CHAPITRE m
Colomb arrive à k cour. — Il s'adresse UiHtilement au roi pom obtenir justice ( 1 5o5 ) .
La mort d'Isabelle porta un coup fatal à la fortune de Colomb. Tant qu'elle avait vécu , il avait eu tout à espérer de ses sentimens élevés de justice , de son respect pour sa parole royale , de la reconnaissance que lui avaient inspirée les services qu'il avait rendus à l'Espagne, et de l'admiration qu'elle avait conçue de son caractère* Mais pendant sa maladie , il avait vu ses intérêts négligés, et quand elle fut morte , il se trouva abandonné à la justice et à la générosité de Ferdinand.
Pendant le reste de l'hiver et une partie du printemps, il continua à rester à Séville, où il était retenu par une maladie douloureuse, faisant de vains efforts pour obtenir justice du gouvernement. Son frère > l'Adelantado, qui le soutint dans toutes ses
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épreuves avec sa tendresse et son dévouement accoutumes^ se rendit à la cour pour veiller à ses intérêts, et prit avec lui Fernando, le plus jeune des fils de l'amiral, alors âgé d'environ dix-sept ans. Ce père affectueux en parle souvent à son fils Diego comme d'un enfant qui était déjà un homme par sa rare intelligence et sa conduite exemplaire, et il lui recommande de l'a^im^r, en faisant sdlusion à ses propres frères, par un de ces traits touchans et najifs qui peignent la bonté de son cœur. «Conduistoi envers ton frère comme le frère aîné doit se conduire envers le plus jeune. Tu n'en as pas d'autre, et je prie Dieu qu'il soit pour toi un frère comme tu en as besoin. Dix frères ne seraient pas trop pour toî^ Jamais je n'ai eu de meilleurs amis que mes frères. »
Parmi les personnes qu'employait alors Colomb pour porter ses messages à la cour, était Americ Vespuce» Il en parle comme d'un homme i^commandable, mais infortuné, qui n'avait pas retiré de ses entreprises autant de fruit qu'il k méritait, ei qui avait toujours été disposé à lui rendre service. Son but, en l'employant, parait avoir été de démontrer l'utilité de son dernier voyage, et de prouver qu'il avait été dans les parties les plus riches du Nouveau-Monde, Vespuce ayant depuis touché la même côte dans un voyage avec Alonzo de Ojeda.
Il arriva à cette époque une circonstance qui jeta un rayon d'espoir et de consolation sur la sombre perspective de l'amiral. Son ancien et fidèle ami, Diego de Deza, qui avait été qudque temps évéque
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de Palencia, était attendu à la cour. C'était ce digne moine qui l'avait aidé à développer sa théorie devant le conseil de savans à Salamanque, et qui l'avait assisté de sa bourse quand il faisait ses propositions à la cour d'Espagne. Il venait d'être promu à l'archevêché de Séville ; mais il n'avait pas encore été installé dans sa nouvelle dignité. Colomb chargea son fils Diego de confier le soin de ses intéi*êts à ce digne prélat. «Deux choses, lui dit-il, exigent ime attention particulière : c'est de s'assurer si la reine, qui est maintenant avec Dieu, a dit quelque chose de moi dans son testament, et de stimuler le zèle de Tévêque de Palencia, lui à qui leurs altesses sont redevables d'être en possession des Indes, puisqu'il m'a engagé à rester en Castille quand j'étais en chemin pour eç partir '. » Il dit dans une autre lettre : a Si levêque de Palencia est arrivé, ou quand il arrivera, dis-lui combien j'ai été charmé de sa prospérité, et que si je vais à Madrid, je logerai chez lui, quand même il ne m'y inviterait pas; car il ftiut que nous reprenions nos anciennes habitudes d'amitié fraternelle. »
Les l'éclamations constantes de Colomb, tant par lettres que par l'intervention de ses amis, paraissent avoir été écoutées avec une froide indififérence. On n'accorda rien à ses demandes, ^ l'on n'eut aucune déférence pour ses opinions sur différens objets auxquels il prenait intérêt. On en^voya de nouvelles instructions à Ovando; mais on ue
^ Lettre du 21 décembre i5o4. Nayarrete, t. i, p. 346.
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communiqua pas à l'amiral un seul mot de ce qu elles contenaient. Lorsqu'il fut question de faire partir trois évêques, ce fut en vain qu'il demanda à être entendu avant qu'on les choisît. En un mot, il n'était consulté en rien dans les affaires du Nouveau-Monde. Il ressentit profondément ce manque d'égards, et il devint chaque jour plus impatient de pouvoir se rendre à la cour. Pour être à même de faire ce voyage avec plus d'aisance, il sollicita la permission de se servir d'une mule, une ordonnance du roi ayant défendu l'emploi de ces animaux comme monture , parce que leur usage étant devenu universel, il en était résulté qu'on avait négligé la propagation des chevaux. Cette permission fut accordée à Colomb, en considération de son âge et de ses infirmités, qui le çaettaient hors d'état de se servir d'un cheval pour voyager. Mais il se passa encore long- tempes avant que l'état de sa santé lui permît de profiter de ce privilège.
Les détails qui précèdent, recueillis dans des lettres de Colomb récemment découvertes, montrent le véritable état de ses affaires, et les souffrances de corps et d'esprit qu'il éprouva pendant sa résidence de tout un hiver à Séville, après son retour de son dernier voyage, qui avait été si désastreux. On l'a généralement représenté comme s'y reposant de ses travaux et de ses embarras; jamais un repos honorable ne fut mieux mérité, plus vivement désiré et moins obtenu.
Ce ne fut que dans le mois de mai que l'amiral , accompagné de son frère, l'Adelantado, fut en état
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de faire son voyage à la cour, qui était alors à Ségovie. Lui qui, quelques années auparavant, était entré en triomphe dans la ville de Barcelonne, suivi de la noblesse et de la chevalerie d'Espagne, et au miheu des acclamations d'une multitude enthousiaste, il arriva à Ségovie harassé de fatigue, plongé dans la mélancolie, négligé, et accablé par le chagrin encore plus qufe par Fâge et les infirmités. Quand il se présenta à la cour, il ne fut pas l'objet de ces attentions distinguées, de cette bonté cordiale, de cette compassion encourageante qu'avaient si bien méritées ses services signalés et ses souffrances récentes '.
L'égoïste Ferdinand avait perdu de vue tous ses services passés , pour ne songer qu'aux inconvéniens qu'il croyait trouver dans ses demandes présentes. Il le reçut avec force protestations d'intérêt, mais avec ce sourire faux et glacial qui passe sur la physionomie comme un rayon du soleil d'hiver, el qui ne porte aucune chaleur dans le cœur. L'amiral lui rendit alors un compte détaillé de son dernier voyage, et décrivit l'immense étendue de continent qu'il avait reconnue, ainsi que les richesses de la province de Veragua. Il lui parla aussi des désastres qu'il avait soufferts dans l'île de la Jamsuque , de l'insurrection des Porras et de leur bande, et de toutes les autres plaintes qu'il avait à faire relativement à cette malheureuse expédition. Il ne
* Las Casas, Hist, Ind., lib. ii, cap. 37. Herrera, Hùt. Ind,y decad. i, lib. vi, cap. i3.
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trouva dans le roi qu'un auditeur dont le cœur était sec, et la généreuse Isabelle n'était plus là pour le soutenir par un sourire de bonté ou par une larme de compassion. «Je ne sais, dit le vénérable Las Casas, ce qui pouvait causer cette froideur et cet éloignement du roi pour un homme qui lui avait rendu des services si éminens , si ce n'est que son esprit était égaré par les faux témoignages qui> avaient été rendus contre l'amiral; et j'ai eu occasion d'en apprendre quelque chose de personnes fort en fav.eur auprès du souverain ', »
lorsque quelques jours se furent écoulés, Co^ lomb renouvela ses demandes dans le^ formes : il ^rappela tout ce qu'il avait fait, et tout ce qui lui avait été promis sous la garantie de la parole et du sceau du roi, et le supplia de lui accorder les restitutions et les indemnités qu'il avait si fréquemment sollicitées, lui offrant en retour de consacrer entièrement au service de sa majesté le peu de temps qu'il lui restait à vivre , et ajoutant que , d'après ce qu'il sentait en lui, et d'après ce qu'il croyait savoir îjvec certitude , il espérait lui rendre des services qui surpasseraient encore cent fois tout ce qu'il avait fait. Ferdinand lui répondit en reconpaissai^t tout ce que lui devait l'Espagne ; mais il fit observer qu'il fallait que les affaires en question fussent soumises à la décision dô quelque personne prudente et habile. L'amiral y consentit , et proposa pour arbitre l'archevêque de Séville,, don
* LasCasas^ Hùt. Ind,, tom. ii, cap. 37. MS.
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Diego de Deza, qui avait toujours pris beaucoup d'intérêt aux affaires du Nouveau-Monde. Le roi consentit qu'il fut chargé de cet arbitrage ; mais l'amiral eut soin d'expliquer que c'était seulement la question des rentes et des revenus qu'il voulait bien soumettre à la décision d'hommes instruits , et non celle du gouvernement des Indes, oc D'où je conclus, dit Las Casas, qu'il ne croyait pas né- ' cessaire de mettre ce dernier point en discussion ^ son droit n'y étant que trop clairement manifeste. » Dans le fait , c'était à ses dignités que Colomb tenait particulièrement; il regardait tout autre chose comme d'une importance secondaire. Dans une conversation avec le roi , il lui déclara qu'il n'avait nul désir d'entrer en procès ni en plaidoiries. Il était prêt à remettre entre les mains du roi tous ses privilèges et tous ses actes, et à recevoir, au lieu du revenu qu'ils lui assuraient , telle somme que sa majesté jugerait convenable. Il demanda seulement que l'affaire ïut promptement décidée , afin qu'il pût se retirer dans quelque coin paisible et y chercher le repos qu'exigeaiait ses fatigues et ses infirmités. Cependant Ferdinand ne lui répondit que par des complimens et des promesses évasives faites en termes généraux. « Mais quant aux actions , observe Las Casas , le roi non-seulement ne lui donna aucune marque de faveur, mais au contraire il lui opposa toutes les entraves possibles ; et pourtant il ne manquait jî^mais de lui prodiguer les complimens. »
Colomb passa plusieurs mois à suivre iputile-
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ment la cour. Le roi continuait à lui témoigner beaucoup d'égards. Le cardinal Ximenès , archevêque de Tolède , et d'autres grands personnages avaient pour lui des attentions marquées, mais il avait appris à apprécier les civilités trompeuses d'une cour et à s'en méfier. Ses réclamations furent renvoyées à im tribunal nommé « le conseil des acquits de conscience de là feue reineet duroi. » C'est une espèce de tribunal généralement connu sous le nom de Junta de Descargos^ dont les membrei sont nommés par le souverain, et qui est spécialement chargé de veiller à l'exécution du testament de son prédécesseur, et à l'acquit de ses dettes.
Ce conseil s'occupa deux fois de cette affaire , mais sans porter aucune décision. Les intentions du roi étaient trop bien connues pour qu'ons'én écartât. <c On crut, dit Las Casas, que, si le roi eût pu le faire en sûreté de conscience, et sans nuire à sa renommée , il n'aurait respecté aucun des privilèges que la reine et lui avaient accordés à l'amiral, et qu'il avait si justement mérités \
Colomb se flatta encore qu'à cause de l'importance de ses réclamations , qui touchaient à une question de souveraineté, le roi ne différait d'y faire droit que jusqu'à ce qu'il eût pu se consulter avec sa fille Juana, qui avait succédé à sa mère comme reine de Castille , et qu'on attendait tous les jours de Flandre avec son époux le roi Miilippe.
^ Las Casas, Hist. Ind, , lib. ii, cap. 87.
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Il s'efforça donc (f endurer ces délais avec patience; mais il n'avait phis la force physique de lutter contre les difficultés; il n'avait plus, pour l'aider à supporter les mortifications , cette brillante perspective de gloire ) cet ardent enthousiasme qui l'avaient soutenu autrefois pendant ses longues sollicitations à la cour. Le flambeau de la vie était près de s'éteindre.
U fut encore retenu dans son lit par une cruelle attaque de goutte^aggravée parle désappointement et les chagrins qui lui déchiraient le cœur. De ce lit de douleur il fit un nouvel appel à la justice du roi. Il ne demandait plus rien pour lui-même, c'était pour son fils Diego qu'il intercédait. U n'insistait plus sur ses droits pécuniaires, c'étaient les honorables trophées de ses services qu'il désirait assurer à ses en£guis et perpétuer dai^s sa famille. Il demandait que son fils Diego fût nommé en sa place au gouvernement dont il avait été si injustement dépouillé. « C'est une afîEaire qui intéresse mon honneur, dit-41; quant à tout le reste, faites ce que Votre Majesté jugera convenable , donnez ou retenez , comme votre intérêt vous paraîtra l'exiger , et je serai satisfait. Je crois que c'est l'inquiétude causée par le délai de cette affaire qui est la principale cause de ma mauvaise santé. <c Une pétition tendant au même but fiit présentée en même temps à Ferdinand par Diego, qui offrit d'emmener avec lui Dour conseillers telles personnes qu'il plairait au roi de choisir ; qt de se guider d'après leurs avis.
Ferdinaiicl accueillit ces demandes avec ses protestations ordinaires , mais en les éludant toujours. c( Plus on lui adressait de réclamations, observe Las Casas, plus il y répondait favorablement ; mais il n'en continuait pas moins à suivre son système de délai, dans l'espoir d'épuiser leur patience, et de leà déterminer ainsi à renoncer à leurs privilèges, et à accepter en place des titres et des dai maines en Castille. » Colomb rejeta avee inctignalion toutes propositions de ce genre, comme faites pour compromettre les titres qui étaient les tro* phées de ses grandes actions. Il vit néanmoins que tout espoir d'obtenir justice de Ferdinand était désormais inutile. Du lit sur lequel il était retenu il écrivît à son ami fidèle , Diego de Deza , une^ lettre où il lui annonçait .qu'il n'en conservait Ênicun^ « Il paraît, lui ditnl , que sa majesté ne juge ^s à propos d'exécuter les promesses que j'ai reçues d'elle et de la reine, qui est maintenant dans le sein de la gloire, sous leur parole et leur 'sceau; Lutter contre sa volonté , ce serait lutter contre le vent. J'^ fait tout ce que je devais faire, je laisse/ le reste à Dieu, qui-m'a toujours été propice daas IxMis mes besoins '. »
Lé froid et égoïste Ferdinand ^voyait cet homnié illustre succomber sous le poids de sesinfirinités, aggravées encore par cet espoir différé qm froiâse le cœur. Il ne cherchait qu'à gagner du temps; ent:ore quelques délais, encore quelques désappointa
* Navarrete, Collée, de Viages^ tom. !•
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temens amers, et ce cœur loyal et généreux cesserait de battre : il serait alors délivré des justes réclamations d'un serviteur éprouvé qui, ayant cessé de lui être utile, ne lui paraissait plus qu'un importun.
3a HISTOIBE [tIV. XVIIL