette manière d'envisager les choses, tous ses compagnons avaient droit de s'approprier une partie du territoire , de s'y établir comme seigneurs féodaux , et de réduire les naturels à la conditions de villains ou de vassaux*. Ces arrangeweus étalent bien dlfïerens des premières intentions de l'amiral , qui était disposé à traiter les Indiens avec douceur et avec bonté comme de paisibles sujets de la couronne. Mais tous ses plans avalent été î'enversés par la violence et la conduite licencieuse de là plus grande partie de ses compagnons , et les mesures qu'il adopta ensuite paraissent lui avoii* été dictées par l'impérieuse nécessité. Voulant éta- Wip une sorte de police pour assurer la tranquil*

* Herrera, decad. i, lib. in, cap. t6.

* Munos^ Hist, del Nuet^o Mundo, Mb. vi, § 5o.

4o ^ HISTOIRE [l^. XII.

lité de File 9 il nomma un capitaine et une compagnie de soldats chargés de parcourir les provinces, d'obliger les Indiens à payer le tribut, de veiller sur la conduite des colons , et de réprimer la moindre apparence d'insurrection et de révolte \

Après avoir demandé et obtenu tant d'avantages pour ses partisans , Holdan ne crut pas devoir se montrer plus modeste pour lui-même. Il réclama plusieurs terres dans le voisinage dlsabelle , comme lui ayant appartenu avant sa rébellion, ainsi qu'une ferme royale située dans lai Vega, où l'on nourrissait toute sorte de volailles, et qu'on nommait la Esperanza. L'amiral lui accorda toutes ces demandes , avec permission d'employer , pour exploiter la ferme , les sujets du cacique à qui Alonzo de Ojeda avait fait couper les oreilles , lors de sa première expédition dans la Yega. Roldan reçut aussi des terres dans la province de Xaragîia, et des animaux de. toute espèce tirés des troupeaux appartenant à la couronne. Ces concessions lui furent faites provisoirement, jusqu'à ce que les intentions du roi et de la reine fussent connues ^, car l'amiral espérait encore que lorsque leurs majestés apprendraient par quels actes de révolte et de violence elles lui avaient été arrachées, non-seulement les chefs des rebelles seraient privés de leurs biens mal aicquis, mais qu'ils recevraient le châtiment qu'ils n'avaient que trop mérité.

* Herrera, decad i, lib. m, cap. i6.

^ Hist, del Almirante, cap. 84.

CB. y.] DE CHRISTOPHE COLOMB. 4 <

Roldan s'étant enrichi au-delà de ses espérances, demanda à Colomb la permission d'aller visiter ses terres. L'amiral la lui accorda, mais avec beaucoup de répugnance. Roldan partit immédiatement pour la Vega , et s étant arrêté à Bonao , son ancien quartier-général , il nomma alcade ou juge de Fendroit Pedro Riquelme, un de ses confédérés les plus actifs , avec pouvoir d'arrêter tous les délinquans et de les envoyer au fort de la Conception, où il se réservait le droit de prononcer sur leur sort. Cette nomination causa le plus grand mécontentement à Colomb, qui ne pouvait voir sans inquiétude que Boldan s'arrogeât le privilège de créer des alcades inférieurs, privilège que sa charge ne lui donnait pas. D'autres circonstances lui inspirèrent de nouvelles craintes sur les projets ultérieurs des rebelles. Pedro Riquelme, sous prétexte de construire des étables pour les bestiaux dé sa ferme, commença à bâtir sur une hauteur un édifice grand et solide, qui, par sa position avantageuse, pouvait devenir une forteresse formidable. On se disait tout bas que cette mesure était prise de concert avec Roldan, pour s^assurer un refuge où ils pourraient se retrancher au besoin. Se trouvant dans le voisinage de la Vega, où s'étaient éta* Mis un grand nombre de leurs anciens partisans, ce fort aurait pu devenir facilement un lieu de ralliement et le foyer d'une nouvelle sédition. Pedro de Arana, honnête et galant homme qui demeuraitprèsdelà, soupçonna les projets de Riquelme, et

4t fiisToiu [Lty. xit«

s^opposa à leur exécution. De vives représentations furent faites par les deux parties à l'amiral, qui, inquiet de cette mesure suspecte de la part de Ri-^ quelme^ lui défendit de continuer la construction de son édifice '.

Colomb s'était préparé à retourner avec son frère don Barthélemi en Espagne , où il sentait que sa présence était de la plus haute importance, pour placer sous leur véritable jour les derniers événemens arrivés dans l'île. L'expérience lui avait appris combien étaient insuffisantes des lettres d'explication, dont l'effet pouvait être détruit par les calomnies d'ennemis malveillans. Mais l'île était encore dans un état d'agitation et d'effervescence. U n'était pas bien sûr de la fidélité de ceux qui s'étaient si récemment révoltés, quoiqu'il l'eût achetée si cher. Le bruit courait que les peuplades des montagnes de Ciguay allaient faire une descente dans la Vega, pour essayer de délivrer leur cadque Mayobanex, qui était encore prisonnier dans lé fori de la Conception. On reçut en même temps la nouvelle, des parties occidentales de l'île, que quatre vaisseaux étrangers et qui paraissaient suspects, étaient arrivés sur la côte. Toutes ces cir- €onstances obligèrent Colomb à différer son départ, et à rester chargé de l'administration d'une lie, objet de sa prédilection, et en même temps cause de tous ses malheurs.

* Herrera , Hist. Ind, , decad. i, lib. m, cap. 16. HUu del Almirante^ cap. 85, 84.

ffl. t. ] DE CHRÎSTOl^ffl COLOMB. 4^

Les deux caravelles mirent à la volte pour FEspagneâu commencement d*octobre, ayant à bord cètix qui avaient préféré retourner dans leur patrie^ ^ parmi lesquels se trouvaient un certain nombre des partisans de Roldan. Plusieurs emmenèrent avec eux un, deux ou trois esclaves; d'autres, des filles de caciques qu'ils avaient sédmtôà et qui avaient été enlevées de leurs foyers et de leurs familles. L'amiral fut obligé de fermer les yeta sur ces actes de violence, et sur beaucoup dWres qui le Cessaient également. Il n'ignorait paftiion plus qu'il envoyait en Espagne un renfort ^ennemis et de faux témoins prêts à diffamer son car^ère et à décrier sa conduite; mais il n'avait ptot d'atttrlB alternative. Pour paralyser autant que possible i'effet de leurs calomnies, il fit partir sur la ittêttiè caravelle le brave et digne vétéran Miguel Mester et Garcia de Barrantes , munis des pouvoirs nécessaires pour veiller à Ses intérêts à là cour, et dé toUs les témoignages qui avaient été iwieîills relativement à la conduite de Roldan et de 8CS complices.

Colomb écrivit en même temps au roi et à la ï^hife pour les supplier de se faire rendre compte des derniers événemens, d'apprécier la validité des concessions qu'il avait dû mire, et d'agir ensuite comme ils le jugeraient convenable. Il exprimait son opinion^ que les capitulations qu'il avait signées avec les rebelles étaient nulles et sans effet, et se fondait sur plusieurs iraisons. Il

44 HISTOIRE [hvr.xal

faisait valoir qu'elles lui avaient été extorquées par la violence, et sur mer, où il n'exerçait pas les fonctions de vice-roi; que deux procès avaient été instruits contre les rebelles, et qu'ils avaient été condamnés comme traîtres; que sa qualité d'amiral ne lui donnait pas le pouvoir de les absoudre; que plusieurs articles des capitulations portaient atteinte aux revenus royaux, sur lesquels il n'avait aucun droit, sans l'intervention des officiers nommés spécialement pour y veiller; et que Francisco Roldan et ses compagnons avaient^ en quittant l'Espagne, juré fidélité au roi et à la , reine, et à l'amiral qui était leur représentant. Pour ces raisons et plusieurs autres de même nature , les unes justes, les autres un peu plus sophistiques, il suppliait leurs majestés de ne pas se considérer comme obligées de ratifier les concessions qu'il avait faites malgré lui à ces hommes pervers, mais d'ordonner une enquête sur leur conduite, et de prononcer ensuite sur leur sort '• Il renouvelait en même temps la prière qu^il leur avait faite dans une lettre précédente , d'envoyer dans l'île un homme sage et instruit pour remplir les fonctions déjuge, et faire l'application des lois , puisqu'il avait été accusé d'agir avec trop de rigueur, lorsque sa conscience lui rendait le témoignage qu'il avait toujours usé de clémence. Il demandait aussi quelques personnes prudentes

^ Uerrera, decad. i, lib^ m, cap. |6.

pour former un conseil^ et d'autres pour être chargés de la conservation des droits du fisc; mais il priait que leurs pouvoirs respectifs fussent limités et définis de manière à ce qu'ils ne pussent jamais se trouver en contact avec ses attributions et avec les privilèges que leurs majestés avaient bien voulu lui accorder. Colomb insistait d'autant plus sur ce point, qu'on avait depuis long-temps fort empiété sur ses prérogatives. Il terminait en disant qu'il se trompait peut-être, mais qu'il pensait que les princes ne pouvaient témoigner trop de confiance aux hommes qui gouvernaient en leur nom , puisque c'était le seul moyen de donner à leur autorité une force et une considération, sans lesquelles elle ne serait bientôt plus respectée : maxime sage dont l'expérience avait prouvé à l'amiral toute la vérité , car la plupart de ses embarras, et le triomphe des rebelles, n'avaient été causés que par la méfiance de la cour, et le peu de cas qu'elle avait fait de ses justes plaintes.

Voyant que l'âge et les infirmités s'appesantissaient sur lui , et que sa santé avait beaucoup souffert dans son dernier voyage , Colomb pensa que son fils Diego pourrait lui être très -utile pour partager les soins et les travaux qu'exigeait sa position; et que, puisqu'il devait lui succéder, il était temps qu'il vînt acquérir sous ses yeux l'expérience nécessaire pour bien remplir les hautes fonctions qui l'attendaient. Diego était toujours page à la cour, mais ce n'était plus un enfant, et

4d mkroiRft Fliv* xnr .

il était en état de oomprendre les ^ands intérêts^ de la Tie. Colomb pria donc qu'on voulût bien le lui envoyer^ pour qu'il pût aider son père^ qui était infirme^ di8ait*il , et qui ne pouvait plus être aussi actif'.

* Hcrtersi diecad. i^ lib. ui| cap. i6.

m. n.] Dfi GHRissropHt colohb. 47

CflAPITRE VI.

Amyée de Ojeda avec une escadre à la cote occidentale de Tile, -^ Roldan est envoyé à sa rencontre (i499)*

Parmi les causes qui engagèrent Colomb à retar* der son départ, nous avons parlé de l'arrivée de quatre vaisseaux dans la partie occidentale de Tile* Ds avaient jeté l'ancre le 5 septembre dans un ha« vre un peu au-dessous de Jacquemel , sûus prétexte de couper du bois de Brésil et d^emmener des Indiens en esclavage. De nouveaux renseignemens apprirent à l'amiral que ces vaisseaux étaient commandés par Alonzo de Ojeda 9 ce cavalier fougueux et intr^ide qui s'était distingué en divei^es occasions dans les premiers voyages de découvertes, et particulièrement par l'enlèvement du cacique Caonabo. Connaissant le caractère entreprenant et au«^ dacieuxde cet officier, Colomb fut très-tourmenté

48 HISTOIRE [lIV. Xîi.

de le savoir arrivé dans l'île d'une manière clandestine qui ressemblait fort à l'expédition d'un contrebandier. Mais pour l'amener à rendre compte de sa conduite, et pour s'oppo3er aux exactions qu'il méditait, il était nécessaire d'employer un agent plein d'adresse et d'intelligence. Personne ne lui parut plus propre que Roidan à remplir ce but. Il était aussi audacieux et beaucoup plus rusé qu'Ojeda. Une expédition de cette nature occuperait son attention et celle de ses partisans, et les empêcherait de tramer quelque nouveau complot. Les grandes concessions qu'on venait de leur faire lui semblaient un sûi" garant de leur foi , puisqu'il y avait alors pour eux plus de profit dans la fidélité que dans la révolte.

Roidan se chargea avec plaisir de cette entreprise. Il n'avait plus rien à gagner à la sédition , et , il désirait vivement s'assurer la possession de ses biens mal acquis par des services signalés qui pussent expier ses torts. Il avait autant d'amour-propre que d'activité, et il prit à cœur de bien s'acquitter d'une mission qui demandait du courage et de l'adresse. Partant de Saint-Domingue avec deux caravelles , il arriva le 29 septembre à deux lieues du havre où les vaisseaux de Ojeda étaient à l'ancre. Il débarqua dans cet endroit avec vingt-cinq hommes déterminés, bien armés et habitués à parcourir les forêts. Il envoya en avant cinq éclaireurs en reconnaissance. Ils revinrent lui dire qu'Ojeda était à terre à plusieurs lieues de ses vaisseaux, et n'ayant

CH.VI.] DE CHRISTOPHE COLOBfB. 4^

avec lui que quinze hommes occupés à , faire du pain de cassava dans un village indien. Roldan se jeta sur-le-champ entre Ojeda et ses vaisseaux, croyant le prendre par surprise. Mais Ojçda avait appris son approche par les Indiens, à qui le nom seul de Roldan inspirait la terreur, depuis les excès qu'il avait commis dans la province de Xaragua. Il vit quel danger le menaçait; il supposait que Roldan avait été envoyé à sa poursuite , et la retraite vers ses vaisseaux lui était coupée. Avec son intré^ pidité ordinaire, il se présenta devant Roldan , suivi seulement de six de ses compagnons. L'astucieux Roldan commença par l'entretenir de sujets vagues et généraux. Il s'informa ensuite des motifs qui l'avaient fait débarquer dans l'île , surtout dans une partie si éloignée et si solitaire , sans avoir fait prévenir l'amiral de son arrivée. Ojeda lui répondit qu'il £ûsait un voyage de découvertes, et que dans un moment de détresse il avait relâché dans ce port pour radouber ses vaisseaux et se procurer des provisions. Roldan lui demanda alors, au nom du gouvernement, à voir la licence en vertu de laquelle il avait mis à la voile. Ojeda, qui connaissaitle caractère décidé de l'homme auquel il avait à flaire^ contraignit son impétuosité naturelle et lui répondit que ses papiers étaient à bord de son vaisseau. Il ajouta qu'avant de partir, son intention était d'al-r 1er à Saint-Domingue pour rendre ses devoirs à l'amiral, et lui dire plusieurs choses qu'il ne pouvait communiquer qu'à lui seul. Il fit aussi en^tendre à

^O HIITOIES [tIV. ttt.

Bol4an que rami,ral était tombé dans une disgrâce complète à la cour, qu*il était question de lui retirer son commandement) et que la reine , sa protectrice y était malade sans espoir de guérison* C'étuit sans doute à cette circonstance que Roldan voulait faire allusion dans ses dépêches à l'amiral, {pri^u'il lui mandait qu'Ojeda lui avait communiqué des choses qu'il ne croyait pas prudent de çpnfi^r à une lettre.

Roldan se rendit alors à bord des vaisseaux. Il y trouva plusieurs personqes qu'il connaissait et qui ét^etit déjà venues à Hispaniola. Elles lui confirmèrent la vérité des nouvelles qu'Qjeda lui avait ckmoées, et lui montrèrent une licence signée par FcMïseca, surintendant des affaires des Indes, autorisiiiit Ojeda à entreprendre un voyage de déisouvertes '.

U paraît, d'après le témoignage même d'Ojeda et de ses compagnons, que les relations magnifiques que Colomb avait envoyées en Espagne des découvertes qu'il venait de faire sur la côte de Paria, les brillantes espérances qu'il fondait sur les ricl^saes de cette nouvelle contrée, et les échan- ^llons des perles qu'il avait fait passer au roi et à kl reine, avaient enflammé la cupidité de phjsicurs aventurier». Ojeda se trouvait alors en Espagne. H était le favori del'évêque Fonseca, qui lui montra la lettre que Famiral avait écrite au roi et à la reine,

t Iknmû) deead. I, Mb. IV, cap. 5.

(;a»u]l DE CHRISTOPHE COLOMB- 5 1

ma que les cwtes indiquant la route qu'il arait suivie. Ojeda savait que Ckdoinb était retenu par k sédition qui avait éclaté à Hi^paniola; il apprit par les conversations qu'il eut avecFonseca et les autres eanemis ^ l'amiral; que le roi , natunellement om* i)mgei:uc| avait conçu des soupçons défavoraUes sur lacoqduite de Colomb ^ et qu'on prédisait tout Ids sa chute* proçhaipe* L'idée de profiter de oe& circon^taQces s'empara tout à coup d'Ojeda^ et il eiqpéj:av^ l$t faveur d'une entreprise particulière^ étre.le preuûeir à e^loitér les richesses des contrées lU^uveUemeAt dévçouvertes. Il cdnramniqua ses fxtj^U à Fo»seoii son protecteur. Celui^d n'était qpe tff)^ porté à feire tout>ce qui était en sob pouvoir pour :déjpuer ^çi^plafts et ternir la gloire âd Colomb > efcon p€mt,méjne ajouter qu'il s'était tbu<^ jours iBïçntré plus disporè à favoriser des avehtu^ riçre:uieri;qna^e;$ qpé iles boinmes. distingués et tfaa.vïai^^rite.. Ilacqé4a votontiers-àtous les dé* ar$îd';Qjed!a,Jui l^fi^^prendre copie idea carleset des papiers de Coloipb q^i devaient servir à le diri*. ' gQr4an$ ces A^.r^ ifKX>nnue$^ et il lui délivra une Cjwpisslou signée par lui| ipais îpai n'av^ait été «iMil^tip^iléQ^nipâr le *Qi lii par la reine, EUepbr^ tartqia'il nabçard^'ûiitjàwicunefcerre appartenant aaroildePortitf^aii à aucuncfde belles qui avaient ^ déCOé^ertf» .pat.Cototnb^ avant • i'ahnée 1495. CeijtQdate ietde pçoulve la perfidie et la conduite artificieuse de Fonseca , puisqu'elle laissait à Ojeda la iberté d'aller^ à Paria et à i'iledesPerles^que Gkdomb

5a HISTOIRE [;.iv. XI.

n'avait découvertes que depuis Faiinée désig^[iée. Les vaisseaux devaient être équipés aux firais d'O* jeda, et la couronne devait recevoir un tantième des bi^^ces du voyage.

En vertu de cette commission, Ojeda, aidé de plusieurs spéculateurs riches et avides , équipa quatre vaisseaux à Séville. Parmi eux se trouvait le célèbre Améric Yespuce, marchand florentin, qiû avait la réputation de connaître parfaitement la navigation et la géographie. Le principal pilote de Texpédition était Juan de la Cosa, marin distingué et élève de l'amiral, qu'il avait accoÉapagné dans son premier voyage de découvertes, et dans edkd qu'il avait fait le long de la cote méridiondb de Cuba et autour de l'île de la Jmnmque. U s'y trou« vait aussi plusieurs marins, et entre autres Barthélemi Roldan, pilote renommé, qui avait fkit avec Colomb le voyage de Paria '. Telle fat l'expédition qui, par un singulier concours de circonstances, donna à tout le Nouveau-Monde le nom du marchand florentin, Améric Vespuce.

Les vaisseaux étaient partis dans le mois de mai i499« Arrivés au continent du sud, les aven-turiers en avaient rangé la côte depuis la distance de deux cents lieues à Fest de l'Orénoque, jusqu'au golfe de Paria. Guidés par les cartes de Colomb, ils avaient traversé ce goUe et la Boca del Dragon, et avaient continué à se diriger vers l'ouest jîis*

^ Las Cftsas.

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qu'au cap Vêla , visitant File de Margarita et le continent adjacent, et découvrant le golfe de Venezuela. Ils avaient touché ensuite aux îles des Caraïbes , avaient soutenu un combat contre ces belliqueux insulaires et fait beaucoup de prisonniers, qu'ils avaient l'intention de vendre comme esclaves dans quelque marché d'Espagne. De là, manquant de vivres, ils avaient fait voile pour His* paniola, ayant accompli le plus long voyage qu'on eût encore fait sur les côtes du Nouveau-Monde '. Après avoir recueilli tous les renseignemens qrfil avait pu obtenir sur ces navigateui*s, sur leurs aventures et sur leurs projets, et se fiant à la promesse qu'Ojeda lui avait faite d'aller voir l'amiral, Roldan retourna à Saint-Domingue pour y rendre compte de sa mission.

^ Herrera, Hist, Ind,, decad. i, lib. nr, cap. 4* Mufios,

BisU del Nueyo Mundo, MS.

^4 HISTOIRE [tnr. XDt.

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