‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe ColombChapitre 10 sur 16 · IV. i · texte numérisé non relu

IV. i

tO^ HISTOIRE DE ÔHRI&TOPHE COLOMB.

la côte d'Afrique, après le cap des Aromates, tendant toujours vers l'ouest , autant que les navigateurs l'avaient reconnue. On supposait que la côte occidental^ de l'Afrique s'arrondissait pour rejoindre la côte orientale, et que la totalité de cette partie du monde était bornée par l'Océan, beaucoup au nord de l'équateur. Tel)e était l'opinion de Cratès, qui vivait du temps d'Alexandre , d'Arâtus, de Cléantes , de Cléomède, de Strabon , de Poinponius-Méla , de Macrobe , et de beaucoup d'autres.

Hipparque proposa un autre système, et donna liçu à une erreur qui retarda long-temps la communication par mer entre FEurope et l'Inde. Il supposa que les mers formaient des bassins séparés gt distincts, et que les côtes orientales de l'Afrique faisaient un circuit autour de la mer des Indes , de manière à joindre les côtes de l'Asie au-delà de l'embouchure du Gange. Des découvertes postérieui^s, au lieu de réfuter celte erreur, ne firent que placer à une plus grande distance la jonction des deux continens. Marin de Tyr et Ptolémée adoptèrent cette opinion dans leurs ouvrages, et la consacrèrent sur leurs cartes, qui, pendant des iGÔècles, furent une règle de foi pour lé genre humain, et perpétuèrent l'idée que l'Afrique s'étendait jusqu'au pôle antarctique, et qu'il était impossible d'arriver par mer sur les côtes de l'Inde. Il y avait pourtant des géographes qui penchaient pour l'idée plus ancienne d'une communication entre la mer des Indes et l'océan Atlantique. Cette

ÀPPENDIXW'* l8. IgÔ

opinion avait ses partisans en Espagne, et elle fut soutenue par Pomponins-Méla et par Isidore de Séville. Elle fut partagée aussi par quelques savans dltalie, pendant les XIII% XIV et XV siècles, et elle se maintint jusqu'à l'époque où le prince Henry de Portugal fit de nobles efforts pour en reconnaître la vérité, que Vasco de Gama prouva enfin d'une manière triomphante en doublant le cap de fionne^ Espérance.

APPENDIXN'IS.

Des Navires de G>lomb.

En parlant de la petitesse des navires avec lesquels Colomb fit son premier voyage, le docteur Robertson fait observer que « dans le quinzième siècle, la grandeur et la construction des vaisseaux étaient proportionnées aux voyages courts et faciles qu'ils étaient dans l'habitude de faire le long des côtes. » Nous avons pourtant bien des preuves que, même avant le quinzième siècle, les Espagnols , de même que d'autres nations, employaient de grands bâtimens. Dans un édit publié à Barcelonne par Kerre IV en 1 354, contenant divers réglemeas pour la sûreté du commerce, il est fait mention de navires marchands de Catalogne à deux et trois ponts, et du port de huit à douze mille quintaux.

En 1 4 19} Âlonzo d'Aragon fréta plusieurs bâti-

i 98 arSTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB.

mens marchands pour transporter de l'artillerie , dfes chevaux, etc., de Barcelonne en Italie; et dans ce nombre il s'en trouvait deux dont chacun portait cent vingt chevaux, ce qui suppose un ^iraisseau du port de six cents tonneaux au moins.

£1^ i463, il est parlé d'un bâtiment vénitien chargé de blé, arrivé d'Angleterre à Barcelonne , ' du port de sept cents tonneaux.

En 1497 > ^^ arriva un navire castillan du port de douze mille quintaux. Ces arrivages, mentionnés au hasard parmi d'autres vaisseaux de mêmes di* mensions, comme ayant eu lieu dans un seul port, prouvent que les grands navires étaient en usage à cette époque \ Dans le foit, pendant qu'on préparait la seconde expédition de Colomb , on équipait dans le port de Bornéo une caraque du port de douze cent cinquante tonneaux et quatre vaisseaux de cent cinquante à quatre ceïit cinquante. Mais leur destination fut changée , et ils furent chargés de transporter Muley Boabdil , dernier roi maure de Grenade, des côtes de son territoire conquis , sur celles de l'AfHque '.

Ce ne fut donc pas faute de grands vaisseaux dans les ports d'Espagne, que ceux de Colomb furent de moindres dimensions. Il les regarda comme plus propres à des voyages de découvertes, attendu qu'ils tiraient moins d'eau , et que par conséquent ils pouvaient plus aisément et avec moins de d^n-

* GapomanI, Questiones indica^^ <{aest. Vi.

^ ^rchwes des Indesy à SéySle.

APPEITDIX H* 9. 199

ger, cotayer des rivages inconnus et reconnaître des baies et des fleuves. Il fit même construire totlt exprès pour ce service quelques petits bâtimens» Telle fut la caravelle que, dans son troisième voyage , il chargea de chercher une ouverture vers la mer dans la partie supérieure du golfe de Paria ^ lorsque l'eau n'eut plus assez de profondeur pour son navire ^ du port de cent tonneaux.

La circonstance la plus singulière relativement aux^ navires de Colomb,. c'est qu'ils âissent déeou-^ verts; car il semble difâicile de croire qu'un toyag# si long et si périlleux ait été entrepris sur des barqttôs d'une construction si fragile. Cest pourtant ce que Pferre Martyr dit expressément dans ses Décades , qui furent écrites dans ce temps ; et Colomb, dans les mémoires relatifs à ses voyages , adressés à son fils y faut quelquefois mention de certains de sëè vaisseaux comme étant sans ponts. Il parle quelque^ fois du même navire comme d'un vaisseau et d'une caravelle. Il y a eu récemment quelques discûs^ sions sur la signification précise du mot caravelle. Le chevalier Bossi , dans ses dissertations âur Co* lomb, fait observer que, sur la Méditerranée, le terme caravelle s'applique à la classe de» plus grands vaisseaux de guerre parmi les Musulmane } et qu'en Portugal cette expression signifie un pe^ tit navire du port de cent vingt à cent quarante tonneaux ; mais Colomb désigne quelquefois ainsi un bâtiment de quarante tonneaux.

Ducange, dans son Glossaire, considère œmot comme d'origine italienne. Bonsi le regarde coiune

aqo HISTOIRE DE CfitRIàTOPHE COI.OMB.

turc ou arabe, et probablement inti'oduit par les Maures dans les langues d'Eurc^e. M. Edward Everett" pense que la véritable origine de ce mot est donnée par Ferrarius dans ses Origines lin guœ itcUicœ; « Carapelaj na^figii minoris genus ; latine carabus; grœcè xapaêoç. »

Que le mot caravelle fût employé pour désigner un bâtiment de petites dimensions, c'est ce qui est évident d'après une classification navale faite par le roi Alonzo dans le milieu du XIIP siècle. Il place dans la pt*emière classe les naosj ou grands vaisseaux, qui ne marchent qu'à l'aide de voiles, dont quelques-uns ont deux mâts, et les autres seulement un; dans la seconde, de plus petits navires, tels que caraccas j fustas y ballenares , pinazasy carabelas^ etc. ; dans la troisième , des bâtimens allant à voiles et à rames, comme galères, galiôtes , tardantes , et sactias ^.

Bossi donne copie d'une lettre écrite par Colomb à don Raphaël Xansis, trésorier du roi d'Espagne, dont il existe un exemplaire dans la bibliothèque publique de Milan. Il y joint diverses gravures en bois d'esquisses faites à la plume, qui accompagnaient cette lettre, et qu'il suppose avoir été tracées par la main de Colomb. Elles représentent des navires qui sont probablement des caravelles. La proue et la poupe en sont fort élevées , et sur cette dernière partie est ce qu'on appelait un châ-

* Plymouth, Oration.j note.

* Capomanij, Que^tiones criucas.

teau. Les mâts en ont peu de hauteur, et sont garnis de grandes voiles carrées. L'un d'eux, outre ces voiles, a des bancs pour des rameurs, et est probablement destiné à représenter une galère. Ce sont évidemment des bâtimens de petites dimensions , et de construction légère.

Dans un ouvrage intitulé Recherches sur le Commerce y publié à Amsterdam en 1779, on prouve une gravure représentant un vaisseau de la fin du XV® siècle , d'après un tableau de l'église de Saint-Jean et Saint-Paul à Venise. Ce navire ressemble beaucoup à ceux qu'on prétend avoir été esquissés par Colomb. Il a deux mâts , l'un extrêmement petit avec une voile latine; l'autre plus grand et garni d'une grande voile carrée. La poupe et la proue en sont élevées; il est couvert d'un pont à chaque extrémité, et découvert dans le milieu.

Le fait paraît donc être que la plupart des navires avec lesquels Colomb entreprit ses longs et périlleux voyages, étaient de cette légère et frêle construction, et n'étaient guère au-dessus des petits bâtimens qui naviguent de nos jours sur les rivières et le long des côtes.

Koutfs suivie par Col&mb daoé tan (larelû^r réjêfe. ^

Oir a.supposé jusqu'ici qu'une des îles Bahama, celle qui porte à présent le nom de San-Salvador, et qui est connue au$si sous celui d'Ile de^ Chats^ fut le premier point où Colomb toucha le Nouveau-Monde. Cependant don Martin Navarrete, directeur du dépôt hydrographique de Madrid , s'est efforcé de prouver, dans son introduction à son Recueil des Voyages et à^es Décou^fertes des Espagnols j que ce doit avoir été l'île de Turc, fai-

* L'auteur de cet ouvrage est redevable de cet excellent examen de la route suivie par Colomb , à ttn officier de la ma« rine des Étato^Unis, dont d regrette qu'il tÈ» lui doit pas pen- Biis de eiter le nom< Dans diiiéreDtes parties de cet ouvrage, fl A tir4 d^ la même source des renseignemeiis aanfti^pts qvi lajL oi^t 4té d'une gravide utilité*

ao4 HISTOIlffi D£ CHBISTOPHE COLOMB.

sant partie du même groupe, située à environ cent lieues (de vingt au degré) au sud-est de San- Salvador. On a pris grtod soin d'examiner avec impartialité l'opinion de Navarrete, en la comparant au journal de Colomb, tel qu'il a été publié dans l'ouvrage qui vient d'être cité, et aux observations personnelles de l'auteur de cet article, qui a beaucoup navigué parmi ces îles.

Colomb décrit Guanahani, où il débarqua, et qu'il nomma San-Salvador, comme une belle et très^rande île dont le sol est plat, couverte de forêts dont la plupart des arbres portent du fruit, ayant de Feau fraîche en abondance, et un grand lac au centre. Il dit qu'elle était habitée par une population nombreuse, qu'il en côtoya les rives avec ses barques jusqu'à une distance considérable, que les côtes se dirigeaient vers le nord-nord-est, et qu'en passant il reçut la visite des habitans de plusieurs villages. L'Ile de Turc ne répond pas à cette description.

L'île de Turc est une terre basse , composée de sables et de rochers, s'étendant de nord en sud, et n'ayant pas deux lieues de longueur. Elle ne coti tient aucune forêt; il ne s'y trouve pas un seul arbre qui y ait poussé naturellement. Elle est entièrement dépourvue d'eau frmche, et les habitans n'ont de ressource à cet égard que dans l'eau de pluie, qu'ils conservent dans des citernes et dans des tonneaux. On n'y voit aucun lac, mais elle ofifre plusieurs étangs d'eau salée, qui fournissent la seule production naturelle de l'île. On ne peutap-

APPENDix N* i6. aaS

procher de Vile de Turc ni du côté de Test, ni de celui du nord-est , attendu les récifs qui l'entourent. Elle n'a point de port, mais il s'y trouve une rade ouverte à l'ouest , que les vaisseaux à l'ancre sont obligés de quitter pour s'avancer en mer toutes les fois que le vent souffle d'un autre côté que les vents aljizés ordinaires du nord-est, qui traversent l'île j car le rivage est si escarpé qu'on ne peut jeter l'ancre que près de Ja côte; et quand le vent ne vient pas de terre, les vaisseaux restant sur leurs ancres seraient poussés contre les rochers ou jetés sur la côte par le terrible ressac qu'on' éprouve alors. La rade du Nid de Faucon, à l'extrémité méridionale de l'île, est encore plus dangereuse. Cette île , qui n'est pas susceptible de la moindre culture, fournit à peine à la subsistance d'un petit nombre de moutons et de chevaux. Les habitans tirent du dehors toutes les denrées nécessaires à leur consommation, à l'exception du poisson et des tortues, dont ils prennent une grande quantité, et qui font la principale nourriture des esclaves qui travaillent dans les salines. Toute la richesse de l'île consiste dans le produit des étangs d'eau salée et dans le salvage et le pillage des nombreux navires qui font naufrage dans les environs. L'île de Turc ne serait jamais habitée dans un état sauvage de société, où il n'y aurait pas de commerce, et où les hommes seraient obligés de tirer leur subsista nce d l'endroit même qu'ils habitent.

En outre, en parlant de Ganahani, Colomb avait en vxje un grand nombre d'îles, et il ne savait

fto6 HISTOIRE DS CBRISTOPHE COLOMB. .

trop vers laquelle 11 devait se diriger. Or, nulle terre n'est visible de l'île de Turc, à Texception des deux cayes qui en sont au sud, et qui for* ment avec elle le groupe qu'on appelle les îles de Turc. Le journal de Colomb ne nous apprend pas comment il gouverna pour aller de Guanahani à la Conception, mais il dit que cette dernière îte était à sept lieues de la première, et qu'en s'y rendant il avait le courant contre lui. Or, la distance de file de Turc à la Grande Caïque, que Navarrete suppose être la Conception de Colomb, est presque du double, et le courant porte constamment à l'ouesthord-ouest parmi ces îles, ce qui serait favorable pour aller de Fîle de Turc aux Caïques.

' De la Conception , Colomb alla ensuite à une île qn'il vit à neuf lieues de distance du côté de l'ouest, et qu'il nomma Fernandiné. Navarrete suppose que c'est la Petite Inague, qui n'est pas à moins de vingt-deux lieues de la Grande Caïque. D'ailleurs, en se rendant à la Petite Inague , il serait nécessaire de passer très-près de trois îles toutes plus grandes que celle de Turc , et le journal n'en mentionne aucune. Colomb décrit Fernandiné comme s'étendant à vingt-huit lieues sud-est et nord-ouest, tandis que la Petite Inague n'a dans sa plus grande longueur que quatre lieues dans une direction sudouest. En im mot la description de Fernandiné n'a rien de commun avec la Petite Inague. De Fernandiné, Colomb fit voile au sud-est vers Isabelle, que Navarrete suppose être la Grande Inague, tandis que cette dernière île est au sud-oùest de la Petite

Àppmùïs, »• i6. Û07

Inague^ ce qui (Mère de quatre-^^ingt-dk degrés de h marche que suivit Colomb.

Ensuite y Colomb, le 20 novembre, prend occafiion de dire que Guanahani était à huit lieues d'IsabeUe, tandis que l'île de Turc en est à trente-cinq de la Grande Inaguew En quittant Isabelle, Colomb gouverna à Fouest-sud-ouest vers file de Cuba, et rencontra les îles Aunas. Cette marche, en partant de la Grancfe Inague, conduirait sur la côte de Cuba dans les environs du Port Hfvpe , au lieu que Navarrete suppose que Colomb se trouva ensuite près des Cayes, au sud des Jumentos, et qui sont à Fest-uordouest d'Inague, marche qui diffère de quarante^cinq degrés de celle suivie par ses na'^ vire». Après avoir fait voile quelque temps dans les eaviroas de Cuba, Colomb se trouve, le i4 novembre, dans la mer de Nuestra Seôora, environné d'un si grand nombre d'îles, qu'il était impossible de les compter, tandis que, le même jour, Navarrete le plaœ à la hauteur du cap Moa, où il ne se U*ouve qu'une seule petite île, et à plus de cin« quante lieues de distance d'aucun groupe auquel cette description puisse s'appliquer.

Colomb nous informe que San-Salvador était à une distance de quarai»te-cinq lieues du Port-du- Prince (Puerto del Principe), tandis que Fîle de Turc est éloignée de quatre-vingts lieues du point supposé par Navarrete être le même.

Lorsqu'il s'éloigna de Cuba, Colomb dit qu'il en avait suivi la côte sur une étendue de cent vingt heues. En déduisant vingt lieues pour les slnuo-

ao8 msTomB D£ Christophe golomb.

sites qu'elle forme, il en reste encore cent. Or, Navarrete suppose qu'il n'a côtoyé cette île que pendant soixante-dix lieues.

Telles sont les difficultés les plus importantes qu'oflfre la théorie de Navarrete, et elles paraissent insurmontables. Suivons maintenant la route de Colomb, telle qu'elle est tracée sur son journal; et, plaçant devant nous les meilleurs cartes, voyons comment elle s'accorde avec l'opinion générale qu'il débarqua d'abord à San-Salvador.

Nous lisons dans le journal de Colomb que, le II octobre 149^ , il continua à gouverner ouestsud-ouest jusqu'au coucher du soleil, après quoi il reprit son ancienne direction vers l'ouest, ses navires marchant à raison de trois lieues par heure. A dix heures , lui et plusieurs hommes de son équipage virent une lumière qui paraissait semblable à une torche que quelqu'un aurait portée sur terre en marchant. Il continua à avancer vers l'ouest pendant quatre heures, et il avait parcouru une distance de douze lieues quand , à deux heures du matin, on aperçut la terre en face à la distance de deux lieues. Les douze lieues qu'il avait faites depuis dix heures , et les deux qui le séparaient encore de la terre, forment un total qui correspond parfaitement avec la situation et la distance de l'île de Watling relativement à San-Salvador. On présume donc que la lumière vue à dix heures était sur l'île de Watling, à la hauteur de laquelle il passait alors. Si la lumière eût été vue sur une terre en face , et qu'ils eussent continué pendant quatre

à^i^mmx H* i6. 20g

heures k avancer à raiscm de trois lieues par heure, ils auraient nécessairement échoué sur la côte. Comme Famiral reçut lui-méçie la récoinpaise promise parle roi pour avoir vu cette lumière, .et avoir par conséquent découvert le premier la terre, l'ile de Watling est regardée comme le point pour le* cpiel cette récompense fut accordée*

En approchant de la terre, les batimens mirent en panne jusqu'au point du jour. Le i a octobre, ils jetèrent l'ancre près d'une île d'une grande beauté , couverte de forets, et très-populeuse.

^ Les naturels l'appelaient Guanahani , mais Co« lomb lui donna le nom de San Salvador. £n en re« connaissant la cote dans la partie qui s'étendait au nord-nord^^st, il trouva un havre pouvant abriter un très-grand nombre de vaisseaux. Cette description se rapporte parfaitement à la partie sud-est .de l'île connue sous le nom de San Salvador, ou d'île du Chat, qui va d'est en ouest, et dont l'extrémitjé orientale se courbe vers le nord-nord-est. Les navires avaient probablement dérivé dans cette baie du cèté du sud-est de San Salvador, pendant la matinée du 12, tandis qu'ils étaient en panne at« tendant le jour; et Colomb, soit tandis qu'il resl;a sur l'île , soit quand il s'en éloigna, n'eut pas une vue assez complète de la terre pour découvrir que ce qu'il avait pris pour la totalité de l'île n'était que la courbure d'une de ses extrémités, et que le Corps principal en était derrière, s'étendant bien loin au nord-est. De Guanahani, Colomb vit un si grand n<Hnbre d'îles, qu'il ne savait à laquelle se tv, i4

a I O HISTOIRE DS OBRlVrOMn COLOMB.

rendre. Les Indiens lui firent comprendre qu^elks étaient innombrables , et lui dirent ks noms d'une centaine. U résolut de ae diriger vers la plus grande de celtes qu'il vo3raity et qui paraissait être k envirmi cinq Ueues de distance; quelques^ines étaient plus près, d'autres plus loin. On présume qixe l'tle qufil choisit était celle qui est connue aujourd'hui soofi le nom de la Conception, et cpm les a^res étaient cette ceinture singuhère de petites îlev connues sous le nom de la Cadena , ou la Chaîne, s^étendant au-delà de File de San Salvador dans une direction de sud/^st en nord-otieat, les îles de ce groupe les plus vcriâinea étiuit plus près que la C^ieeption , tandis que les autres en sont ptus éloignées.

Ayant quitté San Salvador dans l'apràs^midi du i4 potir gagner VUe qui avait été chcnsie, les bâti«> mens mirent en pa^uie pendant la nuit, et n'y arrivèrent qu'assez tard le lendemain, leur mm*che ayant été retardée par des courans contraires. Co« lomb donna à cette île le nom de Sainto^^MarieHie* la^Ilonception. U ne parle ni de la situation de eette & relativement à San Salvador, ni du point de l'horizon vers lequel il gouverna en s'y rendant. On aait qm dans tous ces environs le courant porte forte*» ment et constamment à l'ouestmord-ouest, et puia* que Colomb eut le courant contre lui, il fallait qu'il fit voile dans un direction contraire, c'estKà^dire vers l'est^udnest. D'ailleurs, quand il fiit près <fe la Conception, Colomb vit une autre ils à rouei^, la plus grande qu'il eût encore aperçue; mai^ il nous iiit qu'il jeta Tano^e pf es d^ la Conceptioni et qpi'il

AWETOHC »•. ï€. Itïl

n% AertkSi pat à gijgner cette île plus g^rande^ parce qu'il ne pouvait foire voile vers TottiBSt. Cette cii^ eoMtanee nous démontre donc jusqu'à Tévidencé que Colomb ne se dirigea pas vers l'ouest en allant de San Salvador à la Ccmception , puisque les vents contraires (et il ne pouvait y avoir d'autre cause) , ne lui permettaient pas de faire voile à l'ouest. Or| •en consultant la carte ^ nous voyons que l'ile con*^ nue aujourd'hui sous le nom de la Conception est située à l'est-sud-est de San Salvador^ et en est pré* cis^ent à une distance de cinq lieues.

Etant parti de la Conception le i6 octobre, Colomb se dirigea vers une très-grande île qu'on voyait à neuf lieues à l'ouest , et qui s'étendait pendant vingt-hmt lieues de sud-est en nord-est. Il fut sur^ pris par un calme qui dura toute la journée, et il n'atteignit cette île que le lendemain matin 17 oetobre. Il la nomma Femandine. A midi, il remit à la voile dans la vue de tourner cette île et d'en gagner une autre nommée Samoet; mais le vent étant sud-est-quart-de-sud, roule qu'il désirait suivre, les naturels lui firent comprendre qu'il lui serait plus facile de faire voile autour de cette île en gouvernant au nord-ouest avec uh vent favorable. Il mar*cha donc au nord-ouest , et après avoir fait deux lieues, il trouva un excellent port ayant une entrée étroite, ou plutôt deux entrées formées par une île qui se trouvait à l'embouchure. Étant sorti de ce havre par l'entrée opposée, au nord-ouest, il découvrit la partie de cette île qui s'étfend d'est en ouest^ Les naturels lui firent entendre que cette île

a I a HiSToniE be cheistophc colomb*

était plus petite que Samoet, et qu'il ferait mieux de retourner à celle-ci. Un autre calme était survemi; mais bientôt après il s'éleva une brise d'ouest-nord-ôuest, qui était contraire à la mar* che qu'ils avaient suivie. Ils arrivèrent donc vent arrière, et gouvernèrent vers l'est-sud-est, afin de prendre le large, car le. ciel menaçait d'une tempête qui se réduisit pourtant à de la pluie. Le lendemain, i8 octobre, ils jetèrent Fanère en face de l'extrémité de Fernandine.

Toute cette description s'applique parfaitement à l'île d'Ëxuma, qui est située au sud de San Salvador, au sud-ouest-quart-de-sud de la Conception. La seule différence, c'est que Colomb dit que Femandine était située presque à l'ouest de la Conception, et qu'elleavait une étendue de vingt-huit lieues.Cette méprise peut provenir de ce qu'il prit la longue chaîne de cayes, appelées la Cadena, pour une partie d'Exum^a ; car, vues de la Conception , elles présentent naturellement une apparence de continuité, s'étendant dans la même directiofi de sudest en nordouest. Leur situation relative, quand on les voit du même point, est à l'ouest aussi bien qu'au sud-ouest. Ce qui rend cette méprise plus vraisemblable, c'est qu'après s'être approché de ces îles, au lieu de trouver que l'étendue de Fer^ nandine augmentait à ses yeux, il remarque qu'elle avait vingt lieues de longueur, tandis qu'auparavant il lui en avait supposé vingt-huit. Il découvre alors qu'au lieu d une seule île, il s'en trouvait plusieurs; et changeant m marche, il porte au sud

AppEitoix K* i6. ai3

pour aborder à celle qui était la plus remarquable.

L'identité de 111e qui vient d'être décrite avec celle d'Exuma paraît évidente. La distance de la Conception , le port remarquable fermé par une Hé, la côte se détournant plus loin vers l'ouest, tout est si exactement décrit, qu'on dirait que la carte a été tracée d'après la description de Colomb.

Le 19 octobre les navires partirent de Fernan* dîne, se dirigeant vers le sud-^st et a^ant le vent au nord. Après avoir vogué trois heures dans cette direction, ils découvrirent Samoet à l'est, et, s'avançant de ce côté, ils en gagnèrent la pointe septentrionale. Là , ils trouvèrent une petite île entourée de rochers, et un autre réciÎF situé entre cette île et Samoet. Colomb nomma Samoet Isabelle , et la pointe faisant face à la petite île, Cabo del Isleo. Il appela Cabo de Laguna la pointe sud-ouest de Samoet , et ses vaisseaux jetèrent Tancre près de cet endroit. La petite île s'étendait d'est en ouest dans la direction de Fernandine à Isabelle. La côte, à partir de la petite île, avançait à douze lieues vers l'ouest jusqu'à im cap que Colomb nomma Formosa, à cause de sa beauté. Il crut que c'était une île distincte d'Isabelle, et qui en était séparée par une autre. Quittant Cabo de Laguna, où il était resté jusqu'au 20 octobre, Colomb gouverna au nord- est vers Cabo del Isleo ; mais trouvant des écueils près de la petite île, il ne jeta l'ancre que le lendemain. En cet endroit de l'île d'Isabelle, ils trouvèrent un lac qui fournît de l'eau aux navires.

tl4 HISTOIRE 0E OygBISTOPHE COLOMB.

La description de File de Samoet ou dlsabdle convient si par&itement à L'ile Ltrga, qui est située à Test d'Ëxuma, qu'il ne faut que jeter un coup d'œil sur la càrté déployée pour en reconnaître l'i* dentité.

Ayant résolu de se rendre dans l'île que les naturels appelaient Cuba, et qu'ils désignaient comme étant à Test-sud-otiest d'Is£d)elley Colomb partit de Cabo del Is|^o à minuit, le a4 octobre, et dirigea par conséquent sa course à l'ouest-sud-ouest. Le vent continua à être faible , et fl tomba de la pluie jusqu'à midi ; alors le vent devint plus vif > et, dans la soirée, le cap Ferde, pointe sud^ouest de Fernandine , parut au nord-ouest à une distance de sept lieues. Le temps étant devenu orageux, il re&ta en panne jusqu'au matin , et ne dériva, suivant ^n calcul, que de deux lieues.

Dans la matinée du 25, il fit ençpre voile à l'ouest-sud-ouest jusqu'à neuf heures. Il avait alors fait cin(| lieues. Il se dirigea ensuite à l'ouest jusqu'à trois heures, faisant encore onze lieues peu* dant ce temps. En ce moment il découvrit la terre, qui cQusistait eu sept à huit cayes s'étendant de nord en sud, et étant à cinq lieues des vaisseaux» Il jeta l'ancre le lenden^ain au sud de ces îles, qu'il appela les îles de Arena. Elles étaient basses et avaient cinq à sii^lieues d'étendue.

Les distances parcourues par Colomb» ajoutées à celle où se trouvaient ces îles de Arena à l'instant où osf les découvrit, donnent un total de trente lieuea» Ce total offre une différence en moins d'envirou troi»

^me$ sur k distance de Id pointe «ddouest dlsar belle ou d'Exuma^ d'où Colomb était parti, jusqu'au groupe des Mucaras, situé à f est de Cayo Lobo sur le grand banc de Bahama, et qui répond à la de*scriptiiHi de Colomb. S'il était nécessaire^de r^ndr^ compte de cette différence de trois lieues dans un ^cul en si grande partie conjectural ^ il se pféseuf terait bientôt à l'esprit d'un marin qu'une dérive d'une coupde de lieues, pendant une longue nuit orageuse , n'offre rien d'extraordinaire. La route cl'Ëuuifta aux Mucaras est environ sud-on^st*quar&d'ouest Celle qvie suivit Colomb en diffère un peu; maïs comme son intention en partant d'Isabellf était de se diriger ouest-sudrouest, et qu'il en changea ensuit^ pour gouverner à l'ouest, on peu^t ei^ conclure qu'il agit ainsi parce qu'il avait dérivé an $ud la nuit prcédente, pendant qu'il était en pannes

aj octobre. Au lever du soleil, Colomb partit de^ îles de Arena ou Mucaras pour en chercher une nommée Cuba, se dirigeant ausud-sud-ouest. Âl'en» trée de la nuit , ayant £ait ainsi dix^sept lieues, il vit la terre, et mit en panne jusqu'au lendemain piatin*

Da,ns ç?tte partiç 4e son journal , Colomb ne dé^ çrit plus les Içcalités avec cette exactitude gn'il avait mise jusqu'alors à noter^ tçut ce qij'.il voyait Le texte mêmç est obscur en divers wdroits.

Les navires, ap^^ être re^t^ en panne jnsqu'^ xnatin, fireni \oile If a8 au sud-ouest, et entrèrei^t dans un beau fleuye ayant un bon havre, qp.'ils nommèrent San Salvador. Nous regardons cftt^ partie de San Salvador comme celle aujourd'hni

!l 1 6 HISTOIRE DE CHlUtâTOPHS COtOMB«

connue SOUS le nom de Çarayelas Grandes, située à htdt lieues à Touest dé Nuevitas del Principe. Sa isituation relative à l'égard des Mucaras, et la distance où elle s'en trouve ^ coïncident exactement avec la route suivie et le nombre des lieues faites par Colomb, et la description de ce lieu se rapporte parfaitement, autant qu'on en peut juger par le» cartes, à celle qu'il fait du port où il entra.

29 octobre. Colomb, quittant ce port, se dirigea vers l'ouest, et après avoir fait six lieues, il arriva à une pointe de cette île, s'avançant au nordouest, et que nous supposons être la Punta Goi*da. Dix lieues plus loin il en rencontra une autre s'étendant vers l'est, qui sera la Punta Curiana. Ayant fait encore une lieue, il découvrit une petite rivière, et im peu au-delà un très-grand fleuve qu'il nomma Rio de los Mares. Ce fleuve déchargeait ses eaux dans un beau bassin en forme de lac et ayant une bonne entrée. Ce lieu avtdt pour point de reconnaissance, au sud-ouest, deux montagnes rondes, et à l'est-nord-ouest, un promontoire élevé qui s'a- Tànçait bien avant dans la mer, et sur lequel on aurait pu établir des fortifications. Nous regardons cette description comme s'appliquant au beau port et au fleuve qui se trouvent à l'ouest de la Punta Curiana; la distance répond à celle que parcourut Colomb en venant de Caravelas Grandes, que nous ilvons supposé être le port de San Salvador. En quittant la rivière de los Mares, le 3o octobre, Colomb s'avança au nord-ouest, fit quinze lieue^, et vit alors uo cap qu'il nomma cap des Palmiers. Nous

AppEimix »• i6. 217

croyons que c'est celui qui est à Tentrée orientale de Laguna de Moroh. Derrière ce cap était un fleuve qui, d'après les naturelsdupays,se trouvait à quatre journées de distance de la ville de Cuba ; Colomb résolut donc d*en approcher.

Ayant passé la nuit en panne , il arriva au fleuve le 3i octobre; mais il en trouva Feau trop basse pour que ses navires pussent y entrer. On suppose que c'est celui qui est connu aujourd'hui sous le nom de Laguna de Moron. Au-delà était un cap entouré d'écueils, et un autre s'avançait encore plus loin. Entre ces deux caps était une baie pouvant recevoir de petits vaisseaux. L'identité de cette description avec la côte voisine de Laguna de Moron semble ici très-évidente. Le cap oriental de Laguna de Moron répond au cap des Palmiers; Laguna de Moron , à la rivière peu profonde décrite par Colomb; et dans le cap à l'ouest de l'entrée, avec Kle de Cabrion qui y fait face, on reconnaît les deux autres caps dont il parle, séparés par ce qui lui parut être une baie. Tout cela offre une combinaison remarquable qui ne peut se rencontrer que dans l'endroit même que Colomb visita et décrivit. D'ailleurs la côte , depuis le port de San Salvador, s'était dirigée vers l'ouest jusqu'à la rivière de los Mares sur une distance de dix- sept lieues, et elle s'était étendue au nord-ouest pendant quinze autres, depuis la rivière de los Mares jusqu'au cap des Palmiers , distances qui s'accordent parfaitement avec ce qui vient d'être supposé. Le vent ayant passé au nord, et étant ainsi devenu

a 1 8 msTomc ra chbistophi éolomb.

contraire à la marche que suivaient les navire^ ils virèrent de bord et retournèrent à la rivière de los Mares.

Le la novembre, les navires partirent de cette rivière pour chercher Babèque, île qu'on croyait produire beaucoup d'or, et se trouver à l'est^quartde-sud de ce port. Ayant fait huit lieues avec un bon vent , ils arrivèrent à un fleuve dans lequel on peut reconnaître celui qui çst précisément à l'ouest de la Punta Gorda,. Quatre lieues plus loin \h en virent un autre qu'ils appelèrent Rio del Sol, Il paraissait fort grand; mais ils ne s'arrêtèrent pas pour l'examiner, le vent étant favwable à leur marche. Nous prenons ce fleuve pour celui qui est maintenant connu sous le nom de Sabana. Colomb retourniait alors sur ses pas, et il avait lait douze lieues depuis la rivière de los Mares ; mais en allant à l'ouest de San Salvador à cette rivière > il en avait fait dix-sept^ San Salvador reste donc à cinq lieues à l'est de Rio del Sol , et en consultant la carte, nous trouvons Caravelas Grandes à la même distance du Sabana.

Ayant fait six Ueues depuis Rio del Sol, ce qui fait un total de dix-huit depuis los Mares, Colomb arriva à un cap qu'il nomma Cabo de Cuba, pro* bablement parce qu'il supposa que c'était l'extré^ mité de cette île. Cela répond parfaitement à la distance qui sépare la Punta Câ^ana de la petite Guajava, île située près de Cuba,, et entre laquelle et la grande Guajava Colomb dut passer en ^'avançant vers le ppct de San Salvador. 0|li il ne le re-

mrqua^pointy son attention étant entièrement oc^ Gupée de l'île magnifique qui était devant lui, ou^ ce qui est encore possible, ses navires traversé** rent à la dérive ce passage, qui a deux lieues de largeur, pendant qu'ils étaient en panne pendant la nuitquiprécédaleurarrivéeauportdeSan Salvador, Le i3 novembre, après avoir passé la nuit ent panne, les vaisseaux doublèrent dans la matinée une pointQ qui avait deux lieues d'étendue , et ils entrèrent alors dans un golfe qui s'avançait au ma* sud-ouest, et que Colomb regarda comme séparant Cuba de Bobio. Au bout de ce golfe était un gr^md bassin entre deux montagnes» Il ne put déterminer si c'était ou non un bras de mer; car, ne trouvant pas d'abri contre le vent du nord , il reprit le large. 11 paraîtrait par là que Colomb fit voue autour d'unç partie de la petite Guajava, qu'il crut être l'extrémité de Cuba, sans savoir que quelques Heures de marche l'auraient conduit, par ce canal, au port de San Salvador, premier point qu'il avait découvert dans l'île de Cuba, et ensuite à Rio del Sol où il avait passé le jouï* précédent. Des deux montagnes qu'il vit aux deux côtés de cette entrée, là principale, répond au pic nomme Alto de Juan Dàuné, situé à sept lieues à Fouest de la Punta d^ Matertiillos. Xe vent restant au nord, il se dirigea vers l'est, et fit quatorze Aiedes à partir du cap de Cuba , que nous avons supposé la petite Guajava. Il deyient ici certain qu'il crut que la pointe de la petite Ôuajava était Fextrémité de Cuba; car il parle dc^ là terre qui était sous le vent du golfe çi-deyant

mô HlS^roniE DE CmuSTOPHE COLOMB. .

indiqué, comme étant Tîle de Bohio, et il dît qvTil en découvrit vingt lieues s'étendant d'est-sud-ouest en ouest-nord-ouest.

Le i4 novembre, ayant été en panne toute la nuit avec un vent du nord-est, il résolut de chercher un port, et, s'il n'en trouvait pas, de retourner ■^ers ceux qu'il avait quittés dans l'île de Cuba ; car on se souviendra qu'il supposait que tout ce qui était à Test de la petite Guajava faisait partie de Bohio. Il s'avança donc pair est-quart-de-sud pendant six lieues, et se dirigea ensuite vers la terre. Là il vit beaucoup d'îles et de ports; mais le vent étant vif et la mer houleuse, il n'osa y entrer, et continua à descendre la côte par nord-ouest-quartd'ouest. Après avoir fait dix-huit lieues, il aperçut une belle entrée et un port dans lequel il se dirigea au sud-sud-ouest, et ensuite au sud-est, la navigation y étant libre et ouverte. Colomb vit en cet endroit une si grande quantité d'îles, qu'il était impossible de les compter. Elles étaient hautes et couvertes d'arbres. Il donpa à cette partie de la mer le nom de mer de Nuestra Seûora, et au havre, près de l'entrée vers ces îles, celui de Port del Principe. H dit qu'il n'entra dans ce havre que le dimanche suivant, c'est-à-dire quatre jours après. Il règne de la confusion dans celjte partie du journal de Colomb, et l'on y trouve aussi des choses dites par anticipation, comme si elle avait été écrite postérieurement , ou que les matériaux en eussent été mêlés en les copiant. Il paraît évident que tandis^ qu'il était en panne la nuit précédente ^ ayant le

▲PPENBIZ !!• 16. aai

vent au nord-est y les vaisseaux avaient dérivé au nord -ouest y et avaient été emportés bien.loiq. dans la mémo direction par le courant impé^ tueux du canal de Bahama. Lors donc qu'il voidut retourner aux ports qu'il avait quittés dans l'île dç Cuba y il en tomba sous le vent, et découvrit. poujc la première fois le groupe nombreux d'îles dont la principale est Cayo Romano. Le courant de ce canal suffit seul pour avoir porté les vaisseaux à une distance de vingt lieues vers l'ouest, qui était celle dont ils s'étaient avancés vers l'est depuis qu'ils étaient partis du cap de Cuba ou de la petite Gua* java; car il leur avait fait éprouver son influence pendant un espace de trente heures. On ne peut douter de l'identité de ces cayes avec celles qui sont dans les environs de Cayo Romano ; car ce sont les seules, dans les environs de Cuba, qui, au lieu d'être basses et marécageuses, soient grandes et élevées. La navigation y est libre et ouverte, et Tony trouve une foule de beaux ports, qui dans ces dernières années ont été fréquentés par les pirates qui trouvaient à se cacher dans les retraites de ces hautes cayes, et à y mettre leur butin en sûreté. D'après la description de Colomb, ses navires doivent avoir passé entre les îles de Baril et dePacedon, et, faisant voile le long de Cayp-Romano en gouvernant au sud-est, s'être retrouvés le jour suivant sur leur ancienne croisière dans les environs de la petite Guajava. Non-seulement Colomb ne nous dit pas ici qu'il ait changé d'ancrage parmi ces cayes ; mais son journal ne fait même

à%% HISTOIEB 0E CHRISTOPHE COLOMB.

mention qu'il ait jeté Tancre qu'après son retour de te course infructueuse à la recherche de Babèquel n est clair, d'après ce qui a été dit, que ce ne fut pas dans le port del ^ncipe que les vaisseaux jetèrent Tancre en cette occasion ; mais ils ne pouvaient en être bien loin, puisque Colomb se rendit le i8 novembre dans ce port avec ses barques, pou*» ériger une croix à son entrée , qu'il avait probablesment remarquée lorsqull faisait voile de Guajava-, en se dirigeant vers Test le i3 novembre. L'iden*tité de ce port avec celui maintenant connu sous le nom de Nuevitas del Principe paraît certaine d'auprès la description de son entrée. Il paraît que Co lomb n'en visita pas l'intérieur.

Le 19 novembre, les vaisseaux remirent à là voile pour chercher Babèqiie. Au coucher du soleil, ils avaient le port del Principe au sud-ouest, à la distance de sept lieues. Ils naviguèrent toute la nuit par nord -est-quart-de-nord , et le lendemain, 20 novembre, jusqu'à dix heures du matin', ils avaient fait quinze lieues. Le vent étant alors à l'est-sud-est , direction dans laquelle on suppo* sait que B^bèque se trouvait , et le temps étant mauvais, Colomb se détermina à retourner au port del Principe , dont il était alors à une distance de vingt-cinq lieues. Il ne se souciait pas d'aller à Isabelle dont il n'était qu'à douze lieues, de peur que les Indiens qu'il avait pris à San Salvador, qui est à huit lieues d'Isabelle, ne parvinssent à s'échapper. Ainsi, en gouvernant nord-est-quart-dënord à son départ des environs du port del Principe,

àTPtJwm ir* i6. ia3

Colomb s^était approché à peu de distance d*Isabelle. Cette Ue était donc^ suivant ses calculs , à trente-sept lieues du port del Principe, et San Sal- ▼ador était k quarante-cinq lieues du même point. Le premier de ces calculs ne diffère de la vérité, ou de la distance réelle de Nuevitas del Principe à nie I^rga et à San Salvador, que de huit lieues^ et le second de neuf. Rappelons-nous encore ici la route suivie par Colomb en partaht dlsabelle pour Cuba. Il gouverna d'abord ouest-sud-ouest , puis ouest, et ensuite sud-sud-ouest. En prenant en considération le^ différentes distances parcourues en se dirigeant vers chacun de ces points, elles produisent un moyen terme qui se rapproche du sud-ouest. Faisant voile ensuite au sudouest en partant dlsabelle, Colomb était arrivé au port de San Salvador sur la côte de Cuba. Se dirigeant alors au nord-est-quart de nord , en partant du port del Principe , il marchait dans la direction d'Isabelle. De là nous concluons que le port de San Salvador, sur la côte de Cuba, était à l'ouest du port del Principe , et toutes les peuves , se trouvent ainsi établies et réunies en faisceau* Les deux îles, vues par Colomb à dix heures du matin, le même jour ao novembre, doivent avoir été quelques-unes des cayes qui sont à Touest des Jumentos. En retournant vers le port del Principe, Colomb le découvrit vers la nuit, mais il trouva que les courans l'avaient porté à Fouest. Cette circonstance fournit une preuve suffisante de la force du courant dans le canal de Bahama ^

ai4 HISTOIRE DE CHAISTOPHE COLOMB.

çar,oivse souviendra qu'U partit pour Cuba avec un vent favorable. Après avoir lutté quatre jours, jusqu'au a4 novembre , avec un vent léger, contre la force du courant , il arriva en face de l'île plate d'où il était parti la semaine précédente pour aller àBabèque«

Le hasard nous apprend ainsi que le point d'où Colomb partit pour chercher Babèque était cette même île de la petite Guajava, qui est à l'ouest de Nuevitas del Principe. En outre , il n'osa pas entrer d'abord dans l'ouverture entre les deux montagnes, car il semblait que la mer s'y brisait; mais ayant fait marcher une barque en avant , les vais* seaux la suivirent, d'abord par sud-ouest et ensuite par ouest, et entrèrent dans un beau port. L'île plate en était au nord , et, avec une autre île, elle formait un excellent bassin capable de mettre à l'abri toute la marine d'Espagne. Cette île plate devient donc maintenant notre ci-devant cap de Cuba que nous avons supposé être la petite Guajava, et son entrée orientale s'identifie avec le golfe ci-dessus mentionné , entre deux montagnes, dont nous avons supposé que l'une était l'Alto de Juan Duane, lequel golfe paraissait séparer Cuba de Bohio. Notre marche devient maintenant fort simple. Le 26 novembre, Colomb partit de Santa- Catalina (nom qu'il donna au port que nous venons de décrire), au lever du soleil, et se dirigea vers le cap au sud-est qu'il appela Cabo de Pico. Il est aisé de reconnaître le pic élevé dont nous avons déjà parlé comme étant l'Alto de Juan

Daiine. Arrivé à cette hauteur, il vit un autre cap à une distance de quinze lieues , et à cinq lieues au-delà, un troisième qu'il nomma cabo de Càmpana. Le jwemier doit être celui qui est connu aujourd'hui sous le nom de pointe Padre , le second sous celui de pointe Mulas. Leur distance d'Alto de Juan Daune est plus considérable que ne le dit Colomb, mais il ne faut pas peu d'expérience pour évaluer exactement les distances des promontoires élevés de Cuba, aperçus à travers la transparente atmosphère qui entoure cette île.

Ayant doublé la pointe Mulas pendant la nuit, Cçlomb aperçut le 27 la bfide profonde qui en est au sud-est, et voyant le promontoire élevé qui s'avance entre le port de Nipe et le port de Banes, avec une baie profonde de chaque côté, il supposa que c'était un bras de mer qui séparait deux terres entre lesquelles se trouvait une île.

Après avoir débarqué à Taco quelques instans , Colomb arriva dans la soirée du 27 à Baracoa, qu'il nomma Puerto Santo. De cabo del Pico à Puerto ' Santo , distance de soixante lieues, il avait passé devant neuf bons ports et cinq fleuves , seulement jusqu'au cap Campana; et de là à Puerto Santo, il vit huit autres fleuves ayant chacun un bon port. Tous ces ports, tous ces fleuves peuvent se trouver sur la carte entre Alto de Juan Daune et Baracoa. En rangeant la côte, il avait été porté au sud-est par le courant du canal de Bahama. Étant parti de Puerto Santo ou Baracoa le 4 décembre, il atteignit le lendemain l'extrémité de Cuba, et proiQi- IV. j5

2à26 HISTOIRE DE GHRISTOPRB COLOMB.

tant d'un vent de sud-est pour chercher Babeque, qui était au nord-est , il découvrit Bohio , qu'il appela HLspaniola.

En quittant Cuba, Colomb nous dit qu'il en avait côtoyé les rives sur une distance de cent vingt lieues. Si nous en déduisons vingt pour les sinuosités de la côte qu'il suivait, les cent lieues qui restent, à partir de la pointe Maysi, finissent exactement à la caye de Cabrion , où nous avons supposé que se terminent les découvertes de Colomb à l'ouest.

Les observations astronomiques de Colomb ne sont nullement contraires à ce qui vient d'être avancé ici , car il nous dit que Finstrument dont il se servait pour mesurer la hauteur des corps célestes sur le méridien était dérangé , et qu'on ne pouvait s'y fier. Il place sa première découverte, Guanahani, dans la latitude de l'île de Fer, qui est environ sous 27^ 3o'. Nous trouvons San Salvador sous si4^ 3o', et l'île de Turc sous 21® 3o'. Ces dçux calculs s'écartent considérablement de la vérité, mais il est certainement plus^ facile de concevoir une erreur de trois degrés qu'une de six.

Laissant de côté les démonstrations géographiques , examinons comment les témoignages historiques s'accordent avec l'opinion que l'île Sati Salvador fut le premier point où Colomb débarqua dans le Nouveau-Monde. Herrera, qui est regardé comme le plus fidèle et le plus authentique des écrivains espagnols, écrivit son Histoire des Indes vers 1600. En parlant du voyage fait à

APPElfDIXIf* l6« 2^7

la Floride 9 par Juan Ponce de Leon\ il £ait les remarques suivantes * : « Quittant Aguada à Porto- Ricco, ils gouvernèrent au nord-ouest quart de nord| et arrivèrent en cinq jours à une île appelée el Viejo, sous la latitude septentrionale de 22^ 3o\ Le lendemain j ils arrivèrent à une petite île des Lucayes, nommée Caïque. Le huitième jour après leur départ de Porto-Ricco, ils jetèrent Tancre près d'une autre petite île nommée Yaguna sous le 2à4°** degré. De là ils passèrent à l'île de Manuega, sous 24° 3o', et le onzième jour ils atteignirent Guanabani, qui est sous 24^ 4^' ^^ latitude septentrionale. L'île de Guanahani fut la première que découvrit Colomb lors de son premier voyage , et il l'appela San Salvador.» Telle est la substance des remarques d'Herrera y et elles sont décisives pour fixer la situation de San Salvador. Il est vrai que les latitudes qui viennent d'être mentionnées sont fixées plus haut qh'elles ne le sont réellement; comme nous le savons aujourd'hui, celle de San Salvador étant telle qu'elle ne peut convenir à aucune autre terre que les îles Berry, qui sont à soixante-dix lieues de la côte de Cuba la plus voisine, tandis que Colomb nous dit que San Salvador n'était qu'à quarante-cinq lieues du port del Principe. Mais dans ces jqurs de l'enfiamce de la navigation, les instrumens pour mesurer les hauteurs des corps célestes, et les tables de déclinaisons pour calculer les latitudes , devaient être dans un tel état

A H«n<ei«, Hiit. Ind.,àtciià. i, lib. u, e^» 1^

aa8 msTOiRH de Christophe colohb.

d'imperfection , que le navigateur le plus savant de ce temps se trouvait au-dessous du marin le moins instruit du nôtre.

La seconde île à laquelle arriva Ponce de Léon, dans sa marche au nordouest, fut ^ une des Calques; la première, qu'il appelle èl Viejo, doit donc avoir été Fîle de Turc, qui est au sud-est des Calque^. La troisième qu'il vit était probablement Mariguana; la quatrième, l'île Crooked, et la cinquième , l'île Larga. Enfin il arriva à Guanahani , le San Salvador de Colomb. Si l'on suppose que cette île soit celle de Turc , où trouverons-nous la suite d'îles auxquelles toucha Ponce de Léon en allant de Porto-Ricco à San Salvador ' ? Nous n'avons pas fait valoir dans ces remarques l'identité des noms qui ont été conservés à San Salvador, à la Conception et au port del Principe avec ceux donnés par Colomb 9 quoique le témoignage de la tradidition soit d'un grand poids en semblables matières. Nous croyons avoir donné des preuves géographiques assez concluantes pour confirmer l'ancienne opinion que l'île nommée aujourd'hui San Salvador est le premier endroit sur lequel Colomb mit le pied dans le Nouveau-Monde. Des opinions établies depuis aussi long-temps et sur des bases aussi solides ne doivent pas être légère-

^ Dans le premier chapitre de la Description des Indes par Herrera , ajoutée à son hktoire , on trouve une autre écheUe des îles Bahama , qui confirme ce qui précède. Elle commence à l'extrémité opposée, c'est-à-dire au nord- ouest ^ et descend au sud-est. On a jtigé inutile de la citer particulièrement*

APPEiïDix M* i6. ^ aag

ment heurtées. Il existe une bonne et ancienne règle que devraient toujours avoir présente à l'esprit les curieux qui font des recherches , comme les arpenteurs qui mesurent la terre : «Ne changez pas de place les anciennes bornes. »

Principes d'après lesquels les sommes mentiomiées ism c«t ouvrage ont été réduites en monnaie moderne.

Sousle règne de Ferdinand et d'Isabelle, le marc d^argent, qui était égal à huit onces ou à cinquante castillans, se divisait en soixante -cinq réaies, et chaque réale en trente-quatre raaravédis, de sorte qu'il y avait dans le marc d'argent deux mille deux cent dix maravédis. Entre autres monnaies d'argent il y avait la réale de huit, qui, valant huit réaies, était, à une petite fraction près , la huitième partie d'un marc d'argent ou une once. Des pièces d'or alors en circulation , le castillan ou dobla de la Vanda valait quatre cent quatre-vingt-dix maravédis; et le ducat trois cent quatre-vingt-treize.

Si la valeur du maravédis n'eàt pas baissé en Es-

a3a msTontE de chbistophe colohb.

pagne jusqu'à ce jour, il serait fort aisé de réduire une somme du temps de Ferdinand et dlsabelie en une somme correspondante de monnaie actuette ; mais par suite de la dépréciation successive de la monnaie de biUon, ou de métaux mélangés, mise en circulation depuis cette époque , la réale et le maravédis de billon, qui ont remplacé l'ancienHC monnaie , furent réduits vers 1 700 à environ le tiers de la valeur de l'ancienne réale et de l'ancien maravédis, connus aujourd'hui sous le nom de réale et de maravédis d'argent. Comme pourtant l'ancienne pièce de huit réaies était égale, à très-peu de chose près, à une once d'argent, et que le dura ou dollar du temps actuel est pareillement égal à une once,, on peut les regarder comme ayant la même valeur. A la vérité, dans l'Amérique espagnole, le ^dollar, au lieu de se diviser en vingt réaies comme en Espagne, ne se divise qu'en huit parties qu'on appelle aussi réaies, et qui représentent évidemment la réale du temps de Ferdinand et dlsabelie comme le dollar représente la réale de huit. Mais l'once d'argent valait autrefois 276 i|4 maravédis; le dollar est donc pareillement égal à 276 i|4 maravédis. Par conséquent, en réduisant en maravédis les sommes mentionnées en cet ouvrage, on les a ensuite réduites en dollars en les divisant par 276 i|4.

Il y a pourtant encore un autre calcul à faire avant d'arriver à la valeur actuelle d'une somme d'or ou d'argent mentionnée dans les anciens temps. H est nécessaire de faire attention au changement qui a

APP5NDIXII* 17. a33

eu lieu dans la valeur des métaux eux-mêmes. En Europe, avant la découverte du Nouveau-Monde, on obtenait en nourriture ou en travail pour une once d'or ce qui en coûterait trois aujourd'hui. Par conséquent , une once d'or était estimée alors' trois fois sa valeur actuelle. A la même époque, on se procurait pour une once d'argent ce qui en coûte quatre à présent. Il paraît de là que la valeur de l'or et de l'argent, relativement l'un à l'autre, a changé de même que par rapport à toutes les autres denrées. Cela vient de ce qu'on a tiré du Nouveau-Monde beaucoup plus d'argent que d'or, relativement à la quantité de ces deux métaux qui étaient auparavant dans la circulation. Dans le quinzième siècle, une once d'or était égale à environ douze onces d'argent , et maintenant, en 1827, elle en vaut seize.

Par conséquent, en donnant une idée de la valeur relative des sommes mentionnées dans cet ouvrage, on a trouvé nécessaire de les multiplier par trois quand il s'agissait d'or, et par quatre quand elles étaient exprimées en argent '.

Il est à propos d'ajouter que le dollar est estimé dans cet ouvrage à raison de cent centimes des Etats - Unis de l'Amérique septentrionale , et de quatre shillings six pence d'Angleterre ( 5 francs 62 i|a centimes. )

* Voyez Gaballero, Pesos y Medidas, J.-B. Say, Economie politique.

ÀPPENDIXNM8,

Marco Polo«i

liES voyages de Marco Polo^ ou Paolo, fournis* sent une clef à plusieurs parties des voyages et des hypothèses de Colomb , qui sans cela seraient presque incompréhensibles.

Marco Polo était un Vénitien qui, dans le treizième siècle, fit un voyage dans les régions éloir gnées et à cette époque inconnues de Forient, et qui éveilla la curiosité de toute la chrétienté par la . relation qu'il fit des contrées qu'il avait visitées. Son père, Nicolas Polo, et son oncle Matteo, le précédèrent dans ses voyages. Ces deux firères, qui étaient d'une famille illustre de Venise, s'embarquèrent en laSo ' pour faire un voyage de corn-

^ Bamusio, t. xvii, page 17, éditioti de Yenjse, x6o6.

a36 HiSTomH de Christophe cqlomb.

merce dans rorîent. Ayant remonté la Méditerranée et passé le Bosphore, ils s'arrêtèrent quelque temps à Constantinople. De là, ils se rendirent par l'Euxin en Arménie, où ils restèrent un an, et ils reçurent un très -bon accueil à la cour d'un prince tartare. Une guerre ayant éclaté entre leur protecteur et un potentat voisin , et le premier ayant été défait, ils éprouvèrent quelque embarras pour se retirer de ce pays et retourner dans leur patrie. Après avoir erré de difFérens côtés , ils arrivèrent enfin à Bochara, où ils demeurèrent trois ans. Tandis qu'ils y étaient, il y arriva. im am}3assadeur de quelqu'une des puissances inférieures tartares, qui se rendait à la cour du grandkban. Trouvant que les deux frères connaissaient la langue tartai^e, il les décida à l'accompagner. Après une marche de plusieurs mois, qui fut retardée par des neiges et des inondations, ils arrivèrent à la cour de Cublai, autrement appelé le grand-khan, ce qui signifie roi des rois, parce que c'était le chef suprême des Tartares. Ce pripce magnifique les reçut avec beaucoup de distinction, et leur fit des questions sur les pays et les princes de l'occident , sur leur gouvernement civil et militaire, et sur leurs mœurs et les coutumes des nations latines. Il montra surtout une vive curiosité au sujet de la religion chrétienne. II fut si frappé de leurs réponses, qu'après avoir tenu conseil avec les principaux personnages de son royaume, il pria les deux frères de se rendre de sa part auprès du pape en qualité d'ambassadeurs, pour le supplier

APPENDixir'* i8. aSj

de lui envoyer cent savans bien instruits des vérités de la religion pour les révéler aux sages de son empire. Il les pria aussi de lui apporter un peu d'huile de la lampe de notre Sauveur à Jérusalem , persuadé qu'elle devait avoir des vertus merveilleuses. Il leur donna des lettres poiu* le pape écrites en langue tartare, nomma un des principaux seigneurs de sa cour pour les accompagner dans leur mission 9 et quand ils prirent congé de lui il leur remit une plaque d'or sur laquelle étaient gravées les armes royales, passe-port respectera la vue duquel les gouverneurs des diverses provinces devaient les recevoir, leur fournir des escortes dans les endroits dangereux, et leur rendre tous les autres services dont ils auraient besoin, aux frais du grand-khan.

Ils avaient à peine fait vingt milles, quand le seigneur qui les accompagnait tomba malade, et ils furent obligés de le laisser et de continuer leur route. Leur passe-port d'or leur procura dans tous les domaines du grand-khan toutes les facilités et tous les égards possibles. Us arrivèrent sans accident à Acre en avril 1 269. Us y apprirent la nouvelle de la mort récente du pape Clément FV, événement qui les chagrina beaucoup dans la crainte qu'il n'occasionât des délais dans leur mission. Il se trouvait à Acre à cette époque un légat du sjaintsiége, Tebaldo de Visconti de Plaisance, à qui ils rendirent compte de leur ambas^de. Il les écouta avec beaucoup d'attention et d'intérêt, et leur conseilla d'attendre l'élection d'un nouveau pape, qui

a38 HISTOIRE Dt CHRtSTOPttC COLOMB.

devait bientôt avoir lieu, avant de se rendre à Rome pour s'acquitter de leur mission.

Ils partirent donc pour Négrepont, et de là se rendirent à Venise où de grands changemens étaient survenus dans leurs affaires domestiques pendant leur longue absence. La femme de Nicolas, qu'il avait laissée enceinte, était morte en donnant le jour à son fils Marco, qui avait alors dixneuf ans.

Comme l'élection du nouveau pontife occasiona de grandes contestations et resta en suspens pendant deux ans, ils commencèrent à craindre que l'empereur de Tartarie ne s'impatientât de voir retarder si long-temps sa conversion et celle de son peuple. Ils résolurent donc de ne pas attendre que le pape fut nommé, mais de se rendre à Acre, d'y prendre des dépêches du légat et de se faire accompagner d'un tel nombre de ministres de l'évangile que ce prélat pourrait leur procurer. Dans ce second voyage, Nicolas Polo emmena avec lui son fils Marco, qui écrivit une relation de ce voyage.

Us furent encore reçus très-favorablement pai le légat Tebaldo, qui, désirant coopérer au succès de leur mission, leur remit pour le grand-khan des lettres dans lesquelles les doctrines de la foi chrétienne étaient clairement expliquées. Munis de ces épitres et d'une fiole d'huile du saint sépulcre, ils se mirent de nouveau en route en septembre 1271 pour les contrées lointaines de la Tartarie. Il n'y avait pourtant que bien peu de temps qu'ils étaient

partis quand le légat reçut de Rome la nouvelle qu'il avait été lui-même élu au saiat siège. Il ^rit le nom de Grégoire X, et rendit un décret portant qu'à l'avenir^ lors de la mort d'un pape, les cardi* naux seraient enfermés dans un conclave jusqu'à ce qu'ils eussent nommé un successeur au défunt; mesure pleine de sagesse, qui force à une prompte décision, qui prévient les intrigues, et qui a continué à être observée depuis ce temps.

Dès qu'il eut reçu la nouvelle de son élection, il dépêcha un courrier au roi d'Arménie, demandant qpe les deux Vénitiens lui fussent renvoyés s'ils n'étaient pa§ encore partis. Us revinrent avec joie et reçurent de lui de nouvelles lettres pour le khan. ' Ules fit aussi accompagner de deux moines éloquens, Nicolas Vincenti et Gilbert de Tripoli, auxquels il donna pouvoir d'ordonner des prêtres et des évêques et d'accorder l'absolution. Ils furent chargés d'offrir au grand-khan des vases de cristal et d'autres objets précieux, et n'ayant plus rien à désirer, ils se remirent en route pour leur voyage '.

Arrivés en Arménie, ils coururent de grands dangers, car la guerre y exerçait ses ravages, le Soudan de Babylone ayant envahi ce. pays. Us se réfugièrent quelque temps près du supérieur d'un monastère, et le deux révérends frères, perdant le courage de persister dans une entreprise si dangereuse, prirent la résolution d'y rester. Les Vénitiens continuèrent leur voyage. Us furent long-

^ Ramusio, tome m.

a4o mSTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB.

temps en chemin , rencontrèrent de grandes diffi^ cultes et eurent beaucoup à souffrir des inondations et de la neige, car on était en hiver. Enfin ils arrivèrent dans une ville qui faisait partie des domaines du khan. Dès que ce potentat apprit leur arrivée dans ses états, il envoya des officiers à leur rencontre à quarante journées de distance de sa cour % et les chargea de pourvoir à leurs besoins pendant leur voyage. U les reçut avec beaucoup de bonté, fut très-satisfait du résultat de leur mission et des lettres qu'ils lui apportaient de la part dû pape, et ayant reçu d'eux la fiole d'huile de la lampe du saint sépulcre , il la fit serrer et garder avec soin comme un trésor précieux.

Les trois Vénitiens, lé père, le frère et 1^ fils,furent traités par le khan avec tant de distinction que les courtisans en étaient jaloux. Cependant Marco ne tarda pas à se faire généralement aimer, et Tempereur avait pour lui une estime particulière. Il apprit les différentes langues du pays, et il montra des talens si remarquables, que, malgré sa jeunesse, le khan l'employa dans diverses missions et dans dies affaires importantes; ce qui lui fournit l'occasion de recueillir toutes sortes de renseignemens sur ce vaste empire.

Après avoir résidé bien des années en Tartane ,

* Bergeron, par une méprise, dit, dans sa traduction de l'original latin , que le khan envoya quarante mille hommes pour les escorter. Cette erreur a fait tomber sur Marco Polo la colère des critiques , qui ont cité ce trait comme une de ses exagérations monstrueuses.

APPEJïDIXN* l8. 241

les Vénitiens déadrèrent enfin retourner dans leur pays natal. Ce ne fut pas sans peine que le khan put se décider à s'en séparer. Ils partirent à la suite de certains envoyés du roi des Indes qui conduisaient une princesse de Tartarie que leur souverain devait épcMiser. Le généreux khan leur remit en^core des plaques d'or, non-seulement pour leur servir de passe-port, mais pour enjoindre à tous les commandans de ses états de leur fournir tout ce dont ils pourraient avoir besoin. Ils s'embarquèrent sur une flotte de quatorze voiles et côtoyèrent les rives de l'Asie jusqu'à une île qu'ils appelèrent Jana. Ayant ensuite traversé la mer des Indes, ils arrivèrent à la cour du souverain de ce pays. Après y avoir passé quelque temps, ils reçurent aussi de ce monarque de nouvelles plaques d'or, pour qu'ils pussent voyager honorablement et en toute sûreté dans son royaume. Leur voyage jusqu'à Constantinople fut long et pénible. Là, ils s'embarquèrent * pour Venise, où ils arrivèrent en lagS en bonne^ santé et chargés de richesses.

Ramusio, dans la préface dont il fait précéder la relation de Marco Polo, donne divers détails sur leur arrivée, qu'il compare à celle d'Ulysse. Us étaient dans le plus chétif équipage , couverts . d'habits d'étoffes grossières, taillés à la manière cks Tartares. Quand ik arrivèrent à Venise, personne ne les reconnut. Il y avait si tong-temps qu'ils en étaient partis sans qu'on y eût reçu de leurs aouvelles, qu'ils étaient oubliés ou regardés comme morts. Indépendamment de leur costume étrange, rv. 16

^1 HISTOIRE DE CHàISTOI>H£ COLOMB.

rinfltiètice du soleil du midi et la fecilité avec laquelle DU prend les manières de ceux avec qui Tôti réside pendant un long espace de temps, faisaient qu'ils avaient l'air de Tartares plutôt que dltaliens. Ils se rendirent à leur maison, qui était un noble J)âlals, connu ensuite sous le nom de la Corte de la Miiione. Ils y trouvèrent plusieurs de leurs parens qui ^habitaient ëncbt^e, mais qui^ ne sachant pas qu^lk revenaient chargée de richesses, et les regàN dant sans doute comme de pauvres aVenturiers revenues pôtir être à la chargé de leur famille, ne furent pas très-ëmpressés à reconnaître les voyageurs. Cèpeildàtit les trois Polos prirent un moyen efficace ^ôur rendre la tnéiiioire à leurs parens et s'iaissurer 'uilè réception amitâle* Ils les invitèrent tous à un gi*àhd banquet. Quand leurs convives arrivèrent, îlà Ites récurent couvelrts de riches vêtetnens de sâtiia tt^ainôîsi à la mode orientale. Quand Vint Ig moment

'de se mettre à table, les voyageurs, qui s^étaient l'ètirés , ^eparUI^eut en i'obes encore plus ribhes de damas cramoisi. Leurs premiers vêtemelis furetat tîdiîpés et distribués aux domestiques , car ils étalent d'une telle longueur qu'ils balayaient la terré, «cîe

' i[j[ui, dit Ramusiô, était alors li tààde pour le cti4iiïtntè qu'on portait éhet soi.» Après avoit* gt>ikté éé quelques niets, ils se retit^èrcnt encore ^l i*é- Viiireht eh velours ciiàh^oiJsi. tjeUW sfeCoUds Vétteôiens ftirent pareilletoent doiinéé aux dôme$li-

/ ques, et il en fut de même de leurs robes de ^ètottï^ à fet fin de là fête, âpi^ès qu ils eurent piAs

t îè fcostume vénitifett de tettiè époqUe. Les tônvives

AppEiTDixir* i8. a43

ne revenaient pas de leur étonnement, et ne savaient ce que signifiait cette mascarade ; maïs Marco Polo, ayant renvoyé tous les domestiques , apporta les vétemens tartares^ d'étoffe grossière avec lesquels ils étaient arrivés, et les coupant en divers endroits avec un couteau, en ouvrant lès coutures et en détadiant la doublure, il en fit tomber tme immense quantité de joyaux précieux , eomihéi rubis ^ saphirs , émeraudes et dianians. Toute la table brillait de richesses inappréciables qu'ils devaient à la munificence du grandï-khan, et qu'ils avaient ainsi secrètement apportées à travers ies pérîb de leur long voyage.

«Les convives furent au dbmble de la surprise, dltftàmusiô, et ils virent alors bien clairement, ce dont ils avaient d'abord douté, que ces vaillans et honorables gentilshommes étaient véritablement les Polos , et en conséquence ils leur témoignèrent leè pltte grands égards et le plus profond respecf,»

Les détails de ce festin curieux sont pris daîcis Râmùsîo, qui les donne sur Fautorité de la tradition, les ayant entendu raconter plusieurs fois par f illustre Gaspard Malipiero, sénateur fort âgé, Oui tes Wrisdt de^son père , celui-ci de son aïeul, jet ainsi 'dé siiît^én^ remontant jusqu'à la source*

Lorsque le bruit de ce banquet et de la rîch^se flés royageurs se fut répandu dans Venise j^ toute la Ville voulut voir les Pôlbà, et tous les citoyens^ nobles et roturiers , s'empressèrent de les fêter e^ ^^eîeShoùorer. Matteô, qiïî était le plus âgé, fut 'àîdmîs à là dignité de magistrat. Lès jeunes gens de

!l44 mSTOlBE DE CHRISTOPHE COLOMB.

la ville allaient chaque jour voir Marco Polo et converser avec lui, car il était aussi aimable que communicatif. Us lui faisaient des quêtons sans fin sur le. Cathay et sur le grand-khan; il y répondait avec toute l'obligeance possible , et il leur donnait des détails qui étaient pour eux une source d'amusement inépuisable. Comme il parlait toujours de la richesse du grand-khan en termes trèsrelevés, ils lui donnèrent le nom de Messer Marco MiUonL

Quelques mois après leur retour, L^mpa Doria, commandant de la marine des Génois, parut dans ^ les environs de l'île de Cuzzola avec spixante-et-dix galères. André Dandolo, amiral des Vénitiens, fut envoyé contre lui.' Marco Polo commandait une galère de cette flotte ; mais sa bonne fortune ordinaire l'abandonna. S'étant avancé au premier rang - de la ligne, il fut fait prisonnier, chargé de fers et conduit à Gênes. Il y resta long-temps en prison , et toutes ses offres de rançon furent rejetées. Sa détention causa beaucoup de chagrin à son père et à son oncle qui craignaient de ne jamais le revoir. Se voyant dans cette fâcheuse situation avec toutes leurs richesses et sans héritiers, ils tinrent conseil ensemble. Ils étaient tous deux fort vieux , <c mais, Nicolas, dit Ramusio, était encore un gaillard^ » et il fut décidé qu'il se marierait. Ce projet fut exécuté, et, à la grande surprise de ses ^amis, il eut trois enfans en quatre ans.

Cependant le bruit des voyages de Marco Polo s'était répandu à Gènes, Toute la noblesse de la

APPEBTDixiï* i8. a45

ville remplissait chaque jour sa prison , et on ne le laissait manquer de rien de ce qui pouvait adoucir son emprisonnement. Un Génois qui allait le voir tous les jours le détermina enfin à écrire la relation de ses voyages. Il fit v^iir de Venise ses papiers et ses journaux, et composa l'ouvrage qui fit ensuite tant de bruit dans le monde.

Le mérite de Marco Polo lui fit enfin rendre la Kberté; il retourna à Venise, où il trouva son père en nombreuse famille. Il ne s'en fâcha nullement , suivit l'exemple du vieillard, se maria et eut deux filles, Moretta et Fatitina. Les trois fils issus du second mariage de son père moururent sans posté- ' rite masculine, et la famille de Polo s'éteignit en

Tels sont les principaux détails connus sur Marco Polo , dont les voyages firent long-temps grand bruit en Europe, et qui, comme on le verra, influèrent considérablement sur les découvertes modernes. Sa relation splendide de l'étendue, de la richesse et de la population du territoire tartare causa une admiration générale. La possibilité d'amener toutes ces régions sous la domination de l'église et de faire du grand-khan un vassal du saint siège, fiit l'idée favorite des missionnaires enthousiastes de la chrétienté , et il s'en trouva plusieurs qui entreprirent effectivement la conversion de cet illustre infidèle.

Même après que deux siècles'se furent écoulés , quand les entreprises pour découvrir une nouvelle route aux Indes avaient donné Heu à tant de con-

!l46 HISTOIRE OB Gfi AISTOPfiE COLOMB.

j^turefi svr ces contrées lointaines de Forient, la conversion du grand»kban occupa encore tous les esprits^ et c'était une entreprise trop romanesque pour qu'elle ne fixât pas la vive imagination de Colomb. Dans tous ses voyages, on lé voit chercher continuellement les domaines du grand^k|ian; et même après sa dernière expédition , lorsqu'il était presque épuisé par l'âge, les fatigues et les infirmités, du lit où ses souffrances le retenaient il écrivit aux souverains d'Espagne une lettre pour leur o£ûrir de conduire dans les domaines de l'em* pereur des Tartares tout missionnaire qui voudrait entr^rendre de le convertir.

APPENDIXno,

Outrer 4« Mw^co Vph,

Quelques auteurs disent que l'ouvrage de Marco Polp fut origioairemeut écrit en latin ', (|upiquç Yopiniop la plus prQjjable soit qu il fut écrit en italien. On en roultiplia les copies suanuscritesi qui circulèrent rapidement; on le traduisit en différentes langues^ et enfin Iwyention de l'impriwçrie fe répandit avec profusion dans toute l'Çurope.

Dans le cours de ces traductions et de ces éditions successives^ Ja texte ori<;inal, suivant Putichas, a été fort corrompu, et il est probable quW a accusé Marco Polo de beaucoup d'extravagances

* Prçvpst , Histoire des F^oya^es ^ tome xvw, liv. nr.

an -H Pai^tf tnftrk

Aap. 5. Paris, 1749

a48 ' HISTOIRE DE CHRISTOPHE GOLOMR.

qui sont des erreurs de traducteurs ou d'imprimeurs.

Lorsque l'ouvrage parut pour la première fois, quelques personnes le considérèrent comme un tissu de fictions et d'absurdités; mais Yossius nous assure qu'il fut un temps où les sayans en faisaient grand cas.

François Pépin , auteur de la traduction de Brandebourg, appelle Polo un homme recommandable par sa dévotion, par. sa prudence et sa véracité. Athanase Kircher, dans son Histoire de la Chine j dit qu'aucun des anciens n'a décrit avec plus d'exactitude les royaumes des contrées lointaines de l'orient. Plusieurs autres savans ont rendu témoignage à son caractère, et des voyageurs plus modernes ont reconnu la vérité des points les plus importans de son ouvrage. Il est pourtant évident qu'il se permet beaucoup d'exagération. La partie historique surtout est pleine d'erreurs et de fables. Il confond les noms des lieux ; il est fort inexact sur les distances, et il ne donne la latitude d'aucun des endroits qu'il visita.

On a élevé de grands doute» sur la question de savoir s'il a réellement visité les pays qu'il a décrits, et s'il n'a pas puisé dans les relations des musulmans ce qu'il dît de la Tartarie, du Cathay, et de différentes parties de l'Inde et des côtes de l'Afrique.

Ramusio pense qu'il tira une grande partie de son troisième livre des récits que lui firent des marins qui fréquentaient les mers des Indes. Athanase

APPSKBIX D* 19. ^49

ne comprend pas pourquoi il ne parle, pas de la grande muraille de la Chine, qu'il doit avoir passée, à moins qu'il ne se soit rendu par mer en ce pays.

L'opinion la plus probable relativement à Marco Pcdo , c'est qu'il parcourant réellement une partie des contrées dont il fait la description, et qu'il puisa dans différentes sources des renseignemens sur les autres; qu'il ne tint pas un jouri^al régulier, mais qu'après son retour en Europe il composa^on ouvrage sur quelques notes et de mémoire; Ainsi ce qu'il avait vu se confondit dans son esprit avec ce qu'il avait entendu dire, et il rapporta les &bles répandues dans l'oriçnt avec autant de confiance et de gravité que si elles eussent été des faits incontestables. On a beaucoup parlé d'une carte rapportée du Cathay par Marco Polo, qui était conservée dans le couvent de Saint-Michel de Mu- 'rano, dans les environs de Venise, et sur laquelle étaient indiqués le cap de Bonne-Espérance et l'île de Madagascar, que les Portugais s'attribuent le mérite d'avoir découverts deux siècles après. On a dit aussi que Colomb avait visité ce couvent et examiné cette carte, qui lui avait suggéré quelques-unes de ses idées relativement aux côtes de llnde. Cependant, d'après Ramusio, qui avait été à ce couvent et qui en connaissait le prieur , la carte qu'on y conservait avait été copiée par im moine sur celle qu'avait faite originairement Marco Polo, D'autres mains y avaient fait depuis ce temps beaucoup d'additions ^ de cbangemensi de sorte que

ftSo HISTOIRE Dt ÔHâlSTWflS COLOMB.

les hommes judicieux cessèrent pendant loug«» temps d'y djoutisr foi, jusqu'à oe qu'en k compm** rant avec l'ouvrage de Marco Polo, on reconnue qu'en général elle était d'accord avec ses deserip* tîohs'. Le cap de Boone-Éspéfanôe était sans aucun doute une dête additions qu'on y avait faites aprèi les découvertes des Portugais. Colomb ne fiait au** cune mention de cette carte, et il en aurait trèsprobablement parlé s'il l'avait vue. Il paraît avoir été entièrement guidé par celle que lui fournit Paul Tèscanelli, et qiîd avait été tracée d'après la cart^ originaire de Marco Polo, ou diaprés se^ descfiptions et les cartes de Ptolémée.

Dans le quinzième siècle, quand Fattentiod du monde se dirigea vers les parties lointaines de TAsle, et que les Portugais tentèrent de faire fêtt mer le tour de l'Afrique, on songea de nouveau à la relation de Marco Polo. Ses voyages, joints à ceux de Nioolo Le Conte, de Venise, et tf Hieronimo da ' San Stephano, de Gènes, fournirent ^ dit-on, les renseignemens d'après lesquels les Portugais se guidèrent dans leurs expéditions*.

Mais c^est surtout l'influence que Touvragè de Marco Polo eut Sur Fesprit de Colomb qui lui donne de l'importance et un intérêt tout particulier. Cette relation était évidemment à ses yeux comnie une sorte d'oracle; on présume quîl en avait une copie manuscrite. H en fait de fréquentes

* Ramusîo, vol. ii, page 17^

* Histoire deè Voyages y XomexL^ Ihr.* n, diap. 3.

citatioias, et 7 dans ses voyages, se croyant sur la, c6te de l'Asie ^ U d^erc^ sans cesse à découvrir les îles et les contrées d^rites par Polo, et à trouver le fsim^ux Cipango.

Il est à propos de 'Spécifier qudques^uns de ces eijMiroits, ainsi que la u^auière dont le voyageur yénitien les décrit, ^fin que le lecteur comprenne n}ieu]|^ les idées qui préoccupaient FesprttdeColomb pendajQt ses voyages au milieu des îles des Indes occidentales, et le long de la côte de la Terre* Ferme«

La principale résidence du grand-khan, suivant Marco Polo, était dans la ville de Oand>alu, depuis reconnue pour être Pékin , dans la province da Càtfaay. JC^:te ville, dH;41 , avait vingJNpiatra milles carrés^ et était admirablement bâtie. Il étatt'impos*' a£ble, d'après Marco Polo, de décrire la quantité et IsL varûété des marchandises de toute espèce qu'<»i y apportait. Il semblait qu'il y en avait assez pour eà fmirnir à tout l'univers«

«On y trouve en abondance merveilleuse les pierres précieuses, lai perles, les soieries et les divers parfums de l'oriei^t. A peine se passe^InU un jourjsans qu^il y arrive près d'un millier de chariots chargés de soie, dont on £sdt en cette ville des éto^ fes admirables.

» Le pakds du grand-khan est magnifiquement bâti, et il a quatre milles de circonférence. Cest en quelque sorte u» groupe de palais. L'intérieur en est resplendissaiit d'or et d'argent, etl'pnyi^arde les vases précieuxetles j<^^uxduisattverâin«#C^e8t

a Sa HISTOIRE JDE CHRISraPHE COLOMB.

dans les termes les plus pompeux qu'il décrit tout ce qui servait au khan pour la guerre, pour la chasse et pour différentes fêtes.

Mais quel(}ue magnifique que soit Marco Polo dans sa description de la province du Cathay et de la cité impériale de Cambalu, il se surpasse lui-même quand il vient à décrire la province de Mangi , qu'on suppose être la partie méridionale de la Chine. Elle contient, dit-il, douze cents cités. La capitale, Quinsai, qu'on suppose être la ville d'Hang- Chou, était à vingt-cinq milles de la mer, mais elle communiquait par un fleuve à un port situé sur le bord de la mer , et elle faisait un grand commerce avec l'Inde.

Le nom de Quinsai, suivant Marco Polo, signifie la cité du ciel. Il dit qu'il y a été, qu'il la examinée avec soin, et il assure que c'est la plus grande ville du monde, ce qui est incontestable s'il faut regarder conune véritable là description qu'en fait le voyageur. Il dit qu'elle a cent milles de circonférence *, qu'elle est bâtie sur de petites îles comme Venise, et qu'elle a douze mille ponts en pierre dont les arches sont si hautes, que les plus grands vaisseaux peuvent passer par-dessous sans baisser leurs mâts^. On y compte trois mille bains; il s'y trouve

^ Mande ville , en parlant de Gimbalu, dit que cette ville a dix milles de Lombardie de circonférence , ce qui fait kuit milles.

* Une autre erreur de traduction a attiré sur Marco Polo l'indignation de Georges Homius, qui, dans son Origine de V Amérique^ t. rv> c. 3, s'écrie : « Qui peut croire tout ce

APPENDix jî* 19. a 53

six cent mille familles; elle est remplie de maisons magnifiques 9 et il y a dans son enceinte un lac qui a trente milles de tour, et sur les bords duquel sont de superbes palais habités par les personnages les plus distingués. Les habitans de Quinsai sont voluptueux et se livrent au luxe et à tous les plaisirs, particulièrement les femmes qui sont d'une très-grande beauté. D y a beaucoup de marchands etd'artisans, mais les maîtres ne travaillent pas; ib emploient des serviteurs pour faire tout leur ouvrage. La province de Mangi fiit conquise par le grand-khan, qui la divisa en neuf royaumes, à chacun desquels il donna un roi qui est son tributaire. Il en tirait un immense revenu, car ce pays produisait en abondance de l'or, de l'argmit, de la soie , du sucre, des épices et des parfums.

qu^il dit de la ville de Quinsai ? comme par exemple qu'elle a des ponts de pierre de douze milles de hauteur ! etc. » Il est pr^jaUe qu'un ghind nombre des exagérations de la relation de M arce Polo font^ lâans le fait , des méprises de ses traducteurs. Mandev^^, en parlant de cette méni6 ville, qu'il appelle Casai y dit qu'elle est bâtie sur la mer comme Venise, et qu elle a douze cents ponts ^ sur cbacun desquels est une tour.

a S4 msToiRir &£ âsfttstopfifi colohb.

Zipa«g«f Zipongin, imi CiptegOr

* A qmnie cents mfflès des côtés deMângî, dans 1*0ééûfky est située là ^ûdeîîé de 2ipangi*î, où, conime €ok>mb 4'écHt^ de CSpangby (jû*on Jstt^Jiôsfe êifi*e le lapon. Marco Polo ^h jpmrle coniiiié d'un paya abondant en oï*', mais le roî permet ratrement qtfon en transporte hors de Fîle. Le roi a. un palais magnifique^ couvert èi lames (Tor^ con^p^e.lq^ toiÇs ^i^ palais, dapsjçi'^utres pays^npjat cpuiçer^s^^ feuiUes de pkyqab ou 4^ cuivre^.Lefe^ihàaibws et ks irèslî- -bultës ^ont aussi coirverts tfôf^iles cï^sées «nsont iornées , les planchera en sohtfomiés, et lèà placjù^ •qtri les composent 'ont quelquefois deux doigts d'épaisseur. Cette île produit en outre une immense quantité des plus grandes et des plus belles perles, et des pierres précieuses de diverses espèces. Le grand-khan fit plusieurs tentatives pour conquérir cette île, mais inutilement; ce'qui ne doit pas étonner, s'il est vrai, comme le dit Marco Polo, que les habitans attachaient à leurs bras certaines pierres qui avaient la vertu d'un charme, et qui, par le

pouvoir d'enchamemens diaboliques, les rencfaii^t invulnérables. L'île de Cipango Ait l'objet de^ Recherches constantes de Colomb.

Dans les environs de Zipangri ou Cipango, et entre cette île et la côte de Mangi, la mer, suivant Marco Polo, est parsemée de petites îles dont le nombre s'élève à sept mille quatre cent quarantehuit, et qui, pour la plupart, sont habitées. Il n'y en a pas une qui ne produise des arbres odoriférans et des parfums en abondance. Colomb se crut une fois au milieu de ces îles.

Tels sont les principaux endroits, décrits par Marco Polo, qui se trouvent mentionnés dans les lettres et dans les journaux de Colomb. L'île de Cipango était la première terre où il s'attendait à aborder, et il se proposait ensuite de visiter la pro-' vince de Mangi et d'aller chercher le graud-khan dans sa cité de Cambalu, dans la province du Cathay.

A moins que le lecteur n'ait présentes à l'esprit ces descriptions somptueuses de Marco Polo, de contrées regorgeant de richesses, et de villes dont les dômes et les palais étincelaient d'or, il ne pourra se faire qu'une bien faible idée des espérances splendides que conçut Colomb, quand il découvrit, à ce qu'il supposait, l'extrémité de l'Asie. '

Ce fut dans la persuasion qu'il arriverait bientôt dans ces pays, et que tout y répondrait aux descriptions du voyageur vénitien , qu'il promit aux souverains de leur ouvrir des sources immédiates

356 mSTOIBE D£ CHRISTOPHE COLOMB.

de richesses; promesses téméraires , qui caosèrent tant de désappointement, et qui l'exposèrent sou- Tent au reproche d'exciter de fausses espérances et de se livrer volontairement à des exagérations.

Sir John Mandeville.

Après Marco Polo, les voyages de sir John Maxh deville et sa relation des territoires appartenant , au grand-khan, le long des. côtes de l'Asie, semblent avoir fait une profonde impression sur l'esprit de Colomb.

Mandeville naquit dans la ville de Saint-Albans. Il se dévoua à l'étude dès sa première enfance, et, après avoir fini son éducation générale, il s'appliqua à la médecine. Ayant un grand désir de voir les parties éloignées de la terre alors connue, c'està-dire l'Asie et l'Afrique, et surtout de visiter la Terre-Sainte, il quitta l'Angleterre en iSSa, traversa la France, et s'embarqua à Marseille. l5'après son propre récit, il visita la Turquie, l'Arménie, l'Egypte, la Haute et la Basse-Lybie, la Syrie, IV. 17

a 58 HiSTonuB de chrîstophe colomb.

la Perse, la Chaldée, l'Ethiopie, la Tartafîe, le pays des Amazones et les Indes, et séjourna dans leurs principales villes. Mais la terre sainte, dit-il, excita surtout son intérêt; il y resta long-temps, l'examina dans les plus grands détails, et chercha à suivre toutes les traces de notre Sauveur. Après une absence de trente-quatre ans, il retourna en Angleterre; mais la plupart de ses concitoyens l'avaient oublié, et il âe tt^oUVa inconnu et étranger dans le lieu qui l'avait vu naître. Il écrivit l'histoire de ses voyages en trois langues, en anglais, en français et en latin. Il dédia son ouvrage à Edouard III. Ses voyages ne paraissent l'avoir rendu content ni du monde en général, ni de son pays natal. Il déclamait contre le siècle , disant qu'il n'existait plus de vertu, que l'église était ruinée, que l'erreur doraijlait parmi le clergé, que la simotiie était sur le trône, en un mot que le diable régnait et triomphait. Il retourna bientôt sur le continent, et mourut à Liège en 137a. Il fut enterré dans l'abbaye des guillemites, dans un faubourg de cette ville. OrteliUs, dans son Itinerarium Belgice^ dit qu'il y vit son monument, stir lequel était l'efBgie en pierre d'un homme ayant la barbe fourchue et les mains levées vers sa tête, probablement dans tine attitude de prière , comme c'était l'usage sur les anciens tombeaux, et ayant un lion à ses pieds. Une in.criplion apprenait son nom, sa qualité et son état (professeur de médecine), et ajoutait qu'il avait été très-pieux, très-savant, très-charitable envers les pauvres, iet qu'après avoir voyagé dans

tout l'univers, il était mort à Liège. On montrait encore dans ce couVent ses éperons et les caparaçcms des chevaux qu'il avait montés pendant ses voyages.

Les descriptions faites par Mandeville du grandkhan , de la province du Cathay et de la ville de Cambalu ne sont guère moins extravagantes que celles de Marco Polo. Le palais du roi avait plus de deux lieues de circonférence. La grande salle avait vingt-quatre colonnes de cuivre et d'or. Il y avait plus de trois cent mille hommes occupés dans ce palais, et y demeurant ou dans les environs, et plus de cent mille d'entre eux étaient chargés de prendre soin des éléphans qui étaient au nombre de dix mille, et d'autres animaux de différentes espèces, oiseaux de proie, faucons, perruches et perroquets. Les jours de fête, le nombre des hommes employés montait même au double. Le titre que ce potentat prenait dans ses lettres était : « Khan , fils de Dieu, possesseur suprême de toute la terre, maître de ceux qui sont maîtres des autres. » Sur son sceau était gravé : «Dieu règne dans le ciel, le khan sur la terre. »

Le nom de Mandeville a passé en proverbe, comme se livrant à toutes les exagérations d'un voyageur; cependant le compte qu'il rend des contrées qu'il visita s'est trouvé beaucoup plus fidèle qu'on ne se l'était imaginé. Ses descriptions du Cathay et de la riche province de Mangi, s'accordant avec celles de Marco Polo, eurent beaucoup de poids sur l'esprit de Colomb,

APPENDIXN*2I.

Sur les zones.

Les zones étaient des bandes ou cercles imaginaires dans les cieux, marquant les différences de climat sur les parties du globe de la terre qui y répondaient. Les cercles polaires et les tropiques marquent ces divisions.

La région centrale, située sous le char du soleil, se nommait la zone torride. Les deux régions entre les tropiques et les cercles polaires s'appelaient les zones tempérées, et les deux autres parties entre les cercles polaires et les pôles, les zones gla- . ciales.

Les régions glacées près des pôles étaient regardées comme i^h^ito^les çt ^o^ navigable?

l6a HISTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB.

à cause du froid extrême. La zone torride, ou plutôt la partie qui en forme le centre et qui est située près de l'équateùr, passait pour être inhabitable, stérile et inaccessible à cause de la chaleur excessive. Les zones tempérées, étant situées entre les deux autres, étaient supposées fertiles, salubres et offrant tout ce qui est nécessaire à la vie.

Le globe était divisé en deux hémisphères par l'équateùr, ligne imaginaire qui l'entoure à égale distance des deux pôles. La totalité du monde connu des anciens se trouvait dans la zone tempérée de l'hémisphère septentrional.

On s'imaginait que, s'il y avait des habitans dans la zone tempérée de l'hémisphère méridional, on ne pouvait avoir aucune communication avec eux à cause de la zone brûlante qui les séparait des habitans du nord.

Parménîdes, suivant Strabon, fut Tinventeur de cette théorie des cinq zones; mais il étendit la zone torride, de chaque côté de l'équateùr, au-delà des tropiques. Aristote maintint cette doctrine des zones. De son, temps , on ne connaissait rien des extrémités septentrionales de TEurope et de l'Asie , ni de Tintérieur de l'Ethiopie , ni de la partie méridionale de l'Afrique , s'étendant audelà du tropique du capricorne jusqu*au cap de Bonne-Espérance. Aristote croyait qu'il existait des terres habitables dans l'hémisphère méridional, mais qu'elles étaient séparées à jamais de la partie du monde déjà connue, par la barrière

ip6Ur|X|0]QLtabJe 4^ chaleur brul^ata^ pl^Q^^ sous Vér quatepr '. '

Plifïp lembra^s^ rppfpion d'Ari3to|:iç ^r 1^ afp^ç tiOf^rida. « La fpippérftture 4e la rpgfoip centrale (i? U tepm^ 4itril, c^l/e où le soleil darcje ^lyoçiemeup ses rayons, est brûlée comij[je par le fei^, J^e^ jwjflef tempérées, qui sont des deux côtés, ne peuvent avoir de communication ensemble, à cause de la chaleur dévorante de cette région ^. »

Strabon (liv. ii), en faisant mention de cette théorie, s'en déclare aussi le partisan, et l'on pourrait citer d'autres philosophes anciens, aussi bien que des poètes, pour proifver que cette opinion était généralement adoptée.

Il faut observer qu'à l'époque où Colomb défendit sa proposition devant les savans assemblés à Salamanque, la fausseté de l'ancienne théorie sur la zone torride n'avait pas encore été complètement prouvée par les découvertes modernes. Il est vrai que les Portugais avaient pénétré au-delà du tropique; mais, quoique la totalité de l'espace situé entre le tropique du cancçr et celui du capricorne ' fut appelé, en langage ordinaire, la zone torride, la partie inhabitable et inaccessible, ne comprenant à la rigueur, et d'après la doctrine des anciens , qu'un petit nombre de degrés de chaque côté de l'équateur, formant à peu près le tiers ou tout au plus la moitié de cette zone. Les preuves

* * Aristote, Met. n, chap. 5.

* Plinè^ liv* I , chap. 6i.

264 HISTOI&E DE GHEISTOPHE COIX>MB.

que Colomb cherchait à tirer des voyages faits à Saint-George-de-la-Mine n'étaient donc pas concluantes pour des gens qui teqaient fortem^it à Fancienne théorie, et qui plaçaient cette région brûlante encore plus au sud^ et presque inunédiatement sous Féquateur.

De TÂ^alantide de Platon.

Platon fait mention de cette île de l'Atalantide dans son dialogue de Timée. U suppose que Solon, le législateur d'Athènes, a fait un voyage en Egypte. Il se trouve dans une ancienne ville du Delta , île fertile formée par le Nil, et il y converse avec de savans prêtres sur les antiquités des siècles éloignés. L'un d'eux lui fait alors la description de cette île et de sa destruction , qu'il dit avoir eu lieu bien avant la conflagration du monde par Phaéton.

Cette île, lui dit-il, était située dans l'océan occidental, en face du détroit de Gibraltar. De là on passait £gicilement dans d'autres îles, qui étaient voisines d'un grand continent excédant en étendue l'Europe e^ l'Asie. Neptune s'établit dans cette île; son fils Atlas lui donna spn nom, et il la p^rtage^

a66 HISTOIRE DE CHRISTOPHE ÔOLOMB.

entre ses dix enfans. Ses descendans y régnèrent successivement pendant bien des siècles. Ils firent des irruptions en Europe et en Afrique , et conquirent toute la Lybie jusqu'à l'Egypte, et toute l'Europe jusqu'à l'A^ie-Mineure, '

Les Athéniens leur résistèrent pourtant, et les repoussèrent dans leur territoire atlantique. Peu de temps après, il y eut un terrible tremblement de terre et un débordement des eaux de la mer, qui durèrent un jour et une nuit. Pendant ce temps, la vaste île de l'At^lantide disparut, et toutes ses cités splendides, toutes ses nations belliqueuses furent englouties dapjs 1^ çein de J^^ iper, qui, étendant ses eaux par-dessus, forma l'océan Atlantique. Pendant long-temps cette mer ne fut pas navigable, à cause des bancs et des rochers, de la vase et de la glaise , et d^s riiines de es payi» submârgé.

Dans le)» ternp^ modiernâs, bien das geoâ ont rfi^ gard^ ce récit comme une fablô. D'^itr^ suppo^ sent que Haton, quand il était en Egypte, avait reçu quelques renseignemens vagues sur 1^ ties Canaries, et qu'à son retour en Grèce, voyaai; cpm ces îles étaient entièrement inconnues à ses c(mda toyens, il en avait ^t ie siège de ses spéculations morales et politiques. Quelques personnes ont pourtant été disposées à accorder pUis de foi à cette histoire de Platon; elles disent x}^'une telle'' île peut ^voiF ii^lement existé, et a^oir rempli une grande partie de la mer atIaBti<|ue, et qiie le continent qid en était V4>kân, ét£^t rAméorique, €fqî^ en ^e cas, n'aurait pas été incoimud aux im^

cîens. Kircher suppose que c'était une île s'étendant|des Canaries aux Açores, quelle fut réellement engloutie dans une des convulsions du globe, et que ces petites îles n'en sont que des fragmens épars.

Comme une preuve de plus que le Nouveau- Monde n'était pas inconnu aux anciens, on a cité le singulier passage de la Médée de Sénèque, dont l'application est réellement merveilleuse, et qui prouve du moins combien l'imagination ardente d'un poète peut approcher de la prophétie. Les prédictions des anciens oracles étaient rarement si peu équivoques.

Venient annis Saecula seris , quibus oceanus Vincula rerum laxet, et ingens Pateat tellus , Tjphisque novos Detegat orbes , nec sit terris intima Thule.

Gosselin, dans ses savantes recherches sur les voyages des anciens, suppose que l'Atalantide de Platon n'était ni plus ni moins qu'une des îles Canaries les plus voisines de l'ancien continent, c'està-dire Fortaventura ou Lancerote.

Ile imaginaire de Saint-Brandan.

UiCE des plus singulières illu^ons géographiques qui soient connues , est celle qui, pendant longtemps, abusa l'imagination des habitans des Canaries. Ils s'imaginaient voir une île montagneuse, d'environ quatre-vingts lieues dé longueur, bien loin du côté de l'ouest. On ne la voyait que par intervalles, quoique par un temps parfaitement clair et serein. Les uns croyaient la voir à cent lieues de distance; d'autres, à quarante; d'autres, seulement à quinze ou dix-huit ^

Cependant, quand on essayait de s'y rendre, cette île, de manière ou d'autre, déjouait toutes

* Teyjoo, Teatro critico^ tom. xv, dccad. x, § ag.

a'JO HISTOIRE DJB CHRISTOI»H£ COLOMB.

les recherches et ne se trouvait nulle part. Mais tant de personnes dignes de foi s'accordaient à certifier qu'elles l'avaient vue , et le témoignage des habitans de! différentes îles était tellement unanime sur sa forme et sur sa situation , qu'on crut généralement à son existettcé, e% que des géographes la placèrent sur leurs cartes. On la trouve sur le globe de Martin Behem , tracé en 1472 , et dont , M. de Murr a donné la gravure ; et on la voit aussi , dans la plupart des cartes du temps de Colomb , placée ordinairement à environ deux cents lieues à' l'ouest des Canaries. Pendant le temps que Colomb faisait sa proposition à la cour de Portugal , un habitant des Canaries s'adressa au roi Jean II , pour en obtenir un navire afin d'aller à la recherche de cette île. Dans les archives de Torre di Tombo ', on trouve aussi un traité fait entre la couronne de Portugal et Fernando de Ulmô^ cavalier de la maison royale, et capitaine de l'île de Tercère> par lequel celui-ci entreprend d'aller ^ ses frais à la recherche de l'île, des îles, ou de là terré ferme > qu'on supposait être l'île des Sept** ^ Cités I à condition qu'il aurait droit de juridiction sur ces teires, ainsi que ses héritiers, en payant au roi le dixième des revenus qu'elles produiraient. Cet Ulmo trouvant cette entreprise aiïdessus de ses moyens, ^'associa pour cette expédition Juati Alfonso del Estfeito. Ih s'étaient engagés à être prêts à partir avec deux caravelles^

en mars 1487 '. On ignore quel fut le résultat de cette entreprise.

Le tidm de Saint-Brandati ou Borôndan, donné à cette île imaginaire de temps imthéttiorlat, eât, dit-ôti, celui d^un abbé écossais, qui vivait dans le Tl* siècle, et à qui Toii donne aussi quelquefois les noms dé Saint-Blandano où Blandknus. Dans lô mâh fyrblogé de l'ordre de Saint- Augustin, on dit qii'îl était isùpérieur de trois mille moines. Vers le milieu du VP siècle, il accompagna son disciple saint MacloU ou saint Malo, pour chercher certaines îles, possédant les délices du paradis , qu*on disait situées au milieu de Tocéan et habitées par des infidèles. Ces pieux aventuriers, après avoir long-temps navigué sur l'océan , abordèrent enfih à une île nommée Ima. Là saint Malo trouva lô corps d'un géant étendu dans un sépulcre. 11 le ressuscita , et eut avec lui quelques conversations intéressantes, dans lesquelles le géant l'informa qup les habitans dexette île avaient quelque no-* lion de la Trinité , et lui fit en outre le détail des tourmens que les juifs et les païens souffraient dans les régions infernales. Trouvant le géant si docile et si raisonnable, saint Malç lui enseigna les doctrines dé la religion chrétienne, le convertit et le baptisa sous le nom de Mildum. Cependant, au bout de quinze jours, le géant, soit qu'il fut las de la vie , soit qu'il fut pressé de jouir des avantages de sa conversion , lui demanda la per-

* Torre di Tombo, lib. da^ Tlhas, fol. iiy.

a'JH HISTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB.

mission de mourir de nouveau, ce qui lui fut accordé.

Suivant une autre relation, le géant leur dit qu'il connaissait dans l'océan une île défendue par des murs d'or si resplendissans , qu'ils brillaient comme du cristal , mais auxquels il ne se trouvait pas d'entrée. A leur requête, il entreprit de les y conduire, et prenant le câble de leur navire, il se jeta dans la mer. Cependant, avant qu'ils fussent bien loin , il survint une tempête qui les obligea de retourner sur leurs pas, et bientôt après le géant mourut '• Une troisième légende représente le saint comme priant le ciel, la veille du jour de Pâques, de permettre qu'ils trouvassent une terre où ils pussent célébrer le service religieux avec la solennité convenable. Sur-lechamp paraît une île sur laquelle ils débarquent ; ils y célèbrent une messe solennelle , après quoi se rembarquant et mettant à la voile, ils voient, à leur grande surprise , l'île prétendue s'enfoncer tout à coup au fond de la mer, car ce n'était autre chose qu'une monstrueuse baleine *. Lorsque le bruit d'une île inconnue, qu'on apercevait des îles Canaries, et qui échappait à toutes les recherches , commença à circuler, on fit revivre les légendes de Saint-Brandan, et on les appliqua à cette terre inaccessible. On nous dit aussi qu'il existait dans les archives de l'église cathédrale de la grande Ca-

* Fr. Gregor. Garcia, Origen, de loslndios^ lib. i, cap. g.

* Sigeberto, epist. ad Tçidmar, abbat.

narie, un ancien manuscrit latin, dans lequel les aVentures de ces saints étaient rapportées. Mais , par malheur, ce manuscrit a disparu \ Quelques personnes ont soutenu que cette île était connue des anciens, etque c'étaitx^elle dontPtolémée faisait mention parmi les îles Fortunées ou des Canaries , sous le nomà'JprosituSy .mot grec qui signifie inaccessible ', et qui, suivant le frère Diego Philipo, dans son livre sur l'incarnation de Jésus-Christ, prouve qu'elle possédait, dans les anciens temps, la même faculté de tromper les yeux et d'étrp inaccessible aux pieds des mortels^. Mais quelle que puisse être l'opinion des anciens à ce sujet, il est certain que l'idée que cette île existait s'empara fortement <Je l'esprit des modernes, dans le temps où régnait la fureur des découvertes, et les témoignages à l'appui ne manquaient pas. Don Joseph de Viera y Clavijo dit qu'il n'y eut jamais un paradoxe ou un problème plus difficile à résoudre dans la science de la géographie, puisque Soutenir l'existence de cette île, c'est fouler aux pieds la saine critique, le jugement et la raison , et que, pour la nier, il faut oublier la tradition et l'expérience, et supposer que tant de personnes dignes de foi n'avaient pas l'usage de leurs sens ^.

Long-temps après Colomb, on croyait encore à l'existence de cette île. Elle fut vue plusieurs fois, et

* NuSez de la Pena, Conquista de la Gran Çanaria»

* Ptolémée, liv. iv, chap. 4-

» Fr. D. Felipe, lib. viii, fol. 25.

^ Hist.destles Canaries y liv. i, chop. 28.

lin^ HISTOIRE i>E CHRISTOPHE COLOMB.

par diÉférentes personnes en même temps, toujours à la même place et sous la même forme. En iSaô, une expédition y commandée par Fernando de TrojSL et Fernando Alvarez , partit des Canaries pour la chercher; ils croisèrent dans la direction indiquée ) mais inutilement, et l'inutilité de leur tentative aurait dû détromper le public. « Cependant, dit Viera, ce fantôme d'île exerçait un tel charme sur tous ceux qui l'apercevaient, que le public préféra douter de la bonté des mesures prises par ceux qui l'avaient cherchée , que de l'évidence de ses propres sens. » En 1570, elle se montra si souvent et si clairement , qu^ime fièvre de curiosité universelle s'alluma parmi les habitans des Canaries, et l'on résolut de faire partir une autre expédition. Pour ne pas avoir l'air d'agir sur de légers motifs, on fit préalablement une enquête parmi toutes les personnes instruites et dignes de foi qui avaient vu cette île, ou qui avaient d'autres preuves de son existence.

En conséquence Alonzo de Espinosa, gourerneur de Fîle de Fer, fit un rapport dans lequel plus de cent témoins , la plupart très-respectables , déclarèrent qu'ils avaient vu Fîle inconnue à environ quarante lieues au nord-ouest de l'île de Fer; qu'ils l'avaient contemplée avec calme et certitude , et qu'ils avaient vu le soleil se coucher derrière une de ses extrémités.

Des dépositions encore plus fortes arrivèreot des îles de Palma et de Ténérifife. Il s'y trouvait certains Portugais qui affîrmèrent qu'ayant essuyé une

tetnpéte ^ Us avaient abordé à l'île de Saint^Borau'dan, Pedro Vello, pilote du navirp, certifia qu'ayant jeté l'ancre dans une baie, il j débarqua avec plu» sieurs hommes de l'équipage. Us y burent de Tenu fraîche d'un ruisseau , et virent sur le sable des traces de pieds humains d'une grandeur double de ceux d'un homme de taille ordinaire , et séparés par im intervalle proportionné* Ils trouyèrent une croix clouée à im arbre voisin, près duquel étaient trois pierres placées en forme de triangle, avec les restes d'un feu qui avait été allumé probablement potu* faire cuiredespoissonsàécailles.Ayantvu beaucoup de bestiaux et de troupeaux paître dans les environs , deux d'entre eux , armés de lances , les poursuivirent dans les bois. La nuit approchait ) le ciel commençait à se charger de nuages , et un v^it violent s'éleva. Ceux qui étaient à bord du navire s'écrièrent qu'il chassait sur son ancre, sur quoi Vello entra dans la barque et se rendit à bord. En un instant ils perdirent la vue de la terre , étant en quelque sorte entraînés par un ouragan. Lorsque la tempête fut passée et que le calme se fut rétabli dur la mer et dans les cieux, ils cherchèrent inutilement cette île ; ils n'en purent ap^cevoîr aucune trace , et ils durent continuer leur voyage , en regrettant la perte de leurs deux compagnons qui avaient été abandonnés dans les bois '« Un docte Ucendé , Pedro Ortez de Imitez , in-

^ Nunez de la Pena, lib. i, cap. ï. Viem, JÊKst. des ÏUs Cftnarîejr, tome I, duq>. 28.

^'j6 HISTOIRE DE GHIUSTOPHE COLOMB.

quisiteur de la grande Canarie , se trouvant à TénérifFe , manda devant lui diverses personnes , qui certifièrent avoir vu cette île. De ce nombre était un certain Marcos Verde, homme bien connu dans cette contrée. Il déclara qu'en revenant de Barbar rie , et en arrivant dans le voisinage des Canaries, il avait vu une terre qui , d'après ses cartes et ses calculs , ne pouvait être aucune des îles connues. Il en concluait que c'était la célèbre île de Saint- Borondan. Charmé d'avoir découvert cette île mystérieuse, il en côtoya les rives enchantées , et jeta l'ancre dans une belle baie formée par l'embouchure d'un ravin descendant d'une montagne. Il y débarqua avec plusieurs hommes de son équipage. <c C'était alors, dit-il, l'heure de l'Avo^ Maria, ou des .vêpres. Le soleil étant couché, Tombre commençait à se répandre sur la terre. Xes navigateurs prirent des directions différentes , et s'éloignèrent assez pour ne pouvoir plus entendre les cris des uns des ;autres. Ceux qui étaient à bord voyant la nuit s'approcher, firent des signaux pour rappeler leurs compagnons. Ceux ci se rembarquèrent avec le projet de continuer le lendemain leur examen de l'île. Mais à peine étaient-ils à bord , qu'un ouragan descendit delamontagneavec violence , arracha le navire de dessus son ancre, le poussaen pleine mer, et ils nevirent plus rien de cette île cachée etinhospitaUère.» .j II est f^it mention d'un autjre témoignage dans un manuscrit d'un certain Abreu Galindb; mais on ne voit; pas s'il fut rendu à cette époque. C'était un aventurier français, qui ^ bien des an^iées au-

paravant , faisant un voyage nux Canaries, fut surpris par une violente tempête qui emporta ses mâts» Enfin les vents furieux le poussèrent sur les côtes d'une île inconnue, couverte de grands arbres. U y descendit avec une partie de son équipage, choisit un arbre propre à faire un mât , l'abattit, et commença à le tailler pour s'en servir. Mais la divinité tutélaire de l'île s'irrita, suivant son usage, de cette invasion de ses rives. Le ciel prit un aspect sombre et menaçant ; la nuit approchait ; et les marins , craignant quelque danger , abandonnèrent leurs travaux et retournèrent abord. Ils furent poussés loin de la côte , comme c'était l'ordinaire, et le lendemain ils arrivèrent à l'île de Parma(i). La masse des témoignages recueillis officiellement en 1 570 parut si satisfaisante , . qu'on' prépara , dans le cours de la même année , une autre expédition dans l'île de Palma. Elle fut commandée par Fernando de Villalobos, régidor de cette îlej mais elle n'eut pas plus de succès que les" précédentes. Saint-Borondan semblait disposé à exciter la curiosité du monde par une vue distincte et lointaine de son paradis idéal , à le révéler au milieu des orages aux marins tourmentés par la tempête, mais à le cacher complétementàceux qui mettaient tous leurs soins à le découvrir. Les habitans de.Palma n'en restèrent pas moins attachés à leur chimère favorite. Trente-quatre ans après, ils firent

* Nuûez, Conquis ta de la gran Can, Vieraj Hist. des tles Canaries.

^7^ filSTOlUK DÉ CHRISTOPHE COLOMB.

partir un autre bâtiment pour chercher cette île ,' commandé par Gaspar Ferez de Acosta, pilote expé* rimenté , qui était accompagné du père Lorenzo Knedon, saint moine , franciscain, savant en histoire naturelle; mais Saint-Borondan refusa de malûfester son île , soit au moine , soit au marin. Après avoir croisé dans toutes les directions , avoir sondé, avoir observé le firmament , les nuages, les vents, en un mot tout ce qui pouvait leur fournir quelque indice , ils retournèrent à Palma sans avoir rien vu qui pût autoriser quelque espérance.

plus d'un siècle s'écoula alors sanç qu'on fît aucune nouvelle tentative pour chercher cette île enchantée. Il est vrai que de temps en temps Fesprit pubhc était agité par de nouveaux bruits de son apparition. Des citrons, d'autres fruits et des branches d'arbres encore vertes , que les flots jetaient sur les CQtçs des îles de Fer et de Gomera, venaient , dît-on , évidemment des bosquets magiques de Saint-Borondan. Enfin, en 1721 , l'infatuation générale s'accrut à un tel point, qu'on fit partir une quatrième expédition scius les ordres de don Gaspar Dominguez, homme doué d'autaht de talent que de probité. Comme cette entreprise avait quelque chose de solennel et de mystérieux , il avait avec lui deux saints frères en qualité de chapelains apostoliques. Ils firent voile de l'île de'TénérifFe vers la fin d'octobre, laissant les habitans dans un état d'impatience et de curiosité qu'on ne saurait décrire. Ils revinrent pourtant de leur croisière sans plus de succès que tous ceuxqui les avaient précédée.

Kous n'avons paà de relation d'ancune expéditioa entreprise depuis ce temps , quoique cette île ait continué à occuper les esprits, et à montrer de temps en temps ses montagnes obscures aux yeux de quelques individus favorisés. Dans une lettre écrite de Gomera, en 1759 , par un moine franciscain à un de ses amis , il déclare l'avoir vue du village d'Alaxero , à six heures du matin , le 3 mai. Elle paraissait consister en deux grandes montagnes , séparées par une profonde vallée; et en la regardant avec un télescope , la vallée ou le ravin semblait être rempli d'arbres. Il appela le curé, Antonio Joseph Manrique , et plus de quarante autres personnes , qui toutes la virent distinctement '.

Et ce n'est pas seulement sur les cartes du temps de Colomb que cette île est marquée. Elle est platée, comme une des îles Canaries , sur une carte française publiée en 1704, et M. Gautier, dans une carte géographique annexée à ses observations sur Fhîstoire naturelle , publiées en 1765, la place à cinq degrés à l'ouest de File de Fer, sous le 29e degré de latitude septentrionale **

Tels sont les principaux faits connus relativement à l'île de Saint-Borondan. Son existence a été longtemps regardée comme incontestable. Ce fut en vain que des voyages et des recherches plusieurs fois répétés trouvèrent qu elle n'existait point ; le pu-

* Vicra , Hist, des ttes Canaries , tome i , chap. 28.

* Viera , Hist. des tles Canaries , tome i , chap. a8.

a8o mSTOIRE M CflRISTOTH* COLOMB.

blic , après avoir épuisé tous lessopfaismes , eut re-' cours au surnaturel pour défendre sa chimère favorite. On soutintqu elle était rendue inaccessible aux mortels par la providence divine, ou par une magie diabolique. La première idée fut cdle qui eut le plus de partisans. On se livra sur ce sujet aux idées ïçs plus extravagantes \ Quelques -ims confondirent cette île avec l'île fabuleuse des Sept-CStés, située quelque part dans le sein de l'Océan, où, dans un temps bien ancien , sept évéques et leurs ouailles avaient cherché un refuge contre les Maures. Quelques Portugais s'imaginèrent qu'elle était le séjour de leur roi perdu , don Sébastien. Leâ Espagnols prétendirent que Roderic , le dernier de leurs rois goths , s'y était réfugié pour fuir lés Maures après la bataille désastreuse de la Guadalète. D'autres suggérèrent que ce pouvait être le paradis terrestre , le lieu où Enoch et Elle restaient dans. un étA de félicité en attendant le dernier jour, et quelle était de temps en temps rendue visible aux yeux des mortels, mais qu'elle était toujours inaccessible à ceux qui la cherchaient. La poésie , dit-on , a dû à cette croyance populaire une de ses plus belles jfictions , et le jardin d'Armide, où Renaud fut retenu par des enchantemens , et que le Tasse place dans une des îles Ganaries , a été identifié avec l'île imaginaire de Saint-Borondan.

Le savant Padre Feyjoo a donné une solution physique de ce problème géographique ^. U attribue

* Viera, Hist. des îles Canaries y tome i , chap» 28,

* Tçatro critico j tpm. iv, doc. lo.

les apparitions de cette île , qui ont été si fréquentes et si bien constatées qu'elles ne peuvent laisser le moindredoute,àcertainesillusionsatmosphériques comme la Fata Morgana, qu'on voit quelquefois dans le détroit de Messine , où la ville de Reggio et le territoire environnant se réfléchissent dans les airs au-dessus de la mer voisine, phénomène qu'on a vu également en face de la ville de Marseille. Quant aux relations des marins qui ont débarqué sur ces côtes prohibées, et qui en ont été repoussés par des tempêtes et des ouragans, il ne les regarde que comme des fables.

Cependant , comme le peuple renonce difficilement à tout ce qui a xm caractère merveilleux et un air de mystère, et que les mêmes phénomènes atmosphériques qui ont donné naissance à cette illusion peuvent se renouveler , il n'est pas invrai- •' semblable que les gens ignorans et crédules dans les Canaries, croient encore à l'existence de l'île de Saint-Borondan , et qu'ils voient de temps en temps ses montagnes enchantées s'élever au-dessus de l'horizon lointain de la mer Atlantique.

APPENmXN^ÎMi-

L'Oe dm SeftrCiik.

tJiTE des traditions popqlàires qui avaient cours du temps de Colomb relativement à l'Océan, était celle de File des Sept-Qtés. Une ancienne légende fait mention (ju*à Tépoque de la conquête de FEspagne et du Portugal par les Maures, lorsque les habitans*fuyaient de tous côtés pour échapper à Tesclavage , sept évêques , suivis par im grand nombre de leurs ouailles , s^embarquèrent et s'abandonnèrent à leur destin en pleine mer. Après avoir vogué quelque temps, ils abordèrent à une île inconnue au milieu de lX)céan. Là, les évêques brûlèrent leurs vaisseaux pour empêcher ceux qui les avaient suivis de les quitter. Divers pilotes de Portugal étaient, dit-on, arrivés à qstte île à différen-

a84 HISTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB.

tes époques^ mais ils n'étaient jamais revenus pour en donner des nouvelles, y ayant été retenus, comme on l'avait appris ensuite, par les successeurs des évéques qui craignaient d'y être poursuivis. £n6n, suivant le bruit commun, lorsque le prince Henri dfi Portugal s'occupait de ses découvertes, plusieurs marins se présentèrent un jour devant lui , et lui dirent qu'ils revenaient d'un voyage dans le cours duquel ils avaient débarqué sur cette île. Les habitans,. dirent-ils, parlaient leur langue, et les conduisirent sur-le-champ à l'église pour voir s'ils étaient catholiques; ils furent charmés d'apprendre qu'ils professaient la vraie foi, et s'empressèrent de leur demander si les Maures étaient encore en possession de l'Espagne et du Portugal. Tandis qu'une partie de l'équipage était à l'église , les autres ramassaient du sable sur le rivage pour l'usage de la cuisine, et ils virent, à leur grande surprise , qu'un tiers de ce sable était de l'or. Les insulaires désiraient qu'ils restassent avec eux quelques jours, jusqu'au retour de leur gouverneur qui était absent; mais les marins, craignant d'être retenus, s'embarquèrent et mirent à la voile. Telle fut l'histoire qu'ils racontèrent au prince Henri, espérant que leur nouvelle leur vaudrait une bonnç récompense. Mais le prince manifesta, dit-on, son mécontentement de ce qu'ils avaient quitté nie si brusquement, et il leur ordonna d'y retourner et de recueillir de plus amples informations. Mais les marins, craignant sans doutç que la fausseté de leur histoire ne fût découverte , se tiu-

rent à Fécart, et Ton n'entendit plus parler d'eux '. Cette histoire fit beaucoup de bruit. On identifia l'île des Sept-Cités avec l'île mentionnée par Aristote , comme ayant été découverte par les Carthaginois^ et elle fut placée sur les cartes, vers le temps de Colomb, sous le nom d'Antilla.

A l'époque de la découverte de la Nouvelle-Espagne, on fit à Hispaniola des rapj^orts extravagans sur la civilisation de ce pays. On dit que les habitans portaient des vêtemens , que leurs édifices et leurs temples étaient solides, spacieux et souvent magnifiques, et qu'on y trouvait quelquefois des croix. Juan de Grivalja, ayant été chargé de reconnaître la côte d'Yucatan , dit qu'en longeant les rives, il avait été émerveillé de voir de grands et beaux édifices construits en pierres et en chaux, et plusieurs tours fort élevées \qui brillaient dans le lointain ^. Pendant quelque temps l'ancienne tradition des Sept-Citçs reprit de la vogue, et bien des gens s'imaginèrent qu'elles devaient se trouver dans la même partie de la Nouvelle-Espagne.

* Hist. del jélmirante y C3cp, lo.

* Torquemada, Monarquiaindiana, lib. iv, cap. 4- Origen, de los Indiosy por Fr. Greg. Garcia, lib. iv, cap. 20.

APPENDIXN'aS-

Déeoavcrte de llle de Madère.

La découverte de Madère par Macham repose principaleiiient sur l'autorité de Francisco Âlcaforado, écuyer du prince Henri de Portugal , pour qui il en fit une relation. EUe ne parait pas avoir été en grand crédit parmi les historiens portugais. Barros n'en fait aucune mention. U attribue la première découverte de cette île à Joam Gonulœ et à Tristram Vaz, qui, dit-il, l'aperçurent de Porto Santo, ressemblant à un nuage sur l'horizon '» . Cependant l'abbé Prévost , dans son Histoire générale des FoyageSy vol. 6, paraît porté à ajouter foi à la relation d'Alcaforado. « Elle fut composée, 4it-il| à une époque où l'attention du public aurait

* ^ Barros , Asîa^ decad. i, Hb, x, cap. S.

!288 HISTOIRE DE CBtllISTOPHE COtOMB.

découvert les moindres mensonges ,' et personne n'était plus capable qu'Alcaforado de donner un détail exact de cet événement , puisqu'il était 'du nombre de ceux qui prirent part à la seconde découverte. » Cette relation , telle qu'elle fut originairement écrite, était surchargée d'ornemeus et. de digressions. Elle fiit traduite en français, et publiée à Paris en 1671. Le traducteur français en retrancha les prnemens, mais consein^a scrupuleusement tous les faits. Quoi qu'il en soit , cette histoire est adoptée comme véritable dans l'île de Madère, où l'on voit encore un tableau qui y a rapport. Ge qui va suivre a été puisé dans la traduction française , car je n'ai pu me procurer l'ouvrage original d'Alcaforado.

Sous le règne d'Edouard III, roi d'Angleterre^ un jeune homme plein de courage et de talent ^ nommé Robert Macham, devint amoureux d*une jeune personne d'une rare beauté, nommée Anne Dorset. Elle lui était supérieure en naissance , et sortait d'une famille orgueilleuse et aristocratique; mais le mérite de Macham lui obtint la préférence sur tous ses rivaux. La famille d'Anne Dorset, afin de l'empêcher de se mésallier, obtint du roi un ordre pour faire arrêter Macham , et pour le retenir en prison jusqu'à ce que, abusant de son autorité, elle eût forcé sa maîtresse à épouser un homme de qualité. Dès que le mariage eut été célébré, le noble seigneur conduisit son épouse, aussi affligée qu'elle était belle, dans son château près de Bristol. Macham fut alors remis, çn liberté. Indigné de l'in-

justice qu'il avait soufferte, et certain de Faffectiôn de sa maîtresse y il détermina quelques amis à Taider à exécuter un projet que lui inspiraient Famour et la vengeance. Ils suivirent les traces du couple nouvellement marié jusqu'à Bristol. Un des amis de Macham parvint à entrer au service du seigneur en qualité de valet. Il trouva que la jeune épouse conservait un tendre souvenir de Macham, et ne pouvait souffrir le mari qu'on l'avait forcée d'épouser. Par le moyen de cet ami , Macham eut avec elle plusieurs entrevues, et il prit des mesures pour l'emmener en France, où ils pourrai^it se livrer à leur amour mutuel sans crainte d'être troublés.

Lorsque tout fut disposé, la jeune dame monta un jour à cheval, et sortit du château suivie seulement du prétendu valet, sous prétexte de pren* dre l'air. Dès qu'ils furent hors de vue, ils prirent le galop et se rendirent à im endroit convenu sur le bord du canal , où une barque les attendait. Ils furent conduits à bord d'un navire qui était tout prêt à mettre à la voile et où se trouvait Macham.. Craignant une poursuite, le bâtiment leva l'ancre sur-le-champ, et vogua rapidement le long de la côte de Cornouailles. Macham jouissait d'avance du triomphe dé débarquer bientôt avec sa' prise sur les rives de la belle et vaillante France. Malheureusement un vent contraire s'éleva pendant }»< nuit, et au point du jour on se trouva hors de vue delà terre. Les matelots étaient ignorans et sahs expériëuce; ils ne cannaisfiaieîiit pas la boussole^ IV. f9

Ù§ù âiStOlRE 0S CfiRlSTOMn COLOMB.

^ à cette époque on n'était pas habitué à voguer en pleine mer« Pendant treize jours les amans fa-> rent portés sur un océan courroucé^ augrédesvents et des vagues. L'épouse fugitive fut remplie de ter^ reur et de remords^ et elle regarda le tumulte des ^ élémens comme un signe de la colère du ciel contre elle. Tous les efforts de son amant ne purent écar«* ter de son esprit le fatal pressentiment de quelque catastrophe très^rochaine.

Enfin la tempête s'apaisa. Le quatCM^àme jcHir^ au lever de l'aurore, les marins aperçurent ce qtii leur parut un bouquet d'arbres sortant du sein de la mer. Us se dirigèrent avec joie de ce côté, supposant que c'était une île , et ils ne se trompaient pas. Lorsqu'ils en approchèrent, ils virent le soleil levant briller sur de nobles forets, dont tes aii)res étaient d'une espèce qui leur était inconnue^ Une foule d'oiseaux volèrent vers le vaisseau, et se per* dxèrent sur les vergues et les agrès sans montrer aucun signe de crainte.

Oa envoya une barque pour reconnaitre la côte , et elle revint bientôt rendre un compte si flatteur delà beauté du pays , que Macham résolut de cott-» duire à terre sa compagne défaillante , dans l'espoir que le repos et des rafrsdichisseniens rendrai^dt la santé à son ccMrps et le calme à son esprit. Us furent accompagnés par les amis fidèles qm avment aidé leur fuite. Les matelots restèrent seuls à bord pour garder le bâtiment*

Le pays ^ait véritablement enchanteur; les fo^ laètay étaient magnifiques ^ inajeatiieuses) 1« ais»

bfe étaient chargés , les uti5 de fraits délicieux, le$ autres àù fleurs parfumées; l'eau était fraîche et limpide y le ciel serein^ et il y avait dans l'air une douceurbalsamique. Les animaux qu'ils rencontrèimit ne donnaient aucune marque d'alarme ni de férocité, d'où ils conclurent que cette île n'était pas habitée* En avançant un peu plus loin^ ils trouvèrent une belle prairie verdoyante, abritée par une ceinture de lauriers et arrosée par un ruisseau descendant d'une montagne, et dont l'eau pure roulait sur des cailloux. Au centre s'élevait un arbre majestueux dont les branches toufïue^ offraient un doux ombrage contre les feux du soleil. Macham j fit construire des cabanes, et résolut d'y passer quelques jours, dans l'espoir que la beauté du pays et la sérénité tranquille de cette solitude délicieuse rétabliraient la santé affaibUe de sa compagne, et lui rendraiei^t le courage.

Mais trois jours s'étaient à peine écoulés, quVn

ouragan terrible arriva du nord-est, et se déchaîna

sur l'île pendant toute la nuit avec une fureur sans

égale. Le lendemain matin Macham se rendit sur le

I bord de la mer; mais il n'aperçut plus son navire,

'' et il en conclut qu'il avait coulé à fond pendant la

tempête. ' La-oonsternation s'empara de la petite troupe qui se trouvait ainsi abandonnée dans une île dé*» serte ^u Bûdlieude l'Océan. La jeune épouse, timide et repentante, sentit ce coup plus violemment que personne. Elle s'était déjà r^roché d'être la cause de toutes les infortunes de ses Gompagu(H:iS| $t dès

^9^ msToms ]>e CH&iâroPHC golomb.

rUistant de son départ elle avait été assaillie de fiinestes pressentimens. Elle les regarda alors comme étant sur le point de se réaliser ; elle fut saisie d'ime si vive horreur qu'elle en perdit la parole, et au bout de trois jours elle expira sans prononcer un seul mot.

Macham fut au désespoir en voyant lafin tragique d'un être si tendre et orné de tant de charmes. Dans les transports de son chagrin, il se reprocha de Favoir arrachée à sa maison, à son pays et à sa famille pour la voir périr sur une côte sauvage. Tous les effortsde sescompagnonspourle consoler furent inutiles; il mourut au bout de cinq jours, ayant le cœur brisé, en demandant à ses amis, pour der-' nière prière, d'enterrer son corps près de celui de sa maîtresse , au pied d'un autel rustique qu'ils avaient élevé sous le grand arbre. Ceux-ci remplirent ses intentions; ils placèrent sur leur tombe une grande croix de bois, à laquelle ils attachèrent une inscription écrite par Macham lui-même, où il racontait en peu de mots sa déplorable aventure, et priait tous les chrétiens qui pourraient arriver en cette île de bâtir une chapelle en ce lieu, dédiée à Jésus le Sauveur.

Après la mort de leur commandant, les amis qui l'avaient suivi tinrent conseil sur les. moyens à prendre pour sortir de cette île. La barque de leur bâtiment était restée sur la côte; ils la réparèrent , là mirent en état de supporter un voyage, et partirent dans le dessein de retourner en Angleterre* Ignorant leur situation et étant emportés

APPENDix If* i8. agS

au gré des vents, ils furent poussés sur les côtes de Maroc, où leur barque s'étant brisée contre les rochers , ils furent pris par les Maures et jetés en prison. Là ils apprirent que leur bâtiment avait partagé le même sort. La tempête l'avait arraché de dessus ses ancres, et l'avait poussé sur ce rivage inhospitalier où tous ceux qui composaient l'équipage avaient été faits prisonniers.

Les prisons de Maroc étaient alors remplies de captifs de tous les pays , pris par les croiseurs de cette iiation. Les prisonniers anglais y trouvèrent un pilote plein d'expérience, un Espagnol né à Séville, nommé Juan de Morales. Il écouta leur histoire avec beaucoup d'intérêt, s'informa de la situation de l'île qu'ils avaient découverte, leur en fit faire la description , et par la suite , lorsqu'il eut été racheté de captivité, il communiqua, dit-on, tous ces détails au prince Henri de Portugal.

Dans la relation d'Alcaforado qui précède, on trouve quelque difficulté à concilier les dates. Il dit que ce voyage eut lieu sous le règne d'Edouard III, qui commença en iSSy et qui finit en 1378. Morales, à qui les Anglais firent part de leurs aventures, était, dit-on, au service des Portugais lors de la seconde découverte de l'île de Madère en i4i8 et 1420. En supposant même que le voyage et l'emprisonnement des Anglais ait eu lieu pendant la dernière année du règne d'Edouard, il reste encore un intervalle de quarante ans.

Hackluyt donne une relation du même voyage , tirée d'Antonio Galvano, et elle diffère de celle qui

précède en quelques circonstances. «Il eut lieu, dit-il , en 1 344? sous le règne de Pierre IV, roi d'Aragon. Macham jeta l'ancre dans une baie qui fut ensuite nommée d'après lui Machio. La dame étant malade, il la conduisit à terre accompagné de quelques amis, et le bâtiment remit à la voile sans eux. Après la mort de la dame, Macham fit un canot avec un arbre , et se hasarda sur la mer avec ses compagnons. Ils furent jetés sur les côtes d'Afrique , où les Mauresj^ regardant leur arrivée comme une sorte de miracle, les conduisirent au roi du pays, qui envoya Macham au roi de Castille. Par suite des traditions qui restaient de .ce voyage, Henri n, roi de Castille, fit partir en iSqS une expédition pour faire une seconde découverte de cette île. »

APPENDIXN"26.

Lâs Casas.

BARTfiiLEMi Las Casas ^ évéque de Chiapa, sî souvent cité dans toutes les histoires du Nouveau- Monde, naquit à Séville en i474? et était d'extraction française. Le nom de sa famille était Casaus. Le premier de ce nom qui parut en Espagne, servit sous Fétendard de Ferdinand in, surnommé le Saint, dans ses guerres contre les Maures d^Andalottsie.'D était à la prise de Sétille sur les Mailla, et le roi le récompensa de ses services en lui ûccùTdaut la permission de s'y établir. Ses descen* dans jotrirent des prérogatives de la noblesse, et supprimèrent de leur nom la lettre u pour m cont»mer au §éme dé la langiie és^ag^ieée^

Antoine, père de Barthélemi, alla à HispairiOk

agô HlftrOIM DE CHHISTOPfiœ COLOMB;

avec Colomb en i493, et revint riche à Séville en 1498'. Un des biographes de Barthélemi Las Casas dit qu'il accompagna Colomb dans son troisième voyage en 1498, et qu'il revint avec lui en i5oo^; mais cette assertion n'est pas correcte. Il finissait pendant ce temps son éducation à Salamanque, où il apprit le latin, la dialectique, la logique, la métaphysique, la morale et la physique, d'après les principes et la méthode supposée d'Aristote. Tandis qu'il était à l'université, il était servi par un esclave indien que lui avait donné son père, qui l'avait reçu de Colomb. Lorsque Isabelle, dans un transport de vertueuse indignation, ordonna que les esclaves indiens fussent renvoyés dans leur pays, celui-ci fut retiré à Las Casas. Cette circonstance fit une forte impression sur l'esprit du jeune homme; et, en y réfléchissant, il se sentit ému de pitié pour les malheureux Indiens, et fut enflammé, pour leur cause, d'un zèle qui ne se refroidit jamais pendant tout le cours d'une vie longue et active. Ce zèle s'accrut bien plus encore quand, à l'âge d'environ vingt-huit ans, ayant accompagné le commandant Ovando à Hispaniola^ en i5o2 , il vit de ses propres yeux la plupart des sèènes cruelles qui eurent lieu sous l'administration de cet Espagnol. Il consacra le reste de sa vie, espace de plus de soixante ans, à défendre la cause des Indiens, et à chercher à diminuer leurs souf*

* Navarrete, tome i, Introd, , pag. 70.

' J.*A. Uorente, OEwres de Las Cas(iSj pag. ix. Paris ^ i8a2.

AppEHDix K* a6. 297

frances. Il traversa comme missionnaire les cpntrées sauvages du Nouveau -Monde en diverses directions, ch.erchant à convertir et à civiliser les

. naturels du pays. Il fit plusieurs voyages en Espagne pour les défendre et les protéger, fit entendre leurs plaintes aux cours et aux monarques, écrivit

'des volumes en leur faveur, et montra un zèl^, une constance et une intrépidité dignes d'un apôtre. Il mourut à l'âge avancé de quatre-vingt douze ans, et fut enterré à Madrid dans le Couvent

. des Dominicains d'Atocha, ordre auquel il appartenait.

On a fait plusieurs tentatives pour mettre Las Casas en contradiction avec lui-même, et pour éleverfles doutes sur sa philanthropie, à cause d'un expédient auquel il eut recours pour délivrer les Indiens du cruel esclavage auquel on les condamnait.^ Cet incident eut lieu en 1617, quand il arriva en Espagne, dans une de ses missions, pour obtenir du gouvernement quelques mesures en leur faveur. A son arrivée, il trouva le cardinal Ximenès, qui avait été laissé régent à la mort du roi Ferdinand , trop malade pour s'occuper d'affaires. Il se rendit donc à Valladolid, pour y attendre l'arrivée du nouveau monarque, Charles, archiduc d'Autriche , qui fut ensuite l'empereur Charles V. Il avait une forte opposition à craindre de la part de plusieurs personnages d'une grande influence, qui^ possédant des domaines et des répartimentos dans les colonies, étaient' intéressés à maintenir l'esclavage des Indiens. De ce nombre, et ce n'était

ÙqB histoire DS CHRISTOPHE COLOMB.

pas le moins redoutable, était Tévêque Fonseca, président du conseil des Indes.

Enfin, le jeune souverain arriva accompagné de divers Flamands de sa cour, et notamment de son grand chancelier, le docteur Juan de Salvagio, homme droit et instruit, qu'il consultait sur toutes les affaires d'administration et de justice. Las Casas devint bientôt intime avec le chancelier, qui conçut pour lui une haute estime; mais il s'éleva de toutes parts une telle opposition à ses diverses propositions pour le soulagement des Indiens, qu'il vit qu'il aurait bien de la peine à réussir. Ce fut dans cette extrémité qu'il eut recours à un expédient qu'il regardait comme justifié par les circonstances'. Le chancelier Salvagio et les autres Flamands qui avaient accompagné le jeune roi avaient obtenu de lui, avant qu'il quittât la Flandre y la permission d'importer des esclaves d'Afrique dans les colonies , mesure qui tout récemment, en i5i6, avait été prohibée par un décret du cardinal Ximenès, agissant en qualité de régent. Le chancelier qui était un homme humain, concilia sa conscience avec cette mesure, d'après Fopinîon populaire qu'un nègre pouvait, sans nuire à sa santé^ faire autant d'ouvrage que plu-

^ Herrera en parle conmie d'un expédient qu^il adopta ({ilând tm» les lOitresayakBEt manqué. «Bartc^ttedeLasCaMsriciiéo ^œ flufteoftceptoft iMllabui es todat portes dificiiltad^ j que W opinionea que ténia , por mueha famillaridad que habia ttgfùd»^ j gran crédito con el gran canciUer, non podisui hsib^r dkcto ^ ie volç^îoaotrorespedientesj etc. » (Decad. u, liB.ir, cap. 20.)

sieuirs Indiens, et que par conséquent c'était diminuai* de beaucoup la masse des souffrances humaines: tant U est facile à Tintérêt personnel de se cacher sous des argumens plausibles ! Peut-être peâdait41 d*ailleurs que le bien-être des Africains n'était que peu affecté par ce changement; ils étaient accoutumés à l'esclavage dans leur propre pays, et l'on disait que le climat du Nouveau- Monde leur était favorable. «Les Africains, dit Hcrrera , se portaient si bien dans llle dHispaniola, qu'on pensait qu'un nègre ne mourrait janiais, à moins qu'il ne lui arrivât d'être pendu; car on n'en avait encore vu aucun mourir d'infirmités. Comme les orangers, ils trouvaient à His- )>aniola le sol qui leur était propre; un sol qui aembJ&it même leur être plus naturel que celui dû hk Guinée èù ils avxiient pris naissance *.

Las Casas, voyant que tout autre moyen était inutile, s'efforça de faire tourner les vues intéressées du grand chancelier à Favantage des Indiens. II proposa de permettre aux Espagnols résidant dans les colonies de se procurer des nègres pour les travaux des fermes et des mines, et autres ouvrages pénibles qui étaient au-dessus des forces des naturels du pays, et qui leur coûtaient la vie*, H est évident qu'il considérait les pauvres Africains comme n'étant guère au-dessus des simples animaux, et qu'il agissait, comme les autres ,, d'après

* Herrera, Hist. Ind., decad. i, lib. m, cap. 4- ^ Herrerji, decad i, Gl>. tu, «ap. 4-

un calcul arithmétique de la diminution des n)isè* res humaines 9 en substituant im homme vigoureux à trois ou quatre d'une constitution plus faible. D'ailleurs , il considérait les Indiens comme une race plus noble et plus intelligente , et il regardait leur conservation et leur bien-être comme d'une plus haute importance pour l'intérêt général de l'iiumanité.

C'est cet expédient qui a attiré de sévères reproches à la mémoire de Las Casas. Il a été accusé de s'être mis en contradiction grossière avec luimême , et même d'avoir le premier donné lieu à ce trafic inhumain dans le Nouveau-Monde. Cette dernière accusation est très-forte; mais les faits et les dates historiques prouvent qu'elle n'est point fondée , et que cette pratique existait dans les co-, lonies et était autorisée par des décrets royaux long-temps avant qu'il prît part à cette question. Las Casas n'alla pas dans le Nouveau-Monde avant i5o2. Par une ordonnance royale rendue en i5oi, il avait été permis d'y transporter des esclaves nègres, pourvu qu'ils fussent nés parmi les chrétiens '. Une lettre écrite par Ovando en i5o3 prouve qu'il y en avait alors un grand nombre à Hispaniola , et il demande qu'il ne soit pas permis d'en importer davantage dans cette île. En i5o6, le gouvernement espagnol défendit l'introduction des esclaves nègres du Levant, ou de ceux qui avaient été élevés parmi les Maures, et ordonna

^ Henrera, decad» i, lib. u, cap, 8.

APPENDIX N* Îi6. . 3oi

qu'on ïie transportât aux colonies que ceux de Séville, qui avaient été instruits dans la foi chrétienne , afibi qu'ils pussent contribuer à convertir les Indiens \ En i5io, le roi Ferdinand, étant informé de la faiblesse physique des Indiens, ordonna qu'on envoyât de Séville cinquante Africains pour travailler aux mines ^. En i5ii, il ordonna qu'on s'en procurât un grand nombre en Guinée, et qu'on les transportât à Hispaniola, ayant appris qu'un nègre pouvait faire autant d'ouvrage que quatre Indiens \ En 1 5i 2 et en 1 5 1 3 , il signa d'autres ordres relatifs au même sujet. En 1 5 16, Charles V accorda aux Flamands la permission d'importer des nègres dans les colonies. Or, ce ne fut qu'en iSî'j que Las Casas donna sa sanction à ce trafic. Il existait déjà, et il l'appuya dans la seule vue de substituer des Africains vigoureux aux faibles Indiens. Il eut pour partisans, à la même époque et pour les mêmes raisons, les frères hiéronymites, qui étaient missionnaires dans les colonies. Les ;motifs de Las Casas étaient uniquement puisés dans sa bienveillance, quoique les idées de justice sur lesquelles ils étaient fondés fussent erronées. C'était de permettre un mal , pour qu'il en résultât un bien; et, forcé de choisir entre deux abus existans, d'adopter le moindre , pour extirper le plus grand. Son raisonnement , quelque fallacieux qu'il plut être, parut dicté par l'humanité à quelques-uns

' * Herrera, decad. i, lib. vi, cap. ao.

* Herrera, decad. i, lib. viii, cap. 9.

• Herrera , decad« i, lib. ix, cap. 5.

$Qjk toSTOIEE M CHRISTOPHE COLOMÉ.

dçs hommes les plus savans et les pli» bienveOlai^ de ce siècle, et notamment au cardinal Adrien^ qui porta la tiare par la suite ^ et dont la douceur et la bonté formaient le caractère. La trafic des nègres fut permis; on s'informa du nombre des es*> daves qui étaient demandés; il fut limité k quatre mille , et le privilège exclusif de cè commerce fut accordé aux Flamands, qui le vendirent ensuite aux Génois. '

Le docteur Bobertson, en parlant de cette a^ faire, établit, enti^ la conduite du cardinal Xime^ nés et celle de Ijas Casas, un contraste qui n't»t nullement à l'avantage de ce dernier. <c Le card^ nal, dit-il, quand on le sollicita d'encourager ce commerce, rejeta péremptoirement cette proposition, parce qu'il sentit l'injustice de réduire une race d'hommes en esclavage , quand il s'ocoipait des moyens de rendre la liberté à une autre; maià Las Casas, par suite de cette inconséquence naturelle aux gens qui courent tété baissée vers un but favori , était incapable de faire cette distinction^ Dans la chaleur de son zèle pour soustraire au joug les Américains , il prononça qu'il était légitime et convenable d'en imposer un encore plus pesant aux Africains'.

Cette distribution d'éloge et de blâme n^est pà6 tout-à*fait juste. Las Casas ne croyait pas imposét* aux Africains un joug plus pesant, ou même at^ pesant. Ceux-ci étaient considérés comme j^lusen

^ Robertson^ Hùt. de FAmériqm^ p«gO Jf« . - . ^

état àe Supporter le travail, et plus résignés à Tes*» clavage. Tandis que les Indiens succombaient soui leur tâche, et périssaient par milliers à Hispaniola^ les nègres au contraire y jouissaient de la meilleure santé* Herrera, que le docteur Robertson cit6 comme son autorité, assigne un motif tout différent, un motif purement financier, à la mesure prise par le cardinal Ximenès. Il dit que le cardi« nal défendit qu'on importât des nègres dans leû Indes, parce que, eomnie le nombre des naturels y diminuait, et qu'on savait qu'un nègre faisait plus d'ouvrage que quatre Indiens , il y aurait pro* bablement une grande demande d'esclaves afri*» cain5> et l'on pourrait imposer sur ce trafic utie taxe qui serait un profit pour le trésor royal'. Cette mesure fut bientôt après mise à exécution^ quoique ce n'ait été qu'après la mort du cardinal, et le souverain accorda à prix d'argent des permis^ siofis de faire ce commerce. Fléchier, dans sa f^ie de Xifnenès , donne un motif plus politique à cette prohibition. « Le cardinal, dit-^l , refusa d'autoriser l'importation des nègres dans les colonies, parce qu'il craignait qu'ils ne corrompissent les Indiens^ et qu'en s'unissant à eux ils ne les rendissent formidables au gouvernement.» Mûrsolier, autre biographe de Ximenèsy. assigne aussi des raisons

* « Porque como ij)an faltando los Indios , y se conocia que un negro trabajada mas que quatro , por lo quai habia grau demanda de ellos, parecia que se padîa poner algun tributo en la sacii , d0 que; Terultaria prorecho à la real hacscnda. » (Herrdra , decad. u, lib. n^ cap. 8.)

3o4 mSTÔIES DE CHRISTOPHE COLOMB.

politiques à la conduite du cardinal. Il cite mie lettre écrite à ce sujet par ce prélat , dans laquelle il disait qu'il connaissait la nature des nègres; qu'il était vrai que c'était un peuple capable de supporter de grandes fatigues , mais qu'il était extrêinement prolifique et entreprenant; et que s'ils avaient le temps de midtiplier en Amérique, ils se révolteraient infailliblement, et chargeraient les Espagnols des mêmes chaînes que ceux-ci les auraient forcés de porter \ Ces faits, en dépouillant la mesure du cardinal de ce vernis de philanthropie dont on l'avait décorée, fait voir quelle était la prévoyance éclairée de cet habile politique, dont les prédictions, relativement à la révolte des nègres, se sont accomplies d'une manière si frappante dans l'île d'Hispaniola.

Dans le fait, le cardinal Ximenès, quoique homme d'état sage et intègre, n'était pas tourmenté par des scrupules de conscience sur ces questions de droit naturel , et il n'avait pas plus de tolérance que ses concitoyens à l'égard des nations sauvages et infidèles. Il était grand inquisiteur d'Es-" pagne, et pendant les dernières années diK règne de Ferdinand , il mit beaucoup de zèle à réduire en esclavage les Maures réfractaires de Grenade. Il autorisa, par des instructions expresses , des expéditions pour saisir et réduire en esclavage les Indiens des îles Carmbes, qu'il déclara des êtres

^ MarsolUer, Ilist. du Ministère du Cardinal Ximenès , liv. VI. Toulouse, 1694.

qui n'étaient faits que pour travailler, des ennemis des chrétiens et des Cannibales. Il introduisit le tribunal de l'inquisition dans le Nouveau-Monde, ce qu'on ne regardera pas comme une preuve d'une politique douce et tolérante. On cite ces faits , non pas pour jeter du blâme sur le caractère du cardinal Ximenès,mais pour prouver que c'est injustement qu'on a voulu l'élever en rabaissant Las Casas. Tous deux doivent être jugés d'après les coutumes et les opinions du siècle pendant lequel ils vivaient.

Las Casas est auteur de beaucoup d'ouvrages dont un petit nombre seulement ont été imprimés. Le plus important est une Histoire générale des Indes ^ depuis leur découverte jusqu'en iSao, en trois volumes. Il n'existe qu'en manuscrit, mais c'est la source dans laquelle ont abondamment puisé Herrera et les autres historiens du Nouveau- Monde. Cet ouvrage, quoique prolixe, est précieux, parce que l'auteur avait été témoin oculaire de la plupart des faits qu'il rapporte, qu'il en tenait d'autres d'individus qui avaient joué un rôle dans ces événemens , et qu'il possédait un grand nombre de documens historiques. Il annonce beaucoup d'érudition , quoiqu'elle se montre quelquefois mal à propos et d'une manière diffuse. Il commença son histoire en 1527, à l'âge de cinquante-trois ans, et il la finit en iSSg, en ayant quatre-vingt-cinq. Comme il rapporte bien des choses de mémoit'e, il s'y trouve quelques inexactitudes , mais au total l'ouvrage porte l'em- IV. ao

$00 HISTOIRE M CiFRfSTOVHE COLOMB.

preinte de la sincérité et de la vérité* L'auteur de cette Histoire eut ce manuscrit précieux entre ses mains; il en a fait grand usage, et en a tiré beaucoup de faits curieux, inconnus jusqu'ici. Mais il a eu §oip de le consulter avec précaution, le comparant avec d'autres autorités, et omettant tout ce qui lui paraissait dicté par des préventions ou par un zèle exagéré,

Las Casas a été accusé de charger ses tableaux et d^ se livrer à des déclamations extravagantes, dans les passages qui ont rapport aux cruautés exercées contre les Indiens, et ce reproche n'est pas tout-à-fait sans fondement. On retrouve dans ses écrits le même zèle pour ]a cause des Indiens, qui brillait dans toutes ses actions; toujours pur, toujours ardent , et quelquefois déraisonnable; mais quand il s'égare, c'est toujours pour une cause noble et juste. Si la dixième partie de ce qu'il dit «avoir vu de ses propres yeux» est vrai, . et sa véracité est hors de doute, il aurait été dépourvu des sentimeps naturels de l'humanité, s'il ]pe s'était pas exprimé avec autant d'horreur que d'indignation.

Dans le cours de son ouvrage, quand Las Casas fait mention des pièces originales qu'il avait sous les yeux, et dont il tira plusieurs des faits qu'il rapporte, on ne peut s'empêcher de regretter qu'elles soient perdues pour la postérité. Indépen^ dMUQ^^t des journaux et des lettrcLs de Colomb, il dit qu'il avait nombre de lettres de l'Âdelantado, don Bgrthélemil qui écrivait rnieu^ que sop frère,

et dont les écrits dataient être pleUis d'éner|>î6t Par^dessus tout il avait U oirte^ produit des étu* 4es ^t des €<wjectur^s de Colomb^ dopt ce grand Jp^yigâteur s'étfut servi ppur son prepôer vQy9ge« Be quel prix cette pièce ne seraitrdle pas: pour le œoixde! }1 est pps^b|e que ces docu0ien& histori* ques existent encore négligés et oubliés sous la poussière de la bibliotbè<}ne de quelque couvert d'Espagne. On n'a^ guère d'espcnr qu'ils voient le joar dans l'état de dégénération aqtuelU^ du clergé régulier. Les moines d'Atocbat dans une cob-» vers^ktion récente avec un des princes de la £eh mille, royajle^ prouyèr^t. qu'ils ignoraient que cet bonmne illustre^ Las Casait ^^ en^emé dans leur couvent; et aucun d'eux ne peut nuptrer i^Fétranr ger le lieu de sa^ sépulture '.

La publication de ie^t ouvrage de Las Casas n'a pas été penmse en Ëapa^ne, où tout Utre doit être approuvé, par un^Ci^nsottr an^nt d'^re confié à k presse. On $.'est ii»aginé que ks ]KMrnl)les tebleaux qu'«l présente des cruautés exercées contre les Indiens, jetterséent (k Fodieux surfeinrs- comquérans. Las Casas Ini-foéme seiaUe afroir doi^é qu'il £ut à propos de le publier; ear^ e» i56oyil écrivit de sa propre main une no4;e qui est eons«r^ vée dans les deux premiers volumes de l'original.

* Dans cette notice , Fauteur a pi*o£té Ai mémoire înt ârefrsant cbM. J.-A. Lloreote, nisoft tél« de san v«c«wl âe» «»^

vres de Las Casas ; et il l'a comparé avec l'histoire d'Herrera , où il a puisé la plupart de ses taitg.

3o8 mSTOI&E DE CHBISTOPHE COLOMB.

portant qu'il les laissait de ccmfiance à Tordre des prédicateurs de Saint-Grégoire à YaHadolid, priant les prélats de cet ordre de ne permettre à aucun séculier, ni même aux membres des collèges, de lire son histoire avant l'espace de quarante ans; et, même après cette époque, de ne la faire imprimer qu'autant que cela pourrait être compatible avec l'intérêt des Indiens et de l'Espagne '.

C'est pour cette raison que les historiens espagnols ne se sont servis de cet ouvrage qu'avec précaution , passant sous silence ou mentionnant légè^ rement bien des passages qui leur paraissaient peu honorables pour leur nation. Ce sentiment est naturel, s'il n'est pas louable, «ir le monde n'est pas toujours disposé à faire une distinction entre les individus et la nation dont ils ne font qu'une partie. Les lois et les règlemens pour le gouvernement des pays nouvellement découverts, et les décisions du conseil des Indes sur tous les points de contestation, quoique portant quelque empreinte de la superstition du siècle, offrent une sagesse, une justice et une humanité qui font honneur à la nation espagnole. Ce ne fut que par l'abus qu'en firent les individus à qui l'exécution en était confiée , que ces atrocités furent commises. On doit se rappeler aussi que la même nation qui produisit les aventuriers rapaces et sanguinaires qui se souillèrent de ces cruautés, donna aussi naissance aux premiers missionnaires, tels que

' NavarreU , tome i , Introd. , page 75.

APPENDIX K** a6. 3o9

Las Casas, qui suivirent les traces sanglantes des conquérans du Nouveau-Monde, pansant les blessures que faisaient leurs compatriotes. Ces hommes, guidés par un esprit vraiment évangélique, bravaient tous les genres de fatigues et de dangers et la mort même , non dans la perspective d'un vil profit ou d'une gloire temporelle , mais par le désir d'améliorer la condition de nations barbares mais souffrantes, et de sauver des âmes. Les entreprises hardies et les voyages dangereux d'un grand nombre de ces hommes vertueux, pourraient, si on les appréciait justement, le disputer aux faits les plus héroïques de la chevalerie , et ils étaient inspirés par des motifs bien plus purs et bien plus sublimes.

APPENDixrar.

Pierre Martyr.

Pierre Martyr ou Martir, des écrits duquel on a fait grand usage dans cette Histoire, ilaquit à Anghierra, sur le territoire de Milan , eii Italie, le il février i455. On Fappelle communément Pierre Martyr d'Angleria, d'après le nom latin du lieu de sa naissance. C'est un des premiers historiens qui parlent de Colomb, dont il était le contemporain , et avec lequel il avait des liaisons intimes. Il fut élevé à Rome, et, en 1487 , son savoir lui ayant acquis une réputation distinguée, le comté de Tendilla, ambassadeur d'Espagne, l'invita à iW compagner en ce pays. Il accepta volontiers cette invitation, et il fut présenté aux souverains à Sâragosse. Isabelle, au milieu des soins de la guerre

3 1 a niSTOiBE de Christophe colomb.

de Grenade , souhaitait de voir ses sujets faire des progrès dans les sciences , et elle désirait charger Martyr d'instruire la jeune noblesse de la maison royale. Cependant, avec la délicatesse qui la caractérisait, elle lui fit d'abord demander par son confesseur, Fernando de Talavera, en quelle qualité il désirait la servir. Contre l'attente de la reine, Pierre Martyr répondit : « Dans la profession des armes. » Isabelle y consentit, et il la suivit dans ses campagnes, comme faisant partie de sa maison et de sa suite militaire , mais sans se distinguer, et peut-être même sans avoir un emploi marqué dans une carrière si étrangère à ses talens. Après la reddition de Grenade, lorsque la guerre fut terminée, la reine, par l'entremise du grand cardinal d'Espagne, le détermina à se charger de l'instruction des jeunes seigneurs de sa cour.

Martyr connaissait Colomb lorsque celui-ci fit ses propositions aux souverains, et il fut présent à la réception triomphale que lui firent Ferdinand et Isabelle à Barcelone, à son retour de son premier voyage. Il fut continuellement auprès de leurs majestés pendant la guerre contre les Maures, dont ses lettres contiennent beaucoup de détails intéressans. Il fut envoyé en ambassade extraordinaire, en i5oi, par Ferdinand et Isabelle, d'abord à Venise , et ensuite au grand soudan d'Egypte. Le soudan, en 1490 ou 1491? avait envoyé une ambassade aux souverains de l'Espagne, pour les menacer de mettre à mort tous les chrétiens d'Egypte et de Syrie, de renverser leurs temples, et de détruire

APPENDIX H* ^7* 3l3

le Saint-Sépulcre de Jérusalem , s'ils ne se désistaient de la guerre qu'ils faisaient aux Maures de Grenade. Ferdinand et Isabelle n'en pressèrent la guerre qu'avec cent fois plus d'énergie, et ils y mirent une fin glorieuse dans la campagne suivante, tandis que le Soudan était encore occupé d'une négociation semblable avec le pape. Ils envoyèrent ensuite Pierre Martyr au Soudan, en qualité d'ambassadeur, pour expliquer et justifier leur conduite. Martyr s'acquitta très-habilement de sa mission , et obtint du soudan Ja permission de réparer les lieux saints à Jérusalem , et l'abolition de diverses extorsions auxquelles avaient été soumis les pèlerins chrétiens. Ce fut pendant cette ambassade qu'il écrivit son ouvrage de Legatione babylonicây qui contient une histoire de l'Egypte à cette époque.

A son retour en Espagne, il fut récwnpensé par des places et des pensions, et, en i5a4, il fut nonamé ministre du conseil des Indes. Son principal ouvrage est une relation des découvertes faites dans le Nouveau-Monde en huit décades, dont chacune contient dix chapitres. Il est intitulé Décades du Nouveau-Monde^ ou Décades de VO^ céarij et, comme tous ses autres ouvrages, il fut originairement écrit en latin , quoiqu'il ait ensuite été traduit en différentes langues. Il avait à sa disposition les lettres, les papiers, les journaux et les relations des aventuriers qui firent les premières découvertes, et comme il en connaissait plusieurs pesonneliement, il recueillait de nouveaux détails

3 1 4 msTomE de cheistopse colomb.

dans leur conversation. En écrivant ses Décades, il se donna beaucoup de peine pour obtenir des renseignemens de la bouche de Colomb même et de ses autres compagnons.

Dans une de ses épîti'es à Pomponius Laetus (janvier i494> n*" i53), il dit qu'il vient de recevoir utie lettre de Colomb, d'où il paraît qu'il était en correspondance avec lui. Las Casas dit qu'on doit lui accorder beaucoup de confiance relativement à ces voyages de Colomb , quoique ses Décades contiennent quelques inexactitudes à l'égard des événemens arrivés postérieurement dans les Indes. Mufioz en faisait grand cas, comme d'un auteur contemporain , grave , instruit , connaissant les faits dont il parle, et d'une probité parfaite. Il fait pourtant observer que, composant ses ouvrages daûs le feu du prqmier mouvement, il rapporte souvent des circonstances qui se trouvent ensuite toutes différentes^ qu'il écrit sans méthode et sans soin, qu'il confond les dates et les événemens , de sorte qu'on né doit le Ure qu'avec précaution.

Martyr était dans l'habitude d'écrire tous les jours à des personnages distingués, racontant tout ce qui se passait à la cour et autour de lui. t)ans plusieurs de ces lettres, il fait mention de Colotnb et de quelques-uns des principaux événemétis de ses voyages, suivant les bruits qui circulaient à l'instant même de son retour. Ces lettres n'étant pas généralement connues, et n'ayant été que rarement citées, il ne sera peut-être pas sans intérêt pour le lecteur de trouver ici quelques-uni

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des principaux passages qui ont rapport à Colomb, merveilleusement propres à nous reporter à l'époque de ses 'découvertes.

Dans une de ces épîtres , datée de Barcelone , du i** mai 1493 , et adressée à C. Borromeo, il dit! « Depuis quelques jours, un certain Christophe Colomb est arrivé des antipodes occidentales. Cest un Ligurien à qui mes souverains avaient confié à regret trois navires pour chercher cette contrée, car ils regardaient comme des fables ce qu'il leur disait. Il est de retour, et il a rapporté des échan^* tillons de beaucoup de choses précieuses, et notamment de For que ce pays produit naturellement. »

Dans une autre lettre, écrite ausâi de Barcelone dans le mois de septembre suivant, il entre dans plus de détails. Elle est adressée au comte Tendilla, gouverneur de Grenade, et à Fernando Talavera, archevêque de ce diocèse, le même à qui les propositions de Colomb avaient été renvoyées par les souverains de l'Espagne.

«Écoutez une nouvelle découverte, dit Martyr dans cette épître; vous vous rappelez Colomb, le Ligurien, que nos souverains, étant au canlp, ont chargé de chercher un nouvel hémisphère de terre aux antipodes occidentales. Vous devez vous en souvenir, car vous avez eu quelque part à cette affaire, et cette entreprise, à ce que je crois, n'aurait pas eu lieu sans totrè conseil. H est de retour saiti

* OpUs epùt, P. Martffisy Anglerii, epist. Cxtsiu

et sauf, et il raconte les merveilles qu'il a décou* vertes, U montre de l'or, en preuve des mines qui se trouvent dans ces régions; du coton, des aromates, et du poivre plus piquant que celui du Caucase. La terre produit tout cela spontanément, ainsi quun bois donnant une teinture écarlate. Ayant marché vers le soleil, à l'occident de Gades (Cadix) pendant cinq mille milles, comme il le dit, il découvrit diverses îles, et prit .possession d'une d'entre elles, dont la circonférence est plus grande, dit-il, que celle de toute l'Espagne. Il y trouva une race d'hommes qui vivent satisfaits dans un état de nature, se nourrissant de fruits, de végétaux, et de pain fait avec des racines. Ces peuples ont des rois, quelques-uns plus grands que les autres, et ils se font quelquefois la guerre entre eux, armés d'arcs et de flèches, et de lances pointues et endurcies au feu. Le désir de commander règne parmi eux, quoiqu'ils soient nus. Us ont aussi des femmes. On ne sait ce qu'ils adorent, si ce n'est la divinité du ciel, etc. '. »

Dans une autre lettre, datée aussi de septembre, et adressée au cardinal et vice-chanceliçr Ascanius Sforce , il dit : ^

a Je désire tellen\jent vous donner toute satisfaction, illustre prince, que je me trouve particulièrement heureux quand, dans la grande fluctuation des événemens, il se passe parmi nous quelque chose qui puisse vous inspirer de l'intérêt. ^Les

* Opusepist. P,Martyris^ jingleriiy epist. cxxxx.

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merveilles de ce globe terrestre, dont le soleil fait le tour dans l'espace de vingt-quatre heuresi^ n'ont été connues jusqu'à présent, comme vous le savez, qu'en ce qui concerne un hémisphère , depuis la Chersonèse d'or jusqu'à Gades en Espagne. Le reste a été laissé comme inconnu par les cosmographes, et si quelque mention en fut jamais faite, ce fut légèrement et avec doute. Mais à présent, ô bienheureuse entreprise! sous lesauspices de nos souverains, ce qui était demeuré caché depuis l'origine des choses a enfin commencé à se révéler. Voici comment est arrivé cet événement. Attention , illustre prince. Un certain Christophe Colomb , Ligurien , dépêché vers ces régions avec trois vaisseaux par mes souverains , après avoir suivi le soleil vers son couchant jusqu'à plus de cinq mille milles de Gades, a trouvé le chemin des antipodes. Ils voguèrent trente-trois jours de suite sans voir autre chose que le ciel et l'eau. Enfin , du haut du grand mât du plus grand navire, à bord duquel Colomb se trouvait lui-même , ceux qui étaient aux aguets s'écrièrent qu'ils voyaient la terre. Il côtoya six îles , l'une desquelles est plus grande que l'Espagne, comme le déclarent tous ses compagnons, trompés peut-être par la nouveauté de cette scène. » Martyr, rend ensuite le compte ordinaire des productions de ces îles, des coutumes et des manières des habitans, et particulièrement des guerres qui avaient lieu entre eux, « comme si le meum et le tuum se fussent introduits parmi eux comme parmi nous, ainsi qu'un luxe dispendieux et le désir d'accumuler

âld HISTOIRE HE CmUSTQFHK COLOMB.

des richesses; car, que peuvent être, selon vous, les besoins d'hommes qui sont tout nus? Je yous tiendrai au courant, ajoute-^*i], de tout ce que cela deviendra. Adieu '. »

Dans une autre lettre , datée de Yalladolkly du i " février 1 494 > adressée à Fernando de Talavera , archevêque de Grenade, il dit : « Le roi et la reine^ au retour de Colomb à Barcelone, après son ho* norable entreprise , l'ont nommé amiral de la Mer Océane, et l'ont fait asseoir en leur présence, à cause de ses illustres actions, ce qui, comme vous le savez, est le plus haut degré d'honneur et de faveur auprès de nos souverains. Ils Font envoyé de nouveau dans ces régions, et lui ont donné une flotte de dix-huit vaisseaux. Tout présage de grandes découvertes dans l'hémisphère antarctique de l'Occident ^.

Dans une lettre postérieure à Pomponius Laetus, datée d'Alcala de Henares, le 9 décembre 1494» U donne la première nouvelle du succès de cette entreprise,

«L'Espagne, dit-il, déploie ses ailes, étend son empire, et portç son nom et sa gloire jusqu'aux

antipodes Sur dix-huit vaisseaux envoyés

par mes souverains avec l'amiral Colomb, dans son second voyage à l'hémisphère occidental, douze sont de retour, et ils en ont rapporté du coton, d'énormes pièces de bois de teinture,

* Opusepîst, P. Martjrrù, Anglerii^ epist. cxxxi.

* Ofus epist. P. Martyris jânglerii, qâst. cxxxi.

APPEBTDIX M* 37. àf^

beaucoup d'autres objets que nous regardons comme précieux, et que la nature produit dans ce monde caché jusqu'ici, et, par-dessus tout le reste, une quantité d'or qui n'est pas mince. Sur la surface de la terre on trouve des masses bru-» tes d'or natif, d'un poids qui passe presque toute croyance. Quelques-unes pèsent deux cent cin-i quante onces ^ et l'on espère en trouver de plus grosses encore, d'après ce que disent à nos Espa* gnols les naturels du pays , en leur vantant leur or. On ne peut plus douter de l'existence des Lestrigons et des Polyphèmes qui se nourrissaient de chair humaine. En se rendant des îles Fortunées, maintenant appelées Canaries, à Hispaniola, pre-» mière île sur laquelle il débarqua, tournant sa proue un peu vers le sud, il arriva au milieu d'îles ipnoinbrables, habitées par des sauvages qu'on appelle Cannibales ou Caraïbes. Ces hommes, quoique nus, sont des guerriers pleins de courage. Ils combattent adroitement avec des arcs et des massues, et ils ont des barques creusées dans 1^ tronc d'un seul arbre, et qui cependant sont très-grandes. Ils s'en servent pour faire des invasions redou- }:ables dans les îles voisines, habitées par des hommes d'un caractère plus doux. Ils attaquent les villages, et emmènent les hommes prisonniers pour les dévorer '. »

Une autre lettre à Pomponius Laetus, sur le même sujet, a été citée tout au long dans le corps de cet

^ Opus epist. P, Martyris y An^lerii^ epist. cxxxi.

5aO HISTOIBE DE CHRISTOPHE COLOMB.

ouvrage. Il est vrai que ces extraits n'apprennent rien, qu'on ne trouve plus en détail dans les Décades , du même auteur , m^s ils sont curieux comme étant les premières annonces des découvertes de Colomb, et comme montrant la première empreinte de ces événemens extraordinaires sur Tesprit d'un des hommes les plus savans de ce siècle. On publia en i53o un recueil des lettres de Pierre Martyr, sous le titre de Opus epistolarium Pétri MartyriSy Anglerii. Il est divisé en trentehuit livres, dont chacun contient les lettres d'une année. On a fait à ses lettres les mêmes reproches qu'à ses Décades, mais elles portent la même empreinte de candeur et de probité, et prouvent qu'il était bien informé. Elles tirent une valeur particulière de ce qu'elles ont été écrites sur le moment, avant que les faits qu'elles contiennent fussent altérés ou dénaturés par la prévention ou la calomnie. Ses ouvrages sont remplis de détails intéressans, qui ne se trouvent dans aucun historien conteinporain. Us sont riches en pensées, mais ils le sont encore plus en faits, et ils respirent l'urbanité et les sentimens libéraux d'un savant qui a vu le monde. C'est une source à laquelle on puise souvent, et où, avec un peu de précaution, on peut puiser en toute sûreté. Il mourut à Valladolid, en i526.

APPENDIXr28.

Ovie4o!

GoNZALO Fern AiTDEz DE OviEDO Y Valdez, généralement connu sous le nom d'Oviedo, naquît à Madrid en 1478, et mourut à Valladolid en 1 557 , à, l'âge de soixante-dix-neuf ans. Il était d'une fa? mille noble des Asturies, et dans son enfance; en 1490, il fut nommé page du prince Jean, héritier présomptif du trône d'Espagne , fils unique de Ferdinand et d'Isabelle. Il occupait cette place lors du siège et de la reddition de Grenade ; par conséquent il était à la cour lorsque Colomb fit son traité avec les souverains catholi<|ues, et il remplissait encore le même emploi quand il vit à Barcelone l'entrée triomphante du célèbre navigateur, accompagna d'un certain nombre de naturels des pays qu'il venait de découvrir.

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