‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe Colomb (volume 2)Chapitre 8 sur 27 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Manœuvres de Roldan et d'Ojeda (i5oo).

Lorsque Colomb eut appris la nature de l'expédition d'Ojeda et la commission en vertu de laquelle il avait mis à la voile , il se trouva grièvement offensé. C'était une infraction directe à ses principales prérogatives, infraction sanctionnée par le gouvernement qui aurait dû les regarder comme sacrées. Néanmoins, il attendit patiemment la visite annoncée d'Aionzo de Ojeda, à Saint- Domingue , pour obtenir de plus amples explications. Rien n'était plus loin de la pensée de cet aventurier que de tenir une telle promesse; il ne l'avait faite que pour tromper la vigilance de Roldan. Dès qu'il eut fait radouber ses vaisseaux, et qu'il eut renouvelé ses provisions , il mit à la voile

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et longea Tîle jusqu'à la côte de Xaragua, où il arriva en février. Il y fut bien reçu par les Espagnols qui résidaient dans cette province, et qui pourvurent à tous ses besoins. Parmi eux se trouvaient plusieurs des complices de Roldan, êtres vils et pervers , ne se plaisant que dans le désordre, haïssant toute discipline, et remplis d'animosité contre l'amiral, qui les avait fait rentrer sous Tautorité salutaire des lois.

Connaissant l'audace et la témérité d'Ojeda, et voyant qu'il existait de la jalousie entre lui et Fa- Uiiral , ils l'accueillirent avec empressen^ent comme un nouveau chef, venu pour redresser Ipurs prétendus griefs, et remplacer Roldan qu'ils regardaient comme les ayant abandonnés. Us se répandirent auprès d'Qjeda en plaintes bruyantes contre Colomb, qu'ils accusaient de retenir les arrérages de leur solde.

Ojeda avait une tête ardente ; avec cela, il était un peu fanfaron, et il s'érigea en redresseur de torts. On dit aussi qu'il prétendait être suitorisé par le gouvernement à agir de concert avec Carvajal, pour conseiller ou plutôt pour surveiller Fanoiral, et que l'une des premières mesures qu'ils devaient prendre était d'ordonner le paiement de tout ce qui était dû aux serviteurs du roi \ Il est cependjBuit permis de douter qu Ojeda ait émis des prétentions de cette nature, dont la fausseté pouvait

^ Hist. del Almirantê , cap. 84.

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être si facilement prouvée, et causer sa disgrâce. Mais ce qui l'encouragea sans doute à se charger du rôle de médiateur, ce fat la certitude que la faveur de Famiral déclinait à la cour, tandis qu'il pouvait compter, lui, sur la puissante protection de Fonseca. Peut-être aussi partageait-il les préventions que propageaient avec soin ceux avec qui il avait eu des relations en Espagne, au moment de son départ, et qui disaient partout que ces malheureux avaient été réduits au désespoir par l'oppression de l'amiral et de ses frères. Il est donc probable qu'un certain sentiment de générosité se mêlait à son .goût naturel pour les aventures, lorsqu'il leur proposa de leur faire rendre justice, de se mettre à leur tête, de marcher sur Saint* Domingue, et d'obhger l'amiral à les payer à l'instant même, ou bien de le chasser de l'ile.

La proposition d'Ojeda fat reçue avec acclamations par quelques-uns des rebelles; d'autres firent des objections. Des querelles s'élevèrent; il se forma deux partis; bientôt le tumulte fut à son comble. Des argumens on en vint aux coups, et il y eut des deux côtés plusieurs hommes tués ou blessés ; 'mais la victoire resta au parti qui était d'avis de marcher sur Saint-Domingue. Heureusement pour la tranquillité et la sûreté de Tamiral, Roldan arriva dans les environs à ce moment critique, suivi d'une troupe d'hommes déterminés. Colomb l'y avait envoyé pour surveiller les mouvemens d'Ojeda, dès qu'il avait appris que cet aventurier

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avait paru sur la côte de Xaragua. Roldan fut informé des scènes violentes qui se passaient, et il envoya dire à son vieux confédéré Diego de Escobar, de le suivre avec tout ce qu'il pourrait réunir de soldats dévoués. Us arrivèrent à Xaragua à un jour de distance l'un de l'autre. On vit alors un exemple du peu de fond que les traîtres et les méchans peuvent faire l'un sur l'autre. Les anciens partisans de Roldan voyant qu'il était sincère dans la résolution de servir le gouvernement, et qu'il n'y avait aucun espoir de l'entraîner dans leurs nouveaux projets de sédition, cherchèrent à s'emparer par surprise de sa personne, mais sa vigilance et son activité surent déjouer leurs efforts'.

Lorsqu'pjeda apprit l'arrivée de Roldan et dïscobar, il se retira à bord de ses vaisseaux. Malgré son audace , il ne se souciait pas, dans cette circonstance, d'en venir auxmains, lorsqu'il n'avait k perspective que d'un combat acharné , dont il ne pouvait retirer aucun avantage, et qu'il lui Éallait tourner ses arm*es contre le gouvernement. Roldan alors essaya de faire des remontrances semblables à celles qu'il avait été accoutumé à recevoir. Il écrivit à Ojeda pour lui représenter les funestes ^ets de sa conduite, le désordre qu'il répandait ^s l'île, et il l'invitait à se rendre auprès de lui pour terminer , par un arrangement à l'amiable ,

* HisL del AlmirarUCj cap. 87.

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cette malheureuse affaire. Ojeda, qui connaissait le caractère violent et rusédeRoldan,méprisa ses messages ^ et refusa de se mettre en son pouvoir. Il saisit même un dcses envoyés, Diego de Truxillo , et débarquant à l'improviste à Xaragua, il enleva un autre de ses compagnons nommé Toribio de Lenares , et il les retint l'un et l'autre capti& et en* chaînés à bord de son vaisseau à titre d'otages pour un matelot manchot, nommé Juan Pintor, qui avait déserté , menaçant de les faire pendre si le déserteur n'était pas remis entre ses mains ^

U s'établit alors une sorte de petite guerre entre ces deux antagonistes , dignes l'un de l'autre, et en état de rivaliser de ruse et d'adresse. Ojeda mit à la voile, et cinglant vers le nord, il s'arrêta à douze lieues plus loin, dans laprovince de Cahay,rune des plus belles et des plus fertiles de l'île, habitée par un peuple doux et paisible. Il y débarqua avec quarante hommes, s'emparant de toutes les provisions qu'il put trouver. Roldan et Escobar le suivirent le' long du rivage, et ils l'eurent bientôt rejoint. Roldan envoya alors Escobar dans un léger canot , dirigé par des Indiens, qui , avec leurs pagaies , semblaient le faire vpler sur les flots. Lorsqu'il fut à portée de héler le vaisseau, il informa Ojeda que puisqu'il craignait de se rendre à terre , Roldan viendrait conférer avec lui à bord de son navire, s il voulait envoyer une chaloupe pour le chercher.

^ Las Casas^ Hist. Ind, , lib. i , cap. 169, MS.

CH. VJI.] DE CHRISTOPHE COL 0MB, Sq

Ojeda crut alors tenir son ennemi. D dépêcha toitt de sidte tme chaloupe dont les matelots , s'arrêtant à peu de distance du rivage, laissèrent pendre leurs rames , et dirent à Roldan qu'ils l'attenr daient. « Combien puis-je emmener de personnes avec moi ? » demanda celui-ci. tt Cinq à six seulement,}) lui répondit-on. AussitôtDiego de Escobar et quatre autres se dirigèrent vers la chaloupe; Péquipage refusa d'en admettre davantage. Roldan ordonna alors à un de ses gens de le porter jusqu'à la barque, et à un autre de marcher à coté 4e lui pour le soutenir ; par ce stratagème , la troupe se trouvait monter à huit hommes. A peine eut-il xnis le pied sur la chaloupe , qu'il ordonna aux raideurs de gagner la terre. Sur leur refus , ses compagimns et lui les attaquèrent l'épée à^la main, en blessèrent plusieurs , et firent tous les autres prisonniers, à l'exception d'un archer indien, qui plongea dans leau et s'échappa à la nage.

C'était une victoire importante pour Roldan.

Ojeda désirant vivement recouvrer sa chaloupe, qui était indispensable pour le service du vaisseau , fit alors des propositions de paix. Il approcha du rivage dans la barque plus petite qui lui restait, ayant avec lui son premier pilote, un arquebusier et quatre rameurs. Roldan entra daps la chaloupe qu'il venait de capturer, suivi de sept rameurs et de qiiinze Soldats , ayant pris la précaution d'en faire ranger quinze autres sur le rivage, prêts à s'embarquer dans un grand canot en cas de besoin.

6o HISTOIRE [i,iv. xn.

Une entrevue caractéristique eut lieu alors entre ces deux rusés adversaires, chacun d'eux se tenant prudemment sur ses gardes , et à une distance res* pectueuse. Ojeda allégua , pour justifier ses démonstrations hostiles, que Roldan était venu avec des forces nombreuses pour s'emparer de sa personne. Celui-ci le nia positivement, et lui piromit l'accueil le plus amiqal de la part de l'amiral, s'il voulait se rendre à Saint-Domingue. Un accommodement fut enfin effectué; la chaloupe fut restituée, et tous les prisonniers furent réciproquement rendus, à l'exception de Juan Pintor, le déserteur manchot, qui était disparu. Le jour suivant, Ojeda, conformément à l'accord qui avait été fait, remit à la voile pour quitter l'île, en menar çant toutefois d'y revenir plus tard avec un plus grand nombre d'hommes et de vaisseaux '. Roldan, doutant qu'il fût réellement parti, demeura dans les environs. En effet, il apprit peu de jours après qu'Ojeda avait pris terre sur une partie éloignée de la côte. Il s'embarqua immédiatement sur des canots avec quatre-vingts hommes, pour le poursuivre, envoyant en même temps des éclaireurs par terre. Avant qu'il fut arrivé à l'endroit désigné, Ojeda avait remis à la voile, et Roldan n'entendit plus parler de lui. Las Casas affirme cependant qu'Ojeda partit pour quelque province éloignée d'Hispaniola, ou pour l'île de Porto-Ricco, où il

^ Lettre de Colomb à la nourrice du prince Jean.

Cff. Vn.] DE CHRISTOPHE COLOMB. 6l

compléta ce qu'il nommait sa cai^algada^ ou cargaison d^esclaves, emmenant un nombre prodigieux de malheureux Indiens qu'il vendit sur le marché de Cadix '.

^ Las Casas, lib. i^cap. i6g.

64 HISTOIRE [liv. xn.

nière si licencieuse que Tamiral l'avait banni de l'île. Comme on ne prévoyait pas d'autre occasion , Guevara avait été envoyé à Xaragua, pour retourner en Espagne sur un des vaisseaux d'Ojeda, mais il n'y était arrivé qu'après leur départ. Roldan le reçut fort bien, par égard pour son ancien camarade Adrien de Moxica, et lui laissa choisir le lieu de sa résidence jusqu'à ce qu'il pût recevoir de nouveaux ordres de l'amiral à son égard. Guevara fit choix de l'endroit même où Roldan s'était emparé de la chaloupe d'Ojeda, dans la province de Cahay. C'était la partie la plus délicieuse de cette belle cote, mais le voisinage de Xaragua fut ce qui décida don Fernando. Dans une courte excursion que Boldan lui avait permis de faire dans cette province, il avait été reçu avec bienveillance dans la maison d'A^acoana, veuve de Caonabo et sœur du cacique Behechio. Cette femme distinguée conservait encore son ancienne partialité pour les Espagnols, malgré les scènes honteuses dont elle avait été témpin , et la dignité naturelle de son caractère avait commmandé le respect, même à la vile engeance qui avait infesté son territoire. Il lui restait, de son hymen avec Caonabo, une fille nommée Higuamota, qui sortait à peine de l'adolescence, et dont on admirait la beauté. Guevara ne put la voir souvent'sans en devenir éperduement amoureux, et ses agrémens personnels eurent bientôt , gagné le cœur de la simple Indienne. Ce fiit pour rester près d'elle qu'il choisit Cahay pourra rési-

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dence, dans l'endroit où son cousin Adrien de Mœpica dressait un grand nombre de chiens et de faucons pour la chasse. Guevara retardait son départ de jour en jour. Roldan qui découvrit bientôt le motif qui le retenait à Xaragua , l'avertit de se désister de ses prétentions et de quitter sur-lechamp la province. Las Casas fait entendre que Roldan lui-même n'était pas re^té insensible aux charmes de la jeune Indienne , et qu'il était jaloux de la préférence qu'elle accordait à son rival. Anacoana, charmée de la tournure distinguée et des manières insinuantes du jeune cavalier, favorisait son attachement, d'autant plus qu'il recherchait sa' fille en mariage. Malgré les ordres de Roldan , don Fernando restait toujom's à Xaragua, dans la maison d'Anacoana, et il envoya même chercher un prêtre pour baptiser sa prétendue.

Lorsque Roldan apprit la désobéissance de Gue- ^ vara, il lui fit dire de se rendre sur-le-champ «auprès de lui, et il lui reprocha avec aigreur de rester à Xaragua, et de vouloir tromper une femme telle qu'Anacoana en surprenant l'affection de sa fille. Ouevara avoua la violence de son amour, mais il protesta de la pureté de ses intentions, et sollicita la permission de rester. Roldan ïiit inflexible. Il allégua que sa conduite pourrait être mal interprétée par l'amiral; mais il est probable que ^ le véritable motif de son refiis était le désir de se débarrasser d'un dangereux rival. Guevara obéit ; îûais à peine avait-il passé trois jours \ Cahay , lu. 5

66 msTotHfi [ut. xtt.

qt^incapable de rester plus long-temps âoigné ' de Fobjet de sa flamme, il rerint à Xarâgoa, avec quatre oa dnq de ses amis, et se tint caché dans la maison cTAnacoana. Roldan , qa on mal d'yeux retenait alors chez lui, ayant appris son retour, lui envoya reprocher sa nouTelle désobéissance, et lui ordonna de retourner à Cahay. Le jeune ca- Talier prit alors un ton de défi. H conseilla à Roldan de ne point se faire d'ennemis dans un moment où il avait tant besoin de protecteurs pour lui-même,

})uisqu'il savait de bonne part que l'amiral allait le aire décapiter. Là-dessus Roldan, usant de son autorité, lui enjoignit de quitter cette partie de l'île, et de se rendre à Saint-Domingue, pour comparaître devant l'amiral. L'idée d'être entièrement banni du voisinage de la jeune Indienne apaisa tout à coup la véhémence de Guevara ; au lieu de menacer, il eut recours aux plus humbles prières, et Roldan, calmé par cette soumission, lui permit de rester, du moins pour le moment

Roldan était destiné à recueillir les fruits amers du mal dont il avait jeté les premières semences. Il avait lui-même inspiré à ses compagnons l'amour du désor^j^e et de l'insubordiflation , et il eut alors à subir les eflFets des sentimens qu'il avait en quel- , que sorte fait naître dans leurs cœurs. Guevara, irrité des obstacles qu'il suscitait à son bonheur, méditait ime vengeance éclatante. Il se fit bientôt un parti parmi les anciens camarades de Roldan, qui 'détestaient comme magistrat l'honmie qu'ils

CH< Vlfti] B£ CHRlSTOPfifi OOLOMB. 6^

avaient idolâtré comme chef. On décida qu'on ië jetterait inopinémeiit sur lui, pour le tuer ou luî^ (îreVer les yeux; mais Roldan apprit le^cotnploty et il agit avec sa promptitude ordinaire. Oueystrft fut arrêté dans la maison d'Atlacoatia et sous les yeut de sa prétendue, ainsi que sept de ses complices* Roldan envoya surJe-champ à l'amiral les détails de ce qui s'était passé , déclarant qu'il ne voulait rien faire sans son aveu, et iju'il ne pouvait prononcer dans une affaire qui le concernait personnellement. Cdlomb, qui était alors au fort de la Conception, dans la Vega, ordonna que les prisonniers fussent conduits à la forteresse de Saint-Domingue.

Le» mesures vigoureuses prises par Roldan contre ses anciens camarades furent comme ime étincelle électrique qui embrasa à l'ihstant toute la surface de l'île. Lorsque Adrien de Môxica apprit que son cousin était prisonnier, et cela , par ordre de son ancien ami, sa fureur ne connut pai de bornes , et il se promit bien de le venger. Se hâtant de se rendre à Bonao, l'ancien repaire de là rébellion, il réclama la coopération de Pedro Riquelme, l'alcade récemment noihmé. Il ne Jui fut pas difficile de l'entraîner dans son parti. Ils parcoururent ensemble les différentes parties de la Vega où leurs compagnons de révolte avaient reçu Jes terres et s'étaient établis , excitant leurs pas^ *ions haineuses à embrasser la vengeance d'un ca- ^^awide digne d'eux. Ces hommes semblent arvoit

68 HisTOias [lit, xu.

eu un penchant irrésistible à la rébellion. Guevara devint à son tour leur idole; les charmes de la belle Indienne exerçaient probablement aussi une puissante influence sur ces hommes sensuels ^ et ils déclarèrent d'une commune voix que la conduite de Roldan était une intervention tyrannique pour empêcher un mariage agréable à toutes les parties et avantageux pour la colonie. Il n'existe point d'être qui soit aussi odieux à ses anciens associés qu'un voleur converti , ou un rebelle entré au service de. la justice. Toutes les scènes de révolte se renouvelèrent; les armes qui avaient à peine été suspendues depjais la dernière sédition furent de nouveau décrochées des murs , et les préparatifs les plus actifs se firent de toutes parts. Moxica se vit bientôt à la tête d'une bande nombreuse, prête à le suivre avec armes et bagages, partout où il voudrait la conduire. Aveuglé par î'impimité où l'on avait laissé leurs premiers désordres, il méditait des actes de violence bien plus atroces, se proposant non-seulement de délivrer son cousin, mais de faire périr Rolda^ et l'amiral.

Colomb était au fort de la Concejjtion avec des forces peu considérables, lorsque ce dangereux j prejet fut formé dans son voisinage immédiat îTappréhendant aucune hostilité de la part de gens qu'il avait comblés de faveurs, il serait sans doute tombé en leur pouvoir, si un transfuge dut parti des conspirateurs ne lui eût donné connais

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sance du complot qui se tramait. Il vit d'un coup d'oeil les dangers qui le menaçaient et l'orage qui était au moment d'éclater sur l'île. Il n'était plus temps d'employer les voies de la douceur, et il résolut de frapper un coup, qui détruisit la révolte jusque dans ses fondemens. '

Prenant avec lui six à sept fidèles serviteurs et trois écuyers , tous bien armés, il se rendit la nuit àTendroit où les chefs des conspirateurs étaient cantonnés. Il paraît qu'ils se croyaient bien surs du secret, et que, trompés par la sécurité apparente de l'amiral , ils n'étaient nullement sur Leurs gardes. Colomb tomba sur eux à l'improViste, et il s'empara de Moxica et de plusieurs de ses principattt confédérés, qu'il emmena prisonniers au fort de la Conception. Le moment était critique : la Vega tout entière n'attendait qu'un signal pour se révolter; l'amiral avait en son pouvoir le fauteur delà rébellion , et il était urgent de Êdre un exepipfe qui frappât de terreur tous les factieux. Il ordonna que Moxica fût pendu au faîte de Ja forteresse. Celui-ci pria Colomb de lui permettre de se confesser avant de subir sa sentence; un prêtre fiit appelé. Le misérable Moxica, qui avait été si 'ûtrépide et si arrogaift à la tête des rebelles, perr ^t tout son courage à l'approche de la mort. Il prolongea le plus possible sa confession , s'apré-r ^t sans cesse, puis recommençant et hésitant de nouveau , comme s'il eût espéré , en gagnant du teïûps, trouver quelque moyen de se sauver. Au

^6 œsToniE ' [tiv. xn.

lieu ^ faire l'aveu de ses péchés , il commença par aoeuser d'autres personnes* dont l'innocence était notoire y jusqu'à ce que Colomb , irrité de tant de délais et de feusseté, et perdant toute patience ^ ordonnât que le lâche fût précipité du haut dos remparts. Plusieurs des complices de Mpxipa dirent condamnés k mort ^ n^^s on se contenta, pour Ici moment y de les retenir en prison \

Ck>Iomb ne borna pas à cet acte da sévérité les mesinres vigoureuses qu'exigeait sa position. Avant que les conspirateurs eussent eu le temps de revenir de leui» stupeur, Pedro Riquelme fiit pris, ainsi que plusieurs de ses complices, dans son repaire de Bonao, et il fui amené dans la forteresse de Saint-Domingue, qui renfermait aussi le premier auteur de cette rébellion, Fernando de Guerara, l'amant de la jeune princesse indienne. Ces actes inattendus de rigueur, de la part d'un homme qui avait montré ime si longue patience, pro* duisirent l'effet désiré. Les conspirateurs, saisi^ tfeÉfeoi, s'enfuirent pour la plupart à Xaragua, leur retraite favorite. Mais on ne leur permit pas de sY rassembler comme auparavant, pour tramer de nouveaux complots. L'Adelantado, secondé par ftoldan, les poursuivit aveà toute Tactivité qui le caractérisait. On 4lit quHl avait emmené un prêtre avec lui, afin que les coupables qu'il arrêterait pussent être confiasses et pendvs sur-le^hamp$

t Heiran, d«cad. a, 1^. iv, cap. 5;

es. VJIlI de CHRISTOPHE COLOMB. 7 J

mm la yersion la plus probable eçt cju'il Ips envoyait prisonniers à Saint-Domingue. lien eut une fois dix-sept enfermés dans le même donjon , et attendant leur procès, tandis qu'il continuait à poursuivre les autres avec une persévérance infatigable '.

Ces mesures étaient promptes et sévères ; mais lorsque nous considérons combien de temps Colomb avait supporté les outrages de ces factieux^ coDabien il leur avait fait de concessions et de sacrifices, à quel point ils avaient entravé ses grandes entreprises et compromis la tranquillité de l'île par leurs mouvemens séditieux, et comnaent ils av^ent abusé de son jjidulgence, bravé son autorité, ef; eiAn menacé ses jours, nous ne poutops nous étonner qu'il ait enfin laissé tomber le glaive de la justice qu'il tenait suspendu depuis si long-tewps.

La rébellion était alors cgmplétement vaincue^ * et les bons eff/ets des différentes mesures que Colomb avait prises depuis son arrivéç, poux l'avant^e de la colonie , commencèrent à se faire sentir. Les Indiens, voyant l'impossibilité d'une plus longue résistance, se soumirent patiemment au joug des Espagnols, Un grand nombre dormaient de?

preuves d'une civilisation naissante ; et quelquesuns avaient adopté l'usage des vêtemens. Le christianisme conuffiençait^à fair^ des prpgrès parmi cuK. Les Espagnols, aidés par les Indiens, çuLUr raient leurs terres avec soin , et tout faisait espérer

^ Las Casas, Ifist, Ini.^ lib. f, cap. 70, MS. H^rrera, decad. i,Ub. 19, €ap, 7.

ya HiSTOiBE [liv; in.

une prospérité durable, parce qu'elle était étabUe sur des bases solides.

Colomb considérait cet heureux changement comme produit par l'intervention spéciale de la Pi'ovidence. Il exprime positivement cette opinion dans une de ses lettres, où il rapporte un exemple des visions fantastiques qui assaillaient parfois son imagination, lorsqu'il était sous l'influence de la maladie ou d'une vive anxiété. Dans le cours de rhiver précédent, vers la fête de Noël, lorsqu'il se voyait menacé à la fois de la guerre par les Indiens, et de la révolte par les Espagnols, qu'il était' forcé de se méfier de tous ceux qui l'entouraient, et qu'il avait encore à craindre d'être tombé dans la disgrâce de la cour, il se laissa aller pendant quelque temps au plus grand découragement. Au milieu de ses pensées lugubres, et tandis qu'il s^abandônnait au désespoir, il crut entendre une voix qui lui disait: «Homme de peu de foi! ne crains rien, ne te laisse point abattre. Je prendrai soin de toi. Les sept années du terme d'or ne sont point expirées ' ; et en cela, comme en toute autre chose, je prendrai soin de toi. » Le jour même, écrivait Colomb, je reçus la nouvelle qu'on venait de découvrir une

* G>loinb fait allusion ici au vœ>i qu'il avait fait en découvrant le Nouveau-Monde , ainsi qu'il l'avait écrit au roi et à la reine, d'équiper, avant sept ans, et sur le bénéfice que lui procureraient ses découvertes, cinquante mille fantassins et cinq mille cavaliers , pour la délivrance du saint sépulcre , et de lever encore une force semblable dans les cinq ans qui suivraient.

CH, Ym.] DE CHRISTOPHE COLOMB. 7 3

grande étendue de pays très-riche en mines '. La promesse du secours divin, si mystérieusement et si miraculeusement donnée, lui parut depuis encore plus évidemment remplie. Les scènes de trouble et de danger dont naguère il était entouré s'étaient apaisées tout à coup pour faire place à la tranquillité. Il entrevoyait maintenant dans l'avenir l'heureuse exécution de son entreprise favorite, si long-temps interrompue, la reconnaissance des régions de Paria, et l'établissement d'une pêcherie dans le golfe des Perles, Combien ses espérances étaient chimériques ! Dans le moment même où il se berçait d'une si douce illusion^ des événemens se préparaient qui devaient l'accabler de douleur, le dépouiller des honneurs qu'il avait si légitimement acquis, et le rendre comparativementmisé^ rable pour le reste de ses jours !

* Lettre de Colomb à la nourrice du prince Jean. Hist. del Abidrantey cap. 84*

ïilVnE TREIZIÈME.

ÇBAPlTRIi l"*.

Iitrlgues & la cour contre Golemb. — Bobadîlla est muni de pldns pomvoifs pour rechercher sa conduite (tSoo).

?amAMS que Colomb avait k lutter contre des difficultés s^ns cesse renaissantes dans File factieuse dfffispanioia^ ses e&n«mis n'avaient que trop bien réussi à miner soi^rdement sa réputation à I9 cour d'Espagne. Ge qu'Oje4a avait dit de sa disgrâce n'était pas sans quelque fondement. On la regar» dait ei| dGfet comme très^profcbaine, étales dK(>rt^ les plus perfides étaient &its pour ^accélérer. Tous }os yaisseaux qui rawnaient du Nouvetur Monde mpf^fU^faat de noméHks plaintes coutr^ Colomb tts^hmets^ fp étaifitt i^ésmi|éi mi» le fouir

76 HrèToiRE [liv. xra.

le plus odieux, comme des hommes nouveaux, enflés de leur soudaine élévation, n'ayant pas l'habitude du commandement, traitant les gentilshommes avec arrogance, les soldats et les ouvriers avec tyrannie, les naturels avec une froide cruauté* On revenait sans cesse sur cette insinuation perfide, que c'étaient des étrangers, qui ne pouvaient prendre aucun intérêt à la gloire ni à la prospérité de l'Espagne; et, quelque méprisable que puisse paraître cette allégation, elle produisit le plus grand effet. On alla même au point d'accuser Colomb du projet de rompre tout engagement avec l'Espagne, et de se constituer souverain des pays qu'il avait découverts, ou bien de les transmettre à quelque autre puissance; calomnie qui, tout extravagante qu'elle était, ne pouvait manquer de faire impression sur l'esprit onibrageux de Ferdinand. Il est vrai que, par tous les vaisseaux, Colomb envoyait aussi des rapports, écrits avec toute la firanchise et toute l'énergie de la vérité, où il exposait la cause et la nature véritable des maux qui pesaient sur l'île, indiquant en même temps les remèdes qui, appliqués à propos, auraient {m être efficaces. Mais ses lettres n'arrivant qu'à des intervalles éloignés, ne laissaient sur l'esprit du roi qu'une impression passagère, que les efiforts actifs et joùrnalieris de ses ennemis ne tardaient pas à détruire*

Ayant un libre accès auprès des souverains ^ rien n'était plus facile pouf eux que d'appuyer de la manière la plus vive sur ce qu'ils avançaient

contre lui, tandis qu'ils neutralisaient la force de ses explications. Us avaient un argument très-plausible, qu'ils employaient sans cesse pour prouver Fincapacité ou la mauvaise foi de Colomb. La mèrepatrie était obligée d'épuiser ses trésors pour soutenir la colonie; à chaque instant Colomb demandait des secours : était-ce-là ce qu'avaient promis les magnifiques descriptions qu'il avait faites de Topulence de Fîle et de ses montagnes d'or, dans lesquelle$ il avait prétendu trouver l'Ophir des anciens temps, source de toutes les richesses de Salomon ? Ils en concluaient ou qu'il avait trompé les souverains par des exagérations volontaires, ou qu'il s'était permis des malversations coupables, ou qu'il était totalement incapable d'administrer. On savait combien Ferdinand était tourmenté de voir ses nouvelles possessions devenir pour lui une source de dépenses, au lieu d'en être une de profit. Les guerres dictées par son ambition avaient épuisé ses ressources , et c'était du Nouveau-Monde qu'il avait espéré recevoir les moyens de poursuivre ses tripmphes. Aussi son impatience était-elle extrême de voir au contraire une partie de ses-trésors aller s'engloutir dans cette espèce de goufifre. Pour augmenter son ressentiment, tous les mécontens qui revenaient de la colonie étaient encouragés par la faction ennemie à réclamer les soldes arriérées qui leur avaient été retenues par Colomb, ou des indemnités pour les pertes qu'ils avaient éprouvées à spn service. Ce fut surtout ce

7& msToncei [uvi tilté

qtie ne âismquèreat pas de faire les êtres tiirbtikilâ et dépravés qu'on avait embarqués pour délivrer l'île dç leurs séditions. Us se rendirent tous à Grè^ nade , où était la cour. Le roi ne pouvait faire uh pas sans qu'ils le suivissent, remplissant l'air de leurs plaintes, et demandant à grands cris le paiement de leur solde. Un jour, cinquante de ces va-» gabonds trouvèrent moyen de pénétrer jusque dans les cours intérieures de l'Alhambra, sous les fenêtres de leurs majestés, et ils tenaient à la main des grappes de raisin, qu'ils montraient en l'aif^ comme la maigre pitance à laquelle ils étaient ré^ duits, s'emportant en invectives contre Colomb qui les avait trompés, et contre le gouvernement qui les abandonnait. Les deux fils de Colomb, qui étaient pages de la reine , étant venus à passer, ils les suivirent en poussant des imprécations. « Voilà^ disaient-ils, les fils de l'amiral, les enfans- de ce traître qui a découvert la terre de déception et de vanité pour qu'elle devînt le tombeau de toute la noblesse de Castille M »

La calomnie, à force de se répéter, finit par glisser son poison jusque dans l'âme la plus généreuse. Isabelle elle-même commença à concevoir des doutes s^r la conduite de Colomb. Lorsque les plaintes étaient si générales et si continuelles, il semblait raisonnable d'en conclure qu'elles avaient quelque fondement. Colomb et son frère

^ Hùt. delAlmirante^ cap* 54.

ayaient ÉAnê doute des intentions droites^ mais peut-être manquaient-ils de tact et d'habileté^ et> en matière de gouvernement^ le mal est plus sou»vent produit par le défaut de jugement que pat* la perversité du cœur. Les lettres écrites par Ck>lomb luknéme préseiltaient un tableau déplorable de la confusion où File était jetée. Ces troubles ne pouvaient-ils pas être causés par la faiblesse ou par l'incapacité des chefs? En supposant même que les abiis qui existaient provinssent en grande partie de l'ahimosité des colons contre Tamiral et ses frères, et dçs préjugés que leur qualité d'étrangers faisait naître contre eux, était-il prudent de confier un commandement aussi éloigné, aussi important, à deà personnes qui étaient vues d'un aussi mauvais œil par leurs administrés ?

Ces considérations avaient beaucoup de poids sur Fâme franche d'Isabelle; mais c'était surtout sur l'esprit défiant et jaloux de Ferdinand qu'elles étaient toutes-puissantes. Tl n'avait jamais eu beaucoup d'attachement pour Colomb J et depuis qu'il avait reconnu l'importance de ses découvertes, il n'avait jamais cessé de regretter les, pouvoirs étendus dont il l'avait investi. Les clameurs excessives qui s'étaient élevées pendant l'administration de l'Adelantado, et l'insurrection deRoldan déterminèrent enfin le roi à envoyer un personnage important, pour examiner les affaires de la colonie, et, s'il le trouvait nécessaire pour la sûreté de l'île, en prendre lui-même le commandement II parait que

8o HISTOIRE [liV. XIII.

cette mesure décisive fut résolue dès le printemps de i499> ^* V^^ ^^^ papiers et pouvoirs nécessaires furent même rédigés à cette époque; mais néanmoins ce ne fut que l'année suivante qu'elle fiit mise à exécution. On assigne différentes causes à ice délai. Il est possible que les services"[importans rendus par Colomb , en découvrant Paria et les îles des Perles, eussent produit quelque effet sur l'esprit du roi. La nécessité d'équiper une escadre dans ce moment mêrn^, pour agir de concert avep les Vénitiens contre les Turcs; l'attitude menaçante du nouveau roi de F^'ance, Louis XII; la rébellion des Maures de l'Alpuxarra , dans le royaume nouvellement conquis de Grenade, sont autant de motifs qui ont été allégués pour expliquer le retard mis à l'exécution d'une mesure qui demandait à être mûrement pesée, et qui pouvait avoir de graves conséquences \ Mais la raison la plus probable était la répugnance marquée d'Isabelle à prendre un parti aussi .violent contre un homme pour lequel elle avait une si vive reconnaissance et une si haute admiration.

Enfin, l'arrivée des vaisseaux sur lesquels revenaient les complices de Roldan en vertu de leur capitulation^ accéléra la crise. Il est vrai que Ballester et Barrantes étaient envoyés pour montrer leà affaires de l'île sous leur véritable jour ; mais ils amenaient une foule de témoins prêts à déposer

* Munos, Ilist, del Nuevo Mundo^ MS.

CH. I.] DE CHRISTOPHE COLOMB. 8l

en faveur de Roldan , et à confirmer ce que lui et ses confédérés disaient eux-mêmes dans leurs lettres, que tout ce qui était arrivé provenait de la tyrannie de Colomb et de ses frères. Malheureuse* ment les dépositions des rebelles eurent le plus grand poids auprès de Ferdinand, et il se présenta une circonstance qui refroidit singulièrement l'amitié d'Isabelle, qui jusqu'alors avait été le plus grand et presque l'unique appui de Colomb*

La reine, qui prenait un intérêt de mère au • bien-être des Indiens, avait été offensée de ce qui lui paraissait entêtement de la part de Colomb, qui, malgré les désirs bien connus d'Isabelle , continuait à réduire les prisonniers de guerre en esclavage* Les vaisseaux qui ramenaient en Espagne les compagnons de Roldan étaient en même temps char* gés d'esclaves» J^es uns leur avaient été accordés par l'amiral qui s'y était vu forcé par les articles de la capitulation; tous les autres avaient été emmenés clandestinement. De ce nombre se trouvaient plusieurs filles de caciques que ces malheureux avaient enlevées, et qui étaient ou enceintes ou nouvellement accouchées. Tous ces méfaits furent imputés à Colomb, qui, disait-on, les avait ouvertemens autorisés , et Isabelle en fut révoltée. Sa sensibilité comme femme, et sa dignité comme Aine, se trouvaient également blessées, ce Quel droit, s'écriat-elle, l'amiral a-t-il de disposer de mes vassaux'?»

. ^ Las Casas , lib* i»

ni. 6 .

8$ HisToiRK [Lnr.xm.

Elle résolut, par nne mesure aussi énergique que décisire, de montrer combien elle avait horreur de ces attentats contre rhumanité; elle ordonna que touâ les Indiens fussent rendus à leur patrie. Elle TiHilut même que cet ordre eut un effet rétroactif, et que tous le» esclaves envoyés précédemment par Tamiral fussent cherchés et reconduits à Hispaniola. Malheureusement pour Colomb , dans ce moment même, il conseillait dans une de ses lettres de prolonger encore pendant quelque temps l'autorisation de réduire les Indiens en esclavage, comme une mesure importante pour le bien de la colonie. Cette lettre ajouta encore i l'indignation d'Isabelle, et elle ne s'opposa plus à l'envoi d'une commissioii chargée de rechercher sa conduite, et, s'il était nécessaire^ de le remplacer.

Ce qui embarrassait extrêmement le roi pour la nomination de cette commission, c'était la difficulté de concilier ce qu'il devait au caractère et AUX services de Colomb , avec le désir qu'il avait de le dépouiller des pouvoirs dont il l'avait investi. U lui fallait un prétexte; les dernières lettres de l'amiral lui en fournissaient un; il le saisit avec avidité. Colomb avait demandé à plusieurs reprises qu'ë lui fut envoyé un magistrat intègre et éclairé pour administrer la jujstice , mais dont les pou- ^mrs fussent restreints et définis, de manière à ne point heurter ceux dont il jouissait en quaKté de vice-roi. Il avait aussi témoigné le désir qu'on nommât un arbitre impartial, pour juger les dififé*

rens qui s'étaient élevés entre Roldan et lui. Ferdinand résolut de lui accorder sa demande , mais de réunir ces deux fonctions en une seule; et conime le juge devait être appelé à prononcer sur des intérêts qui touchaient aux plus hautes prérogatives de Famiral et de ses frères, il fiit autorisé, dans le cas où il les trouverait coupables , à les remplacer dans le gouvernement de l'île, Singulier moyen de s'assurer de son impartialité. '

La personne choisie pour cet emploi délicat et important fut don Francisco deBobadilla, officier de la maison du roi, et commandeur de l'ordre religieux et militaire de Calatrava. Oviedo le peint comme un homme plein d'honneur et de religion *; mais d'autres le représentent^ et sa conduite confirme ce portrait, comme un hotnme intéressé, violent et ambitieux ; trois obstacles puissans à ce qu'il pût remplir convenablement des fonctions qui demandaient beaucoup de patience , de circonspection et de désîntéressetnent, lorsque le juge avait un intérêt direct et personnel à trouver Tune des parties coupable.

L'autorité dont Bobadilla fut investi se trouve définie dans des lettres des souverains catholiques qui ont été conservées, et qui méritent d'être examinées par ordre de dates , car elles prouvent que les intentions de leurs majestés varièrent avec les époques et avec les circonstances. La première est

* Ovieda, Cronica, lib. m , cap. 6.

84 HISTOIRE [jt.iv. xur.

datée du a i mars 1 499, et rapporte la plainte adressée par l'amiral, contre un alcade et quelques autres personnes qui s'étaient révoltées contre lui. ))Nous vous enjoignons, est-il dit dans cette lettre, de vous assurer du fait, de vérifier quels sont ceux qui se sont révoltés contre ledit amiral , et pour quelle cause; et quels sont les vols et les autres délits qu'ils ont commis; et de plus, d'étendre vos recherches à tout ce qui peut y être relatif; et, l'enquête une fois dressée et la vérité reconnue, d'arrêter les coupables, quels qu'ils soient, et de séquestrer leurs biens; d'informer contre eux, soit présens soit absens, tant au civil qu'an criminel, et de leur imposer telles amendes et tels châtimens que vous jugerez convenable.» Pour exécuter ces ordres ,*Bobadilla était autorisé, en cas de besoin, de demander l'assistance de l'amiral, et de toutes autres personnes constituées en autorité. Il est évident que les pouvoirs accordés dans cette lettre sont dirigés uniquement contre les rebelles , par suite des plaintes portées par Colomb. Une autre lettre, datée du 121 mai, deux mois plus tard , est d'une nature toute différente. Il n'y est point question de Colomb ; mais elle est adressée aux conseillers , juges , corrégidors , cavaliers , écuyers , officiers et habitans de la colonie , pour leur annoncer la nomination de Bobadilla, comme gouverneur-général, avec la juridiction civile et criûiinelle la plus étendue. Entre autres clauses importantes , elle contenait celle-ci : « Nous man-

dons et ordonnons à tous cavaliers ou autres personnes , actuellement présentes dans ces îles ou qui pourraient y arriver, de les quitter, si le susdit commandant , Francisco de Bobadilla , le juge nécessaire pour le bien de notre service , et de ne point y reparaître , mais de se rendre aussitôt auprès de nous. Nous lui donnons , par ces présentes , tous les pouvoirs nécessaires à cet effet, et nous enjoignons à quiéonque en recevra Tordre, d'obéir immédiatement, sans attendre de nous consulter, ou de recevoir de nous d'autres lettres ou d'autres instructions , et sans interjeter appel , et cela sous les peines qu'il infligera en notre nom , etc. , etc.

Une autre lettre , datée également du ii mai , et dans laquelle Colomb est appelé simplement amiral de la mer Océane , lui ordonne , à lui et à ses frères , de remettre les forts , les .vaisseaux , les magasins , les armes, les munitions, et tout ce qui appartient au roi , entre les mains de Bobadilla, en sa qualité de gouverneur, sous peine d'encourir les punitions auxquelles s'exposent ceux qui refusent de rendre des forteresses et autres dépôts qui leur ont été confiés , lorsqu'ils en re-* coivent l'ordre de leur souverain.

Une quatrième lettre, en date du 26 mai, et adressée à Colomb , sous le titre d'amiral , est une simple lettre de créance, lui ordonnant d'ajouter foi et d'obéir à tout ce que Bobadilla lui annoncerait.

86 HI5T0IRB [liv. xin,

La seconde et la troisième de ces lettres n'étaient évidemment que conditionnelles , et ne devaient être produites que dans- le cas où Colomb et ses frères 6eraient reconnus coupables et mériteraient 4'étre dépouillés du commandement.

Ce coup terrible , comme . nous l'avons dit , re&t^ suspendu pendant un an ; mais on en parlait tout bas, et les ennemis de Colomb s'en félicitaient d'avance 9 ainsi qu'on le voit par les assertions d^Ojeda , qui partit d'Espagne vers l'époque de la signature de oes lettres , et qui eut des relations intima avec l'évêque Fonseca , qu'on regardait comme le principal auteur de cette mesure. La commission même accordée parFévéqueà Ojeda, pour entreprendre un voyage de découverte , en contravention aux prérogatives de l'amiral, a l'air d'avoir été donnée sur la présomption de sa chute prochaine , présomption qui , sans doute ^ encoujragea seule Ojeda à se conduire comme il le fît à Xaragua.

Enfin la mesure , long-temps différée , fut mise à exécution, Bobadilla mit à la voile poqr Saint-Domingue, vers la mi^juillet de l'an i5oo, avecdeun caravelles où se trouvaient vingt-cinq soldats, enrôlés pour un an. Il y avait aussi à bord ^ix moines^ qui étaient chargés d'un grand nombre d'Indiens qu'on renvoyait dans leur pays. Indépendamment des lettres-patentes, Bobadilla était autorisé, par un décret royal, à vérifier ce qui pouvait être dû par la couronne , à titre de solde arriérée , et à tout

CB. I.] D£ CHRISTOPHS COI^OMB. d^

payer , et il devait obliger Fainiral à en faire autant pour ce qu'il devait personnellement; « de manière à ce que chacun reçût ce qui lui revenait, et qu'il n'y eût plus de plaintes. » En outre , Bobadilla reçut un certain nombre de lettres en blanc , signées par les souverains , avec pouvoir de les employer de la manière qu'il jugerait la plus convenable pour accomplir U HÛssion dont il était chargé '•

* Herrera, decad. i, lib. iv, cap. 7.

8ft HISTOIRE [lit. xiir.

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