‹ Histoire de la vie et des voyages de Christophe ColombChapitre 7 sur 16 · DES ÉCLAIRCISSEMENS · texte numérisé non relu

DES ÉCLAIRCISSEMENS

ET

DES DOCUMENS INEDITS.

APPENDIX nu.

Ttmpcti ieê restes de Colomb de SaiQ^Dommgue à la Havane*

A la fin d'une guerre entre la Ff aince et l*E§pâgiie, en 1795, toutes les possessions espagnoles dans l'île d'Hispaniola furent cédées à la France par l'art. ÏX du traité de paix. Pour veiller à l'exé* cution de ce traité, une escadre espagnole, oom-» mandée par don Gabriel de j^Hstizabal , Meute* nant-général de f armada royale, fut envoyée daus cette île àv l'époque convenue. Le J î décembre ' 1795, ce commandant écrivit au maréchal des camps et gouverneur , don JoaquiU Garcia ^ vêsident à Saint-Domingue, qu'étant infdfmé que les restes du célèbre amiral don Christophe Gô^ Ibmb étaient enterrés dans la cathédrale di C^tM

ville, il croyait de son devoir, comme Espagnol, et comme commandant en chef l'escadre d'opérations de sa majesté, de solliciter le transport des dépouilles mortelles de ce héros dans l'île de Cuba, qu'il avait également découverte, et où il avait le premier planté l'étendard de la croix. Il exprima le désir que cette cérémonie fût faite officiellement, avec beaucoup dé soins et dans toutes les formalités, afin qu'il ne pût rester au pouvoir de qui que ce fût, par insouciance ou par négligence, de perdre des dépouilles auxquelles se rattachait un événement qui formait l'époque la plus glorieuse de l'histoire d'Espagne, et qu'il devînt évident à toutes les nations que les Espagnols, malgré le laps des siècles, n'avaient jamais cessé d'honorer la mémoire de ce c( digne et audacieux général des mers,» et qu'ils ne les avaient pas abandonnées quand les divers jcorps publics, représentant la domination espagnole, allaient énUgrer de l'île. Comme il n'avait pas le temps, sans de grands inconvéniens, de consulter le souverain sur cet objet, il s'adressait au gouverneur comme vice-patron royal de rîle, espérant que sa demande lui serait accordée, et que les restes de l'amiral seraient exhumés et transportés à Cuba à bord du San Lorenzo.

\ Le gouverneur entra avec chaleur dans les désirs manifestés par ce magnanime Espagnol. Il Fin-» forma dans sa réponse que le duc de Veraguas, descendant en ligne directe de Colomb, avait montré la même sollicitude , et avait envoyé des ordres pour que les mesures nécessaires fiu^at

prises à ses frais; qu'il avait en même temps témoigné le désir que les ossemens dç l'Adelantado, don Barthélemi Colomb , fussent également exhumés, et qu'il avait envoyé des inscriptions pour être placées sur leurs sépulcres. Il ajouta que, quoique le roi n'eut donné aucun ordre à ce sujet ,* cependant cette proposition étant si bien d'accord avec les sentimens de reconnaissance de la nation espagnole, et obtenant l'assentiment de toutes les autorités de l'île, il était prêt, en ce qui le concernait, à la mettre à exécution.

Le commandant général Aristizabal écrivit alors dans le même sens à l'archevêque de ^ Cuba, don Fernando Portillo y Torres , dont la métropole était alors la ville de Saint-Domingue, espérant recevoir sa sanction et son aide dans cette pieuse entreprise.

La réponse de l'archevêque fut conçue dans les termes les plus polis pour le digne commandant, et les plus respectueux pour la mémoire de Colomb , et il exprima le zèle dont il était animé pour payer un tribut de* reconnaissance et de respect aux restes d'un homme qui avait tant fait pour la gloire de la nation.

Les personnes autorisées à agir au nom du duc de Veraguas , le vénérable doyen de la cathédrale et son chapitre, ainsi que toutes les autres personnes et autorités à qui don Gabriel de Aristizabal fit une semblable communication, montrèrent le même empressement à concourir à l'exécution de cette cérémome touchante et solennelle.

$8 msTôifti vi eâimmm colomb.

Ï4€f digne ccrtflnîàndaiit Arifttizabâl àyatit fait toutes ces démarches prélimifiaires arec toute Fétîqiiette et toutes les fonnalîtés convenables, la cérémonie eut lieti avec la pompe et la solennité que la circonstance érigeait.

Le 20 décembre 1795, les personnes les pluà distinguées de la ville, les dignitaires de l'église, et les officiers Ci vîls et militaires s'assemblèrent dans là cathédrale métropolitaine. En présence de cette auguste assemblée, on ouvrit \m petit caveau audelà du chœur, dans le principal mur à droite du grand autel , et l'on y trouva les fragmens dW cercueil de plomb, des ossemens, et une certaine quantité de terre formant évidemment les restes d*un corps humain. On recueillit le tout avec sôitt, et on l'enferma dans une caisse de plomb doré d'environ une demi-aune en longueur et éîi largeur, et de moitié en hauteur, garnie d^imé seri*ure de fer^dont la clef fut remise a Tarchevéque. Cette caisse fut ensuite placée dans un cercueil couvert en velours noir et orné de galon§ et de franges d'or, et le cercueil fut déposé dans une espèce de tombeau ou de mausolée temporaire.

Le lendemain, il y eut une autre grande commémoration à la cathédrale. Les vigiles y lurent chantées, et uhe messe des morts y fut solennellement célébrée par l'archevêque, en présence du commandant-général de Farmada, des dominicains, des franciscains, des frères de l'ordre de la Merci, et de tout le reste de Rassemblée distinguée qui

kfmfsmrh 5§

suite ttîië ôfftisôil falièbf è.

Lé Mêtoe jôtir, à quatre hëiïtëé après ifîidB, ïê ceitïièîl fût transporté sur le Vâîsseau, aVed f appareil et le cérétiiôniâl te plus impiôsàùt, âii inîfièù d'une processiôh religieuse, civile et militaire, àu ctaht des hymnes, léà bannières Coiïvertés de crêpe , et au bruit dés déchargés dé l'artîHérié de là ville. ÎLes personnes les plus distinguées des difierens ordres portèrent tour k toiir lé cercueil. Le gouverneur reçut la clef des mains de l'archevêque, et la retnit entré celles du commàiidànt de là Ha* valie, pour qu'il la gardât en dépôt jusqii^à ce cjue le bon plaisir du roi fôt connu. Le cercueil fut placé à bord d'un brigantin nommé là Dêcoui^ertef qui arbora les signes de deuil , comme le firent tous les autres liavires, qui saluèrent les restes de Colomb et lui rendirent les honneurs dus k uli amiral.

Du port de Saint-Domingue lé cercueil lut transporté à la baie d'Ocoa, et mis à bord du San Lo' renzo. îl était accompagné d'un portrait de Colomb, envoyé d'Espagne par le duc de Veraguas, pour être suspendu près de l^endroit où devaient être déposés les restes du plus illustre de ses ancêtres.

Le vaisseau mit sur-le-champ à la voile, et il ai*riva a la Havane, dans l'île de Cuba, le i5 janvier 1796. On y montra uh sentiment de respect non moins profond pour la mémoire 4e celui qui avait découvert cette île. Les principales autorités se rendirent à bord du navire, accompagnées des

6o HISSTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB.

officiers supérieurs de Tarmée et de la marine. Tout se passa avec le même cérémonial et la même so«lennité. Les restes de l'amiral furent tirés du vaisseau avec respect, et placés à bord d'une fblouque qui les conduisit à terre au milieu d'un cortège de trois colonnes de felouques et de barques de la marine royale, toutes convenablement décorées, contenant des militaires distingués et des officiers ministériels. Deux felouques venaient ensuite: Tune contenait une garde d'honneur marine, dont les bannières et les tapibours étaient couverts de crêpe ; dans l'autre étaient le commandant-général, le principal ministre de la marine, et l'état-major militaire. Lorsqu'ils entrèrent dans le port, les bâ-^ timens de guerre qui s'y trouvaient rendirent les honneurs dus à un amiral et à un capitaine-général de marine. En arrivant au môle, on y trouva le gouverneur de l'île qui venait au-devant des restes de Colomb , accompagné des généraux et de l'étatmajor. Le cercueil fut alors porté entre deux lignes de soldats qui bordaient les rues jusqu'à l'obélisque sur la Grande-^Place, et là il fut placé sur un corbillard qui avait été préparé à cet effet. En cet endroit, le3 restes de Colomb fiirent remis, avec les formalités précédemment observées, au gouverneur général de l'île; la clef lui fut donnée, le cercueil fut ouvert, et l'on constata d'une manière authentique l'état de ce qui y était contenu. Cette cérémonie étant terminée, on conduisit le cercueil en grande procession à la cathédrale. L'évéque y célébra la messe et l'ofiÊce solennel pour les morts ,

APPENDIXN" î. 6t

et les dépouilles mortelles de Colomb furent respectueusement déposées dans le mur à droite du grand autel. ccLes dignitaires ecclésiastiques et séculiers ^ dit la pièce daqs laquelle nous puisons ces détails', les corps publics, et toute la noblesse de la Havane, assistèrent à tous ces honneurs et à toutes ces cérémonies, en preuve de la haute estime et du souvenir respectueux qu'ils conservaient dii héros qui avait découvert le Nouveau-Monde, et qm avait le premier planté sur cette île Fétendard de la croix. »

Cest la dernière occasion qu'eut la nation espagnole de manifester ses sentimens pour la mémoire de Colomb, et c'est avec une vive satisfaction que l'auteur de cet ouvrage s'est trouvé en état de rapporter d'une manière circonstanciée une cérémonie si solennelle, si touchante, si noble dans tous ses détails, et si honorable-^our le caractère national. Quand on voit les restes de Colomb transportés ainsi du port de Saint-Domingue, après un intervalle de près de trois cents ans, comme des reliques nationales sacrées, avec une pompe civile et militaire, et avec un cérémonial religieux imposant, tandis que les hommes les plus distingués et les plus élevés par leur rang semblaient rivaliser à qui leiu: rendrait le plus de respect, on ne peut s'empêcher de réfléchir que ce fut de ce même port qu'il fut emmené chargé de chaînes ignominieuses, sa fortune et sa repommée paraissant frappées

* Navarrele, tom. ii, p. 365.

^4 HISTOIRE DB pq]^TO?PE COLOMB.

4'»»^ wêflip rwpe, et ppur^uiyi pâF les wijuireg 4^ la pppulftcg. lï est vrai que de p»reil§ bp»»ewr<5 ne sppl f ien peijr les paorts ^ et (ju*iU i»e saw^iem: rér paieries ihjijst^çe^ pf leg c}iagri»§ que Iq pceup qui g çe$,sé 4e b^fl^e peut avqiF ^Qufîerts, mais ce ^n$ 4e$ ^uppe§ fy|)pndgiites cfe çqQ^Ql^tiQn pour les ^pDtl^e^ illtt^tpes qui spnt calomnié» et femémtéfk pe)a4gjît leuiî ^ie , et qui y puisent le courage de iiyppopteF avec fenneté les injustices juréseutes ^ fW Ypyant que le vrai mérite survit à lacaloumie^ et reçoit une glorieuse récompense dans l'admira-* tUm de^ siècles à venir.

Dé<»ils sur les desc^odaiis de Coloiab;

▲ph^ la mort de Gdlomb, s^aoi £|s Dto^ ^jLM:;oé4«' k ses demis com^ie yipe-roi et gfmyem^W 4u '^cni-f ^eau-Moade, Goj^ormémeBt aux eonyfmtiow lexpresses fisdtes ientre les souyerains et son pjère> Il par^t^ deraccord général des histoiiens^iiieiç'^tajji; un homn^ doué d'une grande inté^ité , de tai^m recaawQj^di^ubiLes y et d'un caractère franc et généreux. Serrera parle plusieurs fois de I9 douceur ejt de l'uârbanité de ses .manières, et déclare qu'iji availE un caractère pian de noblesse et enne^ de tout déguisement. Cette absence de toute dissimulation l'exposa souvent aux pièges de gens rusés , vieillis, dsms l'astuce, et qui firent de sa vie une suite con^

tinuelle de tourmensiMais sa probité naturelle et le pouvoir irrésistible de la vérité le soutinrent au milieu des difficultés dans lesquelles des hommes plus politiques et plus subtils se seraient égarés et complètement perdus.

Immédiatement après la mort de Tamiral^ don Diego se 'présenta comme son héritier en ligne directe, et demanda la restitution des dignités et des privilèges de sa famille, qui avaient été suspendus pendant les dernières années de la vie de son père. Mais si le froid et circonspect Ferdinand avait pu oublier les obligations que la reconnaissance et la justice lui imposaient à l'égard de Colomb^ il lui fut encore moins difficile de fermer l'oreille aux sollicitations de son fils. Pendant deux ans don Diego continua ses démarches avec une persévérance inutile. La défiance que le monarque semblait avoir de ses talens lui était d'autant plus sensible, qu'ayant été élevé sous ses yeux, en qualité de page de la maison royale , il avait pu connaître et apprécier son caractère. Enfin , au retour de Ferdinand de Naples, en i5o8 , il lui fit une question directe , avec la franchise qu'on lui attribue. Il lui demanda « pourquoi Sa Majesté ne voulait pas lui. accorder comme une faveur ce qui lui appartenait de droit , et pourquoi il hésitait à croire à la fidélité d'un homme qui avait été élevé dans sa maison ? » Ferdinand lui répondit qu'il savait qu'il pouvait se fier à lui, mais qu'il ne savait pas s'il pourrait se fier également à ses enfans et à ses héritiers. Diego répliqua qu'il étaitcontraireà toute justice et à toute

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de le punir des fautes de ^es enfans y qui ne naîtraient peut-être jamais.

Cependant, quoiqu'il eut pour lui la raison et la justice 9 le jeune amiral ne put parvenir à décider le monarque opiniâtre à lui accorder sa demande. Voyant que tout appel aux idées d'équité et aux sentîinens de générosité de Ferdinand était inutile y il sollicita la permission de faire valoir ses droits devant les cours ordinaires de justice. Le roi ne pouvait refuser une demande si raisonnable , et en conséquence don Diego commença devant le conseil des Indes un procès contre Ferdinand, fondé sur les traités qui avaient eu lieu entre la couronne et son père, et réclama son rétablissement dans toutes les dignités et dans tous les privilèges qu'ils garantissaient à sa famille.

Un motif d'oppositiop à ces prétentions fut que, si le traité fait par les souverains en 149a avait accordé une vice-royauté perpétuelle à l'amiral et à ses héritiers , une telle concession ne pouvait être validé, étant contraire aux intérêts de l'état, et à une loi expresse promulguée à Tolède en i/fSo, ordonnant qu'aucune place emportant administration de la justice ne pût être donnée à perpétuité. En conséquence, disait-on , la vice-royauté n'avait pu être accordée à l'amiral que pour sa vie durant , et même, pendant ce terme, cette dignité lui avait été justement retirée poul» cause d'inconduite. On ajoutait que de telles concessions étaient contraires aux privilèges inhérens à la couronne , et dont le gouvernement ne pouvait se dessaisir. Doii IV. 5

66 HISTOIRE J>B CHmSTOPKE COLOMB.

Diego répliqua qu'à l'égard de la validité du traité, c'était un contrat obligatoire , et qu'il ne pouvait être privé d'aucun des privilèges qu'il lui assurait ; que comme, par cédules royales, datées de Villa î'ranca le a juin 1 5o6, et d'Almazan le 28 août 1 607, il avait été ordonné que lui, don Diego, recevrait le dixième du produit des revenus des Indes, de même tous les autres privilèges devaient lui être accordés; que quant à l'allégation que son père avait été privé de sa vice-royauté pour cause d'inconduite , elle était contraire, à toute vérité : ^c'était par un trait d'audace inouie que Bobadilla l'avait envoyé prisonnier en Espagne en i5oo, contre la volontié et les ordres des souverains, comme le prouvait leur lettre datée de Valencia de la Torre en 1 5o2 , dans laquelle ils exprimaient leur regret de son arrestation, et l'assuraient qu'il obtiendrait justice, et que ses privilèges lui seraient conservés intégralement à lui et à ses enfens \

Ce procès mémorable commença en i5o8, et dura plusieurs années. Dans le cours de l'instruction , on contesta en outre les droits de don Diego sous le prétexte que son père n'avait pas découvert le premier la terre ferme , mais postérieurement à d'autres, et seulement certaines parties. Cette objection fut victorieusement repoussée par des témoignages irrésistibles. Les prétentions de don Diego furent discutées minutieusement , et rigoureusement examinées, et la décision unanime

< Extraits des mÎButes du procès , par riôstorien Muûos* MS.

API^EKDIX N* a. 67

du conseil des Indes en s^ faveur, en faisant honneur à la justice et à l'indépendance de cette cour, imposa silence à maint détracteur subalterne de la réputation de Colomb '. Malgré cette décision, le monarque astucieux ne manqua ni de moyens , ni de prétextes pour différer d'accorder de si vastes pouvoirs , cequi coûtait extrêmement à sa politique méfiante. Le jeune amiral dut son succès définitif dans cette affaire au succès qu'il avait préalable^ ment obtenu dans une affaire d'une nature toute différente. Il était devenu épris de doua Maria de Tolède , fille de Ferdinand de Tolède , grand-commandeur de Léon , et nièce de don Fadrique de Tolède, le célèbre duc d'Albe, principal favori du roi; c'était aspirer à une haute alliance. Le/ père et l'oncle de dona Maria étaient les grands les plus puissans de la fière Espagne , et cousins germains dé Ferdinand. Cependant la gloire que Colomb avait acquise rejaillissait sur ses enfans, et les droits de Diego , qui venaient d'être reconnus par le conseil des Indes , l'investissaient de dignités et de richesses suffisantes pour qu'il pût prétendre à la plus haute alliance. Il n'éprouva aucune difficulté à obtenir la main (Je dona Maria , et la famille étrangère de Colomb fut ainsi entée sur une des races les plus nobles de l'Espagne j il en résulta ce qui ne manque jamais d'arriver en pareil cas. Diego s'était assuré ce pouvoir magique appelé le crédit,

* On trouvera de plus amples détaib de ce procès dans Fai^

68 HISTOIRE DE CHRISTOPEfE COLOMB.

et la faveur de Ferdinand, qui avait été si loi^ temps refusée au fils de Colomb , vint trouver le neveu du duc d'Albe. Le père et Fonde de son épouse réussirent, quoique avec beaucoup de diffîoulté ; à vaincre la répugnance du monarque, et il accorda du moins en partie la juste demande qui lui était faite. Il rendit à don Diego les dignités et pouvoirs dont jouissait Nicolas de Ovando , qui fat rappelé , mais il supprima prudemment le titre de vice-roi.

Le rappel d'Ovando ne fut pas une mesure uniquement prise pour faire place à don Diego; c'était l'accomplissement tardif d'une promesse faite à Isabelle sur son lit de mort : la reine mourante Favait demandé à Ferdinand pour venger le massacre de ses pauvres sujets indiens, et la cruelle et ignominieuse exécution de la femme cacique Anacaona.

<ïependant, tout en satisfaisant à la demande de la reine , Ferdinand se montra favoi'able à Ovando. Il n'était pas susceptible de la compassion généreuse dlsabelle , et quoique Ovando eût violé les droits de l'humanité par la manière dont il avait traité les Indiens , il avait été un officier vigilant, et ses oppressions mêmes avaient été favorables à la couronne. Ferdinand ordonna que la flotte qui conduisait le nouveau gouverneur revînt sous le commandement d'Ovando, et qu'il conservât la jouissance paisible de toutes les propriétés et de tous les esclaves indiens qui pouvaient être en sa possession. Quelques écrivains ont représenté

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Ovando comme un homme dont les vues n'étaient nullement mercenaires , et ont prétendu que s'il arrachait des richesses aux Indiens à force de vexations , c'était pour son souverain , et non pour luimême. Charlevoix fait entendre qu'une cause secrète de sa disgrâce était de s'être fait un ennemi d tout-puissant et implacable Fonseca \

Le nouvel amiral s'embarqua à San Lucar le 9 juin i5o9 avec son épouse, son frère, don Fernando , qui avait alors atteint l'âge viril , et qui avait reçu une bonne éducation, et ses deux oncles , don Barthélemi et don Diego. Us étaient accompagnés d'un cortège nombreux de cavaliers suivis de leurs femmes et de jeunes personnes d'un rang distingué , plus remarquables, diton , par la noblesse de leur sang que par la grandeur de leur fortune , et qu'on envoyait dans le Nouveau- Monde pour y chercher de riches époux *.

Quoique le roi n'eût pas accordé à don Diego le titre de vice-roi , on le lui donnait généralement par courtoisie, et sa femme recevait également celui de vice-reine.

Le gouvernement de don Diego commença avec un degré de splendeur qui avait été inconnu jusqu'alors dans la colonie. La vice-reine, dame d'un grand mérite, entourée des nobles cavaliers et des demoiselles de bonnes familles qui étaient venus à sa suite , établit une sorte de cour qui jeta un

^ Charlçvûîx, chap. 5, pag. 27a et 274* ' Las Casas, Ub. 11, cap. 49» ^*

»;0 HISTOIRE DE tîHMSTOPHE COLOMB.

certain degré de lustre sur cette île à demi sauvage. Ces jeunes personnes forent bientôt mariées aux plus riches colons , et elles contribuèrent beaucoup à adoucir les manières grossières qui s'étaient introduites dans une société privée jusqu'alors du frein salutaire qu'on doit à l'influence de^ femmes.

Don Diego avait regardé sa nomination sous le point de vue d'une vice-royauté , mais le roi prit bientôt des mesures qui prouvaient qu'il n'admettait pas une telle prétention. Sans en faire part à don Diego, il divisa l'isthme de Darien en deux grandes provinces séparées par une ligne imaginaire traversant le golfe d'Uraba; il nomma Alonzo de Ojeda gouverneur de la province orientale, quHl appela la Nouvelle-Andalousie, et un cavalier nommé Diego de Nicuesa , gouverneur de la province occidentale , qui renfermait la riche côte de Veraguas,et qu'il appela Castilla del Oro, ou la Castille d'or. Si ce monarque s'était conduit d'après les principes de la reconnaissance et dç la justice , le gouvernement de cette côte aurait été donné à l'Adelantado don Barthélemi Colomb, qui avait pris part à la découverte de ce pays , et qui , avec son frère l'amiral, avait si cruellement souffert dans cette entreprise. Ses talens supérieurs auraient dû le désigner à la politique du souverain poUr remplir cette place; mais Ferdinand connaissait l'esprit élevé de l'Adelantado ; il savait qu'il serait disposé à demander des conditions analogues à son honneur et à sa fierté ; il le laissa donc de côté , et

donna la préférence à des aventuriers plus em^ pressés et plus accommodans.

Don Diego fut très-mécontent que cette mesure eût été ainsi adoptée sans sa participation. Il la re» garda avec raison comme une infraction aux traités accordés et plusieurs fois confirmés à son père et à ses héritiers. Il eut d'autres embarras et d'autres diflficultés relativement au gouvernement de l'île de Saint-Juan ou Porto-Ricco, qui fut conquise, et où un établissement fut formé à peu près à cette époque. Cependant, après bien des contrariétés, les officiers qu'il avait nommés furent définitive* ment reconnus par la couronne.

De même que son père, il eut à lutter contre des actions malveillantes dans son gouvernement; car les ennemis du père reportèrent sur le fils leur animosité. Michel Passamonte, trésorier du roi, devint son ennemi déclaré , sous l'appui et même à l'instigation de Tévêque Fonseca , qui continua à avoir pour le fils la haine implacable qu'il avait manifestée à l'égard de l'amiral. Une foule de petite^ circonstances contribuèrent à brouiller don Diego avec quelques officiers subalternes de la colpnie ^ et il existait un reste des psurtisans de Eoldan^ qui se liguèrent contre lui ^

Deux factions s'élevèrent bientôt d^m l'île , œll^ de l'amiral , et celle du trésorier Passamonte ; c^le*' d affectait de se nonimer le parti du roi. Ceus: qot la <x>mposaient molestèrent don Dî^o pai* tou^

* Herrera, decad. i, iib. vn, cap. \t.

72 HISTOmE DE CHRISTOPHE COLOMB.

les moyens possibles, et sa conduite devint l'objet de dénonciations calomnieuses , ai^ssi virulentes qu'absurdes^ qu'ils envoyèrent en Espagne. Entre autres choses , ils présentèrent comme ime forteresse, une grande maison, ayant beaucoup de fenêtres , qu'il faisait construire , et assurèrent qu'il avait dessein de se déclarer souverain de l'île. Le roi Ferdinand, qui était alors avancé en âge, ayant abandonné en grande partie les affaires des Indes à Fonseca, qui en avait eu la surintendance dès l'origine, se laissa entièrement guider par ce prélat, qui ne paraissait pas devoir être favorablement disposé envers les descendans de Colomb. On fit donc valoir avec tant d'art les plaintes des colonies, qu'il établit à Saint-Domingue, en i5io, une cour souveraine, appelée l'audience royale, à laquelle on pouvait appeler de tous les jugemens rendus par l'amiral , même dans les cas jusqu'alors exclusivement réservés à la couronne. Don Diego regarda cette mesure comme injurieuse , et ayant pour but de détruire son autorité.

Franc , ouvert et peu méfiant, le jeune amiral n'était pas en état d'entrer en contestation avec les politiques astucieux ligués contre lui, et qui étâent prêts à saisir avec adresse ses plus légères erreurs, et à les Représenter comme des crimes. Il vit se multiplier sous ses pas des obstacles qu'il était hors de son pouvoir de surmonter. Il était entré en fonctions plein d'intentions magnanimes, déterminé à mettre fin à l'oppression et à corriger tous les abus ; tous les gens de bien s'étaient donc réjouis de sa

- ÀPPENDIX N* a. ^3

nomination; mais il reconnut bientôt qu'il s'était exagéré sa force, et qu'il n'avait pas assez apprécié les difficultés qui l'attendaient. Il avait puisé ses calculs dans son bon cœur, mais il ne s'était pas fait une idée de la pervei'sité des autres. Il s'opposa aux « repartimientos » des Indiens ' , cette source de cruautés de toute espèce; mais il trouva tous les riches de la colonie et la plupart des personnages importans de la cour intéressés à les maintenir. Il s'aperçut que la tentative de les abolir serait dangereuse , et que le résultat en était douteux; en même temps cette injustice était pour lui une source d'immense profit. L'intérêt personnel se combina avec d'autres considérations , et ce qui lui avait d'abord semblé difficile lui parut bientôt impraticable. Les « repartimientos o restèrent donc comme il les avait trouvés , si ce n'est qu'il destitua ceux des surintendans qui s'étaient montrés cruek * et barbares , et qu'il y substitua des hommes de son choix, qui probablement marchèrent sur les mêmes traces. Ses amis furent désappointés ; ses ennemis prirent courage ; les amis de ceux qu'il avait destitués jetèrent les hauts cris contre lui, et l'on dit même que si Ovando ne fut pas mort à peu près à cette époque , il aurait été envoyé d'Espagne pour remplacer don Diego.

La conquête de l'île de Cuba et l'établissement qu'on y forma en i5io furent un événement heu-

* Répartition ou partage qu'on faisait entre les colons , espagnols des naturels du pays , comme d'esclaves ou de bétes de somme. {Note du traducteur,)

reux dans Tadministration du jeune amiral. Il écrivit au roi Ferdinand pour le féliciter d'avoir acquis la plus grande et la plus belle île du monde, sans perdre un seul homme. Cette nouvelle fut trèsagréable au roi , mais elle fut accompagnée d'un grand nombre de plaintes contre l'amiral. Quelque peu d'affection q\x'eût Ferdinand pour don Diego, il savait parfaitement que la plupart de ces plaintes étaient injustes , et qu'elles prenaient leur origine dans la jalousie et l'envie de ses ennemis. Il jugea pourtant à propos, en i5i2 , d'envoyer à Hispaniola don Barthélemî Colomb, avec des instructions très-détaillées pour son neveu, l'amiral.

Don Barthélemi conservait encore la place d'A:: delantado des Indes, quoique Ferdinand, par des motifs d'égoïsme , le retînt en Espagne , pendant qu'il employait des hommes d'un mérite inférieur à des voyages de découverte. H ajouta alors à ses appointemensla propriété et le gouvernement à vie de la petite île de Mona , et lui assigna un « repartimiento w dé deux cents Indiens , avec la surintendance des mines qu'on pourrait découvrir à Cuba , place qui se trouva très-lucrative '.

Parmi les instructions que le roi donna à don Diego , il ordonna qu'en conséquence des représentations des frères dominicmns , les travaux des naturels du pays fussent diminués d'un tiers; qu'on «e procurât des esclaves nègres de la Guinée pour

* Charlevoix, Histoire de Saint" Dominpte, p. 55 1.

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APPE5DIX H* !2. 'jS

soulager les Indiens ' , et qu*on marquât d'un fer chaud sur la jambe les esclaves caraïbes , pour empêcher que lés autres Indiens ne fussent confondus avec eux , et soumis à des traitemens cruels *.

Ojedaet Nicuessa, que le roi avait nommés pour coloniser et gouverner l'isthme de Darien sur la terre ferme, ayant échoué dans leur entreprise , ce monarque écrivit à Hispaniola, en ï5i4; pour permettre à TAdelantado, don Barthélemi Colomb, s*il en avait le désir, de se charger de former les établissemens sur la côte de Veraguas, et de gouverner ce pays sous l'amiral don Diego, conformément aux privilèges de celui-ci. Si le roi avait consulté son propre intérêt, et eu égard aux talens et aux services de l'Adelantado, il aurait pris cette mesure beaucoup plus tôt; alors il était trop tard. Une maladie empêcha don Barthélemi d'exécuter cette entreprise , et sa vie active et laborielise touchait à sa fin.

Un grand nombre de calomnies ayant été envoyées en Espagne par Passamonte et d'autres ennemis de don Diego , et le gouvernement ayant pris diverses mesures que l'amiral regardait comme contraires à sa dignité et attentatoires à ses privilèges ^ il demanda et obtint la permission de se rendre à la cour pour expliquer et justifier sa conduite. En conséquence, il partit le 9 avril 1 5i 5, laissant l'Adelantado avec la vice-reine doua Maria. Il fut reçu

* Herrera, Hist. Ind. , decad. i, lib. ix, cap. 5.

* Herrera, Hist. Ind., decad. i, lib. ix, cap. 5.

par le roi avec la plus grande distinction , et il le méritait. Il avait réussi dans toutes les entreprises qu'il avait conduites en personne ou dirigées par ses conseils. La pèche des perles avait été établie avec succès sur la côte de Cubagua; les îles de Cuba et de la Jamaïque avaient été soumises et mises en culture sans effusion de sang; sa conduite, comme gouverneur, avait été intègre; et il n'avait excité les plaintes faites contre lui qu'en cherchant à adoucir l'oppression des naturels du pays. Le roi ordonna que tous procès entamés .contre lui en la cour d'appel et ailleurs pour dommages causés à des individus par le règlement des « repartimientos , » fussent discontinués , et que toutes les pièces lui en fussent envoyées pour qu'il les prît lui-même en considération. Mais, malgré toutes ces faveurs , quand l'amiral réclama une portion des profits des provinces de Castilla del Oro , alléguant qu'elles avaient été découvertes par son père, comme le prouvaient clairement les noms de plusieurs places, telles que Nombre deDios, Porto Bello , et el Retrete , le monarque ordonnna qu'on interrogeât les marins qui avaient fait voile avec Christophe Colomb, dans l'espoir de prouver qu'il n'avait découvert ni la côte de Darien , ni le golfe d'Uraba. « Ainsi , ajoute Herrera , don Diego fut sans cesse entraîné dans des contestations ayec le fisc , de sorte qu'on peut dire avec vérité qu'il hérita de tous les soucis de son père '. »

* Herrera, decad. ii, lib. cap. 7.

Peu de temps après le départ de don Diego de Saint-Domingue, son oncle don Barthélemi termina sa vie active et laborieuse. On ne donne aucun détail sur sa mort y et Ton ne fait aucune mention de son âge, qui devait être avancé. Le roi Ferdinand montra , dit-on , beaucoup dé regret dé cet événement , car il avait une haute opinion du caractère et destalens de FAdelantado. «C'était un homme, dit Herrera , qui n'avait pas moins de mérite que son frère l'amiral, et qui en aurait donné de grandes preuves s'il avait été employé, car il était vaillant, excellent marin , et plein de noblesse d'esprit '• Charlevoix attribue l'inaction dans laquelle on laissa don Barthélemi pendant plusieurs années à k jalousie et à la parcimonie du roi. Il trouvait la famille de Colomb déjà trop puissante , et si FAdelantado eût découvert le Mexique , il était homme à exiger d^s conditions aussi avantageuses que celles qu'avait obtenues son frère l'amiral ^.

On disait , ajoute Herrera , que le ror préférait l'employer dans ses affaires d'Europe, quoique ce ne pût être que pour le détourner d'autres objets. A sa mort , le roi reprit le gouvernement de l'île de Mona , qu'il lui avait donné à vie , et transféra son « repartimiento » de deux cents Indiens à la vicereàne dofia Maria.

Tandis que l'amiral don Diego sollicitait une audience à la cour pour se justifier, le roi Ferdinand

* Herrera, decad. i, lib. x, eap. i6.

* Charlevoix, HisUiire de Saint-^-Domingne ^ 1, v.

7 8 HISTOIRE BE CBÈJ&tQWEE COLOMB.

mourut le a3 janvier i5i6^ Son petit* fib et son wcce$^ur/le prince Charles , qui fut ensuite Tempereur Charles Y , était alors en Flandre, et le gouyemement resta quelque temps entre les mains du cardinal Ximenès , qui ne voulut pas prendre sur lui de porter une décision sur les représentations et les réclamations de l'amiral. Ce ne fût qu'en 1 5ao qu'il obtint dç l'empereur Chartes V une déclaration formelle qu'il était innocent de toutes les ac«cusations portées contre lui. L'empereur ayant r©^ connu que tout ce que Passamonte et ses partisans avaient écrit n'était qu'un tissu de calomnies notoires, ordonna que don Diego reprît ses fonctions, quoique son procès avec le fisc ne fiit pas encore jugé, et qu'on écrivit à Passamonte d'oublier toutes causes passées d'altercation et de mésintelligence, et d'entretenir des relations amicales avec don Diego. Entre autres actes d'indemnité , il reconnut le droit qu'il avait d'exercer les fonctions de vice^ roi et de gouverneur dans l'ile d'Hispaniola, et dans tous les lieux découverts par son père \ Son autorité fut pourtant considérablement diminuée par de nouveaux réglemens , et on lui donna un surintendant ayant le droit d'informer contre lui dans le conseil, mais sans autres pouvoirs. Don Diego partit d'Espagne au commencement de septembre iSaoj et à son arrivée à Saint-Domingue, trouvant que plusieurs gouverneurs, profitant de sa longue absence, s'étaient rendus indépen-

^ Heri:era, decad. n, lib. n, jcap, 7.

dans et avaient abusé de leurs pouvoirs ,^ il leur envoya sur-le-charap des successeurs , et leur demanda compte de leur administration*. Cette mesure lui suscita une foule d'ennemis actifs et puissansy tant dans les colonies qu'en Espagne.

Des changemens considérables avaient eu lieu dans l'île d'Hispaniola pendant l'absence de l'amiral. L'exploitation des mines avait été négligée, la culture de la canne à sucre ayant été reconnue une source de richesses plus certaine. C'était un proverbe en Espagne , que les palais magnifiques élevés par Charles V à Madrid et à Tolède avaient été construits avec le sucre d'Hispaniola. On avait importé d'Afrique un grand nombre d'esclaves, attendu qu'on les trouvait plus utiles pour la culture de la canne à sucre que les faibles Indiens. Ces pauvres nègres étaient traités avec une extrême cruauté , et il panut qu'ils ne trouvèrent pas de défenseurs même parmi les hommes humains. L'esclavage des Indiens avait été fondé sur le droit du plus fort, mais on croyait que les nègres, d'après leur couleur, étaient nés pour être esclaves, et que, puisqu'ils étaient vendus et achetés dans leur pro- "pre pays , c'était leur condition naturelle. Quoique essentiellement patiens et habitués à souffrir , les l>arbaries exercées contre eux excitèrent enfin les nègres à la vengeance, et le ay décembre iSaa , la première révolte des Africains éclata à His^aniola. Elle commença dans une plmitation de canne à sucre de don Diego, qù une vingtaine d'esclaves, auxquels il s'en joignit à peu près autant d'une

8o HISTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB.

plantation voisine , se procprèrent des armes , attaquèrent leurs maîtres, les massacrèrent et se répandirent dans le pays. Leur intention était de piller certaines plantations , de tuer les Espagnols , de se renforcer en brisant les chaînes de leurs concitoyens, et de s'emparer de la ville d'Agua, ou de se réfugier sur les montagnes.

Dès que don Diego reçut à Saint-Domingue la nouvelle de cette révolte , il se mit à la poursuite des rebelles, accompagné de quelques-uns des principaux habitans. Le second jour de sa marche, il s'arrêta sur les bords du Nizao , pour laisser reposer ceux qui l'avaient suivi, et pour attendre des renforts. Là un certain Melchior de Castro, qui accompagnait l'amiral , apprit que les nègres avaient dévasté ses plantations , pillé sa maison , et emmené ses esclaves indiens. Sans «en demander la permission à l'amiral, il partit pendant la nuit avec deux compagnons, courut à ses plantations, y trouva tout en désordre, et poursuivant les nègres, il fit demander du secours à l'amiral. On lui envoya à la hâte huit cavaliers armés de lances et de boucliers , et ayant en croupe six hommes d'infanterie. Outre ce renfort, de Castro avait trois cavaliers , et à la tête de cette petite troupe , il atteignit les nègres à la pointe du jour. Les rebelles se rangèrent en bataille , armés de pierres et de javelots indiens , et poussant des cris affreux. Les cavaliers espagnols passèrent le bras gauche dans leur bouclier, baissèrent leurs lances , et chargèrent les nègres au grand galop. Les Africains furent bientôt

APPENDIX N* a. 8l

en déroute , et ils prirent la fuite vers les rochers , laissantsix morts et plusieurs blessés. L'amiral étant arrivé aida à poursuivre les ftiyards. A mesure qu'on en saisissait quelques-uns, on les pendait aux arbres les plus voisins, et on les y laissait pour que ce spectacle répandît la terreur parmi leurs compatriotes. Cette prompte sévérité arrêta toute tentative ultérieure de révolte parmi les esclaves africains '.

Pendjmt ce temps , les nombreux ennemis que don Diego s'était faits, tant dans les colonies qu'en Espagne , ne s'endormaient pas. Son ancien antagoniste, le trésorier Passamonte, l'avait accusé d'avoir usurpé presque tous les pouvoirs de l'Audience royale , et d'avoir donné au décret de sa majesté qui le rétablissait dans les fonctions de vice-roi, une étenduequi n'avait jamais été dans les intentions du souverain. Ces représentations eurent du poids à la cour, et, en iSaS, don Diego reçut du conseil des Indes une lettre très-sévère, qui l'accusait des divers abus et excès de pouvoir allégués contre lui , et lui ordonnait , sous peine de perdre tous ses titres et privilèges , de révoquer toutes les innovations qu'il avait faites , et de rétablir toutes choses dans leur ancien état. Pour qu'il ne pût prétendre cause d'ignorance de cet ordre, il fut enjoint à l'Audience royale de le promulguer, d'ordonner à toute personne de s'y conformer, et de veiller à ce qu'il fut convenablement exécuté. L'amiral reçut aussi

* Herrera, Hist, lad,^ dèc. m, lib. iv, cap. 9. ^^^. 6

8a . Histoire de Christophe colomb.

du ^pseil une lettre qui l'informait que sa pré- $eQce «tait nécessaire en Espagne pour donner des éclaircissemens sur ces différens objets, et des avis 5ur la réforme des divers abus ^ et sur le traitement et h, conservation des Indiens. Il fut dpnc requis de se rendre à la cour sans attendre d ordres ultérieurs '.

Don Diego comprit qae c'était un rappel péranptoire, et il obéit sur-le-champ. En arrivant en Espa* gne y il se présenta tout de suite à la cour, à Yittoria , avec la franchise et le courage d'un homme qui n'a rien à se reprocher, et il plaida si bien sa cause , que le souverain et le conseil reconnurent son innocence sur tous les points d'accusation. Il les convainquit en outre de la fidélité avec laquelle il avait rèmpU ses devoirs, ainsi que de son zèle pour le bien public et pour la gloire de la couronne, et prouva que toutes les plaintes faites contre lui venaient de la Jalousie et de l'inimitié de Passamonte et d'autres officiers du roi dans les colonies , qui ne pouvaient souffrir qu'il existât dans l'île aucune autorité supérieure pour les réprimer.

Ayant complètement établi son innocence , et prouvé les calomnies de ses ennemis , don Diego se flatta qu'il obtiendrait bientôt justice sur toutes ses réclamations. Mais comme elles avaient pour objet une part des revenus que produisaient de vastes et riches provinces, il rencontra les dîfificultés et «ubit les délais qu'éprouvent ordinaire-

* Herrera, decad. i, lib. v, cap. 4-

APPBKDÏX w* a* 8Î

ment de semblables demandes; car ce n'est que lorsque la justice ne coûte rien qu'elle s'accorde promptement. Enfin , ses vives sollicitations obtinrent de l'empereur un ordre pour qu'on formât une commission composée du grand chancelier, du frère Loyasa , confesseur de l'empereur et président du conseil royal des Indes , et de plusieurs autres personnages distingués. Elle devait faire une enquête sur les difïérens sujets de contestation en» tre l'amiral et le fisc, et sur les procédures qui avaient eu lieu devant le conseil des Indes , et elle avait tout pouvoir de prononcer sur cette affaire €X)mme la justice l'exigerait.

Mais l'instruction traîna tellement en longueur, et ^fut accompagnée de tant de traverses, de vexations et de désappointemens, que, de même que son père , le malheureux Diego mourut avant que l'affaire fût terminée. Pendant deux ans il avait suivi la cour de ville en ville, à Vittoria, à Burgos^ à Valladolid , à Madrid et à Tolède. Pendant l'hiver de iSaS , l'empereur partit de Tolède pour Se ville. L'amiral entreprit de l'y suivre , quoique sa constitution fût minée par les fatigues et les soucis , et qu'il fut en proie aux attaques d'une fièvre lente. L'historien Oviedo le vit à Tolède deux jours avant son départ , et il joignit ses efforts à ceux d'autres amis pour le dissuader d'entreprendre ce voyage dans l'état où se trouvait sa santé, et dans une teUc saison. Leurs conseils furent inutiles. Don Diego ne connaissait pas le danger de son état. U leur répondit qu'il se rendrait à Séville en passant par

l'église de Notre-Dame de la Guadeloupe ^ pour offrir rhommage de sa dévotion au pied de son autel 9 et qu'il espérait, par l'intercession de la mère de Dieu , recouvrer bientôt la santé \ Il partit donc de Tolède en litière le 21 février i5a6, s'étant préalablement confessé et ayant reçu la communion , et il arriva le même jour à Montalvan , après avoir fait environ six lieues. Là sa maladie empira à un tel point , qu'il vit que sa fin était prochaine. Il employa le jour suivant à arranger les affairés de sa conscience, et mouriît le 23 février, n'ayant guère que cinquante ans. Sa mort prématurée avait été accélérée par les chagrins et les injustices \ qu'il avait éprouvés. « il s'était usé, dit Herrera, à faire valoir ses prétentions , et à se défendre-contre les calomnies de ses rivaux, qui, à force d'astuce et de ruse, cherchaient à obscurcir la gloire du père et la vertu du fils ^. »

Nous avons vu que la découverte du Nouveau- ^onde fut pour Colomb, pendant tout le reste de sa vie , une source d'affronts , de souffrances et d'afflictions, et que la jalousie et l'inimitié qu'il avait fait naître, passèrent à son fils comme un héritage. Il nous reste à montrer en peu de mots comment se réalisa l'espoir qu'il avait conçu que ses richesses et ses honneurs se perpétueraient dans sa famille.

Lors de la mort de don' Diego Colomb , sa femme et toute sa famille étaient à Saint-Domingue. Il

* Charlevoix , Histoire de ScUnt-Domingue , liv. vi.

* Herrera, decad. m, lib, viii, cap. i5.

APPENDIX N* a. 85

laissa deux fils, Louis et Christophe , et trois filles, Maria, qui épousa don Sancho de Cordova^ Juana, qui épousa don Louis de Cuera, et Isabelle, qui épousa don George de Portugal , comte de Gelves* Il eut aussi un fils naturel, nommé Christophe '. Après la mort de don Diego , la vice-reine , douée d'un esprit noble et élevé , se trouvant veuve avec cinq jeûnes enfans, s'efforça de maintenir et de faire valoir les droits de la famille. Sachant que , d'après les privilèges accordés à Christophe Colomb , ses enfans avaient un juste droit à la viceroyauté de la province deVeraguas, comme ayant été découverte par leur aïeul, elle demanda à l'Audience royale d'Hispaniola une licence pour recruter des hommes et équiper une armada, afin de coloniser ce pays. L'Audience royale la lui refusa , et fit part de cette demande à l'empereur. Il répondit que la demande de la vice-reine devait rester en* suspens jusqu'à ce que la justice de sa réclamation eut pu être reconnue, attendu que, quoique à diverses époques il eût chargé différentes personnes d'examiner les doutes et les

* Mémorial ajustado sobre el Estado de Veragua, Charle* voix fait mention d'un autre fils nomme Diego , et appelle une des filles Philippine. Spotorno dit que Maria, fille de Diego, prit le voile, la confondant avec une nièce. Ce sont de légères erreurs qu'on ne relève que pour éviter l'accusation d'inexactitude. Les détails donnés ici sur les descendans de Colomb s'accordent avec un arbre généalogique de la famille , produit devant le conseil des Indes dans un grand procès pour 9es domaines.

objections proposées par le fisc, nulle décision n'avait encore été portée '. L'entreprise projetée par la vice^reinè ne fut jamais misfe à exécution«

Peu de temps après,, elle s'embarqua pour l'Espagne, afin de faire valoir les droits de son fils aîné, don Louis, alors âgé de six ans. Charles V était absent; mais elle reçut de l'impératrice l'accueil le plus gracieux. Le titre d'amiral des Indes fut sur<îe*champ conféré à son fils don Louis. L'empereur augmenta ses revenus, et accorda d'autres faveurs à sa famille. Cependant on ne put }»nais déterminer Charles V à donner à don Louis le titre de vice-roi, quoique cette dignité eut été octroyée à son père quelques années avant sa mort à titre de droit héréditaire *.

En i538, le jeune amiral don Louis, alors âgé d'environ dix-huit ans , était à la cour , ayant commcmeé des poursuites devant les tribunaux compétenspour recouvrer le titi*e de viee-roi. Deux ans après, l'afiÉsiire fut réglée par un arbitrage, son oncle don Fernando et le cardinal Loyasa, président du conseil* des Indes, agissant comme arbitres. Par un' compromis , don Louis fiit nommé capitainegénéral dHispaniola, mais avec de telles restrictions, que ce n'était guère qu'un vain titre. Don Louis partit alors pour Hispaniola ; mais il n'y resta pas lopg'-temps. U trouva que ses dignités et ses

* Herrera, decâd. rv, lib. ii, cap. 6.

* Charlevoix, Histoire de Saint-Domingue^ liv. Vi, p. 445 •

privilèges n'étaient que des sources d^embarras continuels, et îl finit par faire un compromis qui assura son repos et qui satisfit Fempereur. Il renonça à toutes prétentions à la vice-royauté du^ouvèau- Monde, et reçut en place les titres de duc de Veraguas et de marquis de la Jamaïque '. II abandonna aussi ses droits au dixième du produit des Indies pour une pension de mille doublons d'or*.

Don Louis ne jouit pas long-temps de cette substitution d'un revenu certain , quoique modéré , à des prétentions magnifiques, mais stériles. H mounft bientôt après, ne laissant qu'un fils iflégîtime nommé Christophe; mais il avait deux filles issues de son mariage avec dona Maria de Mosquera, Tune nommée PhiHppa, et Fautre Maria, qui ^xii le voile dans le coHvent de Sainfe-Quirce , à Valladolid.

Iton Louis ne laissant pas de fils légitime , eut pour héritier de ses titres son neveu Diego, fils de son frère Christophe. Un procès eut lieu entre ce jeune héritier et sa cousine Philippa , fille de feu don Louis. Le couvent de Sainte-Quirée éleva dei prétentions en raison d^ droits de dofia Maria , qui y avait pris le voile? Christophe, fils naturel de don Louis , y intervint aussi ; mais il fiit mis hors de cause, attendu son illégitimité. Don Diego et sa cousine Philippa pensèrent qu'au lieu de suivre un

procès fort long , il valait mieux confondre leurs pré-

* Charlevoix , Histoire de Saint-Domingue, liv. vi , p. 44^ et 447.

* Spotorno, Histoire de Colomb, p. lûS.

tentions par un mariage. Ils se marièrent don(r, et leur union fut heureuse , mais ils n'eurent pas d*en-' fans. Diego mourut sans postérité en 1678, et avec lui s'éteignit la ligne directe masculine de Chris* tophe Colomb.

Un des procès les plus importans que le monde ait jamais vus j eut lieu alors relativement aux biens et aux dignités du grand homme qui avait découvert le Nouveau-Monde. Don Diego avait deux soeurs 9 Francisca et Maria. La première et les enfans de la seconde firent valoir leurs prétentions. On vit se présenter ensuite Bernard Colomb , de Cogoleto, qui se prétendait descendu en ligne directe de Barthélemi Colomb, l'Adelantado, frère de Christophe Colomb; mais ses prétentions furent rejetées parce qu'il était constant que l'Adelantado n'avait laissé aucun fils reconnu et légitime.

Baldasser ou Balthasar Colomb , de la maison (de Cuccaro et Conzano, dans le duché de Montferrât , en Piémont , éleva aussi des réclamations actives. Il vint d'Italie en Espagne, et s'y dévoua plusieurs années à la poursuite de ce procès. Il produisit un arbre généalogique de sa famille, sur lequel figurait un Dominique Colomb, seigneur de Cuccaro, qu'il soutenait être le propre père de Christophe Colomb l'amiral. Il prouva que ce Dominique vivait à l'époque requise , et produisit divers témoins qui avaient entendu dire que le célèbre navigateur était né dans le château de Cuccaro, d'où l'on ajoutait que lui et ses deux frères s'étaient enfuis dans leur première jeunesse, et où ils n'é-

APPENDn: K* a. 89

taient jamais revenus'. On cite parmi les témoins un moine qui fit serment que Christophe et ses frères étaient nés dans ce château de Cuccaro; Cette déposition fut ensuite retirée par le poursuivant , quand on reconnut qu'il aurait fallu que le souvenir du moine se reportât à plus d^un siècle en arrière *. Les prétentions de Balthasar furent rejetées, et ses preuves que Christophe Colomb était né à Cuccaro ne furent pas admises, parce qu'elles ne consistaient qu'en ouï-dire et en traditions. D'après les pièces qu'il produisait, il était constant que le Dominique qui figurait parmi ses ancêtres était mort en i456, et il était établi que Dominique, père de l'amiral, vivait encore plus de trente ans après cette date. ^

La cause fut définitivement décidée par le conseil des Indes, le 2 décembre 1608. La ligne masculine fut déclarée éteinte. Don Nuûo ou Npgno Gelves de Portugallo fut mis en possession et devint duc de Veraguas. Il était petit-fils dlsabelle, troisième fille de don Diego, fils de l'amiral et de doua Maria de Tolède. Les descendans des deux sœurs aînées disabelle avaient des droits antérieurs, mais leur postérité s'éteignit avant la décision du procès. La première, nommée Isabelle, avait épousé don George de Portugal, comte de Gelves. «Ainsi, dit Charlevoix, la fortune et les dignités de Colomb passèrent dans une'branche de

^ B0SSÎ9 Hist. de Cûhmby Dissért, , pag. 67.

^ Bos^, Dissertation sur la patrie de Colomb y\^. 65.

go HiSTonœ be chbistofhs golomb.

la mabôn portagaîsè de Bragance^ établie en £$« pagne y et dopt les héritiers prennent pour titre : de PêriugallOf Cêlan, duc de FeraguàSj manjuis de la Jaihaica y y almirante de las Indiaà '. yn

tes réclamations deBalthasàrCoIotnb de Cuccarù furent rejetées par le conseil des Indes, à trois reprises diffiérentésr. Sa demande d'une pension aliïttentaîrè, en véi'ta dnlegsfait par Colomb en faveur de jiâtrvres parens, fut atissi rejetéé, (juoique ïeâ autres parties eussent déclaré ne pas s'y opposer*. Il mourût en Espagne où il avait passé plusieurs années à suivre ce pi^ocès. Son fils retourna en Italie, persistant à soûteilîr là validité de ses droits, et disant qu'il était inutile d'attendre justice des Espagnols qui avaient trop d'intérêt à garder parmi eux ces dignit^i et ces biens. Maîâ il fit entendre qu'il avait reçu des autres parties douze miHe doublons d'or à titré d*àti*angemetit. Spotorno, s'appuyantde rautoHté dlgnaCe de Giovanni, savant chanoine, traite cette assertion de rodomohtade destinée à pàlfiér sa défaite, et démentie par sa pauvreté manifeste^. Cependant la'famille de Cuccaro conserve encore ses prétentions^ et affiche laplùs grande vénération pour la mémoire de l'amiral, le plus illustre de s^s ancêtres, et quelques voyageurs vont visiter dé tjemps eh temps avec respect son vieux château iàans le t^iémont, comme l^endroit où reçut le jour celui qui découvrit le Nouveau-Monde.

* Cbarlevoi» , Hisi. de SaiM'D<mdngue,U i > *• Vl^ pi 457 •

* "^pm y Dissertation sur lapatnk 4é Cûkoît.\ .

* Spotorno, p. ï«7.

Fernando Colomb.

Feïus'akbo Colomb , ou Colon , comme on l'appelle en Espagne , fils naturel et historien de Tamiral, naquit à Cordoue. Il règne deFincertitude sur Pépoque exacte de sa naissance. Suivant son épir taphe, elle aurait eu lieu le 28 septembre 1488; mais d'après ses papiers originaux, conservés dan^ l'église de Séville, et qui furent examinés par don Diego Ortiz de Zuniga, historien de cette ville, il semblerait qu'il était né le 29 août 1487. Sa mère, doua Béatrix Enriquez , était d'une famille respectable , mais elle ne fut jamais épouse de l'amiral ,. ainsi que Font dît quelques-uns de ses biographes*

Au Commencement de i494? Fernando fut conduit à la cour avec son frère aîné Diego , par son

oncle , don Barthélemi, pour entrer dans la maison du roi en qualité de page du prince don Juan , fils et héritier de Ferdinand et dlsabelle. Son frère et lui occupèrent leurs places jusqu'à la mort^du prince ; et à cette époqye la reine Isabelle les prit elle-même comme pages à son service. Leur éducation fut par conséquent suivie avec soin , et Fernando 9 dans le cours de sa vie , donna des preuves des connaissances qu'il avait acquises.

En i5o2, à l'âge peu avancé de treize ou quatorze ans, Fernando accompagna son père dans son quatrième voyage de découverte , et il en supporta toutes les traverses avec un courage dont l'amiral parle avec éloge et admiration.

Après la mort de son père, il paraît que Fernando fit deux voyages dans le Nouveau-Monde, Il accompagna aussi l'empereur Charles V en Italie, en Flandre et en Allemagne. SuivantZuûiga {Ana' les de Sevïlla , de i SgS , n' 3), il voyagea dans toute l'Europe et dans une partie de l'Afrique et de l'Asie. Il avait de l'esprit, du goût ^ d'heureuses dispositions; ces occasions de s'instruire ne furent pas perdues pour lui , et il acquit de grandes connaissances en géographie , en navigation et en histoire naturelle. Étant d'un caractère studieux et aimant à lire, il se forma une bibliothèque choisie, quoique nombreuse, de plus de vingt mille volumes imprimés et manuscrits. Avec l'approbation de l'empereur Charles V, il entreprit d'établir à Séville une académie et un collège pour les mathématiques, et il commença dans ce dessein la

APPENDix ir*" 3. 93

construction d'un somptueux édifice hors des murs de la yilley en face du Guadalquivir , dans l'endroit où est aujourd'hui situé le monastère de San Lauréano. Afais sa constitution avait été minée par les sou£Brances qu'il avait éprouvées dans ses voyages par terre et par mer, et une mort prématurée empêcha l'accompliss^ooient de son projet d'académie, et interrompit d'autres travaux. U mourut à Seville le la juillet iSSg, âgé , suivant son épitaphe, de cinquante ans neuf mois et quatorze jours. Il ne laissa pas d'en&ns, et ne fat jamais marié. Sou corps fut enterré, d's^rès son désir, dans l'église cathédrale de avilie, à laquelle il légua sa pré* cieuse bibliothèque, ce On la plaça, dit'Zuniga, dans le chapitre de l'église , bâtiment qui avait autrefois servi de chapelle royale, qui est orné de bibliothèques en acajou supérieurement sculptées , et dont les murs et le plafond sont peints en fresque, et elle y reste ensevelie, oubliée et perdue pour le monde'.»

Don Fernando consacra aux lettres une grande partie de son temps. Suivant l'inscription placée sur son tombeau , il composa un ouvrage en quatre livres ou en quatre volumes, dont le temps a effacé le titre sur ce monument, et l'ouvrage même est perdu. On doit d'autant plus regretter cette perte , que , suivant Zufiiga, les fragmens de l'inscription apprennent qu'il contenait, au milieu 4' une foule de sujets historiques, moraux et géographiques,

* Zufiiga , Anales de Sevilhy lib. xiv, pag. 496.

94 msTomx: de Christophe colomb.

des notices sur les pays où il avait voyagé , et notamment sur le Nouveau^Monde et sur les voyages et les découvertes de son père.

Quoi qu'il en soit, son ouvrage le plus importante et qui fut le plus durable, est uqe Histoire de l'amiral, qu'il écrivit en espagnol. Elle fut traduite çn italien par Alonao de UUoa , et c'est de cette traduction italienne, ou plutôt d'une seconde traduction qui en fut £eiite en espagnol, que soht venues toutes les éditions de cet ouvrage qui ont paru ensuite en différentes langues. Il est singulier qu'il n'existe en espagnol que sous la forme d'une traduction faite sur la traduction italienne dlJlloa ^ et elle est pleine d'erreurs sur l'orthographe des noms proprés, sur les dates et sur les distances.

Don Fernando avait été témoin oculaire de quelques-uns des faits qu'il rapporte^ notamment de tout ce qui était arrivé pendant le quatrième voyage, dans lequel il avait accompagné son père. Il avait aussi les papiers et les cartes de l'amiral , et des pièces récentes dé toute espèce pour en faire des extraits ; enfin il connaissait familièrement la plupart des personnages qui avaient joué un rôle dans les événemens qu'il décrit. C'était un homme plein de probité et de jugement , et il écrit avec plus de sang-froid qu'on ne pourrait s'y attendre en trai^ tant des sujets qui intéressaient l'honneur , la fortune et le bonheur de son père. On doit pourtant regretter qu'il ait laissé dans l'obscurité toute la vie de son père antérieurement à ses découvertes , période embrassant environ cinquante-six ans. Il

APPENBIX K* 3. 95

semblewvoir désiré y jeter un nuage, et n'avoir voulu présenter son père au lecteur qu'après qu'il s'était rendu illustre par ses actions, et que son^ histoire s'était en quelque sorte identifiée avec celle de l'univers Son ouvrage n'en est pas moins extrêmement précieux, et c'est la pierre fondamentale de l'histoire du continent américain.

Ancêtres de Colomb.

Quels furent les ancêtres de Christophe Colomb? Cest une question qui a été discutée avec chaleur, et qu'on n'a pu encore résoudre d'une manière satisfaisante. Plusieurs familles honorables, possédant des domaines à Plaisance, à Montferrat, et dans différentes parties du territoire de Gênes , le récla-; ment comme appartenant à leur maison, et à ce nombre est venu se joindre récemment la noble famille de Modène'. Le désir naturel de prouver sa parenté avec un grand homme a excité cette rivalité ; mais elle a éclaté avec encore plus d'ardeur en certaines occasions, par suite de l'espoir qu'on

^ SpotornO} Hist, m^m, ^ pag. 5.

98 mSTOnUS DE CHRISTOPHE COLOMB.

avait d*hériter de ses titres, de ses honneurs et de sa fortune, quand la ligne masculine de ses descendans se fiit éteinte. Cefte question est enveloppée d'une obscurité toute particulière , et ses parens immédiats paraissent avoir été eux-mêmes dans l'ignorance à ce Mijeta

Fernando Colomb, dans sa Biographie de l'amiral, après un pompeux prélude où il cherche à jeter une magnificence vague et ténébreuse sur l'origine de son père , parle légèrement des tentatives de quelques auteurs pour obscurcir sa renommée, en le supposant né dans divers petits villages insignifians, et il s'étend avec plus de complaisance sur ceux qui le font naître dans des endroits où il existait des familles honorables du même nom , et des monumens fumèbres portant les armoiries des Colomb, et chargés de leurs épitaphes. Il rapporte qu'il a été lui-même au châteai^ de Cucuréo voit* deux frères de la famille de Colomb qui étaient rîcheâ et nobles, et dont le plus jeune avait plus de Cent ans. Il avait entendu dire qu'ils étaient parlons de ion père; mais ils ne purent lui donner kticuilô information à de sujet. Sur quoi il déclare IjtlHl méprise ces avantages qui ne sont dus qu'au hasard, et il dit qu'il croit plus à propos de dater de là gloir*e de l'amiral, que de rechercher si son pèf^ était un marchand, ou s'il avait des faucons', puisqu'on Voit fnourir tous les jours, ajoute-t-îl,

* LiUéraleméntdanslWigînal, co^aifertski^o/aeerta^ faucon* nier. La choàse au vol était alors un amusement des plus hautes classes, et avoir des faucons était presque un signe de noUelse.

âmamm if* 4« 99

des milliers d(9 gens àe cette denûère dasse» doirt la mémoire expire aussitôt , même parmi lem^ vkà^ sins et leurs parens^ sans qu'il soit même possible ensuite de s'assurer qu'ils aient e:tistét

Après ces expressions de dédain et quekpies autres semblables ^ pour ces distinctions futiles ^ U s'emporte vivement contre Augustin Giustiniant^ qu'il traite d'historien mentçur^ de compatriote in* réfléchi ^ partial oti malveillant^ pour avoir calom» nié son père dans son Psal^rium^ eu disant qu6 dans sa jeunesse il avait été occupé de travaux mè^ caniqueSi

Comme) après toute cette discussion^ Feraasido laisse la question de la naissance de son père dans sa première obscurité^ quoique sa susceptibilité prenne feu lorsque quelque autre semble lui assi-» gner une humble origine, tout ce qu'il dit tend à nous ^nvaincre qu'il ne connaissait dans l'histoire de ses ancêtres rien dont il pût tirer vanité.

On trouve dans Herrera quelques détails sur là noblesse et l'ancienneté de la famille Colombo ^ d'une branche éloignée de laquelle l'amiral des* cendait probablement, « On voit, dit-^il, que l'empereur Othon II, en 940, confirma aux ccmites Pierre^ Jean et Alexandre Colombo frères > la pos* session des domaines féodaux dont ils jouissaient dans la juridiction des villes d'Acqui, Savone^ Ast, Montferrat, Turin, ViceU, Parme, Crémone^ Bergame, et tous autres qu'ils possédaient en Italie^ Il paraît que les Colombo de Cuccaro , de Cucuréo et de Plaisance étaient les mêmes , et que l'emper^r .

lOO HISTOIRE JDE CHRISTOPHE COLOMB.

diffls la même année 940 , fit donation auxdits trois frères des châteaux de Cuccaro, Conzano, Rossignano et autres, et du quart de Bistanio, qui appartenait à l'empire '. »

Une des tentatives les plus hardies des biographes qui veulent a toute force anoblir Colomb, fut d'en faire le fils du seigneur de Cuccarô , bourg du Montferrat en Piémont, et de prétendre qu'il était né en cet endroit dans le château de son père. Ils disent que Colomb et ses frères s'en échappèrent dans leur première jeunesse, et qu'ils n'y revinrent jamais. Ce fait fut affirmé dans le cours d'un procès intenté à là requête d'un certain Baldassarre ou Balthasar Colombo, résidant à Gênes, mais originaire de Cuccaro, pour réclamer les titres et les biens de la famille de l'amiral, aprè&la mort, en 1578, de Diego Colon, duc de Veraguas, son arrière-petit-fils, et le dernier de ses descendans en ligne directe masculine. Le conseil des Indes rejeta ses prétentions à cette parenté. On trouvera dans une autre partie de cet ouvrage quelques détails sur ce procès.

Cette histoire romanesque, comme toutes celles qiii sont relatives à la noblesse de sa naissance, est en contradiction manifeste avec les événemens subséquens de la vie de l'amiral, lorsqu'il eut à lutter contre l'indigence et l'obscurité, et contre cette prévention qui s'attache à celui qui rie tient à aucune famille, a Comment peut-on croire, dit Bossi^

* Herrera, decad. i, lib. i, cap. 7,

que ce même homme à qui ses ennemis reprochaient sans cesse l'obscurité de sa naissance , n'eût pas répondu à cette imputation en déclarant son origine, s'il eût été réellement le descendant des seigneurs deCuccaro de Conzano et de Rossignano, titre qui eût été pour lui une si puissante recommandation auprès de la noblesse d'Espagne ' ? »

Les diverses familles de Colomb qui se prétendent parentes de ce grand navigateur semblent être différentes branches d'un même arbre , et on ne peut guère douterj qu'il ne fut lui-même un rejeton éloigné de ce tronc respectable.

Il paraît pourtant probable que Christophe Colomb sortait immédiatement d'une race d'humbles, mais industrieux citoyens de Gênes remontant jusqu'à Giacomo Colomb , qui était cardeur dé laine en i3i i , et dont Spotorno fait mention; ce qui n'est nullement incompatible avec ce que donne à entendre Fernando Colomb, que la famille de son père avait passé d'une grande richesse à une grande pauvreté , par suite des guerres de Lombardie. Les dissensions qui déchiraient alors les républiques italiennes avaient ruiné et dispersé un grand nombre des plus nobles familles; et tandis que quelques-unes de leurs branches restaient en possession de leurs châteaux et domaines seigneuriaux, d'autres étaient confondues avec la plus humble population des villes.

* Dissertation^ etc.

lieu it k Bâiisaiiee de Gelemli.

Il s*est élevé de graves discussions sur le lieu de la naissance de Colomb. Telle a été la grandeur de sa renommée que plusieurs états se sont empressés de le réclamer comme leur fils; car rien ne réfléchit plus d'éclat sur une ville que d*avoir donné le jour à des hommes illustres. L'opinion primitive et généralement reçue était en faveur de Gènes ; mais les états de Plaisance, et particulièrement de Piémont , firent valoir leurs prétentions avec tant de force, que l'académie des sciences et pelles-lettres de Gènes se détermina, en i8ia, à nommer une commission composée de trois de ses membres, les signors Serra, Carrega et Piaggio , pour les examiner.

Jo4 HISTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB.

Petro Maria Campi avait fait valoir d'abord les prétentions de Plaisance dans X Histoire ecclésiastique de cette ville, où il soutint que Colomb était né dans le village de Pradello qui en était voisin. Il parut probable, d'après les recherches qui furent faites, queBertolino Colombo, bisaïeul de l'amiral, avait été propriétaire d'un petit bien à Pradello, dont les revenus avaient été reçus par Dominique Colombo, de Gênes, et, après sa mort, par ses fils Christophe et Barthélemi. En admettant que cette assertion fût correcte , ce n'était pas une preuve que l'amiral, son père ou son aïeul, eussent jamais résidé à Pradello : toutes ces circonstances mêmes indiquaient au contraire que leur domicile était à Gênes.

Les prétentions du Piémont étaient soutenues d'une manière plus plausible. Il était démontré qu'un Dominique Colombo était seigneur du char teau de Cuccaro dans le Montferrat, à l'époque de la naissance de Christophe Colomb, qu'on assurait être son fils et être né dans ce château. Balthasar Colomb, descendant de ce Dominique, forma une demande devant le conseil des Indes , à l'eflFet d'ê-: tre reconnu héritier de l'amiral, lorsque sa ligne directe masculine fut éteinte. La décision du con^ seil des Indes lui fut contraire, comme nous l'avons dit précédemment, en rendant compte de sa récla; mation. Il fut prouvé que Dominique Colombo, père de l'amiral, demeurait à Gênes avant la mort de ce seigneur de Cuccaro qui portait le même nom, et même long-temps après.

' APPENDIX N* 5. Io5

Les trois commissaires nommés par l'académie des sciences et belles-lettres de Gênes pour examiner ces prétentions , après de longues et rninu* tieuses recherches, firent un rapport voliumineux et circonstancié en faveur de Gênes. On peut voir une ample analyse de leur enquête dans V Histoire de Colomb y par fiossi, qui, dans une savante dissertation sur ce sujet, confirme leur opinion. On peut encore ajouter à l'appui, que Pierre Martyr et Barthélemi Las Casas, qui étaient contemporains de Colomb et qui le connaissaient personnellement, et l'historien portugais, Juan de Barros, s'accordent tous à faire naître Colomb sur le territoire de Gênes.

Mais une autre questiop, qui a été une source de discussion parmi les Génois eux-mêmes, est de savoir si Colomb était né dans la ville de Gênes même , ou dans quelque autre partie de son territoire. Finale, Oneglia et'Savone, villes situées sur la cote occidentale de la Ligurie; Boggiasco, Cogoleto et plusieurs autres villes et villages, le réclament en même temps. Sa famille possédait une petite propriété dans un village ou hameau entre Quinto et Nervi , qui porte le nom de Torre dei Coloînbi^.

Barthélemi Colomb , frère de l'amiral, prit le surnom de "J^erra-RulrçL^ dans une inscription latine sur une carte qu'il présenta à Henri Vil, roi d'Angleterre, et Fernando Colomb, dans son Ws"

^ Bossi, traduction française. Paris | i824; page 69.

ï p6 histoire »ï: cheistopot colomb.

toire de V amiral, dit qu'il avait coutuma de sôgner de la même manière avant son élévation.

Cogoleto remporta quelque temps la palme. Les familles qui s'y trouvent revendiquent l'ilhistre navigateur^ et en conservent un portrait. On assure qu'un des deux amiraux nommés Colombo , avec lesquels il fit voile, ou même tous les deux, naquirent en ce lieu , furent confondus avec lui , et donnèrent ainsi de la vraisemblance à cette idée'.

Savone, ville du territoire de G^nes, a réclamé le même honneur, et cette prétention a été soutenue récemment avec beaucoup de force : c'est le signor Giovanni Battista Belloro, avocat de Savone, qui l'a fait revivre dans une dissertation ingénieuse eii forme de lettre, datée du 12 mai i8a6, adressée au baron de Zach, éditeur d'un journal astrcmopiique et géographique très-estimé *.

Le signor Belloro donne comme un fait authentique que Dominique Colombo fut pendant bien des années citoyen de Savone, qu'il y demeurait, et qu'un Christophe Colomb y signa un écrit en il^Ti.

D dit qu'une place publique de cette ville portait le nom de Platea Columbi, vers la fin du quatorzième siècle; que le gouvernement ligurien donna le nom de Jurisdizione di Columhi à ce district 4e la république, dans la persuasion que le

* Bossi, traduction française. Paris, 18249 page 69. ^ Correspondance astronomique et géographique du baron de Zach y voL xiv, eahier 6, lettre zxix. i8a6.

AppsiTBix ly* 5. 107

grand navigateur était né à Savone, et que Colomb appela Savone une petite île voisine d'Hispaniola , qui fut une de ses premières découvertes.

U cite plusieurs écrivains de Savone, principalement des poètes, et divers historiens et poètes d'autres pays, et établit ainsi le fait que Colomb était regardé comme natif de Savone par des personnes dont l'autorité est respectable.

Il s*appuie particulièrement sur le témoignage du Magnifique François Spinoia, rapporté par le savant prélat Hiilippe-Albert PoUero, disant qu'il avait vu le tombeau de Christophe Cc^omb dans la cathédrale de Séville, et que Tépitaphe dit expressément qu'il était né à Savone. « Hic jacet Christophorus Columbus^ Saî^onensis^. »

Les preuves avancées par le signor Belloro dér montrent son zèle pour l'honneur de sa ville natale, mais ne rendent pas authentique le fait qu'il cherche à établir. Il prouve clairement que beaucoup d'écrivains ont cru que Colomb était né à Savone ; mais on peut en citer un beaucoup plus grand nombre, la plupart contemporains de l'amiral, dont les uns étaient ses amis intimes, et les autres ses concitoyens, qui disent qu'il est i)é dans la ville de Gènes. Parpii les écrivains de Sffvone, Jules Salinorio, qui approfondit ce sujet, en vient expressément à la même conclusion

* Felîppo Alberto Pollero , Epicherema, cioe Iret^e Discorso per difesa di sua persona e carattere. Torino , per Gio. Bat. Zappata, i6g6 (\mi 1694), iB-4% pag- 47-

Genoi^a, citta nobilissima^ era la patria de Co^ lombo '.

Le signor Belloro paraît ne pas se tromper en disant que Dominique, père de l'amiral, demeura plusieurs années à Savone. Mais, d'après sa dissertation même, on voit que le Christophe qui signa comme témoin im testament en 147^^? s'y dit luimême de Gênes : Christophorus Columbus Lg^ne^ gerius de Januâ. Ce fait est énoncé par d'autres auteurs, qui présument que ce Christophe était le nay igateur qui était allé voir son père dans l'intervalle de quelques-uns de ses premiers voyages. Cette circonstance même confirme donc encore l'idée qu'il était né à Gênes.

L'épitaphe sur laquelle le signor Belloro s'appuie principalement, ne peut être alléguée comme une preuve, Christophe Colomb ne fut pas enterré dans la cathédrale de Séville, et aucun monument ne fut élevé à sa mémoire dans cet édifice. Le tombeau auquel fait allusion le savant prélat, Philippe-Albert PoUero, peut avoir été celui de Fernando Colomb, fils de l'amiral, qui fiit enterré dans la cathédrale de Séville , à laquelle il légua sa belle bibliothèque. Un monument f^t érigé à sa mémoire dans cette église. L'inscription citée par le signor Belloro peut avoir été mal transcrite , de mémoire, par le Magnifique François Spinola, dans la fausse idée qu'il avait vu le sépulcre de l'amiral. Comme Fernando était né à Cordoue, l'épi-

^ Gènes, viUè très-noble , était la patrie de Colomb.

APPEITDIX N* 5. 109

thète Saponensis doit avoir été une autre erreur de mémoire du Magnifique.

Cette question du lieu de la naissance de Colomb a été aussi discutée avec un soin minutieux par D. Giovani Batista Spotorno , de l'université , royale de Gènes , dans son Mémoire historique sur Colomb j et il prononce en faveur de cette ville. Il prouve que la famille Colomb avait depuis longtemps demeuré à Gènes. D'un extrait du registre dur notariat, il appert qu'un Giacomo Colombo, cardeur de laine, demeurait hors de la porte Saint- André en i3ii. Un mémoire , publié par l'académie de Gènes, prouve aussi qu'en 1489 Dominique Colombo possédait une maison, une boutique et un jardin avec un puits, dans la rue de la Porte^aint-André, autrefois hors des murs, qu'on présume avoir été la même résidence que celle de Giacomo Colombo. Il louait aussi une autre maison des moines de Saint - Etienne , dans la Via Mulcento, conduisant de la rue Saint-André à la Strada Giulia'.

Le signor Bossi dit que des pièces récemment trouvées dans le monastère de Saint -Etienne présentent plusieurs fois le nom de Dominique Colombo, de i456 à i459, et le désignent comme fils de Giovani Colombo, mari de Susanne Fontanarossa, et père de Christophe, de Barthélemi et de Giacomo (ou Diego )^. Il ajoute que le registre

^ Spotorno, traduction anglaise, pag. 11 et 12. ^ Bossi, frarfwciw/iyrfl/ifoiVe, pag. 76.

1 1 o HisTonus ra cmî^toPOÈ cot qmië.)

des recettes des chanointes prouve que le dernier paiement des loyers de sa maison, fut fait par Domiûique Colombo en 1489. Il conjecture^e l'amiral naquit dans une maison appartenant aux moi«« nesy située dans la Via Mulcento^ et qu'il fut bap« tisé dans Féglise de Saint-Étienne. Il dit aussi qu'un ancien manuscrit fut mis sous les yeux des commis^ saireÀ de l'académie de Gènes ^ et que le notaire avait écrit en marge que le nom de Christophe se trouvait sur le registre de la paroisse, comme aya&t été baptisé dans cette église ^

André Bernaldez, curé de los Palacios, qui était intime ami de Colomb , dit qu'il était né à Gênes ^j Augustin Giustiniani/contemporain de Colomb/l'a^ firme aussi dans son Psautier polyglotte, publié à Gênes en 1 5 16. Antonio de Herrera, auteur d'une grande exactitude^ qui n'était pas contemporain de Colomb 7 mais qui avait été à même de consulter les documens les plus authentiques^ dit aussi posi* tivement qu'il était né dans la ville de Gênes.

A ces noms 9 on peut ajouter ceux d'Alexandre Geraldiniy frère du nonce, précepteur des en&ns de Ferdinand et d'Isabelle , et intime ami de Co* lomb ^ , d'Antonio Gallo ^ , de Barthélemi Senaraya ^, et d'Uberto Foglietto ^, tous contemporains

^ Bossi, traduction fran<^i$e, pag. 76.

* Cura de los Palacios , cap. 118, MS.

^ Alex. Gérai dini , Itin. ad reg. sut œquin.

* Ant. Gallo , Annales de Gènes. Muratori , tome xxiii.

* Senaraja. Muratori, tomexxiv.

* Foglietto, Elog. clar, Ligar,

APPBÏHDIX »• 5. m

de Tamiral, tous nés à Gênes , et aussi un écrivain anonyme qui publia une relation de son voyage d<5 découverte, à Venise, en 1609 '. Il est inutile de citei* les historiens d'une date postérieure qui ont partagé là même opinion, attendu qu'ils puisèrent sans doute leurs renseignemens dans quelques^ imes de ces autorités*

Nous sommes entrés dans tous ces détails sur là question du lieu de la naissance de Colomb , parce qu'elle a été et qu'elle continue encore à être vi*vement discutée. On peut la regarder pourtant comme positivement résolue par la plus haute au* torité possible, par celle de Colomb lui-même. Dans un testament qu'il fit en 1498^ et qui a été admis en preuve devant les tribunaux d'Espagne dans certains procès entre sesdescendans,il déclare deux fois qu'il est né dans la ville de Gênes» Siendo yû nocidt) en Genoi^f « moi étant né à Gênes ; » et plus loin il répète encore cette déclaration comme une raison ^ pour imposer à ses héritiers certaines conditions qui prouvent l'intérêt qu'il prenait au lieu de sa nais»sance. « J'ordonne audit don Diego mon fils, ou à celui qui héritera dudit majorât ( ou bien substitué), de soutenir toujours dans la ville de Gênes un membre de notre famille, qui y sera domicilié avec sa femme, et de lui assurer un revenu avec lequel il puisse vivre honnêtement, coinme il convient à une personne qui nous est alliée, et avoir pied et racine dans cette ville en qualité de citoyen ;

* Grineus , iVoc Orè,

de sorte qu'il puisse y trouver aide et faveur en cas de besoin ; car f en suis venu, etfy suis né *.

Dans un autre passage de son testament, il s'exprime à l'égard de Gènes avec une tendresse filiale, te J'ordonne audit don Diego , ou à quiconque possédera ledit majorât/ d'avoir toujours en vue, dans tous ses travaux et dans toutes ses entreprises, l'honneur, la prospérité et l'accroissement de la ville de Gênes, et d'employer tous ses moyens et tous ses talens à défendre et à augmenter le bienêtre et l'honneur de cette république, en tout ce qui ne sera pas contraire au service de l'église de Dieu et à la dignité du*roi et de la reine, nos souverains, et de leurs successeurs. »

Un codicille informe, fait par Colomb à Valladolid le 4 Dtiai 1 5o6 , seize jours avant sa mort, fut découvert dans la bibliothèque Corsini , à Rome , vers 1785. On l'a appelé un codicille militaire , parce qu'il est du genre de ceux que la loi permet au soldat de faire, lorsqu'il est à la veille d'une bataille, ou^u'il s'attend à mourir. Il était écrit sur la page blanche d'un petit bréviaire présenté à Colomb par le pape Alexandre VII. Colomb lègue ce

^ « Item. Mando al dicho don Diego , mi hijo , 6 i la per*sona que herederà el dicho mayorasgo , que tenga y sostenga siempre en la ciudad de Génova una persona de nuestro linage que tenga alli casa y muger, y le ordene renta con que pueda vivir honestamente , como persona tan llegata k nuestro linage, y baga pie y raiz en la dicba ciudad como natural de ella , poiw que podrà haber de la dicba ciudad ayuda y favor en las cosas del menester suyo , por que de ella sali y en ella naci, >»

APPÉîtDIX N* 4« V Il3

livre « à sa chère patrie , la république de Gênes. » Il ordonne l'érection d'un hôpital pour les pauvres dans cette ville, lui assigne une dotation, et institue la république son héritière dans l'amirauté des Indes, en cas d'extinction de la ligne masculine de sa postérité.

L'authenticité de cette pièce a été mise en doute. On a dit qu'il n'était nullement probable que Colomb eût eu recours à un usage qui lui était probablement inconnu. Cette objection n'est pas péremp* toire. Colomb était accoutumé à toutes les particularités d'une vie militaire, et plus d'une fois il écrivit des lettres, dans des momens critiques, à titre de précaution , contre quelque événement fatal qui semblait le menacer. Le codicille dont il s'agit, doit, d'après sa date, avoir été fait quelques jours avant sa mort, peut-être dans un moment où il se croyait à l'extrémité. Cette circonstance peut servir à expliquer quelques différences dans le ca*ractère de l'écriture, d'autant plus que des accès de goutte aux mains faisaient quelquefois qu'il ne pouvait écrire que pendant la nuit. On a particu- < lièrement, contesté la signature; mais il ne parsut pas en avoir adopté une toujours uniforme, et c'est un point auquel tout faussaire ferait grande attention. On ne voit pas d'ailleurs quel avantage on au* rait pu se procurer en forgeant cette pièce, ni qu'on ait jamais essayé de s'en servir.

En i5o2, lorsque Colomb était sur lé point ile partir pour son quatrième et dernier voyage , il écrivit à son ami le docteur NicoloOderigo, <?î-det ^ IV. 8

1 14 ' mSTOHUE DE GHBISTÛPHE COLOMB.

vant ambassadeur de j&énes en Espagne, et lui envoya des copies de toutes les concessions et com- . missions qu'il avait obtenues des souverains d'Espagne, légalisées par les alcades de Séville. Il écrivit en même temps à la banque de Saint-George à Gènes , ordonnant qu'un dixième de ses revenus fut payé à cette ville en diminution des droits sur les grains, sur le vin et autres provisions.

Pourquoi Colomb aurait-il pris un si vif intérêt à Gènes, s'il fut né dans quelqu'un 'des autres états d'Italie qui ont prétendu lui avoir donné le jour ? Il n'avait aucune obligation à Gènes ; il n'y avait passé qu'une courte partie de sa première jeunesse , et sa proportion d'un voyage de découverte avait été, suivant quelques écrivains, rejetée avec mépris par cette république. Rien ne peut expliquer un si vif intérêt pour Gènes , si ce n'est'ce lien filial qui attache le cœur de l'homme au lieu de sa naissance , quelque sépara qu'il en soit par le temps et la dislance, et quelque peu de protection qu'il en ait yeçu.

, I/une autre part , si Colomb fut né dans quelqu'une des villes, dans quelqu'un des villages de la cote de Gènes qui le réclament, pourquoi aurait-il fait ces legs au profit de la ville de Gènes , et non en iaveur du lieu de sa naissance ?

Ces legs furent évidemment dictés par cette affection secrète qui nous attache à la terre natale. Il était alors bien au-dessus de toute &usse honte à ce sujet. Sa renommée était si brillante, qu'elle aurait jeté du lustre sur le hameau le plus obscur, et son

APPENDIX ir* 2. ^ 1x5

amour pourra patrie était trop vif pour qtfil ne s'occupât point, dans ses derniers instans, d'en donner des preuves évidentes, et que du bord de la tombe il ne jetât pas en arrière un regard sur son berceau. Ces raisons, puisées dans un sentiment naturel , paraissent puissantes pour décider la question en faveur de Gènes.

Les Colombo.

PEKDAiiT la première partie de la vie de Co lomb y il existait deux autres navigateurs portant le même nom, ayant un certain rang, et jouissant de qudque célébrité, avec lesquels il fit voile queir quefois. Suivant Fernando Colomb ', ils étaient parens de son père, et Colomb dit dans une de ses lettres : « Je ne suis pas le premier amiral de notre famille. »

Ils étaient oncle et neveu. Le neveu est appelé par les historiens Colombo le jeune; par les historiens espagnols Colombo el Mozo. Le premier était au service de la France; il y était probable-

^ JSist, dcl Almirûfite y cap. i.

ï 1 8 mSTOIRE DE CHHISTOPHE COtOMB.

ment en|;ré à l'époque ou Gênes était sous la protection ou plutôt sous la dominatipn de ce pays. On dit qu'il prit part aux expéditions da Jean d'Anjou contre Naples , et que Colomb fit voile avec lui.

Zurita fait mention de Colombo l'ainé dans la guerre ehtre l'Espagne et le Portugal, relativement aux prétentions de la princesse Jeanne à la couronne de Castille '. En 1476, le roi de Portugal se détermina à passer en France sur les côtes de la Méditefranée pour engager Louis XI, son allié , à porter la guerre dans la province de Guipuscoa.

Le roi, dit Zurita, quitta Toro le i3 juin, et descendit le fleuve jusqu'à la ville de Porto, pour y attendre l'escadre du roi de France , dont le capitaine était Colon (Colombo), qui devait traverser le détroit de Gibraltar pour se rendre à Marseille,

Après quelques délais, Colombo arriva , vers la fin de juillet, avec l'escadre française, à Bormeo, sur la côte de la Biscaye, où il essuya une violente tempête et perdît ^n principal vaisseau. De là il se rendit sur là côte de la Galice, dans rintention d*attaquer Ribaldo , et il perdit beaucoup de ses gens. De là , il fit voile pour Lisbonne afin de recevoir sur son bord le roi de Portugal, qui s'embàrqua sur cette flotte au mois d*àoût, prenant aVec lui deux mille deux cents hommes (f infanterie , et quatre ceht soixante-dix de cavalerie , pour renforcer les garnisons portugaises le long de la côte

* Annales d! Aragon^ liv, :çïx, p. 261.

Appinsinc îî* 6. 119

de Barbarie. Cette escadre létait composée de douze vaisseaux et de cinq caravelles.

» Après avoir touché à Ceuta, la flotte se rendit à CoHbre où le roi débarqua vers la mi-septembre, le temps ne lui permettant pas de se rendre à Marseille '. »

Ce Colombo est évidemment l'officier de marine dont George Chauffepié, dans son Supplément au Dictionnaire de Bayle ^, parle dans les termes suivans :

ik Je ne sais , dit Chauffepié / quelle foi on peut ajouter à un fait rapporté dans le Ducatiana (part. I, pag. i43)> que Colomb, en i474> commandait plusieurs navires pour Louis XI , et que , comme les Espagnols avaient fait à cette époque une in'uption dans le Roussillon , il crut, par voie de représailles, et sans violer la paix qui régnait entre les deux couronnes, pouvoir donner la chasse aux bâtimens espagnols. Il attaqua donc deux galères de cettç nation, frétées pour le compte de divers individus , et s'en empara. Le roi Ferdinand, en ayant reçu des plaintes, écrivit à ce sujet à Louis XI. Sa lettre est datée du 9 décembre 147 4- Ferdinand y nomme Christophe Colomb le sujet de Louis, attendu que, comme on sait, il était né à Gênes, et que Louis ^n était souverain, quoique le duc de Milan tînt de lui cette ville et celle de Savone à titre de fief. »

* Znrita, Hv. xix, chap. 5l.

* Tome II, page ia6.

laO HISTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB,

Il est très-probable que ce fut l'escadre de ce même Colombo qui se montra dans le Levant en 1475 et 1476, et qui, dans une occasion, attaqua l'escadre vénitienne en station pour protéger l'île de Chypre. Mention en est faite dans une lettre écrite en 1476 par deux gentilshommes de Milan au duc de Milan, citée par Bossi, et après lui par Spotorno.

Le neveu de Colombo , nommé par les Espagnols Colombo el Mozb , commandait aussi , quelques années après, une escadre au service de la France, et il se rendit formidable dans la Méditerranée, comme on le verra dans un autre article. Les noms de ces deux Colombo, oncle et neveu, paraissant vaguement et par intervalles pendant la période obscure de la vie de l'amiral, plusieurs historiens les ont confondu^ avec lui. Fernando Colomb dit que son père navigua plusieurs années avec Colombo le jeune '. Il est possible qu'il ait eu, à différentes époques, un commandement inférieur sur l'escadre de l'oncle et du neveu, et qu'il ait assisté aux actions que nous venons de rapporter.

* HUt. del AbiUrante ^ cap. 5.

Expédition de Jean d'Anjou.

Vers l'époque où Colomb avait atteint sa vingtquatrième année, sa ville natale se trouva dans un état d'alarme et de grand péril , par l'invasion dont la menaçait Alphonse V d'Aragon , roi de Naples. Se trouvant trop faible pour résister seule à un tel ennemi , jet ayant inutilement cherché des secours en ItaUe, elle se plaça sous la protection de Charles Vn, roi de France. Ce monarque envoya à son aide Jean d'Anjou ^ fils de René ou Renato, roi de Naples, qui avait été détrôné par Alphonse. Jean d'Anjou, autrement nommé duc de Calabre ' , prit

* Le titre de duc de Calabre était celui du fils et bcritier du roi de Ifaples, comme celui de prince de Galles en Angleterre.

1 22 ' mSTOmE BE CHRISTOPHE COLOMB.

aussitôt le commandement de la ville, en fit réparer les fortifications, et défendit l'entrée du port par de fortes chaînes. Pendant ce temps, Alphonse avait préparé une armée de terre considérable , et avait réuni une escadre de vingt navires et de dix

' galères à Ancône, svir les frontières de Gênes. Cette république paraissait courir les plus grands dangers, quand Alphonse fut subitement attaqué d'une calenture ' dont il mourut; laissant les royaumes

^ d'Aragon et de Sicile à son frère Jean, et celui de Naples à son fils Ferdinand.

La mort d'Alphonse, et la division de ses domaines qui en fut la suite, tout en délivrant les Génois de leurs craintes, firent renaître les espérances de la maison d'Anjou ; et le duc Jean , encouragé par les émissaires de plusieurs seigneurs napolitains, résolut de faire une tentative hardie pour recouvrer la couronne de Naples. Les Génois épousèrent sa cause avec ardeur, et lui fournirent des vaisseaux, des galères et de l'argent. Son père René ou Renato équipa douze galères pour cette expé-^ dition dans le port de Marseille , et lui fit promettre des subsides abondans, et l'appui du roi de France. La nature brillante de cette entreprise attira l'attention des esprits entreprenans de ce siècle. Le noble chevaleresque, le soldat de fortune, le corsaire intrépide, l'aventiirier audadeux et le partisan mercenaire s'enrolèrentsous les bannières du duc de Calabre. Les historiens disent que Co-

* Espèce de fièvre inflammatoire. {Note du traducteur,)

APPENDIX lî* 7. ia3

lomb servît dans Tarinement parti de Gênes , sur une escadre commandée par un des Colombo, ses parens.

L'expédition destinée contre Naples mît à la voile en octobre 14^9, et arriva à la hauteur de Ses^, entre Tembouchure du Garigliano, et celle du Voltofno. La nouvelle de l'arrivée de Fescadre fut le signal d'une révolte universelle. Les barons factieux et leurs vassaux se hâtèrent de joindre Fétendard d'Anjou , et le duc vit bientôt les plus belles provinces des états napolitains se ranger sous ses ordres, tandis qu'avec son armée et son escadre , il menaçait la ville de Naples même.

Dans l'histoire de cette expédition on trouve un trait d'audace de la flotte à bord de laquelle Colomb s'était embarqué.

L'armée de Jean d'Anjou, étant entoilée et serrée de près par une force supérieure, se trouvait dans une situation dangereuse à l'embouchure duSarno. Dans cette conjoncture,le capitaine de l'escadre débarqua avec ses hommes et occupa les environs, espérant éveiller dans la populace son ancien enthousiasme pour la bannière d'Anjou, et peut-être s'emparer de Naples par surprise. Ses gens ne connaissant guère la discipline de soldats réguliers , et ayant au contraire les dispositions de marins flibustiers et corsaires, se dispersèrent dans le pays ne songeant qu'au pillage. Les troupes de la flotte furent envoyées contre eux ; attaqués par l'infanterie, mis en fuite avec une perte considérable, ils voulurent retourner sur leurs vaisseaux ; mais ils

I a4 HISTOIRE DE CHRISTOPHE COLOMB.

trouvèrent les passages des défilés occupés et bou* chés par les habitans de Sorento qui les attaquèrent et en firent un carnage terrible. La déroute fut alors complète. On dit qu'un grand nombre d'entre eux, saisis de la frénésie du désespoir, se précipitèrent du haut des rochers dans la mer, et que très-peu réussirent à regagner les navires.

La lutte de Jean d'Anjou et d'Alphonse pour la couronne de Naples dura quatre ans. Pendant quelque temps la fortune favorisa Jean d'Anjou, et il parut presque sur le point de remporter le prix de ses efforts ; mais des revers survinrent; il fiitdéÊdt sur différens points; les nobles factieux l'abandonnèrent l'un après l'autre et se soumirent de nouveau à Alphonse, et le duc fut enfin obligé de se retirer dans l'île d'Ischia, où il resta quelque temps, gardé par huit galères, qui inquiétaient aussi la baie de Naples ' . On suppose que Colomb servit sur cette escadre, qui suivit loyalement la fortune du duc, jusqu'au moment où il renonça définitivement à cette malheureuse entreprise.

* Colnucio, Hist, Esp,, lib. vu, cap. 17.

Capitule des galères de Venise par Colombo le jeune.

Comme la relation du combat naval par lequel Fernando Colomb assure que son père fut jeté pour la première fois sur les côtes de Portugal, a été adoptée par divers historiens respectables, il est à propos de donner des motifs particuliers pour refuser d*y ajouter foi.

Fernando dit expressément que ce fut dans une action mentionnée par Marc Antoine Sabelicus , dans le huitième livre de sa dixième décade; que Tescadre sur laquelle Colomb servait était commandée parun fameux corsaire nommé Colombo le jeune ( Colombo el Mozo) ; et que Venise envoya une ambassade pour remercier le roi de Portugal des secours qu'il avait donnés aux capitaines vé-

Iîi6 HISTOmE DE CHRISTOPHE COLOMB.

nitiens et à leurs équipages. Il est bien certain que Sabelicus mentionne toutes ces circonstances; mais le combat eut lieu en i485 , un ah après que Colomb avait quitté le Portugal. Zurita parle de la même action danà ses annales d'Aragon , sous la date de i485. Il dit : t< A cette époque quatre galères vénitiennes firent voile de l'île de Cadix , et prirent la route de la Flandre. Elles étaient chargées de marchandises du Levant, et particulière- ' ment de l'île de Sicile, En passant près du cap Saint-Vincent , elles furent attaquées par un corsaire français, fils du capitaine Colon (Colombo), dont l'escadre était composée de sept vaisseaux, et les galères furent prises le 2 1 août '.

On trouve un détail plus circonstancié de cette affaire dans la vie de Jean H, roi de Portugal , par Garcia de Reesende qui la rapporte aussi comme ayant eu lieu en i485. Il dit que les galères vénitieiines furent prises et pillées par les Français, et que leç capitaines et les hommes de leurs équipages furent maltraités, blessés, dépouillés, et jetés sur le rivage à Çascoes. L^ ils furent secourus par Doua Maria de Meneses, comtesse de Monsanto. Quand le roi Jean II apprit ces circonstances, il fiit très-fâché qu'un tel événement eut eu lieu §ur les côtes de son royaume; et voulant montrer son amitié pour la république de Venise, il ordonna qu'on fournît aux capitaines vénitiens de riches vêtemens de soie et d'étoffes précieuses, ainsi

^ Zurifa^ livi XX| duf . 64«

que des chevaux et des mules, pour qu'ils pussent paroître devant lui d'une manière digne d'eux et de leur pays. Il les accueillit avec beaucoup de bonté et de distinction , s'exprima avec une courtoisie vraiment royale, tant à leur égai'd qu'envers la république de Venise , et ayant entendu le récit qu'ils lui fixent d'un combat qui les laissait au dépourvu, il leur donna une somme d'argent considérable pour racheter leurs galères des croiseurs français. Ceux-ci firent passer toutes les marchandises à bord de leurs navires, mais le roi Jean défendit qu'on achetât aucune partie de leur butin dans toute l'étendue de ses domaines. Sa générosité ne se contenta pas de venir au secours des capitaines; il fournit aux besoins de leurs équipages, et les mit en état (de retourner à Venise sur leurs propres galères.

Les dignitaires de cette république furent si sensiblement touchés de la munificence du roi Jean, qu'ils envoyèrent à ce monarque une grande am* bassade chargée de lui offrir de riches présens et les expressions de leur vive reconnaissance. Jérôme Donat, homme distingué par son érudition et son éloquence , fut chargé de cette mission. Il reçut l'accueil le plus honorable du roi Jean , qui le congédia avec des présens dignes d'im roi, parmi les^els se trouvswtent des mules et des genêts somptueusemeM caparaçonnés, et des esclaves nègres richetnent vêtus \ ^

^ Obras de Garcia de Reesende , chap^ 58. Erora, i554«

Voici la relation que fait Sabelicus de cette affaire dans son histoire de Venise ' :

a II était parti quatre galères, dont Barthéiemi Minio était le capitaine. Tandis qu'elles voguaient sur la mer Ibérienne, Colombo le jeune , neveu du fangeux corsaire Colombo, ayant sept navires en état de combattre , les rencontra pendant la nuit près du Sacro Promontorio, maintenant appelé le cap Saint-Vincent. Quoique décidé à s'emparer des galères vénitiennes, dès l'instant qu'il les aperçut, il ne voulut pourtant pas leur livrer le combat avant le jour ; mais , pour être plus à portée de les attaquer, il les suivit de si près, que les proues du corsaire touchaient les poupes des bâtimens vénitiens. Le jour étant arrivé, les farouches ennemis commencèrent l'attaque sur-le-champ, et les Vénitiens la soutint'ent quelque temps, quoique inférieurs par le nombre de leurs navires et de leuris équipages.' Rarement on combattit de semblables ennemis avec une perte d'hommes si considérable , parce qu'on n'a guères coutume de s'attaquer à eux, si l'occasion n'y force. Quelques

* Marc-Antoine Gocceio , plus connu sous le nom de Sa^ helicus, surnom qu'il adopta lorsqu'il fut couronné comme poète dans l'académie pëdantesque de Pomponîus Laetus. Il était contemporain de Colomb , et il fait une courte mention de ses découvertes dans le huitième livre de la dixième décade de son HÎHoire unwer selle. » Quelques écrivains l'appellen^ le Tite- Live de son siècle ; d'autres l'accusent de partialité en faveur de Venise. Scaliger lui reproche sa vénalité , et prétend que l'or de Venise avait de l'influence, sur lui.

APPEfîBïx ir* 8. ia9

témoins présens à cette affaire assurent qu'il périt trois cents hommes à bord des galères Ténitienn».

» D'autres portent moins haut le nombre des morts. Lorenzo Michèle, capitaine d'une galère, et Giovanni Delphino , frère d'un autre capitaine , périrent dans ce combat, qui dura depuis l'aurore jusqu'à la vingtième heure du jour \ Les Vénitiens furent fort maltraités. La Delfina était déjà au pouvoir des ennemis quand les autres galères se rendirent. Des hommes qui avaient joué leur rôle dans ce combat opiniâtre disent avoir compté sur leur navire, de la poupe à la proue, quatre-vingts braves gens étendus sur le tillac ; ce que les ennemis ayant vu, ils ne purent s'empêcher de gémir, et dirent avec colère que les Vénitiens l'avaient voulu. Les morts furent jetés à la mer, et les blessés furent mis sur le rivage. Ceux qui conservèrent la vie suivirent à Lisbonne les navires et le capitaine victorieux , et là ils furent tous congédiés... Les Vénitiens furent reçus avec bonté par le roi ; on prit soiif des malades , et l'on donna aux autres des vêtemens et de l'argent, chacun suivant leur condition... En outre il fut défendu dans tout le royaume^ de rien acheter du butin fait par les corsaires sur les Vénitiens. La nouvelle de ce désastre jeta la désolation dans Venise : on avait

^ Le jour ne se divise pas en Italie en deux portions égales de d<Ma2e heures chacune ; il s'y partage en vingt-quatre heures.

[^Nolc du traducteur, ) Vf. 9

j, 3o msTomE pe eHRisnmsE colomb.

perdu dans cçtte affaire deux cent mUle ducato; mais la perte d'un si grand nombre d'hcmmuss fut la source d'une affliction encore plus gi*aiufe'« »

^ Marc Aot SnbeUco, Hisu FcneLf dectd* ly, lib. itf«

APPENBIXN"».

Âméric y^uee.

ÀMimc Vespitce fiit du nombre des premiers et des plus intelli^ns navi^teurs qui suiyirent les traces de Colomb. Bien des gens font regardé comme odui qui avait découvert le premier le continent méridional, et, par im caprice singulier de la fortune , son nom a été donné à la totalité du Nouveau-AIonde. On a pourtant soutenu fepm^nentqu'ilu'avait nullement le droitdeprétendre à cette découverte; qu'il n'avait fait voile que dans un grade subalterne, siu* des escadres comman^ dées par d'autres; que la relation cb son premier voyage est une faWe; et qu'il n'aperçut le contir nent qu'après qu'il avait été découvert et côtoyé par Colomb, Comme cette questioA a élé le sujet

l3ll HISTOIRE DE CHRISTOPHE GoàoMR.

d'une controverse aussi vive que vèlumineuse, il est à propos d'y jeter un coup d'œîl dans cet ouvrage. ^

Améric Vespuce naquit à Floren^^, le 9 mars i45i, d'une famille noble ^ mais, à c^te époque, peu riche. Son père se nommait Anastase; sa mère, Elisabeth Mini; il était le troisième de leurs fils, et il reçut une excellente éducation sous la direction de son oncle George Antoine Vespuce, docte frère du monastère de Saint-Marc, qui donna des leçons à plusieurs personnages illustres de cette époque.

Améric Vespuce fit un voyage en Espagne, et fixa sa résidence à Séville poiu* surveiller quelques affaires commerciales pour la famille des Médicis de Florence , et pour réparer, par son intelligence, les pertes et les infortunes d'un frère peu habile \

L'époque de son arrivée en Espagne est incertaine; mais en comparant les dates et les cdrconstances mentionnées dans ses lettres, il devait être à Séville lorsque Colomb revint de son premier voyage.

Le père Stanislas Ganovai, professeur de mathématiques à Florence, qui a publié la vie et les' voyages d' Améric Vespuce , dit ^u'il reçut une Commission du roi Ferdinand , et qu'il fut envoyé avec Colomb, lors du second voyage de l'amiral, en 1493. Il établit ce fait sur l'autorité d'un passage de la cosmographie de Sébastien Munster,

, APPETOIX )!ï* 9« l33

pi4>Iiée à Bâle en i55o '; mais Munster fait nietntion de Vespuce comme ayant accompagné Colomb dans son premier voyage; par conséquent la citation de Canovai est incorrecte, et l'assertion de Munster est démentie par les lettres de Vespuce , dans lesquelles il dit que son enthousiasme s'est échauffé par tout ce qu'il a entendu dire des contrées nouvellement découvertes. Il ne parle jamais d'un tel voyage dans aucune de ses lettres, ce qu'il aurait probablement fait s'il l'avait accompli, ou plutôt il en eût fait le sujet d'une lettre particulière.

hsL première connaissance positive que nous ayons de la résidence de Vespuce en Espagne, remonte au commencement de 1496. D'après des pièces conservées dans les archives royales, il paraît qu'il fut l'agent ou le facteur de la maison de Juanoto, BerarcU, riche négociant florentin, demeurant à Séville, qui avait fait un marché avec les souverains de l'Espagne pour fournir trois arméniens différens dé quatre vaisseaux chacun , pour le service des pays nouvellement découverts. 11 peut avoir été une des parties intéressées dans cette affaire, qui fut conclue au nom de cette maison. Berardi mourut en décembre 149^, et dans le mois de janvier suivant , on voit Améric Vespuce occupé des affaires de l'expédition , et réglant avec les maîtres des navires tout ce qui concernait la paye et les vivres, conformément auiç; conventions

1^4 HISTOIRE J>E CHAISTOIPHE COLOMB.

faites entre eux. et feu Juanoto Berardî. Le m janvier 1496 , il reçut pour ce compte cKx mille ma* ravédis de Bernard Pinelo, trésorier du rbî. D cou* tinua à tout préparer pour le départ de quatre cairavelles, qui devaient mettre à la voile d'après le même traité entre les souverains et la maison Berardi. Elles partirent le 3 février 1496, maïs le 18 elles essuyèrent une tempête et firent naufrage. Les équipages furent sauvés, à Texception de trois hommes '. Tandis qu'il était occupé de ces soins, Àmérîc Vespuce eut nécessairement bien des occasions de s'entretenir avec Colomb, avec qnî il paraît avoir toujours entretenu des relations amicales, d'après ce que dit l'amiral lui-même dans tinc de ses lettres à son fils Biego. Ces conversations, et la manière dont il était emjployé à préparer ces expéditions , lui inspirèrent bientôt le désir d'aller visiter les pays récemment découverts, ^ de prendre part lui-même à ces entreprises, qui étaient alors le sujet de tous les entretiens. Ayant acquît des connaissances suffisantes en géographie et en maiine, il se prépara à se lancer dans la carrière des découvertes , et il ne se passa pas long-temps avant qu^l exécutât ce dessein.

En 1498, Colomb, dans son troisième, voyage, découvrit la côte de Paria sur la terre ferme. Il crut alors que c'était une grande île, maiis qn'nii vaste continent en était tout prés! Il envoya en Es-

* Ces détails sont puisés dans des notes manuscrites extraites des aitïhiyes royales par Munp9 , kistoriién trè»^«^

APPMMKS, IT* 9* ^^^

pagne des échantillons des perles qu'il trouva suf cette côte, et rendit un compte plein d'enttioiH ftiasme des richesses supposées de ce pays.

En i4g9, une expédition de quatre vaisseatit, sous les ordres d'Alonzo de Ojéda, partit d'Espagne pour Paria, se dirigeant d'après les cartes et les lettres envoyées par Colomb au gouvernement!. Ces pièces furent communiquées à Ojeda par son protecteui', Tévéque de Fonseca, qui avait la surititendance des affaires des Indes , et qui lui fournit aussi Fautorisation d'entreprendre ce voyage.

On présume que Vespuce contribua aux frais de cet armement, et qu'il fit voile sur un navire appartenant à la maison Berardi. De cette maiiièrçj il put avoir droit de participer aux gains et aux pertes de cette expédition, car Isabelle, comme reine de Castille, avait strictement défendu à tous étrangers de commercer aVec ses possessions transatlantiques, sans même en excepter les habitons du royaume d'Aragon.

Cette escadre visita Paria et plusieurs centaines de milles de la côte , qu'elle reconnut être un continent. Elle rentra en Espagne en juin i5oô, et le tS juillet de la même année, Améric Vespuce écrivit une relation de son voyage, qu'il adressa à Lorenzo di Pier Francisco de Médicis à Florence. Cette lettre resta inconnue et manuscrite jusqu'à ce qu'elle fût mise au jour et publiée par Bandinl ^en 1745.

Dans le compte qu'il rend de ce voyage , et dans toutes les autrei relations de ses difîéretités expé-

ditions, Yespuce ne nomme jamais aucun de ceux qui étaient intéressés dans la même entreprise. Jl spécifie l'époque de son départ, dit qu'il mit à la voile avec deux caravelles qui étaient probablement les navires qui lui appartenaient dans cette expédition, ou plutôt qui avaient été équipés par la maison Berardi. Il fait un récit intéressant du voyage et des diverses relations qu'on eut avec les naturels du pays, et ce récit s'accorde dans beaucoup de points essentiels avec le compte que rendirent de leur voyage Ojeda et ses marins, dans un procès dont il sera parlé ci-après.

En i5oi, Vespuce ayant quitté tout à coup l'Espagne, entra au service d'Emmanuel, roi de Portugal, et fit par ses ordres une expédition dans laquelle il visita les côtes du Brésil. Il fait la relation de ce voyage dans une seconde lettre à Lorenzo di Pier Francisco de Médicis , qui resta long-temps manuscrite , et qui ne fut publiée par Bai*tolozzi qu'en 1789'.

Nulle mention , nulle notice d'un pareil voyage, entrepris par Améric Vespuce* par ordre du roi Emmanuel, ne se trouvent dans les archives de, Torre do Tombo, archives générales du Portugal, où l'on a fait plusieurs fois et avec grand soin des recherches à ce sujet. Il est également singulier qu'on ne trouve son nom dans aucim des historiens portugais, en général très-exacts à nommer tous les navigateurs qui occupaient un rang important

* Bartolozzi, Rcch, hùt. FirçQze, 1789.

APPEITDIX N* 9. 187

dans leur pays, ou qui rendaient des services distingués. On ne met pourtant pas en doute que Vespuce n'ait fait voile le long de cette côte ; après sa mort, son neveu, en rendant témoignage sur quelque point en litige, donna la hauteur précise du cap Saint-Augustin, qu'il dit avoir trouvée sur le journal de son oncle.

En i5o4, Vespuce écrivit au même Lorenzo de Médicis une troisième lettre contenant des détails plus étendus sur le voyage qu'il avait fait au service du Portugal, et dont nous venons de parler. C'est la première de ses relations qui ait été imprimée. Elle paraît avoir été publiée en latin à Strasbourg dès i5o5,sous le titre suivant: Americtk Vespur* lias , de Orbe Antarctico per regem Portugaliœ pridem im^ento '.

Une édition de cette lettre fut publiée à Vicence en iSoy, dans une collection anonyme de voyages , dont l'éditeur fut Francanzio di Monte Alboddo, demeurant à Vicence. Elle fut réimprimée en italien à Milan en 1 5o8, et aussi en l^tin dans un ouvrage intitulé Itinerarium Portugalemium. Nous avons consulté, pour rédiger le présent article, l'édition de Milan en italien* et une traduction latine

^ Panzer, tom. vi, pag. 53. Apud Esame criticoy pag. 88, anotazione i .

' ^ Cet ouvrage rare , dcmt un exemplaire est en la possession de 0. Rich, esq. , est regardé comme la plus ancienne col-* lection de voyages ÛBfHnmé^ qui existe. Les pages n'en sont pas numérotées ; les feuilles en sont seulement marquées en bas , de huit en huit , par une des lettres de l'alphabet. Il contient la plus anci^me relation deé voyages de Colomb, àeç>\m son

J 38 HISTOIRE M CBMSTOPHE COtOMB.

qui en a été faîte par Simon Grinaeus dans son No vue Orbiêj puMîé à Baie, en i532. Cette pièce a uniquement rapport au premier voyage de Vespuce de Lisbonne au Brésil, en i5oi.

C'est par suite de ce voyage au Brésil, qu'Améric Vespuce fut considéré comme ayant le premier découvert la Terre-Ferme , et son nom fut d'abord donné à ces régions méridionales; mais on retendit ensuite à la totalité du continent. iLe mérite de ce voyage a pourtant été fort exagéré. Le Brésil avait déjà été découvert en i5oo par Knzon, qui en allait pris formellement possession pour l'Espagne, et dans la même année, par Pedro Alvarez Cabrai, qui en avait fait autant pour le Portugal; circonstances qui étaient pourtant inconnues à Vespuce et à ses compagnons. Ce pays demeura au Portugal, d'après une ligne de démarcation qui fut Convenue entre les deux nations.

pretûicr départ jasqu'à son arrivée à Cadix , chargé de chaînes, hà lettre de Vespâce- à Lorenzo de Médicis remplit le cin— ^ème .Itrre de ee petit volitone. Ont dit qu'il fat originaire** ment écrit en e^ognol eâ triduit en italien par un individu nommé Jocondo, On prétend qu'une première édition, en avait été imprimée à Venise ^par Albert Vercellese, en i5o4. On dit que l'auteur eit Àngelo Tririgiani , sociétaire de l^ambassadeur de Venise en Espagne. Ce Trivigiani paraît avoir puisé beau-' eoùp de détails stir les Vojrages de Colomb d»is les décades ma- BUacritet de Pierre Martyr^ qui , par erreur, accuse de ce pl«^ gtaft A^yiîus Gadamoftto , dont le» vo jagts sont insérés dans la mène eoUéctioBé Cet ouvrage était intitulé : Liirêttô di tuttd la nacigazioM del Re de Espisgna, deiU iscîe, e terrerd

V6^>uce fit un second voyage au service dû Por^ tugaL H dit qu'il commandait une caravelle fai-* saut paiHe d'une escadre de six vaisseaux destinés à la découverte de Malaca^ qu'on avait entendu dire être le magasin et le grand dépôt du com« merce entre le Gange et la mer des Indes. Une semblable expédition partit à cette époque^ sous les ordres de Gpnxala Coelho. L'escadre , suivant Vespuce^ ikiità la voile le lo mai i5o3. Elle toucha aux Mes du CapVejrd pour y prendre des rafraîchis** semens^et^stâvit ensuite la cote de Sierra Leone j mais les vents contraires et une mer agitée ne per^ mirent pas dy prendre terre. Se dirigeant au sud* ecMst, ils firent tipis cents Ueuesy et se trouvèrent à trois degrés au sud de la ligne équinoxiale, où ils découvrirent une île inhabitée ^ d'environ deux Ueues de longueur- sur une de largeur. Là, le lo a<iût, par une faute de manoeuvre, le commandant fit échouer *>|i vaisseau contre un rocher. Tandis que tes autres bâttniens s'occupaient à sauver l'équipage et là cargaiison , Améric VespUce fut chargé de ichercher avec- sa (ïâraveMe un borl port dans cette île. Il partit sans sa grande chaloupe et avec moins de la moitié de soii équipage, le reste s'éfant servi de la chaloupe pour aller au secours du navire échoué. Vespuce trouva un havre ^ mais il y attendit inutilement plusieurs jours l'arrivée des autrës' vâîsseaiix. S'étant remis en toer, il rencontra uîi 3ès bâtimens de Tescadre, et apprit que le navire du commandant avait coulé à fond, et qtfite les mtréi apraîent continué letur rcmte. Acèoiai-

J 4o HISSTOIRE DB CHEISTC^HE COLOMB.

pagné de ce bâtiment ^ il se dirigea vers le Brésil, conformément aux ordres du roi , dans le cas où quelque vaisseau se trouverait s^aré de la flotte. En arrivant sur la côte, il découvrit lafam^ise baie de Tous-les-Saints, où il resta plus de deux mois, dans l'espoir de voir arriver le reste de Tesr cadre. Enfin il s'avança à deux cent soixante lieiifês vers le sud; il y resta cinq mois, y construisit un fort, et prit une cargaison de bois de Brésil. Laissant dans cette forteresse une garnison de vingtquatre hommes avec des armes et des munitioids, il mit à la voile pour Lisbonne, où il arriva «a jtiin 1 5o4 '. Jamais on n'entendit parier du commandant de l'escadre, ni des quatre autres Bavires.

Vespuce ne paraît pas avoir reçu du roi d*Es- ' pagne la récompense que ses services méritaient ^ car on le trouve à Séville, au conunencemeDt de i5o5, se rendant à la cour d'Espagne pour y solliciter de l'emploi. Il était porteur d'ujcie lettre de Colomb pour son fils Diego, en date du 5 février. L'amiral y parle de lui avec chaleur, comme d'un ami, et donne à entendre qu'il a éprouvé des infortunes. Voici cette lettre :

«Mon cher fils,

» Diego Mendez est parti d'ici le lundi 3 de ce mois. Après son départ, j'ai conversé avec Améric

^ LettredeFespuceà Soderini, wR^né. Edît. de GaiMwai,

APPEirDIX H* 9.. ' j4i

Vespuce, porteur de cette lettre , qui se rend à la cour où il est appelé par des affisdres de navigation. La fortune lui a été contraire comme à bien d'autres. Ses travaux ne lui ont pas été aussi profitables qu'ils auraient dû l'être raisonnablement. U part engrandè partie pour moi, et il a un grand désir de faire quelque diose qui puisse m'étre utile , si cela est en son . pouvoir. Je ne puis trop voir îd en quoi je puis l'employer d'une manière qui me soit avantageuse , car j'ignore ce qu'on peut demander là-bas. Il se rend à la cour avec la détermination de faire pour moi tout ce qui lui sera possible. Voyez en quoi il peut m'étre utile, et entendez-vous avec lui, afin qu'il puisse dire et faire tout ce qui sera nécessaire, et exécuter ses plans ; et que tout cela se fasse secrètement, afin qu'il ne soit pas suspect. Je lui ai dit tout ce que j'ai à dire ^ur cette afifoire; je l'ai informé de ce que j'ai reçu, de ce qui m'est dû , etc. ' »

Vers cette époque, Améric Vespuce reçut du roi Ferdinand des lettres de naturalisation , et , bientôt après, lui et Pinzon furent nommés capitaines d'une escadre qui devait partir pour faire le commerce des épiceries et pour faire des découvertes. Il existe encore un ordre royal, daté de Toro le II avril i5o5, pour payer douze mille maravédis à titre d'équipement à « Amerigo de Vespuche, résidant à Séville. » On fit les préparatifs de ce voyage, on se procura des navires, on les équipa, tnais on

* Nayanrete, Çolec, f^iag, ^ tçm. 1, pog. 35i.

l4l filSTOIRË DE âBBâSTOraC dOlOMfi.

fitiit {mr en abandonner le projeta Des pièces ftlâh tived à cette affaire, et qui existent encore, ta date de i5o5, i5o7 ^ t5oSy prouvent qu'Améric Yés« puce resta tout ce temps à Séville, occupé des in-* téréts de cette escadre, jusqu'au moment où la destination des bâtimens fut changée^ On en ven«> dit Téquipement, et tous les comptes furent té* glési Pendant œ temps il reçut un salaire dé trente mille maraTédis. Le ài mars i5o8, il fut nàmmé principal pilote, aux appointemens de soiiAnte^ quinze mille marayédis* Ses principales fonctions étsûent de préparer des cartes, de s'assurer si 1^ pilotesétaient suffisamment instruits, de survmllef l'équipement des expéditions, et de prescrire k route que les vaisseaux devaient suivre pouàf* sê rendre dans le Nouveau-Monde. Il paraît être resté à Séville et avoir conservé cette place jusqu'à sa mort) qui arriva le 22 février 1 5 12. Sa veuve. Maria ' Corezo, jouit d une pension de diît mille maravédis. Après sa mort) son neveu, Juan Vespuce, fiit nommé pilote, aux appointemens de vingt mille maravédis, à commencer du 2 ;i mai 1 5 ï 2 . Pierre Martyr parle de ce jeune homme avec de grands éloges. « Le jeune Vespuce est un homme à qui son oncle, Améric Vespuce, a laissé après sa mort, comme en héritage, la connaissance exacte de tout ce qu'un marin doit savoir, car il est très-expert dans la connaissance des cartes, de la boussole et de l'élévation de

l'étoUe^l^aire par le quart de cercle Vespuce

est mon intime ami; c'est un jeune homme spirituel, dans la société duquel je trouve beaucoup de

plai«ii?9 et que par conséquent je reçois souvent chez moi. Il a ùàt aussi plusieurs voyages sur <^s côtes, et il a noté avec soin toutes les,chxises qu'il a vues '. »

Vespuce le neveu conserva cette place jusqu'à la mort de Fo^seca^ <|ui avait ^éle protecteur de son oncle et de sa famille. U fut privé de son emploi et de ses appointe^nens par une lettre du conse^ dq l8 mars i^^S^ peu de temps après la mort de Fé* vêque. On ne trouve aucune mention ultérieure de YespiMZû dans les archives des Indes«

Tel est le court aperçu de la carrière d'Améric Vespuce. 11 reste à examiner les points controversés. Peu de temps après son retour de sa dernière expédition au Brésil, il écrivit une lettre datée de Xisbonne, du 4 septembre i5o4^ contenant une relallbn sommaire de tous ses voyages. Cette lettre est de première iiûportance pour la discussion dont il s'agit, attendu que c'est la seule où il soit question de ce voyage contesté, cjui prouversdt que c'est lui qui a fait la découverte de la terre ferme. Elle paraît avoir été écrite en latin, et elle fut adressée ^ Renjâ, duc de Lorraine , qui prit le titre de roi de Sicile et de Jérusalem.

La première édition connue de cette lettre fut publiée en latin en 1607, à St*Diez en Lorraine. Un exemplaire en a été trouvé dans la bibliothèque du Vatican (n° 9,688) par l'abbé Cancellieri. Pour préparer l'article qui est maintenant sous les yeux

* Pierre Martyr^ décade nr, Uy. V; trad. aDgl. d'Eden.

1 44 mSTOULE DE CHaiâTOPHE COLOMB.

du lecteur y nous avons ponsulté la réimpression de cette lettre en latin, insérée dans le Nouus Orbis de Grinaeus, publié à Bâle en i532. Cette lettre contient une relation animée de quatre voyages qu'Améric Vespuce flfôsure avoir faits dans le Nouveau-Monde. Dans la préface, il s'excuse de la liberté qu'il prend de s'adresser au roi René, en rappelant à son souvenir l'ancienne intimité de leur jeunesse , lorsqu'ils étudiaient ensemble les élémens ' des sciences sous les yeux de son onde paternel, et il ajoute que si les relations qu'il lui adresse ne plaisent pas à sa majesté, il doit lui dire pour excuse ce que disait Pline à Mécène, « qu'il avait coutume autrefois de s'amuser de ces bagatelles'.» Dans cette préface, il informe René que des affaires de commerce l'avaient amené en Espagne, où il avait éprouvé les diverses ^nations de fortune qui suivent de semblables opérations, et qu'il s'était déterminé à y renoncer, et à diriger ses travaux vers des objets d'une nature plus stable et plus élevée. Il avait donc conçu le dessein de voir différentes parties du monde, et de contempler les merveilles qu'il renferme. Le temps

* Il y a ici une erreur évidente. Pline vivait sous Trajan , Mécène sous Auguste ; Pline n'a donc jamais rien pu dire à Mécène. Améric Vespuce voulait sans doute faire allusion à ces vers que Catulle adresse à Cornélius Nepos :

. « Namqae ta folebat

Meas esse aliqnid pntare nogas.

[^NqU du traducteur.)

APPEKDIX N* 9- ^45

et le lieu étaient favorables à ce projet, car le roi Ferdinand équipait alors quatre bâtimèns ponr découvrir de nouvelles terres à l'ouest, et il le nomma pour partir avec cette expéditicm. « Nous mîmes à la voile du port de Cadix, ajoute-t»il, le 20 mai 1497 , traversant le Grand Océan, et noi}9 employâmes dix-huit mois à ce voyage, découvrant beaucoup de terres et une quantité innombrable d'îles, la plupart habitées, et inconnues à toute l'antiquité.»

Un duplicata de cette lettre, écrit, dit-on, en italien, paraît avoir été envoyé en même temps à Pierre Soderini, qui fut ensuite gonfalonier de Florence. Elle fut publiée quelques années après en Italie, au plus tôt en i5io, sous le titre de Lettera de Amerigo Fespucci délie isole nuet^amente tro'^ vate in qucUro suoi viaggL Nous avons consulté l'édition italienne de cette lettre, qui est insérée dans la Collection du père Stanislas Canovai dont il a déjà été parlé.

Un écrivain italien a prétendu que cette lettre n'avait été écrite qu'à Soderini, et que la flatterie ou une méprise de l'éditeur lorrain avait changé l'adresse pour y substituer. celle du roi René, sans qu'il s'aperçût combien l'allusion faite à une ancienne intimité , qui s'appliquait à Soderini, devenait inconvenante quand elle s'adressait à un souverain. On peut à peine croire que l'auteur de cette remarque ait lu la préface de l'édition latine, car les mots «Votre Majesté» y sont fréquemment répétés, et le terme «illustre Roi» y est IV. 10

tiÛ aiSTOltUE DE CîflRÏSTOPtlE COLOMB*

t!!ii|)layé/ Il faut dire aussi que cette lettre fut d'à* hwà publiée eti Lorraine , et il n'est pas probable que l'éditeur se fût permis de prendre une telle li-^ berté avec le nom de son souverain. C'est une ques* tioil dé savoir si Vespuce adressa la tnême lettre au foi René et à Pierre Soderini, tous deux ayant élé élevés avec lui, ou s'il envoya seulement à celui-ci une copie de la lettre qu'il avait écrite au monai^qtie^ et qui fut ensuite imprimée. L'adresse de Soderini peut avoir été substituée par erreur par l'éditeur italien. Du reste^ aucune de ces deux éditions ne peut avoir été publiée sous les yeux de Vespuce.

Le toyage mentionné dans cette lettre, comme ayant eu lieu en i497? ^* le grand point de con^ troverde- Ou soutient positivement que ce Voyage »'eut jamais lieu, et que la première expédition de Vespuce sur là côte de Paria fut celle com* lotiandée par Ojeda en i499- Les livres de loch de l'escadre , conservés dans les archives des Indes à Séville, ont été examinés avec soin, et Ton n'y trmive aucune mention d^un tel voyage, aucune pièce officielle qui y ait rapport. Ceux qui connaksent lenneux les règlemens de ^Espagne sur ^es colonies soutieîSnent qu'un commandement tel qlîe celui que Vespuce prétend avoir eu, n^aurait pu êtm donné à un étranger, sans qu'il eût d'abord obtenu des lettres de naturalisation des souverains pour le royaume dé Castille, et il n'efa obtint qu'en ï 5o5^ époque où il lui en fut accordé, comme mesure préparatoire, avant de le nommer au commandé-

ment tl'une expédition qu on lui destinait conjointement avec Pinzon.

On prétend cfonc que sa relation d'un voyagé fait par lui en 1497 est une fable inventée pour s'attribuer le mérite d'avoir découvert Paria ; ou plutôt, on assure qu'il divisa eh deux parties le voyage qu'il fit réellement avec Ojeda en 1499, tirant de son voyage véritable quelques incidens qu'il déguisa un peu, et y joignant une description des pays et des habitans, de manière à en faire une relation plausible, qu'il donna comme un voyage distinct, et il antidata son départ d'Espagne de 1 497, pour faire croire qu'il avait le premier découvert Paria.

A l'appui de cette accusation, on fait remarquer diverses coïncidences entre le voyage qu'il prétend avoir fait en 1 497 et celui dont il donne la relation dans sa première lettre à Laurent de Médicis, et qui eut lieu en i499- Ces coïncidences sont relatives aux endroits qu'il visita, aux entrevues et aux combats avec les naturels du pays, et au nombre Jindiens emmenés en Espagne et vendus comme esclaves.

Mais la foi que mérite ce voyage a été mise à une plus forte épreuve. Vers 1 5o8 , un procès fut intenté contre la couronne d'Espagne par don Diego y fils et héritier de Colomb, afin d'obtenir le gouvernement de certaines parties de la terre ferme, et une portion des revenus qu'elles produisaient, conformément aux conventions qui avaient été faites entre les souverains et son père. L^intérêt de

l48 HISTOIRE b£ CHRISTOPEBB COLOMB.

la couronne était de prouver que Colomb n'avait pas découvert Paria et les îles aux Perles, puisqu'il était évident que, s'il n'avait pas fait cette découverte, les réclamations dé son héritier à cet égard tombaient d'elles-mêmes.

Dans le cours de ce procès , un grand nombre de témoins comparurent devant la cour du fisc en i5ia et en i5i3. Alonzo de Ojeda et près de cent autres personnes y furent interrogés après avoir prêté serment , ce voyageur étant le premier qui eût visité la côte de Paria après que Colomb Teut quittée, et cela très-peu de mois après. Les dépositions de ces témoins existent encore dans les ar- ^ chives des Indes à Séville, parmi les papiers qm avaient appartenu à l'amiral don Louis Colomb, et qui faisaient partie des procédures qui eurent lieu pour la conservation de ses privilèges, de i5i5 à 1 564. L'auteur du présent ouvrage a sous les yeux deux copies diflférentes de cet interrogatoire; l'une faite par feu l'historien Muûoz , et l'autre faite en i8a6, et signée par don Tote de la Higueray Lara, garde des archives générales des Indes à Séville. D'après ces dépositions , le fait qu'Améric Vespuce accompagna Ojeda dans son voyage de 1499 paraît manifeste, d'abord par la déclaration d'Ojeda lui-même. On y trouve les mots suivans : ce Dans ce voyage que fit ledit témoin , il prit avec lui Juan de la Cosa, et Morigo VeSj»uche ( Americ Vespuce) et d'autres pilotes \ » On' tire un autre

* En este viage que este dicho testigo hizo trajo consigo i Juau de la Cosa , piloto , y Morigo Vespuche y otros pilotos. . ^

APPENDIX N* 9. l4g

argument du rapport qui se trouve entre plusieurs parties de la relation de Vespuce et quelques événemens de ce voyage d'Ojeda. Parmi ces coïncidences, il s'en trouve une particulièrement frappante. Vespiice, dans sa lettre à Laurent deMédicis et dans celle à René ou à Soderini, dit que ses navires, après avoir quitté la côte de la terre ferme, touchèrent à Hispaniola, où ils s'arrêtèrent deux mois et demi pour se procurer des provisions,» pendant lequel temps, ajoute-t-il, nous éprouvâmes bien des difficultés, et nous courûmes bien des dangers , de la part des chrétiens mêmes qui étaient dans cette île avec Colomb ( et cela, je crois, par envie ' ).

Or, c'est un fait bien connu qu'Ojeda passa quelque temps à l'extrémité occidentale de cette île pour ravitailler ses navires, et qu'il y eut de sérieuses dissensions entre les Espagnols qui se trouvaient avec lui et le détachement envoyé par Colomb sous les ordres de Roland, pour surveiller ses mouvemens. Si donc Vespuce , comme on le déclara sous serment , accompagna réellement Ojeda dans ce voyage, il semble en résulter nécessairement que le prétendu voyage de 1497 n'avait pas

* Por la neeessîtajjel mantenimieiito fummo ail' isola d'Antiglîa (Hispahiola]Uche a questa che discoperse Gristoval Colombo pîù annî fa, doye facemmo molto mantenimiento e stemmo due mesî 017 giomi , dove passamo molti pericoli 'e trava^li con 11 medesimi cristîani che in questa isola stavanno col. Colombo (credo per invidia).

(Lettre de F'espucej édit. deC^moyoi.)

ï 5o HISTOIRE DB CHBISTOPHE COLOMB J

eu lieu ; car ce fait aurait été' bien connu d'Ojeda : il aurait regardé Vespuce comme le premier auteur de cette découverte , et il n'aurait eu aucun motif pour lui en ôter le mérite et l'attribuer à Colomb , dont Ojeda n'était nullement l'ami.

Cependant Ojeda déclara expressément que la côte de Paria avait été découverte par Colomb. Lorsqu'on lui demanda comment il le savait j il répondit qu'il avait vu la carte du pays découvert , que Colomb avait envoyée dans le temps au roi et à la reine; qu'il était parti immédiatement ensuite pour un voyage de découverte, et qu'il avait reconnu que tout ce qui y avait été porté par l'amiral comme découvert était exact \

Un autre témoin , Bernardo de Haro, dit qu'il avait accompagné l'amiral, et qu il avait écrit ( ou plutôt copié) une lettre adressée par Colomb au roi et à la reine , désignant sur une carte qui y était jointe, la route par laquelle il était arrivé à Paria; et ce témoin avait entendu dire qu'on avait fait des copies de cette carte, et qu'elles avaient servi de guide à Pedro Alonzo, à Nino, à Ojeda, et à d'autres qui avaient depuis visité ces contrées ^.

* Pre^ntado como lo «abe, dijo que lo sabe porque vW este testigo la figura que el dicho almirante al dicho tiempo «iivi6 4 Castilk al rey y reina nuestros seilores de lo que habia descubierto, y porque este testigo hiego vino 4 desculMrir y balltS que era verdad lo que dicho tiene quel el dicho almirante descubrî^. (Procès MS. de D. Diego Colon^ pr^unta 2.)

^ Este testigo escribi6 uua carta que el abnirante escribiera al rey y reina nuestros senores haciéudoles saber las perlas y cosas que habia haUado, y le envia s^alado cou la dicha carta

ÀPPEITDIX H^ 9* l5l

Fraoçois de Morales, un des meilleurs et des plus croyables de tous les pilotes , déclara qu'il avait vu une carte marine que Colomb avait faite de la cote de Paria, et quHl croyait qu'elle servait de gouverne à tous les navigateurs.

De nombreux témoins interrogés dans cette affaire attestèrent le fait que Colomb avait le premier découvert Paria. Las Casas, qui avait pris la peine de Uss compter, dit que ce fait fut établi par vingt-r cinq témoins oculaires, et par soixante qui dépo* fièrent d'ouï-dire. Plusieurs d'entre eux déclarèrent aussi que la cote méridionale de Paria et celle qui s'étend à l'ouest vers l'île de Margarita jusqu'à Venezuela, dont Vespuce prétend avoir fait la déamverte en i497? avaient été découvertes par Ojeda , et n'avaient jamais été visitées auparavant, ni pw l'amiral, ni par aucun autre chrétien.

Alonzo Sanchez de Carvajal dit que tous les voyages de découvertes dirigés vers la Terre^Ferme, furent entrepris par des hommes qui avaient fait voile avec l'amiral, ou qui avaient profité de ses instructions et de ses avis , et suivi la route qu'il avait tracée". La même chose est attestée par beau^ coup d'autres pilotes et de marins expérimentés.

en una carta de marear, los rumbos y vientos por donde habia Ucgado a la Paria , y que este testigo oy6- decir como por aquella carta se habian hecho otras 6 por ellas babian venido Pedro Alonzo 9 Merino (niao) y Ojeda , y otros que despues ban ido i aquellas partes.

{Procès MS. deD, Diego Colon ^ preguntag.) * Que tm toè^s los viager q«e algunos faideron jescubriendo

1 5a HISTOIRE DE CHRlISTOPHE COLOMB.

Ce serait une circonstance bien singulière qu'aucun de ces témoins, dont plusieurs devaient avoir fait voile le long de cette côte sur la même escadre que Vespuce en i499> ^'^ût su qu'il, l'avait découverte et reconnue deux ans auparavant S'ils l'ignoraient, quel motif pouvait-il avoir eu pour leur cacher ce fait? Et s'ils en étaient instruits, pourquoi ne le déclaraient-ils pas ? Vespuce dit qu'il fit son voyage en 1497 avec quatre caravelles; qu'il revint en octobre 1498, et qu'il repartit avec deux caravelles en mai 1499 (date du départ d'Ojeda). Plusieurs de ses marins devaient donc avoir été des deux voyages. Pourquoi Ojeda et les autres pilotes se dirigeaient-ils d'après les cartes de Colomb , quand ils avaient avec eux un homme si instruit dans la science nautique, et qui, par suite de ses observations toutes récentes , avait une connaissance pratique de cette côte? Cependant pas un seul des pilotes ne dit un mot du voyage et des découvertes de Vespuce , quoiqu'ils citent tous les autres navigateurs, tous ceux qui ont découvertquelque nouvelle contrée. On ne voit même paraître aucun marin qui l'eût accompagné dans son prétendu voyage.

Une autre circonstance militant fortement con- I

en la dicha tierra que hubîeran navegado coael dîcbo almirante j 4 ellos môstro muchas cosas de niarear, j ellos por imitacion é industria del dicho almirante las aprendia y aprendieron-â seguendo algo que el dicho almirante los habia mostrado , hîcieron los viages que descubrieron en la tierra firme.

(Procès MS, de D. Diego Colon y fnffmtA 10.)

APPENDIXN*9- l53

tfe la réalité de ce voyage, c'est ce qu'il ne fut pas mis en avant, dans ce procès, pour combattre les prétentions des héritiers de Colomb. Vespuce dit que ce voyage fut entrepris avec l'assentiment et sous la protection du roi Ferdinand ; il devait donc être avoué et notoire. Vespuce demeurait à Séville en i5o8, époque du commencementdu procès, et pendant les quatre années suivantes , et il était ser- ,viteur salarié de la couronne. On devait avoir sous la main plusieurs des pilotes et des marins qui Favaient accompagné dans cette entreprise supposée. Si ce voyage avait été une fois prouvé , il décidait la question , en ce qui concernait la côte de Paria, en faveur de la couronne ; cependant on ne pai*aît pas avoir jamais invoqué le témoignage de Vespuce pendant sa vie, et quand on procéda aux interrogatoires dans la cour du fisc, en i5i!2 et en i5i3, on ne fit comparaître aucun de ses marins pour déposer du fait. On ne fait pas la moindre allusion à un voyage si important en lui-même , et si essentiel pour la décision du point contesté; tandis qu'on se met inutilement à la torture pour puiser des preuves dans le voyage d'Ojeda, entrepris à une époque postérieure.

Une circonstance digne de remarque?, c'est que Vespuce commence sa première lettre à Laurent de Médicis en i5oo, un mois après son retour du voyage qu'il avait réellement fait à Paria , et qu'il s'excuse de son long silence en disant qu'il ne lui était rien arrivé qui fut digne d'être mentionné ; {e grûn tempo die non ho scritto a vostra magnifia

venza , e non lo a causato alira casa neisun^^ mho non mi e$$ere accono co$a degna di mémorial Easuite il se met à lui tracer un tableau animé d^ merveilles qu'il avait vues pendant l'expédition do^t il était de retour tout récemment. Ce ternit un singulier oubli que de dire qu'il n^ lui éte^t rien arrivé d'important, s'il avait fait un autre voyage de dix-huit mois en 1497 ^* ^49^ dans ce monde nouvellement découvert, et il serait pre^* que aussi étrange qu'il n'y fit pas I4 moiiHlra al» lusion dans cette lettre*

Nous nous sommes efforcés d'examiner cette question avec impartialité ; et après avoir bien pesé les faits et les argumens mis en avant de pari et d'autre, nous ne pouvons résister à la conviction que le voyage, présenté comme ayant éâé hit en 1497 ^^ Ï498, n'a jamais eu lieu, et que Vm? puce n'a aucun droit à la découverte de la côte de Paria.

Cette question est extrémi^tnent embarrassante par la difficulté d'assigner dos motifii suffisans à une imposture si grossière. Quand Vespuce écrivit ses lettres 9 personne n'avait le moindre doute q^e Colomb n'eût découvert la terre ferme dans son premier voyagé, Ciiba ayant toujours été considéré comme l'extrémité de l'Asie, jusqu'à oc qu'on en «it fait le tour en i5o8. Vespuoe peut avoir supposé que le Brésil, Paria et le reste de cette cot« fcûsaient partie d'un continent distinct, et avoir désiré s'attribuer la gloire de l'avoir découvert. On a assuré qu'à son retour de son voyage mx SnésU^ il

prépara une carte marine dans laquelle il donna son nom à cette partie de la terre ferme; mais cette assertion ne paraît pas bien prouvée. Il paraît plutôt que son nom fut donné par d'autres à cette portion du continent, après avoir lu le compte qu'il rend lui-même de ses voyages \

Il est singulier que Fernando, fds de Colomb , dans la vie de son père, ne reproche pas à Vespuce d'avoir cherché à ravir à l'amiral la gloire de cette découverte* On a cité Herrera comme ayant été le premier qui ait porté cette accusation contre Vespuce dans son Histoire des Indes j et les partisans de c-elui-ci lui ont fiait le reproche de l'avoir accusé sans autre fondement que ses propres conjectures. Mais, dans le fait, Herrera ce fit que copier ce qu'il avait trouvé dans Las Casas, qui avait sous les yeux les procédures de la cour du fisc, et que la lecture de ces pièces, qu'il regardait comme la preuve d'une insigne imposture, avait renvpli d'indignation contre Vespuce. .

On a supposé que Vespuce avait été porté à imaginer cette fable à l'époque où il cherchait à être employé dans les colonies espagnoles , et qu'il le fit pour se concilier la bienveillance de l'évéque

* La première suggestion à cet égard paraît se trouver dans l'ouYrage latin déjà cité , publip à Saint-Diez en Lorraine en l5p7, et dans lequel fut insérée la lettre de Vespuce au roi René. L'auteur, après aVoir parlé des trois autres' parties da monde , TEmolpe , l'Asie et l'Afrique , recommande de nommer la quatrième Amerige ou America , du nom de Vespuce , qu'il regardait «omme l'ayant découverte.

Fonseca , qui était disposé à accueillir favorablement tout ce qui pouvait nuire aux intérêts de Colomb. A l'appui de cette assertion , on cite la protection que Fonseca accorda toujours à Vespuce et à sa famille. Cette raison n'est pourtant pas satisfaisante, puisqu'il ne paraît pas que Tévêque ait jamais fait usage de cette imposture. Peut-être pourrait- on trouver quelque moyen d'expliquer cette fausse relation sans attaquer la véracité de Vespuce. Elle peut être le résultat d'une méprise de quelque éditeur, ou de l'interpolation de quelque libraire, empressé, comme il arriva à Trivigiani à l'égard des manuscrits de Pierre Martyr, de réunir des matériaux séparés, et de fabriquer un ouvrage pour satisfaire le goût dominant du jour.

Dans les diverses éditions des lettres de Vespuce , on trouve les variations et les contradictions les plus grossières dans les dates, ce qui est 'évidemment la faute d'éditeurs qui ont mis dans leur travail plus de hâte que de soin. Plusieurs de ces erreurs ont été judicieusement corrigées par les auteurs modernes qui ont inséré ces lettres dans leurs ouvrages'. La même inexactitude qui occasiona ces méprises peut avoir produit l'inter-

* On peut citer un exemple de ces erreurs dans l'édition de la lettre d'Amérlc Vespuce au- roi René , insérée par Grinœns dans son Nopus Orbis en i532. On fait dire à Vespuce dans cette lettre qu'il partit de Cadix le 20 mai 1497» <ip'ii f^t absent dix-huit mois, et qu'il revint à Cadix le i5 octd^re i499> ce qui ferait durer son absence vingt-neuf mois. Il fixe son

AppENDix xr*" 9* 1^7

polation de ce voyage, fabriqué d'après les lettres de Vespuce et les relations d'autres voyageurs. Au surplus, nous ne mettons en avant cette idée que comme un moyen de pouvoir expliquer ce qui paraît si décidément une imposture , dont il nous répugne d'accuser un homme ayant autant de bon sens, démérite et de réputation que Vespuce.

Après tout, cette question excite la curiosité sans avoir une véritable importance, quoique ce soit jxn de ces points compliqués sur lesquels des gens graves continueront à écrire d'énormes volumes, jusqu'à ce que le sujet acquièr eune importance factice de la masse de discussions sous laquelle il sera écrasé. Les lettrés de Florence en ont fait une question d'orgueil national, et ils se disputent à qui montrera un zèle plus patriotique à justifier de tout reproche la réputation de leur compatriote distingué. Un tel zèle est louable quand il est retenu dans des bornes convenables; mais on doit regretter que quelques-uns d'entre eux se soient laissé échauffer par l'esprit de controverse, au point d'attaquer la mémoire même de Colomb , et de chercher à ébranler la re-

départ de Cadix , pour son second voyage , au 1 1 mai 1489 , d'où il résulterait que son second voyage aurait précédé le pre* mier de huit ans. Si l'on substitue i4o9 ^ ^4^9 son départ pour son second voyage précéderait encore de cinq mois son retour du premier. Ganovai , dans son édition , a changé la date de scm retour de son premier voyage, et Ta placée en 1498, afin de le restreindre à dix-huit mois.

iSê HISTOIRE DE CHÉISTOPIÎE COLOMB .

ïiotnïnée dont il jouit universellement, comme si la fuîne de sa réputation pouvait ajouter quelque chose a celle de Vespuce. Cette conduite ne fait honneur ni à leur discernement ni à leur libéralité; elle nuit à leur cause , et blesse l'opinion de tout le genre humain , qui n'aime pas à voir un nom comme celui de Colomb légèrement ou grossièrement attaqué dans le cours de ces querelles littéraires. C'est un nom consacré dans l'histoire , et qui appartient maintenant, non aune ville, non à un état , non à une nation , mais au monde entier.

Du reste , ceux qui savent apprécier convenablement le mérite de Colomb, ne doivent pas croire que la décision de cette question importe en aucune manière à sa gloire. Avait-il ou n'avait-il pas découvert le premier la côte de Paria ? c'était une question d'intérêt pour ses héritiers, puisqu'une portion du gouvernement et des revenus de ce pays en dépendait; mais elle est sans importance pour sa renommée. Dans le fait, l'Européen qui toucha le premier le nouveau continent fut très - probablement Sébastien Cabot, né à Venise, qui était au service de l'Angleterre. En i^g'j^û en côtoya les rives depuis le Labrador jusqu'à la Floride, et cependant ni les Vénitiens, ni les Anglais n'ont élevé aucune réclamation à ce sujet. La gloire de Colomb embrasse la découverte de la totalité du monde occidental, d'autres peuvent en réclamer une subdivision. Vespuce est, relativement à hii, dans le même cas que Yanez Pinzon, Bastides, Ojeda, Ca-

bot, et la fbule de navigateurs secondaires qui suivirent ses traces. Quand Colomb eut touché la côte de Fhémisphère occidental , il avait accompli son entreprise, il avait exécuté tout ce qui était nécessaire à sa renommée : le grand problème était résolu; le Nouveau-Monde était découvert.

Martin Ak)ii2o Plnzon.

Lors du procès qui eut lieu dans la cour du fisè entre don Diego et la couronne, on fit une faible tentative pour déprécier le mérite de Colomb, et pour attribuer le succès de la grande entreprise de ses découvertes à Fintelligence et à l'ardeur de Martin Alonzo Pinzon.

Arias Perez^ Pinzon , fils de Martin Alonzo , déclara <c qu'étant autrefois à !l^me avec son père pour des affaires de commerce, avant la décou-> verte , ils eurent de fréquentes conversations avecune personne savante en cosmographie , qui était au service du pape Innocent VIII, et qu'étant dans, la bibliothèque du pape, cette personne leur fitvoir plusieurs manuscrits, dans l'un desquels son/

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