‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe ColombChapitre 6 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mort de Colomb.

Au milieu de la maladie et du découragement , lorsque la vie et l'espérance s'éteignaient en même temps dans le sein de Colomb , un nouveau feu s'y ralluma un instant, ety brilla d'un éclat aussi soudain que passager. Il apprit avec joie le débarquement du roi Philippe et de la reine Juana ,qiii venaient d'arriver de Flandre pour prendre possession de leurtrône de Castille. Il se flatta encore une fais de trouver une protectrice et une amie dans la fille d'Isabelle. Le roi Ferdinand et toute sa cour se rendirent à Loredo pour recevoir les jeunes souverains. Ciolomb en aurait volontiers fait autant , mais il était retenu au lit par une violente rechute , et , dans son état de souffrance et d'isolement , il ne pouvait se passer de l'aide et des soins de son fils Diego. Son frère, l'Adelantado, sa prin-

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cipale ressource dans toutes les occasions ui^en*tes, y fut donc envoyé pour le représenter, et offrir ses hommages et ses félicitations. Colomb le chargea d'une lettre pour les nouveaux souverains^ exprimant son regret que sa maladie Fempéchat de s'y rendre en personne pour leur témoigner son dévouement y mais les priant de le compter au nombre des plus fidèles de leurs sujets. Il y ex* prima l'espoir de se voir rétablir par eux dans ses dignités et dans ses biens, et les assura que , quoi* que en proie en ce moment à de cruelles tortures , il serait encore en état de leur rendre des services auprès desquels le passé ne serait rien.

Tel fut le dernier effort de cet esprit ardent et indomptable, qui, comptant pour rien l'âge et les infirmités, s'exprimait sur son lit de mort avec toute la confiance et tout l'espoir que donne la jeunesse, et parlait d'entreprises encore plus gran* des, comme s'il eut eu en perspective une longue vie et une vigueur inépuisable. L'Adelantado prit congé de son frère qu'il ne devait plus revoir, et part^ pour remplir sa mission près des nouveaux sot»verains. U reçut l'accueil le (dus gracieux. Le jeune roi et la jeune reine accordèrent une grande at^ tention aux réclamations de l'àmirsd , et lui donnèrent li^i d'espérer de voir son afifaire se te^mner biaitot et henr^isment

Pendant ce temps , les soucis et les chagrins de

Colâmb tiraient à leur fin. Le feu momentané qui

l'avait récemment ranimé s'éteignit bientôt, étoufifê

sous ses infirmités accumulées. Immédiatement

byGoôgk

%à 34 msToiiLE . [nv.xvm.

iiprèB le départ de TÂdelantado ^ la violenée de .sa maladie, augmenta. Son dernier voyage avait tellement briaé les, ressorts d'un corps déjà affaibli et usé par wae vie de £atigUes ^ que rien ne pou^ yaif .plus les réti^Ur ; et depuis son retour, des in- ' qméCudes continuelles lui avaient dérobé ce doux ^pos si nécessaire pour réparer les outrages de la vieilleâse et en calmer les souffrances. La froide ingratitude de son souverain lui avait glacé le Cqsur. La suspension prolonge de ses honneurs , ^'inimitié , la diffamation qn'il rencontrait à chsKjue p^i s^nblaient avoir j^é ime ombre épaisse* sur cette gloire qui avait été le grand objet de son ambition^. Cette ombre , il est vrai , ne pouvait être que passagère; miôs il est difficile à l'homme le plus illuslre d^ .porter ses^r^ards au*delà du nuage qui couvre momentanément sa renommée, et d'entrevoir réduit durable dont l'entourera l'admiration de la pointé.

Les iMTces qui lui manquaient et ses souffiranceg toujours croissantes avertissant Cokmdi) qte sa fin approchait , il prit des mesures podr laisser ses afiÊsrires en bon ordre dans l'intérêt de ses héritiers.

|i| Oit dit que, le 4 mai, il écrivit un codicille informe «ur une page blanche d*un petit bréviaire que lui avait donné le pape Alexandre VL II y léguait ce livre à la république de Gènes, qu'il nomma héritière de ses privilèges et de ses dignités, en cas d'^ttinction de sa itice masculine* 11 ordonliait aifêsi qu'un hôpital £at étsb^ dans cette

CB.lt.] BË CHRlSTenOB COLOMB. 95

TÎlle sur le produit de ses possessions en RâKe» L'authenticité dé cette pièce est rév<^quée en doutéj et elle est devenue un sujet de contestation sérieuse parmi les commentateurs. C'est pourtant un point de peu d'importance» Cette pièce est dé nature à avoir pu être écrite par un homme tel que Colomb dans le paroxysme de la maladie , quand il reconnut que sa fin approchaitrapidement, et elle prouve l'affection avec laquelle il dirigeait ses pensées vers sa ville natale. Les commentateurs le nomment un codicille militaire , parce que des dispositions testamentaires de ce genre se font par* le soldat, à l'article de la mort j sans les formalités ordinaire Qu'exige la Ich civile. Environ quinze jours après, la v^le de sa mort, il fit un ccdicille définitif et réguUer, dans lequel il légua ses di^ gmtés et ses biens awc plus de jugement*

Dans ces derniers et terribles momens ôxt Fâme li'a qu'un espace de temps bien court pour i^églei' ses comptes avec le ciel et la terre , toute dissimulation cesse d'exister, et le caractère de l'homme se fait voir sous les traits les moins équivoques. Le dernier codicille de Colomb , écrit sur Je bord du tombeau, porte l'empreinte de sa passion dominante et de ses douces vertus. Il y répète et confirme plusieurs clauses de son testameht originaire, instituant son fils Diego son héritier universd. L'héritage substitué oumayorasgo, s'il mourait sans postérité masculine, devait passer à son frère' don Fernando, et de celui-ci, dahs lô même cas^ à son oncle don Barthélémy^ descendant tou«^

36 HISTOIRE [Lrv.rvm.

jours à rhéritier le plus proche dans la ligne: masculine. Cette ligne venant à manquer^ il devait passer à la plus proche parente de l'amiral. Il enjoignait à quiconque hériterait de ses biens, de ne jamais les aliéner en tout ou en partie j mais de prendre tous les moyens possibles pour les améliorer et les accroître. Il recommandait à ses héritiers d*être prêts en tout temps à dévouer leurs personnes et leurs biens au service de leur souverain , et à la propagation de la foi chrétienne. Il ordonnait à don Diego de consacrer le dixième des revenus que produiraient ses biens quand ils seraient en bon rapport , au soulagement de parens indigens, et d'autres personnes dans le besoin; et, sur le surplus^ de servir certaines rentes annuelles à son frère don Fernando , et à ses oncles don Barthélémy et don Diego, la rente allouée à don Fernando devant lui être assurée à lui et à ses héritiers mâles, à titre d'héritage substitué et inaliénable. Ayant ainsi pourvu au soutien de sa famille à perpétuité, il enjoignait à don Diego, quand ses domaines deviendraient d'un rapport sufEsant , d'élever une chapelle dans l'île d'Hispaniola, que Dieu lui avait si miraculeusement accordée , au iniKeu de la ville de la Conception, dans la Véga, et d'y faire dire^ tous les jours des messes pour le salut de r&me de son père et de .sa mère , ainsi que de tous ceux qui étaient morts dans la foi. Une mitre ckmse recommande aux soinsT de don Diego, Béatrix Ëariquez, mère de son fils naturel Fernando. Ses liaisons avec elle n'avaient jamais été sanction-

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nées par le mariage, et, soit par suite de cette circonstance , soit qu'il eût à se reprocher de Favoir négligée, il paraît avoir été ému d'une vive componction à ce sujet dans ses derniers momens. II dit à Don Diego de pourvoir à ce qu'elle puisse mener une existence honorable, a Et que cela soit fait, ajouta-t-il, pour la décharge de ma conscience, car ce point pèse lourdement sur mon âme '. D Enfin il indiqua de sa propre main diverses sommes peu considérables, qui devaient être payées à des personnes demeurant en différens endroits, et à de grandes distances, sans leur aj^rendre de qui elles les recevaient. Il paraît que c'étaient des acquits de conscience, ou des récompenses pour de petits services qui lui avaient été rendus dans des temps déjà bien éloignés. Parmi ces legs, il s'en trouvait un d'un demi-marc d'argent à un pauvre juif qui demeurait à la porte de la Juiverie, à Lisbonne. Ces dispositions minutieuses prouvent son attention scrupuleuse pour la justice dans tout ce qu'il faisait, et sa rigide exactitude à accomplir ses moindres devoirs. Dans

* Diego , fils de l'amiral , fait mention , dans son propre tes* tament , de ce legs de son père , et dit qu'il était chargé par lai de payer à Béatrix Enriquez une pension annuelle de 10,000 maravédis , «ce qu'il avait fidèlement exécuté pendant quelque temps ; mais comme il croyait que , depuis trois pu quatre ans , il avait négligé de le faire , il ordonne que le fait soit vérifié , et que ce qui reste dû soit payé par ses héritiers. {Mémorial ajustado sobre la propriedad mayorctsgo qutjimdo D. Christ, Colom.,%2/^,)

38 HISTOtmB [LïT.XVni.

le métne esprit , il <kinnait beaucoup de conseils à son fils Diego sur la conduite de ses affaires^ lui enjoigioiaiït de faire tous les mois, de sa propre main, les comptes des dépenses de sa maison; ear^Ërute de régularité sur ce point ^dit-il, on perd son argent et ses serviteurs ^ et Ton se fait des ennemis de ceux^t ^ Ses dispositions testamentaires furent^ écrites en présence d'un petit nombre d*amis et de serviteurs fidèles , parmi lesquels on trouve le nom de Barthélémy Fiesco , qui avait accompagné Diego dans le périlleux voyage en carnet de la Jamaïque à Hispaniola. ^

Ayant ainsi scrupuleusement rempli tous les de^ voirs que lui prescrivaient sur la terre la loyauté, l'affection et la justice, Colomb tourna ses pensées vers le ciel, et après avoir reçu le saint sacrement, il mourut avec beaucoup de résignation le jour de l'Ascen^on, ^o mai i5o6, âgé d'environ soixantedix ans^. Ses derniers mots furent : « In manus tuasj Domine^ commendo spiritum m€um.ti — «Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains ^. »

Son coi'ps fut déposé dans le couvent de Saint- François, et ses obsèques furent célébrées avec pompe dans l'église paroissiale deSanta-Maria la Antigua de Valladolid. Ses restes furent transférés ensuite , en 1 5i3, au monastère des Chartreux de las Cùevas deSéville, dans la chapelle de Sainte-Anne

* Mémorial ajustado^ § 248.

* CiUYasdeLos Palacios, cap. isi.

» Las Casas, Hish fnd- > lil>- «? ««P- 38. HiH. âtlAimi^ rante, cap. 108»

C0,jry.] DE CHRISTOPHE COLOMB. 89

OU de SantivChristOy chapelle où fut ensuite déposé le corps de Diego son fils, qui mourut dans le yU-lage de Montalban, le a3 février i5â6. En iS36, les restes de Colomb et de IMego fur^it transport téé à Hispaniola, et enterrés dans la principale cha« pelle de la cathédrale de la ville de Saint-Domingue. Mais ils n'y restèrent pas même encore en repos; car ils furent de nouveau exhumés et transférés à la Havane, dans l'île de Cuba.

Après la mort de Colomb , Ferdinand iuî décerna des honneurs tardifs; il ordonna qu'on érigeât un monument à sa mémoire, avec cette inscription :

PoR Castiixa y por Léon

NUEVO MUIfDO HALLÂ CoLON *.

Souvenir de la dette immense de gratitude que ce monarque avait contractée envers lui, et qu'il avait, avec tant de mauvaise foi, ilégligé d'acquitter. Quelques écrivains espagnols ont essayé récemment de justifier la conduite de Ferdinand à l'égard de Colomb. Leurs motifs étaient sans doute honorables; mais leurs efforts ont été împuissans , et l'on ne doit pas le regretter. Chercher à garantir de la réprobation du genre humain une telle injustice dans un rang si éi6inent , c'est enlever à Fhistoire un de ses avantages les plus importans. Qu'elle rapporte dans toute son étendue l'in-

* Pour la Castîlle et pour Léon , Nouveau monde a trouvé Golon« ;

4o HISTOiaE [Liv.xvm.

gratitude de Ferdinand, et que la mémoire en vive à jamais. L'ombre qu'elle jette sur sa, brillante re* nommée sera pour tous les monarques une leçon qui leur apprendra combien est importante pour leur réputation la manière dont ils traitent les hommes Hlustres.

CH.V.] ' D£ CHRISTOPHE COLOlfB. 4l

GHAPITHE V«

ObservatioDS sur le caractère de Colomb.

En racontant l'histoire de Colomb, Fauteur s'est efforcé de le placer sous un point de vue clair et distinct , et il n'a omis aucun détail qui pût faire ressortir son caractère, ni repoussé aucune lumière qui pût jeter quelque jour sur les vues et sur les motifs de son héros. Il a rapporté bien des circonstances qui peuvent être regardées comme des erreurs grossières de la part de ce grand homme , et que les historiens jusqu'ici ont ou passées sous silence, ou énoncées vaguement. Mais celui qui se contente de peindre un homme de génie en traits . grands et héroïques peut faire un beau tableau, mais il pe présentera jamais un portrait fidèle. Les hommes distingués sont un composé de vertus et de faiblesses. Leur grandeur vient en grandie partie de la lutte qu'ib soutiennent contre

4a HiaronuE [Lvr.xmL

les imperfections de leur nature , et leurs actions les plus nobles jaillissent quelquefois du choc de leurs qualités opposées.

Colomb était un bélhme d^un génie vaste et inventif. Les opérations de son esprit étaient énergiques, mais irrégulières, éclatant quelquefois avec cette force irrésistible qui caractérise une intelligence de cet ordre. Son esprit avait embrassé tous les genres de connaissances qui avaient rapport à son objet favori, et si elles peuvent paraître bornées dans le siècle où nous vivons, et si quelquesunes de ses erreurs sont palpables, c'est parce que la science dont il faisait sa principale étude n'avait encore fait que bien peu de progrès de son temps. Ses découvertes éclairèrent l'ignorance de ce siècle, guidèrent les conjectures vet% k certitude, et dissipèrent nombre d'erreur^ contre !«$• quelles il avait été lui-même obligé de lutter.

Son ambition était noble et élevée. Il était plean de grandes pensées, et désirait se distinguer par d'illustres actions. On a dit que des idées mercenaires se mêlaient à ses vues, et qu'il était entré de l'égoïsme et de la cupidité dans ses stipulations ftvec la cour d*Espagne. Ce reprcjche est injuste et irréfléchi. S'il désirait des dignités et des richesses, c'était avec la même élévation d'esprit <ju'il désirait la renommée ; car ces dignités et ces richesses étaient subordonnées à ses décoavertes , et devaient être proportionnées à leur impoitance. Il ne demandait aux souverains que le gouvaraen&ent des contrées qu'il espérait; ajouter

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à leur empire, et une portion des revenus qu'elles produiraient pour soutenir la dignité de son gouvernement. S'il ne découvrait aucun pays , saviez royauté devenait illusoire, et si ces pays découverts ne rapportaient rien, ses travaux et ses périls seiraient sans utilité pour lui. Si donc son gouvernement, si les revenus qu'il produisait finirent par être véritablement magnifiques, ce fut par i^uite de la magnificence des régions qu'il avait ajoutées à la couronne de Castille. Quel monarque n'aurait pas été enchanté de gagner un empire à de telles con- ^tiont? Mais il ne risqua pas leulement, dans cette entreprise, de perdre le fruit de ses travaux et de voir son ambition frustrée; lorsque l'envie osa élever des doutes sur la pureté de ses intentions, il se chai^ea volontairement de contribuer pouf un huitième aux frais de la première expédition, ce qu'il fit à l'aide de ses amis.

Les profits que parsdssaient devoii^ rapporter ses découvertes, il avait dessein de l^ employer dans le même asprit de noblesse et de piété qui les lui avait Eût dmiander. U projetait des couvres de bien- &isance et de religion; de grandes auniones pour le soulagement des pauvres de sa ville natale , d^ fondations d'émises cm l'on célébrerait des messes pour le repos (ks âmes des trépassés^ et la levée d'armées pour recouvrer le saint iSépulcre en P^ le^ne.

Tant qu'il exerça son emploi , il soutint la dignité du rang de viee-roi , et il tenait extrêmement à ses prérogai^ves, non par un vain amour des titras,

44 HISTOIRE [tiv. xvm.

mais parce qu'il les regardait comme les preuves et les trophées des grandes choses qu'il avait £aites. Il en était jaloux, et les estimait comme sa plus grande récompense. Dans les demandes réitérées qu'il adressa au roi, il insista seulement sur sa réintégration dans ses dignités; quant à ses réclamations pécuniaires , il consentait à les soumettre à un arbitrage; il les laissait même à la disposition du roi; a Mais, dit-il noblement, mes dignités touchent mon honneur. » Dans son testament , il enjoignit à son fils Diego, et à quiconque hériterî^ après lui de ses domaines, quelques dignités, quelques titres qui pussent par la suite lui être accordés par le roi, de toujours ajouter simplement à sa signature « l'amiral, » afin de perpétuer dans sa famille le souvenir de la véritable origine de son illustration. Sa conduite portait l'empreinte de la grandeur de ses vues et de la magnanimité de son esprit. Au lieu de traverser les pays qu'il découvrait en aventurier pillard, n'ayant d'autre but qu'un gain immédiat, comme ne le firent que trop généralement les autres navigateurs ses contemporaips, il chercha à reconnaître leur sol , leurs productions, leurs ports, leurs rivières. Son principal désir était d'y fonder des colonies et d'y introduire l'agriculture, de se concilier ^es naturels et de les civiliser, de construire des villes et d'y établir les arts utiles, de tout soumettre à l'empire des lois, de l'ordre et de la religion, et de fonder ainsi des empires réguliers et prospères. Il fiit constamment contrarié dans ce plan glorieux par Les misérables qu'il avait le mal-

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heur de commander, et pour qui toute loi n'était que tyrannie y tout ordre n'était que contrainte, fls interrompirent tous les travaux utiles par leurs séditions; provoquèrent les Indiens paisibles à des hostilités, et après avoir attiré la guerre et accumulé les malheurs sur leurs propres têtes; après avoir écrasé Colomb sous les ruines de l'édifice qu'il construisait, ils l'accusèrent d'avoir été la cause de toute cette confusion.

Il eût été heureux pour l'Espagne que ceux qui suivirent les traces de Colomb eussent eu sa saine politique et ses vues libérales. Le Nouveau- Monde, en ce cas, eût été peuplé par des colons pacifiques, et civilisé par des législateurs éclairés, au lieu d'être envahi par de fougueux aventuriers et ravagé par d'avides conqu,érans.

Colomb était im homme doué d'une vive sensibilité, susceptible d'une grande effervescence, et de fortes et soudaines impressions. Il était naturellement irritable et impétueux , et il ressentait vivement un outrage et une injustice; mais la bienveillance et la générosité de son cœur opposaient un contre-poids à la vivacité de son caractère. Son naturel magnanime brilla à travers tous les troubles de sa carrière orageuse. iQuoique outragé continuellement dans sa dignité, bravé dans l'exercice de son pouvoir, déjoué dans tous ses plans, mis en danger personnel par les séditions de misérables factieux, e,t cela à des époques où les inquiétudes d'esprit et les spuffrances de corps qu'il éprouvait auraient suffi pour exaspérer l'homn^e le plus pa-

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tient, il savait contenir sa fougne naturelle, répri* mer son indignation, et descendre jusqt/au raison* nement et même jusqu'à la prière. Et nous ne devons pas oublier de faire remarquer combien il était éloigné de tout sentiment de vengeance^ combien il était prompt à pardonner et à oublier au moindre signe de repentir et de soumission. On a loué son habileté à commander eam autres; mais on doit encore de plus grands éloges à la fermeté avec laquelle il sut se commander lui-même.

Sa bonté naturelle rendait son cœur accessible à toutes les Sensations de plaisir que peuvent procurer les objets extérieurs. Dans ses lettres et dans ses journaux, au lieu de détailler les circonstances avec la précision technique d'un simple navigateur, il parle des beautés de la nature avec l'enthousiasme d'un peintre ou d'un poète. Quand il côtoie les rives du Nouveau-Monde , il fait partager au lecteur la jouissance avec laquelle il décrit, dans son espagnol imparfait , mais pittoresque , lek dî* vers objets quii'entourent, la douceur de la température, la p\ireté de l'atmosphère, le parfum de l'air rafraîchi par une douce rosée, la verdure des forêts, la magnificence des arbres, la grandeur des montagnes, la limpidité et la fraîcheur des rivières, Chaque scène fait naître pour lui de Nouvelles dé» lîces. Il proclame que chaque nouvelle découverte est plus belle que la précédente, et chacune d'elles est la plus belle qui soit au monde. Enfin, de ce ton simple et animé qui lui était naturel, il dit aux sou?verains qu'après leur avoir parlé en termes si rele»

C«* ^4] DE CHRîSTCM^m COLOMB. 4^

vés des autres îles, U crâînt qu'ils ne lui refusent toute croyance quand il leur déclare que celle qu'il leur décrit en ce moment les surpasse toutes en beauté.

C'est avec la même ardeur, et tfune manière aussi peu étudiée, qu'il exprime en diverses occai^ons combien il était prompt à céder aux impulsons de la joie ou du chagrin, du plaisir ou de ^indignation. Lorsqu'il était entouré de misérables dont l'ingratitude et la violence l'opprimaient, il se retirait souvent dans sa cabine pour se livrer à des accès de douleur, et soulageait son cœur trop plein par des soupirs et des gémissemens. Lorsqu'il revint enchaîné en Espagne, et qu'il parut en présence d'Isabelle, au lieu de continuer à montrer la fierté élevée avec laquelle il avait jusqtf alors supporté les outrages, il fut saisi d'émotion et d'attendrissement en voyant la compassion qu'elle lui témoigna, et il ne put retenir ses larmes et ses sanglots.

II était d une piété profonde; la religion se mêlait à toutes ses pensées et à toutes ses actions , et on la voit briller dans tous ses écrits. Toutes les fois qu'il faisait une grande découverte, il la célébrait en rendant à Dieu de solennelles actions de grâces. La voix de la prière s'éleva de ses vaisseaux quand ils aperçurent pour la première fois le Nouveau-Monde, et son premier mouvement, en débarquant, fut de se prosterner contre terre pour remercier le ciel. Chaque soir, le Salpe Regina et dTautr.es antiennes- étaient chantés par son équi-

48 msToiEE [hPr.xYm.

page , «t Ton célébrait la messe dans les bosquets délicieux qui bordaient les côtes sauvages de ce pays païen. La religion, ainsi profondément gravée dans son âme , répandait sur toute sa conduite une dignité tranquille et le calitie de la bienveillance. Ses discours étaient purs et réservés, et il ne s'y mêlait jamais ni imprécations, ni juremens, ni aucune expression inconvenante. Toutes s^ grandes expéditions furent entreprises au nom de la Sainte- Trinité, et il recevait le saint sacrement avant de s'embarquer. U observait les fêtes de l'Église dans quelque situation qu'il se trouvât. Le dimanche était pour lui un jour de repos sacré, pendant 1^ quel il ne mettait jamais à la voile , à moins d'une sd^solue nécessité. H. croyait fermement à l'efficacité des vœux, des pénitences et des pèlerinages, et il y avait recours dans les temps de crise et de dangers ; mais il portait la dévotion encore plus loin , et sa piété n'était pas exempte du fanatisme de son siècle. U partageait évidemment l'opinion que toutes les nations qui ne reconnaissaient pas la foi chrétienne ne possédaient pas de ^ droits naturels, et qu'on pouvait employer les moyens les plus sévères pour les convertir, et les châtimens les plus rigoureux pour punir leur obstination. D'après ces idées erronées, il se croyait autorisé à réduire les Indiens en captivité, et à les transporter en Espagne pour leur apprendre les doctrines du christianisme, ou à les vendre comme esclaves s'ils prétendaient résister à ses invasions. En agissant ain^i^ il péchait contre la bonté natu-

relie de son cœur, et contre les sentimens qu'A avait d'abord nourris et exprimés à l'égard de ces hommes doux et hospitaliers, mais il cédait à son insu à l'impatience mercenaire de la couronne, et aux sarcasmes de ses ennemis sur le peu de profit qu'avaient rapporté ses entreprises. Du reste , il est bon d'observer que l'esdavage des Indiens faits prisonniers dans un combat fut ouvertement approuvé par la couronne, et que lorsque la question de droit vint à être discutée, à la demande dé la reine, plusieurs des jurisconsultes et des théologiens les plus distingués se déclarèrent pour cette mesure; de sorte que la question ne fiit décidée en faveur des Indiens que par l'hiunanité seule disabelle.

. La justice exigeait ces remarques, qui pallient la conduite de Colomb; il ne faut point l'isoler du siècle dans lequel il vivait, de peur que les erreurs du temps ne lui soient imputées comme des foutes personnelles. L'auteur n'a pourtant pas intention de justifier Colomb sur un point relativement auquel l'erreur même est inexcusable. Que cette tache reste sur son nom illustre, et que les autres en tirent une leçon.

Il reste à remarquer un trait particulier de son caractère si grand sous tous les rapports : c'est cette imajgination ardente et enthousiaste qui jetait un si vif éclat sur toutes ses pensées. Herrera dit qu'il avait du talent pour la poésie , et l'on en voit quelques traces sur la marge du livre de prophéties qu'il présenta aux Souverains Catholiques. Mais c'est dans IV. 4

toui $^ écrite ^ dm» touteii se$ actiom qu*o» ratmwf0»on génie poétique. Il créait ^nitour dalui un mand^ àe jnenreiliesy et i^tait à ton* ks objelB Me» bfûkntm ^ouieui^. U lui iaspimit cbs projets YlsÎ0i]Mires qui rexposaient aux saixasniies i^ aux jfâUlme» <k j:^eux dcmt l'eiiprit é^ rés^^rré^ umBi plus vulgaim. De là les coi^ectures qu'il ferma^ quand il était sur la cote de Paria ^ sur Ja forme de la terre, sur la situation du paradis terrestre 9 sur les mines d'Ophir dans Hispaniola, ^nur ia Chersonèse d'or dans le Veraguas; et dé là AUSSI ie projet héroïque d'une <^Poisade pour recouirrer ie saint S^Milcre» Ce caractère poétique se mêlait à «a dévotion, et lui in^rait des méditations solennelles sur des passages mystiques des Écritures, et sur de mystérieuses prophéties. De tdies prisées «anoblissaient ses onctions à sfes prc^»r^s yeuîp, et faisaient qu'il se considérait èonûne «m i^nt envoyé pour remplir u^e Baii%sion impoeaMe et sublime , et recevant d'en haut des impulsiom^ et des consdk ; telle était k voix consolatiiee q^'tl crat avoir entendue pendant les trembles d'Hispa^idk., et d^yis le silence de la nuit sur la côte désastreuse de Veraguas.

Ilyavaitsansdoutedans son caractère beaticoup d'^xalitation , mais cette «exaltatkxi étsôt aussi bte^ereuse que peu oooimnuie. La manière dont r^H?deur de son imaginalion et la vivacité de son espript étiâent modérées par laibre^ de «on juge«^i¥t, et érigées par une sagacité exquise, est ie trait le |Aiis extraordin^e de son caractère. Mmi gou-

d^ 1|^ f év^r^i^ 4w siècle? pd6$^, lep indJi^M é'»» Blo^de inp9»nu, çp^m^ k» deviij^, 4ii»»itront| Ji^

çji^ijit l«| évéapipîn» futur* d'a^m le» ftçpge» êê km\^ f §pu Abi^i ^t W écriyaÎQ ^«aggojl ' , ^19^ çupçri^iye ^u i^le d^* hqM H W«it, C'ét«|; 4 lui qu'était réservéek grande ejE^tf^pr^^^A t]iiV6H ser cette mer qui avait donné lieu à tant de Êi- Mes, et de dévoiler le mystère de son siècle. »

Malgré toute la puissance de son imagination ^ ses rêves les plus hardis n'approchèrent pas de la réalité. Colomb mourut sans connaître la grandeur véritable de sa découverte. Jusqu'au dernier soupir, il crut avoir uniquement ouvert un nouveau chemin au riche comirierce qui se ftiisait avec d'anciennes contrées, et avoir découvert quelques régions inconnues du Levant. Il supposait qu'Hispaniola était] l'ancien Ophir qu'avaient visité les vaisseaux de Salomon, et que Cuba et laTçrre- Ferme n'étaient que des parties lointaines de l'Asie. Quelles visions de gloire auraient apparu à son es-

* Cladera, Inpestigaciones historicas, p. 34-

Bit HISTOIRS DE CHRISTOPHE GOtOMB.

prit, s'il avait pu savoir qu'il avait réellement découvert un nouveau continent, égal en étendue à la totalité de Tanden monde, et séparé p^ deux vastes océans de toutes les parties de la terre que rhomme civilisé avaitconnuesjusqu'alors! Et combien ce génie magnanime se serait-il consolé, au la^ieu des souffrances de la vieillesse et des soucis du besoin , méprisé d'un peuple mécontent, oublié d^un monarque ingrat, s'il avait pu se figurer les empires splendides qui décent s'établir sur le beau monde qu'il avait découvert, et les nations tUHnbreuses qui devaient remplir ces vastes contrées de sa repommée, et révérer et bénir son nom dans leurs divers langages jusqu'à la postérité la plus reculée !

FIN DE L'HISTOtBB ]>£ CHRISTOPHE COXOMB.

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