L'EMPEREUR NICOLAS
Nicolas Paviovitch, qui devait un jour être Nicolas I'% empereur et autocrate de toutes les Russies, naquit, au château impérial de Tzarskoé-Sélo, le 6 juillet (25 juin, calendrier russe') 1796, qui fut la dernière année du grand règne de l'impératrice Catherine II.
C'était le troisième fils et le neuvième enfant du grandprince-héritier Paul Pétrovitch et de sa seconde femme Marie Féodorovna, princesse de Wurtemberg. Ses deux frères aines Alexandre et Constantin avaient alors, l'un dix- huit ans et demi, l'autre dix-sept ans de plus que lui, Alexandre étant né le 17 décembre 1777, Constantin le 29 mai 1779. Cinq de ses sœurs étaient encore vivantes : Alexandra , née en 1783; Hélène, née en 1784; Marie, née en 1786; Catherine, née en 1788, et Anne, née en 1795. Une seule, Olga, née en 1792, avait été enlevée par la mort à l'âge de trois ans.
Si nombreuse et si florissante que fitt la famille impériale, le père et la mère regardèrent comme un bienfait du ciel
< Dans le siècle defnier^ le S6 juin du calendrier grec (vieux style] correspondait au 6 jaillet du calendrier latin (nouveau style) ; màis^ dans le siècle actuel^ il correspond au 7 juillet. Voilà pourquoi on a toujours célébré en Russie la naissance de l'empereur Nicolas le 25 juin (7 juillet, nouveau style).
la naissance de ce neuvième enfant, de ce troisième fils, qu'ils avaient longtemps désiré, car leurs deux aJnés ne leur appartenaient plus, pour ainsi dire : l'impératrice Catherine s'en était emparée dès le berceau, pour les faire élever sous ses yeux et d'après ses idées ; elle se montrait jalouse de l'autorité exclusive qu'elle s'était attribuée à leur égard, et elle se concentrait dans l'alTection maternelle, aveugle et passionnée, qu'elle avait détournée de son propre fils, en quelque sorte, pour la reporter sur eux.
Paul Pétrovitch et sa femme Marie Féodorovna n'avaient donc pas encore joui réellement du bonheur d'avoir un fils, et ils n'espéraient plus, après seize ans d'attente, que ce bonheur leur fût réservé.
Plus d'une fois, Catherine II avait dit à sa bru : « Vous m'avez donné deux princes; c'en est assez pour moi. Je vous abandonne tous ceux qui pourront venir désormais. »
Lorsque Marie Féodorovna devint enceinte pour la neuvième fois, Catherine ne lui épargna pas des mots piquants et amers sur sa fécondité qui ne lui donnait plus que des filles; on a recueilli, entre autres, cette parole peu bienveillante dans la bouche d'une aïeule :
« La meilleure terre, qui a produit deux belles moissons, se repose en laissant pousser les mauvaises herbes. »
Ces épigrammes affligeaient Marie Féodorovna et lui faisaient sentir plus cruellement le chagrin qu'elle éprouvait de se voir privée, à proprement parler, de ses deux fils Alexandre et Constantin.
Quand l'impératrice apprit que Marie Féodorovna avait mis au monde un fils, elle n'exprima son sentiment que par un geste de dépit; elle resta pensive un instant, puis elle annonça immédiatement son départ pour Tzarskoé-Sélo.
Le grand-prince-héritier Paul Pétrovitch, qui, depuis son
éloignement de la cour, habitait le château de Gatchina, qu'il avait transformé en une forteresse flanquée de tourelles et entourée de fossés , s'était déjà rendu, en toute hâte, à Tzarskoè-Sélo, sur la nouvelle de l'heureuse délivrance de la grande-princesse-héritière.
La naissance d'un fils l'avait comblé de joie, mais l'arrivée imprévue de l'impératrice troubla son bonheur de père. Il crut qu'on voulait lui enlever encore son dernier fils. Il se fit pourtant violence et il vint, pâle et tremblant, à la rencontre de son auguste mère, avec tous les témoignages d'un profond respect. Catherine II lui adressa un bonjour banal et passa outre pour entrer dans l'appartement de l'accouchée : elle alla droit au berceau, prit dans ses bras l'enfant, qui était d'une taille et d'une force extraordinaires, l'approcha d'une fenêtre et l'examina en silence.
Un éclair de satisfaction brilla sur les traits de l'impératrice, qui sourit au nouveau-né et le baisa au front.
L'enfant, qu'elle remit dans son berceau, la regardait fixement avec de grands yeux étonnés.
Catherine repartit presque sur-le-champ et revint à Saint-Pétersbourg, encore impressionnée par ses propres pressentiments; le soir même, elle écrivait à un ami : « Je suis devenue grand'mère d'un troisième fils, qui, par la force extraordinaire dont il est doué, me semble destiné à régner aussi, quoiqu'il ait deux frères aînés. »
Suivant sa promesse, l'impératrice ne s'arrogea aucun droit sur ce troisième fils, qui fiit laissé absolument à la discrétion de la mère.
Heureuse de n'avoir à partager avec personne les privilèges de la maternité, Marie Féodorovna s'empressa de chercher une gouvernante à qui elle confierait cet enfant. Son
choix tomba aatureltement sur la comtesse Charlotte Karlovna de Lieven, qui avait été déjà chargée de la première éducation des grandes-duchesses et qui s'acquittait de ces fom^tions délicates, avec tant de sollicitude et de dévouementy qu'elle semblait faire partie de la famille impériale.
La comtesse de Lieven, veuve d'un général-major, était alors dame d'honneur de l'impératrice; elle avait passé vingt ans à la cour, sans se faire un seul ennemi : tout le monde l'affectionnait et la respectait. Catherine II l'avait bien caractérisée, en l'appelant un océan de douceur et dHndulgence. Ce fut donc l'impératrice qui la désigna d'abord pour remplir la charge de gouvernante des grandes-duchesses, et Marie Féodorovna, malgré la défiance que pouvait lui inspirer l'auguste main qui lui faisait ce présent, se trouva bientôt sous le charme que la comtesse de Lieven exerçait d'une .i manière presque irrésistible. Marie Féodorovna eut dès lors une amie sûre et fidèle ; ses filles eurent une seconde mère
Catherine II, c'est un fait que Fhistoire a recueilli sans l'avoir jamais expliqué, n'aimait pas son fils Paul.
Avant la mort de Pierre III, elle ne lui témoignait que de l'indifférence; depuis cette mort tragique (i 4 juillet 1762), qui avait été précédée de l'abdication du faible et malheureux empereur, elle ne dissimula plus l'antipathie qu'elle ressentait pour le jeune orphelin, et cette antipathie ne fit que s'accroître à mesure qu'il avançait en âge.
Elle le regardait, dit-on, comme le vengeur inévitable de son père, et, dans cette pensée qui la tourmentait sans cesse, elle le tint toujours à distance du gouvernement.
Elle savait que ce prince, par cela seul qu'il semblait destiné à hériter du trône tôt ou tard, se recommandait à l'intérêt du peuple russe et gagnait tous les jours le cœur de ses futurs sujets : elle évitait donc autant que possible de le
laisser se produire à son avanlago; elle n'avait même jamais souffert qu'il prit un commandement dans les armées impériales.
La situation étrange et pénible qu'elle lui avait faite, se révèle et se peint dans une seule phrase, qui a toute l'importance d'un acte politique. Lorsque Catherine déclara la guerre à la Turquie en 1788, Paul écrivit à sa mère : « Toute l'Europe connaît le désir que j*ai de combattre les Ottomans : que dira-t-elle en apprenant que je ne puis le faire ?
— L'Europe dira, lui répondit l'impératrice, que le grandduc est un fils respectueux, i»
On a supposé, sans la moindre preuve, que le césarévitch (c'était le titre que l'impératrice lui avait donné) justifiait jusqu'à un certain point les défiances dont il fut l'objet pendant le règne de sa mère ; on a même raconté qu'il avait proféré des menaces vagues et sinistres contre )es meurtriers de son père, à la mémoire duquel il rendait en effet un culte de piété filiale.
Mais la principale cause de l'espèce d*éloignement que l'impératrice avait constamment montré à son égard, c'était plutôt l'opposition sourde et malveillante qu'il semblait faire aux idées et aux actes politiques de sa mère; c'était aussi son caractère faible et violent à la fois, mobile et capricieux, inquiet et bizarre.
Catherine, en un mot, ne le jugeait pas digne de porter la couronne après elle, et reportant sur le fils l'aversion dédaigneuse qu'elle avait éprouvée pour le père, elle l'éloignait du pouvoir et le cachait autant que possible aux yeux de la cour.
Elle se promettait d'ailleurs de régner assez longtemps pour accomplir ses vastes desseins et pour achever l'œuvre de Pierre le Grand.
Il est à peu près certain que le césarévitch Paul ne serait pas* monté sur le trône, si Catherine eût vécu quelques années de plus. Elle avait déjà fait entendre en différentes occasions qu'elle destinait sa succession impériale à son pelit-fils le grand-duc Alexandre Paulovitch, car l'ancienne loi fondamentale de Tempire, qui avait réglé jadis rhérédité des tzars dans Tordre de primogéniture des enfants mâles, était tombée en désuétude, sans avoir été abolie.
Ce fut donc pour se préparer un héritier de son choix, que Catherine maria, presque au sortir de Tenfance, son fils unique Paul à une princesse de Hesse-Darmstadt (10 octobre 1773). Cette princesse intéressante, Nathalie-Alexéiovna, étant morte en couches deux ans et demi après son mariage, l'impératrice trouva pour la remplacer immédiatement une princesse de Wurtemberg, qui prit le nom de Marie Féodorovna.
L'épouse du césarévitch remplit avec une sorte d'obéissance ponctuelle les intentions de son auguste belle-mère : elle lui donna, en moins de trois années, deux petits-fils, Alexandre et Constantin, que l'illustre impératrice garda près d'elle et dont elle se réserva exclusivement la direction absolue, en s'attribuant sur eux tous les droits du père et de la mère. Ces enfants étaient dans sa pensée les véritables représentants du nom des Romanoff et les continuateurs de son glorieux règne.
Le césarévitch avait compris que sa situation à la cour était fausse et dilTicile ; il n'attendit pas qu'elle devint intolérable. Il se retira dans le château de Gatchina, à 57 verstes de Saint-Pétersbourg.
Ce château magnifique, construit par le prince Grégoire OrlofF, l'impératrice l'avait acheté pour en faire don à son
fils. Elle lui assignait ainsi une retraite honorable, où il vécut plus de dix années, au milieu de sa nombreuse famille qui ne le consolait pas toujours de l'inaction à laquelle il se voyait condamné.
Encore si dans sa solitude il avait pu échapper à la surveillance continuelle dont il était entouré et qu'il ne supportait pas sans se sentir profondément humilié !
Il était naturellement bon, affable et généreux, mais son caractère avait fini par s'aigrir et s* envenimer, en subissant une contrainte qui Tirritait. Il avait pour sa noble femme une affection qui allait jusqu'au respect ; il était plein de tendresse pour ses enfants et il voyait avec joie grandir sous ses yeux les cinq filles qui lui restaient et qui déjà s'appro* priaient la beauté et les grâces de leur mère. Mais il conservait malgré lui une sorte de ressentiment et de mauvais vouloir contre ses deux fils aînés, comme s'ils eussent été coupables de lui avoir enlevé la sympathie et la confiance de Catherine II.
Plus il sentait la main de fer qui Técartait du trône, plus il s'y rattachait par un effort d'imagination, et il se persuadait que d'un moment à Tautre sa destinée allait changer: il était déjà empereur en idée et il donnait carrière aux projets de réforme qu'il avait conçus de longue date.
De là une espèce de fièvre morale qui le consumait incessamment et dont les ac^ès ressemblaient quelquefois à des symptômes de folie. Le comte de Ségur, qui eut occasion de l'approcher en ce temps-là, nous laisse soupçonner combien ce malheureux prince avait souffert pour en être arrivé à cette triste métamorphose : « Sans qu'il fût nécessaire d'une longue observation, on apercevait dans toute sa personne, et principalement lorsqu'il parlait de sa position présente et future, une inquiétude, une mobilité, une méfiance, une
susceptibilité extrême, enfin ces bizarreries qui dans la suite furent les causes de ses fautes, de ses injustices et de ses malheurs. »
Catherine II, qui ne comptait plus dès longtemps sur son fils Paul pour porter après elle la couronne impériale, avait voulu du moins que ses deux petits-fils Alexandre et Constantin fussent capables de lui succéder. Elle présidait personnellement à leur éducation, mais elle n'avait pas tardé à reconnaître qu'Alexandre, mieux doué par la nature, il est vrai, que Constantin, semblait seul destiné à remplir ses vues secrètes et à lui assurer un héritier digne d'elle.
Cependant elle chérissait trop le grand-duc Constantin, pour ne pas lui conserver, malgré ses défauts, malgré son infériorité physique et morale, une prédilection que chaque jour rendait plus dominante et plus aveugle.
Constantin avait sans doute de bonnes qualités et surtout de bons mouvements, mais l'éducation n'eut jamais de prise sur lui et ne parvint pas plus à polir son caractère abrupte qu'à régler ses instincts indomptables.
Alexandre, au contraire, s'était montré de bonne heure un prince accompli : il avait une rare intelligence, une mémoire étonnante, un esprit facile, pénétrant, plein de finesse ; il aimait l'étude et le travail ; mais ce qui le distinguait surtout de son frère, c'était une parfaite égalité d'humeur, c'était une douce et inaltérable bienveillance qui se reflétait sur ses traits comme dans toutes ses actions.
Les deux frères, si dissemblables qu'ils fussent à tous égards, étaient liés l'un à l'autre par une tendresse mutuelle qui ne se démentit jamais, et Constantin joignait à cette affection fraternelle une espèce d'enthousiasme que lui in-
spirait la supériorité de son aine, supériorité éclatante dont il avait conscience sans en être jaloux.
La différence entre eux était aussi grande sous le rapport physique qu'au point de vue moral et intellectuel.
Alexandre avait la beauté de sa mère. La régularité de ses trails, la noblesse de sa physionomie, la douceur de son regard, le charme de son sourire, exerçaient une véritable séduction surtout ce qui l'entourait; l'élégance de son maintien, la grâce de sa démarche, la distinction de ses manières, répondaient d'ailleurs à tous les avantages qu'il tenait de la nature.
Constantin ressemblait à son père : quoique grand et bien pris dans sa taille, il avait une physionomie dure et sauvage, qui manquait de distinction, sinon de caractère ; ses yeux vifs et perçants, cachés sous d'épais sourcils, prenaient parfois une expression de bonté presque suave. Il ne se piquait pas, d'ailleurs, de suppléer à l'absence des brillantes qualités qu'on admirait chez son frère. Il était bizarre, capricieux, emporté, vindicatif. Il n'en avait pas moins gagné les bonnes grâces et les préférences de son aïeule en l'amusant par des espiègleries et des malices. II ne voulut jamais rien apprendre, si ce n'est l'exercice et les manœuvres des troupes. Aussi manifesta-t il bientôt une passion exclusive pour le métier de soldat.
Alexandre avait une répugnance instinctive pour la guerre, et cependant il s'était appliqué aux sciences militaires et il n'avait pas manqué d'y prendre goût, en les rattachant à l'histoire des grands capitaines. Il finit par s'intéresser, peutêtre sous l'influence de l'exemple de son frère, à ce qu'il appelait son service dans l'armée; il se plut à revêtir un uniforme , à apprendre le maniement des armes et à diriger les évolutions de l'infanterie et de la cavalerie.
Calherine II éprouvait un vif sentiment de joie et d*or* gueii , lorsqu'elle assistait avec la cour à des exercices où ses deux petits-fils se perfectionnaient sous ses yeux à l'école du soldat et de Tofficier. Ce n^était pas néanmoins pour faire de son Alexandre un homme de guerre, qu'elle lui avait choisi comme instituteur le colonel Laharpe, sous la direction du comte Nicolas Soltikoff, gouverneur des deux jeunes princes.
Le colonel Laharpe, originaire du pays de Yaud, était moins un militaire qu'un savant et un philosophe. C'était, du reste, un homme de bien, imbu des principes de Voltaire et de J.-J. Rousseau, mais animé des plus nobles et des plus loyales intentions. Ses leçons et ses conseils jetèrent dans le cœur de son élève les germes d'une sage philosophie et le préparèrent à gouverner des peuples qui n avaient pas encore joui de tous les bienfaits de la civilisation moderne.
Le grand-duc Alexandre, dont Tâme tendre et sensible devait sympathiser avec les idées philosophiques de son précepteur, lui avait voué une estime et un attachement qu'il lui conserva toujours.
— Je vous remercie des soins que vous donnez à mon pe(it-fils, disait Catherine au colonel Laharpe; vous en faites plus qu'un empereur, vous en faites un homme.
L'impératrice n'oubliait pas qu'elle avait été elle-même, pour ainsi dire, à l'école de Voltaire ; mais, quel que fût son culte pour la philosophie et pour les philosophes, elle n'était pas moins décidée h éloigner de ses États les doctrines perverses et les hommes dangereux qui menaçaient la constitution politique et sociale de l'Europe.
Le bon sens et la modération de l'élève du colonel Laharpe ne pouvaient aussi accepter les violences et les folies de la Révolution française, bien que le jeune grand-duc admit en
principe une partie des vérités nouvelles que celle Révolution avait proclamées au nom de la raison et de Thumanité. Mais il ne cherchait pas à se défendre d'une horreur innée contre les révolutionnaires, c'est-à-dire contre les perturbateurs de Tordre établi.
Il partageait les sentiments de son illustre aïeule, qui se réjouissait de retrouver la plupart de ses idées et de ses opinions dans l'esprit de son petit-fils. Catherine n'avait pas essayé toutefois de l'initier aux habitudes galantes de la cour de TErmitage, où les mœurs étaient aussi relâchées que dans les autres cours de l'Europe au dix-huitième siècle.
Loin de là, dès que le grand-duc Alexandre eut atteint l'âge adulte, elle s'occupa de lui chercher une épouse et de la lui choisir entre trois sœurs, princesses de Bade , avec une sollicitude toute maternelle. Elle le maria, le 9 octobre 1793, à la seconde de ces trois sœurs, Louise-Marie-Auguste, qui se nomma dès lors Elisabeth Alexéiovna. Les deux autres devaient aussi porter la couronne : l'une fut reine de Suède, l'autre reine de Bavière.
Le mariage du grand-duc Alexandre avec la princesse Elisabeth promettait d'être heureux : ils semblaient faits pour se plaire, pour s'entendre et pour s'aimer mutuellement.
La grande -duchesse n'était pas seulement remarquable par sa beauté*, elle avait de Tesprit, des talents, de l'instruction et, par-dessus tout, un caractère charmant, doux et facile, généreux et dévoué. Ses yeux bleus oii se peignait son âme, ses beaux cheveux cendrés, sa taille souple et élégante, sa démarche noble et gracieuse, avaient séduit et enchanté son jeune époux, qui fut pour elle, pendant les premiers temps de leur union, attentif et passionné.
•Mais Alexandre se détacha insensiblement de cette affection tendre et fidèle que sa femme ne cessa jamais de lui porter; il se refroidit pour elle tous les jours davantage, sans qu'on ait pu deviner la cause de ce changement, et il en vint bientôt à une séparation presque complète, qui n'alla pourtant pas jusqu'au divorce.
La grande-duchesse ne lui avait donné que deux filles qui moururent en bas âge et qui ne lui avaient pas laissé l'espérance d'avoir d'autre enfant.
On a prétendu que l'impératrice Catherine n'était pas étrangère à la ruine de leur bonheur domestique; on a dit même qu'elle avait usé de son autorité et de son adresse pour brouiller les époux et qu'elle s'était ainsi vengée de la grandeduchesse Elisabeth qui avait eu l'imprudence de l'offenser en blâmant quelques actes de sa vie privée.
D'autres historiens ont attribué, au contraire, à la propre mère d'Alexandre, la mystérieuse influence qui avait amené la froideur et l'éloignement de son fils pour une épouse qu'elle ne lui avait pas choisie.
Quoi qu'il en soit, le grand-duc, dans l'effervescence de l'âge et des passions, ne se mit pas en garde contre les entraînements et les séductions que lui offrait une cour livrée aux plaisirs : il donna bientôt, dit-on, à sa femme des rivales qui ne l'égalaient pas en beauté et qui étaient indignes de lui être comparées sous le rapport des qualités du cœur.
La grande -duchesse Elisabeth eut le tort de suivre les conseils de sa fierté blessée et d'éviter avec soin les occasions qui auraient pu faire naître un rapprochement entre elle et son mari ; elle se tint à l'écart, elle se renferma tristement dans son intérieur et laissa la place libre à des liaisons passagères qui l'empêchèrent de reconquérir l'affection d'un
époux bieD-aimé. Eile vécut avec lui, comme s*ils avaient toujours été étrangers Tun à l'autre, en conservant aux yeux du monde une apparence de relations polies et même amicales.
Mais Elisabeth y qui n'avait pas cessé d'adorer le seul homme qu'elle pût aimer en restant fidèle à ses devoirs d'épouse, se consumait dans les regrets et dans les larmes. Elle cachait son incurable douleur et passait des heures entières à contempler le portrait de l'époux qui l'avait délaissée.
L'impératrice Catherine n'avait pas mieux réussi, en choisissant une femme pour le grand-duc Constantin, qui n'avait pas encore accompli sa seizième année.
Constantin ne se sentait aucun goût pour le mariage: il résista quelque temps, sur ce point, à la volonté de son inflexible aïeule ; mais il se vit forcé, sous peine de tomber lui-même en disgrâce auprès d'elle, d'épouser, le 26 février i796, la princesse Julienne de Saxe-Cobourg, qui prit le nom d^Ânne Féodorovna, en contractant cette alliance qu'elle subissait également à contre-cœur.
Us étaient et ils restèrent complètement indifférents l'un à l'autre ; leur union n'eut pas même le résultat que Catherine en avait attendu, car elle fut stérile, et au bout de quatre années de mésintelligence réciproque, les époux se séparèrent volontairement , pour ne plus se revoir. La princesse retourna en Allemagne et le grand-duc Constantin arrangea sa vie comme s'il n'eût pas été marié et comme s'il ne devait jamais l'être.
En faisant ces mariages hâtifs et imprudents, Catherine n'avait pas eu d'autre pensée que de créer autour d'elle une nombreuse famille impériale et de transporter l'hérédité du trône sur la tète de ses petits-enfants, à l'exclusion de son
fiis Paul qu'elle aurait déclaré sans doute inhabile à lui succéder.
Elle ne pensait pas d'ailleurs approcher du terme de son règne; elle formait encore de gigantesques projets, et si par hasard elle venait à craindre de n'avoir pas le temps de les exécuter, si un pressentiment la troublait tout à coup de ridée de sa mort prochaine, elle reportait ses regards avec assurance sur les deux jeunes princes qu'elle avait élevés à ses côtés comme une mère tendre et jalouse, comme une tutrice prévoyante et sage.
Mais, étrange caprice de la destinée, ces deux princes qui étaient si près du pouvoir et qui avaient appris dès Tenfance à regarder la couronne comme un bien qu'ils pouvaient posséder tôt ou tard, ne sentaient pas poindre en eux la plus légère ambition; ils n'éprouvaient l'un et l'autre que de la répugnance pour le fardeau de la grandeur, et ils eussent consenti volontiers à échanger leur pompeux avenir contre une heureuse et douce médiocrité; ils n'avaient aucune sympathie pour le faste des cours, et ils ne se soumettaient aux servitudes de l'étiquette et du cérémonial, qu'en faisant violence à leurs goûts et à leurs sentiments. C'était là sans doute la conséquence naturelle de l'éducation philosophique qu'on leur avait donnée.
— Moi , souverain ! répondit un jour Constantin à son aïeule qui l'invitait à se conduire comme s'il était destiné à régner un jour. Je serais bien malheureux sur le irône et je craindrais fort que mes sujets fussent encore plus malheureux que moi. Si Votre Majesté me permettait de choisir le sort qui me convient, mon choix serait bientôt fait.
— Eh bien! lui dit l'impératrice, choisissez donc et nous verrons si je suis assez puissante pour réaliser vos désirs.
— Mes désirs ne sont pas trop ambitieux, reprit gaiement le grand-duc; je demande à rester à perpétuité inspecteur aux revues, et même je me contenterais d'être caporal instructeur dans un régiment de la garde.
Le grand-Kluc Alexandre ne s'exprimait pas avec autant de franchise et d'abandon vis-à-vis de l'impératrice, mais il pensait au fond comme son frère, et il ne voyait pas sans tristesse et sans inquiétude la couronne suspendue , pour ainsi dire, au-dessus de sa tête. Catherine ne dissimulait plus ses intentions secrètes : elle avait laissé entendre plus d'une fois que son petit-fils Alexandre était appelé à régner après elle.
Un jour qu'elle appuyait, devant lui, sur la nécessité où il se trouvait de se rendre de plus en plus digne de sa haute destinée, le prince osa lui représenter respectueusement qu'elle avait un fils encore jeune, le césarévitch, qui serait son successeur légitime, mais qui n'aspirait, ajouta-t-il, qu'à la voir continuer le plus longtemps possible son glorieux règne.
— Je suis maltresse de désigner l'héritier qui me plaira, ditrcUe sévèrement, et je désignerai le plus capable de servir les intérêts de la Russie. Quant à vous, mon fils, tenezvous prêt ! Je n'ai pas terminé ma tâche, je me sens la force. Dieu merci , de poursuivre l'accomplissement de mes desseins; mais la vie humaine est fragile et nous ne savons pas ce qui doit arriver demain !
Le prince baissait la tête et s'affligeait de ce qui aurait fait la joie d'un autre.
Il espérait que son auguste aïeule vivrait encore de longues années, et il éloignait ainsi dans ses prévisions un moment qui devait le forcer d'opter entre deux partis à prendre qu'il jugeait également difficiles : le refus ou l'acceptation d'une couronne qu'il ne voulait pas disputer à son
père. Il avait dès lors la ferme résolution de n'être jamais empereur.
Une lettre confidentielle, qu*il écrivait, le 10 mai 1796, au prince Victor Kotchoubey, alors ambassadeur à Cîonslantinople, son ami d'enfance, nous révèle, d'une manière bien curieuse, les nobles préoccupations de cette âme d'élite.
a Oui, mon cher ami, je le répète, je ne suis nullement satisfait de ma position : elle est trop brillante pour mon caractère qui n'aime que la trauquillité et la paix. La cour n'est pas une habitation faite pour moi ; je souffre chaque fois que je dois être en représentation, et je me fais du mauvais sang en voyant ces bassesses qu'on fait à chaque in* stant pour acquérir une distinction pour laquelle je n'aurais pas donné trois sous. Je me sens malheureux d'être obligé d'être en société avec des gens que je ne voudrais pas avoir pour domestiques, et qui jouissent ici des premières places
(c Enfin, mon cher ami, je ne me sens pas du tout fait pour la place que j'occupe dans ce moment, et encore moins pour celle qui m'est destinée un joui , et à laquelle je me suis juré de renoncer, soit d'une manière, soit de l'autre.
« Voilà, mon cher ami, le grand secret qu'il me tardait depuis si longtemps de vous communiquer, et dont je n'ai pas besoin de vous recommander le silence, car vous sentez que c'est une chose qui peut me casser la tête^ J'ai prié M. Garrick, en cas qu'il ne puisse vous remettre cette lettre, qu'il la brûle, et qu*il n'en charge personne pour vous.
« J'ai beaucoup pesé et combattu cette matière, car il faut que je vous dise que ce projet m'est entré en idée avant même que je vous aie connu, et je u'ai pâs tardé à me décider au parti que j'ai pris.
« Nos affaires sont dans un désordre incroyable ; on pille
de tous côtés; tous les départements sont mal administrés; l'ordre semble être banni de partout, et l'Empire ne fait qu'accroître ses domaines ; ainsi comment se peut-il qu'un seul homme puisse suffire à le gouverner et, encore plus, à y corriger les abus ; c'est absolument impossible non-seulement à un homme de capacité ordinaire comme moi, mais même à un génie, et j'ai eu toujours pour principe qu'il valait mieux ne pas se charger d'une besogne t|ue de la remplir mal ; c'est d'après ce principe que j'ai pris la résolution dont je vous ai parlé ci-dessus. Mon plan est, qu'ayant un^ fois renoncé à cette place si scabreuse (je ne peux pas fixer l'époque d'une telle renonciation), j'irai m'établir avec ma femme aux bords du Rhin, où je vivrai tranquille en simple particulier, faisant consister mon bonheur dans la société de mes amis et l'étude de la nature.
« Vous vous moquerez de moi; vous direz que c'est un projet chimérique? Vous en êtes le maître; mais attendez l'événement, et après cela je vous permets déjuger. Je sais que vous me blâmerez ; mais je ne peux pas faire autrement, car le repos de ma conscience est ma première règle, et elle ne pourrait jamais rester en repos, si j'entreprenais une chose au-dessus de mes forces. Voilà, mon cher ami, ce qu'il me tardait tant de vous dire ; à présent que cela est fait, il ne me reste qu'à vous assurer qu'où je serai, heureux ou malheureux, dans le faste ou dans la misère, une de mes plus grandes consolations sera votre amitié pour moi, et croyez que la mienne ne finira qu'avec ma vie.
a Adieu, mon cher et vrai ami. Ce qui pourrait m'arriver, en attendant, de plus heureux, cela serait de vous voir.
a Ma femme vous dit mille choses : elle a des idées toutes
conformes aux miennes. »
Alexandre et Constantin accueillirent avec une salisrac* lion toute particulière la naissance de leur frère cadet, Nicolas; car ils se dirent Tun à Tautre, dans leurs confidences intimes, qu'ils ne seraient plus obligés, dans le cas de vacance du trône, de se sacrifier à un pénible devoir, en acceptant Tempire, puisque la succession impériale ne tomberait pas en déshérence; mais ils remarquèrent bientôt à regret que l'infpératrice, depuis la naissance de cet enfant, redoublait d'injustice à l'égard de leur père. « Dans une visite qu'ils rendirent au césarévitch Paul, peu de jours avant la mort de Catherine II, ce prince, irrité par les rapports malveillants qu'on allait lui faire en cachette, et surtout aigri par les dernières contrariétés que sa mère lui avait fait subir, eut Tair de reprocher à ses fils d'être cause do l'espèce d'exil dans lequel on l'oubliait ; il leur adressa des paroles amères, et comme les jeunes grandsducs gardaient un silence respectueux, il s'exalta par degrés et il en vint à les menacer avec des gestes et des regards furibonds.
— Mon père, lui dit Alexandre ému et chagrin de cette scène qu'il n'avait pas provoquée, nous vous prouverons bien un jour que nous sommes loin d'avoir les vues ambitieuses qu'il vous plaît de nous supposer, car nous vous supplierons à mains jointes. Monseigneur, de ne tenir aucun compte des droits que nous pourrions avoir, et de transmettre votre couronne à notre frère Nicolas.
DaQS la journée du 9 novembre 1796, pendant que lé césarévitch et sa femme, tous deux vivement impressionnés par des rêves sinistres qui semblaient les poursuivre chaque nuit, faisaient une promenade aux environs du château de Galchina, le comte Dmitri Zouboff arriva en courrier pour leur apporter une terrible nouvelle: Timpératrice Catherine avait été frappée d*apoplexie le matin même et paraissait être dans un état désespéré.
Le prince Paul, en recevant ce message, ne put retenir un mouvement de vive émotion : un éclair de joie jaillit de ses yeux hagards, mais des larmes en débordèrent aussitôt : le fils de Pierre III se souvenait enfin que Catherine II était sa mère.
Il n'hésita pas à partir sur-le-champ pour Saint-Pétersbourg avec la grande-duchesse Marie Féodorovna. Il était tombé dans une rêverie sombre et muette. Il prit à peine garde aux adieux de ses filles qui pleuraient leur illustre grand'mère ; mais, au moment de monter en voiture, il donna d'un air étrange, des instructions aux officiers de sa maison et insista pour que l'entrée du château fut absolument interdite, jusqu'à son retour, aux personnes étrangères qui se présenteraient sans un ordre signé de sa main. Il recom-
manda aussi, d*une voix altérée, à la comtesse de Lieven, de veiller plus attentivement que jamais sur ie dernier de ses enfants, qui n'avait pas encore cinq mois.
Dès cette heure-là, il faut le dire, le césarévitch ne jouissait plus de la plénitude de sa raison; il ne répondait pas aux touchantes consolations que lui adressait la grandeduchesse'Marie, inquiète de le voir ainsi morne et absorbé.
La voilure du césarévitch était à moitié chemin, quand tout à coup, vei-s six heures du soir, il parut s'éveiller en sursaut, au bruit d*un traîneau qui venait à sa rencontre; il avait reconnu la voix du comte Rostoptchine, qu'il honorait d'une confiance et d'une amitié saps bornes. Il fit arrêter sa voiture et courut au-devant de Rostoptchine : ils eurent ensemble une conférence mystérieuse qui ne dura que quelques minutes.
C'était le grand-duc Alexandre qui avait prié Rostoptchine d'aller lui-même annoncer au césarévitch le fatal événement. Paul se rembrunit et marqua de l'impatience en entendant le nom de sou fils.
Rosloptchiue s'était oublié jusqu'à lui prendre la main, en disant : a Monseigneur, quel moment pour vous ! >
— Attendez, mon cher, répondit le prince d'un ton lugubre et concentré, attendez ! J'ai vécu quarante-deux ans; Dieu m'a soutenu pendant cette longue épreuve. Peutêtre me donnera-t-il les forces nécessaires pour supporter l'état auquel il me destine. J'espère tout de sa bonté.
Il arriva dans la soirée au palais d'Hiver, qui était rempli d'une foule anxieuse et agitée. Ses fils Alexandre et Constantin, pâles et défaits, profondément affectés de la grande perte qu'ils allaient faire, vinrent le recevoir au bas du perron d'honneur; il leur lança un coup d'œil irrité et passa outre, sans leur parler, sans leur répondre.
Catherine II n'avait pas repris connaissance et les médecins n'essayaient pas de cacher qu'il restait bien peu d'espoir.
Pendant vingt-quatre heures que dura cette agonie, le césarévitch Paul, enfermé avec ses favoris et ses créatures, était déjà empereur : il s'occupa d'assurer son avènement au trône, il mit la main sur les papiers les plus secrets de l'impératrice, il fit appeler les hommes d'État qu'il jugeait les plus propres à inaugurer un nouveau règne, mais il refusa opiniâtrement de voir ses deux fils.
La grande-duchesse Marie, dont la tendresse maternelle ne s'était pas refroidie en ayant moins d'occasions de se montrer, les dédommagea de l'indifférence de leur père et les retint auprès d'elle, s'associantà leurs regrets et pleurant avec eux.
Paul avait consenti à faire venir de Gatchina les princesses Âlexandra et Hélène avec leur gouvernante la comtesse de Lieven, mais il ne voulut pas permettre qu'on amenât le petit prince dont la présence eût été une douce consolation pour sa mère.
Il était onze heures du soir, quand les médecins annoncèrent que la fin de Timpératrice approchait.
Aussitôt le césarévitch, accompagné de la grande duchesse Marie, se rendit dans la chambre mortuaire ; les grands de la cour qui devaient assister à cette scène solennelle avaient été prévenus et s'empressaient de se ranger autour du lit où gisait l'auguste mourante, les traits contractés et la face injectée de sang.
Les grands-ducs Alexandre et Constantin étaient accourus les premiers avec leurs sœurs Alexandra et Hélène, conduites par leur gouvernante la comtesse de Lieven. Les deux princes fondaient en larmes et donnaient les signes de la douleur la plus vraie et la plus touchante.
Leur père, la Ggure empreinte d'une dureté menaçante, tenait ses regards fixés sur le visage décomposé de sa mère.
La chambre était pleine de sanglots étouffés : il y eut un intervalle de silence et d attente. Catherine II exhala son dernier soupir. Le césarévitch la salua respectueusement par une inclination de tête et sortit les yeux baignés de pleurs.
Alors le comte Samoïloff fit entendre à haute voix cette proclamation : « L'impératrice Catherine est morte et le seigneur empereur Paul Pétrovitch a daigné monter sur le trône. » Les grands dignitaires et les grands officiers de la cour entourèrent le nouvel empereur et lui présentèrent leurs plus humbles hommages.
— Rostoptchine , dit l'empereur bas à l'oreille de son favori, je te charge d'annoncer la mort de l'impératrice au comte Alexis Orloff. Il n'a plus paru au palais depuis que j*y suis arrivé; il se fait passer pour malade... Je ne veux pas, moi) qu'il oublie la journée du 29 juin, dans laquelle j ai perdu mon père !
Minuit sonnait, quand le comte Alexis Orloff, qui avait quitté son lit de malade pour obéir aux ordres du nouvel empereur, se dirigea d'un pas chancelant vers la chambre de rimpératrice Catherine et traversa fièrement la foule qui s'écartait de lui comme d'un pestiféré : il vint s'agenouiller devant le lit de l'auguste défunte.
On pouvait croire que la tète du comte Alexis Orloff était condamnée d'avance, mais l'empereur Paul le laissa vivre et l'oublia, après lui avoir fait porter toutefois, à la céré* monie des funérailles expiatoires de Pierre III, un des coins du poêle qui recouvrait le cercueil de l'infortuné tzar.
Le grand règne de Catherine II, qui avait élevé la Russie à un si haut degré de puissance et de grandeur, était fatale-
ment interrompu : le règne de Paul V nen fut pas la continuation.
Cet empereur semblait avoir pris à tâche de marcher en aveugle dans des voies opposées à celles que suivait son auguste mère. Il donna le triste exemple d'une réaction injuste et implacable contre cette illustre souveraine, qui avait rempli le monde de sa gloire et de sa renommée ; en toule occasion, il s'efforçait non seulement de protester et de réagir contre les actes du règne précédent, mais encore il se montrait peu bienveillant pour le caractère et le génie d'une impératrice qui avait mérité d'être surnommée la Simiramis du Nord,
Le grand-duc Alexandre eut le courage, un jour, de rendre ouvertement hommage à la mémoire de son aïeule, en présence de son père qui avait eu l'imprudence de parler d'elle avec une sorte de dédain affecté.
— C'était, dit le noble jeune homme, une grande impératrice ; c'était, si je rends bien ma pensée, une grande femme, pleine de prudence et d'esprit ; mais qu'importe son sexe? N'a-t-elle pas régné comme un grand empereur ? Son souvenir doit être éternellement cher à noire sainte Russie.
Paul I^ avait trop longtemps médité dans la solitude sur ce qu'il aurait à faire en devenant empereur, pour ne pas apporter au moins de bonnes intentions dans les œuvres de son gouvernement. Les commencements de son règne furent marqués par des mesures utiles et sages.
Il s'occupa surtout de la réforme des abus en tous genres, qui l'avaient frappé lorsqu'il vivait éloigné du pouvoir ; il opéra ainsi des changements importants, dont quelques-uns étaient sans doute nécessaires, dans toutes les parties de l'administration publique ; il dressa lui-même de nouveaux règlements d'une extrême minutie, et il veilla d'abord avec
une sévérité exemplaire à leur stricte exécution. Il voulait tout votr par ses propres yeux, il voulait être instruit de tout, même des détails les plus insignifiants de l'action gouvernementale; il se trouva bientôt entraîné, par la force des choses, dans un chaos inextricable d'affaires, de projets, de contre-projets, qu'une intelligence plus forte que la sienne n'eût pas réussi à débrouiller.
Sa première pensée avait été d'écarter autant que possible du trône de Russie l'hérédité des femmes. Par son acte de succession du 46 (5) avril i797, il avait rétabli dans la famille impériale le principe de l'hérédité par ordre de primogéniture, en déclarant que les fils se succéderaient ainsi l'un à l'autre jusqu'au dernier rejeton de la branche masculine et que les femmes ne seraient appelées au trône, que dans le cas où la génération mâle viendrait à s'éteindre.
L'empereur n'avait pas lieu d'appréhender que les héritiers du trône manquassent après lui, car, outre ses deux fils Alexandre et Constantin, qu'il n'était pas trop porté à regarder d'un œil favorable, comme s'il les eût faits responsables de ses griefs contre sa mère, il avait encore, pour assurer la succession légitime de la couronne dans la ligne masculine des Romanoff, deux autres fils, Nicolas et Michel, qu'il entourait d'une prédilection significative et qu'il laissait avec confiance sous l'autoritiâ absolue de leur mère.
Le second de ces princes était né dix-neuf mois après son frère Nicolas, le 9 février (29 janvier, calendrier russe) i 798, et sa naissance avait été célébrée dans tout l'empire par des réjouissances qui semblaient vouloir dire que la Russie ne serait plus gouvernée par une femme. Telle était évidemment l'idée de l'empereur.
Ce fut encore la comtesse de Lieven qui eut à diriger la
première éducation du grand-duc Michel, et qui, dans cette nouvelle charge dont elle accepta la responsabilité comme une mère adoptive, ne fit qu'aider l'impératrice Marie à donner les plus tendres soins à ses deux derniers enfants.
On comprend l'affection sympathique et profonde qui se développa de bonne heure entre ces princes, à peu près du même âge, élevés ensemble et qui depuis leur enfance ne s'étaient pas quittés un seul jour. Ils furent amis, pour ainsi dire, avant de savoir qu'ils étaient frères.
Paul I*% malgré le mauvais vouloir qu'il avait toujours manifesté à l'égard de ses fils atnés, parut revenir de ses préventions, à l'époque de son avènement, et sans doute sous l'inspiration de l'impératrice Marie, eut l'air d'accorder au grand-duc Alexandre quelque participation au gouvernement; il l'avait admis dans le Conseil de l'Empire, et il daignait lui demander son avis en certaines questions d'État.
Bientôt il prit de l'ombrage en voyant que son fils n'approuvait pas toutes ses idées et même osait parfois y opposer une respectueuse résistance. Il supposa, bien à tort, que le grand-duc héritier était influencé et poussé par des ennemis cachés du nouvel ordre de choses; il ne tarda pas à soupçonner des tendances ambitieuses chez ce prince, qui éprouvait plus que jamais de l'aversion pour le rang suprême et qui ne demandait qu'une existence modeste et tranquille.
Le caractère de l'empereur devenait de jour en jour plus irascible, plus bizarre, plus sombre et plus défiant. De là, une politique flottante, capricieuse, remplie de contradictions flagrantes et d'incroyables anomalies; de là, un régime intérieur tyrannique, tracassier, désordonné, menaçant pour chacun et insupportable à tous.
Tout ce que Paul I" avait fait de bon au début de son règne, dans les finances, dans l'armée, dans la marine, se trouvait annulé déjà par des abus beaucoup plus criants que ceux qui existaient du temps de Catherine. Le grand-^uc Alexandre pensa qu'il était de son devoir d'adresser des représentations à son père, qui n'en tint aucun compte et qui les taxa de révolte.
Il y eut dans le Conseil plus d'une scène violente et douloureuse entre le père et le fils. L'intervention conciliante et réparatrice de l'impératrice Marie arrêta plus d'une fois le ressentiment de l'empereur, mais n'obtint pas le pardon du généreux prince qui avait résisté, avec son cœur et sa raison, à des actes de démence et d'inhumanité.
Cependant la Russie conservait sa prépondérance dans les conseils de l'Europe, et ses armées, conduites par le grand général Souvaroff, s'étaient mesurées avec avantage en Italie, à la Trebia et à Novi (avril et aoûl 1799), contre les héroïques armées de la France républicaine. Paul P% par un brusque revirement de sa politique fantasque et hasardeuse, s'était tout à coup rapproché de cette république française qu'il avait juré de détruire, et tendait la main au premier consul Bonaparte, en se séparant de la coalition des rois: a II importe peu, disait-il, que Louis XYIII, Bonaparte ou un autre soit roi de France; l'essentiel, c'est qu'il y en ait un. »
Il paraissait donc disposé à voir une couronne sur la tète du général Bonaparte, et il se préoccupait peu d'être brouillé avec l'Angleterre et l'Autriche.
On peut affirmer que cette politique, si différente des premiers actes de son gouvernement, lui avait été suggérée par le grand-duc Alexandre, qui ne fit que s'y conformer en montant sur le trône et qui y resta fidèle au commence-
ment de son règne. On reconnaissait l'élève d'un républicain aussi convaincu que Tétait le colonel Laharpe.
Mais, si le grand-duc avait encore dans le Conseil qlielque crédit par la force de ses raisonnements sur les questions de politique extérieure, il ne pouvait que se compromettre davantage en cherchant à faire prévaloir son opinion dans des aSaires d'administration intérieure, où il était suspect avant d'avoir parlé.
L'exaltation et l'inquiétude de Paul 1^ allaient toujours croissants : il ne voyait plus autour de lui que des complots et des conspirateurs; il croyait avoir à se défendre sans cesse contre des dangers qui n'existaient que dans ses folles appréhensions. Il eut recours à l'espionnage pour découvrir les ennemis secrets qui en voulaient à sa vie et à sa couronne, et il ne fut que trop bien servi par la redoutable police, à laquelle il avait livré la liberté et la fortune de ses sujets : on lui dénonça les personnages les plus considérables de son Conseil; on lui dénonça son propre fils!
Selon les délateurs, le grand-duc Alexandre, obéissant aux suggestions de l'impératrice Marie, travaillait à détrôner son père, et le grand-duc Constantin élait le confident et devait être le principal ouvrier de cette trame criminelle!
La colère du pauvre empereur ne connut plus de bornes. C*est alors qu'il résolut d'exilerses deux fils en Sibérie.
La conspiration imaginaire, que Paul V avait poursuivie par des décrets d'exil, de confiscation et d'emprisonnement, finit par prendre un corps et par s'armer dans l'ombre contre le souverain, qui n'avait égard à aucun rang, à aucune position, à aucuns services, lorsqu'on lui désignait un prétendu coupable à punir.
Les plus hauts dignitaires, les plus illustres familles, devaient trembler, quand on eut entendu l'empereur dire au
feld-maréchal suédois, comte de Stedingk: « Nul n'est grand seigneur ici que lorsque je lui parle et aussi longtemps que je lui parle. »
Les favoris eux-mêmes de Paul I** pouvaient, d'une heure à l'autre, être victimes de ses soupçons et de ses caprices : Le comte de Pahlen, gouverneur de Saint-Pétersbourg, un des hommes qui avaient le plus dMnfluence sur Tesprit de l'empereur, s'était écrié d'un air sinistre, en apprenant la disgrâce inexplicable du comte de Choiseul, son ami :
« On ne peut plus y tenir; cet ordre de choses ne saurait durer davantage. Il est temps que cela finisse! »
Les grands-ducs Alexandre et Constantin s'étaient bien aperçus que l'empereur leur témoignait encore plus de répulsion et de ressentiment qu'à l'ordinaire, mais ils n'en devinaient pas la cause, et ils se gardèrent de la lui demander; ils s'ouvrirent pourtant à leur vertueuse mère, qui n'était pas, elle-même, à l'abri des suspicions de son mari, et qui avait plus d'une fois encouru les plus amers reproches, les plus étranges menaces ; car il l'accusait, en se fiant peutêtre à d'odieux rapports de ses espions, de s'être liguée contre lui avec ses deux fils atnés.
L'impératrice Marie ne savait pas de quel grief nouveau l'empereur pouvait avoir à se plaindre; elle conseilla donc à ses fils d'éviter de paraître en présence de leur père, jusqu'à ce qu'elle eût découvert l'origine et le motif de sa sourde irritation. Klle les supplia aussi de se montrer plus que jamais soumis et respectueux vis-à-vis de lui.
Au reste, la malveillance invétérée de Paul V envers ses deux fils aînés n'avait échappé à personne, et chacun pouvait d'ailleurs remarquer les regards de fureur qu'il leur lançait dans les revues militaires, lorsque les grands-ducs passaient à la tête de leurs régiments.
Cette injuste défiance, les grands-ducs n'avaient rien fait pour la justifier, et l'on est forcé d'en accuser certains courtisans qui s'étaient probablement servis de la calomnie pour éloigner de l'empereur ces deux princes dont ils craignaient l'ascendant honnête et généreux.
Ce n'était pas néanmoins le comte de Pahlen, car il avait à cœur de se ménager, au contraire,, les bonnes grâces du grand-duc héritier; ce n'était pas davantage le comte d'Araktchéieff, car il aspirait dès lors à devenir le complaisant de ce prince, et il s'exposait par là aux rancunes de Paul l*'.
On pouvait plutôt croire que c'était Koutaïssoff, ancien valet de chambre de l'empereur, qui l'avait fait comte et grand écuyer. Ce Koutaïssoff abusait monstrueusement des privilèges de son rôle de favori, et ne souffrait pas de rival entre l'empereur et lui; il avait manœuvré avec une insigne perfidie pour empêcher le grand-duc héritier d'occuper dans l'État la place que son père avait semblé d'abord disposé à lui donner, sur les instances de l'impératrice.
Peu de jours avant le 23 mars 1801, le comte de Pahlen vient trouver secrètement le grand-duc Alexandre et lui apprend que Tordre de le faire arrêter avec son frère Constantin a été signé le matin même.
— Quoi ! s'écrie le prince, plus affligé que surpris : Sa Majesté veut me priver de la liberté! Quel crime ai-je donc commis pour m'ètre attiré un tel châtiment?
— Votre Altesse impériale n'ignore pas, répond Pahlen, que, sous le règne actuel, on encourt souvent le châtiment sans avoir commis l'offense.
Alexandre ne répond pas et demande à voir l'ordre d'arrestation. Pahlen le lui présente en silence.
Le grand-duc, pâle et atlerr(!^, peut à peine déchiffrer cet ordre, à travers les larmes dont ses yeux sont remplis.
— El mon frère doit être conduit avec moi à la forteresse? dit-il douloureusement.
— Et rimpératrice!... ajoule Tinsidieux Fabien.
— Àh! c'en est trop! murmure le grand-duc, dont le premier mouvement serait de défendre sa mère.
— Monseigneur, je vous conjure de sauver votre tèle! lui dit Pahlen, qui se jette à ses pieds ! Vous le voyez : l'empereur n'a plus sa raison... Souvenez-vous, Monseigneur, d'Alexis Pétrovitch...
— Fabien ! vous outragez mon père ! interrompt le prince, en lui ordonnant de se retirer. L'empereur est maître de ma destinée, et je me soumets d'avance à ses ordres.
— Soumettez-vous plutôt, Monseigneur, réplique vivement Fabien, aux ordres de la Providence, aux vœux du sénat, de l'armée, de la nation entière. L'empereur doit abdiquer, et vous devez régner à sa place!
— Sortez! s'écrie Alexandre avec indignation : vous abusez de la douleur que me cause l'injustice dont ma mère pourrait être victime!
— Monseigneur ! répond Fabien, qui s'incline et se retire : préparez-vous à être empereur! Le sort de Votre Altesse, celui de l'impératrice, celui de la Russie, tout sera décidé dans trois jours !
Le comte de Pahlen laisse le grand-duc en proie à ses réflexions et à ses angoisses ; le prince se voit prisonnier dans ses appartements dont toutes les portes sont gardées au nom de l'empereur. II n'obtient pas même la permission de communiquer par correspondance avec le grand-duc Constantin, qui est également gardé à vue dans le palais. Il ne reçoit pas de nouvelles de sa mère, et il en est réduit à
— aides conjectures qui ne font qu'aggraver ses inquiétudes.
Toutefois, comme il n'a rien à se reprocher, comme il peut invoquer hautement son innocence, il écrit à l'empereur, et il demande à se défendre en face de ses accusateurs. Cette leltre fut interceptée, et n'arriva pas sous les yeux de Paul I".
Le prince attend avec confiance que son sort se décide, mais il est obsédé par les plus tristes pressentiments. La grande-duchesse, sa femme, qui peut seule parvenir jusqu'à lui, vient lui annoncer confidentiellement, de la part de la princesse Gagarine, l'amie, la confidente de l'empereur, qu'on a entendu ces paroles effrayantes sortir de la bouche du tzar : « On verra bientôt tomber des têtes qui m'ont été bien chères ! »
Paul V" paraît méditer quelque horrible projet ; il n'a pas la conscience de ce qu'il est capable de faire ; il a des accès de démence furieuse ; on invite donc, on supplie le grandduc Alexandre de se dérober aux violences de l'empereur; on lui offre un asile sûr ; c'est la princesse Gagarine qui veut le sauver.
Le prince refuse ; il ne fuira pas comme un coupable, il ne se cachera pas comme un lâche : il attendra que l'empereur lui permette de se justifier, et lui rende l'affection d'un père.
Dans la nuit du 23 au 24 mars, Paul P' cessa de vivre; le complot, qui n'avait été formé que pour lui faire signer son abdication devenue nécessaire, indispensable, amena sa mort tragique.
Le palais Mikhaïloff, nouvelle résidence de l'empereur, fut cerné par les régiments des gardes, et les conjurés, que le comte Pahlen y avait introduits, dit-on, pénétrèrent dans la chambre du malheureux souverain sans défense.
Paul I'% voyant son appartemenl envahi, essaya d'abord de s* enfuir par une issue secrète qui se trouva fermée; il revint alors sur ses pas, chercha une arme, et demanda fièrement aux conspirateurs ce qu'ils voulaient.
On lui répondit en lui présentant un acte d'abdication qu'il devait signer.
L'empereur parcourt des yeux, à la clarté d'une lampe de nuit, cet injurieux écrit qui contient Ténumération des fautes qu'on lui reproche. L'indignation et la colère lui dictent sa réponse :
— Non! s'écrie-t-il, en proie à une exaltation furieuse. La mort plutôt que le déshonneur !
Il veut faire usage de l'arme qu'il tient à la main, et que les conjurés cherchent à lui arracher; il se débat, au milieu d'eux, en appelant du secours, en poussant des cris et des gémissements qui parviennent jusqu'aux oreilles de l'impératrice Marie ; tout à coup, il se tait, il s'affaisse et tombe frappé d'apoplexie dans les bras des témoins de cette horrible scène.
L'impératrice, à demi vêtue, accourait, toute tremblante, aux cris de son époux, quand le général Benningsen l'arrête sur le seuil eu lui disant avec douleur : a Madame, tout est fini ! l'empereur est mort. » On la rapporte sans connaissance dans ses appartements.
Le grand-duc Alexandre s'éveille en sursaut, vers le matin. Autour de son palais, une multitude de gens du peuple s'assemble en tumulte à la lueur des torches. Il se lève à la hâte, et s'informe de la cause de cette agitation populaire. On lui apprend que pendant la nuit l'empereur a succombé à une attaque d'apoplexie foudroyante.
A celte affreuse nouvelle, il crut mourir de désespoir, et resta longtemps anéanti.
Cependant la foule grossissait aux abords du palais, en acclamant le nouvel empereur. Les conspirateurs, ceux qui avaient sommé Paul P' d'abdiquer en faveur de son fils, le prince Platon Zouboff et ses frères, les généraux Benningsen et Ouvaroff, les colonels Tatarinoff et Talysine, d*autres encore se présentent devant le grand-duc Alexandre, et lui annoncent la vacance du trône.
Le prince leur répond, en versant des larmes abondantes, qu'il refuse la couronne, et il se relire au fond de ses appartements pour échapper à des sollicitations qui Tindignent.
I^ bruit se répand aussitôt dans Saint-Pétersbourg que le grand-duc ne veut pas être empereur. Le grand-duc était aimé généralement; depuis Tavénement de Paul ?% sa popularité s'augmentait de jour en jour, et Ton attendait son règne comme une ère de délivrance et de bonheur.
Ce fut une consternation universelle lorsque Ton vint dire à la populace rassemblée devant le palais qu'il n'acceptait pas la succession du tzar. Il y eut alors une effervescence qui n'aurait pas tardé à dégénérer en révolte : les hourras en l'honneur d'Alexandre prenaient un caractère d'injonction et de menace; les soldats s'étaient joints au peuple, et se pressaient aux portes avec une sorte d'obstination fanatique, en criant : — Nous le ferons empereur malgré lui !
C'est alors que le grand-duc vit son auguste mère, son frère Constantin et la grande-duchesse son épouse unir leurs prières pour vaincre ses refus el obtenir son consentement. Les plus grands personnages de la cour le conjuraient de se dévouer, non-seulement dans l'inlérèt de la patrie, mais encore pour le salut de la famille impériale ; car l'irritation du peuple allait jusqu'au délire.
— Monseigneur, dit le comte Pahlen au grand-duc, montez sur le trône pour éviter un plus grand malheur.
— Alexandre! reprit l'impératrice, faisant violence à son chagrin; obéissez à votre mère qui vous ordonne de régner!
Le prince obéit enfin, et son avènement fut salué par les acclamations unanimes de ses sujets.
Il aurait voulu pouvoir venger avec éclat la mort de son père, mais sa pieuse et respectable mère fut la première à lui conseiller de ne pas se créer ainsi, au début de son règne, des haines implacables. Tous ceux néanmoins qui avaient trempé dans le complot formé pour obtenir de gré ou de force l'abdication de Paul P, furent exilés immédiatement, et restèrent longtemps éloignés de la cour ; quelques-uns n'y reparurent jamais, et perdirent toutes leurs charges et toutes leurs dignités.
Les grands -ducs Nicolas et Michel étaient encore trop jeunes pour se trouver mêlés à ces graves événements.
Ils ne surent même que longtemps plus tard la lugubre catastrophe qui les avait privés de leur père. Ils l'avaient à peine connu ; ils ne pouvaient le juger, que par sa tendresse expansive et turbulente qui leur causait une sorte d*effroi, lorsque Tempcreur fixait sur eux un œil hagard, et les pressait dans ses bras avec tant de force qu'ils craignaient d'être étouffés.
C'était donc plutôt du respect que de l'affection qu'ils ressentaient pour lui, et souvent ils avaient été témoins de ses emportements et de ses colères. Le son de sa voix les faisait alors trembler, et ils cherchaient à éviter sa présence, quand, d'après certains indices qui ne les trompèrent jamais, ils se disaient Tun à l'autre que l'empereur était dans un de ses mauvais jours.
Leur digne mère, d'ailleurs, par un sentiment d'exquise prévoyance, ne manquait d'excuser vis-à-vis d'eux les bizarreries et les violences de son époux, en leur faisant en-
tendre que Tempereur avait éprouvé bien des chagrins dans sa vie, et qu'il lui en était resté une tristesse dominante. Elle leur apprenait aussi que le mitier d'un souverain ne laissait pas que d'être pénible et difficile à exercer. Elle les avait accoutumés à prier Dieu, pour qu'il accordât à leur auguste père la grâce de remplir son devoir d'empereur le moins mal possible.
Ces idées, ces impressions, ces souvenirs de leur première enfance se gravèrent profondément dans leur esprit. On s'explique ainsi comment les deux princes n'eurent de bonne heure que de la répugnance et de l'aversion pour le rang suprême.
Ce fut l'impératrice qui en pleurant leur annonça la mort de leur père. Ils mêlèrent leurs larmes aux siennes, et ils répondirent avec effusion à ses étreintes maternelles.
Elle lés consola en leur disant que le grand-duc Alexandre, qui devenait leur empereur, serait pour eux un second père. Ils avaient déjà pour leur grand frire^ comme ils l'appelaient, un attachement qui tenait de l'admiration et de l'enthousiasme ; ils le trouvaient si beau, si noble, si bon, qu'ils ne se lassaient pas de le regarder et de lui sourire.
Alexandre, il est vrai, avait gagné le cœur de ces enfants par mille prévenances, par mille témoignages d'amitié et d'intérêt; il assistait quelquefois à leurs exercices militaires, il avait été aussi témoin de leurs jeux; il écoutait leurs questions, il leur donnait des conseils, et il les comblait de caresses.
L'attachement que les petits princes lui portaient de longue date s'entoura d'un nouveau prestige, et se changea en vénération, dès que le grand-duc fut empereur. Ils cessèrent de le considérer comme un frère, ils ne virent en lui qu'un chef de famille, un véritable père, et ils lui vouèrent
dès lors une espèce de culte de reconnaissance tendre et respectueuse; ils l'avaient d'eux-mêmes surnommé leur bienfaiteur j et ils ne lui donnèrent plus d'autre titre.
Cependant Alexandre l" avait déclaré à Timpératrice Marie qu'il la laissait élever à sa guise ses deux derniers fils. Cétait, de la part de Tempereur, un acte de déférence envers son auguste mère, qui n'avait pas eu la liberté d'intervenir dans l'éducation qu'il avait reçue lui-même sous les yeux de son aïeule. Il ne prétendait donc pas imposer à ses jeunes frères les idées philosophiques qu'il tenait de son professeur le colonel I^harpe, et il voulait que l'impératricemère, dont il reconnaissait la supériorité morale, fût absolument maîtresse de la direclion pédagogique de ses enfants.
Il n'était pas sans doute indifférent à cette direction qui devait formerdes princes dignes de lui succéder; car, dès cette époque, il pressentait que son mariage serait stérile pour le trône de Russie, mais il s'abstint en toute circonstance, avec une réserve et une discrétion pleine de délicatesse, d'empiéter sur les droits illimités de la mère de famille.
Les deux grands-ducs Nicolas et Michel restèrent donc en quelque sorte à l'écart pendant une partie du règne d'Alexandre P', qui avait l'œil sur eux, mais qui ne leur attribuait aucun rôle dans le service de l'Etat.
Suivant l'usage de la cour de Russie, le grand-duc Nicolas avait été nommé à son baptême chevalier des ordres de Saint- André, de Saint- Alexandre Newsky et de Sainte- Anne, 1"* classe; l'empereur Paul, à l'occasion de son avènement (18 novembre 1796), l'avait fait chef du régiment des gardes à cheval, avec le grade de lieutenant-général; il l'avait transféré ensuite au régiment de la garde d'Ismaïlowsky le 9 juin 1800.
L'éducation des grands- ducs Nicolas et Michel ne porta pas d'abord les fruits qu'on avait lieu d'en attendre; ils étaient Tun et l'autre d'un caractère trop ardent, ils n'avaient pas l'esprit assez rassis, pour s'appliquer, avant l'âge de raison, à l'étude des langues et des littératures. Le général Mathieu Lamsdorff, que l'iropératrice Marie leur avait donné pour gouverneur, réussit assez bien à ne pas se faire haïr de ses élèves, mais il était incapable de leur imposer aucune règle, aucun frein. Quant aux savants précepteurs qu'on leur avait choisis, Storch et Âdelung, professeurs distingués des universités d'Allemagne, le premier leur enseigna l'économie politique, mais le second ne parvint pas à leur mettre dans la tète beaucoup de latin et de grec.
Leur professeur de langue française et d'histoire, Dupuget, de Lausanne, fut plus heureux et ne perdit pas tout à fait ses peines; car les deux princes, qui ne s'intéressaient guère à tout ce qu'il fallait apprendre dans des livrets prirent goût à l'histoire et s'y attachèrent davantage, lorsque le professeur eut laissé de côté Rome et la Grèce, pour les entretenir de la Révolution française, qu'il leur représentait sous les couleurs les plus hideuses. Ils firent, en même temps, des progrès rapides dans la langue que parlait leur maître et
qui devint bientôt leur langue usuelle. Cependant leur instruction littéraire et scientifique, malgré tout le zèle de leurs professeurs allemands, resta très imparfaite.
— Eh! comment était-il possible qu'il en fiil autrement? disait, bien des années après, le grand-duc Nicolas, devenu empereur, dans ses entretiens intimes avec un de ses plus loyaux serviteurs, M. le comte de KisselefT, ministre du domaine, plus tard ambassadeur en France. Le principal menin qu'on avait mis près de nous n'était pas en état de diriger nos études ni de nous inspirer le goût des lettres et des sciences. En revanche, il était toujours grognon et parfois violent : pour la moindre vétille, il entrait dans des colères incroyables; il nous prodiguait mille injures qui souvent se terminaient par des bourrades et des pincements dont j'avais la meilleure part. Michel, ayant le caractère plus facile et l'humeur plus enjouée, plaisait davantage à ce diable d'homme, qui est bien responsable, devant 'Dieu, de la pauvre éducation que nous avons reçue.
Cependant le grand-duc Nicolas, malgré sa fougue naturelle et son apparente légèreté, était trop bien doué sous le rapport de la mémoire, pour qu'il ne retint pas quelque chose de tout ce qui avait fait l'objet des leçons de ses professeurs. Ce ne furent, il est vrai, que les lambeaux un peu décousus d'une instruction très variée et très complexe.
Ainsi, à dix ans, non-seulement il savait par cœur l'histoire militaire de la Russie, mais encore il l'expliquait, il la commentait avec une netteté d'appréciation bien supérieure à son âge. L'histoire de France avait excité aussi son intérêt et sa curiosité; il ne se lassait pas surtout d'entendre raconter, avec bien des exagérations et des faussetés, il est vrai, les principaux événements de la Révolution, qui avaitébranlé l'Europe ; il éprouvait une horreur invincible pour les hom-
mes de sang de la Convention, pour les auteurs de tant de crimes politiques; la haine instinctive qu'il portait dès lors aux révolutionnaires, à leurs doctrines et à leurs actes, ne fit que croître avec Tâge et s'enraciner dans son esprit par la réflexion. Mais, en revanche, il n'avait que des sympa* thies pour le général Bonaparte, pour ce grand capitaine, qui s'était élevé au pouvoir, comme le sauveur de sa patrie, et dont la plus belle victoire avait été celle de Tordre sur l'anarchie.
— Le roi Louis XVI n'a pas fait son devoir, dit-il un jour à son précepteur Dupuget ; il en a été puni. Ce n'est pas être clément que d'être faible. Un souverain n'a pas le droit de pardonner aux ennemis de l'État. Louis XYI était en présence d'une véritable conspiration , déguisée sous le faux nom de liberté; il eût épargné bien des misères à son peuple, en n'épargnant pas les conspirateurs.
Le grand-duc Michel écoutait avec déférence les opinions émises par son frère et les approuvait toujours.
Legi*and-duc Nicolas avait la parole prompte et facile; il s'exprimait avec la même aisance en russe, en français et en allemand.
Les deux frères s'étaient adonnés de bonne heure à tous les exercices de corps, qui convenaient le mieux à leur constitution robuste et à leur élégante désinvolture : l'équitaiion, l'escrime, la danse, leur avaient fourni un sujet continuel d'émulation ; l'avantage était toutefois du côté de lalné, qui n'avait pas plus de vigueur que son jeune frère , mais qui se distinguait par la vivacité et la souplesse de ses mouvements, comme parla grâce de son maintien.
Le grand-duc Nicolas n'eut jamais le sentiment des beauxarts, quoiqu'il maniât le crayon avec adresse et qu'il ait souvent fait des croquis et des aquarelles que n'aurait pas
désavoués un artiste habile. Son talent était pour la carica* ture, et il saisissait de la manière la plus heureuse les ridicules des personnages qu'il voulait faire entrer dans un dessin satirique ; il excellait aussi à esquisser des scènes guerrières, des types de l'armée, des uniformes et desche* vaux. Sa prédilection pour tout ce qui tenait au métier de soldat s'était montrée jusque dans son goût inné pour la musique; il composa, avant d'être capable de les noter, des marches militaires qui ne manquaient pas d'originalité, et il eut le plaisir de les entendre exécuter par la musique de son régiment d'Ismaïlowsky.
Dès son enfance, il avait manifesté, d'ailleurs, ses goûts dominants : on l'avait vu porter un fusil, brandir une épée, battre du tambour, dès qu'il avait pu marcher et se servir de ses mains. Ce fut comme une vocation militaire, qui grandissait, pour ainsi dire, avec lui.
 peine avait-il acquis la première notion du sens des mots, qu'il prit un immense plaisir à des récits de guerre et de bataille; il eût passé des journées entières à les écouter, et, après les avoir entendus, il voulait les entendre encore. Il fallait voir alors ses grands yeux bleus s'animer d'une ardeur belliqueuse; il fallait suivre sur son visage les émotions de son âme magnanime. La plus belle récompense que son gouverneur pouvait lui promettre, c'était de le conduire, un jour de parade, sur le champ des manœuvres. Il y allait avec joie, avec empressement, il y restait le plus longtemps possible, sans pouvoir se rassasier d'un spectacle qu'il observait dans les moindres détails, et il en revenait pensif, tout préoccupé de ce qu'il avait vu. Il ne connaissait pas de plus grand bonheur que de revêtir l'uniforme de son régiment d'Ismaïlowsky.
Un jour, à Tzai*skoé-Selo, où il avait accompagné son au-
guste mère, il apprit que le régiment dont il étail le chef nominatif devait , le lendemain, faire le service des postes intérieurs de cette résidence impériale.
Il se leva» sans bruity avant le jour, et s'habilla en grand uniforme. Tout le monde dormait autour de lui et personne ne s'éveilla. Il sortit de sa chambre, le fusil sur Tépaule, et arriva, sans avoir été aperçu, jusqu'aux appartements de l'empereur.
1^ porte était fermée, mais on n'y plaçait jamais de sentinelle, suivant les ordres d'Alexandre P^ qui ne voulait être gardé, disait-il, que par l'amour de ses sujets.
Le grand-duc Nicolas se mit en faction, l'arme au bras, et il ne bougea pas, pendant une grande heure peut-être, du poste qu'il s'était assigné.
L'empereur heureusement était matinal ; il ne fut pas peu surpris de trouver son jeune frère sous les armes à la porte de ses appartements.
— Hé! que fais-tu là, mon cher Nicolas? lui dit-il en le reconnaissant dans cet équipage.
— Vous le voyez, Sire, répondit l'enfant qui lui avait porté les armes; je monte la garde devant la porte de Votre Majesté. Mon régiment doit être de service au palais, et je me suis choisi le poste le plus honorable; je l'ai occupé de bon matin, pour qu'on ne vint pas me l'enlever.
— C'est bien, mon enfant, reprit l'empereur qui tenait à peine son sérieux ; mais qu'aurais-tu fait, si une patrouille se fût présentée? Tu ne sais pas le mot d'ordre?
— En effet, il y a toujours un mot d'ordre et un mot de ralliement, répliqua le prince mécontent de lui-même. N'importe! je n'eusse laissé passer personne, fût-ce M. Araktcbéieff qui passe partout!
A mesure que le grand-duc Nicolas avançait en âge, ses
instincts militaires se prononçaient d'une manière plus réfléchie.
L'idée lui étant venue qu*un prince ne pouvait pas être soldat, il se mit en devoir de devenir général. Il voulut se familiariser avec toutes les branches de Fart de la guerre ; il s'adonna exclusivement à Tétude des mathématiques et il appliqua son talent pour le dessin à des travaux de géomé» trie linéaire, de stratégie et de poliorcélique.
Uempereur était informé des progrès de son jeune frère dans les sciences exactes; mais il semblait peu disposé à donner satisfaction à cet impatient désir de prendre un service actif sous les drapeaux russes. De hautes raisons d'État s'opposaient sans doute à ce que les grands-ducs Nicolas et Michel parussent dans les armées, avant Tépoque de leur majorité.
La jeunesse de ces deux princes s'écoula ainsi, sous les yeux de T impératrice-mère et presque en dehors de la cour, où ils n'étaient appelés que de loin en loin aux réceptions solennelles.
Leur gouverneur, le général Lamsdorff, ne les perdait pas de vue un moment et cherchait autant que possible aies tenir éloignés du milieu politique, dans lequel leur naissance paraissait devoir les faire figurer de bonne heure.
Ils ne connaissaient que vaguement les nouvelles qui les eussent intéressés le plus; car ils ne lisaient aucun journal et on évitait avec soin de les instruire des événements qui se passaient en Europe; s'ils apprenaient, par hasard,qu'une bataille avait été livrée, qu'un traité avait été signé, c'était là tout ce qu'ils pouvaient en savoir. Leurs notions en fait d'histoire contemporaine s'arrêtaient à Tavénement de l'empereur Alexandre l". Ils avaient, ainsi que tous les Russes, une confiance sans bornes, une admiration exaltée, une vive
et ardente affection pour ce grand empereur; mais ils n'eu« rent pas même connaissance des principales circonstances de con règne, si l'on peut en croire le témoignage d'un compagnon de leur enfance et de leur jeunesse.
Ce règne glorieux méritait cependant d'être offert sans cesse à leurs appréciations comme un modèle de sagesse, de bons sens, d*humamté et de grandeur d'âme.
Alexandre, en succédant à son père, s'était imposé la tâche de faire oublier la déplorable administration précédente et de rattacher son gouvernement à celui de Catherine II. Son premier acte fut de rendre force et autorité à la loi: il déclara solennellement qu*il ne reconnaissait aucun pouvoir légitime au-dessus de ce pouvoir suprême, devant lequel doivent s'incliner les souverains et les peuples. Il supprima la chancellerie secrète, commission inquisitoriale instituée par Paul I*^; il mit un frein aux rigueurs de la censure, organisa le sénat en haute cour de justice, reconstitua le comité des lois créé par Catherine, et introduisit la publicité dans la gestion des affaires de TËlat.
II se proposait de diminuer graduellement les peines corporelles dans la législation russe; il commença par abolir la torture, qui n'a jamais été rétablie depuis. Il eût voulu abolir aussi la contiscation, mais il en modéra seulement les effets et il défendit qu'elle fût appliquée aux biens héréditaires d'un condamné.
Il ne cessa de se préoccuper de l'émancipation des serfs, cette grande pensée de Timpératrice Catherine qui n'avait pas vécu assez pour la réaliser : « Pour la plus grande partie, les paysans de la Russie sont esclaves, écrivait-il à un haut dignitaire de la couronne ; je n'ai pas besoin de m'étendre sur l'avilissement et le malheur d'un état pareil. J'ai donc fait vœu de ne pas en augmenter le nombre et j'ai pris *
pour principe de ne jamais donner, à cet effet, des paysans en proprié lé. »
La bonté de son cœur, le désir de se faire aimer de tous, Tamour le plus éclairé de Thumanité, éclataient dans ses paroles comme dans ses actions. Il était sans faste et sans prétention ; il accoutumait ainsi sa noblesse à prendre, comme lui, des habitudes simples et modestes; il lui donnait, en même temps, l'exemple des mœurs élégantes, du langage poli et des manières affables. Il prit un soin particulier de Tinstruction publique; il fonda quatre nouvelles universités, il multiplia les gymnases, il propagea sur tous les points de l'empire les écoles élémentaires. Le commerce, l'industrie, les arts, avaient droit aussi à sa protection active et libérale : il les regardait comme les auxiliaires les plus puissants de son œuvre de paix et de civilisation.
Il aurait voulu anéantir le fléau de la guerre en Europe ; il détestait en principe ces luttes sanglantes qui n'avaient produit que des désastres et des ruines : il crut que des traités d'alliance entre les souverains leur laisseraient le temps de travailler au bonheur de leurs peuples. Il se détacha donc de la coalition qui combattait inutilement depuis dix ans contre les principes de la Révolution française, et il signa un pacte d'amitié avec le premier consul Bonaparte qu'il avait toujours considéré comme un héros (8 octobre 1801). Ce fut là le prélude de la paix d'Amiens, qui évoquait tant d'espérances et qui devait durer si peu.
Alexandre Prêtait encore sous le prestige de l'admiration que lui inspirait Bonaparte, mais il ne pouvait tolérer les empiétements continuels de la politique de son belliqueux allié. Il avait d'ailleurs contracté une sorte de^ fraternité d'armes avec le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, et il subissait à son insu l'ascendant de ce prince qui n'aimait pas la
France et qui conservait un ressentiment implacable contre Napoléon.
Napoléon s'était couronné empereur et semblait aspirer à devenir le maître absolu des rois de TEurope. Une nouvelle coalition se forma (8 avril 1805), qui eut de tristes résultats pour les coalisés. La bataille d'EyIau fut moins fatale à l'armée russe, que la bataille d'iéna ne Tavait été à l'armée prussienne. Mais les deux armées réunies ne furent pas plus heureuses dans les plaines de Friedland, où, malgré des prodiges de valeur et de persévérance, elles abandonnèrent le champ de bataille' à Tennemi victorieux.
Le roi Frédéric-Guillaume avait perdu son royaume et sa capitale; l'empereur de Russie n'aurait pu reconquérir les Etats de son allié, sans épuiser les ressources et les forces de son propre empire; il n'avait pas même, après cette terrible campagne (1807), les moyens de continuer la guerre et de tenir tête au vainqueur. Trop de sang d'ailleurs avait été répandu, et ce n'était pas par les armes qu'il fallait arrêter la marche conquérante de Napoléon.
Alexandre et Frédéric-Guillaume, qui s'étaient juré une amitié inviolable sur le tombeau du grand Frédéric, firent ensemble un nouveau pacte et convinrent de rester secrètement unis, tout en paraissant avoir renoncé à leur alliance mutuelle; bien plus, le roi de Prusse reconnut lui-même que son ban ami ne pouvait le sauver qu'en le sacrifiant ouvertement vis-à-vis de l'empereur des Français, et il se résigna en conséquence à subir les épreuves de la mauvaise fortune, pour attendre des jours meilleurs et plus favorables à la coalition.
L'entrevue des deux empereurs eut lieu sur un radeau, au milieu du Niémen, fleuve qui sépare la Prusse et la Russie (juin 1807). Cette entrevue mémorable fut suivie du traité
de Tilsitl. Alexandre sacriâaii, non sans regret et sans repugnance, le roi de Prusse, dépouillé d'une partie de sesEtats, et acceptait aussi, pour son propre compte, la responsabilité du système continental, dans le cas où la médiation entre la France et TAngleterre n'aboutirait pas à la paix générale.
Ce traité de Tilsitt était presque exclusivement à 1 avantage de Napoléon ; mais il y eut, en outre, dit-on, un traité secret qui devait changer Téquilibre européen, au profit des princes de la famille Bonaparte et qui autorisait la Russie à prendre possession de la Turquie.
Ce fut sans doute pour Kempereur Alexandre, pour ce cœur si noble et si généreux, ce fut une vive et amère douleur que de paraître abandonner son plus fidèle allié et son meilleur ami; mais il avait déjà obtenu beaucoup, en obtenant que Napoléon laissât au roi de Prusse un simulacre de royauté : sans l'intervention, sans l'appui d'Alexandre, Frédéric-Guillaume III eût été détrôné, et le royaume de Westphalie, que Napoléon destinait à un de ses frères, aurait englobé la Prusse entière.
Alexandre I" n'était pas le seul protecteur de la Prusse et de son souverain; la monarchie prussienne avait, pour ainsi dire, un ange gardien dans la personne de la reine Louise, cette princesse d'un si grand caractère et d'une si belle âme, ce type admirable de Tépouse et de la mère, de l'amie et de la souveraine.
Fille était, en quelque sorte, le dernier lien qui rattachât l'empereur Alexandre à l'impératrice Elisabeth, qui l'aimait comme une sœur. Sa beauté éblouissante, sa grâce incomparable, ses exquises qualités, tout en elle commandait le respect et l'admiration. La sympathie qu'elle avait inspirée à l'empereur de Russie ressemblait à du fanatisme et ajoutait encore plus de dévouement à l'amitié fraternelle qu'il
avait vouée au roi de Prusse, ce prince résigné et coura* geux, si ferme dans ses principes, si invariable dans ses sentiments.
« Mon frère, j'ai confiance en vous! lui écrivait Frédéric- Guillaume, dont le royaume s'était trouvé presque réduit à la Prusse orientale. J'attendrai avec patience que le moment soit venu, et je ne désespérerai jamais de l'avenir, tant que vous serez là pour me tendre la main ; je crois déjà entrevoir la fin des malheurs de la patrie. »
Les joies de la famille consolaient Frédéric-Guillaume des chagrins de la royauté et des vicissitudes de la politique. La reine et lui, ils avaient une prédilection marquée pour leur fille ainée, Charlotte, qui était belle comme sa mère et qui lui ressemblait encore davantage du côté de l'âme.
Un jour, en lisant une touchante leltre que la jeune princesse avait écrite à son père, la reine fondit en larmes et s'écria :
— Oh ! la chère et noble enfant ! comme elle nous aime ! comme elle sait dépeindre avec chaleur les sentiments qui l'animent! Et cependanton pourrait parfois lui trouver l'air froid et indifférent. H faut lire dans son cœur, pour la bien connaître. C'est une âme pleine de sensibilité et d'énergie. Si Dieu nous la conserve, je pressens pour elle un brillant avenir.
L'empereur Alexandre avait peut-être inspiré ces paroles prophétiques à la tendresse d'une mère, car, charmé de la délicieuse figure de la princesse Charlotte et remarquant aussi l'air imposant de sa démarche et de son maintien, il disait souvent à la reine qu'il se chargerait de marier cette adorable princesse à un empereur.
Ce n'était pourtant pas à Napoléon qu'il songeait, en parlant ainsi, car la princesse Charlotte n'avait pas plus de
douze ans, lorsque Napoléon eut l'idée de divorcer et de contracter un nouveau mariage qui pourrait lui donner un héritier.
Napoléon avait vu la grande-duchesse Catherine, sœur de Tempereur Alexandre et il s'était mis en tète d'épouser en secondes noces cette belle et gracieuse princesse, qui venait de perdre son mari le prince George de Holstein-Oldenbourg, mort le 30 avril iSOD, lieutenant-général au service de Russie et gouverneur du gouvernement de Twer. L'empereur Napoléon était alors à Tapogéede sa puissance et de sa gloire : la proposition qu'il fit confidentiellement à l'empereur Alexandre, en lui offrant de devenir son beau-frère, aurait pu, à certains égards, paraître avantageuse aux intérêts de la Russie ; mais la famille impériale des Romanoff n'eut garde de laccueillir avec empressement, quoique l'empereur Alexandre parût disposé à y donner pleine adhésion, sous la réserve du libre consentement de sa sœur.
La grande-duchesse manifesta Tintention de rester veuve ou du moins de ne pas oublier si vite l'époux qu'elle pleurait encore; l'impératrice-mère, que l'empereur Alexandre dut consulter la première sur la convenance et l'opportunité d'une pareille alliance, déclara, de la manière la plus énergique, qu'elle n'y consentirait pas. Alexandre eut donc l'air de se conformer respectueusement à la volonté de son auguste mère et mit en avant des obstacles presque insurmontables, résultant de la différence de religion. Peu de mois après, Napoléon avait divorcé d'avec l'impératrice Joséphine pour épouser une archiduchesse d'Autriche, mais la princesse Catherine ne se remaria que six ans plus tard avec le prince héréditaire Guillaume de Wurtemberg.
L'entrevue d'Erfurlh, qui mit Alexandre et Napoléon en présence pendant dix-huit jours, au milieu d'une cour de rois presque prosternés à leurs pieds (septembre et octobre 1809), semblait les avoir liés Tun à l'autre par des intérêts réciproques et par une sympathie mutuelle. On les avait vus échanger publiquement des témoignages expressifs d'admiration et d'amitié.
On eût dit les deux maîtres de TEurope prêts à se partager la monarchie universelle. Napoléon se réservait rOccident et abandonnait TOrient au tzar de Russie. Il v eut entre eux, en effet, de longues conférences secrètes sur leurs projets ultérieurs, ou plutôt sur les moyens d'exécution de leur alliance offensive et défensive : ils écrivirent une lettre collective au roi d'Angleterre, pour le presser « d'écouter la voix de l'humanité, eu faisant taire celle des passions ; de chercher, avec l'intention d'y parvenir, à concilier tous les intérêts, et, par là, de garantir toutes les puissances, afin d'assurer le bonheur de TËurope. »
Cette alliance des deux empereurs n'était, à vrai dire, qu'une trêve plus ou moins durable, dont ils avaient besoin également l'un et l'autre pour mener à bonne fin leurs
entreprises particulières. Napoléon se trouvait gravement engagé dans la guerre d'Espagne, qui dévorait ses finances et ses armées. Alexandre avait à combattre simultanément la Suède, la Perse et la Turquie. La victoire favorisa les drapeaux russes sur tous les champs de bataille, et le grandduché de Finlande, dont la possession était convoitée par les tzars depuis Pierre le Grand, demeura dès lors annexé à la couronne de Russie.
Mais le système continental, qu'Alexandre avait promis de maintenir et de défendre contre l'Angleterre, ne pouvait qu'être onéreux et funeste aux intérêts matériels de l'empire russe, et d'ailleurs, l'empereur de Russie, qui s^était prêté, peut-être avec trop de complaisance, aux exigences capricieuses de son allié, avait hâte de se soustraire à cette espèce de sujétion tyrannique, qu'il n'avait acceptée que momentanément, dans l'espoir de contribuer ainsi au rétablissement de la paix générale.
Alexandre avait toujours aimé la France et les Français ; l'influence philosophique de son éducation première prédominait encore dans ses idées, sinon dans ses actes de souverain ; il n'avait jamais eu de haine ni de ressentiment pour la Révolution française : il n'était donc pas hostile au pria* cipe démocratique qui avait fait du général Bonaparte un empereur. Mais il regardait ce général couronné comme le provocateur de la guerre perpétuelle, comme l'implacable ennemi du repos des peuples et des rois.
Il n'en admirait pas moins les grandes qualités du héros, son génie militaire comme son génie politique ; il fut même, à l'entrevue d'Ërfurth, forcé de subir le prestige que Napoléon exerçait sur tous ceux qui rapprochaient, et il éprouva réellement, sous le charme d'une intimité passagère, un vif sentiment de sympathie pour son illustre allié. Il était sin-
cère, lorsque, pendant une représentation théâtrale à laqudie il assistait avec l'empereur des Français, il se leva tout à coup avec émotion, en entendant ce vers :
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux.
ff Je ne l'ai jamais mieux senti 1 » s'écria-t-il et il se jeta dans les bras de Napoléon. Les spectateurs, qui étaient des rois, des princes et des courtisans, applaudirent à cet embrassèment qui semblait être la ratification du traité de Tilsitt.
Cependant aucun lien solide ne pouvait exister entre ces deux natures si dissemblables et si profondément anti* pathiques : la douceur, la modération d'Alexandre s'accordaient mal avec la brusquerie, les emportements de Napoléon.
Il faut le reconnaître, la bonne intelligence qui régna entre eux durant plusieurs années ne fut que factice et simulée : malgré leurs protestations réciproques d'estime et d'attachement, ils ne s'aimaient pas, ils se défiaient l'un de l'autre, ils s'observaient sans cesse, comme deux rivaux qui n'attendent que l'occasion d'en venir aux mains.
Cette occasion allait se présenter bientôt.
Le roi de Prusse était rentré dans sa capitale après trois années d*absence, le 23 décembre i 809, mais il n'y avait pas trouvé immédiatement la force de reformer une nouvelle coalition contre l'empereur Napoléon.
Le jour de sa rentrée à Berlin, la reine Louise disait à sa fille Charlotte : a Entends-tu les sons joyeux des cloches, entends-tu les cris d'allégresse des sujets de ton père ? Un souverain qui veut être chéri de son peuple doit avoir un cœur pour partager les souffrances et les joies de ce peuple bien-aimé ; un souverain n'est digne de son rang, que quand il sait être homme avec les hommes. Souviens toi de cela.
ma fille, s'il est dans ta destinée de porter plus tard une couronne! »
L'empereur Alexandre, qui était en correspondance permanente avec cette bonne et gracieuse reine, lui écrivait de preiidre patience et de compter sur l'avenir : « La Prusse aura sa revanche, lui disait-il, et elle reconnaîtra tôt ou tard que la Russie est restée sa fidèle alliée. »
La reine de Prusse ne vécut point assez pour voir se réaliser les promesses de son auguste ami : elle mourait, brisée, consumée par le chagrin, sept mois après son retour à Berlin, mais elle eut le temps d'adresser ses adieux à Tempereur de Russie, en lui disant qu'elle avait foi en sa parole impériale et qu'elle lui recommandait une dernière fois, et la Prusse, et le roi Frédéric-Guillaume, et sa famille, et surtout la princesse Charlotte qui n'avait pas atteint l'âge de douze ans.
Le roi de Prusse perdait son ange tutélaire : il suivit le conseil que la reine, sur son lit de mort, lui avait donné ; il s'abstint de toute initiative dans les circonstances politiques, qui devaient enfanter une nouvelle coalition de l'Europe contre l'empereur des Français ; il se dirigea certainement d'après les avis secrets de l'empereur Alexandre, lors même qu'il contractait avec Napoléon une alliance ofiensive contre la Russie (21 janvier 1812).
Depuis un an, Alexandre faisait d'immenses préparatifs de guerre, dans la prévision d'une brouille inévitable avec Napoléon, qui s'était emparé du duché d'Oldenbourg et qui manifestait l'intention de reconstituer le royaume de Pologne en donnant à un prince de sa famille la couronne de ce royaume. Alexandre venait de signer une paix avantageuse avec la Suède et la Turquie, lorsqu'il se mit à la têle de l'armée formidable qu'il avait réunie à Vilna pour la défense
de la patrie. « L'empereur des Français, dit-il dans un ordre du jour adressé à Tarmée, nous a le premier déclaré la guerre. Ainsi, puisc|ue rien ne peut le rendre accessible à la paix, il ne nous reste plus, en invoquant à notre aide le Tout-Puissant, témoin et défenseur de la vérité, qu'à opposer nos forces aux forces de l'ennemi. »
La grande-armée, conduite par Napoléon, passa le Niémen et entra en Russie : l'armée russe, sous les ordres des généraux Bagration, Barclay de Tolly et Koutouzoff, semblait d'abord n'avoir pas d'aulre plan de campagne que de reculer devant l'ennemi, mais c'était une tactique qui avait pour but d'attirer Napoléon dans les steppes de la Russie et de l'empêcher d'en sortir : « Puisse la destruction dont l'ennemi nous menace retomber sur sa tête, disait Alexandre dans une allocution aux habitants de Moscou, et l'Europe affranchie exalter le nom de la Russie ! »
Napoléon croyait n'avoir à combattre qu'une armée nombreuse et aguerrie : il trouva un peuple qui se levait -comme un seul homme pour défendre ses foyers et pour repousser l'invasion.
Cette injuste et audacieuse invasion appelait sous les drapeaux tous les Russes en état de porter les armes. Les deux grands-ducs Nicolas et Michel s'étonnèrent d'être, en quelque sorte, oubliés et tenus à l'écart, au milieu de ce grand et généreux mouvement national qui devait rendre la Russie invincible. L'un d'eux, il est vrai, n'avait pas quinze ans, mais l'autre était déjà dans sa dix-septième année. Depuis longtemps d'ailleurs, quels que fussent leurs sentiments de respect et de reconnaissance pour l'empereur, ils pe pouvaient s'empêcher de penser et de se dire tout bas qu'on prolongeait peut-être outre mesure leur éducation et leur enfance.
Ils osèrent se plaindre à leur auguste mère Marie Féodorovna de rester étrangers à une guerre de salut public, qui s'organisait dans toute l'étendue de Fempire à la lueur de l'incendie de Moscou.
L'impératrice-mère répondit au grand-duc Michel, qui avait porté la parole avec sa vivacité ordinaire: « Vous, Michel, vous êtes trop jeune pour être soldat; et vous, ajouta-t-elle en se tournant vers le grand-duc Nicolas, malgré votre impatience que je comprends et dont je vous sais gré, on vous garde pour d'autres éventualités. La sainte Russie, mes enfants, ne manquera pas de défenseurs. »
Peu satisfait de cette espèce d'oracle sibyllin , ne cherchant pas à en approfondir le sens, le grand-duc Nicolas écrivit directement à l'empereur, et le supplia de permettre qu'il fit son devoir de sujet russe, en prenant du service dans les armées de Sa Majesté, d'autant plus qu'il était chef du régiment d'Ismaïlowsky et qu'il se sentait capable de commander son régiment. « J'ai honte, disait-il dans cette noble et touchante leltre, de me regarder comme un être inutile sur la terre, lequel n'est pas même bon à se faire tuer en brave, sur un champ de bataille. »
L'empereur, qui lui avait toujours témoigné une bienveillance toute paternelle, l'envoya chercher, l'accueillit avec plus d'affection encore qu'à l'ordinaire et s'efforça de le consoler de son inactivité momentanée, en lui di>ant, d'un air sérieux et mélancolique, que le moment de le placer au premier rang viendrait peut-être plus tôt qu'on ne pouvait le prévoir.
— En attendant, ajouta-t-il avec bonté, vous avez d'autres devoirs à remplir; complétez votre éducation; rendezvous digne, autant que possible, de la place que vous
occuperez un jour : ce sera servir notre chère patrie comme un héritier du trône doit le faire.
Le grand-duc se retira, préoccupé de ces paroles mystérieuses qui retentirent longtemps dans son esprit; mais, obéissant à la volonté de son frère aine et de son souverain, il cessa de solliciter l'honneur de marcher, comme chef ou comme simple soldat, sous les drapeaux de la Russie.
Le jeune prince était devenu tout à coup un autre homme ; il renonça dès lors aux exercices violents , aux récréations bruyantes, que son frère Michel et quelques amis du même âge ne réussirent plus à lui faire partager avec eux; il s'éloigna même de leur société trop folle et trop turbulente pour lui; il se fit de plus en plus grave, calme et réfléchi; il s'imposa, dans ses discours ainsi que dans ses actions, une mesure, une réserve, qui donnait à sa physionomie un aspect froid et sévère, que les espiègleries de son frère ne parvenaient pas à égayer. C'était une espèce de recueillement dans lequel il aimait à s^i&oler.
On peut donc dire qu'il n'eut pas de jeunesse, car il passa subitement, sans transition, de l'enfance à l'âge mûr.
— Je crois, en vérité, que tu penses à te faire ermite! lui dit gaiement le grand-duc Michel, dont la bonne humeur et la vivacité contrastaient avec le maintien silencieux et presque taciturne de son Frère. Nous étions camarades hier encore, ce me semble, mais aujourd'hui tu aspires à monter en grade et tu te poses en frère aine, c'est-à-dire en homme raisonnable, en philosophe.
— Michel, interrompit amèrement le grand-duc Nicolas, tu n'aurais pas le cœur de plaisanter, si tu savais quelles sont les pensées qui m'occupent. Je songe que l'ennemi est à Moscou et qu'on me retient prisonnier à Saint-Pétersbourg!
Le grand-duc Nicolas avait repris avec plus de suiteetd'ar-
deur ses études théoriques sur Tart militaire; il lisait, il méditait les ouvrages anciens et modernes consacrés à l'histoire des grands capitaines; il se souvenait d'avoir traduit avec répugnance quelques passages du texte des Cammenlaire$ de César: il se mit à en commencer la lecture dans une bonne traduction française et il y prit tant d'intérêt, tant de plaisir, qu'il ne pouvait s'en détacher ; le livre était sans cesse entre ses mains, et il eût voulu l'apprendre par cœur.
Un jour, il alla rendre visite à son frère Constantin qui avait été chargé par l'empereur de présider aux travaux de défense de la capitale et qui était sur pied, jour et nuit, avec un zèle infatigable, pour mettre la ville en état de soutenir un siège.
— Dieu soit loué! dit le grand-duc Constantin; si Tempereur Napoléon nous envoyait demain la moitié de son armée, nous serions en mesure pour la bien recevoir.
— [| n'y a pas d'apparence que l'ennemi se hasarde à venir jusqu'ici, repartit le jeune prince; les Gaulois, du temps de César, avaient déjà le caractère inconstant et mobile des Français d'aujourd'hui. . .
— Les Gaulois, ce me semble, ne sont jamais venus en Russie, interrompit Constantin qui ne se piquait pas de déguiser son manque d'instruction; mais, en tous cas, du temps de César, il n'y avait certainement pas un général qui valût Koutouzoff.
Le général Koutouzoff, en effet, qui avait laissé la victoire incertaine à la sanglante bataille de Borodino, fut plus heureux, pendant la retraite de la grande^armée, notamment à Dorogobouje et à Krasnoï, et mérita le surnom de Sauveur de la Patrie.
Les désastres de l'expédition, que Napoléon se repentait d'avoir entreprise dans un pays protégé par son climat ri-
goureux non moins que par l'héroïque patriotisme de ses habitants, ne furent que les préludes de plus tristes revers; lorsque ce grand homme de guerre avait voulu signer la paix sur les ruines fumantes de Moscou, Tempereur Alexandre répondit fièrement à l'envoyé de son adversaire, qui se croyait vainqueur: « Allez dire à votre maitre que la campagne est terminée pour lui et qu'elle va commencer pour moi. »
Cette fatale prédiction ne s'était que trop accomplie; la grande-armée n'existait plus ; la Pologne était retombée tout entière sous la domination de la Russie, et Alexandre, par son manifeste publié à Varsovie le âS février 1813, avait invité tous les souverains et tous les peuples de l'Europe à former une coalition contre la France et son empereur :
cr La divine Providence, favorisant la plus juste des causes, disait le tzar dans ce manifeste qui dévoilait toute sa politique, a sonné elle-même le tocsin qui appelle toutes les nations à défendre l'honneur de la patrie; c'est aux peuples comme aux rois, que nous rappelons leurs devoirs et leurs intérêts. »
Cet appel fut entendu avec enthousiasme, et Alexandre devint, en quelque sorte, le chef de la coalition européenne, qui opposa bientôt à Napoléon une armée de quinze cent mille hommes.
La Russie et la Prusse, l'Autriche et l'Angleterre étaient secrètement d'accord, depuis plusieurs années, pour renverser du trône ce soldat couronné, qui avait voulu se faire l'arbitre despotique de leurs destinées.
Que pouvaient des victoires, que pouvaient des prodiges de valeur et de talent militaires contre ce soulèvement unanime des peuples, contre cette implacable conspiration des souverains? L'armée de la coalition se renouvelait, se mul-
tipliaitsaoscesse) en s'avançant de tous côtés vers la France, malgré les beaux faits d'armes de Tarmée française, malgré les ressources extraordinaires du génie de Napoléon.
Ce fut l'empereur Alexandre qui de son propre mouvement autorisa ses deux jeunes frères les grands-ducs Nicolas et Michel à venir le rejoindre au milieu de ses armées. Ils arrivèrent à son quartier-général avant l'ouverture de la campagne de France, et ils accompagnèrent Tempereurjusqu'à la fin de la guerre; mais Alexandre les tint toujours à distance de Faction et ne leur permit pas de prendre un râle actif et périlleux dans cette terrible guerre qui devait se terminer sous les murs de Paris par la capitulation du 30 mars 1814.
La campagne de France, durant laquelle Tempereur Napoléon se montra plus grand en ses désastres qu'il ne l'avait été dans ses triomphes aux jours de sa fortune, cette héroïque et admirable campagne laissa un profond souvenir dans rame émue du grand-duc Nicolas qui avait pu se rendre compte des prodigieux efforts du premier capitaine des temps modernes, tenant tête avec une poignée de vétérans et de jeunes recrues à l'Europe entière coalisée contre lui.
Les grands-ducs n'avaient pas été cependant témoins des sanglantes batailles de Champaubert, de Montmirail, de Nangis, de Saint-Dizier, où la victoire parut souvent indécise, et qui furent toujours glorieuses pour les armées de la Russie, lors même que l'avantage restait du côté de Napoléon ; ils n'assistèrent pas même à quelques-uns de ces engagements meurtriers qui se renouvelaient sans cesse et qui marquaient, pour ainsi dire, chaque étape de l'armée des alliés.
L'empereur Alexandre était instruit de la généreuse impatience que manifestaient hautement ses jeunes frères, pour
s'approcher le plus possible du théâtre de la lutte ; il eut donc la prudence de les en éloigner et de les attacher à Tarrièregarde dont ils suivaient à regret les mouvements pacifiques.
Ils séjournèrent ainsi dans plusieurs villes occupées par les forces russes, au lieu de mai cher en avant avec les corps commandés par le baron de Sacken et le prince Worontzoffy qui rencontraient à chaque pas de nouveaux obstacles et qui avaient tous les jours un nouvel ennemi à combattre.
C'était, pour ces jeunes princes, une véritable disgrâce que de ne point accompagner leur auguste frère à son entrée dans Paris. Ce jour mémorable fut, en effet, le plus beau et le plus glorieux de son règne.
La veille, après des combats acharnés et sanglants, qui furent livrés aux portes de la capitale, il avait accordé une capitulation honorable aux habitants qui s'étaient mis sous sa protection. Les paroles qu'il prononça le malin du 31 mars, avant d'entrer dans Paris à la tète de ses troupes, renfermaient, outre des promesses qu'il tint fidèlement, la révélation de ses vues politiques.
« I..es Français sont mes amis, dit-il à la députation qui alla le "recevoir à la barrière de Pantin, et je veux leur prouver que je viens leur rendre le bien pour le mal. Napoléon est mon seul ennemi C'est à vous d'assurer votre bonheur à venir. Il vous faut un gouvernement qui vous donne le repos et qui le donne à TEurope; c'est à a^ous d'émettre un vœu; vous me trouverez prêt à seconder vos efforts. »
Ces paroles indiquaient bien que les souverains alliés avaient le projet de changer le gouvernement de la France, et pourtant l'empereur Alexandre, que précédait sa réputation de justice, de bonté et de grandeur d'âme, fut accueilli avec une sympathie presque générale.
Quand ii parut sur les boulevards, encombrés d'une foule
indécise et curieuse, un murmure flatteur se répandit sur son passage et se changea bientôt en acclamations et en applaudissements. L'aspect seul de Teropereur lui avait gagné les cœurs. Son grand air, sa noble contenance, sa belle figure, son sourire et ses manières affables, semblaient avoir en un instant conûrmé tout ce qu'on racontait de lui, de son beau caractère et de ses hautes qualités.
Il était à cheval, ayant à ses côtés son frère le grand-duc Constantin, et le roi de Prusse, avec un cortège de princes, de généraux et d'hommes d'Etat; mais on ne voyait, on n'admirait que lui.
L'espoir et la confiance venaient de renaitre dans les esprits abattus. Malheureusement l'empereur Alexandre s'était d'avance engagé vis-à-vis de ses alliés à ne plus traiter avec Napoléon qu'il accusait de l'avoir trompé trois fois et qu'il regardait comme incompatible avec la paix de l'Europe. Il se laissa donc circonvenir et influencer par la faction royaliste, qui avait, en quelque sorte, pris possession de Paris en même temps que l'armée des alliés, et qui se sentait appuyée, protégée, par deux cent mille baïonnettes étrangères.
Alexandre et le roi de Prusse n'avaient pas voulu s'établir au palais des Tuileries : ils étaient devenus, pour ainsi dire, les hôtes du prince de Talleyrand, qui fut l'âme, l'âme damnée de ce vaste complot diplomatique, organisé autour de Tempereur de Russie qu'il avait eu l'adresse de faire loger dans son propre hôtel. T^e vœu de la nation ne fut ni entendu ni consulté. L'empercurNapoléon, victime des lâches trahisons et des défections honteuses de ses propres servi* teurs, tomba du Irône ou plutôt en descendit volontairement pour épargner le sang de ses sujets, pour sauver sa patrie du fléau de la guerre civile, et les Bourbons régnèrent à sa place, les Bourbons qui n'avaient rien appris ni rien oublié
pendant vingt-deux ans d'émigration et qui ne savaient pas même où battait le cœur de la France.
L'empereur Alexandre ne larda pas à s'apercevoir qu'il avait été dupe d'une misérable intrigue de parti; qu'il n'avait fait que servir les ressentiments et les intérêts de l'Angleterre, en sacrifiant Napoléon et sa dynastie au rétablissement de Tancienne famille royale; qu'il s'était laissé trop séduire par les illusions d'une charte constitutionnelle, et qu'il avait renversé un gouvernement fort et national qui tenait en bride Tesprit révolutionnaire, pour inaugurer un gouvernement faible et antipathique au pays qui le subit, mais qui ne l'accepta jamais.
On assure que l'empereur de Russie, éclairé trop tard sur la véritable situation des choses, se repentit de n'avoir pas signé la paix directement avec Napoléon et sembla hésiter à remettre le sceptre de ce grand empereur en des mains si peu capables de le porter.
Louis XVIII, au sortir de sa résidence de Hartwel, avait fait son entrée solennelle à Londres, où le peuple anglais le reçut avec de grands honneurs, en qualité de roi de France, mais il n'avait pas encore débarqué à Calais.
Napoléon avait quitté Fontainebleau et se dirigeait à petites journées vers l'ile d'Elbe qu'on lui assignait pour empire et pour prison; mais il avait toujours le pied sur le sol de la France ; sa cause n'était pas tout à fait perdue, puisque l'impératrice Joséphine et la reine Hortense se chargeaient de la défendre auprès de Tempereur de Russie.
Chaque jour les deux anges gardiens des destinées de Napoléon et de l'empire faisaient un pas vers le but que leur dévouement pouvait se flatter d'atteindre. Ces deux nobles femmes voulaient réconcilier Alexandre avec Napoléon; dès lors Napoléon eût cessé d'être un proscrit, mis
au ban des souverains de l'Europe, et le tr6oe, qu'il avait fondé avec tant de génie politique et de gloire militaire, eât appartenu, par le fait de son abdication, à son fils légitime, le roi de Rome, sinon à son fils adoptif, le prince Eugène de Beauhamais.
La réaction la plus heureuse et la plus inespérée devait sortir inévitablement de la sympathie, de Testime et de Tamitié, que la reine Hortense et son auguste mère avaient inspi* rées à Tempereur Alexandre dès leur première entrevue au château de la Malmaison, et que ce souverain avait à cœur de leur témoigner par les attentions les plus empressées et les plus délicates.
Les agents des Bourbons s'inquiétaient des conséquences incalculables que pouvait avoir la liaison intime d'Alexandre avec la première femme et la belle-sœur de Napoléon. La calomnie et le poison, s'il est permis d'ajouter foi aux rumeurs de l'opinion publique, obvièrent à des dangers qu'on avait tout lieu de croire imminents : Joséphine mourut de mort subite (29 mai 1814), et la reine Hortense ne revit jamais le généreux protecteur, en qui elle avait mis sa con* fiance et tout son espoir
Les deux grands-ducs Nicolas et Michel étaient arrivés à Paris la veille même de la mort de Timpératrice Joséphine et quatre jours après le débarquement de Louis XYIII à Calais.
L'empereur Alexandre ne les avait autorisés à se rendre auprès de lui, que quand il pensa que la capitale^ occupée militairement par des corps d'élite appartenant à l'armée des souverains alliés, était à Tabri d'une insurrection au dedans et d'une attaque au dehors. La tranquillité la plus rassurante avait été d'ailleurs promptement rétablie dans cette immense cité, dont la population, résignée sinon satisfaite, acceptait avec une espèce d'insouciance les faits accomplis et retournait à ses habitudes, à ses travaux et à ses plaisirs.
Les deux jeunes princes, que leur auguste frère avait rintention de ne pas perdre de vue un seul instant, pendant le séjour qu'ils devaient faire à Paris, vinrent habiter avec lui l'hôtel de l'Infantado, situé rue Saint-Florentin, que le prince de Talleyrand avait mis à sa disposition, et qui lui offrait l'avantage d'avoir à toute heure sous sa main les régiments de sa garde campés dans les Champs-Elysées.
Les princes étaient toujours sous la surveillance immédiate de leur gouverneur, le général Lamsdorff, mais ils se montrèrent aux côtés de Tempereur de Russie dans toutes les cérémonies, dans toutes les réceptions d'apparat, qu'Alexandre honorait de sa présence ; ils furent témoins de Tovation continuelle qu'il rencontrait partout sur son passage, et à laquelle il se dérobait autant qu'il le pouvait, car, disait-il avec plus de bonté que de malice : « Le roi Louis XVIII n'aurait qu'à trouver mauvais que ses sujets me fissent meilleur accueil qu*à lui! »
Les grands-ducs eurent plus d'une occasion de remarquer avec plaisir Tempressement du peuple de Paris pour se porter au-devant du tzar et pour le saluer d'acclamations cordiales et enthousiastes.
— Sire! dit le grand-duc Nicolas à son auguste frère, qui avait été lobjet des transports de la foule pendant le défilé du cortège à l'entrée de Louis XYIII, qu'il avait eu la curiosité de voir en gardant l'incognito : Sire, si vous les laissez faire, ces braves gens vous proclameront roi de France et de Navarre.
Les grands-ducs assistèrent le lendemain à la grande parade des troupes alliées, qui formaient une ligne non interrompue depuis l'Arsenal jusqu'aux Tuileries : elles défilèrent sous les fenêtres du roi, qui était assis auprès de la duchesse d'Angoulôme, dans l'appartement du Pavillon de Flore, en face du Pont-Royal, et qui avait autour de lui les empereurs de Russie et d'Autriche, le roi de Prusse et vingt-huit princes souverains, au nombre desquels on comptait les grands -ducs Nicolas et Michel.
Ce magnifique spectacle avait attiré une immense multitude de spectateurs; il y eut de temps en temps quelques cris de : Vive le roi! mais le cri de : Vive Alexandre! répété
par des milliers de voix, dominait tous les autres cris^ quoique l'empereur de Russie essayât de le faire cesser, en se cachant, pour ainsi dire, derrière le fauteuil de I^uis XVIII.
— Mon cousin, lui dit le roi, pourquoi ne vous montrezvous pas à mes sujets, qui vous aiment et qui vous bénissent, car ils savent et ils comprennent que c'est à vous surtout que la France et l'Europe devront le repos et la prospérité?
Lorsque l'empereur Alexandre, accompagné de ses trois frères, visita Thôtel de la Monnaie, on frappa en sa présence une médaille d'or, portant son chiffre avec cette inscription : Au Restaurateur de la paix de V Europe!
Peu de jours auparavant, il avait assisté, avec le roi de Prusse, à une séance publique de l'Académie Française, où il entendit prononcer Téloge de Pierre le Grand et de Frédéric, adroit prétexte à l'éloge de leurs augustes successeurs :
— Sire, lui dit avec beaucoup de finesse l'académicien Suard, qu'Alexandre se fit présenter à la fin de cette séance, Yolre Majesté se trouve dans un pays qu'elle doit aimer, puisqu'elle aime la gloire qui s'y distribue. Si votre auguste aïeule a mérité en Russie l'immortalité, c'est en France qu'elle l'a obtenue.
A l'exemple de l'empereur, les deux grands-ducs Nicolas et Michel visitèrent ensemble la plupart des établissements de Paris, consacrés aux sciences, aux beaux-arts, à l'industrie et à la charité.
Le grand-duc Nicolas demanda de préférence à voir les institutions militaires, l'Ecole Polytechnique, l'Hôtel des Invalides, les casernes et les hôpitaux. Les derniers événements n'y avaient laissé que trop de traces de désorganisation et de désordre, mais le noble et intelligent visiteur en
vit assez pour admirer le génie de Napoléon, qui, malgré
un élat de guerre presque permanent sous son règne, avait amélioré et perfectionné tous les services administratifs.
Les deux grands-ducs furent émus à Taspect des vieux soldais mutilés, qui remplissaient les salles et les cours des Invalides et qui se délournèrenl en silence, les yeux mouillés de larmes, loi*squ'ils reconnurent l'uniforme russe.
— Monsieur, dans quelle affaire avez-vous été blessé? demanda le grand-duc Nicolas à un sergent qui marchait avec peine en s'appuyant sur deux béquilles, et dont la figure cicatrisée avait sans doute été criblée de coups de sabre.
— Au passage de la Bérésina, répondit l'invalide en s* efforçant de sourire à travers ses cicatrices : les Cosaques qui m'ont arrangé comme vous voyez n'étaient pas manchots, mais je no l'étais pas non plus, je vous assure; je suis tombé à côté d'eux dans la neige; ils ne se sont pas relevés; moi, j'ai eu le bonheur d'en revenir avec les deux pieds gelés. Au reste, c'est bien fait : que sommes-nous allés chercher dans votre Russie? un diable de pays qui se défend tout seul : on y entre bien, c'est vrai, mais on n'en sort pas, ou du moins on en sort comme j'en suis sorti, pour entrer aux Invalides.
Cette boutade soldatesque amusa l'empereur Alexandre, à qui les grands-ducs la racontèrent, avec beaucoup d'autres particularités de leur visite aux Invalides, où ils avaient trouvé le nom de Napoléon dans toutes les bouches et son souvenir vivant dans tous les cœurs.
Alexandre eut la curiosité de voir aussi le sergent de la Bérésina, pour l'entendre parler de la grande guerre de 1 8i 2 et surtout pour lui a[)prendre que tous les prisonniers français, qui étaient restés en Pologne et en Russie au nombre de plus de 80,000, devaient bientôt rentrer en France.
— En voilà qui sont bien aises! s'écria l'invalide. Sire, je vous conseille de faire savoir cette nouvelle-là à notre empereur Napoléon : il vous dira grand merci.
Alexandre lui demanda si ses camarades n'étaient pas instruits des derniers événements qui avaient mis fin à la guerre et changé le gouvernement de la France, dans Tintérèt de la pacification universelle : le vieux soldat hocha la tête et devint tout à coup triste et sérieux.
— Il faut avouer, Sire, que vous n'avez pas fait là de la bonne besogne! grommela-t-il ^nlre ses dents. Que voulezvous que nous fassions d'un roi qui ne peut pas monter à cheval? ajouta-t-il vivement. Mettre une guenille à la place de notre beau drapeau tricolore ! Oh ! ce n'est pas bien, c'est nous faire affront! Heureusement que ça ne durera pas. Il n'y a pas de France sans notre empereur Napoléon.
Ces paroles, qui n'étaient que l'écho des sentiments du peuple et de l'armée, frappèrent Alexandre et lui donnèrent à réfléchir. Il eut d'ailleurs occasion, dans les promenades qu'il faisait incognito, de constater par lui-même combien l'Empire était national, combien Napoléon était populaire.
On rapporte qu'il dit, un jour, au comte de Nesseirode, qui, de concert avec lord Castelreagh et le duc de Talleyrand, avait le plus contribué à la déchéance de l'empereur Napoléon et à la restauration des Bourbons :
— Si c'était à refaire, je ne le ferais pas ! La paix de l'Europe était plus sûre avec Napoléon sur le trône, qu'avec Napoléon dans l'Ile d'Elbe.
— Sire, aurait répondu l'illustre ministre d'État, c'est Votre Majesté qui l'a fait empereur de l'île d'Elbe; je n'y verrais pas un gr,and danger, si l'île d'Elbe était située dans la mer du Sud.
L'empereur Alexandre aimait à se montrer à cheval, accompagné de ses deux frères Nicolas et Michel : les passants accouraient pour les voir, pour admirer leur maintien noble et gracieux, leur belle figure, leurs manières affables et polies; chacun de les saluer, chacun de dire tout haut en faisant une comparaison peu flatteuse pour Louis XVIII et la famille royale : a La Russie est bien heureuse d'avoir un pareil empereur et de tels princes ! »
Souvent les grands-ducs sortaient seuls avec leur gouverneur, sans escorte, mais toujours à cheval. On les reconnaissait, on ne se lassait pas de les suivre et de les regarder avec une curiosité quelquefois gênante.
Un matin, le grand-duc Nicolas se promenait avec son frère dans les Champs-Elysées. Une femme vint se jeter à la tête de son cheval et le pria de vouloir bien faire parvenir à Tempereur de Russie une supplique qu'elle lui présentait : en voyant les honneurs militaires qu'on rendait à ce beau jeune homme en uniforme de colonel et décoré de plusieurs ordres, elle avait cru s'adresser à un des aides de camp de l'empereur.
Elle portait plainte contre un officier russe qui lui avait enlevé sa fille et qui refusait d'épouser la victime de ce rapt.
Le grand-duc Nicolas promit à cette femme de lui faire rendre justice et il donna en effet la supplique à l'empereur. Alexandre manda l'officier, l'accabla de reproches, le menaça des plus grands châtiments, s'il ne réparait le tort qu'il avait fait à une famille honnête ; cet officier, étant marié, ne pouvait offrir la réparation qu'exigeait l'empereur, mais il proposa de remettre sur le-champ la jeune fille à sa mère avec une dot de cinquante mille francs.
Le grand-duc Nicolas voulut ajoutera cette dot une somme
de dix mille francs, prélevée sur l'argent de ses menusplaisirs ; il fit plus : il honora de sa présence le mariage, presque immédiat, de cette jeune personne avec un employé du ministère des finances.
La veille de ce mariage, Tofficier russe, moins coupable qu'il ne semblait l'être, reçut Tordre de partir sur-le-champ et d'aller passer trois ans en Sibérie. Il tenta une démarche auprès du grand-duc Nicolas, en le conjurant d'intercéder pour lui auprès de l'empereur.
— Partez toujours, lui dit le grand-duc, j'aurai soin de votre affaire, et vous aurez de mes nouvelles, avant d'être parvenu à votre destination. L'enquête vous a été favorable et je vous en félicite, car il était question de vous faire passer par les armes.
Avant de quitter Paris, l'empereur de Russie daigna honorer de sa présence le salon de Madame la baronne de Staël, qui réunissait autour d'elle les hommes les plus éminents, Français et étrangers, attirés par l'éclatde sa réputation littéraire et enthousiasmés des inépuisables ressources de son génie.
Madame de Staël, pendant son exil, lorsqu'elle remplis* sait TEurope de ses déclamations haineuses contre Bonaparte, était ailée jusqu'aux extrémités de l'Europe, pour échapper, disait-elle, aux proscriplions du nouveau Tibère; dans son orgueil de femme irritée, elle avait failli regarder l'expédition de Russie comme un moyen détourné de s'emparer de sa personne et de lui fermer la bouche.
Elle fut, à cette époque, pendant son séjour à Saint- Péfersbourg, présentée à l'empereur, qui lui témoigna beaucoup de considération et qui lui avait promis, avec le plus aimable à-propos, de la ramener en France.
'-— Il faudra donc, Sire, lui répondit-elle, pour que j'y
puisse vivre tranquille, interner en Sibérie le despote qui m'a tant persécutée.
Madame de Staël, qui s'attribuait une certaine part personnelle dans toutes les disgrâcesque la fortune avait fait subir à Napoléon, était rentrée, en effet, triomphante à Paris, peu de jours après la capitulation du 30 mars. Elle s'imaginait donc que son opinion, exprimée toujours en style d'oracle, exerçait un influence irrésistible sur les affaires politiques. On peut supposer combien elle dut être fière et joyeuse de recevoir dans son cercle Tempereur Alexandre et les deux grands-ducs Nicolas et Michel, qui n'étaient pas moins curieux de connaître cette femme célèbre.
Ce soir-là, 26 mai, plusieurs souverains, entre autres le roi de Prusse, s'étaient donné rendez-vous chez elle.
— Sire! dit-elle à brûle-pourpoint au roi de Prusse, en affectant cet air dominateur qu'elle prenait avec tout le monde et même avec les têtes couronnées : puisque nous sommes réunis en congrès, Votre Majesté daignera-t-elle m' autoriser à mettre sur le tapis un mariage de convenance entre la Prusse et la Russie? La princesse Charlotte est une des plus charmantes princesses qu'on puisse trouver dans les cours de l'Europe, et les deux grands-ducs de Russie sont deux princes accomplis, dont nous ne saurions assez faire l'éloge.
Les grands-ducs rougirent, un peu étonnés d'un compliment qui ressemblait à une indiscrétion, et le roi de Prusse échangea un sourire d'intelligence avec l'empereur de Russie.
Dans cette soirée où il n'y eut qu'une voix, en effet, pour louer la bonne grâce, la réserve polie et la haute distinction du grand-duc Nicolas, Madame de Staôl lui adressa plusieurs fois la parole, comme pour faire briller la finesse et l'à-propos de ses réponses.
— Votre Altesse impériale est-elle contente de la France et de Paris ? lui demanda- t-elle.
— Tout ce que je savais, par ouï-dire, de Paris et de la France, répondit-il avec autant de goût que de modestie, se trouve bien dépassé par tout ce que je vois dans ce beau pays, dans cette grande capitale, où il y a tant de choses à admirer, qu'il faudrait y passer des années et non des semaines.
— Le départ de Votre Altesse est-il si prochain? reprit Madame de Staël.
— Il sera toujours trop prochain à mon gré, répliqua le prince, car on ne se lasse pas d'une aussi bonne réception, et je regretterai. Madame la baronne, de n*ètre pas plus longtemps un des habitués de votre cercle.
— Heureusement, dit l'empereur Alexandre qui vint se mêler à la conversation, que le souvenir est là pour tromper l'absence.
L'entretien se porta sur une foule de sujets que la baronne de Staël abordait tour à tour avec toute la vivacité de son esprit : les auditeurs restaient sous le charme.
La politique ne pouvait pas être laissée de côté dans une réunion qui comptait un si grand nombre de ministres et d'hommes d'État étrangers et français.
— Je me félicite, dit Alexandre 1", d'avoir contribué à la restauration des Bourbons en France, parce que cette restauration inaugure un gouvernement libéral et constitutionnel.
— Ce gouvernement, repartit Madame de Staël, est défini en deux mots : le roi et la Cbarle. Cependant je connais des peuples, qui, sous le sceptre d'un monarque absolu, sont plus libres et mieux gouvernés que s*ils avaient une constitution. En Russie, par exemple. . . .
— Oh I inlerrompit l'empereur, je ne suis qu'un accident heureux !
La ronversation prenant un caracl^re plus intime, les assistants s'écartèrent par discrétion et la baronne de Slagl se trouva seule avec l'empereur Alexandre, le roi Frédéric- Guiliaume, le prince royal de Prusse et les grands-ducs de Russie.
— Voire Majesté augure-l-eile bien du règne de S. M. Louis XVIII ? demanda Madame de Staël, qui n'imposait pas de frein aux échappées de sa langue quelquefois indiscrète, en s'adressanl à l'empereur de Russie.
— I^ roi I^uis XVIII est une forte têle. dit Alexandre, qui devint soucieux : il a d'excellentes intentions, des vues très libérales, mais il faut craindre son entourage. M. lednc d'Orléans est le seul membre de sa famille, qui ait des idées pratiques et qui soit à la hauteur des circonstances...
L'empereur s'arrêta comme s'il se fût repenti d'en avoir trop dit, et, se tournant vers le grand-duc Nicolas :
— Vous avez vu plusieurs fois M. le duc d'Orléans ; il vous a fait accueil avec empressement : que pensez-vous de lui ?
— Je ne puis que m'applaudir de le connaître, répondit le grand-duc sans hésiter; n'est un prince d'un grand ménle et d'une haute intelligence. Mais, ajoula-t-il avec beaucoup de finesse, pour bien juger des choses el des hommes, il ne faut jamais se hâler, et je ne me sens pas imparlial dans un pays où nous sommes entourés de tant de prévenances el de sympathies.
— Je vois avefl satisfaction que vous rendez justice à M. le duc d'Orléans, dit l'empereur; rappelez-lui l'invitalion que je lui ai faite de venir nous voir à Saint-Pétersbourg.
— Sire, reprit la baronne de Slaël, grâce à Votre
Majesté et à ses augustes alliés, les Bourbons régnent en France, mais vous allez vous éloigner de nous, et Dieu sait ce qui peut arriver !
La visite de l'empereur de Russie chez Madame de Staël fit beaucoup de bruit dans la société parisienne et donna lieu à bien des commentaires que Tesprit de parti se chargea de colporter. On prélendit que Tempereur s'était montré presque hostile à Louis XVIII et qu'il avait exprimé le regret de n'avoir pas plutôt, dans l'intérêt de la France, fait monter sur le trône le duc d'Orléans.
Le grand-duc Nicolas ne partit pas de Paris, sans avoir lié une connaissance plus intime avec le duc d'Orléans.
Ce prince avait repris possession du Palais-Royal et du château de Neuilly, mais la duchesse et ses enfants se trouvaient encore en Sicile où il devait les aller chercher. Il fit promettre au grand-duc Nicolas de venir bientôt passer quel* ques jours en famille avec lui; car, dit-il, a si impatient que je sois de me rendre à l'invitation que Sa Majesté l'empereur Alexandre a daigné m'adresser, je crains bien que ma femme et mes enfants ne me laissent pas me séparer d'eux. »
— C'est un grand bonheur de vivra ainsi en famille! s'écria le grand-duc, comme s'il se fût parlé à lui-même.
— C'est le seul bonheur vrai et durable ! répondit le duc d'Orléans avec un air de Franchise et de conviction. Quant à moi, je n'ai pas d'autre ambition au monde.
Ces paroles firent une vive impression sur le grand-duc Nicolas, qui se prit à envier le sort du duc d'Orléans, et qui se félicita tout bas de n'avoir pas, lui aussi, d'autre ambition que celle d'un pareil bonheur.
L'empereur Alexandre avait décidé que les deux grandsducs retourneraient en Russie par la Belgique et l'Allé-
magne, et que ce voyage à travers différents États de l'Europe servirait à compléter leur éducation. Il ne jugea point à propos de les emmener à sa suite en Angleterre et en Hollande, où il était attendu, ainsi que le roi de Prusse et la grande-duchesse d*Oldenbourg.
Il eût voulu prolonger son séjour à Paris» qui le tenait enchainé, pour ainsi dire, par tous les liens que peuvent créer Taffection la plus sincère et la reconnaissance la plus enthousiaste ; mais sa présence dans la capitale inspirait à Louis XVIll une jalousie et une mauvaise humeur, que Tâme noble et Gère d'Alexandre était lasse de souffrir : d'ailleurs, la morgue, Faveuglement, l'obstination et l'ingratitude des Bourbons devenaient de jour en jour plus intolérables. L'empereur Alexandre avait hAte de n'être plus le peitl roi de PariSj comme l'appelait avec amertume Louis le Désiré.
Le 29 mai, il passa une grande revue de la garde impé* riale russe rangée en bataille sur la route de Neuilly; la population s'y était portée en foule, et ses acclamations chaleureuses témoignèrent à l'empereur qu'elle connaissait les sentiments dont il était animé pour la France. Les ducs d'Angoulènie, de Berry et d'Orléans assistèrent à cette brillante revue, avec les grands-ducs Constantin, Nicolas et Michel. Le lendemain, la paix fut signée entre Louis XVIII et les puissances alliées. L'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche, ainsi que les grands-ducs de Russie, dînèrent aux Tuileries, le 31 mai.
Au moment où le canon des Invalides annonçait aux habitants de Paris la signature du traité de paix, les augustes convives furent introduits dans la salle du banquet : suivant une ancienne étiquette de la cour de France, le roi Louis XVIII passa le premier; Alexandre, surpris plutôt
qu'offensé, se tourna vers Tempereur d'Autriche et lui dit en souriant :
— Nous autres barbares du Nord, nous sommes plus polis chez nous.
Louis XYIII n'ouvrit la session du Corps législatif qu'après le départ des souverains alliés; les grands-ducs de Russie furent présents à la séance royale; ils remarquèrent avec étonnement que le roi, dans le discours d'apparat qu'il prononçait assis et couvert, n'eut pas une parole de gratitude personnelle pour les souverains alliés auxquels il devait sa couronne^ ni pour l'empereur de Russie qui s'était fait, dans les conférences diplomatiques, le fidèle appui de la France.
— Le roi Louis XVII 1 me parait sous le charme d'une illusion, dit le grand-duc Nicolas à son frère; il s'imagine qu'il a reconquis son royaume, et qu'il est rentré dans sa capitale à la tête d'une armée de 500,000 hommes.
La malicieuse réflexion du grand-duc Nicolas vint peutêtre aux oreilles de Louis XVIII, qui eut l'esprit de faire indirectement amende honorable, en envoyant le grand cordon de l'ordre royal de Saint-Louis au général baron de Sacken, gouverneur de Paris depuis l'entrée des troupes alliées, avec une lettre autographe ainsi conçue : « Sachant apprécier la conduite que vous avez tenue envers ma bonne ville de Paris, et les soins que vous avez pris d'alléger autant que possible les fardeaux qu'avaient à supporter mes sujets, je désire vous transmettre ici les témoignages de ma haute estime et de ma satisfaction. »
Alexandre avait laissé partout sur son passage le souvenir de son inépuisable bonté et de son exquise politesse; au moment oik il se préparait à s'embarquer avec le roi de Prusse dans le port de Calais, il fut enveloppé et presque
étouffé par la foule avide de le voir de plus près ; son escorte voulut employer la force, afin de le dégager de la presse; il s*y opposa, en disant avec douceur et aménité :
— Je n'ai en France que des amis , et, à ce titre, aucun Français ne sera jamais importun pour moi.
Son voyage et son séjour en Angleterre et en Hollande furent une suite continue d'ovations populaires, de fêtes de cour et de réjouissances publiques; il n*y avait que deux cris dans toutes les bouches : « Vive Alexandre, le héros de la paix! Vive le libérateur de TEurope ! »
Touché de ces marques d'admiration et de respect, souvent l'empereur ne pouvait retenir ses larmes.
— G*est là une bien précieuse récompense, disait-il à son adjudant général Wassilschikoff, mais, il faut Tavouer tout bas, les peuples sont plus reconnaissants que les rois.
Les deux grands-ducs Nicolas et MîcheU en apprenant les détails de cette marche triomphale, regrettèrent de n'en avoir pas été témoins.
Ils étaient arrivés, le 6 juin 1814, à Bruxelles, précédés parle prince d*Orange qui avait revendiqué Thonneurde les introduire dans les Étals de son père et qui se fit un plaisir de les accompagner, comme un ami, comme un frère, durant les dix jours qu'ils consacrèrent à parcourir les principales villes des Pays-Bas.
Ils se montraient curieux de voir tout ce qui pouvait attirer leur attention, les monuments, les établissements publics, musées, églises, casernes, hôpitaux, promenades. Après une courte résidence à La Haye, ils allèrent à Amsterdam, et ils n'oublièrent pas de faire une sorte de pèlerinage que le patriotisme russe regarde comme un devoir : ils se rendirent au village de Zaardam, pour y visiter la maison que le tzar Pierre avait habitée, un siècle auparavant, lorsqu'il y séjournait pour étudier la construction des navires. Vingt jours plus tard, Tempereur Alexandre, accompagné du roi de Hollande et de toute la famille de ce souverain, visitait à son tour cette maison pleine de si grands
souvenirs pour la Russie, et y scellail dans la muraille, de sa main impériale, une lablette de marbre blanc, portant celte inscription en lettres d*or : Petro Magno Alexjlnder.
Le voyage des deux grands-ducs de Russie à travers TÂlIemagne se poursuivait assez lentement, car les princes se détournaient sans cesse de leur route directe, pour parcourir les champs de bataille sur lesquels les armées russes avaient lutté avec plus ou moins d'avantage contre les armées de Napoléon : là, le graiid-duc Nicolas expliquait, d'après ses lectures, à son frère, qui l'écoutait avec un vif intérêt, les mouvements stratégiques des troupes et la tactique des généraux qui les commandaient dans ces journées mémorables. Le comte de Lamsdorff, gouverneur des deux princes, prenait plaisir lui-même à entendre les explications théoriques, toujours lumineuses, que l'aspect des lieux fournissait au ^rand-duc Nicolas.
Les grands-ducs ne manquèrent pas de se rendre à cheval dans les plaines de Luizen, où s'était livrée la sanglante bataille du 2 mai 1813 : le grand-duc Nicolas, qui avait présentes à l'esprit les opérations de l'armée russe agissant de concert avec l'armée prussienne, retraçait la position que ces deux armées avaient prise contre un ennemi bien inférieur en nombre, mais soutenu par une artillerie formidable.
Tout à coup les princes se trouvèrent entre deux tertres surmontés de croix de bois et de quelques insignes funéraires.
— Oh! s'écria le grand-duc Nicolas avec un geste de profonde émotion, il y a là dix mille braves qui sont morts pour l'honneur de notre drapeau! La guerre est une horrible nécessité! Je n'ai jamais mieux senti qu'en ce moment, de
quelle gloire s'est couvert notre auguste bieufaiteur en donnant la paix à TEurope.
L'empereur Alexandre» ù son retour de Hollande, avait en ridée de retourner incognito à Paris, sous le nom de comte du Nord ; il y avait donné rendez-vous au roi de Prusse^ qui vint le rejoindre, sous le nom de comte de Ruppin : ils restèrent ensemble une semaine dans la capitale, et ils se séparèrent pour rentrer dans leurs États, en se promettant de se retrouver bientôt au Congrès de Vienne. Ils avaient l'un et l'autre acquis la plus triste opinion du gouvernement constitutionnel que Louis XYIII essayait à ses risques et périls.
Les grands-ducs Nicolas et Michel rencontraient, à chaque pas, les fêtes de la paix qu'on célébrait dans tous les petits Etats d'Allemagne qu'ils traversaient; ils s'arrêtèrent aussi dans différentes cours où ils trouvaient des princes alliés à la famille impériale de Russie; ils ne manquèrent pas d'aller à Carlsruhe présenter leurs hommages à l'impératrice Elisabeth, qui venait à petites journées au-devant de l'empereur qu'elle n'avait pas vu depuis un an.
Les grands-ducs ne devaient pas être de retour à Saint- Pétersbourg avant la fin de juillet^ pour que leur arrivée coïncidât avec celle de la garde impériale que ramenait la flotte russe. L'empereur voulait se trouver aussi dans sa capitale le 3 août, afin de pouvoir, ce jour-là, selon Tusage, assister à la fête de son auguste mère. 11 ne séjourna pas à Carlsruhe, où l'impératrice Elisabeth eut à peine le temps de l'entrevoir; il ne fit que passera Darmstadt, il s'arrêta quelques heures à Weymar, auprès de la grandeduchesse sa sœur, et il partit de là pour rentrer en Russie par Kowno.
On avait fait, à Saint-Pétersbourg, de grands préparatifs
pour le recevoir avec pompe comoie un triomphateur; mais, six jours avant son arrivée, il défendit absolument, par uu rescrit adressé au gouverneur militaire de la ville, qu'on donnât suite à la magnifique réception que les habitants de Saint-Pétersbourg lui avaient préparée : « C'est à Dieu seul, disait-il dans ce rescrit, que nous sommes redevables de rheureuse issue qu'a eue la guerre sanglante de l'Europe contre l'oppresseur de l'humanité. Bénissons la Providence et humilions-nous devant elle. »
Ce fut avec le même sentiment de piété et de mociestie, qu'il refusa d'accepter le surnom de Béni du Seigneur^ que le sénat avait voulu lui décerner comme un témoignage solennel de la reconnaissance nationale.
Un étrange changement s'était opéré depuis quatre mois dans les idées et les croyances de l'empereur.
Une dame d'honneur de l'impératrice Elisabeth, dans un but aussi délicat que respectable, avait imaginé d'employer adroitement l'intervention de son amie la baronne de Krudener, pour amener un rapprochement entre Alexandre et l'impératrice, qui vivaient, depuis bien des années, comme séparés l'un de l'autre, et dont les relations froides et |K)lies se bornaient rigoureusement à ce que commandait la stricte étiquette.
L'impératrice conservait pour son époux une tendresse que l'abandon et l'indifférence de celui-ci n'avaient fait qu'exalter jusqu'à la passion; l'empereur, au contraire, se sentait de plus en plus détaché de sa femme, qu'il appréciait pourtant, qu'il estimait tous les jours davantage, mais qu'il n'aimait plus.
C'était pour cette digne et vertueuse épouse une cause secrète de douleur; elle se consumait dans les larmes et elle usait les restes de ses forces et de sa santé à di simuler tout
ce qu'elle souffrait de se voir négligée el délaissée par son époux, qu'elle n'avait pas cessé d'aimer.
Madame de Krudener, originaire de Livonie et arrièrepetite-fille du célèbre maréchal de Munich, exaltée par les doctrines de Jung Slilling el d'autres illuminés allemands, s'était posée en réformatrice évangélique el en prophétesse politique; elle avait annoncé, dès Tannée 1812, la chute de l'empereur Napoléon, qu'elle appelait l'iln^e natr^ et Tavénement d'une ère de paix el de bonheur univei*sels, sous les auspices de VAngeblanc^ qui n'était autre que l'empereur Alexandre.
Ces prophéties, ces prédications, retentirent par toute l'Europe, et lorsque les événements de 1814 semblèrent en être la réalisation miraculeuse, tous les veux se tournèrent vers Madame de Krudener, qui continuait à prédire le renouvellement du monde, la sainte alliance des rois et le triomphe de l'Evangile dans la fraternité des peuples.
Alexandre, dont l'esprit élevé et généreux s'était passionné naturellement pour les grandes idées philosophiques du dix-huitième siècle, n'avait pas gardé pourtant l'empreinte caractéristique des leçons et de l'exemple de son aïeule Catherine II. Les croyances religieuses étaient un aliment nécessaire a son âme ardente et mélancolique; il avait donc, presque à son insu, fait un retour vers la foi de ses pères, et, sans aucun fracas de conversion, il s'était retrouvé en pleine dévotion orthodoxe, remplissant tous ses devoirs de chrétien el prenant à cœur son rôle de chef temporel de TËglise grecque.
Les oracles de Madame de Krudener, qui proclamait la
grandeur des destinées futures de la Russie, semblaient trop
conformes aux vœux et aux espérances de l'empereur,
pour ne pas impressionner vivement son imagination et le
toaeher au cœur. Il se sentit entratné insensiblement vers cette sibylle, dont les regards perçaient le voile de Tavenir; il commença par lire avec curiosité, puis avec enthousiasme, les lettres qu'elle adressait à son amie, la dame d'honneur de l'impératrice.
Ces lettres étaient faites exprès sans doute pour passer sous les yeux d'Alexandre. Il y puisa une confiance absolue dans les inspirations mystiques de Madame de Krudener, et il autorisa celte illuminée à correspondre directement avec lui. Elle eut dès lors sur les sentiments, les opinions et les projets de l'empereur une influence qui ne fit que s'aaTOÎtre de jour en jour.
Alexandre, cependant, ne l'avait vue qu'une seule fois, dans le voyage qu'il avait fait incognito à Paris en revenant de Hollande, mais cette conférence mystérieuse lui avait laissé de graves et tristes préoccupations, car Madame do Krudener s'était attachée à lui prédire que Napoléon sortirait de l'île d'Elbe et déchaînerait de nouveaux malheurs sur la terre noyée dans le sang. Elle assignait avec une inflexible assurance la date de Vannée 15 à ces sinistres bouleversements qui devaient précéder le règne des élus de Dieu.
Ce fut certainement sous le prestige des pieuses et fana-
tiques admonestations de Madame de Krudener, sinon sous sa dictée, que l'empereur écrivit de sa propre main cette fameuse déclaration, datée de Paris, 30 mai 1814, dans laquelle il annonçait à ses peuples, en langage de prophète, que la paix venait d'être conclue entre tous les souverains de l'Europe :
« C'est ainsi, disait-il, que le Tout-Puissant, a mis un terme à nos malheurs, a illustré notre patrie aux yeux des générations futures, et nous a récompensé selon les
vœux de notre cœur. En adressant au ciel de ferventes et respectueuses prières pour remercier Tauleur de tout bien, nous ordonnons que des actions de grâces solennelles lui seront également rendues dans toute l'étendue de notre empire. Nous sommes convaincu que la Russie, à genoux devant le trône de l'Éternel, versera des larmes de joie... »
Cette proclamation impériale fut lue publiquement, le S3 juin, dans l'église d'isaac à Saint-Pétersbourg, après le 7e Deum célébré en actions de grâces pour la conclusion de la paix générale. Le grand-duc Constantin, qui avait devancé Tempereur, assistait à ce Te Deum avec l'impératricemère, qui, le soir, parcourut différents quartiers de la ville tout illuminée, parmi les transports d'allégresse et les acclamations de la foule.
Alexandre arriva dans sa capitale, le 3 août, comme il l'avait annoncé, pour la fête de son auguste mère. Il avait laissé rimpératrire Elisabeth à Carlsruhe, d'où elle devait venir le rejoindre au Congrès de Vienne.
On remarqua que l'empereur avait vieilli ou plutôt que son air et sa physionomie avaient changé; il paraissait triste, distrait, préoccupé, en face de l'accueil enthousiaste que lui faisaient sa famille et ses sujets, heureux de le revoir après une si longue absence, après de si grands et si extraordinaires événements.
Les deux grands-ducs Nicolas et Michel avaient continué leurs excui-sions en Allemagne; ils s'arrêtaient un jour ou deux dans les villes qui leur offraient plus ou moins d'intérêt; ils allèrent jusqu'en Suisse ; ils étaient encore à Zurich le 7 juillet, visitant le champ de bataille, où Masséna, en 1 799, défit les Autrichiens et repoussa l'armée russe, commandée par le général Korsakoff; ils étudiaient sur les lieux les opé-
rations militaires qui s'exécutèrent de part et d'autre dans cette campagne mémorable.
On vint leur annoncer que Tex-impératrice Marie-Louise, se rendant aux eaux d'Aix, passait par Zurich.
— J'aimerais mieux apprendre, dit le grand-duc Nicolas, qu'elle remplit ses devoirs d*épouse, et qu'elle va enfin re^ trouver son mari dans Ttle d*ElbeI
Les grands-ducs rencontrèrent le roi de Prusse, qui voyageait incognito en Suisse : Frédéric-Guillaume leur fit l'accueil le plus cordial et les invita d'une manière pressante à l'attendre à Berlin, où il serait bientôt de retour, et où le prince royal était déjà revenu, pour recevoir les troupes prussiennes qui avaient fait la campagne de France.
— J'avais espéré, leur dit le roi, que mon bon ami l'empereur de Russie serait à mes côtés lors de ma rentrée dans ma capitale; vous le remplacerez : chacun, en vous voyant, saura que vous représentez le plus fidèle allié de la Prusse.
— Sire, répondit le grand-duc Nicolas, l'époque de notre arrivée à Sninl-Pélersbourg n'est pas encore fixée, et nous attendons, à ce sujet, les ordres de Sa Majesté l'empereur. Nous ne voudrions pas être exposés a manquer de parole» bien malgré nous, à Votre Majesté; car nous devons, avant tout, obéir à noire bienfaiteur.
— Et je vous loue de cette obéissance. L'empereur Alexandre est un père pour vous, mes enfants, et je vous engage à faire tout ce qui sera en votre pouvoir pour le contenter. Il a des vues particulières sur Votre Altesse Impériale, ajouta-l-il, avec un sourire affectueux, en s'adressant au grand-duc Nicolas : il m'en a fait part, et il m'a trouvé très disposé à les seconder autant que je puisse le faire.
Le grand-duc lemercia le roi des bontés qu'il avait pour
lui. Peut-être soupçonnait-il déjà que son mariage avec la princesse Charlotte était depuis longtemps l'idée favorite de l'empereur Alexandre.
Il se rendit avec son frère à Berlin, et retrouva dans cette ville le prince royal de Prusse et le prince Frédéric, neveu du roi, quMI avait précédemment rencontrés à Paris.
Il ne vit pas la belle et gracieuse princesse Charlotte, sans éprouver le désir de prolonger son séjour à la cour de Prusse, et d'y revenir ensuite le plus tôt qu'il le pourrait.
Cette princesse, âgée de quinze ans, était le portrait vivant de sa mère, de celte charmante reine Louise que le vieux prince de Ligne qualifiait de perle de la couronne de Pruêse^ en ajoutant avec délicatesse : « Autres couronnes, autres perles, mais celle-ci a plus de pureté et plus d'éclat que les autres. »
La princesse Charlotte et le grand-duc Nicolas ne savaient ni l'un ni l'autre que des communications relatives à leur union eussent été échangées entre les cours de Russie et de Prusse, mais ils s'avisèrent eux-mêmes de donner suite à ce projet, sur lequel ils n'avaient pas encore été consultés, et ils se trouvaient peut-être fiancés par un secret échange de sentiments et do promesses réciproques, quand, plus tard, leur alliance fut approuvée définitivement par leurs augustes familles.
Les deux grands-ducs ne pouvaient rester davantage à Berlin, quoique le grand*duc Nicolas eût imaginé, pour prolonger son séjour, d'étudier le service de l'infanterie prussienne dans ses détails les plus minutieux, et même de recommencer, pour ainsi dire, son éducation militaire, en se mettant à Técoledu soldat dans la l*** compagnie du 1'^'' régiment de la garde à pied, que le général Mœllendorf commandait en qualité de capitaine.
La rentrée solennelle du roi Frédéric-Guillaunic dans sa capitale avait été ajournée au 5 août. Les deux grandsducs prirent congé de ce prince» qui se reposait pendant quelques jours au château de Postdam, oii la famille royale était venue à sa rencontre. Il les invita très amicalement à revenir aussitôt que l'empereur Alexandre le leur permettrait ; il dit au grand-duc Nicolas, en Tembrassant :
— Souvenez- vous que ma famille est la vôtre, et que je vous regarde dès à présent comme un de mes fils.
Alexandre, par un sentiment exquisd'humilité chrétienne, n'avait pas voulu que son retour dans ses États donnât lieu à des réjouissances publiques, mais il réservait à ses braves compagnons d'armes les honneurs qu'il s'était refusés à lui-même : il alla se mettre à leur tête, quand les régiments des gardes de Préobragensky, Semenowsky, Ismaï* lowsky, les gardes-marine et deux compagnies de l*artillerie de la garde, qui l'avaient accompagné jusqu'à Paris, firent leur entrée à Saint-Pétersbourg.
Ce fut le i 0 septembre que cette fête nationale fut celé* brée, avec une pompe digne d'un pareil événement. Des arcs de triomphe magnifiques, ornés de tableaux, d'emblèmes et d'inscriptions, avaient été élevés sur difiTérents points de la ville. L'impératrice mère et la grande-duchesse Anne, qui étaient allées au-devant des troupes, les devan* cèrent dans la capitale, pour assister à leur défilé, et furent accueillies par de longs cris de joie.
Ces cris redoublèrent et ne cessèrent plus, lorsque Tempereur parut lui-même, à cheval, entouré de ses généraux et suivi des plus beaux régiments de la garde impériale, que commandaient les trois grands-ducs Constantin, Nicolas et Michel.
Les grands-ducs Nicolas et Michel avaient été pourvus
d*un comiDandement temporaire/ approprié exclusivement à la circonstance. Alexandre récompensait ainsi leur service dans la campagne de France; ils n'eurent aucune autre récompense et leurs noms ne figurèrent pas dans les innombrables promotions qui s*étendirent a tous les degrés de la hiérarchie militaire.
— Mes amis, leur dit Alexandre en partant pour le Congrès de Vienne, je vous laisse auprès de notre auguste mère et je v^us prie de lui donner le plus de satisfaclion que vous pourrez, car c'est elle qui s'est chargée de vous diriger jusqu'à ce que vous soyez majeui^. Il me sera permis alors de m'occuper de vous, et je ne ferai pas moins à votre égard que je n'ai fait pour noire frère Constantin qui sera vice-roi de Pologne.
L'empereur, en effet, avait résolu de reconstituer, sous l'égide de la Russie, la nationalité polonaise ; c'était comme un devoir sacré, que semblait lui imposer la Providence ; c'était un vœu spontané, qu'il avait formé dans sa jeunesse et que les derniers événements politiques lui permettaient enfin d'accomplir.
Avant même qu'il fût monté sur le trône, il avait dit au prince Czartorisky, qu'il honorait d'une amitié particulière :
— Vous aurez tôt ou tard un royaume de Pologne, si je deviens empereur !
Les circonstances avaient été plus fortes que sa volonté.
Mais, dès le 15 avril 1814, le général Sokolnicky et d*autres chefs polonais vinrent à Paris lui faire leur soumission au nom des officiers supérieurs de quarante régiments de leur nation, qui refusaient de servir sous les drapeaux de Napoléon ; il mit alors l'armée du grand-duché de Varsovie sous les ordres du grand-duc Constantin, qui
fit plusieurs voyages en Pologne et qui trouva le pays tout préparé à se rattacher spontanément à la Russie.
Le Congrès de Vienne devait régler celte question, qui n'était pas une des moins délicates que les plénipotentiaires des puissances européennes eussent à traiter. Mais Alexandre n^avail pas caché à ses alliés, qu'il ne céderait rien sur un point où sa parole était d'avance engagée. Aussi, en traversant la Pologne pour se rendre à Vienne, il accueillit avec la plus gracieuse bienveillance une députation polonaise de Varsovie et il répondit au chef de celle députation, le sénateur Riçky, qui lui avait exprimé les sentiments de gratitude et de confiance de ses compatriotes :
— J'espère que le succès justifiera la confiance de votre nation; le bonheur des Polonais sera ma récompense.
L'empereur de Russie et le roi de Prusse, qui s'étaient rejoints à Volkersiiorf, en Autriche, firent leur entrée solennelle, le 25 septembre 1814, à Vienne, où se trouvaient réunis plusieurs souverains, outre les ministres plénipotentiaires de tous les États de l'Europe. L'empereur François II, accompagné des archiducs et de toute sa cour, alla recevoir ses deux illustres hôtes.
Trois jours après, l'impératrice d'Autriche allait au-devant de l'impératrice Elisabeth, avec l'empereur Alexandre, qui se montra plus attentif et plus empressé à l'égard de son auguste épouse.
Celle-ci en fut touchée jusqu'aux larmes, et son émotion se peignit sur ses beaux traits, dont la sérénité mélancolique s'anima d*un sourire de bonheur.
— Il y a deux mois h peine que nous ne nous sommes vus, lui dit Alexandre en la regardant avec inlérét; je vois, non sans un vif plaisir, que la santé de Votre iMajesté est meilleure.
— Ah! Sire, s'écria l'impératrice à demi-voix, avec une douce et tendre exaltation : fussé-je à mes derniers moments, je ressusciterais, ce me semble, à la vue de Votre Majesté !
Cette bonne et charmante impératrice se réjouissait d'avance à l'idée de passer un mois ou deux à côté de son
époux, et de vivre, sous le même toii que lui, dans uuo affectueuse communauté d'existence; mais combien peu elle se souciait de ces fêles continuelles, de ces spectacles, de ces bals, de ces revues, de toutes ces merveilles féeriques, qui devaient cacher aux yeux de TEurope inquiète et curieuse les intrigues du Congrès.
L'empereur et l'impératrice habitaient le deuxième étage du château d'Amélie, qui forme une des ailes du palais de Vienne. Mais, au milieu des agitations incessantes de cette vie d'apparat, ils n'auraient pas eu la liberté de se réserver une heure d'entretien, si l'impératrice n'eût imaginé des promenades matinales, dans lesquelles l'empereur se faisait un plaisir de l'accompagner. On les rencontrait ensemble, sans suite et sans escorte, tantôt à pied, tantôt à cheval, dans les allées les plus solitaires du parc impérial.
La meilleure intelligence régnait entre eux, et le bruit ne tarda pas à se répandre que l'empereur pouvait se flatter encore de l'espoir d'avoir un héritier; mais cet espoir fut malheureusement éphémère : l'impératrice retomba dans sa tristesse habituelle, et l'on remarqua bientôt qu'Alexandre s'éloignait insensiblement de sa femme et l'affligeait d'un retour d'indifférence que couvrait toujours un vernis glacé d'exquise politesse et qui contrastait surtout avec sa tendre affection et son aimable prévenance pour ses sœurs la grandeduchesse Catherine et la grande-duchesse de Saxe-Weymar.
On ne vit plus l'empereur sortir seul, incognito, avec l'impératrice Elisabeth ; mais le roi de Prusse et lui ne se quittaient pas;^ on les trouvait sans cesse, dans les rues de Vienne et aux environs de la ville, se promenant ensemble, en habits bourgeois. On apprit, sans étonnement, que le mariage du grand-duc Nicolas avec la princesse Charlotte était un projet arrêté de longue date.
Les fêtes les plus masnnifiques et les plus ingénieuses se succédaient sans interruption ; mais les séances du Congrès devenaient tous les jours moins conciliantes. Le prince de Ligne, qui avait toujours son bon mot à placer sur le tapis des conférences, disait gaiement : « Le Congrès danse, mais il ne marche pas! »
On put croire, en effet, à plusieurs reprises, que les plénipotentiaires ne réussiraient jamais à s'entendre. Lord Castlereagh et le prince de Talleyrand venaient, à tour de rôle, rompre la trame des* négociations.
Le prince de Talleyrand, que l'empereur Alexandre avait pris en aversion, depuisqu'il l'avait mieux connu en le voyant à l'œuvre dans les conférences de la paix de Paris, travaillait sournoisement à contrarier les intentions favorables des souverains à l'égard du prince Eugène de Beauharnais, qui partout plaidait ouvertement la cause de Napoléon, et qui aurait reconquis sa vice-royauté d'Italie, s'il eût consenti à sacrifier le roi Murât, ou du moins à ne pas le défendre. Le prince Eugène, par son beau caractère, s'était acquis l'estime et les sympathies de tous les hôtes couronnés de l'empereur d'Autriche ; il inspira une amitié enthousiaste à l'empereur Alexandre, qui fit de vains efforts pour le décider à venir se fixer à la cour de Russie.
— Sire, lui dit noblement Eugène de Beauharnais, si vous n'étiez pas l'ennemi de S. M. l'empereur Napoléon, je vous demanderais de me nommer général en chef de vos armées. Alexandre eût sans doute pardonné à Napoléon et réparé autant que possible l'impitoyable traitement que l'Europe coalisée avait fait subir à ce grand homme, en le renversant du trône, si la fatale influence de Madame de Krudener n'avait pas combattu et annihilé l'influence généreuse du prince Eugène.
Chaque ^ettrè que* l'empereur recevait de la prophétesse semblait n'avoir pour objet que de l'affermir dans ses défiances contre le glorieux prisonnier de l'ile d'Elbe. Madame de KjTidener persistait à lui prédire que Vannée 15 remettrait en litige la paix de l'Europe; que VAnge noir sortirait du puits de l'Abîme, et que les destinées de l'humanité seraient livrées encore une fois aux horreurs des révolutions.
L'empereur Alexandre, attristé et préoccupé de ces sinistres prédictions,' n'osa pas revenir sur le traité de Paris, qui avait forcé Nappléon à renoncer, pour lui et pour tous les membres de sa famille, à tous droits de souveraineté sur la France et sur tout autre pays; njais il se montra très libéral et très Conciliant dans le règlement des questions qui touchaient aux intérêts particuliers de la France.
Il n'avait, d'ailleurs, aucune foi dans l'avenir du gouvernement de Louis XVIII ; car, en parlant de ce gouvernement que le prince ;de Talleyrand lui représentait comme établi sur des bases solides, il dit avec un sourire dédaigneux :
— J'ai de la peine à croire que cela dure. Au reste, ajouta-t-il amèrement, il n'y a de durable en ce bas monde que la méchanceté des hommes.
Les souverains alliés et leurs plénipotentiaires avaient dû céder en partie, non sans avoir longtemps résisté, aux réclamations d'Alexandre qui demandait que la Pologne fût reconstituée et réunie irrévocablement à la Russie ; mais il ne parvint pas à eflfacer, comme il l'espérait, les traces des trois partages successifs que ce royaume avait subis dans le cours du dix-huitième siècle, car la Prusse et l'Autriche
restèrent maîtresses des provinces qu'elles lui avaient enlevées.
Il fallut, pour triompher de l'opposition radicale des membres du Congrès, que l'empereur de Russie manifestât
rintention de soutenir par les armes ce qu*il regardait comme son droit : ses troupes occupaient non-seulement tout ie grand-ducbé de Varsovie, mais encore Cracovie et plusieurs villes importantes de l'ancien royaume de Pologne; Tarmée polonaise était sur pied, et le grand-duc Constantin, qui en avait le commandement, venait de publier sous la date du 18 décembre, un manifeste dans lequel il disait aux Polonais : « L'empereur, votre puissant protecteur, vous fait un appel ; réunissez-vousautourdevosdrapeaux;que votre bras s'arme pour la défense de votre patrie et la conservation de votre existence politique. »
A Tappui de cette proclamation, le comte de Nesseirode déclara, dans le sein du Congrès, que huit millions de Polonais étaient résolus à défendre l'indépendance de leur pays.
Les plénipotentiaires et lord Castlereagh lui-même ne trouvèrent rien à répondre à de pareils arguments.
L'empereur Alexandre écrivit de sa main, au comte Ostrowsky, président du sénat de Varsovie, une lettre ainsi conçue : « C'est avec une satisfaction particulière que je vous annonce que le sort de votre pairie vient enfin d'être fixé par l'accord de toutes les puissances réunies au Congrès. En prenant le titre de roi de Pologne, j'ai voulu satisfaire aux vœux de la nation. Le royaume de Pologne sera uni à l'Empire par les liens de sa propre constitution, sur laquelle je désire fonder le bonheur du pays. Si le grand intérêt du repos général n'a pas permis que tous les Polonais fussent réunis sous le même sceptre, je me suis efforcé du moins d'adoucir autant que possible les rigueurs de leur séparation et de leur obtenir partout la jouissance paisible de leur nationalité. »
L'empereur avait travaillé déjà, avec son ministre M. de
Nesselrode, à la constitution qu'il voulait donner à ses nouveaux États de Pologne; dès le mois de novembre, il s'était occupé, de concert avec le grand-duc Constanlin, des détails de l'organisation civile et militaire du pays. Il avait aussi à cœur Tamélioraiion du sort des paysans polonais qu'on lui avait représentés comme plus malheureux, quoique libres, que les paysans russes.
Il n'avait pas manqué de tenir au courant de ses projets felalirs à la Pologne l'impératrice-mère, qui lui conseillait de ne pas se laisser entraîner à des illusions contraires aux vrais intérêts de la Russie ; il répondit à son auguste mère qu'il attacherait la Pologne à la Russie par les liens indissolubles des intérêts et de la reconnaissance. Il avait appris en même temps à sesfrères Nicolas et Michel, qu'il était roi de Pologne, en leur envoyant à chacun les brevets des ordres de Saint-Stanislas et de l'Aigle-blanc, en date du 15 février 1845.
Tout à coup une nouvelle imprévue retentit, comme un coup de foudre, au milieu des délibérations du Congrès de Vienne : L'empereur Napoléon a quitté l'tle d*Elbe, avec quelques centaines d'hommes de sa garde.
A peine instruit de ce grave événement, Alexandre se reporta, pour en apprécier les conséquences certaines, aux prophéties de la baronne de Krudener; il s'abstint de prendre aucun parti et même de formuler aucune opinion avant d'avoir consulté cette femme extraordinaire qui lisait si bien dans l'avenir.
Pendant quatre jours il n'y eut que des bruits vagues et incohérents sur les projets de Napoléon et sur son itinéraire. Enfin on apprit qu'il avait débarqué, le 1" mars, sur la plage de Cannes dans le golfe de Juan, et qu'il allait, à la tête de sa petite armée, marcher sur Paris.
L'audace de celte tentative n'était que Irop évidente, et Ton devait s'attendre au prompt dénoûment qu'elle laissait prévoir aux esprits les mieux disposés en faveur de Napoléon. Cependant une sorte de consternation régnait à Vienne, bien que les travaux du Congrès n'eussent pas été interrompus et que les difficultés qui s'étaient opposées jusqu'alors à la conclusion définitive du pacte européen semblassent, au contraire, avoir disparu par enchantement.
Mais les courriers qui se succédaient ne cessèrent plus d'annoncer les progrès de la téméraire expédition que Napoléon avait osé entreprendre pour reconquérir ses États et sa couronne. Il avait déjà une armée qui s'augmentait d'heure en heure ; il était entré à Grenoble, et, partout, sur son passage, la population en délire l'accueillait comme un sauveur.
— C'est la guerre, la grande guerre qui recommence ! dit le roi de Prusse à l'empereur de Russie qu'il accusait de rester indifiFérent à des nouvelles d'une telle gravité.
— Eh bien! Fritz, répondit tristement Alexandre, n'y at-il 4)as eu assez de sang répandu en Europe ! La guerre, même la plus juste et la plus nécessaire, me fait horreur. Ce qu'il nous faut à tous, c'est la paix.
— Oui, reprit Frédéric-Guillaume, mais il n'y a pas, il n'y aura jamais de paix avec Bonaparte.
Le jour même, Alexandre, malgré son invincible répugnance pour ta guerre, était déterminé à la faire, car il avait reçu des lettres de Madame de Krudener, qui lui déclarait solennellement, au nom du Tout-Puissant, que l'Europe ne pouvait accorder la paix à son ennemi juré, sans s'exposer aux plus grands malheurs. Le 13 mars, il signait avec ses alliés une déclaration dans laquelle il était dit que « Napoléon Buonaparte s'était placé hors des relations civiles et so-
— dédales et que, comme ennemi et perturbateur du repos public, il s'était livré à la vindicte publique, d
Le roi de France avait décrété les mêmes menaces contre Vusurpaieur^ qui ralliait sous le drapeau tricolore toutes les troupes qu*on envoyait avec le drapeau blanc pour arrêter sa marche victorieuse. Napoléon était maitre de Lyon ; il retrouvait à chaque pas ses anciens compagnons d*armes, el, suivant Texpression d*un de ses bulletins, son aigle impériale volait de clocher en clocher vers Paris. Louis XVUI ne jugea pas prudent de Tattendre et partit pour la Belgique avec sa famille et ses plus tidèles serviteurs. Ils croyaient bien qu'ils ne reviendraient jamais en France. Peu d'heures après, dans la journée du 20 mars, Tempereur Napoléon était aux Tuileries.
Quand Alexandre apprit la fuite des Bourbons et leur sortie de France, il en fut indigné et il ne put s'en taire; il répéta plusieurs fois que le retour du roi Louis XYIII était impossible, fût-il appuyé par un million de baïonnettes étrangères; mais néanmoins il ne manifesta pas l'intention de traiter avec Napoléon, qui avait déjà envoyé à Vienne plusieurs agents secrets, munis de ses instructions et chargés de négocier en son nom.
Les souverains étaient tous indécis et inquiets; ils avaient hâte de retourner dans leurs États, comme s'ils craignaient de s*y voir bientôt attaqués; les plénipotentiaires tenaient bon et continuaient à discuter minutieusement sur les affaires générales de TEurope : on remarquait pourtant, dans leurs réunions, des signes de trouble et de découragement.
Seul, le prince de Talleyrand, qui représentait uu roi fugitif et détrôné, semblait impassible et résolu. Il avait compris que, si les souverains se séparaient sans avoir formé unenouvellecoalition armée contre Tempereur des Français,
la partie était perdue sans ressources pour les Bourbons. Il essaya donc de se réconcilier avec l'empereur Alexandre, qui lui gardait plus de mépris encore que de ressentiment; mais l'empereur lui (ourna le dos et déclara qu'il partirait le lendemain.
Talleyrand avait commencé par inonder la ville de fausses nouvelles, destinées à répandre les plus vives alarmes : il prétendit tout à coup avoir reçu un courrier qui lui annonçait que Buonaparte^ loin de demander la paix à l'Europe, levait quatorze armées comme au temps de la République française, se proclamait diclateur et jurait d'élre sur le Rhin avant un mois, avec un million d'hommes.
L'empereur de Russie était réellement décidé à quitter Vienne si le roi de Prusse voulait partir en même temps que lui; car on assurait que l'empereur d'Autriche ne paraissait pas trop éloigné de signer la paix avec son gendre, qui redevenait empereur par la force de son génie et par la puissance de son nom.
Le soir même, Alexandre se trouvait seul; le prince de Talleyrand pénètre jusqu*à lui et se jette à ses pieds :
— Sire, lui dit-il, je supplie Votre Majesté de daigner m'enlendre! L'année dernière, Votre Majesté a sauvé la France; aujourd'hui, elle doit sauver l'Europe. Buonaparte est maintenant à la tête de ses armées; il n'osera jamais remettre le pied en Russie, mais si une nouvelle coalition ne lui barœ pas le passage, il sera lour à tour à Berlin, à Varsovie et à Vienne. Votre Majesté tient dans ses mains le rej)Os du monde : qu'elle forme autour d'elle une sainte alliance des rois, et l'Europe est sauvée !
— Une sainte alliance des rois! se dit à lui-même l'empereur, frappé de la grande idée que renfermaient ces mots; j'y songerai!
Il promit (le se rendre le lendemain dans le sein du Congrès et d'ajourner son départ. Le nom de Louis XVIII n'avait pas été prononcé.
Dans la conférence, on arrêta les bases d'un traité offensif et défensif entre rAutriche, la Grande-Bretagne, la Prusse et la Russie, pour le maintien de Tordre établi en Europe par le Congrès de Vienne.
— Vous aurez donc la sainte alliance des rois, dit Alexandre en se tournant vers Talleyrand; mais ne serait-il pas opportun d'examiner dès à présent si M. le duc d'Orléans pourrait convenir comme roi à la France et à l'Europe?
Les plénipotentiaires parurent stupéfaits; Talleyrand garda le silence, mais lord Clancarthy prit la parole, et, après avoir déclaré qu'il n'avait pas de pouvoirs pour traiter une question aussi grave :
— Quant à moi, dit-il, je pense que mettre M. le duc d'Orléans sur le trône de France, ce serait remplacer une usurpation militaire par une usurpation de famille, plus dangereuse aux monarques que toutes les autres usurpations.
Cette objec:ion fondée sur un principe politique et moral à la fois avait impressionné vivement l'esprit droit et honnête de l'empereur Alexandre, qui ne donna pas suite à sa proposition.
Le traité des quatre puissances fut signé : chacune d'elles s'engageait à mettre sur pied 150,000 hommes et à ne poser les armes que de concert, après avoir atteint le but de cet armement dirigé contre Napoléon, et non contre la France.
L'empereur Alexandre fit plus que ses alliés, car il pensait, suivant les prédictions de Madame de Krudener, que la guerre allait prendre des proportions formidables : il ordonna qu'une première armée russe, forte de 200,000 hommes, sous le commandement du maréchal Barclay de Tolly, se mtt en
mouvement sur-le-champ et s'avançâl à marches forcées vers le Rhin ; un second corps d'armée, de 100,000 hommes, sous les ordres du général Wiltgensiein, devait suivre immédiatement la première armée. Le général Benningsen reçut Tordre, en même lemps, de former une armée de réserve, composée de 150,000 hommes, dans laquelle entrerait toute la garde impériale.
Les deux grands-ducs Nicolas et Michel furent informés que Tempereur, en les maintenant comme attachés à sa personne, les autorisait à faire campagne, dans le corps d^armée du maréchal Barclay de Tolly, qui devait les employer, au besoin, en qualité d'officiers d'état-major. Ils partirent, en eiïet, des frontières de la Russie, avec Tétat-major du maréchal, et ils accompagnèrent, d'étape en étape, Tavanlgarde de l'armée, qui eut à faire cinq cents lieues avant d*arriver en France, où elle entra sans coup férir.
Le gouvernement impérial n'existait plus : il avait été annihilé et absorbé par les institutions constitutionnelles que Louis XVIII avait laissées, en partant pour l'étranger, comme la robe de Nessus attachée aux flancs d'Hercule. (iCtte ingénieuse comparaison fut attribuée alors à Alexandre. L'empereur de Russie se dirigea sur Paris, en regrettant de n^avoir pu voir ses drapeaux mêlés à ceux de la Prusse et de l'Angleterre dans la sanglante bataille de Waterloo, qui venait de décider du sort de Napoléon. L'héroique défaile de l'armée française ouvrait une seconde fois à la coalition les portes de la capitale.
Napoléon avait encore une armée, une armée redoutable, composée de vieux soldats et déjeunes recrues; il avait aussi derrière lui la France, cette France patriote qui repoussa l'invasion en 1793 et qui l'aurait également repoussée en 1814, si la trahison n'eût pas enveloppé de ses
replis el réduil à l'impuissance le plus grand capitaine des temps modernes. Mais il avait devant lui plus que Tinoombrable année des souverains alliés, il avait une assemblée législative Iracassière et mesquine, sans patriotisme et sans courage.
Il n essaya donc pas de continuer la lutte ; il descendit du trône volontairement, il abdiqua cette fois sur Taulel de la patrie et il espéra du moins que la couronne passerait sur la télé de son fils. Mais déjà les armées anglaise el prussienne campaient devant Paris, tandis que la Chambre des députés délibérait misérablement comme une assemblée d'avocats bavards, et que Napoléon, pour épargner le sang de ses braves, allait s'embarquer à Rochefort, avec Tintention de se retirer aux Etats-Unis.
Ce grand homme avait fait demander un sauf- conduit aux chefs des armées anglaise et prussienne : lord Wellington le lui refusa el l'empêcha ainsi de se mettre, comme il le voulait, sous la protection immédiate de l'empereur de Russie. Napoléon était sauvé, s'il fût parvenu jusqu'au quartier-général d'Alexandre qui Taltendait, et son fils Napoléon 11 eût été empereur. Mais il se vit forcé de se jeter dans les bras de TAngleterre et de se confier à l'honneur du gouvernement britannique, qui l'envoya mourir prisonnier sur le rocher de Sainte-Hélène.
La capitale était encore protégée par une année française de 60,000 honames pleine d'énergie et d'enthousiasme, lorsque fut signée, le 3 juillet 1815, une suspension d'armes qui livrait Paris et la France aux alliés et aux Bourbons.
Le prince de Talleyrand était toujours à Vienne; il n'eut donc pas la haute main dans cette nouvelle trahison, plus lâche et plus infâme que toutes les autres, et qui fut surtout l'œuvre de l'odieux Fouché, duc d'Otrante.
Le 7 juillet, 80,000 hommes de troupes prussiennes et anglaises entrèrent dans Paris, où il ne restait plus un seul soldat français : le lendemain, Louis XVIII, qui était revenu de Gand avec sa famille à la suite des vainqueurs de Waterloo, fît sa rentrée aux Tuileries, et le règne des Bourbons recommença, comme l'année précédente, sous la sauvegarde des baïonnettes étrangères.
Le général prussien baron MufHing avait été nommé gouverneur de Paris; les troupes anglaises occupaient la rive droite; les troupes prussiennes la rive gauche. L'armée russe débouchait à peine en Champagne et l'armée autrichienne s'échelonnait lentement en Bourgogrte.
Les généraux russes TchernischeffelBeckendorff se rendirent au quartier-général de lord Wellington et lui annoncèrent que le quartier-général du maréchal Barclay deTolly serait établi a Gros-Bois près de Paris et que Tempereur Alexandre n'entendait avoir dans la ville qu'un seul régiment de sa garde pour son service personnel. On eût dit qu'il laissait peser sur le général anglais le fait monstrueux de Toccupalion militaire de Paris contre le droit des gens et au mépris de la convention du 3 juillet.
Les trois souverains alliés : Tempereur de Russie, le roi de Prusse et l'empereur d'Autric he, arrivèrent ensemble dans la soirée du 10 juillet.
Alexandre alla descendre, dans le faubourg Saint«Honoré, au palais de TElysée, que Napoléon avait habité quinze jours auparavant. L'empereur de Russie éprouva une émotion involontaire, quand on l'introduisit dans ces appartements où planait pour ainsi dire la grande ombre de son ancien et glorieux allié : il se fit rendre compte des derniers et tristes jours que Napoléon avait passés dans cette espèce de lieu d'asile vis-à-vis du buste de son fils.
— J'ai dû faire, dit Alexandre en répondant à sa propre pensée, un pénible et douloureux sacrifice à la paix de l'Europe. Mais pourquoi Napoléon n'est-il pas venu se placer sous ma sauvegarde et demander l'hospitalité à la Russie? Le soir même, l'empereur voulut parcourir à pied, incognito, cette ville qu'il aimait avec une sorte de tendresse et dans laquelle il était heureux de se retrouver après un an d'absence, quoiqu'il fût peu satisfait des circonstances qui avaient accompagné son retour. Il prit le bras d'un de ses aides de camp et s'en alla jusqu'au Palais-Royal, où il se promena sous les galeries dont les boutiques brillaient de tput leur éclat,
— C'eftt été un bien grand malheur, dit-il en se parlant à lui-même, que la ruine d'une si magnifique ville!
Il n'avait pas d'uniforme ni de décorations; mais sa haute taille, sa belle figure, son air majestueux attirèrent Taitention des promeneurs ; il fut aussitôt reconnu et entouré.
— Vive Alexandre! s'écria-l-on de toutes parts. Vive l'empereur de la paix ! Vive Tami de la France !
Ces acclamations, ces témoignages de sympathie suivirent l'empereur jusqu'à l'Elysée.
Les grands-ducs Nicolas et Michel, qu'Alexandre avait mandés auprès de lui venaient d'arriver aussi du quartiergénéral de Tarmée russe. Ils avaient été reconnus à leur passage sur les boulevards et salués par des personnes qui se rappelaient les avoir rencontrés l'année précédente dans les rues et les promenades de Paris. Une jeune et jolie femme, vêtue de deuil, s'était approchée d'eux en leur offrant des bouquets de violette, qu'ils avaient acceptés sans savoir que le parti bonapartiste faisait de ces fleurs Temblême de Napoléon. Le bruit courut que cette donneuse de bouquets n'était autre que la célèbre acirice du Théâtre- Français, Mademoiselle Mars.
L'empereur fit à ses frères l'accueil le plus aflbctueuxet il parut enchanté de les revoir après une assez longue absence.
— Sire, lui dit le grand*duc Nicolas, voilà que la campagne est finie, sans que nous ayons brillé une cartouche.
— Je regrette sans doute, reprit l'empereur, que mes troupes n'aient pas été engagées, au Mont-Saint-Jean, avec les armées anglaiseel prussienne. Pourtant, le résultat eûtété le même, et il y aurait eu plus de sang versé. Dieu soit loué ! J*espère que la guerre a fait son temps et que les peuples seront délivrés de ce fléau par la sainte alliance des rois.
C'était ridée fixe de l'empereur Alexandre, et depuis
quatre mois que le projet d'une saiute alliance des rois avait pris naissance dans son esprit, il n'avait pas cessé d'en entretenir le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche. Sa correspondance avec Madame de Krudener exaltait de plus en plus chez lui ses aspirations mystiques vers une grande époque de paix et de bonheur universels. C'était un nouveau monde social qu'il entrevoyait dans ses rêves de régénération politique et religieuse.
La baronne de Krudener, qui se disait inspirée par Jésus* Christ lui-même, ne s'était encore rencontrée qu'une seule fois avec l'empereur de Russie, et elle l'avait laissé, après cette entrevue solennelle, sous l'impression d'une foi ardente et d'une piété profonde. Elle vint le retrouver à Paris, et tant qu'il y resta, on peut dire qu'il fut exclusivement dominé par l'influence irrésistible qu'exerçait sur ses idées et ces sentiments cette pythonisse chrétienne. Elle étaitdevenue la directrice de ses actions, en lui persuadant qu'il avait à remplir une mission divine qui consistait à inaugurer le règne de l'Evangile et la suprématie de l'empire russe en Europe.
Il vivait donc fort retiré au palais de l'Elysée-Bourbon, dans la méditation et la prière. Il sortait plusieurs fois le jour et le soir, par ui.e peiite porte du jardin, pour aller voir sa mystique amie dans l'hôiel qu'elle occupait près de lui : ils priaient ensemble, invoquant les lumières de l'Esprit.
Le salon de Madame de Krudener n'était pas moins assiégé de visiteurs, que ne l'avait été en 1814 celui de Madamede Staël, car on avait la certitude d'y rencontrer l'euipereur Alexandre, toujours aussi gracieux, aussi aimable, aussi sympathique, mais souventdistrait, préoccupe et triste.
Les grands-ducs Nicolas et Michel, que Madame de Krudener avait surnommés les Aurcres boréales (ce surnom leur restait, à leur grand déplaisir), paraissaient quelquefois dans
son salon pour plaire à leur auguste frère, mais ils éprouvaient l*un et l'autre autant d'ennui que d'embarras dans ces réunions étranges où l'on pouvait se croire au milieu d*un temple prolesiant, car elles se terminaient par une prédication et par une prière faite en commun.
— Monseigneur! dit-elle un jour au grand-duc Nicolas, avec un regard et un accent de prophétesse : vous serez empereur !
— Empereur ? reprit le grand-duc, vivement contrarié de celte apostrophe inattendue* Une couronne qu'il faudrait acheter par la perte de mon bienfaiteur et de mon frère Constantin serait la couronne d*épines que le Christ portait au Calvaire.
— Jeune homme ! repartit solennellement Madame de Kru- (lener, rappelez-vous que les princes sont dans la main de Dieu, qui fait et défait les rois et les empereurs; c'est de Dieu qu'ils tiennent leur mandat et leur puissance; c'est Dieu qu*ils représentent; c'est Dieu qui les inspire et qui les conduit. Soyez donc résigné, ceignez vos reins et attendez Tordre d'en haut.
Ces paroles, prononcées de l'air et du ton de l'inspiration, produisirent sur le prince une impression extraordinaire et furent pour lui comme une révélation surnaturelle. Depuis, il en conserva toujours cette croyance, que les souverains de la terre n'étaient que des délégués do Dieu, et que la puis^-ance temporelle, que la Providence daignait leur con* fier pour l'accomplissement de ses desseins, émanait directement de la puissance divine.
Pendant les deux mois que l'empereur passa à Paris, il évita autant que possible de voir Louis XVII [.et la famille royale. Ses relations avec eux s'étaient restreintes aux strictes exigences de l'étiquette et de la politesse.
La jalousie du roi à l'égard de ce généreux allié qui Tavait fail remonter sur le trône semblait s'être encore accrue. Elle éclata plus d*une fois, et elle se traduisit même en réflexions amères ou peu amicales.
Ainsi, le 12 juillet, les souverains alliés dînèrent aux Tuileries. Alexandre et les deux grands-ducs de Russie n'avaient pu se soustraire à cette invitation. Pendant le dîner, Louis XVIII dit tout haut à Tempereur : « Sire, M. le duc d'Orléans est encore avec sa famille à Twickenham, près de Londres; mais il serait revenu à Paris avant moi, s'il avait su que Votre Majesté y fût arrivée pour le recevoir. »
Le jardin des Tuileries était encombré d*une foule immense qui acclamait l'empereur de Russie.
— Sire, lui dit Louis XVIII avec certaine acrimonie, mes pauvres sujets savent que vous êtes ici; mais ils ignorent sans doute que j'y suis avec vous.
Alexandre fut obligé de se montrer aux fenêtres du palais, avec ses jeunes frères, pour répondre au vœu des Parisiens, qui les saluèrent des plus vives acclamations.
— Sire, lui dit Louis XVIII, vous nous faites tort en vous montrant avec ces deux beaux princes. La comparaison , je l'avouerai , n'est pas à l'avantage de la famille royale de France.
Cependant le roi avait paru très sensible au procédé délicat de l'empereur, en le voyant porter le grand cordon de Tordre du Saint-Esprit, qu*il lui avait adressé la veille.
— C'est un lien de plus qui m'attache à la France! lui dit Alexandre.
Louis XVIII s'approcha des grands-ducs et leur dit : ce Princes, je vous tiens aussi pour chevaliers de mon ordre. » Et deux jours après il leur envoya le cordon bleu.
Le duc d'Orléî^ns arriva seul, d'Angleterre, à la fin de
juillet. Il élait en pleine disgrâce au château des Tuileries ; mais il n'en fut pas moins accueilli avec beaucoup de con* sidération el d^amilié par l'empereur et les princes de Russie.
La présence d'Alexandre à Paris arrêta et empêcha bien des violences et des injustices que les autorités anglaises et prussiennes se seraient peut-être permises.
Sa modération, sa douceur el sa bonté ne prévalurent pas toujours néanmoins dans les conférences des ministres plénipotentiaires qui traitaient avec le gouvernement de Louis XYIII, quoique la Russie fût représentée parle prince Razoumowsky^ dont la prépondérance devait résulter d'une longue et honorable carrière diplomatique. Les plénipotentiaires n'étaient que trop d'accord pour imposer à la France les conditions de paix les plus humiliantes et les plus onéreuses. Mais, par bonheur pour elle, l'empereur de Russie se prononça énergiquement contre cette espèce de complot; non-seulement il agit personnellement auprès du roi de Prusse, qui n'avait rien à lui refuser et qui vivait dans une étroite intimité avec lui, mais encore il chargea son ministre le comte de Nesseirode de s'opposer d'une manière catégorique , en son nom , au démembrement et à la ruine de la France.
Il éprouvait un vif regret de n'avoir pas réussi a détourner ses alliés de la résolution qu'ils avaient prise de dépouiller le musée du Louvre, pour rendre à l'Italie, à la Hollande el à d'autres pays, les tableaux et les objets d'art que la France devait à ses conquêtes et à des traités; mais il eut du moins la satisfaction d'avoir mis obstacle à des représailles encore plus injustes, et de s'être interposé avec succès pour sauver des monuments publics, entre autres le pont d'iéna et la colonne Vendôme, qu'on voulait détruire ou dégrader.
Ce fut pendant son séjour à Paris, où la plupart des souverains de TEurope étaient venus ie rejoindre, qu'il régla définitivement plusieurs noariages déjà projetés, qui concordaient avec les inléréts politiques de la Russie. Il ne détermina pas sans peine sa sœur bien-aimée la grande-duchesse Catherine, veuve du pnnce Pierre de Holstein-Oldenbourg, et qui avait refusé plusieurs alliances depuis son veuvage, à épouser en secondes noces le prince royal de Wurtemberg, âgé alors de trente-cinq ans. Il accorda la main de sa plus jeune sœur, la grande-duchesse Anne, âgée de vingt ans et demi, au prince royal des Pays-Bas , et il décida que ces deux mariages auraient lieu, à Saint-Pétersbourg, au commencement de Tannée suivante.
Quant à Tunion du grand-duc Nicolas, qu'il avait proposée lui-même au roi de Prusse, lorsque le grand-duc n'était qu'un enfant, cette union que la princesse Charlotte avait acceptée aussi dès son enfance, ne devait être conclue qu'à la majorité des époux ; mais, sur la demande du grand-duc, l'empereur ne s'opposa pas à ce que les tiançailles fussent célébrées auparavant. Dès ce moment, le roi Frédéric-Guillaume regarda comme son fils le grand-duc, qu'il se réjouissait d'avoir pour gendre.
On a dit, avec beaucoup de probabilité, que l'empereur Alexandre, n'ayant pas d'héritier direct et n'espérant plus en avoir, avait déjà jeté les yeux sur son frère Nicolas, pour lui succéder en cas de mort ou d'abdication ; car, à cette époque, le grand-duc Constantin, séparé de sa femme, Ulrique de Saxe-Cobourg, sans avoir eu d'enfant d'elle, et violemment épris d'une belle Polonaise, Jeanne Gcudzinska, qu'il comptait épouser, avail absolument renoncé à la succession impériale.
L'empereur Alexandre était enfin parvenu à formuler
les principes de cette sainte alliance qu'il proposait vague* ment, depuis le Congrès de Vienne, à ses deux alliés, 'le.roi de Prusse et Tempereur d'Autriche. Il leur fit agréer les termes mystiques de ce pacte fondamental, qui allait devenir VEvangile des rois, suivant l'expression de la haronp^Ml.ft Krudener, à laquelle on a voulu en attribuer la rédaction. Elle l'avait inspiré, sans doute ; ce fut Alexandre qui le for- i^ mula et qui le transcrivit de sa propre main. Le texte d*un document si extraordinaire et si solennel doit être cité ici, comme la base du nouveau droit politique qui, pendant plu^ de trente ans, dirigea les destinées de l'Europe :
« Au nom de la très sainte et indivisible Trinité.
a LL. MM. l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse et l'empereur de toutes les Russies, par suite des grands événements qui ont signalé en Europe le cours des trois dernières années, et principalement des bienfaits qu'il a plu à la divine Providence de répandre sur les États dont les gouvernements ont placé leur confiance et leur espoir en elle seul i; ayant acquis la conviction intime qu'il est nécessaire d'asseoir la marche à adopter par les puissances, dans leurs rapports mutuels, sur les vérités sublimes que nous enseigne l'éternelle religion du Dieu-Sauveur;
ce Déclarons solennellement que le présent acte n*a pour objet que de manifester à la face de Tunivers leur détermination inébranlable de ne prendre pour règle de leur conduite, soit dans l'administration de leurs États respectifs, soit dans leurs relations politiques avec tout autre gouvernement, que les préceptes de cotte religion sainte, préceptes de justice, de charité et de paix, qui, loin d'être uniquement applicables à la vie privée, doivent au contraire influer directement sur les résolutions des princes et guider toutes leurs démarches, comme étant le seul moyen de consolider
— no —
les institutions humaines et de remédier à leurs imperfections ;
« En conséquence, Leurs Majestés sont convenues des articles suivants :
« Article P^ Conformément aux paroles des saintes Ecritures, qui ordonnent à tous les hommes de se regarder comme frères, les trois monarques contractants demeureront unis par les liens d'une fraternité véritable et indissoluble, et se considérant comme compatriotes, ils se prêteront, en toute occasion et en tout lieu, assistance, aide et secours; se regardant envers leurs sujets et armées comme pères de famille, ils les dirigeront dans ce même esprit de fraternité, dont ils sont animés pour protéger la religion, la paix et la justice.
« Art. II. Le seul principe en vigueur, soit entre lesdits gouvernements, soit entre leurs sujets, sera celui de se rendre récif)roquement .service, de se témoigner, par une bienveillance inaltérable, Taffeclion mutuelle dont ils doivent être animés ; de ne se considérer tous que comme membres d'une même nation chrétienne ; ces trois princes alliés ne s'envisageant eux-mêmes que comme délégués de la Providence pour gouverner trois branches d'une même famille, savoir : l'Aulriche, la Prusse et la Russie ; confessant ainsi que la nation chrétienne, dont eux et leurs peuples font partie, n'a réellement d'autre souverain que Celui à qui seul appartient en propriété la puissance, parce qu'en lui seul se trouvent tous les trésors de Tamour, de la science et de la sagesse inQnie, c'est-à-dire Dieu, notre divin Sau* veur Jésus-Christ, le Verbe du Très-Haut, la Parole de vie. Leurs Majestés recommandent, en conséquence, avec la plus tendre sollicitude à leurs peuples, comme unique moyen de jouir de cette paix qui natt de la bonne conscience et qui
! - ili —
seule esl durable, de se fortifier chaque jour davantage dans les principes et Texercice des devoirs que le divin Sauveur a enseignés aux hommes.
a Art. III. Toutes les puissances qui voudront solen-
I nellement avouer ces principes sacrés, qui ont diclé le pré-
sent acte, et reconnaîtront combien il est important au bonheur des nations trop longtemps agitées, que ces vérités exercent désormais sur les destinées humaines toute Tinfluence qui leur appartient, seront reçues avec autant d'empressement que d^affection dans cette Sainte-Alliance. »
Cette admirable profession de foi évangélique avait été acceptée avec enthousiasme par Tempereur d'Autriche et le roi de Prusse dès le commencement du mois d'août; mais
I il avait été dit entre les trois souverains alliés, que le traité
ne serait signé d'une manière définitive que la veille de leur séparation, et qu'en attendant, il serait soumis confidentiellement aux autres princes régnants qui voudraient y adhérer. Eu effet, dès le 18 août, le vieux roi de Wurtemberg y donnait son adhésion pleine et entière.
Un matin, le grand-duc Nicolas étant allé rendre visite à l'empereur Alexandre, celui-ci l'invita à prendre connaissance, sous ses yeux, du projet qui portait déjà les signatures de plusieurs adhérents. Le grand-duc ne lut pas sans émotion ce noble et touchant manifeste, dans lequel il reconnaissait l'initiative de son auguste frère.
— Je suis fier, dit-il avec émotion, de voir la Russie,' grâce à Votre Majesté, annoncer à l'Europe une ère de religion, de paix et de justice. Je n'ai jamais mieux compris que les rois étaient délégués par la Providence pour gouverner les peuples.
— Vous n'êtes pas encore en âge de signer l'acte de la Sainte-Alliance, répondit Alexandre; mais rappelez-vous
que vous y avez adhéré dès aujourd'hui. J'airae à croire qu'un jour vous en serez aussi le plus ferme soutien.
Alexandre avait désiré que la Sainte-Alliance reçût une consécration solennelle dans une revue de l'armée russe^ en présence des trois souverains el de leurs alliés présents à Paris. La revue devait avoir lieu le 22 août, dans les vastes plaines de la Champagne, entre les villages de Vertus et de la Fère-Champenoise, mais Teropereur de Russie, ayant appris que les moissons ne seraient pas encore toutes rentrées en grange a cette époque, craignit de causer un dommage aux populations rurales de ces cantons, et il ajourna la celémonie au dimanche 10 septembre.
Le camp des différents corps d'armée russes n'occupait pas moins de six lieues d'étendue; la tenue des troupes était superbe, et les milliers de curieux que cette fôte militaire avait attirés de Paris et des départements voisins furent émerveillés de la grandeur et de la beauté d'un pareil spectacle.
Un autel avait été dressé sur l'emplacement destiné à la revue : une messe y fut célébrée avec pompe selon le rit grec, et les trois souverains, qui y assistaient ensemble, se donnèrent la main en signe de pacte, au moment où le prêtre officiant élevait l'hostie, tandis que toutes les troupes, officiers et soldats, se prosternaient la face contre terre.
Madame de Krudener présidait, pour ainsi dire, à cette messe d'actions de grâces qu'elle avait demandée à l'empereur de Russie. Ce prince et ses alliés lui rendirent de véritables honneurs, comme pour la remercier d'avoir eu la première pensée de la Sainte-Alliance, et, après cette revue magnifique, qui fut pour elle une sorte de triomphe, elle put s'imaginer que l'avenir appartenait à ses prédictions et à ses doctrines.
— Vous avez vu, dit-elle avec un air inspiré à l'empe-
reur, vous avez vu, heureux Alexandre, cent cinquante mille Russes faire amende honorable à la religion de l'amour, et les plus intrépides guerriers fléchir ces genoux qui ne fléchissent jamais devant le danger. Oui, gloire en soit au Dieu des armées! Il existe donc enfin un homme, assez grand pour confesser hautement, à la tète de cette armée, déjà si belle et si forte de toutes les forces, d'après les conceptions humaines; pour confesser, dis-je, le Sauveur qui l'a béni et le Dieu qui le donna pour exemple au monde !
Ce triomphe fut pour Madame de Krudener le sommet lu- L^ mineux de son influence. On s'e i inquiéta, on s'en efiraya autour de l'empereur, et il y eut une entente tacite, entre les plus fidèles conseillers d'Alexandre, pour le soustraire à celte espèce de fascination vertigineuse qui l'entraînait au mysticisme et à l'illuminisme politiques.
Le roi de Prusse avait commencé à le mettre en garde contre la baronne de Krudener, en disant tout haut que la j prophétessc avait reçu tous les dons du ciel, excepté peut-/ être le sens commun.
Alexandre, de sceptique qu'il avait été dans sa jeunesse, par suite de son éducation et sous le prestige des idées philosophiques de son illustre aïeule, était redevenu insensiblement religieux et chrétien convaincu ; il se préoccupa donc surtout des doutes qu'on émit devant lui sur les croyances de Madame de Krudener et sur son but de propagande protestante. Le grand-duc Nicolas lui demanda, de manière à le faire réfléchir, si cette dame, arrière-petile-fille du maréchal de Munich, n'avait pas abjuré la religion grecque.
On fit entendre aussi à l'empereur, que la prophétesse
|)0uvait bien avoir été suscitée, mémo à son insu, par le
parti des Bourbons. Quoi qu'il en soi(, Alexandre cessa de la
voir, et, bientôt après, de répondre à ses lettres éloquentes,
— il^ —
inspirées par la Bible et TËvaDgile; mais il lui conserva un souvenir de tendre vénération et il la regretta toujours au fond du cœur, lors môme qu'il dut interdire ses prédications en Russie et la condamner à une espèce d'exil.
Les souverains quittèrent Paris le 28.sfiplej[ïihre 181S, après avoir signé le pacte de la Sainte-Alliance; ils devaient, peu de jours après, se retrouver à Dijon, pour assister à la grande revue de l'armée autrichienne, que l'empereur François II voulait offrir en spectacle à ses alliés^ dans les plaines qui s'étendent autour de cette ville.
Alexandre était allé à Bruxelles pour régler les conditions du mariage de sa sœur la grande-duchesse Anne avec le prince royal des Pays-Bas. Les grands-ducs Nicolas et Michel passèrent encore une semaine dans la capitale ; le grand-duc Constantin, qui avait amené une députation polonaise à son auguste frère, s*y trouvait alors avec eux. Ils se montrèrent pour la dernière fois en public à la revue des troupes prussiennes dans la plaine de Grenelle; l'empereur de Russie s'y était fait représenter par ses trois frères. Ils partirent ensuite pour Dijon, où Alexandre avait donné rendez-vous à l'empereur d'Aulriche et au roi de Prusse. Ce fut à Dijon qu*ils prirent congé les uns des autres, à la suite de la revue et des grandes manœuvres qui l'avaient précédée.
La paix était conclue avec Louis XVIII, qui n'avait pas encore adhéré définitivement au traité de la Sainte-Alliance. La plus grande partie des armées de la coalition avait déjà quitté la France ; l'occupation de Paris par une garnison angloprussienne ne devait pas se prolonger au delà de la fin de novembre, mais le royaume avait à entretenir pendant trois ans une armée étrangère, dans laquelle la Russie comptait 30,000 hommes d'infanterie et 7,000 hommes de cavalerie sous les ordres du comte de Worontzoff, aide de camp de Tempereur. Cette armée n'avait pas élé imposée, mais accordée à Louis XVIII, par ses alliés, pour proléger les commencements de son règne peu sympathique à la nation, et pour comprimer les partis hostiles qui menaçaient déjà de briser le trône fragile des Bourbons.
L'impératrice Elisabeth, dont un chagrin secret minait la santé, s'était fait ordonner les eaux de Bade par ses médecins, afin d'aller au-devant de l'empereur et de se rencontrer naturellement sur son passage. Elle attendait donc à Bade, avec sa mère la margrave Amélie-Frédérique et ses quatre sœurs, dont l'une avait épousé (e roi de Bavière et l'autre le roi de Suède Gustave- Adolphe; mais Alexandre lui fil dire qu'il la priait de se rendre à Berlin, où il se promettait de la retrouver dans peu de jours.
L'impératrice était fort souffrante, et le roi de Prusse, qui vint la voir en passant par Bade, eut le regret de l'y laisser malade.
Les grands-ducs Nicolas et Michel se délournèrenl aussi de leur roule, pour lui présenter leurs devoirs. Elle les accueillit avec sa grâce ordinaire, causa longuement avec eux, leur parla surtout de l'empereur, mais elle les pressa de partir sans elle, car, dit-elle avec mélancolie au grandduc Nicolas, « elle ne se pardonnerait pas d'être un obstacle
à la réunion de deux fiancés également impatients de se revoir, »
L'empereur avait fait un rapide voyage en Bohême, pour passer quelques jours au château de Frauenberg dans la famille du prince de Schwartzenberg, avant de se diriger sur Berlin.
L'impératrice n'y était pas encore: elle avait été forcée de s'arrêter à Eisenach, où la retenait une indisposition assez sérieuse.
Le jour même de l'arrivée de l'empereur/ que le roi de Prusse était allé recevoir à Friedericksfeld, les fi:rands-ducs Nicolas et Michel, venant de Leipzig, arrivèrent aussi à Berlin et furent reçus au palais royal par les chambellans et les officiers que Frédéric-Guillaume avait désignés dans sa maison pour rester attachés à leurs personnes pendant leur séjour en Prusse.
Dans la soirée, le prince héréditaire et les autres princes du sang vinrent leur faire visite. Le lendemain, de grand matin, le roi voulut les surprendre, en dépit de l'étiquette, et se rendit en personne à leurs appartements : il les combla de caresses et d'amitiés.
— Vous êtes dès à présent de ma famille, dit-il au grandduc Nicolas, et je compte vous nommer mon fils avant peu de jours. Il y a longtemps d'ailleurs, que j'ai pour vous des yeux et un cœur de père. Tout le bien que j'ai entendu dire de vous par les personnes qui ont l'honneur de vous approcher, je le savais, ou je l'avais deviné.
Le grand-duc fut profondément touché de la bienveillance du roi, et il répondit avec beaucoup d'à-propos que son mariage avec la princesse Charlotte ne serait qu'un lien de plus entre la Prusse et la Russie.
— Je n'ai pas de meilleur ami ni de plus sincère allié
que l'empereur de Russie, dit le roi avec émotion ; je devrais le nommer, comme vous faites, non pas mon frère, mais mon bienfaiteur.
Le séjour d'Alexandre eldesgrands-dtics de Russie à la cour de Berlin fut une succession non interrompue de fêtes brillantes, auxquelles manqua Timpératrice. Mais la grandeduchesse Catherine, dont le mariage avec le prince royal de Wurtemberg était Qxé au mois de janvier, remplaçait sa belle-sœur auprès de son auguste frère.
L'anniversaire de la naissance de l'impératrice-mère fut célébré avec le plus grand éclat: la chapelle du palais avait été consacrée la veille d'après le rite grec, et des prêtres russes y oflicièrent solennellement, en présence de l'empereur et des grands-ducs de Russie, du roi et des princes de Prusse, et de loute la cour. Le soir, il y eut bal paré, auquel avaient été invitées seulement quatre cents personnes de haute distinction : le bal fut ouvert par une polonaise que dansèrent l'empereur avec la princesse Guillaume de Prusse et le roi.avec la grande-duchesse Catherine.
Le grand-duc Nicolas dansa plus d'une fois^ dans la soirée, avec la princesse Charlotte, qui n'avait jamais paru plus belle ni plus radieuse : on se demandait, en les voyant, lequel des deux était le mieux doué par la nature ; on jugeait bien aussi qu'ils n'étaient pas moins heureux l'un que l'autre.
Leur bonheur fut au comble, peu de jours après, quand leur mariage fut officiellement déclaré, devant toute la cour, dont ils reçurent les félicitations. La princesse, qui s'engageait à embrasser la religion grecque, prit le nomd'Alexandra, que devait lui imposer le sacrement d'une nouvelle conârmation, où l'empereur de Russie lui servirait de parrain; les futurs époux se firent une promesse de mariage, pen-
danl l'office divin célébré à la manière russe dans la chapelle, sous les yeux des deux familles impériale et royale; immédiatement après cette magnitique et touchante cérémonie, le grand-raaitre de la cour, M. de Schilden, fut chargé d*en porter la nouvelle à l'impéralrice-mère, qui prenait le plus vif intérêt à Talliance de son fils Nicolas avec la princesse Charlotte.
Alexandre était appelé à Varsovie par la reconnaissance de la Pologne, à laquelle il avait promis de donner des institutions nationales; il se vit donc forcé de partir avant Tarrivée de l'impératrice Elisabeth, qui ne voyageait qu'à petites journées, et qui parut très affectée de n'avoir pu encore le rejoindre.
Sa tristesse ne fut pas diminuée par la magnifique réception qui l'attendait à Berlin, où elle fit une entrée solennelle, le 16 novembre, au milieu des acclamations du peuple et au bruit d'une salve de 101 coups de canons. Le roi, qui vint la recevoir au bas de l'escalier du palais, lui dit, en lui offrant la main :
— Mon frère l'empereur de Russie m'a prié de l'excuser auprès de Votre Majesté sur la précipitation que nous avons mise à célébrer les fiançailles ; il eût fallu les remettre à l'année prochaine, si nous eussions tardé davantage, et les fiancés nous en auraient su bien mauvais gré. Rien n'a manqué ici à notre bonheur, que la présence de Votre Majesté et celle de Sa Majesté l'impératrice Marie.
Il avait été convenu que le mariage définitif serait ajourné jusqu'à la majorité de l'époux, mais le grand-duc Nicolas promit à sa jeune fiancée qu'il s'efforcerait d'obtenir (le l'empereur quelques mois d'anticipation sur cette époque préfixe , qui leur semblait bien éloignée, au gré de leur impatience. Ils se séparèrent à regret, en hâtant de leurs
vœux le moment où ils se reverraient pour ne p!u3 se quiUer.
Le bruil courut alors à Berlin que le prince royal de Prusse s'était montré assez mai disposé à Tégard du mariage de sa sœur avec le grand-duc Nicolas; on assurait qu'il avait représentée son père, que la princesse Charlotte lui semblait destinée à épouser un souverain ou du moins un prince héréditaire, et Ton racontait que le roi lui aurait répondu en souriant : <r Vous me remercierez un jour de vous avoir choisi un pareil beau-frère; mais, en tous cas, vous pouvez le considérer comme prince héréditaire tant que l'empereur de Russie n'aura pas d'héritier direct. »
fj'empereur Alexandre, malgré Tenthousiasme populaire qui avait éclaté à son entrée à Varsovie le 12 novembre 1815, n'avait pas tardé à reconnaître que ses généreuses sympathies pour la Pologne ne rencontraient que défiance et mauvais vouloir de la part de la noblesse polonaise.
Il répondit à la députation que le sénat lui avait envoyée pour le sonder sur ses projets ultérieurs concernant le royaume de Pologne : « Je sais que votre patrie a beaucoup souffert ; en conséquence, pour lui procurer un prompt soulagement, j'ai ordonnéque le royaume fûtévacué par les troupes russes ; du reste, toutes mes vues tendent a consolider le bienêtre du pays et le bonheur des habitants. J'écouterai toujours vos demandes avec le plus grand intérêt, afin de remplir vos désirs autant que les circonstances le permettront. »
Ce n'était pas Ih, il est vrai, cette nationalité que les chefs du parti national polonais avaient annoncée partout depuis deux ans comme une promesse formelle de l'empereur de Russie. L'empereur, néanmoins, s'occupa immédiatement, avec la plus active sollicitude, de tout ce qui pouvait reconstituer la grandeur et la prospérité de la Pologne sous le gouvernement du grand-duc Constantin, auquel il
laissait ses pleins pouvoirs et ses instructions^ en attribuant au général Zaïonczek le titre de vice-roi.
Il revint à Saint-Pétersbourg, où il rentra encore une fois triomphalement , à la tète de son armée , victorieux sans avoir combattu, heureux et fier d'avoir conquis enfin la paix de l'Europe.
Les grands-ducs Nicolas et Michel étaient revenus avant lui, ainsi que Timpératrice Elisabeth et les grandes-duchesses d'Oldenbourg et de Weymar. Le prince héréditaire des Pays-Bas et le prince royal de Wurtemberg, qui allaient bientôt faire partie de la famille impériale, s'y trouvèrent réunis pour la fête de Noël, à l'occasion de laquelle Alexandre fit publier par tout l'empire l'acte de la Sainte- Alliance, comme renfermant, disait son manifeste, « les véritables principes sur lesquels la Sagesse divine a, dans la révélation, fondé la tranquillité et le bien-être des peuples. »
Le grand-duc Nicolas n'était pas encore majeur, mais l'empereur lui annonça le 1*^ (13, calendr. russe] janvier 1816, qu'il avait des vues sur lui et qu'il l'invitait, dès ce moment, à prendre une part dans les aflairesdu gouvernement- Il ajouta qu'il l'appellerait bientôt dans le Ck)nseil de l'Empire, sans toutefois lui donner voix délibérative, et qu'il ne tarderait pas à lui confier une mission politique. En attendant, il le nomma, à la prière de l'université d'Abo en Finlande, chancelier de cette université.
— C'est un titre que j'avais accepté moi-même, lui dit-il, avant de vous le transmettre ; tâchez de prouver , en toute occasion, que vous êtes capable de me remplacer, au besoin.
Le mariage de la grande-duchesse Calherine avec le prince royal de Wurtemberg fut célébré le 23 janvier 1816, et celui de la grande-duchesse Anne avec le prince hérédi-
taire des Pays-Bas, le 21 février. Pendant les tètes magni* tiques du premier mariage, Alexandre annonça au grandduc Nicolas, qu'il avait été ^nommé chef du régiment des chasseurs à cheval de Seversk, et qu'il pouvait en prendre le commandement sur-le-champ. Â Toccasion du second mariage, l'empereur l'invita très amicalement à se préparer à un voyage où il serait charge de le représenter en Crimée et dans la province du Don.
Le grand-duc, en effet, reçut les instructions particulières pour ce voyage, et partit, le 22 mai, de Saint-Péterebourg, aceompagné du général Paul Golénitcheff-Koutouzoff, qui n'avait aucun lien de parenté avec le feld-maréchal Michel KoutousofT, le héros de la glorieuse campagne de 1812. Le grand-duc devait se rendre à Odessa, par Weliki-Luki, Smolensk et Kievv.
Le 27 juin, il était à Nicolajew, où le vice-amiral Alexis Greig lui présenta les généraux et les officiers de la flotte. Tous furent frappés, dans c^tte réception, du mamtien modeste et digne à la fois du jeune prince, et de la parfaite convenance de toutes ses paroles. Un vaisseau de 74 ayant été lancé, sous ses yeux, des chantiers de l'amirauté , il fit oiïrir, suivant l'usage, trois roubles sur un plat d'argent au constructeur Tarassotf, qu'il embrassa cordialement , et quil invita ensuite à diner à sa table.
— Nous assistons. Messieurs, dit-il, en portant un toast à l'empereur, nous assistons à la création de notre marine dans la mer Noire. Prions Dieu que cette marine fasse de rapides pmgrès, et que nos flottes militaires n'aient bientôt plus rien à envier aux marines de la France et de l'Angle-' terr^.
La réception du grand-duc à (klessa lui donna plus d'une occasion de mettre en évidence les connaissances qu'il avait
acquises dans les sciences militaires et mathématiques. Il visita le port et les établissements publics de cette ville, qui voyait de jour en jour sa prospérité s'accroître : ainsi, dans les six premiers mois de Tannée courante, 498 navires de toutes les nations étaient entrés dans le port, et le chiffre des marchandises exportées, durant ces six mois, s'élevait à une valeur de quinze millions de roubles.
Le grand-duc resta jusqu'au 22 juillet à Odessa, où il avait honoré de sa présence plusieurs bals splendides, qui lui furent offerts par les autorités et par le commerce; il traversa la Crimée et il entra dans les steppes du gouvernement du Don, où il passa plusieurs semaines, au milieu (les populations nomades et guerrières qui vivent sous la tente dans ces vastes et fertiles plaines. Il se fil rendre compte des ressources de ce pays à moitié inculte, et il rassembla lui-même les matériaux du rapport détaillé que lui avait demandé l'empereur.
Le 1 2 août, il arrivait à Novo-Tcherkask, chef-lieu des Cosaques du Don ; le vice-hetman Howansky, accompagné d*un nombreux cortège de généraux et d'ofiiciers supérieurs portant les uniformes les plus variés et les plus riches , était allé au-devant de lui dans la campagne et lui fit escorte pour entrer dans celte ville bizarre, qui ressemblait à un camp. L^accueil qu'il reçut, au bruit des coups de feu et au son de la musique militaire, l'impressionna vivement et lui laissa des souvenirs qu'il aimait à ramener souvent dans ses entretiens : les anciens hetmans, dans leur brillant costume, lui adressaient des félicitations , les vieillards lui présentaient le pain et le sel sur des plats d'or, les femmes et les jeunes filles semaient des fleurs sur ses pas. Il fut conduit de la sorte chez le vice*hetman, dont la maison était toute pavoisée de trophées et de drapeaux.
Le grand-duc aurait désiré de profiler davantage de Thospitalité patriarcale que lui offraient les peuplades du Don ; mais il devait rejoindre l'empereur à Moscou, où il n'arriva qu'à la fin d'août.
Il eut de longues conférences avec son auguste frère, et il lui exposa de la manière la plus satisfaisante les résultats de ce voyage d'enquête et d'examen, qui se rattachait au projet de rétablissement des colonies militaires. On peut dire qu'il apporta de précieux renseignements pour l'exécution de ce vaste projet, que le comte Araktchéïef avait fait approuver par son auguste maître, qui en était alors exclusivement préoccupé.
Bien plus, le grand-duc eut une action directe sur l'établissement de ces colonies , qui devaient être créées dans différentes parties de la Russie, d'après le principe des anciennes colonies romaines, où les vétérans devenaient laboureurs en restant soldats. Il s'était passionné, comme l'empereur, pour cette institution, qui devait, à très peu de frais, entretenir un million d'hommes sous les armes et réaliser le problème d'une grande armée permanente pendant la paix. Il proposa diverses améliorations au plan primitif, et il émit des idées nouvelles que lui suggérait l'étude qu'il avait faite de l'organisation des hordes cosaques.
L'empereur tira parti de ces idées, dans les ukases qui décrétèrent d'abord, à titre d'essai, la formation des colonies militaires dans les environs de Moscou, de Novogorod et de Kharkow.
Alexandre était allé à Moscou, pour voir par ses yeux ce qu'il y aurait à faire pour effacer les dernières traces de l'incendie de 181 S. Le Kremlin avait été déjà splendidement réparé; les églises, les édifices publics, sortaient de leurs ruines; les maisons se relevaient de toutes parts.
L'empereur daigna assister, avec le grand-duc Nicolas, à rinauguralion des nouveaux bâliments de V Assemblée de la Noblesse^ el il fui reçu avec enthousiasme par le directeur et les membres de cette société, à laquelle il offrit en don, spontanément, les 1,500,000 roubles qu'il lui avait prêtés pour la reconstruction de son magnifique hôtel.
Avant de quitter Moscou pour se rendre à Varsovie, où Tatteudaient de nouvelles ovations, il publia un manifeste daté du 11 septembre 1816 : « Nous nous sommes hâté de remplir le vœu de notre cœur, disait-il; de visiter notre capitale révérée par ses hauts faits et son antiquité; de reconnaître par nous-méme sa situation et ses besoins, et de signaler aux yeux du monde ses services mémorables, consacrés par la bénédiction divine, respectés par les puissances étrangères, et qui réclament de nous et de la patrie tout notre amour et toute notre reconnaissance. »
Le grand-duc Nicolas n'était plus alors auprès de l'empereur ; il avait obtenu la permission de voyager en Europe, jusqu'à Tépoque de son mariage , c'est-à-dire jusqu'à sa majorité; il devait passer à peine un mois à Berlin, au milieu de la famille royale; mais son auguste frère avait exigé qu'il en passât trois ou quatre en Angleterre, pour achever son éducation politique.
— C'est en Angleterre qu'on peut étudier mieux que partout ailleurs l'organisme des institutions constitutionnelles, lui avait dit Alexandre; il est bon déjuger du mérite de ces institutions, d'après leurs résultats. Je ne sais pas trop si elles conviendraient à notre pays. Au reste, je ne serai jamais l'ennemi du progrès; mais je préférerai toujours laisser subsister un abus, plutôt que de le corriger par une réforme radicalement mauvaise et dangereuse. Ce voyage en Angleterre sera, dans tous les cas, une excellente école pour vous,
et je compte bien qu'il portera des fruits que la Russie recueillera tôt ou tard.
Le graud-duc était retourné à Saiut-Pétersbourg pour faire ses adieux à rimpéralrice-mère et recevoir sa bénédiction.
li arriva la veille du jour de la fête de l'empereur, et il put assister à la procession solennelle, qui, suivant Tusage, part de la cathédrale de Casan , pour se rendre au couvent de Saint-Alexandre Newsky.
Le lendemain, il dîna chez le comte de Noailles, ambassadeur de France, qui avait invité aussi les membres du Conseil de l'Empire et le corps diplomatique; l'ambassadeur porta un toast à l'empereur, en ces termes : a Puisse le règne d'un monarque aussi sage et aussi éclairé durer encore de longues années , pour le bien de ses sujets et le repos de l'Europe! »
Tous les convives s'étaient levés spontanément, et le grand-duc ajouta d'une voix émue:
— Monsieur le comte, je vous remercie au nom de la Russie, de vous faire ainsi l'interprète des vœux unanimes qu'elle adresse au ciel pour la conservation des précieux jours de Sa Majesté l'empereur!
Le grand-duc parût le 15 septembre 1816, avec legénéral Lanisdorff, qui ne prenait plus le titre de gouverneur des princes de Russie, et le conseiller d'Ëtsrt Savrassotf.
Il voyagea nuit et jour jusqu'à Berlin. Il y fut reçu par le princo royal, qui lui fit l'accueil le plus fraternel et qui l'emmena sur-le-champ au château de Charlottenbourg, où était la cour.
La princesse Charlotte, qui se faisait déjà nommer Alexandra dans sa famille, ne cacha pas la joie qu'elle éprouvait de revoir l'époux qu'on lui destinait et qu'elle regardait comme son fiancé.
La grâce et la sensibilité de cette charmante princesse eurent plus d'une occasion de se produire dans cette première entrevue :
— - Monseigneur, dit-elle au grand-duc, vous venez à propos pour trancher une grave question que nous avons débattue, mes sœurs et moi, sans la résoudre ; les horloges de Saint-Pétersbourg sont en avance de trois quarts d'heure sur celles de Berlin : le temps passe-t-il donc plus vite chez vous que chez nous?
— Je suis d'avis, reprit en souriant le grand-duc, que
nulle part ie temps ne passe aussi vile qu'auprès de vous.
Les deux promis étaient en pleine intelligence de sympathies et de senlimentSy quoique la princesse fût d'un caractère flottant et rêveur, qui la disposait naturellement à ia mélancolie. Le grand-duc, au contraire, n'avait aucun goût pour les idées vagues et pour l'idéal germanique; il savait réfléchir, mais il ne rêvait pas.
Malgré ces dissemblances d'humeurs et d'habitudes, ils trouvaient un égal plaisir à être ensemble, et dans leurs promenades sous les beaux ombrages du parc de Charlottenbourg, ils s'entendaient toujours à merveille, bien qu'ils cessassent souvent de se parler.
— Je vous y prends! lui dit la princesse, au milieu d'un de ces silences éloquents où leurs cœurs s'interrogeaient tout bas ; n'essayez pas de vous en défendre : vous rêvez comme moi.
— Je ne rêve pas, répondit-il en la contemplant avec admiration, je pense ! Je pense à vous.
Les heures et les jours que le grand-duc donnait ainsi à sa flancée et à sa nouvelle famille s'écoulèrent très rapidement, mais laissèrent une empreinte de douce satisfaction dans sa mémoire. Il s'était rappelé souvent les paroles du duc d'Orléans, qui lui avait donné, comme il le dit à la princesse Charlotte, sa première leçon de bonheur conjugal.
Il fallut bientôt renoncer à cette vie de famille, à cette simple et paisible intimité. Le grand-duc ne se résigna pas sans regret à se séparer encore, pour plusieurs mois, de celle qui devait être la compagne de sou existence.
Il revint à Berlin pour recevoir le corps diplomatique, qui lui fut présenté par le baron Âlopeus, ministre plénipotentiaire de Russie, et il alla retrouver le roi de Prusse, qui voulait le faire assister à de grandes revues de l'armée
prussienne. Les troupes avaient été concentrées dans la marche de Brandebourg, le duché de Magdebourg et la Poméranie : elles exécutèrent, en présence du roi et du grandduc, qui étaient à cheval, du matin au soir, entourés de princes et de généraux , les plus savantes manœuvres , et elles reproduisirent, avec une précision admirable, toutes les opérations des batailles de Katzbach et de Leipzig, dans lesquelles le vieux maréchal Blûcher pouvait se glorifler d'avoir défait Macdonald et tenu en échec Napoléon.
— Cette journée de Leipzig fut aussi meurtrière pour les aimées confédérées que pour l'armée de Napoléon, dit le grand-duc au milieu d'un groupe d'officiers supérieurs.
— Il me semble [wurtant, répliqua'un peu aigrement un général pnissien, que nous n'avons eu qu'un seul généralmajor blessé ?
— ^^ulez-vmls nous faire croire, Monsieur, que l'armée pnissienne se soit ménagée dans la bataille! répondit le grand-duc, avec un dédain froid et poli. Les Russes ont été plus maltraités, j'en conviens, car ils ont eu trois générauxmajors blessés, et, de plus, ils déclarent avoir perdu deux lieutenants-généraux et quatre généraux-majors, sans parler du prince Poniatowsky, que la Russie revendique comme une des gloires militaires de la Pologne.
Le grand-duc Nicolas aurait cru manquer à ses devoirs, s'il eût traversé TAUemagne, sans aller rendre visite à ses deux sœurs aînées, la princesse royale de Wurtemberg et la grande-duchesse de Saxe-Weymar. Il resta quelques jours avec elles à Weyniar et à Stuttgart, puis il partit pour l'Angleterre en passant par la France.
H ne s'arrêta pas longtemps à Paris, oii il désira garder l'incognito. Il n'oublia pas néanmoins de faire savoir son
arrivée au duc d'Orléans, le seul prince de la famille royale, avec lequel il désirât se retrouver.
Ce prince habile et prévoyant, sinon ambitieux, que la famille royale tenait toujours en suspicion, et qui vivait très retiré au château de Neuilly, eut l'adresse d'y recevoir le grand-duc Nicolas et de l'y garder une journée entière.
Cette journée-là devait avoir une influence décisive sur l'avenir du jeune prince , qui se sentit profondément impressionné par le spectacle du bonheur domesticpie qu'on lui mit sous les yeux. Louis-Philippe d'Orléans, entouré de sa femme, de ses beaux enfants et de quelques amis , menant une existence presque bourgeoise, sans faste et sans étiquette , parut alors à son hôte comme le type de l'honnête homme et du sage.
Cette existence, simple, calme et douce, dont le grandduc avait pu apprécier les charmes, lui semblait bien préférable au train ordinaire des cours. Il se promit de l'avoir aussi en partage, et il demanda à Louis-Philippe d'Orléans la permission de venir encore, à son retour d'Angleterre, prendre, auprès de lui et dans sa famille, des leçons et des exemples pour l'arrangement de l'heureuse vie qu'il se promettait après son mariage avec la princesse de Prusse.
Ils se séparèrent enchantés de se connaître davantage; ils échangèrent, depuis, quelques lettres, mais ils ne devaient jamais se revoir.
Dans son court passage à Paris , le grand-duc rencontra le vicomte de Chateaubriand, qui à cette époque était en disgrâce, pour avoir fait paraître un écrit peu mesuré contre les Bourbons ; il ne l'écouta pas sans intérêt exposer avec une éloquence sympathicpie ses idées et ses vues politiques.
— Monsieur le vicomte, lui dit-il avec autant de finesse que de bon sens, vous êtes l'ami des Bourlx)ns et vous leur
faites plus de mal que leurs véritables eonemis ne pourraient leur en faire.
— Pourquoi n'écoutent-ils pas mes conseils? reprit vivement Chateaubriand. Si un sujet russe avait donné autant de preuves de dévouement à l'empereur Alexandre...
— Sa Majesté l'empereur, interrompit le grand-duc avec dignité, ne reçoit un conseil que quand il a daigné le demander.
L'auteur de V Essai sur les révolutions, nonobstant son caractère fantasque et son effroyable orgueil, captiva vivement l'attention du grand-duc, en s'efforçaut de lui prouver que le trône de Louis XYIII était suspendu au-dessus d'un gouffre où s'agitaient les sociétés secrètes et les conspirations, enfantées par l'athéisme, le libéralisme et le bonapartisme. « Au reste, ajouta-t-il, tous les gouvernements en sont là aujourd'hui : la Révolution les sape; vous avez aussi vos mineurs en Russie, mais, lorsqu'il faudra charger la mine et mettre le feu aux poudres, la France, soyez-en sûr, vous prêtera ses boute-feux. »
Le grand-duc ne manqua pas de transmettre à l'empereur Alexandre la singulière prédiction de Chateaubriand.
Louis XYIII, tout en respectant l'incognito du grand-duc à Paris, avait donné des ordres pour qu'on lui rendit, au moment de son embarquement pour l'Angleterre, les honneurs dus à sa naissance.
Le grand-duc Nicolas fut, en effet, fort étonné de la réception officielle qui Tatlendait à Calais, où il arriva dans la soirée du 17 novembre : le lendemain, il reçut avec beaucoup d'affabilité et de politesse les autorités civiles et militaires de la ville; il adressa des questions à tout le monde, et il parut prendre intérêt aux réponses qu'on lui fit sur divers objets d'administration locale.
Ud beau yachlde la marine anglaise, le Royal-Souveraifij qui devait le conduire à Londres par la Tamise, était dans le port; il avait arboré le drapeau russe à côté de son pavillon. Le grand-duc s'y embarqua vers dix heures du matin, et sa suite, composée de vingt-cinq personnes, prit passage sur un paquebot. Le grand vent, qui avait souf&é toute la nuit, et qui eût empêché les navires de prendre la mer, venait de tomber tout à coup, et la traversée fut aussi heureuse que prompte.
L'arrivée du grand-duc était attendue à Londres depuis plusieurs jours ; de grands préparatifs avaient été faits pour sa réception à l'hôtel de Saint-Alban, sur la place Strafford ; deux pages et quatre valets de chambre du roi gardaient ses appartements. Le prince de Lieven, ambassadeur de Russie, vint le recevoir à sa sortie du bateau dans le port de Londres et ne le quitta plus pendant tout le temps qu'il séjourna en Angleterre.
Le grand-duc et sa suite montèrent dans des voitures de la cour. Outre le général Lamsdorff et le conseiller d'État Savrassoff, on remarquait, parmi les personnes de sa suite, le général Eoutouzoff, aide de camp de l'empereur, le baron de Nicoiaï, conseiller d'État, le lieutenant-colonel Mansey, le capitaine Pérowsky et le docteur Creyton.
Dès que le grand-duo fut descendu à l'hôtel Saint-AIban, on plaça des sentinelles à sa porte, par ordre du prince-régent, qui le ût complimenter par Sir Benjamin Bloom6eld.
Le prince Léopold, qui connaissait personnellement le grand-duc, s'empressa de venir le voir; le corps diplomatique lui fut présenté par l'ambassadeur de Russie. Le grandduc ne voulut pas tarder à faire sa visite au prince-régent, qui la lui rendit le jour même.
Dès ce moment jusqu'à son départ, c'est-à-dire pendant
irois mois entiers, le grand-duc se vit comblé d'honneurs, d'égards et de respects. Il eut beaucoup à faire pour se défendre contre les envahissements de l'hospitalité anglaise, qui avait formé le complot de le promener de fête en fête à travers les diners, les bals, les raouts, les chasses et les spectacles. Mais il voulait rester maître de la meilleure partie de son temps pour voir en détail les grands établissements publics et surtout ceux appartenant à la guerre et à la marine.
Sa visite à l'arsenal de Woolwich, le 27 novembre, fut l'occasion d'une visite du prince-régent à bord d'une frégate russe qui était à l'ancre dans la Tamise. Le grand-duc, conduit par l'amiral Sir W. Gongreve, fut reçu à la porte de rArsenal par tous les ambassadeurs, qu'il avait invités, ainsi que le prince-régent et les plus grands personnages de la cour, et qui l'accompagnèrent pendant sa longue promenade à travers les merveilles de ce gigantesque établissement : il ne se lassait pas d'admirer, et il avait quelque chose à dire avec un rare à-propos sur tout ce qui attirait son attention.
On lui vint annoncer que le prince-régent arrivait; il s'empressa de se rendre à bord de la frégate, où tout le monde le suivit.
L'équipage, en grand uniforme de cérémonie, était à son poste ; les matelots et les mousses se tenaient debout dans les haubans. Quand le prince-régent, portant l'uniforme du régiment des Royal-bleus, eut mis le pied sur l'échelle du navire, la musique fit entendre le God save^ et le grand-duc tendit la main au prince pour l'aider à monter à bord :
— Monseigneur, lui dit-il avec un gracieux sourire,Yotre Altesse royale est à présent sous la protection du pavillon russe, et je serais très heureux de la conduire à Saint-Pétersbourg, pour lui rendre d'une façon digne d'elle la généreuse hospitalité qu elle a bien voulu m'accorder.
Od servit une magnifique collation dans les chambres des éiats-majorSy et les convives, en sortant de table, assistèrent avec plaisir à des manœuvres nautiques et à des exercices militaires qui témoignaient de Thabileté des marins et des soldats de Téquipage russe : le prince-régent fut tellement enchanté» qu'il fit recommencer sous ses yeux ces exercices et ces manœuvres.
— La marine russe, dit-ii en applaudissant, est l'égale de la marine anglaise; elle n'a plus qu*à la surpasser, s'il est possible.
— Ah ! Monseigneur ! s'écria le grand-duc, touché de cet éloge délicat : la Russie ne possède que quelques vaisseaux et l'Angleterre a des flottes immenses. Mais il n'y a pas beaucoup plus d'un siècle que le tzar Pierre travaillait, comme un simple ouvrier, dans les chantiers de Zaardam.
— Partageons l'empire des mers, répliqua gracieusement le prince : nous garderons l'Océan et nous vous laisserons la mer du Nord.
Le princc-régenl prit congé du grand-duc et redescendit dans le canot royal, avec les ducs d'York et de Glarence, au bruit des acclamations et aux sons de la musique exécutant l'air national de l'Angleterre.
Le grand-duc se trouva, comme il le désirait, en rapport avec les hommes les plus distingués en tous genres, que le peuple anglais comptait à cette époque. Il donnait la préférence aux hommes de guerre sur les hommes d'Etat, et il aimait mieux entendre parler de tactique et de stratégie militaircs, que de luttes oratoires dans la Chambre des lords et dans la Chambre des communes.
Il n'avait pas la moindre sympathie pour les plus ingénieuses machines de la politique de cabinet, et, quand il était présent aux débats d'une assemblée délibérante, il ne
I lardait pas à s'impatienter et il sortait, souvent indigné, tou-
jours mécontent.
— Si, pour notre malheur, dit-il au général Eoutouzoff, quelque mauvais génie transportait chez nous ces clubs et ces meetings qui font plus de bruit que de besogne, je prierais Dieu de renouveler le miracle de la confusion des langues ou plutôt d'ôler la parole à tous ceux qui en font un pareil usage!
Le noble prince, en s'exprimant ainsi, n'avait pas Tidée que la Providence pût lui réserver un autre avenir que celui de grand-duc de Russie, et comme il était tout à fait exempt d'ambilion, il ne voyait dans le pouvoir souverain qu'un fardeau pesant qu'il se réjouissait de n'avoir pas à porter.
Use rencontra, im jour, avec WaiterScolt, dont la renommée littéraire commençait à se dégager des voiles de l'anonyme. L'intelligent romancier devina, dans la démarche grave et digne du jeune homme, dans son regard profond et dans l'expression de sa noble physionomie, le génie qui devait présider aux destinées de Tempire russe; il lui adressa donc des vers anglais dans lesquels il lui promettait la couronne.
— Les poètes par bonheur ne sont pas des oracles! dit froidement le grand-duc, en se tournant vers son aide de camp : je n'ai donc pas à m'affliger d'une prophétie qui ne se réalisera jamais, Dieu merci !
Cependant l'opinion dont Waller Scott s'était fait l'interprète poétique se généralisa en Angleterre dans lo peuple comme parmi l'aristocratie. Quand le grand-duc passait à cheval dans les rues ou dans les parcs de Londres, on disaitautour de lui, en admirant sa belle ligure et son air majestueux : a Ne devine-t-on pas, à le voir, que c'est l'hériîier de l'empereur de Russie ? »
Le duc de Wellington, qui avait rencontré deux fois lo jeune prince à Paris, en 1814 el en 1815, et qui n'était pas étranger à son voyage en Angleterre, se fit un devoir de l'entourer de respect et d'empressement : le prince y fut sensible et lui en garda une reconnaissance , qu'il eut le plaisir de lui témoigner plus tard avec éclat.
La réputation militaire de lord Wellington ne le recommandait pas moins que sa capacité politique à l'estime du grand-duc, qui accordait une entière confiance à ses indications el à ses avis. Le général s'offrait volontiers à servir de guide et de cicérone au jeune prince dans ses esploratioBs et ses enquêtes à travers les grands établissements industriels de Londres, de Birmingham et de Manchester.
— r J'écoute vos leçons, lui dit le grand*duc, et je ferai mon possible pour que l'élève ne soit pas trop indigne du maître.
Le séjour du grand-duc Nicolas en Angleterre avait duré près de trois mois, lorsqu'il fut rappelé par l'empereur, qui lui traça son itinéraire, en ^invitant à ne point passer par Paris.
C'est à la sollicitude maternelle qu'on doit attribuer cette interdiction. L'impératrice-mère craignait-elle que son fils, qu'elle avait hâte de voir marié, ne sût pas résister aux séductions de la vie parisienne et ne prolongeât trop sa résidence dans la capitale? Mais le grand-duc était attendu impatiemment à Berlin et n'avait pas moins d'impatience d'y arriver. Ce qu'il regretta peut-être en obéissant à sa mère, ce furent les spectacles de Paris qui avaient agréablement rempli ses soirées dans ses précédents séjours, car il avait un goût très vif pour le théâtre et il préférait la scène française à toutes les autres.
Le grand-duc partit de Londres le 19 mars 1817 et ne fit
qu'une courte apparilion en France, où le gouvernement avail donné des ordres pour qu'on le reçût partout avec les honneurs auxquels il avait droit.
Il ne s'arrêta que quelques heures à Lille pour passer en revue la garde nationale, qui s'était portée à sa rencontre avec le préfet et les autorités de la ville. Il avait promis au comte Woronlzoff, qui commandait une division de troupes russes cantonnées dans le département du Nord, de venir assister aux manœuvres de ces. troupes, qui se trouvaient réunies à cet effet dans les plaines de Wattignies, entre Avesnes et Maubeuge.
La garde nationale de cette dernière ville s'était mise aussi sous les armeS; à son passage, et le sous-préfet, à la tête des autorités, lui adressa un discours auquel le prince répondit immédiatement avec une rare facilité d'élocution.
II témoigna sa gratitude aux habitants de Maubeuge pour la bonne harmonie qui régnait entre eux et les soldats russes; il les en remercia au nom de l'empereur de Russie.
— Sa Majesté l'empereur, dit-il, porte à la France un attachement que vous avez bien voulu reconnaître en recevant ses soldais comme des frères d'armes. N'êtes^ vous pas, les uns et les autres, des défenseurs de la patrie? La garde nationale est une belle institution, quand elle ne se mêle pas de politique et qu'elle reste soumise à la discipline militaire. La garde nationale telle que je l'entends me parait être la plus grande force d'un pays. Vous m'observerez peut-être que nous n'avons pas de garde nationale en Russie? Non, mais nous allons avoir les colonies militaires qui en tiendront lieu et qui conviennent mieux à notre système de gouvernement. Quand j'aurai le plaisir de vous revoir. Messieurs, je vous reparlerai de nos colonies militaires, et vous voudrez bien, en échange, me donner quelques renseignements sur la
garde nationale. L'accueil que vous me faites aujourd'hui me prouve que je serai bien sur, en revenant parmi vous, d'y retrouver des amis.
Ce discours, le premier et le seul que le grand-duc ait prononcé en France, charma tous ceux qui l'entendirent et eut des échos sympathiques dans le cœur de la population de Maubeuge.
Le soir, les fenêtres furent pavoisées de drapeaux russes et français, les rues furent illuminées, et le grand bal, que le comte de Worontzoff offrit à l'auguste frère de son souverain, rassembla toute l'aristocratie nobiliaire, industrielle et commerçante des villes et des châteaux environnants.
Le grand-duc partit, la nuit même, pour Bruxelles.
11 se proposait d'y rester quelques jours avec sa sœur la grande-duchesse Anne, qu'il n'avait pas vue depuis qu'elle avait épousé le prince d'Orange : il la trouva récemment accouchée, aussi heureuse mère qu'heureuse épouse. Il n'éprouva pas moins de plaisir à faire plus intime connaissance avec son beau-frère, qui devint dès lors son meilleur ami.
On eiïlt voulu le retenir davantage dans la famille royale des Pays-Bas, mais il était attendu chez sa sœur ainée la grandeduchesse de Saxe-Weymar, et il dut se rendre ensuite à Stuttgart auprès de son autre sœur la grande-duchesse Catherine, mariée Tannée précédente au prince royal de Wurtemberg, qui était devenu roi à la mort de son père, le 30 octobre 1816. Ces trois visites successives du grandduc avaient pour objet crannoncer à ses sœurs son prochain mariage.
Il regrettait au fond du cœur que son arrivée à Berlin eût été ainsi relardée, car il savait combien il y était désiré. Il n'y arriva que le 15 avril, et il passa deux semaines entières avec sa fiancée.
Le roi de Prusse, pour lui faire honneur, avait désigné plusieurs officiers et chanabellans qui devaient faire leur service auprès de sa personne; mais il les pria de vouloir bien s*en dispenser, en disant qu'il se considérait comme faisant partie de la famille royale et qu'il n'entendait pas être traité comme un étranger à la cour du roi son beaupère. Il retint seulement à ses côtés le major de Grabow que le roi avait nommé pour l'accompagner.
Ce fut pendant son séjour à Berlin, que Frédéric-Guillaume lui donna le commandement du Q"" régiment de carabiniers de Prusse, magnifique régiment dont le prince se plut à porter souvent le brillant uniforme.
Le temps que le grand-duc pouvait donner à sa nouvelle famille et à sa future épouse, fut employé de manière à les lui faire mieux connaître et à les lui rendre plus chères. Il formait, avec la princesse Charlotte, des projets d'existence casanière et retirée, malgré les devoirs de leur haute position, et tous deux se félicitaient d'avoir des goûts, des idées et des sentiments si conformes et si bien faits pour leur bonheur.
Ils s'affligèrent d'être encore une fois obligés de se séparer, mais ils ne devaient pas vivre longtemps éloignés l'un de l'autre avant de se réunir pour toujours. , Le grand-duc rentra le 9 mai à Saint-Pétersbourg, après une absence qui n'avait pas duré moins de huit mois consécutifs. La joie qu'il ressentit de revoir sa mère et ses frères compensa le regret qu'il avait eu de quitter sa belle fiancée.
Ce n'est pas le roi de Prusse qui s'était réservé de conduire lui-même la princesse à son époux : Tétiquette des cours s'y opposait. Il avait remis ses pleins pouvoirs à son second fils le prince Guillaume, chargé de le représenter. Il eût préféré sans doute que le mariage pût être célébré à Berlin, en sa
présence, au milieu de sa nombreuse famille : les usages du cérémonial russe en ordonnaient autrement.
L'empereur Alexandre, d'ailleurs, avait l'intention de donner au mariage de son frère une pompe et un éclat eiLtraordinaires. Ce mariage n'étaiUil pas l'espoir de la dynastie des Romanoff, puisque l'empereur et le grand-duc Constantin n'avaient pas d'enfants et que leur union, depuis tant d'années stérile, ne laissait pas espérer qu'ils eussent jamais des héritiers directs ?
On apprit, à SainUPétersbourg^ que la princesse Charlotte, accompagnée du prince Guillaume, son second frère, était arrivée à Même), avec sa suite.
Les troupes de la garde impériale, désignées pour la recevoir et pour lui servir d'escorle, étaient déjà échelonnées sur la frontière de Russie. Les troupes prussiennes, qui avaient formé le cortège de la princesse jusqu'à Memel et qui se composaient d'un détachement d'honneur du 1" régiment de la garde et de 200 hommes du régiment de dra-^ gons de Lithuanie, vinrent s'établir en parade sur le territoire prussien, vis-à-vis des Russes, à la distance d'une portée de fusil les uns des autres.
Le 21 juin 1817, à sept heures du matin, le grand-duc Nicolas, revêtu de Tuniforme du 6* régiment de carabiniers de Prusse, se présenta, entouré de son état-major, devant les lignes du 1^ régiment de la garde prussienne,- en leur disant à voix haute, de Tair le plus affable : « Bonjour, Prussiens! »
Des hourras redoublés répondirent à ce gracieux salut militaire et trouvèrent des échos fraternels dans les rangs des troupes russes.
— Mes amis! reprit le prince, louché de cet accueil: souvenez-vous que je suis à moitié votre compatriote et que je fais partie, comme vous, de l'armée de votre roi.
A neuf heures, une voiture de la cour s'arrêta derrière les troupes prussiennes. La princesse Charlotte descendit de cette voiture, donnant la main au prince Guillaume : les troupes leur ouvrirent un passage en leur présentant les armes, et la princesse, dont l'émotion gagnait tous les assistants, traversa lentement les rangs de son escorte militaire et s'avança d'un pas tremblant vers la limite extrême des deux États : elle avait aperçu le grand-duc qui s'élançait à sa rencontre et qui lui tendit la main comme pour l'aider à franchir la frontière.
— Enfin, lui dit-il à voix basse, vous voilà parmi nous, ma chère Âlexandra ! Que Votre Altesse royale, ajouta-t-il de manière à être entendu de son entourage, soit la bienvenue en Russie !
Puis, l'entraînant vers les troupes russes qui la saluaient de frénétiques acclamations, il la promena de rang en rang, en disant aux officiers qui s'inclinaient devant elle :
— Ce n'est pas une étrangère, Messieurs, c'est la fille du plus fidèle allié et du meilleur ami de notre empereur.
Les trompettes sonnaient des fanfares, les tambours battaient aux champs, et un immense hourra, formé de mille cris, s'élevait à la fois des deux lignes de troupes russes et prussiennes. La princesse versa quelques larmes en prenant congé des personnes de la cour de Prusse qui l'avaient suivie jusqu'à la frontière, mais ces larmes furent bientôt essuyées quand elle reporta ses beaux yeux, tendres et mélancoliques, vers son auguste fiancé, qui la contemplait avec une silencieuse admiration.
Le voyage se fit rapidement, comme tous les voyages de
la cour de Russie ; mais il y eut de fréquentes stations pendant ce parcours de plus de cent lieues, pour ne pas fatiguer la princesse, dont la santé demandait beaucoup de ménagements. Le temps ne parut pas long au grand-duc Nicolas, qui la voyait sans cesse : il s'était, de son propre mouvement^ mis à la tête de l'escorte, et il remplissait en quelque sorte les fonctions de maréchal-des-logis, ayant soin d'arriver le premier à chaque relai de poste et de se trouver toujours là pour recevoir la princesse chaque fois qu'elle devait descendre de voiture et prendre un peu de repos. Ces marques de délicate attention étaient toujours accompagnées d'une respectueuse aménité et de la plus exquise politesse.
L'empereur et l'impératrice-mère allèrent au-devant de la princesse jusqu'à Krukova, à dix milles de Saint-Pétersbourg. L'empereur, portant l'uniforme de son régiment de grenadiers prussiens, attendait à cheval sur la grande route; l'impératrice-mère attendait dans la maison de poste de Krukova. C'est là que la princesse leur fut présentée par le prince Guillaume et par le grand-duc Nicolas : elle n'eut qu'à paraître pour conquérir toutes les sympathies de sa nouvelle famille, et elle en reçut l'accueil le plus empressé et le plus amical.
Le jour de l'arrivée de la princesse de Prusse à Saint- Pétersbourg, le métropolitain Âmbroise avait posé la première pierre d'une église dédiée à l'Ascension, et, dans les paroles qu'il prononça, il fit entendre, avec autant d'à-proposque d'onction, que les portes du sanctuaire allaient bientôt s'ouvrir pour une illustre catéchumène. En effet, deux jours après, la princesse, qui avait été instruite dans la religion grecque, et qui avait déjà pris le nom d'Alexandra Féodorovna, communia selon le rit grec et fut confirmée solennellement dans la chapelle du palais d'Hiver, en
présence de la raroillc impériale, de toute la cour et du saintsynode. L'empereur, qui l'avait conduite à la comteunion et à la confirmation, lui servit de parrain.
Le lendemain (6 juillet) eut lieu la célébration des fiançailles : toutes les personnes présentées y assistaient, les hommes en grande tenue, les femmes en costume national. On s'était réuni, vers dix heures du matin ^ à la chapelle du palais. La fiancée y fut conduite par l'empereur et par les deux impératrices, que suivaient les trois grands-ducs Constantin, Nicolas et Michel, le prince Guillaume de Prusse, la duchesse Antoinette de Wurtemberg et sa fille la princesse Marie, les dames de la cour de Prusse et les dames d'honneur de la cour de Russie, marchant deux à deux* La cérémonie fut très imposante : au moment de l'échange des bagues entre les fiancés, l'impératrice-mère se leva pour les leur présenter et pour procéder elle-même à cet échange solennel, qui fut annoncé aux habitants de Saint- Pétersbourg par une salve de 51 coups de canon. Après les fiançailles, le grand-duc et sa future épouse reçurent les félicitations de leur auguste famille, et le clergé entonna le Te Deum.
Au grand diner qui était servi dans la salle de marbre, les toasts furent proclamés au son des timbales et des trompettes et accompagnés de salves d'artillerie. Le soir, il y eut bal dans la salle Saint-George et la ville fut illuminée.
Un manifeste de l'empereur, dalé de ce même jour, déclara en ces termes, aux peuples de la Russie, que le mariage du grand-duc allait s'accomplir ; « Arbitre de la destinée des souverains et des empires, la divine Providence qui, dans ces derniers temps, a comblé la Russie de bienfaits nombreux, verse sur elle, dans ce moment, de nouvelles bénédictions. Il plaîl à sa volonté sainle d'agrandir la
— itë —
maison impériale, d'en consolider la grandeur et la gloire par les liens du sang et de Tamitié qui Punissent aux plus puissants d'entre les États de la terre. Inspiré par Celui qui tient entre ses mains le cœur des rois, muni du consentement de notre mère bien-aimée, Timpératrice Marie Féodorovna, nous avons résolu, conjoinlement avec Sa Majesté le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, d'acquiescer au désir exprimé par notre frère chéri, le grand-duc Nicolas Paulovitcb, en donnant pour épouse à celui-ci la princesse Charlotte, fille de cet auguste monarque. Son Altesse royale est entrée dans la communion de l'Église orthodoxe grecque et a regu avec les saintes huiles le nom d'Âlexandra Féodorovna. »
Le mariage ne fut célébré que le 13 juillet (l'% calendr. russe) avec un cérémonial analogue à celui des fiançailles, mais plus compliqué et plus majestueux encore. Dès six heures du matin, le canon de la forteresse avait salué le grand jour. A onze heures, le palais d'Hiver était rempli de la foule des invités en grand costume qui se pressaient dans les galeries.
Les dames d'honneur russes et prussiennes présidaient à l'habillement de la mariée. Lorsqu'elle sortit de ses appartements, où l'impératrice-mère était allée la chercher, un murmure d'admiration s'éleva de toutes parts : elle n'avait jamais été plus belle; on eût dit une impératrice, car elle avait, pour ce jour-là seulement, suivant l'usage, une couronne sur la télé, et elle portait par-dessus sa robe de brocard d'argent un manteau impérial de velours cramoisi, doublé d'hermine, dont l'immense queue était soutenue par quatre chambellans, tandis que les dames d'honneur soutenaient la queue de la robe. Les membres du conseil d'Etal et le corps diplomatique attendaient dans la chapelle du pa-
lais, quand une salve de 21 coups de canon annonça que le cortège impérial se mettait en mouvement. Les fourriers de la cour ouvrent la marche, suivis par les maîtres des céré* monies, les gentilshommes de la chambre et les chambellans, selon leur rang d*ancienneté ; Pempereur et les impératrices précèdent les époux, derrière lesquels sont les grands*ducs Constantin et Michel, la duchesse Antoinette de Wurtemberg et sa fille, la princesse Marip; à leur suite, se groupent les dames d'honneur et du palais ; puis viennent toutes les personnes de distinction qui ont droit de figurer à leur rang dans le cortège. A l'entrée de l'église, le clergé présente l'eau bénite à la famille impériale, et l'impératrice* mère conduit les fiancés à l'estrade qui leur est destinée. La cérémonie nuptiale achevée, les époux vont remercier l'empereur, qui les embrasse et qui leur adresse quelques paroles affectueuses. Après le Te Deunij chanté au fracas du canon, le cortège impérial retourne dans le même ordre au palais d'Hiver.
Pendant cette longue journée, sacrifiée tout entière au cérémonial, le grand-duc, obsédé des exigences de l'étiquette, n'eut pas un instant à donner à sa jeune femme, que lui disputait sans cesse, comme il le dit plaisamment à son frère Michel, un odieux grand-maitre des cérémonies. Au dîner d'apparat, qui fut la continuation de son supplice, il se trouva du moins assis près de son épouse et il put échanger avec elle quelques mots à voix basse.
— Vous paraissez distraite et rêveuse? lui dit-il en la regardant avec tendresse.
— Je me recueille dans mon bonheur! répondit-elle avec ce merveilleux à-propos qui ajoutait tant de charmes aux inspirations soudaines de son esprit et de son cœur.
Pendant le bal, l'empereur s'approcha du nouvel époux
— ai —
et lui apprit qu*il Tavait nommé, a l'occasioD de son mariage, chef du bataillon des sapeurs de la garde et inspecteur général du corps du génie. Le grand-duc remercia son auguste frère dans les termes les mieux sentis :
— Je suis encore bien jeune et bien inexpérimenté» dil-il à l'empereur, pour m'acquitter, comme je le voudrais, des importantes fonctions que Votre Majesté veut bien me confier ; mais je trouverai, dans le vif désir que j'ai de contenter mon auguste bienfaiteur, de quoi suppléer aux talents et aux connaissances qui me manquent.
Il s'empressa de faire part de sa nomirtatiou à son frère Michel, qui Ten félicita; et comme le grand-duc Nicolas exprimait des regrets sur l'insuffisance de son éducation :
— Je serais très heureux d'en savoir autant que toi en mathématiques et en art militaire, reprit gaiement le grandduc Michel ; tu feras un excellent inspecteur général du génie, pourvu que ton adorable femme te laisse le temps de t'occuper d'autre chose que de l'aimer.
— Il y a temps pour tout! repartit le grand-duc Nicolas, qui, malgré son air froid et sévère, avait toujours beaucoup de gaieté dans l'esprit quand il se trouvait avec son frère Michel. Mais, franchement, quoique l'art militaire soit une bien belle chose, j'aurais grande envie de demander un congé d'un an ou de deux, pour passer tranquillement le temps de ma lune de miel.
Le giand-duc distribua des tabatières de grand prix, garnies de diamants, aux ministres d'Etat, qui avaient eu part au règlement des conditions de son mariage ; la grande-duchesse fit également des présents magnifiques aux personnes qui devaient composer sa maison et former sa société intime.
L'empereur lui avait fait don de l'ancien palais d'A-
nitcbkoff, construit sous le règne de rimpératrice Elisabeth Pétrovna, au milieu de la Perspective Newsky et possédé depuis par le prince Potemkine, à qui Catherine II Tavait donné à litre viager. Ce beau palais, longtemps abandonné, avait été, depuis peu, magnifiquement restauré et mis en état d'être occupé par ses nouveaux possesseurs. C'est là que les époux vinrent s'installer le soir même de leur mariage.
Avant la fin du bal, l'empereur et l'impératrice Elisabeth se rendirent au palais d'Anitchkoffpour les y recevoir. L'impératrice-mère devait les y conduire. Elle monta avec eux dans un carrosse de gala, attelé de six chevaux que des valets de pied menaient à la main. Le carrosse était précédé d'une longue file de voilures de cour, occupées par les gentilshommes de la chambre, les chambellans et les ofiiciers du palais. Un escadron de hussards de la garde ou* vrait la marche, un escadron de la garde-noble la fermait. La Perspective Newsky, que suivait le cortège, étail éclairée comme eu plein jour par les illuminations des maisons et par les torches que perlaient des soldats faisant la baie des deux côtés de ce boulevard monumental.
Une foule joyeuse saluait de mille cris le passage des augustes époux. Quand ils arrivèrent au palais, dont les abords étaient encombrés par les personnes de la cour jalouses de faire preuve d'empressement, ils eurent peine à se dérober aux respectueuses obsessions dont ils étaient encore l'objet. L'empereur et Timpéralrice vinrent par bonheur à leur secours et les introduisirent dans les appartements qui n'étaient accessibles qu'à la famille impériale et aux personnes de Tentourage.
— Vous êtes ici chez vous! dit l'empereur aux époux, en leur montrant les appartements décorés avec autant d'élégance que de richesse. N'oubliez pas que le palais
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d*Hiver est une dépendance du palais d'AnitchkofT. Tàchoz de n'être pas trop heureux, pour ne pas négliger vos voisins et vos amis.
— Sire! reprit le grand-duc Nicolas avec une émotion qui était bien rare chez lui : plus mon bonheur sera grand et plus je devrai de reconnaissance à mon bienfaiteur ! C'est à Votre Majesté que je rapporte tout ce qui m'arrive de bon en ce monde.
— Sire, ajouta la grande*duchesse avec son sourire enchanteur, en se tournant alternativement vers l'empereur et les deux impératrices: ne m'avez-vous pas promis que je trouverais en Russie un second père et deux mères pour remplacer celle que j'ai perdue et que je pleure toujours?
L'empereur et les impératrices, avant de prendre congé de la mariée, lui rappelèrent que le jour de son mariage était justement Tanniversaire de sa naissance, en lui offrant, à cette occasion, de nouveaux présents et de nouvelles félicitations. Un petit salon, dont la décoration reproduisait avec la plus minutieuse fidélité celui où elle se tenait d'habitude au château de Postdam, avait été déjà tout rempli de cadeaux, que la famille royale de Prusse lui envoyait en mémoire de cet anniversaire, qu'on ne manquait pas de fêter avec beaucoup d'éclat à la cour de Berlin .
— Où suis-je donc? s'écria-t-elle, surprise et ravie de se trouver au milieu des souvenirs de sa jeunesse : voilà les livres que je lisais, voilà les fleurs que je soignais moi-même à Postdam ! J'ai déjà été bien heureuse ici, et je sens que je puis l'être encore davantage !
Le grand-duc Nicolas reconduisit la famille impériale jusqu'à rentrée du palais. En traversant le dernier vestibule, il aperçut son gouverneur le générai Lamsdorff, qui se tenait à Técarl et qui semblait se cacher, car le grand-duc,
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(lonl il s'éiail approché plusieurs fois pendant les interminables présentations de cette journée de cérémonial , n'avait pas eu Tair de le remarquer et ne lui avait point adressé la parole.
— Sire, dit à demi-voix le grand-duc qui se reprochait d'avoir laissé croire à son ancien gouverneur qu'il était en disgrâce, quand Votre Majesté a cessé d'avoir besoin des services du général Laharpe, n'a-t-on pas récompensé dignement le gouverneur des grands-ducs de Russie? Voici le général Lamsdorff, que je recommande à la bienveillance de Votre Majesté.
Le lendemain le général Lamsdorff fut nommé comte, avec donation d'un domaine considérable en Courtaude.
Les fêtes, qui suivirent le mariage du grand-duc Nicolas, durèrent presque sans interruption pendant plus de trois semaines : le peuple de Saint-Pétersbourg en eut sa part, car elles commencèrent avec l'anniversaire de la naissance d'Alexandra Féodorovna, le i 3 juillet, et elles vinrent aboutir» le 3 août, à la fêle de l'impératrice-mère, qu'on célébrait toujours, par ordre de l'empereur, avec beaucoup de solennité.
Il y eut de grandes réceptions à la cour, des banquets, des concerts, des bals, des spectacles, chez l'empereur et les impératrices, soit au palais d'Hiver, soit au palais de l'Ermitage, soit au palais de Marbre, soit au palais de la Tauride. Les nouveaux époux reçurent aussi, avec beaucoup de magnificence, leur auguste famille au palais d'Anitchkoff.
La saison était favorable aux promenades et aux divertissements champêtres; la cour alla successivement aux résidences d'été, à Péterhoff, à Orianienbaum et à Catherinenhoff.
L'impératrice Marie Féodorovna était si satisfaite du mariage de son bien-aimé fils Nicolas et tellement attachée déjà à sa charmante bru, qu'elle les accompagnait partout, dans
les réunions officielles, comme dans les assemblées intimes, où la famille impériale n'admettait que son entourage ordinaire. On eût dit que rimpéralrice-mère ne voulait rien perdre des succès flatteurs de la grande-duchesse, qui attirait tous les regards, toutes les sympathies.
L'impératrice Elisabeth, au contraire^ s'abstenait le plus possible de paraître, en s'excusant sur le mauvais état de sa santé : la vue du bonheur de deux époux, qui semblaient si bien faits l'un pour l'autre, lui causait une tristesse profonde, en l'amenant à comparer son sort avec celui de sa bellesœur. L'empereur était pour elle plein de douceur et de bonté, mais ce n'était plus de l'amour, ce n'était pas même de l'affection.
Les réjouissances publiques, qui eurent lieu à l'occasion de la fête de l'impéralrice-mère, attirèrent une foule énorme à Péterhoff. Les cloches ne cessèrent de sonner, les canons de tirer, la musique de jouer pendant trois jours et trois nuits. Le bal masqué dans les jardins du château divertit singulièrement la grande-duchesse Alexandra, qui se livra sous le masque à tout l'aimable enjouement de son caractère.
La grande-duchesse avait plu à tout le monde; dès le premier moment, on avait rendu hommage à sa beauté ainsi qu'à sa grâce; le charme répandu dans toute sa personne s'était fait sentir comme une sorte de parfum qui s'en exhalait. L'admiration devint bientôt de l'enthousiasme, quand on eut apprécié ses nombreuses qualités, la bonté de son cœur, la distinclion de son esprit, l'élévation de son caractère et surtout l'exquise sensibilité de son âme. Le prestige qu'elle exerça d'abord sur la famille impériale gagna de proche en proche à la cour, et ne tarda pas à se répandre même parmi les classes inférieures, qui l'avaient à peine entrevue, mais qui n'enteîidaient parler quB d'elle.
Le grand-duc Nicolas aurait voulu adopter immédialemeiH le genre d'existence qu'il se promettait depuis longtemps. Il était impatient de se renfermer dans son intérieur avec la compagne chérie qu'il s'était donnée et qui réalisait si bien tousses rêves. Il se proposait de restreindre sa vie, pour ainsi dire, aux limites du foyer domestique, sans négliger toutefois aucun des devoirs attachés à son rang. Le palais d'Anitchkoff lui semblait destiné à devenir le sanctuaire de son bon*beur. Ce ne fut donc pas sans regret qu'il dut s'en éloigner bientôt avec sa jeune épouse, pour se rendre aux vœux des habitants de Moscou et pour répondre aux désirs de l'empereur.
Alexandre avait formé le projet de faire lui-même une apparition à Moscou avec les impératrices, après avoir visité les provinces méridionales de son empire. Il devait passer ensuite en Pologne, où la reconstitution définitive de ce royaume réclamait sa présence. Il jugeait nécessaire de résider à Varsovie jusqu'au printemps, et, sans rentrer dans sa capitale, il aurait repris son voyage à travers l'Allemagne pour assister aux conférences des souverains ses alliés, qui allaient se réunir, dans le coursde 1818, à Francfort-su r-le- Meinou à Aix-la-Chapelle. D'après cet itinéraire, l'empereur comptait rester absent de Saint-Pétersbourg seize ou dixhuit uiois, pendant lesquels le grand-duc Nicolas eût été chargé de le représenter au siège du gouvernement.
Alexandre annonça, en conséquence, à son frère, qu'il loi remettait dorénavant le soin de prêter son concours à leur auguste mère, dans toutes les circonstances où Tautorité impériale serait personnifiée :
< — Il faut maintenant, lui dit-il en souriant, que tu apprennes le métier d'empereur, car on ne sait pas ce qui peut arriver!
Alexandre, qui avait à faire des inspections et à passer des
revues dans un rayon de plusieurs centaines de lieues, partit le 25 août, en invitant legrand-duc et la grande-duchesse à venir le retrouver à Moscou vers le milieu d'octobre.
En l'absence de Tempereur, le grand-duc Nicolas eut la surveillance, sinon la direction des affaires de TÉtat; il parut même, revêtu d'un caractère officiel, dans les audiences de congé que les impératrices donnèrent à plusieurs ambassadeurs étrangers. Il n'en fallut pas davantage pour qu'on lui atlribu&t la délégation du pouvoir impérial. Cette opinion ne tarda pas à s'accréditer à la cour.
Sur ces entrefaites, on apprit que la grande-duchesse était enceinte. Cette nouvelle avait causé tant de joie à rimpératrice-mère, qu'elle ne put s'en taire, et qu'elle n'attendit pas l'époque fixée par les usages de la cour de Russie, pour proclamer partout cette heureuse nouvelle. L'empereur en fut informé le premier et ne manqua pas de s'en réjouir dans les lettres qu'il écrivit à sa mère.
« Voici enfin une union bénie du ciel ! disait*il, dans une de ces lettres pleines d'un sentiment exquis de bonté et de délicatesse. J'ai bon espoir que la famille impériale aura des héritiers. Que la grande-duchesse Alexandra sache bien qu'elle a mission d'empêcher le nom des Romanoff de s'éteindre! C'est là une grande et glorieuse mission. Aussi, dans le cas où l'enfant qu'elle porte serait un fils, je désire qu'il puisse naître dans les murs de Moscou, la cité des tzars, l'antique métropole de notre sainte Russie. »
La grande-duchesse avait conservé auprès d'elle son frère le prince Guillaume de Prusse; elle voulait qu'il fût aussi du voyage de Moscou. Elle se mil en route, le 30 septembre, avec les deux impératrices. L'impératrice Marie veillait sur elle comme une tendre mère. Le voyage se fit, à petites journées, sans fatigue et sans accident.
— Vous ne vous appartenez pas, ma chère enfant, disait rimpératrice-mère à la grande*duchesse^ vous appartenez à la Russie, qui compte sur vous pour perpétuer l'auguste lignée de ses souverains.
La grande-duchesse souriait à ces paroles, dont elle ne mesurait pas la portée.
On n'arriva que dans la soirée du 1â octobre au dernier relai de poste avant Moscou. L'empereur y était arrivé depuis le matin, et le grand-duc Michel, qui avait Tait une longue excursion dans les provinces orientales, venait à peine de rejoindre son auguste frère. La famille impériale se trouva donc au complet et put faire son entrée à Moscou, le soir même, au bruit des cloches et de Tartillerie, au milieu des acclamations de tous les habitants.
L'accueil qui attendait les nouveaux époux dans la vieille cité moscovite prouva une fois de plus l'amour filial du peuple russe pour la famille impériale. La grande-duchesse, il est vrai, n'eut qu'à paraître, gracieuse et souriante, aux yeux de la foule qui se pressait sur son passage, pour exalter jusqu'au délire l'enthousiasme dont elle se vit entourée. Cet enthousiasme la suivit partout pendant son séjour, et les fêtes splendides qu'on lui offrit, au nom de la ville, n'eurent pas de plus bel ornement que sa présence.
Le portrait que fit d'elle à cette époque un homme de cour, qui eut Thonneur de la voir de près et de la peindre dans l'habitude de sa vie privée, ce portrait fut toujours ressemblant, sans qu'on puisse l'accuser d'avoir été coloré par la flatterie, car le prince Pierre Borissovilch Koziowsky, qui en est l'auteur, ne l'avait tracé que pour lui-même dans son carnet de voyage : « La grande-duchesse, écrivait alors « Pierre Borissovitch Kozlowàky, a une taille majestueuse, c< un air de souveraineté, des traits de physionomie agréa-
« blés et harmonieux. Quand elle s^anime, la défiance de ce son regard scrutateur disparaît , et elle redevient tout ce entière la fille de la reine de Prusse et la sœur de la grandea duchesse de Mecklembourg. La princesse se voit nsoins, « mais la femme , sous ses formes angéliques, parait davana tage. »
A ce portrait esquissé de main de maître, il faut opposer celui du grand-duc, que le même peintre a tracé également d'après nature et dans la même circonstance : « Le grand- « duc a reçu de la nature un des plus beaux présents qu'elle « puisse donner à ceux que le sort a placés au-dessus des « autres : il a la plus noble figure que j'aie vue de ma vie. « L'expression ordinaire de sa physionomie a quelque chose a de sévère et de misanlhropique qui ne met point à l'aise. « Son sourire est un sourire de complaisance, qui n'est point et le résultat de la gaieté ou de l'abandon. L'habitude de réa former Tun et l'autre est devenue tellement inséparable a de son être, que vous no voyez en lui aucune gêne, aucun « embarras, rien d'étudié; et pourtant, toutes ses paroles, «c ainsi que ses mouvements, sont cadencés comme s'il avait ce devant lui un papier de musique. G*est une chose qui tient « du prodige que toute la manière d'être de ce prince. Il Cl parle avec vivacité, avec une simplicité et une convenance a parfaites ; tout ce qu'il dit est spirituel ; aucune plaisanterie « banale, aucun mot plaisant ou déplacé. Il n'y a rien, dans a le ton de sa voix et dans la composition de sa phrase, qui ina dique la fierté, ou la dissimulation; et pourtant vous sen- « tez que son cœur est fermé, que cette barrière est inaccestt sible, et qu'on serait fou d'espérer de pénétrer dans l'intice mité de sa pensée ou de posséder son entière cpnfiance. »
Ce portrait, dont l'exagération seule altère la ressemblance, est curieux à conserver comme un document con-
lemporain, qui doit servir de comparaison avec d'autres
portraits du grand-duc Nicolas, composés à des époques postérieures, et non moins ressemblants, malgré de notables différences. Au reste, dès ce temps-là^ le prince Koziowsky, sous rimpression vive et profonde que lui avaient laissée ses rapports avec le grand-duc, crut pouvoir prédire l'avenir auquel celui-ci semblait réservé : « Au cas que le grandduc Nicolas monte un jour sur le trône, disait-il, je ne doute pas qu'on ne le serve avec enthousiasme. Il ne gagnera pas, comme Henri IV, le cœur de ses sujets par un aimable abandon, mais ils lui obéiront volontiers comme à un prince qu'on peut toujours contempler avec orgueil et auquel le public peut justement appliquer les deux vers célèbres de Bérénice :
En quelque obscurité que le ciel Teût fait naître^ Le monde^ en le voyant^ eût reconnu son maître.
En outre, le grand-duc, sous le sceau de majesté dont il a été marqué par la nature, cache une haute intelligence, qui ne fait qu'augmenter l'impression que produit son aspect imposant et vraiment impérial. »
Le grand-duc Nicolas, obéissant au désir exprimé par l'empereur, sans se rendre compte toutefois des intentions de son auguste frère, avait décidé que la grande-duchesse resterait à Moscou; mais il lui cacha le plus longtemps possible cette décision, car la princesse, fidèle au plan d'existence qu'ils avaient tracé ensemble, aspirait à rentrer à Saint-Pétersbourg et à s'établir pour Thiver dans son palais d'Anitchkoff, où elle avait déjà, disait-elle gaiement, bftti ses châteaux en Espagne. Elle aimait son mari avec passion, et elle s'attristait de ce que depuis leur mariage il avait donné la meilleure part de son temps à la famille
impériale, au service militaire, aux devoirs de TéliqueUe et à toutes les exigences de sa position de grand-duc. Ce n'étaient pas là les beaux projets de retraite qui semblaient convenir à leur lendresse conjugale.
Elle résidait au Kremlin avec les deux impératrices et toute la cour, mais elle s'y trouva bien seule et bien abandonnée^ quand son cher époux l'eut quittée dans les premiers jours de décembre, pour retourner avec l'empereur et le grand-duc Michel à Saint-Pétersbourg. On eut beaucoup de peine à faire comprendre à la pauvre princesse que les routes étaient trop mauvaises et même trop dangereuses, pour qu'il lui fAt permis d'accompagner le grand-duc dans une aussi rude saison.
— S'il y a un danger, disait-elle à l'impératrice-mère en versant des larmes, n'avais-je pas le droit de le partager avec mon époux? Ce que je crains le plus au monde, c'est d'être éloignée de lui et de vivre sans lui !
Cette séparation dura plus de deux mois. La grandeduchesse répandit souvent des pleurs en secret, et pourtant elle recevait tous les jours une lettre du grand-duc qui l'invitait à prendre patience. L'empereur revint avant lui à Moscou : il n'avait pas renoncé à son voyage en Crimée et il devait d'abord se rendre à Varsovie pour l'ouverture de la diète.
Le grand-duc Nicolas, qui avait quitté Saint-Pétersbourg le 7 février 1818, était impatient de se retrouver auprès de sa femme, d'autant plus qu'elle approchait du moment de devenir mère. Les médecins n'étaient pas d'ailleurs sans inquiétudes au sujet de la santé de cette princesse, qui n'avait jamais été d'une complexion robuste, et dont la nature frêle et nerveuse à la fois avait besoin d'être soutenue par une certaine énergie morale. La présence du grand-duc rendit
à son épouse la confiaDce et la force qui étaient nécessaires à la tin d'une grossesse laborieuse et pénible.
— Vous êles là, je n'ai plus peur de rien ! disait«-elle à son mari en le regardant avecsérénilé. Si fail, vraiment ! ajouta* t-elle en faisant un signe d'intelligence à Timpératrice-mère qui était présente : j*ai peur d'avoir une fille au lieu d'un fils et de roécontenter l'empereur.
Le grand-duc avait dû s'absenter encore pour aller inspecter quelques régiments du génie. Il fut rappelé à la hâte par plusieurs courriers que lui envoya successivement l'impératrice-mère. La grande-duchesse, le 29 (17, calendr. russe) avril, mil au monde un fils qui reçut en naissant le nom d'Alexandre Nicolaïévitch.
— L'empereur sera content de moi! dit-elle à son époux qui lui montrait avec orgueil le nouveau-né, plein de vie et de force. J'ai obéi à ses ordres en lui donnant un petit grand-duc.
L'empereur n'était plus à Moscou depuis près de trois mois; il n'était plus même à Varsovie : il se dirigeait vers la Crimée, en ne s'arrétant que pour l'inspection des troupes dans les centres militaires qui se trouvaient sur sa route. L'accouchement de la grande-duchesse Alexandra devait lui être annoncé par un aide de camp du grand-duc Nicolas; mais cet envoyé, malgré toute la diligence qu'il fit, ne put remettre que quatre jours plus tard à Sa Majesté les lettres que lui écrivaient le grand-duc et son auguste mère à l'occasion de cet heureux événement.
Alexandre avait passé en revue, ce jour-là, dans les plaines qui s'étendent entre Gregorowska et Pazkovce le corps d'armée commandé par le prince Gortchakofi*. Il habitait depuis trois jours le magnifique château de Gregorowska, appartenant à la comtesse Rzewuska, née princesse Lubo-
mirska, et situé à Starokonstantinow où il avait élabli son quartier-général.
— Que puis-je faire, dit-il à cette damey pour reconuattre le gracieuse hospitalité que vous m^avez donnée dans votre beau domaine ?
— Sire, répondit la noble veuve du comte Séverin Rzewusky, je demande humblement à Votre Majesté qu'elle daigne dater de Starokonstantinow Tukase qui annoncera la naissance de Son Altesse impériale le grand-duc Alexandre.
— Eu vérité, reprit l'empereur avec attendrissement, je ne pouvais recevoir une plus agréable nouvelle, et je n'oublierai pas, Madame la comtesse, que c*est chez vous qu'elle m'a été apportée... Mais, ajouta-t-il, un de mes valets de chambre a eu la maladresse de briser dans l'appartement que j'occupe un vase de Chine, qui était peut-être d'une certaine valeur...
— Ah! Sire, s'écria la comtesse se rappelant une vieille superstition polonaise, un vase qu'on brise par mégaide à la naissance d'un enfant est toujours un heureux augure pour lui et pour sa famille : c'est l'image du mauvais sort qui se rompt et qui s'évanouit.
Alexandre se fit rendre compte de cette croyance superstitieuse qui existe dans tout l'Orient, et plus tard il racontait lui-même, en riant, à la grande-duchesse Alexandra, comment un valet maladroit avait porté bonheur au nouveau-né en brisant un vase. Il avait eu soin d'envoyer, en échange, à la comtesse Rzewubka plusieurs porcelaines du plus grand prix, en lui adressant un billet autographe, pour la remercier de son gracieux accueil. Une de ces porcelaines, portant pour inscription sur une plaque d'or cette simple date en polonais : il avril 1 81 8, a été conservée long-
temps dans la famille Rzewusky comme un précieux souvenir du séjour de l'empereur Alexandre à Gregorowska et de la naissance du grand-duc Alexandre son neveu.
Un souvenir plus durable de ce double événement, c'est Tukase qui fut publié par toute la Russie et qui était ainsi conçu :
« Nous Alexandre P', par la grâce de Dieu, etc., à loiis nos fidèles sujets, savoir faisons :
« Le 17 (29) avril, notre bien-aimée belle-sœur, la grandeduchesse Alexandra, est accouchée, en nous donnant un neveu, et à LL. AA. II., un fils qui a reçu le nom d'Alexandre.
<c Nous regardons cel accroissement de notre maison impériale comme une preuve des bénédictions que le Très- Haut répand en abondance sur nous et sur notre Empire. En annonçant cet heureux événement à nos fidèles sujels, nous sommes persuadé qu'ils se réuniront à nous, en priant avec ferveur le Dieu de toute bonté, de faire croître dans la paix le nouveau-né, de le faire prospérer dans tout ce qui peut contribuer à l'affermissement de la foi, et à l'étendue de la gloire et du bien-être de la patrie. A ces causes, nous ordonnons, partout où le cas le requiert, de mentionner et appeler notre bien-aimé neveu : Son Altesse Impériale le grand-duc.
« Donné à notre quartier-général de Starokonstanlinow, le 22 avril (4 mai), l'an de grâce 1818 et de notre règne le 1 8^ »
L'empereur fit savoir, en outre, au grand-duc Nicolas,
que son fils Alexandre était nommé chef du régiment des
hussards de la garde et décoré des ordres de Saint-André,
de Saint-Alexandre-Newsky et de Sainte-Anne, !'• classe.
L'empereur avail envoyé immédiatement à Berlin son aide de camp le général-major comte Orloif, pour complimenter le roi de Prusse au sujet de la naissance de son petit-fils. Le colonel Friedrichs^ aide de camp du grand-duc Nicolas, était arrivé de Moscou depuis plusieurs jours, apportant cette nouvelle, qui fut accueillie avec une «vive joie par la famille royale. Frédéric-Guillaume avait promis solennellement à sa fille Âlexandra qu'il irait la voir aussitôt après son accouchement : il répondit donc à Tempereur, qu'il comptait être à Moscou avec le prince royal de Prusse, vers le milieu de juin, et il invita son gendre le grand-duc Nicolas à faire procéder, en son absence, au baptême de Tenfant dont il était parrain conjointement avec l'empereur de Russie.
Le baptême eut lieu, en effet, le 17 mai, à Moscou, dans l'église du monastère de Tchoudoff, en présence des deux impératrices. L'impératrice-mère fut la marraine. Cette cérémonie, célébrée avec la plus grande pompe, offrit cette disposition singulière, conforme aux usages de la liturgie grecque : le grand-duc Nicolas se retira dans une salle voisine, au moment où Tenfant fut baptisé, et il ne rentra dans l'église qu'après le baptême.
— Le nom que notre bien-aimé fils a reçu, dit le grandduc à la grande-duchesse qui contemplait avec bonheur ce bel enfant, ce nom-là lui servira d'égide, car saint Alexandre Newsky est un des bienheureux patrons de la Russie. Tout ce que je souhaite, c'est qu'il puisse ressembler à son auguste parrain et qu'il marche sur les traces de mon glorieux bienfaiteur.
Le grand-duc Nicolas, peu d'heures après la naissance de ce fils qu'il plaçait sous la protection immédiate de saint Alexandre Newsky, avait écrit la lettre suivante au vénérable Augustin, archevêque métropolitain de Moscou.
*c Très vénérable prélat, ^^'''
a J'ai vu, avec l'angoisse d'un faible mortel, mais aussi avec l'espérance d'un chrétien fidèle, s'approcher le moment le plus décisif de ma vie. Incertain de ce que me ré* servait la Providence, j^ai fortifié mon âme par un vœu religieux, et c'est avec résignation que j'ai attendu la volonté du Seigneur.
ce II a plu à la divine Providence de m'accorder le bonheur des joies de la paternité. Elle m'a conservé la mère et le fils. La manifestation de notre reconnaissance, qui n'est point nécessaire à Celui qui sonde les cœurs, devenait un besoin pressant pour celui qui en est pénétré. Le vœu que je m'empresserai de réaliser consiste à ériger, sous l'invocation de saint Alexandre Newsky, une chapelle dans Téglise de la Nouvelle-Jérusalem , à Moscou. C'est l'humble offrande d*un heureux père, qui remet sous la garde du Tout-Puissant son bien le plus précieux, la vie de sa femme et de son enfant.
oc Votre Eminence voudra bien être mon conseiller et mon guide dans l'accomplissement d'un vœu si cher à mon cœur. Puissent de ferventes prières, pour la mère et pour le fils, s'élever au ciel du pied de cet autel élevé par la reconnaissance d'un père! Puisse le Tout-Puissant prolonger leurs jours, pour leur propre bonheur, pour le service du monarque, pour l'honneur et pour la prospérité de la patrie !
«c En vous demandant votre bénédiction, pour eux et pour
moi, je suis, etc.
w NiCOLVS. M
L'empereur Alexandre était revenu, le 10 juin 1818, de son voyage en Crimée : ce voyage, dont la rapidité étonnante surpassa encore celle do ses fréquentes excursions dans les différentes parties de son vaste Empire, lui avait permis cependant de voir par ses yeux et de constater le prodigieux développement d'Odessa et des autres villes commerçantes ou militaires, fondées depuis moins de 30 ans sur le littoral de la mer Noire. Il eût voulu, au delà de Kherson, poursuivre cette intéressante exploration, dans un pays à peine peuplé et presque inconnu, qui devait avoir un jour tant d'importance sous le double point de vue du commerce et de la marine russes; il se promettait d*y revenir bientôt et d'y donner suite aux grands projets de Timpéralrice Catherine. Il n'y revint que pour y mourir. ,
On attendait à Moscou le roi de Prusse et son fils atné le prince royal. D'immenses préparatifs avaient été faits au Kremlin pour les recevoir, et d'autres préparatifs plus considérables encore se faisaient simultanément au palais d'Hiver, à Saint-Pétersbourg, et dans toutes les résidences impériales aux environs de la capitale.
Le 15 juin au matin, on apprit que le roi et son Bis arriveraient dans la soirée; ils devaient s'arrêter à quelque
dislance de la ville des tzars, pour y faire le lendemaio leur entrée solennelle. La délicieuse maison de campagne du grand-chambellan Naryschkine avait été disposée magnifiquement d'avance, de manière que les augustes hôtes de Tempereur pussent y passer la nuit, avec toute leur suile. Ce fut dans cette maison que la gi'ande-duchesse Alexandra vint attendre son père et son frère atné.
L'empereur était allé à leur rencpntre jusqu'à Kuntzew, situé à trois milles de Moscou. Les deux grands^ducs Nicolas et Constantin raccompagnaient, avec un nombreux et brillant état-major. Alexandre et Guillaume se jetèrent spontanément dans les bras Tun de Taulre, comme deux amis qui ne s'étaient pas vus depuis longtemps. Ensuite, le roi et le prince royal embrassèrent les deux grands-ducs.
Quand la grande-duchesse se retrouva en présence de son auguste père, elle ne put se défendre d'une émotion si vraie et si touchante, que les assistants la partagèrent et que tout le monde avait, comme le père et la fille, des larmes dans les yeux. Il y eut, entre le roi et la grande-duchesse, des paroles admirables de tendresse et de sensibilité.
— Il faut que je sois bien heureuse dans ma nouvelle famille, lui dit la grande-duchesse, puisque j'ai pu rester une année entière sans vous voir !
— Et, moi, ma chère Charlotte, reprit le roi en l'embrassant avec efi'usion, je ne me serais point accoutumé à cette séparation si je n'avais pas été sûr do ton bonheur.
Le lendemain, à onze heures, le roi de Prusse et l'empereur de Russie firent leur entrée à Moscou, au son des cloches et au bruit de rartillerie, que couvraient par moments les cris et les hourras de la foule. Toutes les maisons, tous les édifices publics étaient pavoises de drapeaux russes et prussiens. Frédéric-Guillaume avait pris l'uniforme de chef
d*un régiment russe, avec Tordre de Saint André : Tempereur portait sur son uniforme Tordre de TAigle-noir. Le prince royal de Prusse marchait à cheval entre les grands-ducs Nicolas et Michel. Les troupes, en grande tenue, formaient une double haie depuis la porte de la ville jusqu'au Kremlin.
Les deux impératrices reçurent le roi au pied du grand escalier du palais et lui présentèrent, comme pour fêter sa bienvenue, son petit-fils, son filleul, le jeune grand-duc Alexandre, que la grande-duchesse avait pris des bras de la nourrice pour le mettre dans ceux de Frédéric-Guillaume.
— Sire, dit Tempereur dont le visage parut s*illuminer d'une inspiration divine, rappelons -nous que cet enfant est né dans Tantique palais des tzars, non loin du berceau de la famille Romanoff, et tout près de la porte Sainte où Timage miraculeuse de la très sainte Yierge veille sur les destinées de cette ville et de la Russie ! Rappelons-nous aussi que toutes les bénédictions nous viennent de notre Sauveur et Seigneur Jésus*Christ, qui nous a protégés d'une manière si visible, depuis que nous avons mis en lui seul notre foi, notre amour et nos espérances.
Cette allocution mystique laissa une impression profonde dans la mémoire de tous ceux qui l'entendirent, et le roi de Prusse en parla plus d'une fois, avec un vif sentiment de respect aux personnes de son entourage.
Les dix jours qu'il passa encore à Moscou, avec la famille impériale, furent remplis par des fêtes de toute espèce.
Frédéric-Guillaume ne se lassait pas d'admirer cette immense et magnifique cité, qui ne portait plus trace des désastres de 1812 et qui était sortie de ses ruines, grâce aux puissants et généreux efforts d'Alexandre, plus belle et plus florissante qu'elle ne l'avait jamais été. On le rencontrait sans cesse dans les rues, se promenant à pied ou à cheval, en
compagnie de l'empereur, qui s'était fait sou cicérone et qui lui montrait avec une sorte d'orgueil les grands travaux de construction accomplis dans la ville, oti Fincendie n'avait épargné que 500 maisons en pierre et 2, 100 maisons en bois, et où l'on en comptait alors près de 10,000, la plupart en pierre, avec 350 églises et couvents, réparés à neuf et rendus au culte.
Lorsque les coupoles peintes et dorées de ces édifices religieux étincelaienl au soleil, le roi éprouvait l'enthousiasme qui naguère avait saisi Tarmée. française à l'apparition de cette merveilleuse cité, et il s'écriait avec admiration, que la ville de Moscou n'avait pas de rivale au monde.
— Oui, c'est la ville sainte! disait Tempereur, avec une pieuse émotion, en étendant la main vers cette multitude de clochers et de coupoles qui brillaient à Thorizon. La majesté du Très-Haut anime d'une vie sans cesse renaissante les périssables combinaisons de la matière et leur commu* nique l'empreinte radieuse de sa propre gloire.
Alexandre s'abandonnait tous les jours davantage à ses tendances mystiques, qui le portaient vers une dévotion exaltée et mélancolique : il avait dès lors des accès desombre tristesse et d'amer découragement, pendant lesquels il prenait en dégoût le pouvoir souverain. Il ne cacha pas au roi de Prusse, qu'il était souvent préoccupé de l'idée d'abdiquer, afin de pouvoir vivre dans la retraite el même dans l'ascétisme. Il avait déjà jeté les yeux sur le grand-duc Nicolas pour lui laisser la couronne.
— Votre Majesté, lui dit le roi de Prusse, n'a pas achevé la tâche qu'elle s'est donnée de pacifier l'Europe; la Sainte- Alliance existe, mais il n'y a point un État qui soit délivré du fléau des sociétés secrètes, et la Révolution que nous avons écrasée s'agite et gronde sous nos pieds. Que deviens
drons-DOUs si vous nous abandonnez aux anarchistes et aux conspirateurs ?
L'empereur et la £amille impériale retournèrent à Saint* Pétersbourg avec le roi et le prince royal de Prusse , dans les derniers jours du mois de juin : ils s'arrêtèrent quelques iours au ch&leau de Tzarskoé-Sélo, avant leur entrée solennelle dans la capitale.
Ce fut le 4 juillet que cette entrée eut lieu sous les yeux d'une foule innombrable. Les régiments de toutes armes, composant la garnison de la ville ou cantonnés aux environSy avaient été distribués sur le passage du cortège impérial. A six heures, le canon de la forteresse et les cloches de toutes les églises annonçaient l'arrivée de l'empereur. Il était à cheval, ayant à sa droite le roi de Prusse, et à sa gauche le prince royal et le grand-duc Nicolas. L'empereur portait la décoration de TAigle-noir, le roi celle de Saint-André. Derrière eux, une brillante suite de généraux, d'of&ciers supérieurs et de dignitaires en grand uniforme; un escadron de la garde précédait la voiture où se trouvaient réunies les deux impératrices et la grande-duchesse Alexandra. Leurs Majestés et Leurs Altesses Impériales et Royales mirent pied à terre devant la cathédrale de Kasan, et y entrèrent pour faire leurs dévotions, suivant l'usage. Le soir, au palais d'Hiver,|rempereur présenta lui-même au roi les employés des huit premières classes, en les nommant par leurs noms.
Les appartements que l'empereur avait fait préparer pour recevoir son auguste ami dans le palais d'Hiver se composaient de onze pièces, décorées avec autant de goût que de magnificence. Les peintures des plafonds et des lambris étaient dues aux pinceaux de trois artistes italiens, Scotti, Yigni et Rossi ; mais tous les travaux de décoration intérieure et d'ameublement avaient été exécutés, d'après les
dessins de ces inrlistes, par des ouvriers russes. Alexandre avait voulu ainsi prouver que les arts et l'industrie n'étaient pas en décadence sous son règne. On remarquait les portes en bois des iles, avec des ornements en bronze doré; les parquets en marqueterie de couleur, les glaces de la plus grande dimension, tous les meubles enfin qui ne se dislinguaient pas moins par la beauté des formes que par la richesse de la matière et la perfection de la main-d'œuvre. Le roi jde Prusse, qu'Alexandre avait accompagné dans ses appartements, ne cessait de manifester sa surprise et son admiration en présence de toutes ces merveilles.
— On répète depuis un siècle que nous sommes des barbares, dit l'empereur en souriant; nous n'avons pas encore, il est vrai, des Michel-Ange et des Raphaël, maïs les bons ouvriers ne nous manquent pas. Le moindre paysan russe est plus intelligent et plus adroit, au bout d'un mois d'apprentissage, que tous les artisans qui nous viennent du dehors, et qui nous apportent moins d'avantages industriels que d'embarras politiques.
Le lendemain, en effet, Alexandre voulut faire les honneurs de sa capitale à son hôte illustre et il prit plaisir à lui montrer en détail les nombreux travaux d'embellissement, qu'il y avait fait exécuter : ici, Thôtel de l'Amirauté et la nouvelle église d'Isaac, dont les façades superbes, à peine terminées, témoignaient des proportions colossales de ces deux édifices; là, l'obélisque consacré aux victoires du maréchal Roumianzoff- Zadounaïsky, qu'on avait transporté devant la maison du premier corps des cadets, et la statue du maréchal Souvaroff-ltalisky, s'élevant au milieu de la grande place qui s'ouvre à l'extrémité du Champ de Mars; partout, des palais et des hôtels, ornés de colonnes, de frontons et de statues; les rues pavées en bois et
garnies de trottoirs en granit ; en un mot, une ville neuve, de l'aspect le plus grandiose el le plus imposant, où les monuments publics se déployaient de toutes parts et où les maisons, presque toutes uniformes, hautes, bien alignées et blanchies à la chaux, avaient un caractère monumental.
Le roi de Prusse et son fils ne devaient plus rester que dix jours à Saint-Pétersbourg, mais ces dix jours étaient destinés surtout à des fêtes de famille : dîners chez le grandduc Nicolas au palais d'Anitchkoff, comédie à l'Ermitage, promenades et feux d'artifices à Kamennoï-Ostrow, à PélerhoiT, à Oranienbaum, etc. Ce n'était là que l'emploi de la soirée, car la journée tout entière appartenait aux parades, aux revues des troupes, aux visites dans les établissements publics, civils et militaires, et dans les institutions de bienfaisance.
Le 9 juillet, on dînait chez l'empereur, au palais d'Hiver, et on allait ensuite au Grand-Théâtre, où la cour avait été invitée. Le grand-duc Nicolas se fit excuser. Il s'était mis au lit avec la fièvre, et la grande-duchesse, inquiète et affligée, quoique les médecins s'efforçassent de la rassurer, avait voulu rester auprès de son époux. La famille impériale aurait partagé ses inquiétudes, si Ton n'eût pas constaté, le lendemain même, que le grand-duc était atteint d'une rougeole de la nature la plus bénigne. Il ne fut donc rien changé au programme des fêles qui avaient été préparées en l'honneur du roi de Prusse, mais la grande-duchesse eut le regret de n'y point paraître.
Elle n'eût jamais consenti à quitter le malade, qu'on avait transporté au château d'Oranienbaum et qui y vécut séquestré avec sa courageuse et tendre compagne, jusqu'à ce que le danger de la contagion eût entièrement cessé.
La grande-duchesse écrivait chaque jour à son auguste
père, pour lui donner des nouvelles du grand-duc, et ces lettres, empreintes des sentiments les plus délicats de Tamour conjugal, firent le charme des réunions de famille, où Tabsence des deux époux produisait un vide que rien ne pouvait combler.
a Notre cher malade n'est plus alité , écrivait avec un aimable enjouement la grande*duchesse à sa mère, mais il gardera les arrêts pendant douze jours encore; la crainte qu'il a de communiquer son indisposition à quelqu'un de ceux qu'il respecte et qu'il aime le retiendrait en quarantaine plus longtemps, si je n'étais pas là pour lui prouver que nous n'avons la peste ni l'un ni l'autre. Dieu merci. C'est trop de malheur, en vérité, que d'être privés, comme nous le sommes, du plaisir de voir le roi mon père pendant les derniers jours de sa résidence à Saint-Pétersbourg et de fêter avec lui l'anniversaire de mon bienheureux mariage. »
Frédéric-Guillaume ne pouvait prolonger son voyage, mais il retarda de deux jours son départ, pour embrasser sa fille, qui lui promit, sauf l'autorisation de l'empereur, de venir l'année suivante passer l'été à Berlin. Le 15 juillet, le roi se rendit à Cronstadt avec l'empereur, sur une frégate impériale, pour visiter les vaisseaux de l'escadre, les chantiers et les établissements de marine; deux jours après, il partit, enchanté de l'accueil qu'il avait reçu à la cour de Russie, et il s'en retourna, par la Livonie, à Berlin, où l'empereur Alexandre ne devait pas tarder à le rejoindre.
Les empereurs de Russie et d'Autriche, le roi de Prusse et la plupart des souverains de l'Europe s'étaient donné rendez-vous à Aix-la-Chapelle pour la fin de septembre : il s'agissait de régler entre eux, dans des conférences secrètes, les graves questions de droit public que soulevait le
traité de la Sainte-Alliance. LMmpératrice Elisabeth et Timpératrice-mère se décidèrent, avec l'approbation de Temper^ur, à quitter Saint-Pétersbourg simultanément et à entreprendre comme lui un long voyage, que favorisait la belle saison.
L'impératrice-mère se proposait d'aller, en traversant la Pologne, passer successivement quelques semaines à la cour de Wurtemberg avec sa fille la reine Catherine, puis à Weymar et à Bruxelles, près de ses deux autres filles la grande-duchesse héréditaire de Saxe-Wey mar et la princesse d'Orange. L'impératrice Elisabeth irait aussi dans sa famille, àCarlsruhe, pour être plus à portée de se rendre à Aix-la-Chapelle, si l'empereur jugeait utile de l'y appeler. Le grand-duc Michel, qui voyageait en Allemagne, et le grand-duc Constantin, qui était retourné à Varsovie, étaient attendus également à Aix-la-Chapelle. La famille impériale tout entière, à l'exception du grand-duc Nicolas et de la grande-duchesse son épouse, devait donc se trouver éloignée de la Russie pendant plusieurs mois.
Pour la première fois peut-être, Timpératrice-mère allait s'absenter en même temps que Tempereur. C'était elle ordinairement qui, durant les longs et fréquents voyages d'Alexandre, exerçait une espèce de régence au nom de son auguste fils et représentait personnellement l'autorité souveraine, quoique l'empereur, à quelque distance qu'il fût de sa capitale, y fît sentir l'action directe et permanente de son gouvernement; car il ne voyageait pas sans être accompagné d'un ou de deux ministres qui travaillaient partout avec lui et qui s'occupaient desafiaires de l'Etat, à Varsovie et à Moscou, sur les bords du Dnieper ou dans les montagnes de l'Oural, comme s'il était encore à Saint-Pétersbourg, au centre de la machine politique et administrative.
Alexandre avait déjà, Tannée précédente, accordé à son frère Nicolas une certaine part d'intervention personnelle dans les actes du pouvoir impérial, en le plaçant auprès de leur mère comme le représentant et Tauxiliaire de Tempereur absent. Ce caractère fut attribué au grand-duc, d'une manière plus large et plus significative, au moment du départ presque simultané de Tempereur et des impératrices; cependant le prince, qui allait exercer une sorte de lieutenance impériale, ne reçut à cet égard que des instructions verbales et secrètes, sans aucun titre officiel qui réglât ses droits et ses prérogatives. Seulement, Tempereur, pour le mettre à même de tenir son rang avec les chefs militaires, Tavait nommé (9 août) commandant de la S* brigade de la i'* division de Tinfanterie de la garde.
Alexandre partit le 7 septembre, accompagné des adjudants-généraux prince Wolkonsky, comte Ojarowsky, Tchernischeff et prince Menzikoff; les impératrices partirent aussi peu de jours après lui, avec une suite plus nombreuse.
Le grand-duc Nicolas, resté seul à Saint-Pétersbourg avec la grande-duchesse, n'eut pas besoin d'un ukase pour faire comprendre l;i position que Tempereur lui avait faite en lui laissant la haute surveillance de tous les services de TËtat. Les occasions, d'ailleurs, ne lui manquèrent pas de mettre en évidence la mission que lui avait confiée son auguste frère.
Le Conseil de TEmpire, le sénat et le saint-synode avaient reconnu tacitement le mandat dont il était pourvu : les chefs de Tarmée Técoutaient avec déférence, malgré sa jeunesse, comme si Tempereur lui eût remis en mains le commandement suprême de toutes les troupes. Le peuple eut bientôt compris que le grand-duc Nicolas représentait réellement Tempereur, et il lui rendit, d'un mouvement spontané, les
mêmes respects qu'à la personne impériale, quoique le prince n'eût pas quitté son palais d*Anitchkoff pour le pâ* lais d'Hiver, où régnait toujours, pour ainsi dire^ la pré* sence invisible d'Alexandre V'.
La fête de l'anniversaire de la naissance de l'impératricemère fut célébrée, le 26 octobre, avec la pompe accoutumée. Le grand*duc Nicolas assista le matin à la messe solennelle, suivie d'un TeDeumj dans la chapelle du palais d'Hiver, où toutes les personnes de la cour s'étaient réunies en costume de gala, et l'on remarqua que le clergé lui rendit presque les mêmes honneurs qu'à l'empereur, dont le siège cependant restait vide.
Ensuite, le grand-duc parcourut à pied différents quartiers, où la foule se pressait autour de lui pour le voir et pour le saluer de vives acclamations. H adressait la parole aux uns et aux autres, avec une bienveillance pleine de majesté, et il donnait à tout venant des nouvelles de l 'impératricemère, qui regrettait vivement, dit-il de sa part, de n'être pas ce jour-là au milieu de ses enfants, et qui n'oublierait pas de prier pour eux.
Dans la journée, il fit une nouvelle apparition dans les ities, où il trouva un accueil encore plus sympathique; il était avec l'impératrice dans une calèche découverte, et partout sur son passage le peuple so précipitait avec une ardente curiosité, en poussant des cris de joie, en se découvrant et en jetant ses bonnets en l'air. La vue de la grandeduchesse Âlexandra, rayonnante de jeunesse, de grâce et de beauté, excitait ces transports d'admiration; elle souriait à tout le monde, et son sourire angélique laissa dans bien des cœurs une empreinte ineffaçable d'affection et de dévouement.
C'est à partir de cette journée que le grand-duc Nicolas
eut des sympathies dans la population de Saint-Pétersboui^, q'uiy jusque-là, le connaissait à peine et ne s'intéressait pas à lui comme au plus proche héritier de la couronne.
Le soir, tandis que la ville élait magnifiquement illuminée et que les cloches sonnaient à triple carillon dans toutes les églises, il y avait bal au palais d*Anitchkoff, où Leurs Altesses Impériales inauguraient leur splendide et charmante résidence, à l'occasion de cet heureux anniversaire. Les personnes admises à la cour avaient été seules invitées. Ce fut une fête merveilleuse, dont la grande-duchesse Âlexandra fit les honneurs avec cette incomparable aménité qui tempérait, pour ainsi dire, la dignité froide et sévère de son époux.
Dans une lettre que la grande-duchesse écrivit à Timpératrice-mère pour lui rendre compte de cette fête qui avait été donnée en quelque sorte sous ses auspices, elle lui disait, avec cette délicatesse de sentiment qu'elle savait mettre si naturellement dans ses moindres actions : «c Vous n'étiez pas avec nous, ma chère mère, mais votre pensée était toujours vivante dans nos cœurs, comme votre nom revenait sans cesse sur nos lèvres. En vérité, je vous demanderais presque si vous n'étiez pas présente, et invisible, au milieu de nous. »
Le palais d'AnitchkofT, dont le grand-duc Nicolas avait pris possession, n*était pas seulement un des plus délicieux palais de Saint-Pétersbourg; c'était encore le plus convenable à la vie calme et retirée qu'il voulait mener dans son intérieur.
Ce palais, dont la façade est à la fois élégante et simple, se trouve entouré de jardins qui le cachent à moitié dans la verdure durant la belle maison, qui n'a pas moins de charme en Russie qu'ailleurs : on dirait, à le voir à travers les arbres, une villa italienne, que les fées eussent transportée des bords du lac de Gôme au centre de la capitale du Nord. L'architecture est d'un bon style et beaucoup plus sobre d'ornements que celle des édifices construits à Saint-Pétersbourg sous le règne de Catherine IL Les appartements sont vastes, bien éclairés par de hautes fenêtres, et parfaitement distribués pour y donner des fêtes. C'est là que le comte Razoumowsky recevait royalement l'impératrice Elisabeth ; c'est là que l'impératrice Catherine honorait de sa présence les bals et les spectacles que lui offrait son favori Potemkine. Après la mort de Potemkine, le palais était rentré dans le domaine de la couronne.
L'empereur Alexandre l'avait fait restaurera grands frais
pour son frère Nicolas. Mais la restauration manquait peutêtre de goût, car Tempereur, qui se flattait d'avoir le sentiment des arts, ne faisait cas que des imitations plus ou moins banales de Técole académique et ne demandait à ses architectes que des colonnes, des corniches et des frontons.
— Sire, lui avait dit un jour le général Rostoptchine qui gardait son franc-parler avec tout le monde et même avec l'empereur, je supplie Votre Majesté de ne pas faire du Kremlin un temple grec, si vous voulez qu'on me pardonne de ne ravoir pas fait sauter en Tan 12.
Le grand-duc, à qui manquait peut-être aussi le sens des arts, et qui n'avait pas du moins la prétention de s'y connaitre, s'était pris d'aversion cependant pour l'éternel portique grec, qui venait s'accoler à tous les édifices, par ordre de l'empereur. Il fit donc disparaître successivement les maN heureuses transformations que le palais d'AnitchkofF avait subies et il le ramena par degrés à son état primitif. La grande-duchesse, dont le goût était aussi sûr que fin et délicat, vint en aide à son époux dans la direction de ces travaux d'embellissement, que ses avis ne contribuèrent pas peu à remettre dans la bonne voie. Sous ses auspices, le palais, que le grand-duc nommait sa maison (T Anilchkiney devint tous les jours plus commode et plus agréable à habiter.
La grande- duchesse avait métamorphosé ses appartements en une serre remplie de plantes exotiques, qui formaient des bosquets et des salles de verdure dans les salons, avec des jets d'eau perpétuels et des volières peuplées d'oiseaux rares.
Pendant une absence de quelques jours, que son mar avait été obligé de faire pour une tournée d'inspection du génie, elle ordonna de reproduire, avec la plus minutieuse exactitude, d'après ses propres dessins, l'appartement qu'elle
avait occupé daDs le palais royal de Berlin avant son mariage : quand le grand-duc revint, elle Ty mena par la main, d'un air de mystère, et lui dit, toute fière de son ouvrage :
— Voyez ! c'est ici que j'ai passé mes plus beaux jours de jeune fille. Je serai bien aise d'y revenir quelquefois, ne fût-ce que pour mieux juger par comparaison combien je suis plus heureuse aujourd'hui. Pourtant, ajouta-t-elle avec jMe suave mélancolie, il ne faut pas être ingrate envers les lieux qui ne nous rappellent que des souvenirs de bonheur. Gomment pouvais-je alors être heureuse, lorsque je ne vous connaissais pas encore !
Un des premiers soins du grand-duc fut de construire chez lui une salle de spectacle : c'était là, depuis longtemps, un de ses projets favoris, et il en avait parlé souvent à son frère Michel. Le théâtre était pour lui un plaisir qu'il préférait à tous les autres. Son séjour à Paris en 1814 et en J815 n'avait fait que développer sa passion pour le spectacle, car, à cette époque, il y allait presque chaque soir, avec le grand-duc Michel ; il fréquentait tous les théâtres auxquels la présence de tant d'étrangers fournissait un public nombreux et enthousiaste, mais il suivait de préférence les représentations du Vaudeville, qui avait une excellente troupe et un amusant répertoire.
Ce fut dans ce répertoire que le grand-duc choisissait les pièces qu'il jouait lui-même avec beaucoup d'entrain et de gaieté, devant la famille impériale. Il avait demandé, lors de son dernier passage à Paris, quelques conseils aux principaux artistes du Théâtre-Français, à Saint-Phal et à Baptiste aîné, et il avait si bien profité de ces leçons, qu'il débitait le vers comique de Molière, de Regnard et de Destouches, avec un véritable talent. On se souvient encore d'une petite comédie en vers, de Désaugiers et de Gentil, V Hôtel garnie où
il remplissait un rôle de la manière la plus brillante et qu'il aimait à faire représenter sur son ihiàire d'Anitchkoff'y comme il rappelait avec une sorte de vanité.
— Dites-moi franchement, disait-il à la comtesse Razoumowsky , si mon théâtre ne vaut pas mieux que le théâtre de TErmitage, du temps de Timpéralrice Catherine ? Le répertoire est meilleur ou, du moins, plus divertissant; Quant à la troupe, elle serait complète, si nous avions, comme celle de TËrmitage, une impératrice pour les rôles de grandes coquettes.
Le grand-duc avait beaucoup admiré Talma et M"'' Duchesnois ; mais il n'en était pas devenu plus amateur de la tragédie, qui l'ennuyait ou l'impatientait: aussi, ne voulut-il pas Tadmettre dans la composition des spectacles qu'il offrait, disait-il , à son public intime. Il prétendait d'ailleurs que la tragédie n'avait été inventée que pour dégrader et abaisser les grands de la terre, qui en sont les héros ordinaires.
— Il n'y a que Corneille, ajoutait-il, qui ait eu une idée juste et vraie du pouvoir souverain, avec le respect de ce pouvoir qui émane de Dieu môme.
Le grand-duc restait toujours fidèle au goût qu'il avait manifesté de bonne heure pour la musique; il ne manqua pas de lui donner place dans les représentations dramatiques qui avaient lieu au palais d'Ânitchkoff. On y chantait le vaudeville et l'opéra-comique; mais les concerts, qui furent souvent très remarquables, ne se composaient guère que de musique allemande et italienne. La grande-duchesse, musicienne consommée, comme la plupart de ses compatriotes, avait bien voulu prendre la direction de ces concerts, dans lesquels le grand-duc introduisit plus d'une fois, avec succès, des morceaux de musique russe.
Quel que fût d'ailleurs son sentiment musical, il conservait pour la musique militaire une prédilection qui avait sa raison d*être dans l'usage de cette musique appliquée aux exercices de l'armée; aussi, accordait-il une attention toute spéciale aux musiques des régiments qu'il passait en revue ou qu'il inspectait dans leurs quartiers. Il avait formé lui-même, avec Taide d'un habile artiste nommé Steit, pour le régiment des mineurs et pompiers faisant partie du corps du génie placé sous ses ordres, la plus belle musique de cors qui fût alors en Europe. Il ne s'amusait plus, comme dans sa jeunesse, à battre la caisse avec une rigoureuse précision , mais il avait l'oreille prompte à saisir la moindre infraction à la mesure, le moindre son imparfait ou défectueux.
Il essayait encore son talent de composition musicale, non plus à écrire des marches et des fanfares, mais à improviser des airs d'opéra et des chants religieux, qu'il faisait exécuter par des artistes distingués dans les concerts et les spectacles, dont la grande-duchesse et lui étaient eux-mêmes les ordonnateurs. Il y eut entre eux à ce sujet quelques discussions qui résultaient de la préférence de l'un pour la musique italienne et des préjugés exclusifs de l'autre en faveur de la musique allemande.
— Eh bien ! dit-il un jour, après une de ces discussions dans lesquelles sa femme lui tenait tête avec plus de vivacité que dans toute autre question : puisque vous voulez absolument que je me prononce entre les musiques allemande et italienne, je vous demande la permission de leur préférer la musique russe.
L'empereur et l'impératrice-mère avaient pris soin de former la maison du grand-duc et de la grande -duchesse, au moment du mariage; mais ceux-ci ne tardèrent pas à modi-
fier d'un commun accord le choix qui avait élé fait, sans leur aireu, de certaines personnesqu'ils remercièrent successivement sous des prétextes honnêtes. Ils conservèrent, néanmoins, à la tête de la maison de la grande-duchesse, la princesse Âlexandra Nikolaïevna, fille du maréchal Repnine et femme du prince Grégoire Wolkonsky, général de cavalerie. Cette princesse jouissait , à la cour, de la considération la mieux méritée ; elle avait été nommée en 1807 dame d'honneur de rimpéralrice-mère, qui la donna elle-même à la grande-duchesse en lui disant : a C'est un demi-siècle d'honneur et de vertu , c'est l'image vivante de la règle et du devoir. »
Ce fut aussi l'impératrice-mère qui plaça de sa main, auprès de la grande-duchesse, la princesse SoltikofT, qu'elle aimait beaucoup et qu'elle emmenait toujours avec elle dans ses voyages. Cette princesse, née Dolgorouky, femme du prince Serge Soltikoff, sénateur et membre du Conseil de l'Empire, était un modèle de distinction et d'élégance, mais avec une réserve digne et froide.
La comtesse de Lieven, qui avait été gouvernante du grand-duc Nicolas, conservait dans sa maison une influence générale et presque une sorte d'autorité qu'il se plaisait à lui voir exercer avec un tact exquis, avec une bienveillance incomparable : la haute position qu'elle avait acquise à la cour semblait plus élevée encore au palais d'Anitehkoff, où le grand-duc et la grande-duchesse la recevaient comme une seconde mère et lui témoignaient autant d'affection que de respect.
Les fils de cette vénérable amie de la famille impériale avaient été mis de bonne heure en rapport avec le grand-duc et lui étaient restés attachés : tous deux firent toujours partie de sa société intime. L'un, le général Charles de Lieven, s'é-
tait distingué dans la carrière des armes, avant d'appliquer à l'étude des sciences exactes et de la philosophie un esprit pénétrant, mais un peu étroit, que l'exemple de Tempercur Alexandre entraînait insensiblement vers le mysticisme. Il avait accepté alors les fonctions de curateur de Tuniversi té de Dorpat. Son frère, Christophe de Lîeven, lieutenant-général depuis le traité de Tilsitt, avait été ministre plénipotentiaire à Berlin, avant de passer à l'ambassade de Londres, où il s'était fait la réputation du plus habile diplomate de l'Europe. Les deux fils du comte Charles de Lieven, l'un et l'autre officiers dans la garde, avaient été les compagnons d'enfance des grands-ducs Nicolas et Michel, ainsi que le colonel Wladimir d'Adlerberg. Celui-ci, que le grand-duc honorait d'une affection particulière, était fils de la baronne d'Ad-
lerberg, dame d'honneur et véritable amie de l'impératrice-mère, qui lui avait confié la direction de son pensionnat de demoiselles nobles.
Le baron d'Adlerberg, colonel au régiment de Moscou, officier de grand mérite, aussi remarquable par les qualités de l'intelligence que par celles du cœur, devint un des aides
de camp du grand-duc, avec le baron Fridericks et Basile Pé-
rowsky, qui ne sortaient pas comme lui du corps des pages, mais qui avaient un grade analogue dans l'armée. Le premier était d'un caractère froid et réservé, prudent et circonspect; le second, au contraire, avait une fougue et une vivacité qui témoignaient de sa nature franche et loyale.
Le grand-maitre de la maison du grand-duc n'était pas un ofiicier, mais un homme de cour, que ses belles manières, ses talents agréables et son esprit avaient recommandé à \y^ l'empereur, qui le présenta lui-même au grand-duc. Le comte de Modène eut l'adresse de se maintenir au poslç
difiicile où l'avait appelé sa bonne étoile. Il était d'origine française» fils d'un gentilhomme émigré qui vint s'établir à Mittau avec le comte de Provence^ et qui prédit à ce prince exilé qu'il serait un jour roi de France.
Le comte de Modène avait hérité des prétentions de son père à la connaissance de Tavenir, car il se mêlait aussi de tirer des horoscopes, et plus d'une fois il annonça à la grande-duchesse Âlexandra, qui s'amusait de ses prédictions, qu'elle était destinée à porter une couronne. '
— Laquelle? lui demandait en riant la grande-duchesse.
— Celle de la grâce et de la beauté! répondait le comte de Modène, qui n'osait pas se compromettre en précisant mieux le sens de ses oracles astrologiques.
— Je vois, répliquait la grande-duchesse, que vous êtes le complice de Son Altesse impériale le grand-duc Constantin, qui a libéralement octroyé à mon mari le singulier titre de tzar de Mirliky.
Constantin, en effet, affectait, dans l'intimité, de désigner ainsi le grand-duc Nicolas. Celui-ci s'en était préoccupé d'abord et n'acceptait pas de bonne grâce cette étrange qualification : il demanda souvent avec un peu d'impatience ce que signifiait une pareille plaisanterie, et le césarévitch (c'est ainsi que, par ordre de l'empereur, on appelait généralement depuis plusieurs années le grand-duc Constantin) répondait, en riant, que le surnom de izar de Mirliky lui convenait à merveille, puisque son patron saint Nicolas avait été évêque de Myre en Lycie.
— Je n'ai pas plus de goût pour être tzar que pour être évèque ! disait alors froidement le grand-duc Nicolas, qui avait trop de déférence à l'égard de son frère Constantin, pour lui marquer de la mauvaise humeur.
Le grand-duc n'était pas susceptible de la moindre pen*
sée ambitieuse; il se bornait à remplir aveic une scrupuleuse exactitude, qui allait jusqu'à la minutie, ses fonctions de chef militaire. Depuis que l'empereur Tavait nommé inspecteur général du corps du génie, il tenait à honneur de se faire remarquer par son zèle et son activité : les déplacements et les voyages ne lui coûtaient pas; il voulait se rendre comple de tout par lui-même, et il ne se croyait bien renseigné que quand il avait vu par ses propres yeux. Aussi, ses inspections étaient-elles souvent aussi pénibles pour les officiers que pour les soldats.
Sa sévérité dans les choses du service dépassait quelquefois les bornes, et Tempereur, aux oreilles de qui en vin* rent des plaintes, fut obligé de Tinviterà plus d'indulgence.
— Sire, lui répondit un jour le grand- duc, je suis sévère sans doute, mais juste, car je me 6gure que Votre Majesté est toujours là, près de moi, et que je suis moi-même soumis à son examen et à son contrôle.
Une autre fois, il avait adressé des paroles amères, pendant une revue, à un officier supérieur qui se trouvait en faute. La revue terminée, il s'approcha de cet officier, que ses camarades avaient laissé seul comme pour ne pas partager sa disgrâce, et il l'invita, dans les termes les plus affables, à venir diner au palais d'Anitchkoff.
— Général, lui ditril, nous avons l'un et l'autre à prendre notre revanche ; à la prochaine revue, vous ferez de votre mieux, et, moi, je ne manquerai pas de vous donner tout haut les éloges que vous aurez mérités.
Lorsque le grand-duc eut été nommé commandant de la 2* brigade de la 1"" division de Tinfanlerie de la garde, il s'appliqua plus soigneusement encore à s'acquitter des devoirs nouveaux que lui imposait ce commandement. Il ne quittait jamais l'uniforme ; il assistait à toutes les manœu*
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vres, à tous lés exercices; il multipliait les revues et les parades, au point de ne pas laisser un jour de repos à la brigade que l'empereur avait mise sous ses ordres; mais, en compensation, il n'épargnait pas les récompenses aux hommes qu'il avait tenus sous les armes, pendant des heures, par un froid de 15 degrés ou par une chaleur caniculaire.
Le grand-duc était craint du soldat, et pourtant les plus craintifs avaient confiance en sa justice : il écoutait les griefs de chacun et il faisait droit à toute réclamation fondée, fût-ce celle d'un simple fantassin contre un général. Après la parade, celui qui avait une plainte à lui adresser sortait des rangs en lui faisant le salut militaire ; il s'approchait aussitôt, écoutait la plainte et y avisait sur-le-champ, ce C'est demain jour de parade ! disait un soldat qui avait été maltraité par son chef. Prions Dieu seulement que le grand-duc ne soit pas trop mal disposé pour m'écouter et me faire rendre justice. »
Le grand-duc ne se borna pas à étudier l'art militaire sur le terrain des manœuvres : il prenait au sérieux son emploi de général, et il voulut apprendre la stratégie, comme il avait appris dès sa jeunesse la géométrie appliquée à la défense et à l'attaque des places fortes, ainsi que les mathématiques au point de vue de l'artillerie. Ce fut le général Jomini, le plus habile stratégiste des temps modernes, qui lui donna des leçons, et ces leçons rencontrèrent l'esprit le plus apte et le mieux préparé à les recevoir.
Dans le portrait que le prince Kozlowsky fit du grand-duc à cette époque, on remarque les lignes suivantes : « Le grand-duc ne s'occupe pas seulement des détails de la partie militaire, mais on le dit ingénieur distingué et, par conséquent, bon mathématicien. Il lit beaucoup, et tous ses alentours m'ont assuré qu'il possède au suprême degré cette
force d'attention, qui, d après les déûnilions mémorables de Montesquieu, n'est autre chose que le génie. Le grand-duc se borne jusqu'ici à être général, mais tout prouve qu'il sera aussi propre à être un homme d'État; et si ce prince terminait sa vie sans faire de grandes choses, c'est qu'il aurait manqué sa vocation, car la nature semble l'y avoir destiné. »
Ce n'était pas le rôle d'homme d'État que semblait envier le grand*duc, et il évitait autant que possible de s'occuper de politique, du moins ouvertement et hors des entretiens intimes de la vie privée. Il n'en parlait jamais aux ministres et aux hommes chargés des affaires publiques. Il ne lisait qu'un seul journal, comme il le répétait souvent : le Journal des Débals ; ce non pas, ajoutait-il, que ce journal fût meilleur que les autres, qui d'ordinaire ne valent rien, mais parce qu'il avait l'habitude de le lire depuis son séjour à Paris en 1814. »
Chaque matin, si l'empereur était à Saint-Pétersbourg, il se rendait, ainsi que les généraux qui allaient à l'ordre, dans les salons du palais d'Hiver, et là il attendait, durant une heure ou deux, au milieu d'une foule d'officiers et de hauts dignitaires, que l'empereur le fit appeler à son tour. Cette société d'habitués du palais impérial passait le temps à échanger des propos sans cesse interrompus, souvent malins et moqueurs.
Ces heures d'atteute ne furent pas perdues pour le grandduc, car elles lui servirent à étudier le cœur humain et à connaître les hommes du gouvernement. Il parlait peu alors, mais il écoutait, il observait beaucoup.
Il se hâtait ensuite de rentrer dans son palais et il y trou* vait, en dehors de ses travaux relatifs à l'art militaire, mille moyens d'employer son temps, lorsqu'il n'allait pas
en promenade avec sa femme dans une petite voiture découverte qu'il conduisait lui-même très habilement, toujours avec une rapidité qui aurait pu être dangereuse s'il avait eu le coup d'œil moins prompt et la main moins ferme.
Ses amusements ordinaires étaient ceux d'un simple particulier : il dessinait, il faisait de la musique, il lisait des ouvrages de littérature, français ou anglais, dont sa bibliothèque était abondamment garnie; il examinait, il rangeait ses collections d'estampes, de caricatures et de cartes géographiques ; il visitait son musée d'armes de tous les âges et de tous les pays; il ouvrait des lettres et il mettait à jour ses correspondances. Mais ce qui l'intéressait et l'occupait le plus, c'était toujours son adorable femme et son charmant enfant, auprès desquels il s'absorbait exclusivement dans les joies intimes de la famille.
Du reste, s'il voyait tous les jours et plusieurs fois par jour son auguste mère et son frère Michel, il ne paraissait que le moins possible à la cour, et il ne sortait qu'avec une répugnance invincible de la vie privée, si calme, si douce, si uniforme, qu'il s'était faite dans son palais d'Anitchkoff.
— Faites*moi la grâce, disait-il à la grande-duchesse Alexandra, si quelqu'un vous demande en quel endroit du monde se trouve le vrai bonheur, faites-moi la grâce d'envoyer ce quelqu' un-là au paradis d'Ânitchkine.
L'empereur Alexandre, pendant les dix dernières années de son règne, ne cessa pas un seul jour de travailler, avec une ardeur infatigable, à I amélioration matérielle et morale de la Russie ; il regretta souvent d'être détourné et distrait de cette œuvre civilisatrice, par les préoccupations permanentes que lui causait l'état politique de l'Europe; il aurait voulu que la paix générale fût établie partout sur des bases assez solides, pour qu'il n'eût pas autre chose à faire qu'à consacrer toutes ses pensées et toutes ses forces à son empire et à ses sujets.
tr Quand la Providence, écrivait-il à son ancien précepteur le colonel Laharpe qui vivait retiré en Suisse, quand la Providence aura béni mes efforts et que la Russie aura atteint le degré de prospérité auquel je désire l'élever, mon premier soin sera de déposer le fardeau du pouvoir et de m'éloigner dans quelque coin de l'Europe où je pourrai jouir du bien qu'il m'aura été donné de faire à ma patrie. »
Ses vœux ne furent jamais réalisés, et il n'eut pas le bonheur d'achever la grande tâche qu'il s'était imposée, avant d'avoir acquis à ses propres yeux le droit de se reposer en descendant du trône.
Le grand-duc Nicolas, que son auguste frère destmait à
l'empire, n'eut pourtant aucune participation aux actes publics de ce beau règne où Ton voit briller exclusivement Téclatante personnalité d'Alexandre.
L'empereur, qui consultait secrètement Timpératrice-mère dans les cas difficiles et graves, et qui communiquait tous ses projets au césarévilch Constantin, s'abstint presque constamment d'en référer à l'opinion de son frère Nicolas ; il ne lui demanda jamais un avis, et quand il lui donnait des ordres ou des instructions, il n'attendait pas que le grandduc y ajoutât quelque observation personnelle.
Le grand-duc n'avait pas non plus la pensée de s'arroger un droit de critique ou même d'examen sur les décisions de l'autorité impériale ; il obéissait sans hésitation et sans arrière-pensée. Il avait d'ailleurs, de même que Constantin, une confiance aveugle, un respect religieux, une soumission absolue, pour tout ce qui émanait de l'empereur, car c'était toujours, dans Tordre de ses idées, l'inspiration divine qui dirigeait la conduite des souverains. Il considérait donc comme des enseignements et comme des exemples tous les actes de la vie politique d'Alexandre.
Telle était également la profonde vénération du peuple rosse pour son magnanime empereur, qui lui semblait être un véritable envoyé de Dieu, un agentdirect et prédestiné de la Providence.
Alexandre, malgré l'espèce de sainte auréole qui l'environnait, et quoique chef temporel et suprême de l'Église grecque orthodoxe, s'abstint toujours néanmoins de faire intervenir la puissance impériale dans le domaine de la religion de l'État; il se soumit humblement à toutes les pratiques du culte de ses ancêtres, et il ne voulut paraître, au milieu de ses sujets, que comme le plus fidèle observateur de la discipline ecclésiastique.
On aurait pu craindre que, par un souvenir d'attachement aux doctrines philosophiques de son éducation première, il s'attacherait à introduire des réformes dans l'organisalion de TÉglise russe : « Nos prêtres ne sont que des prêtres ! disait-il un jour à l'ambassadeur de France, qui lui avait exprimé le regret de voir les jésuites expulsés de la Russie : ils aident le gouvernement, au lieu de Tentraver, de le gêner et de le compromettre. Ils ne sortent pas du sanctuaire pour faire irruption dans la politique ; aussi, je les
couvre de ma protection, selon le précepte de TEvangile qui me les a recommandés en ces termes : Paix aux hommes de bonne volonté. »
Ces paroles expliquent Texpulsion des jésuites en 1816 et rinvincible résistance de Tempereur à toutes les démarches qui furent tentées auprès de lui pour le faire revenir à des sentiments plus bienveillants envers la Société de Jésus.
« Je ne veux pas, écrivit-il à une grande dame française qui avait osé plaider la cause des bannis , je ne veux pas avoir dans mes Etats et surtout en Pologne une armée ennemie, admirablement disciplinée , dont le chef est à Rome et qui reçoit un mot d'ordre politique caché dans une bulle du pape. 9
Malgré cet acte de rigueur, que justifiaient peut-être des menées souterraines et des prétentions dangereuses, l'empereur donna des preuves éclatantes de sa tolérance en matière religieuse. Au moment même où il renvoyait les jésuites, il appelait à Saint-Pétersbourg les dominicains de Lithuaaie, pour desservir l'église catholique et pour élever les enfants de leurs coreligionnaires.
II affectait de ne faire aucune distinction légale entre les différentes communions chrétiennes, bien qu'il ne manquât
jamais de proclamer que la religîoD grecque orthodoxe était seule la religion de l'État. Il n'aimait pas les juifs, mais il ne les persécuta point, et il promulgua en 4819 une ordonnance qui assurait des conditions très avantageuses à ceux qui embrasseraient le christianisme sans distinction d'Église. En 1816, il faisait présent de 15,000 roubles à la Société Biblique russe, en lui donnant, pour s'établir à Saint-Pétersbourg, un beau bâtiment, situé près du jardin d'Été. En 1817, il plaçait sous sa sauvegarde la secte des Doukhobor* tsi, qui s'était séparée du giron de l'Église russe et qui avait beaucoup de prosélytes dans le cercle de Melitopol en Tau* ride.
ce Un gouvernement équitable, dit-il dans un rescrit au gouverneur militaire de Kherson, ne procède, dans aucun cas et contre qui que ce soit, par des mesures de violences. L'Église orthodoxe, si elle désire ramener dans son sein ces frères égarés, peut-elle approuver une persécution qui contraste d'une manière étrange avec l'esprit de son chef, le Christ sauveur du monde ? »
Cependant, l'année suivante, il imposa un frein au zèle irréfléchi des ministres luthériens et calvinistes qui abusaient de la liberté de conscience que le gouvernement l^ur avait laissée : dans l'ordonnance du 20 juillet 1818, qui autorisa l'établissement du Consistoire général évaugélique, l'empereur Gt entendre qu'il ne voulait pas de querelles religieuses dans son empire.
<K Les deux communions évangéliques, est-il dit dans ce document mémorable, ne sont protégées et défendues dans le libre exercice de leur culte, qu'à la condition de rester fidèles à leurs symboles et confessions, par lesquels elles reconnaissent la sainte Écriture comme la parole de Dieu. L'empereur croit remplir un devoir sacré, en prenant des
mesures pour mettre ces Églises à Tabri des innovations dangereuses et contraires aux principes du christianisme. »
Cet esprit de tolérance et de justice, qu'on reconnaît dans toutes les décisions de l'empereur relatives à des questions religieuses, avait inspiré au grand-duc Nicolas d'autant plus d'étonnement et de respect, qu'il ne se sentait peut-être pas capable de la même modération et qu'il ne partageait point les entraînements mystiques de son auguste frère.
Il eût sans doute, en suivant son instinct naturel, marché dans une voie diamétralement opposée à celle que lui montrait l'empereur, si, par degrés, ses idées, ses opinions, ses tendances et ses dispositions ne se fussent modifiées insensiblement de manière à recevoir, sous certains aspects, l'empreinte de cette belle âme et de ce noble génie.
Ainsi, le grand-duc, tout convaincu qu'il pût être de la nécessité du pouvoir absolu des souverains et même en attribuant un principe divin à ce pouvoir, avait appris des leçons de l'empereur, que l'état social de la Russie n'était plus en rapport avec celui des autres peuples de l'Europe et que le sort des paysans surtout exigeai! une prompte réforme. Cette énorme question politique avait été soulevée plus d'une fois en présence du grand-duc Nicolas, qui l'avait étudiée dans plusieurs entretiens avec l'illustre historien Karamzine.
— Dieu fasse, dit-il, que mon auguste bienfaiteur règne assez longtemps pour entreprendre une réforme devant laquelle l'impératrice Catherine a reculé ! Il y a tout un abime entre le principe posé et les conséquences qu'on doit en tirer. Qui sait si cet abîme n'est pas rempli de révolutions!
Alexandre, en effet, n'osa pas aborder de front ce menaçant problème à résoudre. Dès son avènement au trône, il avait, en diverses circonstances, hautement condamné l'esclavage comme contraire aux lois divines et humaines, et le
bruit s*était répandu, parmi les basses classes, que Taffranchissement des serfs serait bientôt un fait accompli. Alexandre trouva chez ses ministres une force d'inertie qui Tem^ pécha d*exécuter d'une manière générale un projet qu*il ajournait sans y renoncer.
— Il faut, disait-il, que les peuples s'accoutument graduellement à l'usage de la liberté, comme Mithridate finit par s'accoutumer au poison et ne redouta plus rieu des empoisonneurs.
Les serfs de l'Esthonie furent affranchis, avec le concours de la noblesse, par l'ukase du 16 mai 1816; ceux de la Courlande, par l'ukase du 25 août 1817 ; et, quand, le 5 mars 1819, les députés de la noblesse livonienne vinrent demander à l'empereur la permission d'abolir le servage dans leur province, Alexandre leur répondit avec émotion :
— Je suis bien aise de voir que la noblesse deLivonie a rempli mon attente. Vous avez donné un exemple qui mérite d'être imité. Vous avez agi dans l'esprit de notre siècle, et vous avez senti que les principes libéraux seuls peuvent fonder le bonheur des peuples.
Alexandre était trop sincèrement dévoué à ces principes pour ne pas comprendre que les peuples doivent recevoir les bienfaits de l'instruction avant ceux de la liberté. Il se préoccupa donc sans cesse de favoriser l'enseignement public pour toutes les classes de la société; pendant tout son règne, il ne cessa de multiplier les écoles, les maisons d'éducation.
Il avait fait établir, à titre d'essai, pour l'état-major de sa garde, un cours d'enseignement mutuel, suivant la méthode adoptée en France. Au mois de juillet 1819, il visita le nouvel institut et voulut se rendre compte lui-même des résultats obtenus par une méthode qu'on n'avait pas encore
expérimentée en Russie : il interrogea les élèves et il assista ensuite à leurs exercices; il vit des soldats, qui savaient lire, écrire et compter, et qui, six mois auparavant, ne connaissaient pas l*alphabet. Enchanté de ces épreuves, il ordonna que des écoles du même genre fussent établies dans tous les régiments, et que les bas-ofliciers* et soldats, sortant de l'école normale de Tétat-major de la garde, exerçassent dans ces écoles les fonctions de maîtres et de professeurs. Grâce à cette admirable institution, il n'y eut bientôt plus dans Tarmée un soldat qui ne possédât les premières notions de la lecture, de Tarithmétique et de récriture.
Alexandre ne se borna pas à propager l'instruction primaire ; il avait à cœur d'élever le niveau des études, afin que la jeune noblesse conservât la supériorité que lui donnait sa naissance : il organisa les six universités de Moscou, de Wilna, d'Abo, de Saint-Pétersbourg, de Kharkow et de Kasan ; il dota magnifiquement Tinstitut pédagogique, fondé par le comte de NowossiItzofiF pour former des professeurs et des instituteurs; il créa, dans son propre palais, sur le modèle de rÊcole polytechnique de France, le Lycée impérial de Tzarskoé-Sélo, destiné à préparer des candidats distingués, non-seulement pour les hautes écoles militaires, mais encore pour les administrations publiques.
Alexandre s'intéressait particulièrement à celte création, qui réussit au gré de ses espérances, et, toutes les fois qu'il se rendait au château de Tzarskoé-Sélo, il visitait son Lycée où n'étaient admis que des fils de familles nobles.
— Mes amis, leur disait-il dans une de ces visites, vous êtes tous nobles et vous avez de beaux noms; mais rappelezvous que la noblesse, pour un jeune homme, ne doit être que l'émulation de ne pas dégénérer et de se maintenir au rang de ses parents.
Il leur adressait, avec une sollicitude paternelle, des conseils et des encouragements.
Le Lycée brûla au mois de mai 18S1, et la moitié du château impérial fut détruite par cet incendie : les élèves, groupés autour de leur directeur, contemplaient avec tristesse la flamme qui dévorait à la Tois la splendide demeure du monarque et le studieux asile de leur jeunesse.
— Enfants, leur dit Tempereur qui avait dirigé en personne les secours et qui s'était trouvé au plus fort de l'incendie, apprenez par là combien la force humaine est peu de chose ; je suis le souverain d'un grand empire et je ne puis rien contre la force des éléments ; je dois donc m'humilier et me résigner.
Puis, indiquant de la main la chapelle qui était en flammes :
— Voyez! dit-il en poussant un soupir: j'aurais consenti volontiers à laisser brûler tout le château, si Ton avait pu sauver seulement cette église où mes ancêtres ont tant prié.
Alexandre n'épargna rien, comme il le répéta plus d'une fois, pour faire des hommes, car il se plaignait de l'insouciance de la noblesse russe, qui fournissait volontiers des officiers aux armées, mais qui se tenait autant que possible en dehors de tous les services administratifs de l'État et qui avait plus tôt fait de se ruiner en folles prodigalités que d'améliorer les revenus de ses domaines territoriaux.
Voulant donc faire prospérer, dans toute l'étendue de l'Empire, l'agriculture et l'industrie, l'empereur, par son ukase du 6 octobre 1817, offrit des avantages énormes aux étrangers qui voudraient s'établir en Russie pour hâter la colonisation et le défrichement des steppes incultes. Il favorisa dans le même but l'exploitation des mines de toute
espèce, qui sont la principale richesse du pays. Il accorda aussi, par son ukase du 9 janvier 1819, à tous les paysans de l'Empire le droit d'éta1>Iir des fabriques et des manufactures, droit réservé jusqu'alors à la noblesse et aux négociants des deux premières classes.
Il eut toujours à cœur de protéger le commerce, qui s'était considérablement étendu en proportion de l'agrandissement territorial de la Russie depuis un demi-siècle ; il encourageait le développement de la marine marchande sur toutes les mers ; il créait des ports francs à côté des ports militaires; il favorisait toutefois, par les tarifs de douane, l'exportation aux dépens de l'importation ; il attachait une sérieuse importance aux progrès de la navigation intérieure : aussi, ordonnait-il des travaux continuels pour améliorer le cours des fleuves et multiplier les canaux ; il accordait des privilèges et des immunités aux commerçants indigènes ou étrangers, qu'il exemptait du service militaire ; il fondait, de toutes parts, des institutions de crédit, des banques de commerce et des caisses d'amortissement; il donnait lui-même l'exemple de l'économie, en surveillant et en réduisant les dépenses de la maison impériale.
En même temps, il se montrait jaloux de voir fleurir dans ses États les sciences , les arts et les lettres. L'Académie impériale de Saint-Pétersbourg ne restait pas en arrière des autres grands corps académiques de TEurope ; ses membres, encouragés par les bienfaits de l'empereur, aspiraient à se distinguer par des travaux remarquables dans les sciences mathématiques, expérimentales et historiques. Des sociétés savantes et littéraires se formaient de tous côtés sous la protection d'Alexandre I** et des deux impératrices.
La plupart des artistes qui avaient acquis de la réputation en Russie n'étaient pas Russes, il est vrai, mais on pouvait
déjà prévoir qu'un art national sortirait de cette période d'étude et d'imitation ; la Russie avait dès lors un grand peintre, Brulow. Quant aux lettres, l'empereur les aimait avec passion, et son goût personnel était devenu le goût général. A la cour, en effet, tout le monde lisait des vers; beaucoup de personnages éminents ne dédaignaient pas d'en faire, comme à l'époque de Catherine II.
Ce fut par la poésie que la littérature russe essaya ses forces et obtint ses premiers succès : le regard de l'empereur, suivant l'expression d'un écrivain, avait couvé tous ces jeunes aiglons qui s'envolaient vers la gloire ; un d'eux, poëte ingénieux et naïf, le fabuliste Kriloff, mérita d'être comparé à l'immortel La Fontaine.
Il n'y avait peut-être alors en Russie qu'un seul homme qui ne lisait pas de vers, c'était le grand-duc Nicolas. En revanche, il n'avait pas moins de sympathie que son auguste frère pour les autres formes de la littérature, surtout pour celle du théâtre. On peut même lui attribuer en partie les progrès rapides de ce genre littéraire, qui créa un théâtre national, plein d'originalité, de verve comique et de charmante fantaisie. C'était toujours la littérature française qui servait de type et de modèle aux littérateurs russes; mais ces littérateurs, en apprenant à manier leur magnifique langue, pour la jeter en quelque sorte dans un moule étranger, conservaient le caractère de leur esprit sarcastique, rêveur et idéaliste à la fois.
Souvent, l'empereur, qui savait l'indifférence de son frère Nicolas pour la poésie en général, lui demandait, en plaisantant, s'il avait lu quelque nouvel ouvrage en vers.
— Rappelle-toi, lui dit-il un jour, que la poésie, dans une nation, remplit à peu près le même rôle que la musique en tête d'un régiment : elle exalte les idées généreuses, elle
échauffé les cœurs, elle parle à l'âme, au milieu des plus tristes nécessités de la vie matérielle.
Cette réflexion si juste et si frappante s'était gravée dans la mémoire du grand-duc, qui la citait toutes les fois qu'il pouvait le faire à propos.
Plus tard, en effet, il se réconcilia naturellement avec la poésie en lisant les beaux poèmes de Pouchkine, mais il en tira cette observation peu consolante, que les poètes se nourrissent d'utopies et sont souvent des esprits malfaisants et des hommes dangereux pour la société.
Alexandre eût été de Favis de son frère, s'il n'avait pas couvert de sa protection plusieurs poëtes imprudents dont la muse avait arboré le drapeau républicain. Il évita de répondre d'une manière catégorique à la rude sortie que le grand-duc Nicolas avait faite contre les poëtes, et il se lança dans une digression élogieuse sur l'admirable his* toire de Russie, que Karamzine avait entreprise par ses ordres et qui parut avec éclat en 1818.
— Sire, une pareille histoire suffirait pour honorer un règne, dit le grand-duc ; c'est Karamzine qui Ta écrite, mais c'est Votre Majesté qui la lui a commandée.
— L'histoire est faite surtout pour les hommes de guerre et pour les hommes d'Élat, répliqua l'empereur qui venait d'être vivement impressionné par la lecture d'un poème d'Alexandre Pouchkine. Avez- vous lu Rouslan et Lioudmila ? C'est très intéressant; l'auteur est un mauvais sujet de beaucoup d'esprit, attaché au Collège des- affaires étrangères... Le goût des belles-lettres, ajouta-t-il tristement, est lin des plus grands bienfaits que puisse recevoir la Russie, car le monde réel de notre pays agit d'une manière si déplorable sur le caractère, qu'il faut absolument l'en garantir par les charmes magiques de l'imagination.
Ces paroles remarquables, que le graud-duc Nicolas avait retenues et qu'il répéta textuellement dans un entretien intime, se retrouvèrent depuis dans un journal où le prince Koziowsky les avait consignées sans en faire honneur à Tempereur Alexandre.
Au reste, l'empereur n'avait pas tardé sans doute à se repentir de son excessive indulgence pour les poètes et les gens de lettres, car bientôt il les trouva plus ou moins compromis dans des associations politiques qui se formaient de toutes parts sous différents noms et différents prétextes; il se vit donc obligé, au mois de septembre 1819, malgré la répugnance qu'il éprouvait à sévir contre la presse, de soumettre à la censure du gouvernement tous les journaux et écrits périodiques; plus tard, il fallut appliquer à tous les ouvrages l'examen préalable de la censure, qui devenait plus sévère et plus inquisitoriale, à mesure que l'épidémie des sociétés secrètes se propageait davantage en Russie et en Pologne.
Alexandre s'attristait profondément de l'effrayante extension de ces sociétés secrètes qui enveloppaient l'Europe, excepté l'Angleterre, dans un réseau de conspirations permanentes contre les gouvernements. Il n'ignorait pas que la France était le foyer de ce vaste incendie politique qui couvait sous tous les trônes et qui devait éclater, en les dévorant à la fois; mais il ne croyait pas avoir à redouter pour lui-même le danger dont ses alliés étaient menacés. Il pouvait craindre à peine que la propagande révolutionnaire pénétrât en Pologne, où il en aurait eu aisément raison, mais la Russie lui semblait être pour longtemps à l'abri des sourdes manœuvres de l'anarchie.
Aussi, l'empereur, dans son discours prononcé à la fermeture de la diète de Pologne (mai 1818), avaitril adressé
aux Polonais quelques conseils empreints d'un admirable senlimenl de bienveillance et de religion : « Persuadez- vous, leur disait-il y que vos institutions ne peuvent prospérer qu'autant que vous les placerez sous la sauvegarde des principes puisés à la source de la morale chrétienne; qu'autant qu'on trouvera dans votre vie publique et privée l'application de ces divins principes. »
Et pourtant l'empereur n'ignorait pas que déjà les étudiants de l'université de Varsovie s'afQliaient aux sociétés secrètes des universités allemandes.
Le grand-duc Constantin, qui peut-être ignorait le véritable état des choses, et qui dans tous les cas se faisait illusion sur les progrès du carbonarisme en Pologne, s'était porté caution de la tranquillité de ce royaume et déclarait à l'empereur que les provinces polonaises étaient aussi fidèles à son gouvernement que les provinces russes. Alexandre se croyait donc à peu près désintéressé dans la question des sociétés secrètes, que tous les souverains de l'Europe avaient mise sur le tapis.
Au Congrès d'Aix-la-Chapelle devait être traitée cette grave et immense question, qui se rattachait au pacte de la Sainte-Alliance (septembre 1818).
Le but avoué de ce Congrès était le règlement définitif de rindemnité de guerre que la France aurait à payer aux puissances alliées, par suite des événements de 1814. Le roi Louis XVIII demandait, en outre, que l'occupation de son royaume par les troupes étrangères ne se prolongàt pas plus longtemps. Alexandre se fit l'avocat de la France ; il rédigea lui-même un mémoire fort étendu, dans lequel il s'attachait à démontrer que l'occupation militaire pouvait cesser sans inconvénient, et que Louis XVIII, offrant de faire partie de la Sainte-Alliance, avait droit d'obtenir une
importante réduction dans Tindeinnilé qu'il restait devoir encore à ses alliés. L'indemnité fut réduite à 320 millions; Tévacuation du territoire français fut adniise.
Ce n'était pas là le principal objet du Congrès; il s'agissait de prendre des mesures de conservation réciproque entre les souverains qui avaient signé le pacte de la Sainte-Alliance, En Italie, en Espagne, en Portugal, en France, en Prusse, on pouvait prévoir que la Révolution s'attaquerait aux gouvernements, non plus par des injures et des menaces, non plus par des journaux et des écrits incendiaires, mais par des actes de révolte et d'insurrection. L'empereur de Russie n'hésita pas à déclarer qu'il était déterminé à étouffer la Révolution en quelque pays qu'elle osât se montrer. L'empereur d'Autriche et le roi de Prusse n'étaient pas moins disposés à donner pleine exécution aux engagements mutuels du traité du 26 septembre 1815.
Le prince de Mettemich, chef du cabinet autrichien, et qui depuis le Congrès d'Aix-Ia*ChapeIle prit une si grande autorité dans l'action de la politique européenne, conseilla aux souverains de ne pas s'en remettre, en présence de tant d'éventualités redoutables, à l'intervention lente et indécise de leurs agents diplomatiques. Il n'eut pas de peine à leur persuader qu'ils devaient se réserver de régler eux-mêmes, personnellement et secrètement, les grandes questions d'intérêt public qui ne manqueraient pas de se produire chaque année.
Pour faire l'essai de ce nouveau système de politique générale, l'empereur de Russie et le roi de Prusse allèrent ensemble à Paris (octobre 1818) s'aboucher directement avec Louis XYIII et obtenir son adhésion au traité de la Sainte-Alliance. Louis XYIII ne le signa pas, mais s'enga-
gea de parole à y prêter la main, dès qu'il en serait requis par ses alliés ; du reste, tout en approuvant le principe et le but de leur pacte mutuel, il crut pouvoir les assurer que la France, malgré les agitations des partis, ne sortirait pas de la ligne constitutionnelle et que son gouvernement résisterait aux attaques latentes des sociétés secrètes, de même, dit^il, qu'un homme robuste s'accoutume à vivre avec cinq ou six maladies chroniques.
Dans ce voyage, où Alexandre garda un demi-incognito, il eut occasion de mieux apprécier le caractère et les qualités personnelles du roi et de la famille royale ; il revint de quelques préventions à leur égard, et il reconnut que Louis XYIII avait une forte tête et un esprit supérieur; il fut charmé de son entretien fin et caustique. Il admira aussi, chez Monsieur, frère du roi, le dernier type, pour ainsi dire, de l'ancienne courtoisie française ; mais il admira surtout, comme il se plut à se le rappeler souvent, la grâce aimable et spirituelle dont la jeune duchesse deBerri était le plus se* duisant modèle.
— Ils sont tous bons, disait-il plus tard en parlant des princes et princesses de la famille royale : la bonté me parait être dans le sang des Bourbons. Quant à Madame la duchesse de Berri, c'ist un grand cœur.
Il ne se retrouva pas sans plaisir avec le duc d'Orléans, qui était devenu le chef du parti libéral modéré en France et qui se voyait ainsi entouré de tous les hommes distingués que l'opposition comptait dans ses rangs, députés, publicistes, écrivains.
— Que veulent donc les Français ? dit l'empereur au duc d'Orléans. Tout semble se réunir pour les rendre heureux. Le ciel leur a accordé un beau pays, un climat favorable à toutes les productions; ils jouissent d'autant de liberté qu*ii
est possible raisonnablement d'en avoir; eh bien ! ils ne sont pas encore contents.
Le duc d'Orléans essaya de démontrer à l*emperear que la situation politique ne présentait aucun danger et que Topposition, dans un gouvernement constitutionnel, remplissait un rôle utile et patriotique, en éclairant le pouvoir et en Tempêchant de se perdre. Il ajouta que les plus sincères amis de Tordre légal figuraient parmi les libéraux.
— Oh ! croyez-moi, interrompit l'empereur qui était bien informé de Tétat des esprits en France, c'est un beau nom qu'ils se donnent, une espèce de manteau dont ils couvrent leurs desseins audacieux; il n'y a rien de moins libéral, dans l'acception de ce mot, que tout ce qui compose le parti démagogique en France.
L'empereur de Russie et le roi de Prusse rejoignirent l'empereur d'Autriche, et, avant de se séparer, ils convinrent ensemble, suivant l'idée du prince de Metternich, qu'ils se réuniraient tous les ans dans un congrès, jusqu'à ce que la situation politique de l'Europe ne leur inspirât plus de si graves inquiétudes. Alexandre rédigea, dit-on, de sa propre main, une déclaration que signèrent à Aix-la-Chapelle (15 novembre 1818) les ministres plénipotentiaires de toutes les puissances alliées, et qui exposait clairement en ces termes le système de la Sainte- Alliance :
« L'union intime établie entre les monarques, associés à ce système par leurs principes, non moins que par les intérêts de leurs peuples, offre à l'Europe le gage le plus assuré de la tranquillité future. L'objet de cette union est aussi simple que grand et salutaire. Elle ne tend à aucune nouvelle combinaison politique, à aucun changement dans tes rapports sanctionnés par les traités existants. Calme et constante dans son action, elle n'a pour but que le maintien de la paix et
la garantie des transactions qui l'ont fondée et consolidée. Les souverains, en formant cette union auguste, ont regardé, comme sa base fondamentale, leur invariable résolution de ne jamais s'écarter, ni entre eux, ni dans leurs relations avec d'autres États, de l'observation la plus stricte des principes du droit des gens, principes qui, dans leur application à un état de paix permanent, peuvent seuls garantir eflica-' cément l'indépendance de chaque gouvernement et la stabilité de l'association générale. »
Ce document, corollaire remarquable du traité du 26 septembre 1815, se terminait par des considérations religieuses et mystiques, dont le comte de Nesselrode avait atténué ainsi l'expression : « C'est dans ces sentiments que les souverains ont consommé l'ouvrage auquel ils étaient appelés. Ils ne cesseront de l'affermir et de le perfectionner. Ils reconnaissent solennellement que leurs devoirs envers Dieu et envers les peuples qu'ils gouvernent, leur prescrivent de donner au monde autant qu'il est en eux l'exemple de la justice, de la concorde et de la modération : heureux de pouvoir consacrer désormais tous leurs efforts à protéger les arts de la paix, à accroître la prospérité intérieure de leurs États et à réveiller ces sentiments de religion et de morale, dont le malheur des temps n'a que trop affaibli l'empire. »
Le Congrès d'Aix-la-Chapelle, dans lequel la Sainte- Alliance avait, pour ainsi dire, consulté ses forces et préparé ses armes, eut pour résultat un temps d'arrêt, sinon d'apaisement, dans le travail révolutionnaire des sociétés secrètes.
L'empereur de Russie revint dans ses États, avec l'espoir de ne les pas quitter l'année suivante et de leur consacrer tous ses moments, si TËurope pouvait rester calme et soumise. Il éprouvait une douce satisfaction à se reposer, au
milieu de la famille impériale, des pénibles émotions de la politique ; mais la famille impériale fit une perte bien douloureuse et bien imprévue, qui fut plus sensible à l'empereur qu'à personne : sa bien-aimée sœur Catherine, reine de Wurtemberg, mourut à l'âge de trente ans et demi (9 janvier 1819). Alexandre eut tant de chagrin de la mort de cette sœur, pour laquelle il avait toujours eu une tendre prédilection, qu'il resta longtemps sous le coup de ce fatal événement et qu'il ne s'en consola jamais.
Dès lors, il sembla prendre la vie en dégoût; il témoigna, en différentes circonstances, qu'il s'abandonnait aveuglément à la fatalité et qu'il jugeait inutile de s'astreindre à la moindre règle de prudence dans l'intérêt de la conservation de ses jours. Ainsi, durant le long et aventureux voyage qu'il entreprit (août et octobre 1819), pour distraire sa douleur, dans les provinces septentrionales de son empire, il s'exposa volontairement aux périls les plus imminents et ne montra que de Tindifférence après y avoir échappé comme par miracle.
En Finlande, il s'embarqua sur le lac d'Uléo, à l'instant même où s'élevait un vent violent, qui annonçait une terrible tempête : la chaloupe qui le portait faillit vingt fois être engloutie. Ensuite, il ne craignit pas de s'engager, à pied, par une nuit noire, dans un sentier étroit, bordé de forêts impénétrables et de marais profonds : il était perdu sans ressources, s'il se fût égaré dans les ténèbres ; il rencontra par bonheur une hutte de pêcheur, où il attendit le jour. Quand, à son retour dans sa capitale, le grand-duc Nicolas se permit de lui adresser de respectueux reproches sur le peu de soins qu'il avait de sa précieuse vie :
— Tant que mon existence, dit-il tristement, sera nécessaire à la Russie, j'ai la conviction que la Providence divine
veillera sur elle et se chargera de la conserver. N'ai-je pas d'ailleurs deux saintes qui prient pour moi, la pauvre reine Louise de Prusse et ma bien*aimée sœur Catherine ?
L'empereur, absorbé par son chagrin, refusa de prendre part à un nouveau congrès que ses alliés le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche lui avaient fait proposer. Ce Congrès de Carlsbadnedevants'occuperque de rAllemagne, où les sociétés secrètes venaieul de renouveler, par le meurtre de Ko tzebue, les horribles traditions des tribunaux wehmiques du moyen âge, Alexandre fit répondre au prince de Metlernich, qui avait demandé la réunion des souverains, qu'une simple réunion des ministres plénipotentiaires suffirait pour aviser à quelques mesures de répression partielle et immédiate.
Mais, Tannée suivante, aux symptômes alarmants succédèrent, par toute l'Europe, des actes éclatants de violence et d'anarchie. L'assassinat duducdeBerri en France (13 février 1820) fut en quelque sorte le signal de l'éruption révolutionnaire. Les troubles et les émeutes, qui se répétaient sans cesse, en vertu d'un mot d'ordre mystérieux, à Paris et dans les principales villes du royaume, n'aboutirent pas à un soulèvement général ; mais, en Espagne (8 mars 1820) et à Naples (5 juillet), le carbonarisme, au moyen d'une insurrection militaire, avait déjà réussi à renverser deux gouvernements et l'on pouvait sentir Irembler le sol de l'Europe miné et contre-mine par les sociétés secrètes. L'empereur de Russie, chef de la Sainte-Alliance, jugea, le premier, qu'il était temps de mettre à exécution les promesses de ce grand pacte fondamental. Il invita donc le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche à tenir un congrès, auquel tous leurs alliés enverraient des plénipotentiaires. Le congrès devait avoir lieu à Troppau, dans le mois d'octobre 1820.
Avant de s'y rendre, Alexandre alla, pour la seconde
fois, ouvrir lui-même la diète de Pologne, et prononça un discours dans lequel il faisait allusion aux mouvements révolutionnaires qui avaient compromis le repos de l'Europe.
« Représentants du royaume de Pologne, dit-il, montrez à votre patrie, que, forts de votre expérience, de vos principes, de vos sentiments, vous savez conserver, sous les auspices de vos lois, une indépendance tranquille et une liberté pure; montrez à vos contemporains, que cette liberté est amie de l'ordre et de ses bienfaits, et que vous en recueillez les avantages, parce que vous avez su, et que vous saurez toujours résister aux suggestions de la malveillance et aux dangers de l'exemple. Ailleurs, l'usage et l'abus ont été placés sur la même ligne ; ailleurs, en excitant le besoin factice d'une servile imitation, le génie du mal s'essaye à reprendre son funeste empire, et déjà il plane sur une partie de TEurope, déjà il y accumule les forfaits et les catastrophes. Au milieu de ces calamités, mon système de gouvernement sera inviolable; j'en ai puisé les principes dans le sentiment intime de mes devoirs. »
Malgré ses sages avertissements, la session de la diète fut très orageuse, et il y eut comme un écho de l'esprit de discorde qui grondait sans cesse dans les séances de la Chambre des députés de France. L'agitation se répandit jusque dans les rues de Varsovie, où l'on entendit pour la première fois des cris séditieux. L'ordre fut pourtant maintenu et le grand-duc Constantin écrivit à son auguste frère que, parmi les individus arrêtés en flagrant délit d'excitation à la révolte, on avait trouvé des Allemands et pas un seul Polonais.
Alexandre était arrivé au Congrès de Troppau et avait approuvé hautement toutes les mesures d'intervention armée que proposait le prince de Metternich pour le rétablisse-
ment immédiat de l'ordre, eo Italie, en Espagne et en Portugal. Il se croyait encore tout à fait hors de cause dans ces questions de salut commun et de sûreté générale, que tous les souverains étaient intéressés à résoudre, et il disait avec confiance au roi de Prusse que la Révolution s'arrête* rait toujours aux frontières de la Russie, comme la peste devant un cordon sanitaire.
Tout à coup il apprit que des^^es d'insubordination s'étaient produits dans le régiment ue ^emenowsky, à Saint- Pétersbourg, et que plusieurs jeunes oflSciers de ce régiment, sous prétexte de réclamer la destitution de leurs chefs supérieurs, avaient proféré des cris séditieux contre son gouvernement, en disant que le peuple russe voulait avoir aussi une Constitution (29 octobre). L'empereur, étonné et indigné à la fois de ces manifestations démocratiques, affecta de n'en pas pressentir les conséquences et se contenta de faire répartir, en qualité de simples soldats, dans tous les régiments de Tarmée, ces ofliciers mutins qui avaient agi certainement sous l'inspiration d'un agitateur inconnu et d'après un mot d'ordre insurrectionnel. Il comprit, dès ce moment, que son empire n'était déjà plus à Tabri des influences et des complots de la propagande révolutionnaire.
Ce fut à l'occasion de cette révolte, promptement et sévèrement réprimée, qu'il adressa, de Troppau, à toute l'armée russe, un ordre du jour, dstté du 14 novembre, dans lequel il évoquait, en ces termes, les vieilles traditions de l'honneur et de la discipline militaires :
« L'armée russe s'est non^seulement acquis «ne gloire immortelle au champ de l'honneur, mais elle a été encore, depuis les premiers temps de sa formation, un modèle constant de fidélité, d'exactitude à accomplir son serment, et
d'obéissance à ses chefs. C'est uniquement sur cette sou-
mission que sont fondés Tordre ei la discipline militaire» sans lesquels l'armée perd toute sa dignité. Elle sait que toutes les mesures légales sont prises pour faire parvenir les justes plaintes des subordonnés à leurs supérieurs. C'est à cette fin qu'ont été établies les revues que doivent passer quatre fois par an les chefs des brigades, des divisions et des corps d'armée, et c'est même pendant ces revues que la loi fait un devoir à tous de signaler ouvertement les griefs.
« Les régiments qui forment cette armée distinguée ap-^ prendront avec une juste indignation la nouvelle des scènes qui ont eu lieu au régiment de la garde Semenowsky ; ils sentiront que les militaires qui composent ce régiment se sont rendus indignes d'y rester plus longtemps et de porter l'uniforme d'un régiment qui, fondé par Pierre le Grand lui-même, a eu le privilège inappréciable de l'accompagner dans ses mémorables campagnes, et qui s'est également couvert de gloire dans la dernière guerre, particulièrement à Culm.
« Rien ne doit déshonorer de si beaux souvenirs. L'armée russe compte dans ses rangs assez de braves dignes d'être incorporés au régiment de Semenowsky. La sainteté des lois, l'honneur de l'armée russe, exigent que la composition actuelle du régiment qui a tenu une conduite aussi insubordonnée et aussi coupable, soit dissoute ! »
Le dénoûment du Congrès de Troppau, fut la publication d'un nouveau manifeste de la Sainte-Alliance (8 décembre 1820) : a Les puissances, était-il dit dans ce manifeste, ne désirent que de conserver et maintenir la paix, de délivrer lEuropedu fléau des révolutions, et de détourner ou d'abréger les maux qui naissent de la violation de tous les principes de l'ordre et de la morale. »
Le Congrès avait été transféré à Laybach (janvier 182^1),
et les trois souverains, qui paraissaient décidés à y rester réunis jusqu'à ce que leurs armées eussent eu raison de la Révolution en Europe, n'apprirent pas sans surprise et sans inquiétude que le Piémont venait de voir aussi son gouvernement monarchique renversé par une insurreclion militaire.
— La répression s'est déjà trop fait attendre, dit le prince de Metternich à l'empereur de Russie ; nous aurons maintenant une révolution nouvelle tous les jours...
— Il faut réprimer ! s'écria l'empereur Alexandre, en sortant de son calme habituel. Oui, j'y suis fermement résolu, hâtons-nous d'étoutfer partout la Révolution, et que le sang qui va couler retombe sur la tête des perturbateurs de la paix du monde.
Cependant la Sainte-Alliance n'avait pas encore passé des paroles aux faits : des corps d'armée russes, prussiens et autrichiens s'étaient mis en mouvement sur les frontières de TAutriche, de la Prusse et de la Russie, mais Louis XVIII, qui avait à faire face à la plus redoutable conspiration organisée par les sociétés secrètes dans tous les départements du royaume aussi bien qu'à Paris, suppliait ses alliés de retarder le plus longtemps possible l'action répressive de la Sainte-Alliance, sous peine de provoquer en France une épouvantable explosion.
Le bruit courait, dans les campagnes, que le glorieux prisonnier de Sainte-Hélène avait été délivré par ses partisans, au moyen d'un bateau sous-marin, sur lequel il s'était embarqué pour revenir en Europe. Déjà le peuple s'attendait à le voir reparaître à la tète de sa vieille garde et sous les plis du drapeau tricolore.
Les souverains, assemblés à Laybach, savaient à quoi s'en tenir sur la valeur de ces rumeurs populaires : l'Angleterre n*avait pas lâché sa proie ; Tempereur Napoléon se
mourait de chagrin et de consomplion à deux mille lieues de la France! Il fallait pourtant en finir avec ces révolutions permanentes qui appelaient aux. armes les peuples contre les rois. L'armée autrichienne n'eut qu'à se montrer, pour faire disparaître, à Naples et en Piémont, république et républicains.
Alexandre se trouvait encore à Laybach, quand la nouvelle de l'insurrection des Grecs lui parvint avec une lettre du prince Ypsilanli, fils d'un ancien hospodar de la Moldavie et général-major au service de la Russie : Ypsilanti le conjurait de secourir ses coreligionnaires et de les arracher à l'oppression des Turcs.
L'empereur fit taire ses sympathies pour la cause des Grecs et resta fidèle aux principes de la Sainte-Alliance : il désapprouva donc hautement la conduite d'Ypsilanti, en déclarant qu'il ne pouvait considérer l'enireprise de ce jeune officier, que a comme un témoignage de son inexpérience et de sa légèreté, ainsi qu'un déplorable résultat de l'exaltation des esprits. » En même temps, il ordonna que le prince Ypsilanti fût exclu du service de la Russie et déchu de tous ses grades.
Cependant il ne pouvait s'empêcher, quelle que fut son horreur pour la révolte, de prendre en pitié la situation de la Grèce chrétienne secouant le joug musulman et de voir dans cette lutte héroïque plutôt des martyrs que des révolutionnaires; il resta neutre, sinon indifférent, aux souffrances de ses malheureux coreligionnaires; il n'envoya pas d'armée au secours des Hellènes insurgés, mais il offrit un refuge dans son empire aux Grecs fugitifs, et il protesta plus d'une fois, par la bouche de son ambassadeur à Constantinople, contre les horribles représailles des Turcs à l'égard des sujets chrétiens du Sultan.
Sa politique vis-à-vis de la Turquie, pendant Tinsurreclion grecque, politique qu'on accusa tour à tour de faiblesse et de fausseté, fut, au contraire, une longue preuve de loyauté et de modération.
— Je ne puis ni ne veux, disait-il, favoriser en aucune fagon l'insurrection des Grecs, car ce serait donner un démenti aux grands principes d'ordre européen, que j'ai fait adopter par mésalliés. D'ailleurs, la moindre intervention de ma part dans ce déplorable conflit amènerait de nouveaux massacres et détruirait infailliblement cette paix générale que j'ai eu tant de peine à établir, cette paix si necessaire à 1 Europe.
Cette paix générale, à laquelle l'empereur avait déjà fait tant de sacrifices et dont il se regardait à juste titre comme le gardien prédestiné, ne reposait, en effet, que sur la base de la Sainte-Alliance. Elle se serait rompue plus d'une fois dans les secousses de quelque révolution, si Alexandre eût cessé de former avec ses deux alliés, le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche, une ligue offensive et défensive contre le parti révolutionnaire, pendant les dernières années de son règne (^1818-1825).
Il consacra ainsi au maintien de l'ordre en Europe le temps, le zèle et l'ardeur, qu'il aurait pu, dans un intérêt mieux entendu peut-être, employer exclusivement à l'administration de son empire. Il ne négligeait pas, toutefois, les affaires de l'État, et il s'occupait constamment d'apporter des améliorations morales et matérielles dans toutes les parties de son immense gouvernement. Cette tâche même n'éfait-elle pas au-dessus de ses forces? Par intervalles, il éprouvait autant de lassitude que de découragement.
On comprend que l'idée de descendre du trône lui soit venue au retour de ces longues absences qju'il était obligé
de faire presque tous les ans hors de ses États, pour surveiller et diriger la politique européenne : « Quand je n'é* tais qu'empereur de Russie, j'y suffisais à peine, dit-il un jour dans un de ses accès d'humeur noire; mais, aujourd'hui, pour èlre empereur de l'Europe, en quelque sorte, il faudrait que j'eusse toujours trois têtes et souvent pas d'âme, j»
Il était sans doute admirablement secondé, dans ces congrès et ces conférences qui se succédaient chaque année, par son ministre des aflaires étrangères, le comte de Nesselrode, esprit froid et patient, mais ferme et souple à la fois, fertile en expédients et armé d'une prévoyance qui tenait de la divination. Cependant, avec ce guide sûr et clairvoyant, il avait hésité, il était resté indécis, au milieu des menaçantes complications qui devaient sortir de l'insurrection grecque et du gouvernement des Cortès d'Kspaghe.
En Grèce, en Espagne, comme à Naples, comme à Turin, c'était toujours le môme principe révolutionnaire, c'étaient les mêmes moyens d'action, c'était aussi le même but. L'empereur Alexandre avait néanmoins le projet d'interposer sa médiation en faveur des Grecs, au nom de Thumanité, pour les aider à se constituer en monarchie, sous la protection de la Russie. En attendant que les circonstances fussent plus favorables à l'affranchissement de la Grèce, il annonça tout à coup à ses alliés, qu'il était résolu d'étouffer la révolution espagnole dans le plus bref délai et qu'il enverrait une armée de cent mille hommes pour rétablir la monarchie de Ferdinand VIL
Cette armée russe, qui allait traverser la France pour envahir l'Espagne, effraya Louis XVIII et le força de prendre un parti héroïque : il déclara qu'il acceptait, sous les auspices de la Sainte-Alliance, la mission plus délicate que difficile de renverser la Constitution des Cortès, et qu'une ar-
inée française entrerait, au printemps prochain, en Espagne. L'armée russe, que l'empereur avait passée en revue dans les plaines de Wilna, allait se mettre en marche.
Alexandre fut satisfait de voir que le roi de France, qui, depuis plusieurs années, était le faible jouet de Topposition libérale et la victime résignée des sociétés secrètes, devenait enfin un défenseur avoué de la Sainte-Alliance. Il lui écrivit pour l'encouragera persister dans cette nouvelle politique, qui pouvait seule consolider son trône et réduire ses ennemis à l'impuissance : « Votre Majesté sait combien j'aime la France, lui disait-il; mais si la France continuait à être un foyer de révolution et un repaire de sociétés secrètes, je ne balancerais pas à sacrifier la France même au repos de l'Europe. »
Dans ses lettres particulières à Louis XYIII, Alexandre l'avait plus d'une fois conjuré d'agir avec fermeté et de faire trembler les méchants.
L'expédition d'Espagne fut encore précédée d'un Congrès, dans lequel Alexandre exprima de la manière la plus énergique son intention formelle d'anéantir en Europe le principe de la révolte et de l'anarchie. Ce fut pendant les travaux de ce Congrès célèbre, qui le retint pendant plus de trois mois à Vérone (octobre-décembre 1822), qu'il eut avec le comte de Chateaubriand un entretien mémorable, où il exposa en ces termes toute la politique de son règne et toute la pensée de la Sainte-Alliance :
a Quand le monde civilisé est en péril, il ne peut y avoir de politique anglaise, française, russe, prussienne et autrichienne : il n'y a plus qu'une politique générale, qui doit, pour le salut de tous, être admise en commun, par les peuples et par les rois. C'est à moi à me montrer, le premier, convaincu des principes sur lesquels j'ai fondé l'Alliance ;
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une occasion s'est présentée, le soulèvement de la Grèce. Rien, sans doute, ne paraissait être plus dans mes intérêt^:, dans ceux de mes peuples, dans l'opinion de' mon pays, qu'une guerre religieuse contre la Turquie, mais j'ai cru remarquer dans les troubles du Péloponèse le signe révolutionnaire. Dès lors, je me suis abstenu. Que n'a-t-on point fait pour rompre TAlliance ? On a cherché tour à tour à me donner des préventions ou à blesser mon amour-propre; on m'a outragé ouvertement... On me connaissait bien mal, si on a cru que mes principes ne tenaient qu'à des vanités, ou pouvaient céder à des ressentiments. Non, je ne me séparerai jamais des monarques auxquels je suis uni : il doit être permis aux rois d'avoir des alliances publiques, pour se défendre contre les sociétés secrètes, Qu*est-ce qui pourrait me tenter? Qu'ai-je besoin d'accroître mon Empire? La Providence n'a pas mis à mes ordres 800,000 soldats pour satisfaire mon ambition, mais pour protéger la religion, la morale et la justice, et pour faire régner ces principes d'ordre sur lesquels repose la société humaine. »
L'empereur Alexandre n'avait accepté le pouvoir suprême que comme un joug temporaire qu'il se promettait bien de ne pas subir toujours, et cependant, tout en conservant l'espoir de rentrer tôt ou lard dans la vie privée, il ne voyait point encore arriver ce moment qu'il attendait comme une récompense de son long et laborieux règne.
Le projet d'une abdication volontaire revenait sans cesse à son esprit, et il en avait quelquefois laissé percerla pensée dans ses entretiens intimes, non-seulement avec des personnes de son entourage, mais encore avec des étrangers de distinction qui lui inspiraient de la confiance.
Pendant le séjour qu'il avait fait à la cour de Bavière, au mois de novembre 1818, en revenant du Congrès d'Âix-la- Gbapelle, il était tombé tout à coup dans une tristesse taciturne que rien ne pouvait vaincre ni dissiper; il avait, à son arrivée, exprimé le désir de vivre de la manière la plus uniforme et la plus simple, dans la famille royale, qui ne parvint pas à le distraire de ses idées sombres : il refusa toutes les fêtes qui lui furent offertes et n'accepta que des parties de chasse.
On racontait que durant le Congrès il avait pris à part le roi de Prusse et lui avait annoncé l'intention formelle de se
retirer dans un couvent. « Il était las du monde, comme il ledit alors à plusieurs personnes; il avait perdu toute illusion sur la reconnaissance et les affections humaines; il reportait vers le ciel toutes ses pensées. »
Un évèque prussien, Eylert, lui avait rendu visite à cette époque, et Tcmpereur avait longuement causé avec lui. Il ne lui cacha pas qu'il était déterminé à se consacrer à Dieu, et il lui exposa en ces mots l'origine de sa conversion : « L'incendie de Moscou a éclairé mon âme, dit-il, et le jugement de Dieu, qui s'est manifesté d'une façon terrible sur les plaines glacées du champ de bataille, a rempli mon cœur de la foi la plus vive et d'une ferveur plus grande que jamais. Ce n'est qu'alors que j'ai appris à connaître Dieu tel que nous le représentent les Saintes-Écritures et à écouter sa volonté et ses lois divines; et, dès ce moment, je conçus le ferme désir de consacrer mon règne à la gloire de son nom. »
Alexandre avait dû ajourner une abdication intempestive ; mais, quelques mois plus lard, lorsqu'il avait eu le malheur de perdre si subitement sa bien-aimée sœur Catherine, il s'était dit que la mort le délivrerait peut-être bientôt du poids de la couronne et qu'il n'avait pas encore fixé d'avance les droits de son héritier légitime. Il eut, à ce sujet, plusieurs conférences secrètes avec son frère Constantin.
Le grand-duc Nicolas, quoique gardant l'espérance de rester dans sa position de prince impérial et de ne pas changer un genre de vie qui lui assurait le bonheur, ne pouvait pourtant ignorer qu'il était menacé de devenir empereur, un jour ou l'autre. II éloignait le plus possible cette inquiétude qui aurait jeté du trouble dans sa douce existence.
Ce fut en 1819 que, pour la première fois, son auguste frère lui parla clairement et positivement de l'avenir qui
l'atteDdait Cette année-là, le grand*duc eut plus d'une occasion de se familiariser avec la vie des camps et de satisfaire son goût pour les exercices militaires. Au mois de juin> trois camps de plaisance avaient été formés sous ses ordres immédiats, en Finlande : à Tawastehus, à Lovisa et à Helsingfors. L'empereur vint les visiter et fut enchanté des grandes manœuvres que le grand-duc fit exécuter devant lui*
Au commencement du mois d'août, le grand-duc Nicolas était à Krasnoé-Sélo, où campaient à tour de rôle et par brigade les régiments de la garde impériale. La 2* brigade, dont il avait le commandement, se composait du régiment d'Ismaïlowsky, de celui des chasseurs et du bataillon des sapeurs de la garde. L'empereur passa en revue cette brigade, avant de la renvoyer dans ses cantonnements, et il té* moigna hautement sa satisfaction pour la tenue, l'instruotion et la discipline des régiments.
— Je te loue, dit-il à son frère, des soins minutieux que tu apportes dans ton commandement; je ne crois pas qu'il y ait dans l'armée un chef plus exact, plus vigilant, plus dévoué que toi. C'est très bien, je suis content et je te remercie.
L'empereur alla diner avec son frère chez la grande-du* chesseAlexandra, qui, quoique enceinte et au moment d'accoucher, était venue retrouver le grand-duc au camp de Krasnoé-Sélo. Suivant le désir exprimé par l'empereur, personne n'avait été admis à leur table.
La conversation, qui était devenue très intime et amicale pendant le dtner, amena par degrés l'empereur à des con* fidencesbien inattendues: il parla du plaisir qu'il éprouvait à être témoin du bonheur qui régnait dans l'intérieur de son frère Nicolas ; il avoua n'avoir jamais joui d'un bonheur ççmbl^ble, à cause 4'une liaison (|ui l'en avait détourné dfins
sa première jeunesse ; il exprima le regret de n'avoir pas d'enfants : «c C'est-à-dire, ajouta-t-il avec un soupir, d'enfants que je puisse reconnaître, et mon frère Constantin, qui se trouve dans la même situation que moi à cet égard, a été encore moins heureux en ménage. »
Il essuya une larme qui avait brillé dans ses yeux, et, prenant la main du grand-duc Nicolas, il le félicita cordialement de s'être consacré de bonne heure è la vie de famille.
— Dieu soit loué ! lui dit-il affectueusement : grâce à vous, la Russie ne manquera pas d'empereur !
Le grand-duc et la grande-duchesse échangèrent des regards d'inquiétude.
Alors Alexandre, qui s'était assombri tout à coup, dit avec tristesse, que, poursufQre aux travaux pénibles et incessants dont se compose la tâche d'un souverain, il fallait posséder, outre la force morale, une force physique presque surhumaine. Il ajouta qu'il sentait journellement sa pensée s'afaiblir, ce qui lui faisait prévoir l'instant, peu éloigné sans doute, où il se verrait dans l'impossibilité de remplir, comme il l'entendait, ses devoirs d'empereur ; il était donc fermement résolu à déposer le sceptre, dès qu'il jugerait le moment venu de le faire.
Le grand-duc et son épouse gardaient le silence et restaient immobiles.
— J'en ai parlé plusieurs fois à notre frère Constantin, continua l'empereur en fixant sur eux son œil doux et limpide; nous sommes presque du même âge, lui et moi, et tous deux sans enfants, — sans enfants ! répéta-t-il avec amertume. D'ailleurs, Constantin a toujours eu une antipathie invincible pour la couronne, et décidément il ne veut pas me succéder, d'autant plus que nous voyons en toi, mon cher Nicolas, une marque signalée de la bénédiction du
ciel qui t'a donné un fils. Tu dois donc savoir d'avance que tu es destiné à monter un jour sur le trône?
Ces paroles furent un coup de foudre pour le grand-duc comme pour la grande-duchesse; ils n'étaient ni l'un ni l'autre préparés à cette solennnelle révélation. Leurs larmes coulaient^ et l'émotion les empêchait de répondre.
— L'événement qui paraît tant vous affliger, leur dit l'empereur avec bonté, n'est pas encore imminent; ce ne sera peut-être pas avant une dizaine d'années... Mais j'ai voulu dès aujourd'hui vous prévenir de ce qui vous attend inévitablement un jour.
Ce fut en vain que le grand-duc objecta respectueusement qu'il ne s'était jamais permis d'aspirer au pouvoir impérial; qu'il ne se sentait ni la force d'âme, ni le génie, ni les autres qualités nécessaires pour être digne d'une si haute destinée, et que ses vœux se bornaient à servir son souverain dans la sphère restreinte de ses devoirs d'humble sujet de l'empereur.
Alexandre l'interrompit, en disant qu'il comprenait sa surprise et son anxiété; que, lui-même aussi, il s'était trouvé dans une position analogue lors de son avènement au trône, et qu'il avait été d'abord effrayé de la lourde charge qui lui semblait au-dessus de ses forces; car tout était à refaire dans l'administration de l'Empire, son père, l'empereur Paul , ayant pris à tâche de renverser ce qui avait été fait sous le règne de Catherine II.
— Dieu merci ! s'écria-t-il en terminant, le chaos n'existe plus, et Dieu m'a permis de mettre les choses en assez bon état. Il ne te restera plus qu'à consolider mon ouvrage et à suivre la route que je t'ai tracée, pour maintenir la Russie dans sa prospérité et dans sa puissance.
L'entretien en demeura là. L'empereur, en quittant le
grand^duc et la gramle-duchesee, les laissa, suivant les termes mêmes d'un mémoire autographe de l'empereur Nicolas, a sous l'impression d'un sentiment analogue à celui qu'éprouverait un homme parcourant une route, unie, jonchée de fleurs, entourée de beaux sites, et qui verrait s'ouvrir sous ses pas un affreux précipice, sans qu'il eût la possibilité de reculer en arrière ni de rebrousser chemin. »
Depuis cette conversation si nette et si précise, Alexandre, dans ses autres entretiens avec son frère Nicolas, (it quelquefois allusion indirecte au secret d'État qu'il lui avait confié, mais il évita toujours de revenir à fond sur ce sujet délicat. Le grand-duc, de son côté, observa la même réserve à l'égard de la grave confidence qu'il avait reçue et qui le troublait souvent au milieu de ses joies de famille.
Peu de jours après le mémorable entretien de Krasnoé- Sélo, la grande-duchesse Alexandra mit au monde une fille qui fut nommée à sa naissance Marie Nicolaïevna (18 août 1849). L'impératrice-mère avait désiré que sa bien-aimée belle-fille, dont la santé paraissait plus fatiguée de cette seconde grossesse qu'elle ne l'avait été pendant la première, vint se reposer auprès d'elle au château de Pavlowsky. L'accouchement donna lieu à quelques inquiétudes qui furent promptement dissipées.
— Je suis si heureuse d'avoir une fille, dit la grandeduchesse à son auguste belle-mère qui la conjurait de rester calme et d'obéir scrupuleusement aux prescriptions de ses médecins, je suis si heureuse , que je me garderai bien de la moindre imprudence qui pourrait m'en lever à mon bonheur.
L'empereur s'était empressé d'aller voir l'accouchée : il trouva le grand-duc Nicolas en contemplation devant le berceau du nouveau-né.
— Voyez, Sire ! dit le grand-duc avec une joie rayonnante : cet enfant sera lout le portrait de sa mère.
— Sire, reprit la grande-duchesse, faites-moi la grâce de m'excuser si je ne vous ai pas obéi, en donnant le jour à une fille, quand vous m'aviez demandé un grand-duc.
— Si cette ûlle ressemble à Votre Altesse Impériale, comme l'assure mon frère, repartit Alexandre avec son gracieux sourire, je n'ai qu'à vous remercier d'avoir si bien fait les choses. Rappelez- vous, toutefois, que la grande-duchesse Marie vient de s'engager, par la bouche de son père, à être, un jour, aussi belle que vous. i>
Le grand-duc Nicolas s'était penché sur le berceau où dormait son fils âgé de quinze mois à peine*
— Que me demanderais-tu, lui dit l'empereur ému du spectacle qu'il avait devant les yeux, que me demanderais-tu, si Dieu m'accordait le pouvoir d'accomplir tous tes souhaits ?
— Sire, répondit le grand-duc en prenant la main de sa femme et en montrant ses deux enfants, je demanderais à Votre Majesté de me laisser toujours tel que je suis.
Ija grande-duchesse Alexandra n'était pas tout à fait rétablie en santé, lorsque son époux la quitta pour trois mois. Ils n'avaient pas encore été séparés aussi longtemps, et l'absence leur pesa également à l'un et à l'autre.
Le grand-duc accompagnait l'empereur à Riga et à Varsovie. Un camp de vingt mille hommes, avec soixante pièces de canon, avait été réuni à Riga, et l'on disait en Europe que ce corps de troupes était le noyau d'une grande armée de la Sain te- Alliance, qui agirait contre la Révolution dans tous les pays où le gouvernement légitime serait attaqué ou menacé. En ce moment même, le roi de Prusse, d'après le conseil de son bon ami Alexandre, prenait des mesures très
énergiques contre les sociétés secrètes allemandes, qui tenaient tête à son gouvernement.
Les troupes rassemblées autour de Riga, en prévision peut-être de certaines éventualités, avaient été exercées à des manœuvres qu'elles devaient exécuter sous les yeux de l'empereur. Le grand*duc Nicolas eut le commandement des troupes et dirigea ces manœuvres très savantes et très compliquées, qui ne durèrent pas moins de six heures consécutives et qui eurent lieu, par un temps magnifique, le S5 septembre, en présence d'une foule immense de spectateurs.
Pendant le déjeuner que les officiers avaient offert à Tempereur sur le champ de manœuvres, Alexandre adressa des félicitations et des éloges à son frère, en lui disant qu'il le prierait, si la guerre venait à éclater, de prendre le commandement d'une division de l'armée.
Ces paroles furent redites à la grande-duchesse Alexandra, et elle en éprouva une telle terreur, qu'elle écrivit à l'empereur, pour le supplier de ne pas envoyer le grand-duc Nicolas à la guerre : « J'en mourrais de chagrin, disait-elle; d'ailleurs. Votre Majesté n'ignore pas que les médecins m'ont prescrit d'éviter tout ce qui pourrait me causer une émotion violente ; or, je sens bien que je deviendrais folle, si j'avais sujet de craindre pour la vie de mon bien-aimé mari. »
A cette lettre pleine de tendresse conjugale, Alexandre répondit, avec sa grâce et son aménité ordinaires, que la vie du grand-duc était trop nécessaire à la couronne de Russie, pour qu'on lui permit de l'exposer aux hasards de la guerre : « Que Votre Altesse impériale se rassure ! ajoutaitil ; la guerre a fait son temps, je l'espère ; la paix générale est garantie par le traité de la Sainte-Alliance. »
Après la revue du camp de Riga, l'empereur et le grand-
duc Nicolas partirent pour Varsovie, où les attendaient d'autres fêtes militaires du même genre, que le grand-duc Constantin était fier de leur offrir.
Ce prince, en effet, donnait des soins minutieux et infatigables à l'organisation de l'armée polonaise placée sous ses ordres. C'était là sa principale préoccupation et la grande affaire de tous se^ instants <
Depuis que son auguste frère lui avait délégué un pouvoir discrétionnaire en Pologne, sans toutefois lui attribuer le titre de vice-roi , laissé au vieux général polonais Zaïonczek, Constantin n'avait pas cessé un seul jour de veiller à l'instruction, à la discipline des troupes ; il présidait en personne aux exercices, aux revues, aux inspections ; il était en communication journalière avec le soldat et il s'en faisait craindre par une sévérité excessive, qui n'épargnait pas même les chefs et qui souvent se traduisait en violentes explosions de colère. La plus légère infraction à la règle, la négligence la plus imperceptible, un bouton d'uniforme absent, un vêtement taché ou déchiré, un fusil mal nettoyé, il n'en fallait pas davantage pour motiver une punition. Cette rigueur poussée à l'extrême avait eu pour résultat de créer une armée admirable, dont tous les corps/ quoique composés de jeunes recrues^ avaient pris l'aspect de vieilles troupes d'élite.
Constantin était né soldat; tout chez lui annonçait ce caractère dominant : son attitude, son regard,* sa voix et son geste. Il supportait, sans y penser, les plus terribles fatigues ; il dormait peu, vivait très sobrement, et ne quittait jamais l'uniforme.* Il se levait toujours à trois heures du matin, pour expédier avant la parade toutes les affaires courantes, c'est-à-dire celles qui concernaient le service militaire, mais il ne prenait presque aucun souci de l'admi-
nistration publique du royaume, et il croyait que la Polo* gne, avec une pareille armée devait se trouver parfaitement heureuse. On comprend quels étaient son orgueil et sa joie lorsqu'il faisait manœuvrer cette armée devant l'empereur. Alexandre revenait toujours plus enchanté » à chaque voyage en Pologne, de Tétat des troupes polonaises.
— Je n'ai rien vu, dans les armées étrangères, qui les surpasse ! disait-il au grand-duc Nicolas. Il est possible qu'il y ait d'aussi belles troupes cependant; mais, je le répète, je n'en connais pas, même en Russie, qui puissent leur être comparées pour la tenue et pour la discipline, et il faut que cela soit vrai, car je suis très difficile à contenter en ces sortes de choses.
Dans une revue qui eut lieu en présence d'Alexandre et du grand-duc Nicolas, un général polonais fit une faute d'attention, ce qui détermina une confusion momentanée dans le mouvement des pelotons; le grand-duc Constantin entra dans une de ces colères bruyantes qu'il ne savait pas modérer, et, poussant sou cheval vers le pauvre général, il lui cria de mettre son épée dans le fourreau et de se rendre aux arrêts. Au moment où le général, confus et désespéré, passait à peu de distance de l'empereur, celui-ci en eut pitié et l'appela pour lui dire avec bonté qu'une faute légère ne ferait pas oublier ses longs services. Puis, il se dirigea en toute hâte vers le césarévitch et revendiqua pour son propre compte la faute dont le général portait la peine :
— C'est moi seul, dit-il, qui suis cause de ce désordre; j'ai fait un signe auquel ce brave homme a eu le malheur d'obéir, et il me semble que je mérite plus que lui la puni* tion qu'il subira.
Constantin fut sensible à la leçon indirecte d'indulgence que lui donnait son auguste frère, et il dédommagea ample-
ment le général du reproche qu'il lui avait adressé devant les troupes. Le lendemain, en passant la revue, il le garda près de lui et le combla d'égards.
Le voyage de l'empereur à Varsovie avait eu, cette année-là, un autre but que de travailler à la direction des affaires politiques de la Pologne.
Alexandre, tourmenté par ses idées d'abdication et ne voulant pas que les droits de la succession impériale fussent plus longtemps indéterminés, venait en conférer intimement avec son frère Constantin. Il le trouva plus affermi que jamais dans les mêmes sentiments qu'il lui connaissait depuis leur enfance, c'est-à-dire résolu à ne pas monter sur le trône de Russie.
Constantin était d'ailleurs décidé à mettre un obstacle invincible entre ce trône et lui, en réclamant le divorce, pour épouser morganatiqueroent la comtesse Jeanne Grudzinska, qu'il regardait déjà comme sa femme légitime.
L'empereur, avant de consentir au divorce et au mariage morganatique de son frère, lui représenta que cette alliance avec une Polonaise catholique le priverait à toujours de ses droits à la couronne.
Le césarévith répondit qu'il aimait par-dessus tout la comtesse Grudzinska et qu'il lui sacrifierait volontiers tous les droits qu'il pouvait avoir à la succession impériale.
— Sans doute, dit-il à l'empereur, mes droits d'ainesse comportent l'obligation de ne pas refuser le fardeau du pouvoir, si j'étais appelé à gouverner la grande nation russe ; mais je crois fermement, dans ma conscience, qu'en renonçant à ces droits, je ne fais que remplir mes devoirs de Russe, puisque j'aurai le bonheur, par la transmission de mes droits présomptifs à mon frère cadet, de contribuer à consolider la tranquillité future de la Russie.
Le grand-duc Nicolas n'intervint pas dans ces délibérations, qui restèrent secrètes entre ses deux aînés : pourtant, la comtesse Grudzinska eut connaissance de ce qui avait été dit et convenu au sujet de son prochain mariage.
Alexandre avait pour elle autant de sympathie que d'estime; il appréciait son esprit élevé et ses qualités morales; il lui savait gré d'avoir, sous Tinfluence de la profonde affection qu'elle avait inspirée à Constantin, assoupli et dompté ce caractère violent et intraitable; il lui sut gré surtout de rendre heureux le césarévitch, qu'elle environnait, pour ainsi dire, d'une douce et calme atmosphère de bonheur domestique.
Il la vit beaucoup, pendant son séjour au palais du Belvédère, et, plus il la voyait, plus il devenait son admirateur et son ami. Il lui promit de faire partager à son auguste mère et à toute la famille impériale le sentiment de haute appréciation et de sincère attachement, qu'il avait pour elle.
Le grand-duc Nicolas avait été mis aussi en rapport avec la future épouse de son frère Constantin, et il n'avait pas été rebelle au charme qu'elle exerçait par sa figure intéressante, par ses grâces modestes, et par Taimable enjouement de sa conversation.
Quelques mois plus tard (!" avril 1820), le divorce du grand-duc Constantin et de la grande-duchesse Anna Féodorovna, née princesse de Saxe-Cobourg, était prononcé par le saint-synode, et le même jour, un manifeste de l'empereur, approuvant et confirmant ce divorce, autorisait le grand-duc à convoler en secondes noces, mais prévoyait le cas où il épouserait une femme d'un rang inférieur au sien.
Voici les termes de ce manifeste qui réglait indirectement par avance les droits de l'héritier présomptif de la couronne de Russie :
a Le grand-duc GoDStantin, notre frère chéri, ayant, par « une demande adressée à rimpératrice Marie, notre mère (t bien-aimée, et à Nous, appelé notre attention sur ses rap- « ports domestiques relativement à la longue absence de la « grande-duchesse son épouse, laquelle, dès Tannée 1801, ce s'étant rendue à l'étranger pour tenter de rétablir sa santé « entièrement délabrée, non-seulement n'est pas, jusqu'ici, ce revenue auprès de lui, mais, d'après sa déclaration perce sonnelle, ne peut, à l'avenir, rentrer en Russie ; en concx séquence, le grand-duc ayant exprimé le désir que son ce mariage avec elle fût dissous : eu égard à cette demande, ce et du consentement de notre mère bien-aimée. Nous avons c( soumis cette affaire à l'examen du saint-synode, lequel, a ayant examiné les motifs de la requête et les lois eccléce siastiques, et d'après le principe établi par le 35" article «c des statuts de Basile le Grand, a décidé que le mariage « du grand-duc Constantin avec la grande-duchesse Anne « devait être dissous, et qu'il pouvait être permis au grandce duc d'en contracter un nouveau, s'il le désire. Nous « avons vu, par toutes les circonstances précédentes, que ce toute autorité serait vaine pour conserver l'existence de ce ce mariage dans notre famille impériale, après une se- « paration de dix-neuf ans, et sans aucun espoir de réunion a des époux; en conséquence, d'après le principe des lois ce ecclésiastiques, Nous donnons notre consentement à l'exécc cution de la décision du saint-synode, etc.
ce Portant, à cette occasion, notre attention sur les cas a divers qui pourraient survenir par rapport au mariage ce des membres de la famille impériale, et sur les suice tes qui en résulteraient, et qui, à moins d'être prévues « et réglées par une loi générale, pourraient faire nattre ce de graves difficultés, en conséquence, pour la conserva-
« tioQ inébranlable de la dignité et du repos de la famille a impériale, et de FEmpire même, Nous avons jugé nécesi< saire d'ajouter aux dispositions existantes, relativement ce à la famille impériale, Tordonnance complémentaire ci* (c dessous :
ce Lorsqu'un membre de la famille impériale contracte (c une union avec une personne dont le rang n'est point ce égal au sien, c'est-à-dire qui n'appartient pas à quelque « maison souveraine ou régnante, ce membre de la famille a impériale ne pourra transmettre à ladite personne les ce droits appartenant aux membres de cette famille, et les « enfants issus d'un \el mftriage n'auront aucun droit de « succession à la couronne, etc., etc. »
Le 5 juin suivant, le grand-duc Constantin épousait solennellement à Varsovie lacomtesseGrudzinska. Par unrescrit daté du 22 juin, l'empereur, en considération des services que son frère Constantin avait rendus, soit en formant l'armée polonaise, soit dans l'exercice du commandement en chef de cette armée, lui donna comme propriété indépendante et à titre gratuit la magnifique terre de Lowicz, située dans la vaïvodie de Mazovie en Pologne. Un autre décret, du 20 juillet, accorda le titre de princesse de Lowicz à Jeanne Grudzinska, épouse du grand-duc Constantin, ce titre devant être transmis héréditairement aux enfants qu'elle aurait de son époux.
Ce mariage avait eu l'approbation ^e toute la famille impériale; maisTopinion publique lui fut moins favorable: Talliance d'une dame polonaise avec un grand-duc de Russie excita généralement autant de surprise que de mécontentement ; il y eut dans le peuple russe une pénible émotion, quand il apprit que le frère de sou empereur avait épousé une catholique du rite latin.
Le même sentiment de malveillance contre cette union se fit jour en Pologne où les antipathies nationales trouvèrent un nouveau prétexte d'accuser la Russie et de maudire Constantin. L'esprit de parti, aveugle et passionné, empêcha les Polonais de s'incliner avec respect et reconnaissance devant la noble et vertueuse femme qui s'était faite auprès du césarévitch l'ange gardien de la Pologne.
Le manifeste de l'empereur, relatif au divorce du grandduc Constantin, et les décrets qui en avaient été la conséquence, ne pouvaient pas laisser de doute sur sa renonciation à la couronne. L'écho des bruits qui circulèrent à ce sujet arriva certainement aux oreilles du grand-duc Nicolas, mais il ne daigna pas y prendre garde.
Dans le voyage qu'il fit en Prusse, au mois d'octobre 1820, avec la grande-duchesse, qui n'avait pas, depuis son mariage, revu son pays natal et la cour de son père, il fut sans cesse obsédé d'allusions plus ou moins ingénieuses à son caractère d'héritier présomptif.
La population de Berlin accueillit avec des transports de joie la charmante princesse qui lui revenait plus gracieuse et plus belle encore, après trois ans d'absence.
Parmi les acclamations qui saluèrent son passage et celui de son époux, on entendit ce cri, dont le grand-duc fut singulièrement contrarié : Vive le grand-duc héréditaire de Russie!
Alexandre de Huraboldt lui fut présenté par le roi de Prusse, qui n'eut qu'à le nommer pour que le grand-duc Nicolas rendit hommage à cet illustre savant; celui-ci restait comme stupéfait devant le grand-duc et le considérait en silence ; tout à coup, il dit à demi-voix au roi de Prusse : <c Ou je me trompe fort, ou le grand-duc d'aujourd'hui sera le |>lus grand monarque de son temps. » Le grand-duc s'éloigna froidement et ne parla plus à M. de Humboldt.
Il laissa la graDde-duchesse à Berlin, pour se rendre au Congrès de Troppau. L* empereur Tavait invité à y venir, en disant : « Il est bon que les souverains mes alliés s'accoutument à voir en vous le futur défenseur de la Sainte-Alliance. »
Il fut accueilli avec mille prévenances à la cour de Vienne. Si le titre de grand-duc héréditaire ne lui fut pas donné officiellement, ce titre semblait se refléter à chaque instant dans les égards délicats dont il était I objet de la part de la famille impériale d'Autriche.
— Il n'est pas plus beau que l'empereur Alexandre, disait de lui une des femmes les plus spirituelles de la cour, mais, avec cet air froid et majestueux, il est plus empereur.
Malgré cette froideur et cette réserve, dont il ne se départait jamais, on ne pouvait se lasser d'admirer Turbanité de ses manières et la dignité parfaite de son langage.
Dans un bal masqué auquel il assistait, un domino s'approcha de lui et, le regardant en face, lui dit avec une hardiesse qu'encourageait le masque :
— Savez-vous, Monseigneur, que vous êtes le plus bel honmie de la Russie ?
— Mon Dieu ! Madame, reprit-il en lui tournant le dos, cela ne regarde que la grande-duchesse ma femme.
L'année suivante (1821),le grand-duc Nicolas et la grandeduchesse allèrent prendre les eaux d*Ems ; ils devaient revenir à Saint-Pétersbourg en passant par la Pologne.
Le grand-duc profita de son séjour en Allemagne pour faire une excursion à Bruxelles, avec son beau-frère, le prince-royal de Prusse. Le prince d'Orange et le prince Frédéric des Pays-Bas les attendaient, et ils passèrent tous ensemble, comme des frères, une semaine qui s'écoula trop vite à leur gré. L'amitié qu'ils avaient les uns pour les autres augmentait le plaisir de leur réunion. Ils avaient
espéré que le grand-duc Michel viendrait les rejoindre, mais ce prince, qui, à la suite d'une maladie grave, avait pris les eaux à Garisbad et à Marienbad, ne se trouvait point encore complètement rétabli. Il préféra se diriger à petites journées vers Varsovie, où le grand-duc Constantin et la princesse Lowicz se réjouirent de le revoir en meilleure santé. Le grand-duc Nicolas et son épouse ne devaient pas tarder à arriver aussi à Varsovie, et Ton faisait, pour leur réception, des apprêts extraordinaires au palais du Belvédère.
— En vérité ! dit le grand-duc Michel au césarévitch, on croirait que vous attendez l'empereur !
— Vois-tu, reprit le césarévitch, avec toi, je suis sans façon, mais quand j'attends mon frère Nicolas, il me semble toujours que c'est l'empereur lui-même que je vais recevoir.
Quelques jours avant l'arrivée du grand-duc Nicolas, le césarévitch s'ouvrit tout à coup au grand-duc Michel, en se promenant avec lui en calèche sur les bords de la Vistule.
— Tu sais, lui dit-il, la confiance que j'ai toujours eue en toi? Eh bien ! je veux t'en donner une nouvelle preuve, en te faisant dépositaire d'un grand secret qui me pèse sur le cœur. A Dieu ne plaise que nous survivions à notre frère Alexandre ! Sa mort serait le plus grand malheur qui pût frapper la Russie. Mais, si ce malheur arrivait, sache que j'ai fait une promesse solennelle et sacrée de renoncer à mes droits au trône. Deux motifs m'ont poussé à prendre ce parti. D'abord, le respect, la vénération, le tendre attachement que je porte à mon frère Alexandre, ne me permettent pas de penser qu'il me soit possible de régner jamais après lui. En outre, ma femme n'appartient à aucune maison souveraine, et, de plus, elle est Polonaise : ce qui empêcherait la nation russe d'avoir en nous la confiance absolue qu'un souverain réclame de ses sujets. Je suis donc
fermement décidé à me désister de tous mes droits en faveur de mon frère Nicolas, et rien au monde ne saurait ébranler une décision que j'ai prise après de longues et mûres réflexions. En attendant, cela doit rester entre nous; mais, si jamais mon frère Nicolas venait à t'interroger là-dessus, ajouta-tril en lui serrant la main, regarde-toi comme dispensé de garder le secret que je te confie : tu peux t'en expliquer avec lui, mais alors assure-le, de ma part, qu'il trouvera toujours en moi un sujet zélé, fidèle et soumis, qui le servira loyalement jusqu'à la mort et dont le dévouement ne fera pas plus défaut à son fils qu'à lui-même, si les décrets d'en haut voulaient que je lui survécusse. Tu peux même ajouter que mon zèle à servir son fils n'en serait peutêtre que plus dévoué, car le petit grand-duc Alexandre porte le même nom que notre bienfaiteur ! »
Le grand-duc Michel n'eut pas occasion de dévoiler le secret dont Constantin l'avait fait dépositaire, car le grandduc Nicolas s'abstint toujours de l'interroger.
Le graud-duc Nicolas était enfin arrivé avec la grandeduchesse à Varsovie. Le césarévitch, qui l'avait accueilli avec autant d'empressement que de distinction, affectait vis-à-vis de lui une déférence et une sorte de respect, que ce prince ne devait pas attendre d'un frère atné et qui lui causait souvent un véritable embarras.
Il insista donc à plusieurs reprises pour qu'on cessât de lui rendre des honneurs auxquels il déclarait n'avoir aucun droit, mais le césarévitch ne tint pas compte des observations et des prières de son frère cadet, qu'il continua de traiter avec les mêmes égards.
— Tu sais, lui disaitril en riant, c'est toujours à cause de la dignité de tzar... de Mirliky !
Les grands-ducs Nicolas et Michel ne revinrent à Saint- Pétersbourg que dans les derniers jours de décembre 1821 ; car il était d'usage que la famille impériale se trouvât réunie autant que possible à l'occasiou de la nouvelle année. L'empereur Alexandre tenait beaucoup à cette tradition patriarcale et il attachait même une idée superstitieuse à voir, le premier de Tan, tous les membres de sa famille autour de lui.
La grande - duchesse Marie Pavlovna était arrivée de Weymar, et le grand-duc Constantin, qu'on n'attendait pas cette année-ià et qui avait fait valoir le mauvais état de sa santé pour excuser son absence, arriva aussi tout à coup de Varsovie. Ce fut pour l'empereur une bien agréable surprise, qui dissipa pendant plusieurs jours sa tristesse habituelle.
Il y avait d'ailleurs, en ce moment, un grand sujet de joie pour la famille impériale, qui allait voir bientôt se resserrer plus étroitement les liens de parenté qu'elle avait formés depuis longtemps avec la famille royale de Wurtemberg. L'impératrice-mère appartenait à celte illustre famille : elle avait eu l'idée d'y chercher une épouse poui* son dernier fils.
Le grand-duc Michel, dans ses voyages en Allemagne, du vivant de sa sœur Catherine, reine de Wurtemberg, eut plus d'une fois l'occasion de rencontrer la princesse Charlotte, fille ainée du prince Paul, oncle du roi. Cette princesse, née le 9 janvier 1807, était déjà une des plus belles et des plus spirituelles princesses de l'Europe. Le grandduc Michel en fut épris ; il parla d'elle, avec admiration, à ses frères, à l'impératrice-mère. Le général BenkendorflF, ministre plénipotentiaire auprès du roi de Wurtemberg, avait été chargé de demander, au nom de l'empereur Alexandre, la main de la princesse Charlotte pour le grandduc Michel.
Le roi de Wurtemberg s'empressa de donner son adhésion à cette alliance. Il ne fut pas démenti par sa nièce, et les fiançailles de la princesse avec le grand-duc furent célébrées, le 8 janvier 1822, à Stuttgard. Le mariage définitif ne devait avoir lieu qu'à la majorité des augustes fiancés.
Les réceptions et les fêtes du nouvel an avaient été très brillantes à la cour de Russie. On remarqua pourtant que le grand-duc Constantin avait l'air soucieux et préoccupé. Il annonçait tout haut l'intention de repartir presque immédiatement pour la Pologne, et néanmoins il resta plus de six semaines à Saint-Pétersbourg.
11 était descendu au palais de Marbre, qui lui appartenait, mais il passait toutes ses soirées au palais d'Hiver, où il soupait chez l'impératrice-mère, avec son frère le grandduc Michel, qui demeurait encore dans ce palais. Quant au grand-duc Nicolas, qui habitait son palais d'Anitchkofi^, il ne quittait presque jamais le soir sa femme et ses enfants.
Après le souper de l'impératrice-mère, le grand-duc Constantin emmenait avec lui, vers dix heures, son frère cadet au palais de Marbre, et l'y retenait souvent dans une
causerie intime qui se prolongeait durant une partie de la nuit.
Le 21 ou 22 janvier, le grand-duc Michel attendait dans ses appartements que l'impératrice-mère lui fit dire de se rendre chez elle, pour y souper comme à l'ordinaire. Dix heures sonnent, puis onze heures, et personne ne vient. Il s'impatiente, il s'inquiète, mais il attend toujours. Ce fut seulement vers minuit qu'on lui annonça le souper.
En entrant chez l'impéralrice-mère, où se trouvaient le grand-duc Constantin et la grande-duchesse Marie Pavlovna, il voit celle-ci embrassant le césarévitch avec effusion et il entend ces paroles qu'elle lui adresse d'une voix émue :
— Vous êtes un honnête homme, mon frère !
Il ne demanda pas ce qui s'était passé, et la conversation prit aussitôt un autre cours.
II était tard ; le souper fut bientôt achevé, et le grand-duc Constantin pria son frère de l'accompagner jusqu'à son palais. Ils montèrent tous deux en traîneau, et le césarévitch se penchant à l'oreille du grand-duc Michel :
— Te rappelles-tu, lui dit-il à demi-voix, ce que je te disais l'an dernier à Varsovie ?
— Je ne devine pas ce dont il est question, reprit le grand-duc, mais il s'est passé ce soir quelque chose de mystérieux...
— Ce soir, tout a été arrangé, répliqua le césarévitch. Tu sais que j'avais fait à l'empereur la proposition formelle de renoncer pour ma part au trône et que je le priais depuis plusieurs années de transmettre mes droits, de mon vivant, à notre frère Nicolas ?
— Oui, et Nicolas ne parait pas trop se soucier de cette substitution en sa faveur.
— Eh bien ! j'ai définitivement fait approuver par l'em-
pereur et par notre mère ma résolution inébranlable. Ils ont compris et apprécié Tun et l'autre ma manière de voir, dans rintérèt de la Russie et de la famille impériale. L'empereur m'a donc promis de dresser un acte spécial, désignant comme son héritier légitime notre frère Nicolas, et de déposer cet acte, conformément aux usages, sur l'autel de la cathédrale de l'Assomption à Moscou. Mais cet acte doit être entouré du plus profond mystère et il ne sera rendu public qu'en temps utile.
— Mon frère, je répéterai avec notre sœur Marie : Tu es un honnête homme.
La lendemain de cet entretien, qui ne fut jamais repris entre les deux frères, le grand-duc Constantin rédigea un projet de lettre adressée à Tempereur et le lui soumit. Alexandre l'examina et le retoucha de sa propre main. En conséquence, cette lettre autographe lui fut remise, avant le départ du césarévitch pour Varsovie : <K Sire,
ce Encouragé par toutes les preuves des dispositions infiniment bienveillantes de Votre Majesté Impériale à mon égard, j'ose y recourir encore une fois et déposer à vos pieds. Sire, une très humble prière.
ce Ne reconnaissant en moi, ni le génie, ni les talents, ni la force, nécessaires pour être jamais élevé à la dignité souveraine à laquelle je pourrais avoir droit par ma naissance, je supplie Votre Majesté Impériale de transférer ce droit à celui à qui il appartient après moi, et d'assurer ainsi pour toujours la stabilité de l'Empire. Quant à moi, j'ajouterai par cette renonciation une nouvelle garantie et une nouvelle force à l'engagement que j'ai spontanément et solennellement contracté, à l'occasion de mon divorce avec ma première épouse.
a Toutes les circonstances de ma situation actuelle me portent de plus en plus à cette mesure, qui prouvera à l'Empire et au monde entier la sincérité de mes sentiments.
« Daignez, Sire, agréer avec bonté ma prière ; daignez contribuer à ce que notre auguste mère veuille y adhérer, et sanctionnez-la de votre assentiment impérial.
« Dans la sphère de la vie privée, je m'eiBforcerai toujours de servir d'exemple à vos fidèles sujets et à tous ceux qu'anime Tamour de notre chère patrie.
« Je suis avec un profond respect, de Votre Majesté, le plus fidèle sujet et frère,
a Constantin Gésarévitch.
« SaiDt-Pétersboorg^ 14/26 Janyler 1822. »
Il parait que, malgré cette déclaration si nette et si décisive, l'empereur aurait encore hésité à sanctionner le généreux sacrifice que le grand-duc Constantin faisait de ses droits d'héritier présomptif, car il ne lui répondit que quinze jours après avoir reçu sa lettre. Voici cette réponse :
<c Très cher frère,
a J'ai lu votre lettre avec toute l'attention qu'elle méritait. Ayant toujours su apprécier les sentiments élevés de votre cœur, je n'ai trouvé dans votre lettre rien qui pût me surprendre. Elle m'a donné une nouvelle preuve de votre sincère attachement à TÉtat et de votre sollicitude pour sa tranquillité inaltérable.
a Conformément à votre désir, j'ai présenté votre lettre à notre mère chérie ; elle Ta lue avec le même sentiment de reconnaissance pour les nobles motifs qui vous ont guidé. Tous deux, nous n'avons plus maintenant, après avoir pris en considération les raisons que vous alléguez, qu'à vous donner pleine liberté de suivre votre inébranlable résolution
et à prier le Tout-Puissant de bénir les conséquences d'intentions aussi pures.
cr Je suis à jamais votre affectionné frère,
ce Alexandre.
« Saint-Pétersbourg^ 2/14 février 1821. »
Les choses en restèrent là jusqu'au milieu de Tannée suivante (1823), mais on a tout lieu de croire que le césarévitch sollicita plus d'une fois l'empereur de donner un caractère officiel et irrévocable aux conventions qui avaient été faites entre eux d*un commun accord et qui n'étaient pourtant formulées que dans une simple correspondance. Alexandre V flottait entre divers partis à prendre, quoiqu'il revint sans cesse à ses idées d'abdication personnelle.
Le grand-duc Michel avait bien gardé le secret, dont son frère Constantin l'avait fait dépositaire. Le grand-duc Nicolas, ainsi que sa femme, ignorait absolument la décision du césarévitch, approuvée par l'impératrice-mère et par l'empereur ; il ne savait rien des conférences secrètes qui avaient eu lieu pendant le séjour du grand-duc Constantin à Saint-Pétersbourg; sa sœur Marie Pavlovna était repartie pour Weymar, sans lui faire aucune confidence.
Cependant l'impératrice-mère fit plusieurs fois allusion à ce qui devrait arriver, si l'empereur venait à mourir. Un jour même, en présence de son fils Nicolas, elle se prit à parler assez clairement d'un acte de renonciation au trône, que le césarévitch aurait fait ou voulu faire, et, se tournant tout à coup vers le grand-duc, elle lui demanda si l'empereur ne le lui avait pas communiqué. Le grand-duc rougit et baissa la tète, mais il ne répondit point à cette question imprévue.
— Plaise à Dieu, dit-il avec tristesse, que la Providence
accorde à Sa Majesté un long règne pour le bonheur de la Russie !
La grande-duchesse Âlexandra n'était pas moins inquiète que son mari des présages de son élévation prochaine. Elle pâlissait et tressaillait toutes les fois qu'on venait à parler devant elle des embarras et des malheurs que pouvait entraîner la mort de l'empereur.
Quand elle donna le jour à sa seconde fille, Olga Nicolaïevna, née le 11 septembre 1 822, elle se félicita tout haut de n'avoir pas eu un fils, « car, disait-elle à la princesse Wolkonsky, je garderai du moins mes filles près de moi, quoi qu'il arrive, tandis qu'un grand-duc n'appartient presque plus à sa mère, dès qu'il atteint sa septième année. Mon petit Alexandre n'a pas cinq ans, et déjà je me tourmente à l'idée de le* voir passer dans les mains d'un gouverneur. Ce serait bien pis, si ce cher enfant devenait grand-duc héritier ! »
L'empereur, qui avait quitté Tzarksoé-Sélo depuis le 1 5 juillet, pour aller inspecter les colonies militaires, se trouvait, en Podolie, au quartier-général de la grande armée d'observation, que commandait le comte Wittgenstein, sur les bords du Boug et du Dniester. Il écrivit à la grandeduchesse, au sujet de son heureuse délivrance, en lui rappelant (c qu'elle devait encore, à la famille impériale, trois grands-ducs, Constantin, Nicolas et Michel. »
Une pareille dette semblait être au-dessus des forces de la grande-duchesse, car, l'année suivante, elle était enceinte de nouveau, et cette grossesse, plus pénible que les précédentes, faillit avoir une issue funeste : la princesse, qui naquit le 23 octobre 1823, mourut peu de jours après sa naissance.
Il faut attribuer au caractère indécis de l'empereur
Alexandre la lenteur qu'il mit à consacrer par un acte légal la renonciation de son frère Constantin. On sait qu'un de ses dictons favoris était le vieux proverbe populaire emprunté au métier du tailleur : Essaye dix fois et ne coupe qu'une. Il mettait, toujours, en effet, un intervalle de temps plus ou moins long entre le projet et son exécution ; car, disait-il pour justifier ses hésitations continuelles : « On ne se repent presque jamais d'avoir attendu. »
On suppose^ d'ailleurs, qu'il ne voulait pas prendre un parti définitif, avant d'en avoir conféré avec la princesse de Lowicz, seconde femme du césarévitch, pour laquelle il professait autant d'estime que d'amitié. Il eut donc à ce sujet une entrevue avec elle à Varsovie, pendant l'automne de 1822, et néanmoins il ajourna encore la conclusion définitive de cette grande affaire d'État. *
Les réclamations réitérées du grand-duc Constantin amenèrent enfin, au bout de dix-huit mois, le résultat qu'il n'aurait peut-être pas obtenu s'il n'eût fait violence, en quelque sorte, à son auguste frère.
L'empereur avait consulté le comte Alexis Araktohéïeff, son conseiller intime, alors président du département militaire au Conseil de TEmpire, et le comte ne s'était pas montré trop favorable à la renonciation du césarévitch : il avait même cherché à dissuader l'empereur d'y prêter les mains et d'y donner suite.
Le prince Alexandre Galitsyne, ministre des cultes, fut également invité à donner son avis, et il exprima hautement l'opinion que la lettre confidentielle, dans laquelle le grandduc Constantin avait fait abandon de tous ses droits au trône de Russie, devait être le plus tôt possible transformée en un rescrit impérial qui ferait du grand-duc Nicolas l'héritier présomptif de la couronne.
L'archevêque de Moscou, Philarèle, se trouvait à Saint- Pétersbourg où l'avait appelé le saint-synode, dont il élait un des membres les plus influents. C'était un prélat instruit et éclairé, que son caractère estimable recommandait à la confiance d'Alexandre. Il se préparait à retourner dans son diocèse et il en avait demandé Tautorisation à l'empereur. Le ministre des cultes lui annonça que cette autorisation lui était accordée officiellement, mais que Tempereur attendait de lui avant son départ un travail de la plus haute importance. Cette communication lui fut faite sous le sceau du secret, et, le jour même, l'archevêque recevait l'ordre de rédiger un projet de manifeste impérial, d'après la lettre autographe du césarévitch, en date du 14/26 janvier 1822, et suivant les instructions verbales qui lui furent transmises en même temps de la part de l'empereur.'
L'archevêque se mit en devoir d'obéir, mais il crut nécessaire, au préalable, de présenter humblement quelques objections auxquelles l'empereur s'empressa de faire droit. Ainsi, dans la pensée de l'empereur, le manifeste original eût été déposé sur l'autel de la cathédrale de l'Assomption et gardé dans le plus grand secret jusqu'au moment où les circonstances exigeraient de le rendre public. Mais l'archevêque, prévoyant les dangers qui pouvaient résulter de ce dépôt unique, fait à Moscou, proposa de déposer simultanément à Saint-Pétersbourg les duplicata du manifeste.
Alexandre comprit les préoccupations du sage prélat, et ordonna, en conséquence, que des copies de l'acte original fussent conservées également à Saint-Pétersbourg, en trois dépôts différents, au Conseil de l'Empire, au saint-synode et au sénat, ce qui devait être spécifié dans l'acte même. Cet acte rédigé. Son Éminence le remit au prince Alexandre Galitsyne, en demandant une audience de congé à l'empereur.
Cette audience eut lieu à la résidence impériale de Kamennoï-Ostrov, et l'empereur, tout en approuvant la rédaction du manifeste, exprima l'intention d'y faire quelques légers changements. Il pria donc Tarchevêque Philarète de vouloir bien attendre que le projet lui fût renvoyé avec ces corrections. Du reste, il parut encore indécis sur la suite qu'il devait donner à toute cette affaire.
Plusieurs jours s'écoulèrent, et l'empereur partit pour Tzarskoé-Sélo. L'archevêque, dont le séjour prolongé dans la capitale commençait à devenir l'objet des interprétations les plus indiscrètes, craignit que le secret d'État, qu'il avait en garde, ne vint à transpirer et à s'ébruiter. Il insista de nouveau pour quitter Saint-Pétersbourg, et on lui fit savoir qu'il pouvait se mettre en route immédiatement, en passant par Tzarskoé-Sélo, sous prétexte de rendre visite au ministre des cultes qui y avait accompagné l'empereur.
C'est là que le ministre lui représenta le projet de maninifeste avec quelques phrases et quelques expressions soulignées. L'archevêque fil, séance tenante, les modifications qui étaient indiquées, et il repartit presque aussitôt, en apprenant que l'empereur ne tarderait pas à le rejoindre à Moscou.
Voici quelle était la rédaction définitive du manifeste impérial :
« Par la grâce de Dieu, Nous, Alexandre premier, empereur et autocrate de toutes les Russies, etc., etc., etc.. Savoir faisons à tous nos fidèles sujets :
t< Dès le moment de notre avènement au trône de toutes les Russies, Nous avons constamment senti qu'il était de notre devoir envers le Dieu Tout-Puissant, non-seulement de garantir et d'accroître, de notre vivant, la félicité de notre chère patrie et de nos peuples, mais aussi de pré-
parer et d'assurer leur repos et leur bonheur après Nous, par une désignation claire et précise de notre successeur, conformément aux droits de notre maison impériale et aux intérêts de TEmpire. Nous ne pouvions, à l'exemple de nos prédécesseurs, le. nommer immédiatement, dans l'attente où Nous étions qu'il plairait peut-être à la Providence divine de Nous* accorder un hérilier du trône en ligne directe. Mais plus nos années s'accroissent, plus Nous croyons devoir nous hâter de placer notre trône dans une position telle, qu'il ne puisse rester vacant même momentanément.
« Tandis que Nous portions cette sollicitude dans notre cœur, notre bien-aimé frère, le césarévitch et grand-duc Constantin, ne suivant que l'impulsion spontanée de sa volonté. Nous adressa la demande de transférer son droit à la dignité souveraine, dignité à laquelle il pourrait un jour être élevé par sa naissance, sur la tête de la personne qui devait posséder ce droit après lui. Il manifesta, en même temps, son intention de donner ainsi une nouvelle force à l'Acte additionnel relatif à la succession au trône, promulgué par Nous en 1820, acte volontairement et solennellement reconnu par lui, en tant que cet acte pouvait le concerner.
ce Nous sommes profondément touché du sacrifice que notre bien-aimé frère a cru devoir faire de ses intérêts personnels à la consolidation des lois constitutives de notre maison impériale et à la tranquillité inébranlable de l'Empire de toutes les Russies.
« Ayant invoqué l'aide de Dieu, ayant mûrement réfléchi à un objet aussi cher à notre cœur qu*important ix)ur l'État, et trouvant que les statuts qui existent sur Tordre de succession au trône, ne privent pas ceux qui y ont des
droits, de la faculté d'y renoncer, lorsqu'en pareille circonstance il no se présente aucune difficulté dans Tordre héréditaire de la succession au trône, Nous avons, avec l'assentiment de notre auguste mère, en vertu du droit suprême de chef de la famille impériale qui Nous appartient, et du pouvoir absolu que Nous tenons de Dieu lui-même, ordonné et ordonnons :
a Premièrement, l'acte spontané, par lequel Notre frère puiné, le césarévitch et grand-duc Constantin, renonce à ses droits sur le trône de^ toutes les Russies, est et demeure irrévocable. Ledit acte dQ renonciation sera, afin d'en assurer la notoriété, conservé à la cathédrale de l'Assomption à Moscou, et dans les trois hautes Cours de notre Enipire, au sainirsynode, au Conseil de TËropire, et au sénat dirigeant. Secondement, d'après la stricte teneur du statut sur la succession au trône, est reconnu pour notre successeur, notre second frère, le grand-duc Nicolas.
« En conséquence, Nous avons l'espoir bien fondé qu'au jour où il plaira au Roi des rois de nous rappeler, suivant la loi commune des mortels, de notre règne temporaire dans réternité, les autorités constituées de l'Empire, alors que notre présente et irrévocable volonté et Tinstitution que Nous faisons ici-même leur seront dûment notifiées, s'empresseront de jurer soumission et fidélité à l'Empereur que Nous venons de désigner comme héritier de la couronne indivisible de l'empire de toutes les Russies, du royaume de Pologne et du grand-duché de Finlande. Quant à Nous, Nous prions tous nos fidèles sujets, qu'avec ce même sentiment d'amour qui Nous faisait considérer comme notre premier bien sur la terre les soins que Nous avons donnés à leur constante prospérité, ils adressent de ferventes prières à Notre-Seigneur Jésus-Clirist, afin qu'il
daigne, dans sa miséricorde infinie, recevoir notre âme en son royaume éternel.
« Donné à Tzarskoé-Sélo, le seize août (28 août, nouv, style) Tan de grâce mil huit cent vingt-trois et de notre règne le vingt-troisième.
(K Alexandre. »
L'empereur arriva peu de jours après à Moscou, et le surlendemain de son arrivée, il fit parvenir à Tarchevêque Philarète le manifeste signé et scellé, sous un pli cacheté portant cette suscription autographe : « A conserver, jusqu'à nouvelle réclamation de ma part, dans la cathédrale de l'Assomption, avec les actes de TÉtat, et, en cas de mon décès, ouvrir, par Tentremise de l'archevêque de Moscou et du général-gouverneur, dans la cathédrale même et avant de procéder à toute autre détermination. »
Le comte Alexis Araktchéïeff vint ensuite voir l'archevêque et s'assura que le paquet contenant le manifeste impérial lui était parvenu intact. Il lui demanda, durant le cours de la conversation, comment ce paquet pourrait être déposé dans la cathédrale, sans éveiller l'attention ni la curiosité de personne. Le prélat répondit que le soir du 29 août (10 sept., nouv. style), veille de la fête de l'empereur, il devait officier aux Vigiles et qu'il pénétrerait, avant l'office, dans l'enceinte du sanctuaire, pour ouvrir l'arche destinée aux papiers d'État et y mettre solennellement le pli cacheté, que l'empereur lui avait confié. Araktchéïeff se retira sans faire aucune objection, mais il revint bientôt avertir Son Ëminence que l'empereur exigeait le mystère le plus absolu dans le dépôt de son manifeste.
En vertu de cet ordre formel, l'archevêque choisit trois témoins, sur la discrétion desquels il pouvait compter : l'ar-
chiprètre de la cathédrale, son vicaire, et le procureur du comptoir synodal. Il les réunit seuls dans le sanctuaire, ouvrit en leur présence l'arche des papiers d'État, leur fit constater que le cachet du pli qu'il allait y déposer était intact, et, le dépôt effectué, il referma l'arche en y apposant son sceau ; puis, il enjoignit aux trois assistants de garder le plus profond silence sur ce qui venait de se passer.
Les trois copies du manifeste, que le comte Alexandre Galitsyne avait transcrites de sa propre main, ne furent expédiées, sous le sceau impérial, que six semaines plus tard, au Conseil de TËmpire, au saint-synode et au sénat. Sur le pli envoyé au Conseil de TEmpire, Tempereur avait tracé ces lignes : « A conserver en dépôt au Conseil de l'Empire jusqu'à nouvelle réclamation de ma part; et, dans le cas de ma mort, convoquer une assemblée extraordinaire et ouvrir, avant de procéder à tout autre acte. » Les deux plis destinés au saint-synode et au sénat, portaient des suscriptions analogues, également autographes.
Le texte de ces suscriptions indique assez que l'empereur se réservait, en vue de certains événements, le droit de retirer, de modifier ou d'anéantir l'acte qu'il avait signé, sans y avoir fait intervenir, comme partie intéressée, le grand-duc Nicolas. Or, il était loin de pouvoir compter sur le consentement de ce prince, qui ne parlait qu'avec effroi du fardeau et des soucis de la couronne.
Un jour que le grand-duc Nicolas s'était exprimé à peu près en ce sens devant l'empereur, celui-ci le regarda tristement et d'un air de reproche :
— Nijcolas, lui dit-il avec un soupir, nous n'avons pas le choix de notre destinée ici-bas : il faut nous y soumettre, quelle qu'elle soit, et ne pas nous révolter contre les volontés du ciel.
— Sire! répondit le grand-duc, frappé d*«n pi^essentiment qui passa comme nn éclair dans son esprit : Votre Majesté nous donne un exemple que nous n'oublierons jamais.
Personne, en effet, n'ignorait que plus d'une fois Tempereur avait failli signer son abdication et rentrer dans la vie privée, aux douceurs de laquelle il aspirait depuis son avènement au trône. De temps à autre, des correspondances venues de Russie, et insérées dans les feuilles publiques de TAlIemagne et de l'Angleterre, annonçaient même que cette abdication était un fait accompli et que le manifeste qui devait la prQclamer avait été déjà envoyé au Conseil de l'Empire. Mais on ne disait pas, on ne soupçonnait pas que le successeur d'Alexandre P' pût être autre que son héritier légitime, le grand-duc Constantin.
Telle était la conséquence naturelle de l'expédition du manifeste du 16/28 août 1823, qui, en passant par les chancelleries, avait répandu ces bniits vagues d'abdication, que la société de Saint-Pétersbourg, accueillit avec une véritable douleur. On en parla beaucoup d'abord, et l'on ne manqua pas d'y ajouter une foule de commentaires plus ou moins admissibles. Bientôt on en parla moins, et la nouvelle de l'abdication, colportée par toute l'Europe, ne s'appuyant que sur l'envoi des plis cachetés au Conseil de l'Empire, au Saint-Synode et au Sénat, on cessa d'attacher à cet envoi simultané l'importance qu'on lui avait attribuée dans l'origine. Il ne fut plus question de ces paquets expédiés sous le sceau impérial, et l'on finit par en oublier l'existence.
A Moscou, le secret avait été mieux gardé, et le grandduc Constantin lui-même ne fut pas averti du dépôt qui s'était ffeit dans la cathédrale de l'Assort ption. Le prince Dniitri Galitsyne, gouverneur-général de Moscou, n'en sut rien non plus, quoique l'empereur l'eût désigné, dans la
suscription du paquet déposé à la cathédrale, pour décacheter ce pli en temps utile. I/archevêque Philarète s'abstint de toute confidence à ce sujet.
Cependant l'abdication de l'empereur était toujours une éventualité menaçante pour la famille impériale. Deux ans environ après la signature de ce manifeste, qui avait réglé la succession au trône, le prince d'Orange, marié à la grandeduchesse Anne Pavlovna, vint passer quelques semaines à Saint-Pétersbourg, au printemps de Tannée 1825. Il était lié d'une étroite amitié avec le grand-duc Nicolas, son beaufrère, et l'empereur, qui n'avait pas moins d'attachement pour lui, le jugeait digne de toute la confiance que peuvent inspirer un esprit sage et un caractère loyal. Aussi, l'empereur parlait-il toujours à cœur ouvert devant lui.
— Il faut que toute la famille impériale unisse ses représentations et ses prières aux miennes, dit au grand-duc le prince d'Orange encore tout ému d'une conversation qu'il avait eue avec son auguste beau-frère. J'ai trouvé l'empereur dans les plus fâcheuses dispositions : il m'a formellement déclaré qu'il voulait abdiquer.
— Mon bienfaiteur, reprit le grand-duc, connaît trop bien son devoir, pour se mettre ainsi en révolte contre les décrets de la Providence.
— Il dit que sa tache est terminée et qu'il doit faire passer le pouvoir en des mains plus jeunes et plus fortes que les siennes. Il n'a plus qu'à mourir, a-t-il ajouté, et la vie lui est à charge.
— Guillaume, je vous supplie d'user de tout votre crédit auprès de l'empereur pour lui faire comprendre qu'il est nécessaire à notre sainte Russie, qui, sous son glorieux règne, devient tous les jours plus puissante et plus prospère.
Le prince d'Orange était épouvanté du découragement et
du marasme d* Alexandre. Il fit de nouveaux efforts pour le dissuader de son fatal projet : non-seulement, dans plusieurs entretiens intimes, où il s'abandonna aux élans de son noble cœur, il cherchait à lui prouver que le bonheur de la Russie l'obligeait à rester sur le trône, et que d'ailleurs sa mission de souverain n'était pas terminée, comme'il le prétendait; mais encore, dans des lettres pleines de raison et de sagesse, il évoqua ses propres souvenirs en lui rappelant les grandes choses qu'il s'était proposé d'accomplir dans l'intérêt de rhumanité et de la civilisation.
Alexandre Técoutait avec bienveillance, répondait à peine à ses objections, et semblait demeurer inébranlable dans une détermination arrêtée de longue date. Mais, comme le prince d'Orange insistait sur les dangereuses conséquences de l'avènement du grand-duc Constantin, qui, malgré de belles qualités, n'avait éveillé que des défiances et des antipathies en Russie comme en Pologne, l'empereur fit un geste d'impatience et s'écria :
— Tout a été convenu, tout a été réglé d'avance. Nicolas ne vous l'a-t-il pas dit?
Le prince n'osa pas pousser plus loin l'entretien, et sa discrétion l'empêcha de demander au grand-duc l'explication de ces paroles mystérieuses.
Six mois plus tard, à la fin d'août 1825, lorsque l'empereur Alexandre, malade ou plutôt atteint d'une mélancolie noire qui altérait sa santé, se fut décidé à partir pour Taganrog avec l'impératrice Elisabeth qu'il croyait plus malade que. lui, il donna l'ordre à son ministre des cultes de classer les, papiers accumulés, qui remplissaient son cabinet de travail.
— Il faut que toutes les afiaires soient en règle, dit-il eu soupirant, car on ne sait pas ce qui peut arriver d'un jour à Tautre.
Le classement de ces papiers se faisait eu présence de Tempereur, et le prince Alexandre Galitsyne lui demandait son avis, à chaque dossier qu'il mettait sous ses yeux. Tout à coup, il rencontra les pièces qui avaient servi à la rédaction définitive du manifeste impérial, qu'il avait copié, deux ans auparavant, pour en déposer secrètement des duplicata à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Il ne put se défendre d'une profonde émotion en les présentant à l'empereur.
— Je suis tranquille au moins sur l'ordre de la succession au trône, dit Alexandre qui répondait ainsi tout haut à ses propres idées : quoi qu'il arrive, tout se passera bien...
— Ah ! Sire, reprit le prince, Votre Majesté me permettrat*elle de lui faire observer combien il est imprudent de laisser secrets, pendant l'absence du souverain, des actes qui changent l'ordre de la succession impériale ?
— Ces actes ont été consentis par les parties intéressées, c'est-à-dire par moi et le grand-duc Constantin ; ces actes, d'ailleurs, sont conformes à la loi fondamentale de l'Empire ; j'ai trop de confiance dans la parole de mon frère Constantin, pour ne pas croire qu'il persiste dans sa renoncialion...
— Sire, nous avons le ferme espoir que Votre Majesté reviendra en pleine santé dans sa capilale, mais, si un malheur imprévu avait lieu, il est impossible de prévoir ce qui s'ensuivrait : l'existence de ces actes secrets pourrait entraîner de bien graves désordres.
L'empereur parut frappé de la justesse de cette observation: il garda un moment le silence et eut l'air de réfléchir; puis, levant les yeux au ciel, il dit avec résignation :
— Remettons-nous-en à Dieu; il saura mieux que nous autres, faibles mortels, ordonner les choses dans l'intérêt de notre sainte Russie !
Depuis le jour où.rempereur avait définitivement accepté la renonciation au trône du grand-duc Constantin, c'est-àdire depuis le mois de février 1822, il s'était attaché luimême à l'idée d'abdiquer, afin de pouvoir se consacrer entièrement aux pratiques religieuses et se préparer à mourir en chrétien, car il avait le pressentiment d'une mort prochaine.
— Je sens , disait-il à l'impératrice-mère qu'il affligeait de ces l\igubres pressentiments, je sens que je suis maintenant sous une influence fatale. Il est temps que je finisse de régner ou de vivre.
A partir de l'année 1823, en effet, il put croire à la réalisation de ce sinistre pronostic. Au mois de juin de cette année-là, il faillit être tué dans un de ces voyages rapides qui le portaient sans cesse d'un point à l'autre de son vaste empire. En revenant de Varsovie où il était allé voir son frère Constantin, comme il passait sur un pont de bois près de la ville de Porkhow, le pont s'effondra sous les pieds des chevaux, et la calèche découverte, où il était, assis, fut précipitée dans la rivière. L'empereur reçut à la tête un coup terrible : on le releva sans connaissance.
Cet accident, qui semblait devoir être mortel, n'eut pas
de suites fâcheuses : il servit seulement à prouver combien l'empereur était aimé de ses peuples. La nouvelle du danger qu'Alexandre avait couru produisit une vive émotion dans' toute la Russie, qui regarda comme un miracle la conservation d'une tète si précieuse.
L'empereur vit là un avertissement du ciel , et ce fut ce qui le détermina enfin à donner une forme légale et définitive à la désignation de son successeur.
— Nicolas, dit-il alors à son frère qui se félicitait de le voir sain et sauf après une pareille catastrophe , nous devons Atre toujours prêts à la mort, qui souvent ne nous laisse pas le temps de recommander notre âme à Dieu; mais il est dans l'ordre naturel des choses , que , moi et (Constantin, nous sortions de ce monde longtemps avant toi.
— Ah! Sire, répliqua vivement le grand-duc, je suis inutile à la Russie , et Votre Majesté lui est indispensable, pour sa gloire et pour son bonheur.
-^ Ma tâche est faite , murmura l'empereur , la tienne commencera bientôt!
.Le danger que l'empereur avait couru à Porkhow ne ralentit pas ses voyages continuels : il était allé s'aboucher avec l'empereur d'Autriche, à Czemowitch en Gallicie (6 octobre 1833); après ces conférences relatives aux affaires de la Turquie et de la Grèce, il revint à Saint- Pétersbourg, par la Pologne, au mois de novembre. Il avait à cœur de faire célébrer le mariage de son frère Michel, qui avait atteint depuis plus de cinq ans l'âge de majorité.
La princesse Charlotte de Wurtemberg, qui prit le nom d^Hélène Pavlovna en embrassant la religion grecque, tenait déjà sous le charme la famille impériale et la cour de Russie. Elle n'eut qu'à paraître pour justifier la grande réputation d'esprit et de beauté, qui l'avait précédée à Saint-Péters-
bourg; mais l'élégance de ses manières et les grâces de sa conversation, souvent vive et enjouée, ne laissaient pas deviner encore tout ce qu'il y avait de sérieux dans son intelligence et de solide dans son caractère. Peu de jours après son arrivée, Timpératrice-mère la chérissait comme une fille, l'impératrice Elisabeth comme une compagne, la grande-duchesse Alexandra comme une sœur.
Le mariage fut célébré, le 9 février 1824, avec une pompe extraordinaire.
Alexandre était, à cette époque, sous l'influence de ses plus sombres préoccupations. Il voulut se confiner quelques jours au château de Tzarskoé-Sélo, dont il aimait la solitude et le silence. Dans une promenade matinale, qu'il fit comme à son ordinaire à travers les jardins couverts de neige, il fut saisi par le froid et rentra le sang glacé dans les veines. Un érésipèle se déclara tout ù coup à la jambe et gagna rapidement toutes les parties du corps. L'empereur, en proie à une fièVre ardente, fut transporté au palais d'Hiver et resta trente heures entre la vie et la mort. La gangrène commençait à se manifester à la jambe ; les médecins parlaient de l'amputation. Mais une crise heureuse, favorisée par la bonne constitution du malade, amena promptement sa convalescence, qui fut lente et incertaine. Il était sauvé du moins et la famille impériale respirait.
La première fois que l'empereur, encore pâle et faible, .se montra dans les rues, appuyé sur le bras d'un de ses aides de camp, le peuple, qui avait craint de le perdre, se précipita sur son passage avec des cris et des larmes de joie, se jetant à genoux et, le front prosterné dans la poussière, remerciant le ciel d'avoir conservé un père à ses enfants.
Alexandre se vit forcé, pour se rétablir, de séjourner plusieurs mois dans sa capitale. La grande-duchesse Alexandra
lui avail demaDdé la permission de se rendre avec toute sa famille à la cour de Berlin et d'y résider jusqu'au printemps. Elle était alors fort souffrante et ses médecins avaient pensé que Tair natal lui serait salutaire. L'empereur fut tout attristé de ce projet de voyage ; il n'y aurait pas consenti, si la santé de la grande-duchesse ne l'eût pas rendu nécessaire.
— Partir 1 répétait-il d'un air soucieux. Partir dans de telles circonstances ! Il faudrait que le grand-duc fût ici à demeure et ne s'éloignât pas d'une verste.
La grande-duchesse refusait de partir sans son mari et ses enfants. Elle était arrivée à un état de faiblesse vraiment ioquiétant. On appréhendait qu'elle n'eût pas la force de supporter la fatigue d'un si long voyage. L'empereur lui proposa lui-même de faire la route par mer, et il fit préparer, exprès pour elle, un superbe vaisseau qui sortait des chantiers de Gronstadt, armé de 80 canons, et ayant 800 hommes d'équipage. L'appartement, destiné à la grandeduchesse, se composait de sept pièces et d'une chapelle, tendues en soie verte et meublées avec la recherche la plus somptueuse.
— J'ai fait, disait Alexandre, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour lui rendre la traversée moins pénible, mais je ne l'empêcherai pas d'avoir le mal de mer. La puissance d'un empereur nec va pas si loin !
Le grand-duc Nicolas et sa famille, qui s'étaient embar-< qués à Oranienbaum par le plus beau temps du monde, restèrent douze jours en mer. Le bruit courut à Saint* Pétersbourg que le navire qui les portait avait sombré ; rinquiétude était générale, lorsqu'on apprit, par un courrier, le 29 août, qu'ils étaient arrivés sains et saufs dans la baie de Warnemunde, après une périlleuse navigation, et
que le roi de Prusse venait à leur rencontre pour les accompagner jusqu'à Berlin.
Celte année-là, Alexandre éprouva encore une douleur qui fut d'autant plus amère et plus poignante, qu'il se sentait obligé de la cacher. Cette douleur se compliquait presque d'un remords.
Il avait aimé, avec tendresse, avec passion, une femme qui n*é(ait pas la sienne. Après neuf années d'une liaison qu'il n'eut pas la force de rompre et qui se brisa tout à coup, il resta en proie à une vague mélancolie, quoiqu'il se félicitât dans son for intérieur d'élre rendu à lui-même et à ses devoirs.
De trois enfants nés en dehors du mariage, un seul avait survécu : c'était une belle et gracieuse jeune fille, Sophie N...., qui faisait les délices et l'espérance de son père.
Alexandre reportait sur l'enfant toute l'affection qu'il avait eue pour la mère. Mais il ne devait pas goûter longtemps les joies de la paternité. Sophie avait une cornplexion si délicate et une santé si frêle, que les médecins jugèrent prudent de ne pas la laisser exposée aux atteintes du climat meurtrier de Saint-Pétersbourg. L'empereur avait eu bien de la peine à se résigner à cette cruelle séparation : il avait consenti pourtant à envoyer sa fille en France, où elle fut élevée jusqu'à l'âge de dix-sept ans. .
Elle était plus ravissante que jamais, et son père, impatient de la revoir, la fit revenir en Russie, contre l'avis des médecins. Elle tomba malade en arrivant; elle était frappée à mort et on la vit lentement dépérir. L'empereur seul se faisait encore illusion, à ce point qu'il avait voulu la fiancer avec un jeune ofiicier qu'elle aimait depuis son enfance. L'époque du mariage élait fixée; un magni-
fique trousseau avait été commandé à Paris, et la mouranta ratlendait avec anxiété.
Un matin, Alexandre assistait à une revue de la garde impériale ; un de ses aides de camp s'approche d'un air triste et grave, prononce quelques mois à voix basse el se retire aussitôt. Sophie N.... venait de rendre le dernier soupir.
L'empereur n'était pas préparé à cette affreuse nouvelle : il pâlit, il couvre son visage avec sa main, il essuie ses larmes, et on l'entend qui s'écrie d'un accent déchirant :
— Je reçois la punition de mes fautes. Pardonnez-moi, mon Dieu I
Puis, il reprend en apparence son calme ordinaire, donne des ordres à ses généraux et fait continuer la revue.
Il part ensuite pour Tzarskoé-Sélo, après avoir dit adieu à sa bien-aimée fille qui n'est plus qu'un cadavre. Il a besoin de solitude, il veut pouvoir pleurer et gémir sans témoins. Ce fut lui-même qui régla les funérailles auxquelles il n'eut pas la douloureuse consolation d'assister : Sophie N avait demandé à être inhumée dans le cimetière du couvent de la Trinité, près du château de Péterhoiï, car ce cimetière renfermait la tombe de la famille de son fiancé, el cette famille serait devenue la sienne, si le mariage n'eût pas été empêché par la mort.
Alexandre se promenait seul dans les allées les plus sombres du parc de Tzarskoé-Sélo; il n'avait pas voulu qu'un de ses aides de camp raccompagnât, même à dislance, mais les grilles du parc étaient fermées et personne n'eût osé s'y introduire. L'empereur marchait à grands pas, tantôt silencieux et atterré, tanlôt parlant tout haut et s'adressant à l'être chéri qu'il avait perdu el qu'il cherchait en vain autour de lui.
Tout à coup, à peu de distance, il aperçoit une femme en
deuil qui s'avance^ le front voilé, à sa rencontre ; il tressaille, il s*arréte , il croit à une apparition , comme si la tombe eût rendu sa proie pour un moment.
C'est rimpératrice Elisabeth ; il l'a reconnue à sa voix, et il s'imagine encore avoir sa tille devant les yeux.
— Sire, lui dit l'impératrice avec cette voix douce et suave qui allait à l'àme, vous avez un grand chagrin ; je vous demande la permission de le partager avec vous.
L'empereur fut profondément touché d'une marque d'affection si délicate et si imprévue : il remercia l'impératrice avec une sorte de contrainte, et il lui offrit le bras, pour continuer leur promenade qui fut longue et souvent silencieuse ; ils parlèrent peu, mais ils pleurèrent ensemble.
Cette promenade, pendant laquelle la noble et vertueuse femme put ouvrir son cœur à l'époux qu'elle n'avait pas cessé d'aimer en secret, malgré des torts éclatants qu*elle lui pardonnait toujours, amena entre eux une réconciliation ou plutôt un rapprochement qui ne pouvait qu'être durable. C'était, pour Elisabeth, l'oubli de tout ce qu'elle avait souffert sans se plaindre , pendant tant d'années ; c'était^ pour Alexandre, le désir sincère de réparer tout ce qu'il avait à se reprocher peut-être envers elle.
Dès lors les augustes époux semblèrent avoir contracté, pour ainsi dire, une nouvelle union, pleine d'égards, d'attentions, de soins et de tendres épanchements. Us ne vivaient plus séparés l'un de l'autre comme naguère, et jamais, depuis ce jour-là, le moindre dissentiment ne vint troubler leur intelligence.
L'impératrice, qui avait si longtemps caché ses chagrins domestiques , prenait plaisir maintenant à montrer son bonheur; mais sa jeunesse s'était usée dans les larmes, et elle n'avait plus de forces pour être heureuse.
L'empereur conçut des craintes pour la santé de sa femme, avant mémo que les médecins eussent motivé ses inquiétudes. Il se disait que la perte de cette angélique amie serait un des malheurs que Madame de Krudener lui avait prédits. Ces prédictions fatales étaient enracinées dans son esprit, et lous ses eSbrls pour les en arracher n'avaient servi qu'à les rendre plus vivaces et plus envahissantes.
La baronne de Krudener avait perdu, par ses indiscrétions et ses témérités , Tinfluence presque surnaturelle qu'elle exerçait sur lui autrefois; il ne l'avait pas vue depuis bien des années ; il lui avait même interdit le séjour de Saint-Pétersbourg, mais il recevait encore des lettres d*elle et il les lisait. Une des dernières qu'il reçut renfermait le passage suivant :
a J'entends déjà la trompette de l'ange du jugement, et je suis prête. Et vous. Sire, étes-vous prêt à paraître aussi devant l'Ëiernel? Quand vous verrez s*ouvrir le puits de l'Abîme, et tous les fléaux se répandre à la fois dans votre empire terrestre, vous devrez vous dire que votre heure est proche. Âlois descendez du trône, agenouillez- vous dans la poussière, et frappez-vous la poitrine en criant : a Mon Dieu, « ayez pitié du pécheur! » Alors, Sire, je serai déjà dans le sein d'Abraham et je prierai pour vous. »
La baronne de Krudener était alors mourante, à cinq cents lieues de Saint-Pétersbourg. Atteinte d'une maladie de consomption, elle avait épuisé, dans les pratiques de la dévotion la plus austère, ce qui lui restait d'existence, et son amie dévouée, la vieille princesse AnnaGahtsyne, l'avait transportée en Crimée, sous un ciel plus clément, dans l'espoir de prolonger sa vie qui s'éteignait.
Alexandre eut lieu de croire, en effet, que les lugubres prophéties de Madame de Krudener allaient s'accomplir.
Déjà, les années précédentes, il avait vu poindre sur la Russie le jour des grandes calamités, que la prophélesse lui annonçait, depuis dix ans, sous la figure apocalyptique des trois dominations de la Famine, de la Guerre et de la Peste.
La famine avait décimé la population de la Russie Blanche pendant plusieurs années, par suite des mauvaises récoltes, et l'empereur s'était vainement efforcé, avec le concours de la bienfaisance publique, de soulager la détresse de ces malheureuses provinces.
La guerre civile avait failli éclater sur quelques points de l'Empire : les paysans, excités et soulevés par des agents de désordre, se mutinaient contre leurs maîlres, refusaient de travailler à la glèbe, et déclaraient hautement qu'ils voulaient être libres, parlager les terres entre eux et ne plus payer Vdbrok ou la redevance féodale. Dans le gouvernement de Novogorod surtout, ils étaient en pleine révolte : ils osèrent arrêter la voiture de l'impératrice-mère, pour lui présenter une supplique qui ressemblait à une injonction menaçante ; ils se portèrent en masse sur le passage de l'empereur et firent entendre des cris et des murmures confus. Alexandre, malgré sa mansuétude habituelle, ordonna des mesures de répression sévère ; des troupes furent envoyées sur les lieux où se propageait la révolte ; on s'empara des plus mutins, on leur infligea des châtiments corporels, on en transporta un petit nombre en Sibérie, et le calme se rétablit, sans qu'on découvrit la véritable cause de cette agitation passagère.
La peste semblait épargner la Russie, quoique des épizooties successives eussent ravagé les provinces orientales de l'Empire, quoique le choléra, sorti des plaines marécageuses du Gange en 1847, eût continué lentement sa marche
épidémique et se fui avancé vers l'Europe, en 1823, jusqu'au gouvernement d'Astrakhan.
Mais, dans la pensée de renapereur, la peste, dontMadame de Krudener prophétisait les désastres, n'était autre que la propagande révolutionnaire, qui commençait à travailler sourdement la Pologne. Des sociétés secrètes, ayant pour but d*unir tous les Polonais par le lien de la nationalité, avaient été découvertes, en 1823, dans ce pays que l'empereur espérait rattacher à la Russie par le lien do la reconnaissance. Il y eut des arrestations, des jugements, mais peu de condamnations. La commission d*enquéte avait reconnu avec stupeur, que la plupart des grandes familles polonaises, celles-là mêmes qu'Alexandre avait comblées de faveurs et d'égards, trempaient plus ou moins dans une conspiration universelle, dont la Pologne enlière était complice.
Alexandre, qui avait déjà tant fait pour la Pologne et qui se proposait de faire encore davantage, fut vivement affecté de son ingratitude ; il comprit qu'il ne la soumettrait jamais à l'autocratie russe, et qu'elle resterait fidèle à son esprit national, c'est-à-dire hostile à la Russie en toute occasion et toujours impatiente de ressaisir son indépendance.
Cependant le grand-duc Constantin se portait garant de la fidélité des Polonais et plaidait leur cause avec énergie. Alexandre se laissa toucher, sinon convaincre, par les chaleureuses protestations de son frère ; il ne retira donc pas à la Pologne, en apparence du moins, la protection dont il l'avait favorisée depuis que ce royaume faisait partie de l'Empire; il continua, au contraire, à la diriger, par des voies libérales, vers un merveilleux développement de prospérité. On eût dit qu'il voulait réduire cette fière ennemie, en l'accablant de bienfaits et en la forçant de passer sous le joug de la reconnaissance.
— Sire, lui disait un jour le césaréviich, la Pologne ressemble à ces chevaux de race, rétifs, fantasques, ombrageux, quand ils ne sont pas domptés, et qui deviennent excellents, dès qu'on leur a fait sentir la cravache, le mors et l'éperon.
Cependant Tefnpereur, qui avait pris les mesures les plus rigoureuses contre la franc-maçonnerie russe, donna des ordres pour qu'on cessât les poursuites contre un grand nombre de personnes notables compromises dans l'affaire des sociétés secrètes polonaises ; il fit semblant de croire que cette affaire n'avait pas de portée ni de ramifications politiques; il laissa même subsister la Société patriotique de Varsovie, qui était le foyer d'une conspiration permanente. Il ne savait pas encore que ces sociétés secrètes, formées sur le modèle des ventes de carbonari italiens, avaient depuis plusieurs années gagné du terrain en Russie et s'y multipliaient tous les jours, surtout dans les provinces limitrophes de la Pologne.
Le premier soupçon que Tempereur eut de l'existence de ces sociétés secrètes, lui vint à l'esprit en visitant une colonie militaire, au retour d'un voyage aventureux qu'il avait fait, dans les steppes des cosaques Kirghises, au mois d'octobre 1824.
Il entendit, derrière une cloison en planches, deux officiers qui parlaient ensemble de la société du Nord et de celle du Midi, des épreuves et des serments de la francmaçonnerie , des membres de la section des croyants , du nouveau code russe, etc. Ces deux oflîciers mandés devant lui se renfermèrent dans un silence obstiné.
En arrivant à Saint-Pétersbourg, Alexandre raconta au comte Alexis Araktchéïef, le singulier et mystérieux entretien dont il avait par hasard surpris quelques lambeaux, Le
comte, en sa qualité de commandant en chef des colonies militaires, était intéressé à ne pas laisser supposer que ces colonies servissent d'asile à des sociétés secrètes politiques ; il n'eut donc rien de plus à cœur que de tranquilliser Tempereur, en lui persuadant quMI avait mal entendu ou du moins mal compris des paroles sans conséquence, qui se rapportaient à des associations inoffensives que les officiers formaient entre euK, sous les auspices de Tamitié, du jeu et de la table.
L'empereur ne fut peut-être point complètement satisfait de ces explications, mais il n'eut pas le temps de donner suite à ce grave sujet d'inquiétude.
Le lendemain même, 19 novembre 1824, dès huit heures du matin, le canon de l'Amirauté se fit entendre et donna le signal d'alarme, annonçant aux habitants de Saint-Pétersbourg que les eaux de la Néwa montaient de minute en minute et qu'une grande inondation était imminente. Le vent d'ouest, soufflant avec violence, refoulait dans le golfe de Finlande les flots de la Baltique et s'opposait comme une barrière à l'écoulement du fleuve, qui grossissait d'une manière effrayante.
Déjà, plus d'une fois depuis sa fondation, la capitale, que Pierre le Grand a conquise, pour ainsi dire, sur ce grand fleuve, emprisonné dans des quais de granit, avait failli être submergée, et l'on se souvenait encore avec effroi de la terrible inondation qui avait eu lieu au mois de septembre 1777, l'année même de la naissance d'Alexandre P'. L'empereur se préoccupait donc plus que personne d'un péril qui pouvait renaître à tout moment, et i^on esprit était frappé de sinistres prédictions qui avaient circulé dans le peuple lors de la dernière catastrophe.
Le canon continuait à gronder et le fleuve montait tou-
jours ; la ville entière était inondée, les rues formaient des torrents impétueux, et Teau s'élevait partout à la hauteur du premier étage. Les maisons commençaient à s'ébranler sur leurs pilotis, et Ton devait s'attendre à les voir l'une après Taulre disparaître dans le gouffre. Le nombre des victimes était considérable. On recevait, de tous les points du littoral, les nouvelles les plus désastreuses. Cronstadt avait été envahi par la mer : les vaisseaux qui se trouvaient à Tancre dans le port étaient allés échouer au milieu des ruines ; cinq cents ouvriers avaient péri dans les ateliers de construction navale, et la plupart des habitants n'avaient échappé à une mort certaine qu'en prenant la fuite.
Alexandre se vit, en quelque sorte, assiégé par les eaux dans son palais. Il se transporta sur un des balcons qui dominent le cours de la Néwa et, là, entouré de toute sa famille qui partageait ses angoisses, il resta plus d'une heure, silencieux et immobile, à suivre avec anxiété les progrès de l'inondation.
Le fleuve, furieux et mugissant comme une mer, semblait remonter vers sa source, entraînant dans son tourbillon des débris de toute nature, des amas de bois de charpente et de chauffage, des corps d'hommes et d'animaux, des croix et des cercueils arrachés à quelque lieu de sépulture; des cabanes entières, renfermant encore leurs habitants qui demandaientdu secours, et, ça et là, des barques chargées de malheureux à moitié morts de froid et de frayeur.
Ce spectacle de désolation affecta profondément l'empereur : son visage était sillonné de larmes et, dans son muet désespoir, il joignait les mains et levait les yeux au ciel pour implorer l'appui de la Providence.
Il demanda plusieurs fois si le grand-duc Nicolas ne se trouvait pas au palais, comme s'il eût oublié que le grand-
duc était à la cour de Berlin depuis plusieurs mois, avec son épouse el ses enfants, et devait y passer Thiver. Alexandre avait la léte perdue et sa raison succombait sous le poids de la douleur. Le souvenir pourtant lui revint au sujet de Tabsence du grand-duc, car il fit partir plusieurs courriers pour lui donner avis de Tinondalion et pour lui ordonner de revenir en toute hâte.
Tout à coup il parut avoir repris son énergie, sous l'influence d'une inspiration divine : il se mit à la tête des hommes résolus qui étaient accourus de toutes parts au palais d'Hiver ; il donna des ordres qui furent transmis aussitôt dans toutes les directions, et il n'hésita pas à payer luimême de sa personne pour venir en aide à ses sujets.
Il s'était jeté dans une chaloupe avec un aide de camp. Le grand-duc Michel voulut le suivre :
— Non, lui dit-il avec autorité et d'une voix pourtant presque tendre : votre place est auprès de notre mère chérie et je vous défends de sortir du palais avant mon retour. S'il arrivait un malheur, ajouta-t-il, et que je partageasse le sort de tant de braves gens qui m'appellent à leur aide, eh bien ! que la volonté de Dieu soit faite ! On ne prendrait aucun parti, on attendrait que noire frère Nicolas fût ici... D'ailleurs, l'impératrice-mère est instruite de tout et notre frère Constantin saura ce qu'il faut faire!...
On eût dit que l'empereur cherchait la mort : il traversa plusieurs fois le fleuve, à travers mille obstacles qui menaçaient de mettre en pièces sa frêle embarcation. Il parcourut ain.si les principales rues submergées; il eut le bonheur de sauver de sa propre main dix ou douze personnes qui périssaient sous ses yeux, et son exemple inspira bien des actes de dévouement héroïque. Sans lui, sans l'initiative qu'il eut l'énergie de prendre dans ces moments de confusion et de
désespoir, le nombre des victimes eût été dix fois plus considérable. On compta pourtant cinq ou sixcenls morts.
Vers quatre heures du soir, la crue des eaux s'arréla et le fleuve rentra lentement dans son lit, mais une partie de la ville resta inondée pendant plusieurs jours; 462 maisons avaient été renversées de fond en comble, 3,600 étaient plus ou moins gravement endommagées; 15 ou 20,000 individus se trouvaient sans abris, sans vêtements , sans ressources, par un froid subit de i2 degrés !
L'admirable prévoyance d'Alexandre pourvut à tout, et son gouvernement fit des merveilles pour soulager tant de misères, tandis que la charité publique, qui est toujours inépuisable en Russie, répondait de toutes parts, avec une émulation généreuse, à l'appel du souverain. Des comités de bienfaisance s'étaient formés spontanément dans toutes les villes de l'Empire. Les dons et les souscriptions s'élevèrent à plus de 5 millions de francs; l'empereur et la fa* mille impériale avaient souscrit pour la moitié de cette
; somme.
Grâce à des secours largement et sagement distribués, on remédia autant que possible aux malheurs causés par l'inondation : les malades furent soignés et guéris ; les veuves et les orphelins indemnisés, les indigents logés, nourris et vêtus, les maisons reconstruites ou réparées. Trois mois après, cependant, les traces du fléau destructeur n'avaient pas entièrement disparu, et des miasmes putrides attestaient le séjour des eaux stagnantes sur un sol marécageux. Le bruit courut en Europe que la peste s'était déclarée à Saint-Pétersbourg; mais de sages mesures de police et d'hygiène, ordonnées par l'empereur, firent face au danger et dissipèrent bientôt des craintes exagérées.
Lorsque le grand-duc Nicolas, qui était accouru en toute
hâte à l'appel de Tempereur, arriva de Berlin, le 26 novembre, Alexandre Tembrassa en pleurant; puis, Tayant conduit silencieusement à Tétage supérieur du palais d'Hiver, d'où la vue découvrait de tous côtés les Iraces de l'horrible inondation, les rues encore encombrées d'amas de boue et de débris énormes, les maisons écroulées, et d'immenses flaques d'eaux croupissantes :
— Regarde I lui dil-il d'une voix sourde et plaintive : n'estce pas en expiation de nos péchés, que cet affreux malheur est venu fondre sur cette pauvre ville qui a failli être détruite en une heure, sous mes propres yeux? Ah! mon ami, je suis las de la couronne, je suis las de l'existence, et je demande tous les jours à Dieu qu'il me délivre de ce double fardeau qui m'écrase !
Et comme le grand-duc, vivement impressionné par ces paroles, s'efforçait de lui adresser quelques consolations entremêlées de reproches indirects et respectueux, l'empereur passa tout d'un coup à un autre ordre d'idées, et, saisissant la main de son frère et fixant sur lui un regard profond :
— Si j'étais mort, ce jour-là, comme tant d'autres, dil-il brusquement, tu n'étais pas ici, et Dieu sait ce qui serait arrivé... Je veux que tu restes à Saint-Pétersbourg, ou du moins que, en mon absence, tû ne mettes plus le pied hors de l'Empire.
Depuis la catastrophe du 19 novembre 1824, Alexandre était retombe dans une tristesse et un découragement plus^ accablants que jamais : il sentait^ disait-il à son entourage intime, peser sur sa tête une fatalité, qu'il s'efforçait en vain de conjurer.
Il répondait aux reproches affectueux de l'impératrice par des assurances d'attachement et de reconnaissance, mais il ne laissait pas ignorer à son auguste mère, qu'il ne trouvait plus en lui assez de forces physiques et morales, pour suffire à sa lourde tâche d'empereur.
Ses soucis et ses inquiétudes n'avaient que trop de raisons d'être : tandis que les principes révolutionnaires se propageaient en Europe et menaçaient ouvertement l'existence des gouvernements placés sous la sauvegarde de la Sainte-Alliance des rois, son œuvre favorite sans cesse attaquée et déjà presque impuissante, il voyait la Russie, entraînée invinciblement dans ce tourbillon démagogique, attendre des institutions libérales qu'il avait eu la faiblesse de lui faire pressentir, et envier à la Pologne la constitution qu'il avait donnée à ce royaume, devenu une des annexes de l'Empire.
D'un autre côté, il voyait la Pologne s'agiter profondé-
ment, dans le but (l*écbapper à la dominatioa russe, et il Taccusail d'ingratitude, en se rappelant tout ce qu'il avait déjà fait pour donner satisfaction aux sentiments et aux intérêts polonais. Il était donc loin de partager la con6ance et la sécurité du grand-duc Constantin, qui s'abusait au point de croire son administration agréable et même chère à la Pologne, par cela seul qu'il avait épousé une Polonaise.
Constantin, jugeant des choses avec les yeux et les idées de sa femme, ne soupçonnait pas, malgré des indices trop certains, que le gouvernement impérial pût rencontrer des obstacles sérieux dans les provinces de Tancienne Pologne. Alexandre, au contraire, comme s'il eût prêté l'oreille au travail souterrain des sociétés secrètes dans ces provinces annexées, mais non ralliées à la Russie, savait que le danger était là et qu'il éclaterait au premier jour.
On s'explique pourquoi l'empereur, quoique souffrant, voulut aller ouvrir en personne la diète de Pologne et résider plus de deux mois à Varsovie.
Le césarévitch était venu passer les fêtes de Pâques à Saint-Pétersbourg. Toute la cour remarqua que jamais les deux frères n'avaient été plus unis : ils ne se quittaient presque pas, et ils avaient fréquemment de longues conférences chez Timpératrice-mère.
Le départ de Constantin précéda celui de l'empereur, qui se mit en route le 4 avril 1825, en laissant dans la capitale ses deux frères, les grands-ducs Nicolas et Michel, avec les deux impératrices.
Le grand-duc Nicolas n'était de retour avec sa famille que depuis peu de semaines (9 mars] : il avait ramené de Berlin la grande-duchesse Alexandra, qui se trouvait dans un état de grossesse très avancé.
Ils s'étaient arrêtés, en passant, à Varsovie, et le cosarévitch leur avait fait Taccueil le plus cordial, accompagné de ces marques de déférence et de considération presque respectueuse, que Nicolas n'acceptait point sans embarras et sans étonnement de la part d'un frère aîné.
— Au nom de Dieu , mon frère , lui dit-il d'un ton de reproche, vous oubliez trop que je suis votre cadet , et que je vous dois, à ce titre, respect et obéissance.
— Frère! répondit le césarévith, avec cette gaieté qui s'échappait souvent en l>outade8 familières : ètes-vous bien sûr que je ne vous aie pas vendu mon droit d'aînesse jiour un plat de lentilles, comme Ësaû à Jacob ?
L'empereur, faisant ses adieux au grand-duc Nicolas qui devait le suppléer à Saint-Pétersbourg et le représenter, en son absence, dans toutes les cérémonies officielles, lui avait dit seulement, en l'embrassant avec émotion :
— Je t'ai nommé, le 15 du mois dernier, chef de Ifi â*" division d'infanterie de la garde , mais cetter année ne se passera pas, je le crois, sans que tu sois appelé à un poste bien plus élevé.
Alexandre était arrivé, le 45 avril, à Varsovie; le mouvement et les distractions du voyage paraissaient avoir eu une heureuse influence sur sa santé. Il semblait rajeuni et il se montrait plein d'activité pour les affaires.
Cependant son bureau s'était déjà encombré, comme à l'ordinaire, de lettres, de pétitions et de dossiers, qu'il n'avait pas encore ouverts.
— C'est là, dit-il en montrant cet amas de papiers au comte Alexis Araktchéïeff, c'est là l'esclavage du métier d'empereur.
Ses regards s'arrêtèrent machinalement sur un pli cacheté, dont la forme et l'adresse avaient appelé son atten- I ♦
lion : c'était une simple lettre, avec cette suscription en anglais : à V Empereur seul. Ces mots, tracés d'une écriture courante, semblait accuser la main d'upe femm^ et annon* cer une correspondance intime.
Il brisa le cachet et lut en silence la lettre, qui portait le timbre de la poste et qui était parvenue tout naturellement sur la table où l'on déposait chaque jour les missives adressées à l'empereur, de tous les points de l'Empire.
Il eut peine à cacher l'impression de surprise et de chagrin que lui causa la lecture de cette lettre signée : Sheru)ood, sous-officier au 3* régiment des lanciers de Novomirgorod.
Ce sous-officier croyait de son devoir, disait-il, d'avertir l'empereur, qu'une conspiration se tramait pour le renversement de l'ordre établi dans l'Etat. Il savait, de source certaine, que, dans la première et la deuxième armées, beaucoup d'officiers appartenaient à une société secrète, qui voyait tous les jours s'augmenter le nombre de ses membres. Il sollicitait donc la permission de se rendre à Koursk, pour s'aboucher avec un officier qu'il désignait, lequel devait être affilié à cette société secrète. Il espérait pouvoir ainsi réunir des renseignements plus circonstanciés sur l'objet et les agents du complot.
Alexandre voulut avoir des informations à l'égard du signataire de la lettre, et le comte Araktchéïefflui apprit que ce sous-officier, d'origine anglaise, avait des antécédents assez peu honorables. L'empereur le fit appeler, et l'interrogea lui-même, mais il n'en tira rien de plus, relativement à la conspiration que ce jeune homme avait devinée plutôt que découverte, en résidant quelques semaines chez un riche propriétaire du gouvernement de Kiew, dans le voisinage de l'état-major général de la seconde armée. C'est là que Sherwood avait sui-pris les réunions des conjurés,
recueilli les noms de plusieurs d*entre eux et obtenu de la confiance d'un nommé Wadkowski diverses communications.
A la suite de son entretien avec l'empereur, Sberwood reçut une somme d'argent et fut envoyé, en congé, dans le gouvernement de Koursk, comme il le demandait. On lui avait promis, au nom de l'empereur, de le récompenser avec éclat, s'il réussissait dans sa mission, et de le punir ignominieusement, en cas de trahison.
Sherwood ne revint à Saint-Pétersbourg que dans les premiers jours de septembre : on a lieu de penser qu'il avait déjà fait parvenir à l'empereur quelques nouveaux détails sur l'organisation des sociétés secrètes dans l'armée du Sud. Mais rien ne transpira des indications qu'il put fournir à ce sujet, et, saufplusieurs destitutions de chefs de corps, Alexandre ne sembla pas vouloir profiter des avis qui lui furent donnés et n'accorda d'ailleurs aucune récompense à Sherwood, qui ne devint enseigne dans le régiment des lanciers du Boug, que sous le règne suivant.
On a pourtant supposé que la révélation que Sherwood avait faite à l'empereur empêcha l'exécution d'un régicide ; car l'assassinat d'Alexandre V' avait été décidé en principe dans plusieurs centres de la vaste conspiration qui embrassait alors la Russie «t la Pologne.
Chose étrange et presque incroyable, les recherches que l'empereur ordonna pour découvrir le foyer et les éléments de cette conspiration inuninente ne produisirent que des résultats négatifs ou, du moins, vagues et insuffisants, qui sortaient à peine du domaine des présomptions. La police était-elle d'intelligence avec les conspirateurs, ou bien ceux-ci n'avaient-ils pas un seul faux frère parmi eux? Quoi qu'il en soit , l'empereur fut instruit directement de ce qui se tramait contre lui.
Une note, rédigée par un ancien membre de Vinion du bienpublicy l'une des sociélés secrètes qui avaient leur principal centre en Volhvnie, était arrivée dans les mains d'Alexandre ; mais cette note ne contenait aucun fait positif, aucun nom propre : on faisait savoir seulement à l'empereur, que sa mort était résolue, comme le moyeu le plus sûr et le plus prompt d'inaugurer la.révolution en Russie et d'affranchir la Pologne; la note anonyme ajoutait que les rôles avaient été distribués entre les conjurés^ que le monxent de frapper devait être déjà fixé et que le poignard invisible était levé sur la victime désignée à ses coups.
Cette nouvelle révélation, et c'était là le but de la note anonyme, acheva de décourager l'empereur : il retomba dans une tristesse morne, dont l'empreinte se répandit sur ses traits. Il avait conscience des efforts qu'il avait faits pendant sou règne, pour améliorer la situation morale, politique et matérielle de ses peuples : il fut donc profondément affecté de l'injustice et de l'ingratitude, qui pouvaient seules armer contre lui le bras des conspirateurs.
Loin de recourir aux précautions qu'exigeaient les circonstances, pour sauvegaider sa personne, il refusa de se soumettre aux plus simples mesures de prudence, et il sembla, au contraire, s'exposer exprès , et sciemment, aux dangers permanents qui menaçaient ses jours.
Le grand-duc Constantin, il est vrai, plus aveugle encore qu'Alexandre le rassurait de la meilleure foi du monde, en lui disant qu'il n'avait rien à craindre en Pologne, puisqu'il était le bienfaiteur et le véritable restaurateur de ce royaume. On ne poursuivit donc pas l'enquête qu'on avait commencée pour rechercher les agents révolutionnaires et arrêter la propagande des sociétés secrètes dans le pays.
L'empereur avait fini peut-êtrç par se rassurer lui-même,
OD voyant que son insouciance de la vie n*encourageait pas les assassins, auxquels il présentai t, en quelque sorte, sa poitrine découverte. II repoussa catégoriquement Tavis de ses ministres, qui le pressaient de dissoudre la Société patriotique de Varsovie, où la jeunesse polonaise entretenait les germes d'une insurrection nationale, sous la forme d'un établissement agricole, scientifique et littéraire.
La diète de Pologne avait terminé sa troisième session, qui fut calme et sagement conduite. Le 2 juin, la clôture de la diète eut lieu solennellement en présence de l'empereur, qui devait repartir le lendemain pour Saint-Pétersbourg.
Alexandre, assis sur son trône, ayant à sa droife les ministres et le Conseil d'Etat du royaume de Pologne, sa suite à sa gauche et sa cour derrière lui, prouonça en langue française un discours plein d'encouragements et de promesses, que les sénateurs, les nonces et les députés écoutèrent dans un profond silence. La voix de l'auguste orateur était sourde et triste. Un voile de deuil et de mélancolie couvrait son noble visage empreint d'une pâleur maladive.
Le discours se terminait par ces paroles remarquables :
tf Représentants du royaume de Pologne, je vous quitte avec regret, mais aussi avec la satisfaction de vous avoir vus coopérer à votre bonheur selon vos intérêts et mes vœux. Partagez ce sentiment, répandez-le parmi vos concitoyens, et croyez que je saurai reconnaître la confiance dont les témoignages ont marqué votre réunion actuelle. Ils ne seront pas perdus. J'en conserve une impression profonde, qui s'unira toujours au désir de vous prouver combien est sincère rafiection que je vous porte et combien votre conduite aura d'influence sur votre avenir. »
Alexandre rentrait en Russie , Tamertume dans le cœur. Le 25 juin 1825, au soir, il arriva au [>alais de
Tzarskoé-Sélo. L'impératrice Elisabeth vint à sa rencontre, avec la joie et l'anxiété qu'elle éprouvait toujours à revoir son auguste époux, même après la plus courte séparation : il l'embrassa tendrement et il la regarda ensuite d'un air inquiet.
Elle était pâle, elle avait les yeux brillants de fièvre, elle respirait péniblement, dans les intervalles d'une toux sèche et nerveuse.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda l'empereur avec une affectueuse sollicitude.
— Je suis bien heureuse de vous revoir, Sire, réponditelle en soupirant. J'ai voulu vous apprendre, la première, que la famille impériale s'est augmentée...
— La grande-duchesse Alexandra est accouchée? interrompit vivement l'empereur. D'un fils? ajouta-t-il.
— D'une tille, reprit l'impératrice : elle est venue au monde heureusement, cette nuit (i2 juin, calendr. russe).
— J'aurais mieux aimé un grand-duc, puisque je dois être le parrain... Mais, au nom du ciel, ôtes-vous malade, que je vous trouve le visage altéré et l'air souffrant?
— Sire, murmura-t-elle à voix basse, je ne souffrais que de voire absence.
La naissance de cet enfant, qu'Alexandre avait promis de tenir sur les fonts avec l'impératrice-mère, était attendue et désirée par la famille impériale, qui devait se trouver réunie pour te baptême, à l'exception du grand-duc Constantin que l'empereur avait invité à ne pas quitter Varsovie, dans des circonstances qu'il jugeait critiques. La grandc-duchosse Marie Pavlovna, princesse de Saxe-Weymar, et la grande-duchesse Anne Pavlovna, princesse d'Orange, étaient venues, avec leurs maris, sur l'invitation de leur auguste frère, qui avait voulu, sous l'impression de
ses presseDtimeDts de mort prochaine, leur faire ses adieux.
Dans le manifeste où Alexandre P'' annonçait à ses peuples l'heureux accouchement de sa bien-aimée belle-sœur, épouse du grand-duc Nicolas Pavlovitch : <c Nous regardons, disait-ily cet accroissement de notre famille impériale comme une nouvelle marque de bénédiction que FÊlre suprême nous donne ainsi qu'à notre Empire. »
Le baptême eut lieu à Tzarskoé-Sélo, le 25 juillet, avec beaucoup de pompe. L'empereur et le roi de Prusse étaient parrains; l'impératrice-mère, marraine de l'enfant. Au diner solennel qui suivit la cérémonie religieuse, quand on porta les santés du grand-duc Nicolas et de la grande-duchesse Alexandra , au bruit des fanfares, une salve de trente et un coups de canon accompagna la présentation des coupes : on remarqua que, suivant le programme du cérémonial réglé par l'empereur, les santés de toute la famille impériale furent portées ensuite collectivement, et saluées également de trente et un coups de canon.
Les fêtes du baptême avaient été précédées de grandes revues au Champ de Mars de Saint-Pétersbourg et de grandes manœuvres au camp de Tzarskoé-Sélo : toutes les troupes d'infanterie et de cavalerie de la garde prirent part à ces manœuvres, que les grands-ducs Nicolas et Michel dirigèrent en personne, sous les yeux de l'empereur qui leur en témoigna sa parfaite reconnaissance dans plusieurs ordres du jour consécutifs. Une partie de la famille impériale seulement assistait aux exercices militaires qui avaient attiré une foule énorme de spectateurs; mais on s'étonna de n'y pas voir, à côté des princesses d'Orange et de Saxe- Weymar, l'impératrice Elisabeth, qui ne laissait échapper aucune occasion de paraître auprès de l'empereur.
Le bruit courut dès lors dans le public qu'elle était sérieusement malade, et qu'une affection do poitrine, qu'on avait crue légère et que l'impératrice elle-même avait traitée sans importance, prenait tous les jours davantage les caractères alarmants d'une espèce d'étisie chronique.
Les médecins paraissaient inquiets, et le docteur anglais Wylies, premier médecin de l'empereur, avait dit à plusieurs personnes que l'impératrice devrait absolument aller passer l'hiver en Italie ou à Malte.
— Je ne suis pas malade! objecta l'impératrice, à qui l'on rapportait ce propos du docteur Wylies ; et le fussé-je plus gravement encore, ajouta-t-elle tristement, ce serait une raison de plus pour rester, car l'épouse de l'empereur doit mourir en Russie.
LMmpératrice était soignée avec beaucoup de sollicitude par son médecin ordinaire, le docteur Stroffregen ; mais ce praticien, très habile et très respectable d'ailleurs, s'abusait encore complètement sur l'état de la malade.
Il avait demandé la permission de s'absenter quelques jours pendant le voyage de l'empereur à Varsovie, et il s'était fait remplacer dans son service par le docteur Trinius, savant botaniste, et par le docteur Muller^ excellent médecin allemand. Celui-ci reconnut aussitôt les progrès du mal que l'impératrice cachait d'autant plus qu'elle en sentait l'atteinte profonde et incurable. Il osa lui exprimer des inquiétudes sérieuses et lui prescrire un traitement sévère, sous peine de perdre tout espoir de guérison. L'impératrice l'avait écoulé en souriant avec une douce mélancolie.
— Docteur! lui dit-elle brièvement, lorsqu'il revint pour savoir l'effet de ses prescriptions : je regrette que vous vous soyez dérangé pour moi. Je ne suis pas malade, ou plutôt je ne veux peu être malade.
Alexandre affectait de ne pas s'apercevoir de la maladie de rimpératrice ; il n'en parlait à personne, et il s'efforçait de paraître tranquille et même gai devant elle. Mais, dès qu'il pouvait quitter ce maintien factice quMl s'imposait pour ne pas l'inquiéter sur sa propre santé, il s'abandonnait à ses humeurs noires et à ses funèbres pressentiments; il arrivait par degrés à une sorte de désespoir morne. Peut-être s'accusait-il tout bas d'avoir, lui, dont l'âme était si noble et si généreuse, mis en danger les jours de l'impératrice par les chagrins secrets qu'il avait pu lui causer depuis vingtcinq ans.
— Wylies, je ne suis pas content de ma santé» dit-il un jour à son premier médecin : prescrivez-moi un voyage dans la Russie méridionale, en Crimée ou ailleurs, n'importe où, pourvu que ce voyage puisse être favorable à l'impératrice qui viendrait avec moi.
Alexandre I*', avec cette exquise délicatesse qui caractérisait tous ses seutiments, avait espéré cacher à Timpératrice, qu'il projetait, à cause d'elle, un voyage dans la Russie méridionale : il était trop inquiet sur la santé de l'auguste malade, pour vouloir qu'elle eût elle-même des motifs d'inquiétude.
Dans toute autre circonstance, d'ailleurs, il aurait entrepris, de son propre mouvement et sans hésiter une minute, ce long voyage qui, malgré trois ou quatre mille verstes à parcourir, eût suffi à peine au besoin de locomotion et d'activité, qu^il ne pouvait jamais assez satisfaire.
Il n'était pas réellement malade lui-même ; il feignit de l'être, par suite de cet érésipèle opiniâtre qui avait résisté, l'année précédente, à l'action des remèdes, et qui reparaissait, par intervalles, d'une manière chronique. Sa constitution robuste, mais affaiblie, ne demandait pourtant que du repos physique et du calme moral.
Il exigea donc que son premier médecin lui conseillât d'aller passer l'hiver dans un climat plus tempéré, à cinq cents lieues de sa capitale, et, pour mieux motiver encore cette absence, qui devait se prolonger plusieurs mois, il
prétexta la nécessité de visiter les colonies militaires du sud, le gouvernement de la Nouvelle-Russie» la Crimée et même le Caucase.
— Wylies m'envoie passer l'hiver dans la Russie chaude, pour raison de santé, dit-il en souriant à Timpératrice; j*ai pensé que vous consentiriez à m'accompagner.
L'impératrice lui exprima, les larmes aux yeux, toute la joie qu'elle ressentait à l'idée de vivre près de lui, avec lui, durant trois ou quatre mois, dans une espèce de retraite conjugale; c'était un bonheur qu'elle n'avait pas eu encore; et elle bénit sa maladie, si grave qu'elle fût, qui le lui donnait.
Elle se dissimulait à elle-même les progrès de l'élisie qui la consumait, et peut-être avait-elle réussi à se persuader qu'elle était en voie de guérison. En tous cas, elle répétait souvent à la princesse Wolkonsky et à quelques dames de son intimité :
— Je n'ai jamais été plus heureuse ! Dieu fasse que cela dure !
L'empereur n'épargna rien, même vis-à-vis de sa famille, pour faire paraître son voyage nécessaire et même indispensable, au point de vue politique.
Il remercia publiquement, par un rescrit impérial, le duc Alexandre de Wurtemberg, chef du corps des voies de communication de l'Empire, qui lui avait présenté un rap* port sur la possibilité d'efifectuer une communication directe entre le Volga et le Don, au moyen des rivières Kamychenka et Ilovla, et il annonça l'intention d'examinet lui-même sur les lieux ce vaste projet dont la pensée première remontait à Pierre le Grand, et qui devait contribuer si puissamment à la prospérité commerciale de la Russie. Les travaux à exécuter pour la réunion des deux fleuves
ne semblaient déjà plus appartenir au chapitre des utopies, puisque Teropereur les déclarait possibles et promettait de les mener à bonne fin, en même temps que les immenses travaux du même genre qui relieraient bientôt, par des voies navigables, le port d'Archangel à celui de Saint- Pétersbourg.
On savait que les colonies militaires intéressaient particulièrement Alexandre V, qui les regardait, peut-èlre avec trop de complaisance, comme son œuvre la plus ulile et la plus glorieuse. Le comte Araktchéïeff était le chef supérieur de ces colonies, et il avait eu l'adresse de leur donner une place considérable dans les préoccupations de Tempereur.
Par un ordre du jour en date du 29 juillet, l'empereur, après l'inspection des colonies militaires d'infanterie, témoigna sa complète satisfaction au comte Araktchéïeff, au général Eleinmichel et aux autres chefs supérieurs desdites colonies : l'organisation générale lui avait paru excellente, l'instruction des troupes très perfectionnée, la santé des hommes remarquable, la construction des villages magni* fique, la culture des terrains défrichés admirable. 11 se félicitait ainsi de l'heureuse institution de ces colonies, et il manifestait le désir de favoriser de tout son pouvoir leur développement dans les différentes parties de l'Empire, et surtout d'une extrémité à l'autre des frontières oc* cidenlales.
C'était donc pour inspecter les colonies militaires de ca* Valérie, chez les cosaques du Don et dans l'Ukraine, qu'il fixa d'avance le but extrême de son voyage el qu'il choisit, pour sa résidence habituelle et celle de l'impératrice, la petite ville de Taganrog, située sur la mer d'Azow, en face de l'embouchure du Don.
Il ne pouvait se faire illusioii sur l'existence des sociétés
secrètes dans Tarmée, et il avait probablement Tintentioa de se rapprocher ainsi tout naturellement de Koursk, que les révélations de Sherwood lui signalaient comme le foyer principal du complot.
Quoi qu^il en soit, il ferma l'oreille aux avis des médecins qui lui conseillaient de s'arrêter en Grimée, où le climat est plus sain et la température plus chaude. L'impératrice ne fit aucune objection contre le séjour de Taganrog, quoiqu'on lui représentât que Tair y était froid et insalubre, à cause des venls du nord-est qui y régnent presque constamment, et des exhalaisons putrides qui s'élèvent du4)ort, que la mer laisse souvent à sec. Elle répondit doucement et gaiement à ces fâcheux pronostics :
— Puisque Sa Majesté a désigné Taganrog, il faut que ce soit la résidence qui convienne le mieux à sa santé; quant à moi, je me trouverai toujours bien de respirer le même air que l'empereur.
Alexandre avait pourtant à se défendre contre ses propres pressentiments : il n'attribuait aucune inQuence malfaisante au climat *de Taganrog et il croyait, au contraire, d'après de bons renseignements, que cette ville offrirait à l'impératrice une température au moins égale et tiède pendant l'hiver ; mais il craignait que la situation de la malade ne fût déjà presque désespérée. Il rapporta donc douloureusement à ce triste sujet les sinistres présages qui précédèrent son départ.
Le 20 août, la belle église de la Transfiguration, dans le quartier Liteïnaia, à Saint-Pétersbourg, fut détruite de fond en comble par un incendie : bien que les saintes images et les autres objets du culte eussent été sauvés des flammes, le peuple regarda cette catastrophe comme une punition du ciel, qui s'adressait personnellement à l'empereur,
pour avoir autorisé la fondation d'une église catholique à Tzarskoé-Sélo, en y oontribuant par un don de trente mille roubles.
Au reste, le peuple, le bas peuple, il est vrai, accusait hautement l'empereur de négliger la religion grecque et de tourner ses sympathies vers les religions non orthodoxes. Alexandre avait refusé jusqu'alors de prêter secours à l'insurrection des Grecs, du moins un secours direct et ostensible, car il ne pouvait méconnaître le principe révolutionnaire qui avait été le point de départ de cette insurrection, et il ne pensait pas avoir le droit de la soutenir par les armes, lui, soutien des gouvernements réguliers et implacable ennemi de toutes les révolutions. Mais le peuple ne voyait que la religion grecque dans le fait de la guerre de l'indépendance hellénique et il n'admettait pas que le tzar, protecteur-né de cette religion, pût rester neutre et indiCTérent, tandis que des chrétiens orthodoxes tombaient martyrs sous le cimeterre des Turcs.
— Le jugement de Dieu est proche, disaient entre eux les vieux croyants à Saint-Pétersbourg comme dans les autres gouvernements de TEmpire : les signes de la colère d'en haut éclatent de toutes parts, car le peuple orthodoxe a laissé sans secours ses coreligionnaires mourant pour la foi chrétienne.
On comprend que l'apparition d'une comète acheva d'exalter ces dispositions chagrines et menaçantes de l'esprit public. Cette comète, ronde et sans queue, dont la lumière était plus vive au centre qu'à la circonférence, fut signalée à l'observatoire de Dorpai, dans la nuit du 23 juillet ; quoiqu'il fi\t impossible de la découvrir sans télescope, toute la population de Saint-Pétersbourg la cherchait des yeux, la nuit suivante, et y attachait un mauvais augure pour le
voyage de Tempereur. Cependant les astronomes seuls purent voir cette conaèle, qui disparu!, peu de jours après, dans les rayons du soleil.
Mais une autre comète surgit à l'horizon presque simultanément; elle était mieux caractérisée que la première, quoique d*une lumière très faible. Elle fut visible à Saint- Pétersbourg pendant plusieurs nuits; on remarqua qu'elle se dirigeait lentement du nord au sud. C'était toujours là, dans la pensée de beaucoup de gens, une indication relative au voyage de l'empereur.
La Russie se remplit alors de bruits sinistres et de sombres avertissements. On semblait dans l'attente de grands événements politiques. Il faut attribuer cet état de l'opinion à l'influence des sociétés secrètes, qui comptaient sur la mort ou l'abdication prochaine de l'empereur, sans savoir peutêtre, d'une manière certaine, que le poignard f&t levé sur lui.
— Nous avons maintenant deux comètes, la vôtre et la mienne ! dit Alexandre à l'impératrice, en s'efforçant de paraître gai : elles ont Tair de voyager ensemble et de faire très bon ménage.
L'empereur avait fixé son départ au 13 septembre : il ne voulait pas quitter sa capitale, avant que tout fût prêt à Taganrog pour recevoir Timpératrice et lui offrir une installation digne d'elle. C'était lui-même qui avait donné des ordres à cet égard, et sa prévoyance attentive n'avait rien oublié de ce qui pouvait rendre moins triste et plus agréable un séjour prolongé dans une petite ville de commerce maritime, à l'extrémité de l'Empire. Il fit même établir un service de poste régulier enlre Taganrog et Saint-Pétersbourg, par Moscou, Toula, Koursk et Kharkow, afin d'entretenir des communications fréquentes avec la famille impériale et de continuer ainsi à diriger personnellement, pendant son
absence, qu*il supposait pouvoir durer longtemps, les affaires de rÉtat.
L'empereur absent, rimpératrice-mère exerçait de droit, comme toujours en pareil cas, une espèce de régence ; son auguste fils lui laissait, en quelque sorte, la haute surveillance des agents de l'autorité impériale. Mais, à Toccasion de ce dernier voyage, il exprima le désir de voir le grandduc Nicolas prendre une part beaucoup plus directe aux choses du gouvernement, et il lui recommanda, en particulier, d'avoir l'œil ouvert sur la marche des affaires, sur le cours des événements, sur les actes des ministres et des hauts fonctionnaires de l'Empire. Il le pria, en outre, de lui adresser souvent des lettres confidentielles, où il déposerait le résultat de ses observations et de ses vues politiques.
— La Révolution est partout en Europe, lui dit-il ; elle est également en Russie, quoiqu'elle s'y cache mieux qu'ailleurs ; nous devons donc redoubler de vigilance et de zèle, avec la grâce de la divine Providence. Nous autres souverains, nous sommes responsables devant Dieu du bon ordre et de la bonne administration de nos peuples. Â vous, mon frère, d'achever la grande tâche que j'ai entreprise en fondant la Sainte-Alliance des rois sous la protection de l'Ësprit-Saint!
Ces paroles mystérieuses émurent et troublèrent le grandduc, qui les recueillit dans sa mémoire ei qui se les rappela plus tard, pour en faire Tapplication à sa propre conduite de souverain. Il les considéra toujours comme un conseil suprême qu'Alexandre V lui avait adressé, du bord de la tombe.
L'empereur, à l'occasion des grandes revues qui avaient eu lieu à Saint-Pétersbourg et à Tzarskoé-Sélo, s'était plu à combler de faveurs et de distinctions, non-seulement les
officiers supérieurs de la 3* division d'infanlerie de la garde que commandait le grand-duc Nicolas, mais encore les officiers de la maison civile de ce prince ; il leur distribua des titres, des croix et d'autres témoignages de satisfaction. Les aides de camp du grand-duc, notamment les colonels d'ÂdIerberg, Guéroy, Kaveline et Dellingsbausen, eurent part tous à la fois à la bienveiMance d'Alexandre, qui les félicita d'avoir si habilement coopéré à la belle organisation des régiments placés sous les ordres de son frère.
La fête de l'impératrice-mère avait élé célébrée, le 3 août, au château de Péterhoff, avec la solennité et les réjouissances ordinaires. Il y avait eu, selon l'usage, bal masqué public dans les jardins illuminés ; mais, pendant que le peuple se répandait en foule dans ces magnifiques jardins et se livrait avec un joyeux abandon aux diverlissemenls qui lui étaient offerts, dans cette nuit sereine et étoilée, la famille impériale avait peine à se défendre des plus tristes préoccupations, quoiqu'elle fût alors presque toute réunie : l'heure d'une séparation éternelle allait peutêtre bientôt sonner.
Le grand-duc Constantin, qui était toujours retenu à Varsovie par ordre de l'empereur, lui avait écrit une lettre d'adieu, qu'Alexandre ne lut pas sans une vive impression : le césarévilch le suppliait, au nom de leur vénérable mère, de s'enlourer, pendant son voyage, de toutes les précautions qui pouvaient mettre sa tête précieuse à l'abri des atteintes d'un complot. Les inquiétudes du césarévitch, fondées sans doute sur la découverte de quelques symptômes alarmants qui témoignaient de l'action révolutionnaire des sociétés secrètes en Pologne, ne transpirèrent pas, il est vrai, dans le cercle de la famille impériale, mais la tristesse naturelle de l'empereur s'en augmenta, et cette tristesse que chacun
interprétait à sa manière, s'étendait comme un voile de deuil sur toutes les fêtes de la cour.
On ne s^abusait déjà plus au sujet de Tétat de l'impératrice qui s'affaiblissait de plus en plus et qui s'éteignait à vue d'œil : quoiqu'elle se fît violence pour paraître au moins dans les circonstances d'apparat, quoique son sourire gracieux essayât encore de rassurer les personnes de son entourage, qui s'effrayaient de sa pâleur et de son amaigrissement, on pouvait compter les jours qui lui restaient à vivre.
Ses belles-sœurs, la princesse d'Orange et la grandeduchesse de Saxe-Weymar avaient, à la prière de l'empereur, prolongé leur séjour en Russie, comme si elles eussent pressenti qu'en retournant avec leur famille dans les pays éloignés auxquels leur existence était attachée depuis leur mariage, elles devaient se préparer à dire adieu pour toujours à leur auguste et bien-aimé frère.
Alexandre n'était pas le moins accessible aux présages de mort qui semblaient l'entourer. Il dit à sa plus jeune sœur, Anne Pavlovna, princesse d'Orange, que, dans le cas où il viendrait à mourir, par accident ou autrement, il la priait de regarder leur frère Nicolas comme chef de la famille impériale : t car, ajouta-t-il, le mariage de notre frère Constantin lui a donné parmi nous une situation à part, qu'il comprend d'ailleurs et qu'il a loyalement acceptée. » La grande-duchesse Anne ne fit pas d'objection, et on a lieu de supposer qu'elle avait été dès lors instruite, par son mari, des intentions d'Alexandre I"^, relativement à la succession impériale.
L'empereur répondit à la lettre du césarévitch, sans faire allusion néanmoins aux craintes que son frère lui avait exprimées en l'adjurant de se mettre en garde contre un attentat qui menaçait sa personne sacrée. Alexandre lui rap-
pela seulement^ en termes précis, que, sitôt le Irône devenu vacant, il devrait prêter serment à l'héritier désigné et transmettre sur-le-champ à Timpératrice-mère le rescrit impérial en date du 2/14 février 1822, dans lequel l'ordre de succession au trône avait été fixé pour la première fois d'une façon irrévocable, rescrit que le césarévitch tiendrait secret jusqu'à ce que les circonstances ordonnassent de le rendre public, avec l'aveu de l'impéralrice-mère.
^empereur ajoutait ces mots énigmatiques : a J'aime à croire que notre frère cédera en même temps à mes ordres et aux prières de notre mère. Quant à vous, cher Constantin, vous continuerez à faire pour le royaume de Pologne ce que vous avez fait jusqu'à présent, d'après nos engagements réciproques. »
Le H septembre, l'avant-veille du départ d'Alexandre I"", l'impératrice-mère reçut, au palais de la Tauride, les félicitations des généraux, des grands-officiers de la cour et des personnes de distinction, à l'occasion de la fête de l'empereur.
Alexandre, accompagné des grands-ducs Nicolas et Michel, de la grande-duchesse Alexandra Féodorovna, et des principaux dignitaires de T Empire, se rendit, vers onze heures, suivant la coutume, au monastère de Saint- Alexandre-Newsky,où l'avait précédé le clergé, venu processionnellement de la cathédrale de Notre-Dame deKasan. Le service divin fut célébré avec solennité, par le métropolitain Séraphim. Le corps diplomatique avait été convoqué à cette imposante cérémonie et s'y trouvait tout entier.
Après les offices, l'empereur et leurs Altesses Impériales acceptèrent le déjeuner d'usage, que leur offrit le métropolitain, archimandrite du monastère de Saint-Alexandre- Newsky.
Au moment de prendre congé du prélat, Tempereiir, qui était resté sombre et pensif pendant la collation , s'écarta un moment de son entourage, en tirant à part le vénérable Séraphim.
— Mon père, lui dit-il à voix basse, je vous demande de célébrer à mon intention et pour moi seul, après-demain, à quatre heures du matin, une messe des morts, que j'entendrai, avant de me mettre en route pour mon voyage dans les provinces méridionales.
— Une messe des morts ? reprit le métropolitain étonné et douloureusement atfecté de cette étrange requête.
— Oui, répliqua l'empereur en soupirant, j'ai l'habitude, en partant pour un voyage, de faire ma prière à Notre- Dame de Kasan^ mais le voyage que je vais entreprendre ne ressemble pas aux autres... D'ailleurs, mes deux filles mortes en bas âge reposent dans les caveaux de Saint- Âlexandre-Newsky, et, non loin delà, une autre fille, qui ne m'était pas moins chère... Je veux placer mon voyage sous la protection de ces âmes bienheureuses.
Séraphim s*inclina, en signe de respect et d'obéissance.
L'empereur ajouta, comme dernière recommandation, qu'il serait reconnaissant de voir la communauté des religieux de Saint-Alexandre-Newsky assister à cette messe des morts, mais qu'il ne jugeait pas à propos de faire savoir à personne qu'il y assisterait lui-même. Il priait, en conséquence, le prélat de tenir la chose aussi secrète que possible et de faire en sorte que rien ne transpirât à ce sujet hors de l'enceinte du couvent.
En revenant de la cérémonie au palais d'Hiver, Tempereur conserva son air sombre et rêveur, comme s'il n'était pas maitre d'échapper à ses pensées chagrines ; mais il n'en témoigna pas moins une bienveillance toute particulière au grand-duc Nicolas.
Il lui dit, entre autres choses gracieuses et cordiales, qu'il avait eu l'intention d'acquérir la villa Miatleff, pour la lui donner, mais qu'on lui en avait demandé un prix vraiment exorbitant et ridicule. Il se proposaitdonc de faire construire une autre résidence d'été, pour le grand-duc et sa famille, sur un terrain très bien situé, aux environs de Péterhoff.
Le grand-duc Nicolas devait partir le soir même pour inspecter les régiments de la garde campés à Bobrouisk, mais il ne manqua pas d'assister à l'inauguration du nouveau palais que l'empereur avait fait bâtir et décorer, sur les plans de Tarchitecte Rossi, pour le grand-duc Michel.
La famille impériale, après avoir visité ce magnifique palais, y dîna. Le diner fut triste et silencieux. On porta les santés de l'empereur et de l'impératrice.
Tous les cœurs se serrèrent, quand on vit des larmes rouler dans les yeux d'Alexandre, qui ne put se défendre d'une profonde émotion, et dont la voix était si altérée, que les paroles qu'il voulut prononcer furent presque inintelli-
gibles. 11 parla de son prochain départ, et il appela sur la santé de Timpératrice la protection spéciale de Saint-Alexandre-Newsky, son patron.
L'impératrice, que Témotion de l'empereur avait giagnée, déclara d'une voix faible qu'elle ."-e sentait beaucoup mieux et qu'elle emporterait, en quittant Saint-Pétersbourg , le ferme espoir d'y revenir bientôt entièrement rétablie.
Le soir, le grand-duc Nicolas, qui partait pou rBobrouisk, fil ses adieux à Tempereur et à l'impératrice ; il remercia encore avec effusion l'empereur de toutes ses bontés, en l'appelant, comme toujours, son bienfaiteur; il lui demanda respectueusement ses ordres et ses dernières instructions. Alexandre l'embrassa tendrement à deux reprises, en lui disant :
— Que Dieu vous bénisse, mon frère! Je vous écrirai de Taganrog, mais, vous savez, en cas d'événement grave, conformez-vous à mes ordres et à ceux de notre mère.
La grande-duchesse Alexandra Féodorovna se retirait avec son mari, quand l'empereur, s'adressant à elle avec cette grâce et cette affabilité qui caractérisaient sa manière de parler aux femmes, lui fil compliment de son portrait gravé par Wright, d'après la belle peinture de G. Dawe, qui l'avait représentée entourée de ses enfants.
Il avait vu la veille, lui dit-il, cet admirable portrait exposé chez un marchand d'estampes de la Perspective Newsky, et il s'était arrêté, comme tous les passants, pour te regarder.
— J'emporterai avec moi cette gravure, ajouta-t-il, et je la ferai placer dans la chambre de l'impératrice à Taganrog, avec les saintes images : vous serez ainsi avec nous, et nous prierons Dieu de veiller sur votre fils qui est toul l'avenir de ia braille impériale.
On sut, dès le lendemain, dans toute la société de Saint- Pétersbourg, que Tenapeteur avait fait l'éloge du nouveau portrait de la grande-duchesse Alexandra, et ce portrait, d'une exécution vraiment remarquable, mis en montre chez tous les marchands d'estampes, se vendit promptement à un nombre énorme d'exemplaires.
Le grand-duc Michel avait projeté de partir aussi, en même temps que son frère Nicolas, pour aller à Varsovie où le césarévitch l'attendait, car Tamitié qui régnait entre eux était telle, qu'ils ne pouvaient, en quelque sorte, vivre séparés Tun de l'autre, et que le grand-duc Michel, comme la grande -duchesse sa femme le lui avait plus d'une fois reproché, passait la moitié de sa vie sur la route de Pologne.
L'empereur le pria de ne pas se mettre en route pour Varsovie, avant que le grand-duc Nicolas fût de relourde Bobrouisk.
— Il ne faut pas que notre mère reste seule, lui dit-il confidentiellement. On ne sait pas ce qui peut arriver, et j'ai ouï parler de menées révolutionnaires qui auraient eu lieu dans plusieurs régiments de la garde. Je veux croire que les rapports qu'on m'a faits à ce sujet sont faux ou du moins fort exagérés, mais il est bon d'être prêt à tout et de ne pas se laisser surprendre par l'imprévu.
— Le grand-duc Constantin, en effet, répondit le grandduc Michel, m'a instruit de l'existence des sociétés secrètes dans l'armée, mais il ne m'est parvenu aucun rapport à cet égard, pour la première division d'infanterie de la garde, que Votre Majesté a placée sous mes ordres. Je dois en conclure que ces sociétés secrètes n'existent pas, ou qu'elles font bien peu de propagande.
Le 13 septembre, avant l'aube, le métropolitain Séraphim, à la tête des religieux deSaint-Alexandre-Newsky,
lous portant des ornements de deuil, attendait l'empereur, aux. portes du monastère. ^
Un équipage (trotka)^ attelé de trois chevaux de front, qui galopaient avec impétuosité, s'arrêta tout à coup à l'entrée du couvent.
Alexandre était seul dans celte calèche de voyage, vêtu d'une capote d'uniforme, la casquette militaire sur la tête, et enveloppé de son manteau. Il mil pied à terre, baisa humblement la croix que lui présentait le métropolitain et reçut la bénédiction de ce prélat. Les moines, qui l'entouraient en chantant des cantiques, se formèrent en procession pour le conduire à l'église.
Les portes extérieures avaient été refermées, et les rares passants, qui, à cette heure matinale, se trouvaient aux abords du couvent de Saint-Alexandre-Newsky, ne soupçonnèrent pas, en voyant l'équipage impérial stationner devant le monastère, que l'empereur y entendait une messe dés morts.
Cette messe fut dite au milieu d'un recueillement solennel ; tous les assistants semblaient d'intelligence avec la pensée de l'empereur qui priait : au moment de la lecture de l'évangile, il alla s'agenouiller vis-à-vis de l'autel, ei, sur sa demande, le métropolitain lui posa sur la tête le saint livre, en le plaçant ainsi lui-même sous la protection divine.
Après Tollice, Séraphim lui offrit une image du Christ, destinée à l'accompagner comme une sauvegarde pendant son voyage, et l'empereur la fit porter dans sa calèche par le prpto-diacre. Il resta ensuite quelque temps en oraison devant les reliques de saint Alexandre Newsky ; puis, le cortège des moines le ramena jusque sous le porche de Téglise, en chantant le cantique : Seigneur^ sauvez votrepeuple.
Alexandre^était déjà dans la cour du couvent, quand le
métropolitain, qui avait vu des larmes dans les yeux de Tempereur, lui demanda iuslamment de venir se reposer dans sa cellule.
— Bien ! répondit Alexandre, mais seulement pour quelques minutes, car je suis en retard d'une demi-heure.
11 suivit Séraphim qui l'introduisit dans un premier salon et qui passa ensuite avec lui dans une espèce d'oratoire, où ils s'enfermèrent. Il s'assit sur un banc et il invita le métropolitain à s'asseoir auprès de lui.
Comme l'empereur ne parlait pas et semblait absorbé, Séraphim chercha un sujet de conversation, qui pût, en rintéressant, l'arracher a ses réflexions pénibles. Il n'ignorait pas que l'empereur avait toujours montré beaucoup de pieuse bienveillance, pour les skhimnik^ espèce d'ermites, qui se vouaient aux pratiques les plus rigoureuses de la vie ascétique et qui s'efforçaient d'imiter les anciens Pères du Désert, en s'imposant d'excessives privations.
— Nous possédons depuis peu, dit-il brusquement, un vénérable skhimnik, dans les murs de ce monastère. Ne serait-ce pas le bon plaisir de Votre Majesté, que je le fisse appeler ?
— Soit! reprit l'empereur : je le verrai volonliers et je lui demanderai de prier pour moi.
Un moment après, on vit paraître un vénérable vieillard, à Taspect imposant, au regard prophétique, mais épuisé par les austérités qui avaient ridé et amaigri son visage avant l'âge.
Alexandre l'accueillit avec bonté, l'entretint quelques minutes et lui demanda sa bénédiction. Il se disposait à partir, lorsque le skhimnik, marchant devant lui, le supplia de daigner visiter sa pauvre cellule.
Celle cellule se trouvait justement dans la cour, sur le
chemin de l'empereur, qui ne lui refusa pas ce lémoignage de respect. Alexandre resta frappé de stupeur en pénétrant dans Tétroitc et lugubre demeure du vieil ermite.
Elle était entièrement tendue en drap noir; des bancs de bois noirci régnaient à Tentour; un gigantesque crucifix se dressait au fond contre la muraille, et la lampe qui brûlait nuit et jour devant les images des saints éclairait seule ce tombeau anticipé.
Le skhimnik, se prosternant aux pieds du crucifix, dit à l'empereur, d'un ton grave et solennel : «Seigneur, prions!» Après une prière à voix basse, il invita l'empereur et le métropolitain à prendre place sur les bancs et à faire une courte méditation en présence du crucifix. Alexandre n'obtint pas sans peine que l'ermite s'assit lui-môme à distance respectueuse en sa présence.
— Quel est son nom? demanda l'empereur à l'oreille du métropolitain.
— Alexis ! répondit Séraphim en baissant la voix, pour ne pas troubler la méditation du saint homme : il jeûne et prie sans interruption; c'est un miracle qu'il puisse vivre ainsi, presque sans nourriture, sans air et sans sommeil.
— En effet, reprit l'empereur, si c'est ici qu'il couche, je ne vois pas de lit... Il n'a pas même de paille pour s'étendre sur le plancher?...
— Sire, interrompit le moine qui avait entendu l'entretien d'Alexandre avec le métropolitain, j'ai un lit qui en vaut un autre : approche, je te le ferai voir, avant que Dieu t'en donne un pareil.
En prononçant ces mots d'un accent sépulcral, il se dirigea vers un des angles de sa cellule et souleva le drap noir qui cachait un petit réduit, dans lequel se trouvait un cercueil noir entr'ouvert, contenant un linceul et entouré de
cierges allumés. L'empereur recula d'un pas en arrière, à ce funèbre spectacle.
— Voilà mon lit , Sire ! s'écria le moine Alexis, dont l'exaltation pieuse ne s'imposait plus de retenue. Ce lit-là n'est pas seulement le mien, Sire, c'est notre lit à tous tant que nous sommes. Tous, Sire, nous nous y coucherons tôt ou tard pour le long et dernier sommeil.
Alexandre, vivement impressionné par cette scène inattendue, gardait le silence. Le skhimnik, qui arrivait par degrés au paroxysme de l'extase, roulant des yeux hagards, gesticulant et se frappant la poitrine avec le poing, adressa cette étrange allocution à l'empereur :
— Sire, je suis un vieillard et j'ai vu les choses de ce monde : écoute donc mes paroles. Avant la grande peste de Moscou en 1771, les mœurs étaient plus pures, le peuple était plus religieux. Depuis la peste, la corruption envahit la sainte Russie. L'année 1812 amena un temps de pénitence et d'amendement ; mais, la guerre terminée, le mal parvint à un plus haut degré encore. Tu es notre seigneur et maître : la garde des mœurs publiques est confiée à tes soins; tues le fils de l'Église orthodoxe, et, comme tel, dépositaire de la vraie foi : il faut donc que tu la préserves de toute atteinte. Tel est l'ordre de Dieu, du Roi des rois.
Ce discours incohérent, prononcé avec une éloquence sauvage, produisit un effet irrésistible sur l'imagination mystique et superstitieuse d'Alexandre. Il se sentait ramené, malgré lui, à l'époque de Madame de Krudener, et les souvenirs de cette époque déjà bien éloignée avaient ravivé toute sa sensibilité religieuse. Il ne quitta pas la cellule d'Alexis sans lui avoir demandé encore une fois sa bénédiction.
— Ce skhimnik est un prophète, dit-il au métropolitain.
Gouibien je regrelte de do Tavoir pas rencontré plutôt! Il m'eût donné de sages et précieux conseils; il eût prié pour moi... Jamais discours d'apparat ne m'a fait autant de plaisir que la simple et naïve allocution de ce vieillard !... Ce sont là des paroles qui descendent du ciel... Oh! je reviendrai l'entendre, si Dieu m'en accorde la grâce !...
Il traversa la cour, entre deux haies de moines qui priaient en s'inclinant devant lui ; il remonta dans sa voiture, et debout, la tête découverte, les yeux levés au ciel, il dit aux assistants :
— Mes chers frères en Jésus-Christ, priez pour moi, priez pour l'impératrice!
Il donna comme à contre-cœur le signal du départ à son cocher Ilia, et la voiture s'éloigna du monastère au moment où cinq heures sonnaient à toutes les paroisses.
Le jour s'était levé, et les dômes des églises étincelaient aux premiers rayons du soleil. Alexandre se retourna encore une fois vers la grande ville qui s'enfuyait derrière lui et il chercha du regard, parmi cette multitude de coupoles et de flèches dorées, le clocher de la vieille cathédrale de Saintp-Pierre et Saint-Paul, dans laquelle sont inhumés tous ses ancêtres, depuis Pierre le Grand, qui a fondé cette église au milieu de la forteresse, pour en faire le lieu de sépulture des tzars de Russie.
Il pressentait alors, avec une résignation douce et calme, qu'il ne tarderait pas à rentrer dans sa capitale pour y occuper auprès de son père Paul T** un lit semblable à celui que le moine Alexis venait de lui montrer. Il crut entendre les cloches de Saint-Pierre et Saint-Paul sonnant le glas funèbre.
Il arriva, dans la matinée, au château de Tzarskoé-Sélo, où s'étaient rassemblés tous les membres présents de la famille
impériale pour lui faire leurs derniers adieux, mais il s'arracha le plus tôt qu'il put à ces adieux qui lui causaient une émotion douloureuse. Il confiait son auguste mère aux soins attentifs et empressés de ses frères et de ses belles-sœurs, en même temps qu'il priait Timpératrice-mère de rester dépositaire de la puissance souveraine et de le remplacer au besoin dans l'exercice de son autorité.
L'impératrice Elisabeth ne devait partir que deux jours après lui : il lui recommanda tendrement de se fatiguer le moins possible pendant ce long voyage et de se reposer souvent en chemin, comme s'il était là pour la forcer de prendre intérêt à sa chère et précieuse santé.
Il témoigna l'afTection la plus cordiale à la grandeduchesse Âlexandra Féodorovna.
— Vous écrirez à mon frère Nicolas, sans doute avant moi, lui dit-il amicalement : rappelez-lui que je compte sur lui.
Il paraissait disirait et préoccupé : l'idée fixe, qui l'obsédait avec plus de ténacité que jamais, semblait se refléter dans toutes ses paroles, comme un présage de mort prochaine.
La veille encore, le ciel s'étanl obscurci subitement, Alexandre, qui écrivait une lettre, avait demandé de la lumière ; son valet de chambre se fit répéter plusieurs fois le même ordre, avant d'y obéir et d'apporter deux bougies allumées ; mais, le soleil ayant reparu dans tout son éclat, le valet de chambre entra précipitamment dans le cabinet de l'empereur et se mit en devoir d'enlever les flambeaux, sans en avoir reçu l'ordre.
— Que fais-tu, Fédor? lui dit l'empereur avec plus de surprise que de mécontentement : tu devrais attendre au moins que j'eusse fini d'écrire!
— Sire ! reprit le vieux serviteur, qui avait pris l'habitude
de conserver son franc parler devant son auguste matfre : ceci ne doit pas se faire. Nos pères regardaient comme un mauvais augure l'emploi des cierges en plein jour.
— Bien ! je ne savais pas cela, mais pourquoi vois-lu un mauvais augure dans ces bougies allumées ?
— Parce qu'une chambre éclairée ainsi quand il fait jour, ressemble à la chambre d'un mort.
L'empereur baissa la tète et ne répondit pas ; le valet de chambre se hàla d'emporter les flambeaux.
AIcT^andre n'avait pas voulu emmener avec lui une suite nombreuse : il remonta dans sa calèche avec son médecin Wylies, qu'il avait choisi pour compagnon de route.
Derrière lui, une seconde calèche, où se trouvaient le prince Pierre Wolkonsky, un de ses amis d'enfance, et le baron Diebilsch, son premier aide de camp général, le suivait d'aussi près que possible; mais Alexandre, dans ses voyages, à travers les steppes de la Russie, exigeait de ses cochers une vitesse si extraordinaire, que sa voilure devançait toujours de plusieurs verstes les voitures de sa suite.
Un petit nombre de généraux et d'officiers de la maison de l'empereur avaient obtenu la permission de l'accompagner. Le comte Michel Worontzoff, gouverneur-général de la Nouvelle-Russie qui comprenait la presqu'île de la Crimée, était parti en avant, pour préparer la réception de l'empereur à Taganrog.
L'impéralrice ne se mit on route que le 15 septembre et, quoiqu'elle eût promis à son époux de ne voyager qu'à petites journées, elle parcourut 456 lieues en dix-huit jours, tant elle avait hâte de le rejoindre et de ne plus se séparer de lui.
L*empereur Alexandre arriva à Taganrog, le 26 sep* lembre, huit jours avant riinpéralrice ; il eut le temps de faire achever sous ses yeux les travaux qu'il avait commandés avec une ingénieuse prévoyance, pour que son auguste épouse eût une résidence commode et agréable, où elle put se plaire et passer Thiver sans trop regretter son palais de Saint-Pélersbourg.
L'impératrice, en entrant dans cette nouvelle demeure ([u'on avait disposée d'après le modèle de ses appartements à Tzarskoé-Sélo, put se croire encore dans ce château impérial, qu'elle ne devait plus revoir. Elle était si heureuse de a posséder l'empereur à elle seule, » suivant les expressions dont elle se servit dans une lettre à Timpéra- Irice-mère, qu'elle ne se sentait plus malade et que ses médecins purent se flatter de la guérir.
L'empereur, de son côté, se trouvait à merveille de ce changement d'air, de régime et d'existence; il était toujours d'une humeur mélancolique, mais il avait presque triomphé de ses pressentiments et il commençait à se féliciter des bons résultats de son voyage.
Ses forces physi |ues renaissaient à vue d'œil ; il se
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sentait capable d'enlreprendre de longues promenades, à pied ou à cheval, sans éprouver la moindre fatigue. Il s'était remis au travail avec ardeur et il consacrait soir et matin plusieurs heures de suite à l'examen et à l'expédition des affaires de l'État, car il recevait tous les jours, par un courrier extraordinaire, le portefeuille contenant la correspondance de ses ministres.
La pensée de la mort, qu'il s'efforçait d'écarter de lui, vint cependant le poursuivre plus d'une fois au milieu de son voyage; il apprit presque simultanément que son ministre de rinstruction publique, le vieil amiral Schirchkoff, avait perdu sa femme, et que le comte Gourieff, ministre des apanages et directeur du Cabinet, était décédé, à la suite d'une grave maladie. Il s'empressa d'écrire des lettres de condoléance aux deux familles des défunts.
Le rescrit adressé à l'amiral Schirchkoffa seul été publié; il est empreint des sentiments de piété qui remplissaient l'âme d'Alexandre :
ff J'ai appris avec la plus vive douleur la mort de votre
épouse. Je partage sincèrement vos regrets, désirant que
vous les supportiez avec résignation à la volonté sainte du
Tout-Puissant, et que la confiance en sa miséricorde vous
serve de consolation.
tt Je suis votre affectionné^
« Alexandre.
«Taganrogr, le «5 septembre (7 octobre, nouv. st.) 1825. »
Le séjour de Taganrog, si monotone qu'il fût, ne déplaisait pas à l'empereur, ni à l'impératrice. Elle se promenait chaque jour en voiture avec son auguste époux, et elle aimait à recueillir sur son passage le témoignage des respectueuses sympathies des habitants russes ou étrangers.
La ville^ qui comptait à cette époque une population de 10,000 âmes, avait un aspect riant et animé. Le climat eût été très favorable à la santé de l'impératrice, si la saison d'automne n'eût pas amené des pluies et des brouillards, auxquels succédèrent des vents d'est encore plus malfaisants.
L'empereur se trouva bientôt à l'étroit dans l'enceinte de celle petite ville, où il s'amusait, pour toute récréation, à faire tracer un jardin public par un architecte anglais qu'il avait mandé de Saint-Pétersbourg. Malgré la prière de l'impératrice, qui eût voulu le condamner à la vie sédentaire, il fit différentes excursions, dans le cours du mois d'octobre, à cinquante ou soixante lieues de Taganrog.
Il parcourut les côtes de la mer d'Azow, jusqu'à l'embouchure du Don, et, remontant ce fleuve, il visita les villes de Rostowet de Nakhitchevan, traversa le territoire des Cosaques du Don, s^arrêta dans les principaux villages ou stanitzas de ces soldats agriculteurs, et revint par le Vieux- Tcherkask, à la forteresse d'Azow, qui ne servait plus qu'à proléger un port désert, à demi comblé par les sables.
Cette tournée l'avait ravi : partout il avait été reçu avec des transports de joie et de respect ; il voyageait seul en télègue ou en tarantasse, avec son médecin Wylies, et il n'avait pas songé une seule fois qu'il pût rencontrer sur sa roule les conspirations dont on l'avait menacé. Il se proposait toujours d'aller à Eoursk et d'y chercher lui-même la trace des sociétés secrètes qui lui étaient signalées dans les rapports de Sherwood.
Après son retour à Taganrog, le comte Michel Woronlzoff n'eut pas de peine à rengager à faire une apparition en Crimée, la plus belle, la plus fertile, la plus riche province de son Empire, qu'il n'avait pas visitée entièrement dans son ra-
pide voyage do 181 8^ et qui d'ailleurs, depuÎB cette époque, s'élail presque transformée sous l'active et pateruelle administration du comte Michel Worontzoff.
Ce voyage, l'empereur l'avait projeté, sans en rien dire à personne, depuis qu'il s'élail décidé à venir à Taganrog : il voulait aller prier sur la tombe de Madame de Erudener, qui était morte à Earassou-Basar, au mois de décembre 1824; il voulait aussi interroger la princesse Anna Galitsyne, qui habitait Khouréis, et qui avait recueilli les dernières paroles de la prophétesse à son lit de mort.
L'impératrice lutta encore inutilement pour empêcher, pour retarder ce voyage qui éveillait en elle les plus vives inquiétudes : car elle savait qu'il était dangereux de se trouver en automne dans certaines localités de la Crimée, à cause des Bèvres épidémiques qui y régnent durant cette saison. Mais ses prières et ses larmes n'ébranlèrent pas la résolution de l'empereur, qui promit seulement d^abréger son absence et de renfermer rigoureusement dans un intervalle de dix-sept jours cette nouvelle pérégrination dont l'itinéraire fui tracé d'avance. Le prince Pierre Wolkonsky devait rester auprès de l'impératrice ^ tandis que le comte Michel Worontzoff accompagnerait l'empereur, qui n'emmena que son médecin Wylies et quelques personnes de sa suite.
On partit de Taganrog, le 1*' novembre : le gouverneur civil de la Tauride, Naryschkine, avait à peine eu le temps de faire préparer des relais sur la route de l'empereur. Il fallut passer plusieurs nuits dans la steppe et accepter Thos* pitalité des colonies allemandes anabaptistes, qui ont transformé ces déserts en champs fertiles.
On n'arriva que le 5 novembre, à Simphéropol, chef-lieu du gouvernement de laTauride, où l'empereur passa la nuit.
Alexandre était déjà fatigué de son voyage à travers des plaines immenses que les exhalaisons de la mer Putride rendent insalubres surtout à cetle époque de l'année ; il avait hâte de parvenir dans cette espèce de paradis terrestre, qu'on nomme la Côle méridionale^ et qui, abritée contre les vents du nord et de Test, exposée admirablement au soleil du midi, plantée de vignobles excellents et semée d'habitations délicieuses, ressemble aux plus beaux sites de la Grèce et de Tltalie.
Mais ce qu'il souhaitait par-dessus tout, c'était de voir la vieille princesse Galitsyne, l'amie, la dernière confidente de Madame de Erudener.
L'empereur, pour gagner du temps, fit trente-cinq verstes à cheval, par des cheinins à peine frayés dans les montagnes, tandis que ses voitures et sa suite allèrent l'attendre à Baïdar, où il ne pouvait les rejoindre que quatre jours après.
Cette longue route, pendant laquelle il fallait toujours monter et descendre au bord des précipices, fut pénible pour l'auguste voyageur, qui eut à souffrir de la chaleur et de la soif : il se rafraîchit en mangeant des fruits qui lui causèrent un dérangement d'estomac.
On ne s'arrêta que fort tard à Joursouf, terre du comte Worontzoff, et on y resta jusqu'au lendemaiu. Alexandre se trouvait déjà très affaibli par suite de son indisposition, lorsqu'il repartit pour le magnifique château que le comte Worontzoff avait fait bâtir à grands frais sur le bord de la mer, près du village d'Âloupka. Le comte lui fit royalement les honneurs de cette résidence enchanteresse, qui passait à juste titre pour la merveille de la Crimée.
Quelques jours de repos et de soins auraient suffi pour remettre entièrement la santé de l'empereur, mais il com-
Diença aussitôt ses excursicos à pied el à cheval aux alentours du château : il visita d* abord les villages tatars qui avoisineat Âloupka; Myskhor, propriété des Naryschkiue; Livadia, appartenant au comte Potoçky, et le charmant domaine d'Orianda qu'il avait échangé avec le comte Koucheleff-BezborodkOy pour en faire don à Timpératrice. Le comte WoroDtzoffy son hôte, l'accompagnait partout.
L'empereur était impatient de se voir tout à fait libre : il déclara qu'il se rendrait seul chez la princesse Galitsyne, qui avait fondé une colonie agricole dans la montagne^ et qui y demeurait au milieu de ses colons suisses et allemands. On s*étonna de son projet, on lui adressa des objections, on lui dit qu'une ûèvre pernicieuse sévissait en ce moment sur les terres de la princesse. Il n'écouta rien et ne voulut prendre, pour compagnon de voyage, qu'un domestique qui lui montrerait le chemin. Il annonça, en partant, qu'il pourrait rester absent deux ou trois jours.
En effet, la princesse Anna Galitsyne, qu'il avait prévenue de sa visite, le regut à Khouréis, dans la retraite isolée qu'elle habitait depuis un an, et où elle se proposait de passer sa vie dans la pratique d'une religion mystérieuse, assez.semblable au quiétisme de Madame Guyon. Ils restèrent enfermés ensemble pendant plusieurs heures; la princesse lui parla longuement de Madame de Krudener, lui rapporta les dernières paroles de cette illuminée, et lui remit des papiers qu'elle avait laissés, sous pli cacheté à l'adresse de l'empereur, en mourant. Madame de Krudener était morte à Karassou-Basar et y avait été inhumée. Alexandre avait fait vœu d'aller prier sur cette tombe : il y alla, malgré la longue distance qu'il avait à parcourir.
Il arriva le soir, incognito, dans cette petite ville tatare, sous la conduite d'un indigène que la princesse Galitsyne
avait chargé de le conduire ; il se fit ouvrir Téglise et montrer Tendroit où reposait son ancienne amie : il resta une heure en prière dans cette église froide et humide.
Au sortir de là, il ressentit un premier mouvement de fièvre, que Témolion avait pu provoquer ; il se remit en route, néanmoins, en proie à une pénible agitation nerveuse, et il chevaucha une partie de la nuit, au clair de lune. Il dut s'arrêter, épuisé de fatigue et de besoin, dans la cabane d'un montagnard, où il ne trouva, pour toute nourriture, que des fruits, du riz et du pain de seigle.
Il était trop agité pour pouvoir dormir; il se leva de bonne heure et s'empressa de revenir à Khouréis chez la princesse Galitsyne, avec laquelle il eut encore un long et secret entretien. On devine que Madame de Krudener en fut le principal sujet.
Quand l'empereur rentra enfin au château du comte Worontzofi^, tout le monde était fort inquiet; son médecin Wylies osa lui faire entendre des reproches au nom de l'impératrice Elisabeth. Alexandre affecta d'être enchanté de la promenade qu'il avait faite à Khouréis et parla beaucoup do la vieille princesse Galitsyne, qu'on appelait dans le pays la Fée des Rochers ; mais il garda le silence sur son voyage à Karassou-Basar.
Il était souffrant et menacé d'une fièvre intermittente. Il
iit pourtant différentes courses à pied avec le comte Woront-
zoff, avant de remonter à cheval pour gagner la vallée de
Baïdar. Ce trajet de quarante verstes acheva d'épuiser ses
forces.
Il partit en voiture pour Sébaslopol, avec le baron Diebitsch, qui l'avait rejoint, pour visiter avec lui les constructions de ce grand port militaire. Malgré sa lassitude et sa mauvaise santé, il voulut voir, en passant, le port de Bala-
clava, et faire une station pieuse dans le fameux couvent de Saint-George.
li arriva, le 12 novembre, vers neuf heures du soir, a Sébastopol, et il alla, suivant sa coutume, faire sa prière dans Téglise principale, avant de s'accorder le repos dont il avait si grand besoin.
Le lendemain devait être encore un jour de fatigue; mais l'empereur la supporta assez bien, sous Tinfluence d'une sorte d'exaltation fébrile, qui s'était emparée de lui. Il vit lancer à la mer un vaisseau nouvellement construit, passa des revues, inspecta les casernes et les hôpitaux, dinaavec tous les officiers de la flotte, et travailla ensuite, bien avant dans la nuit, avec le baron Diebilsch. Le jour suivant, visite à la forteresse, examen minutieux des forti&cations destinées à défendre l'entrée de ce superbe port.
L'empereur dissimulait son état de faiblesse et de maladie, mais on en voyait les signes sur son visage.
Il se rendit à Baktcbi-Saraï, l'antique capitale des Khans de Crimée, avec le projet de s'y reposer une journée; mais il fut entraîné, malgré lui, à des visites successives dans les synagogues, les couvents et les églises. Le soir, il était accablé et comme incapable de se mouvoir.
— Je voudrais être de retour à Taganrog, dit-il au docteur Wylies ; l'impératrice a été informée du décès de son beau-frère le roi Maximilien, de Bavière; je crains que cette fâcheuse nouvelle n'ait produit chez elle une émotion trop vive pour son état... Moi-même, je ne me sens pas bien...
Le médecin profita de cette ouverture que lui faisait Tempereur, pour le presser de suivre un régime qui devait le délivrer promptement de son indisposition, causée par la fatigue du voyage.
— Je n'ai pas confiance dans vos potions, Wylies, répondit l'empereur qui était devenu pensif et soucieux. Au reste, ma vie est dans la main de Dieu ; rien ne saurait me soustraire aux effets de sa volonté. Ainsi, ne me parlez plus de traitement.
Le mal faisait des progrès lents, mais sérieux; l'empereur sommeillait sans cesse dans sa voiture, ou demeurait plongé dans une méditation silencieuse. Il continuait pourtant son voyage, sans s'épargner les ennuis des réceptions officielles dans les villes où il s'arrêtait, sur la côte occidentale de Grimée.
En arrivant à Pérékop, il comprit qu'il n'aurait jamais la force d'arriver à Taganrog, s'il ne précipitait pas son retour. Il ne s'arrêta donc plus nulle part, en traversant avec une effrayante rapidité la steppe des Nogaïs et le pays des Cosaques du Don. Il était à demi couché dans sa voiture, toujours somnolent, toujours absorbé dans de sombres pensées.
— Dieu soit loué ! dit-il à son médecin, en approchant de Taganrog: j'arriverai !
Ce fut le i7 novembre qu'il arriva ; le matin même, il avait écrit de sa main à l'impératrice-mère, qu'il venait de terminer son voyage de Crimée, mais qu'il en avait gardé une fièvre, dont il viendrait à bout aisément avec quelques soins. L'impératrice Elisabeth avait envoyé au-devant de lui le prince Wolkonsky.
— Comment se fK)rte Votre Majesté? lui demanda le prince avec une inquiète sollicitude.
— Assez bien ! répondit l'empereur, dont le visage démentait les paroles. (Cependant, j'ai attrapé une petite fièvre en Crimée, et, en dépit du climat si vanté de ce beau pays, je me félicite d'avoir choisi Taganrog pour le séjour de l'impératrice.
L'impératrice Elisabeth fut bien joyeuse de revoir l'empereur, mais elle le trouva changé et lui reprocha tendrement de n'avoir pas pris assez de soin de sa santé.
Ils passèrent la soirée ensemble. Le plaisir de se retrouver avec sa chère malade faisait oublier à l'empereur qu'il était lui-même plus malade qu'elle.
Le lendemain, il put croire que sa bonne constitution triompherait de la maladie : il travailla une partie de la journée dans son cabinet; mais le soir, il eut un violent ac* ces de fièvre.
Le jour suivant, il fut assez calme et il put recevoir, en particulier, le lieutenant-général, comte de Witt, qui venait d'arriver, à franc étrier, des cantonnements de la Petite- Russie.
Le comte de Witt, descendant du grand-pensionnaire de la Hollande, était un des ofiiciers supérieurs les plus distingués de l'armée russe; il commandait en chef les régiments de cavalerie colonisés dans la Petite-Russie, et, grâce à son excellente administration, ces colonies militaires avaient beaucoup mieux réussi que celles des régiments d'infanterie placés sous les ordres du comte Âraktchéïeff.
Ce lieutenant-général avait découvert l'existence d'une vaste conspiration tramée dans l'armée contre le gouvernement impérial, et il en rendit compte à l'empereur.
A la suite de cette conférence avec le comte de Witt, Alexandre resta sous le coupd'une agitation générale qui ne fit que s'accroître jusqu'à ce que la fièvre eût reparu plus violente que la veille. Wylies voulait absolument attaquer cette fièvre avec des doses de quinine.
— JMon ami, lui dit l'empereur, c'est de mes nerfs qu'il faut nous occuper : ils sont dans un désordre épouvantable.
— Hélas ! répondit tristement le docteur, chez les rois,
cela se voU plus souvent que chez le commun des hommes !
— Oui, chez moi surtout, répliqua Tempereur; il y a bieu des raisons pour cela, et dans ce moment plus que dans tout autre!
Il tomba bientôt dans un profond accablement ; il avait les yeux fermés et des larmes sillonnaient ses joues. Il no s'aperçut pas que Timpératrice veillait à ses côtés.
Vers le soir, le général-major d*artillerie Ârnoldi, qui avait un commandement dans Taganrog, vint au palais demander un mot d'ordre. On n'osait pas réveiller l'empereur, qui paraissait assoupi. On parlait bas autour de lui ; il entendit ce qu'on disait et donna pour mot d'ordre : Taganrog.
Tout à coup, il rouvrit les yeux et ordonna qu'on fit ap- * procher, près du divan où il était étendu, le général-major Ârnoldi, dont le nom avait été prononcé.
— Connais-tu le colonel Pestel ? lui demanda-t-il, en le regardant fixement.
— Sire, c'est mon beau-frère, répondit Ârnoldi en hésitant : il n'y a pas de plus brave officier.
— C'est un révolutionnaire, interrompit l'empereur : il cache des desseins criminels; j'ai l'œil sur lui !
A partir du 19 novembre, fatal anniversaire de la terrible inondation qui avait eu lieu à Saint-Pétersbourg l'année précédente, la maladie fit des progrès que l'art des médecins essayait en vain d'arrêter. C'était une fièvre typhoïde, de Tespèce la plus pernicieuse, et le docteur Wylies ne laissa pas ignorer à l'impératrice qu'une catastrophe était imminente.
L'empereur n'avait plus la force d'écrire ni de dicter une lettre : il avait autorisé le prince Wolkonsky à écrire à l'impératrice-mère, le baron Diebitsch au grand-duc Constantin,
pour leur donner des nouvelles de son élat, qui ne faisait qu'empirer d*heure en heure.
L'impératrice eut le courage d'inviter l'auguste malade à recevoir les derniers sacrements pour se fortifier contre le mal. L'empereur la remercia tendrement et répondit qu'il suivrait avec plaisir son conseil.
Il avait repris son calme et sa fermeté ; il fil appeler son médecin.
— On me parle de communion! lui dit^il gravement, avec un regard impérieux. En sommes-nous là réellement?
— Oui y Sire, répondit Wylies qui fondait en larmes. Dans ce moment, je ne vous parle pas en médecin, mais en chrétien : c'est mon devoir de vous déclarer qu'il n'y a plus un moment à perdre.
L'empereur lui prit les mains et les serra dans les siennes, dont la moiteur annonçait l'approche d'un accès de fièvre. On remit la communion au lendemain.
1^'impératrice ne quitta pas le chevet du lit de l'empereur, qui eut des intervalles de délire ; il s'écriait d'une voix gémissante : « Ahl les monstres, les ingrats! Je ne voulais pourtant que leur bonheur! » Parfois, s'adressant au docteur Wylies, il lui disait avec amertume : « Mon ami, puisqu'ils ont juré ma mort, laisses-les faire! »
Vers le malin, l'état du malade empira tellement que l'impératrice envoya chercher le confesseur Celui-ci, l'archiprétre Féodotoff entra dans la chambre , la croix à la main.
Alexandre, le voyant paraître, éloigna Timpératrice en lui disant : « Je dois être seul. v>
Quand tout le monde fut retiré : « Mon père, dit-il au prêtre^ veuillez vous asseoir. Oubliez ici la Majesté, et usez-.
en avec moi simplement, comme avec un pénitent. » La confession dura plus d'une heure. L'empereur voulut recevoir le viatique, en présence de sa femme.
Cette touchante cérémonie l'impressionna vivement et lui procura une sorte de béatitude.
— Jamais, dit-il en se tournant vers Elisabeth, jamais je n'ai goûté une satisfaction intérieure plus grande; je vous en remercie du fond du cœur.
Le docteur Wylies ne conservait plus d'espoir; toutefois, de concert avec le docteur StroSregen, médecin de l 'impératrice, et le médecin d'étal-major Âlexandrovitch, il essaya encore d'amener une crise heureuse, par l'application des sangsues.
L'empereur ne s'y était soumis qu'à contre-cœur, pour obéir à la prière de l'impératrice ; il s'aperçut tout à coup (|ue l'érésipèle qu'il avait eu à la jambe, et dont les traces étaient toujours apparentes, avait entièrement disparu depuis la veille. On l'entendit alors murmurer : a Je mourrai comme ma sœur ! » Il faisait allusion à la mort de la grandeduchesse Catherine, reine de Wurtemberg, qu'il avait perdue en i819.
Il resta presque sans connaissance pendant la journée du 28 : il ne donnait pas signe de vie, et son pouls avait i25 pulsations par minute. Vers le soir, il rouvrit les yeux et chercha sa femme autour de lui : il la reconnut et lui serra les mains, en souriant.
— Quelle belle journée! dit-il avec un soupir. Vous devez être bien fatiguée! ajouta-t-il, en regardant avec tendresse l'impératrice.
Il y eut alors une lueur d'espérance. Les médecins crurent que la nature serait plus forte que le mal. Cette bonne nouvelle combla de joie l'impératrice Elisabeth, qui en fit
part aussitôt à rimpératrice-mère^ qu'elle tenait au courant de l'état du malade , en faisant partir tous les jours un courrier extraordinaire pour Saint-Pétersbourg.
-Voici la fin de la touchante lettre que l'impératrice écrivit sens les yeux de l'empereur : « Chère maman, je me figure vos inquiétudes ; vous recevez les bulletins, vous avez donc vu à quoi nous en étions réduits hier, cette nuit encore !... M. Wyiies dit lui-même que l'état de notre malade est satis* faisant^ mais il est faible à l'excès. Chère maman, je vous avoue que je n'ai pas la tête à moi !... Je ne puis vous eu dire davantage. Priez avec nous, priez avec cinquante millions d'hommes, que Dieu daigne achever la guérison de noire bien-aimé malade ! »
La nuit ramena un assoupissement profond, accompagné de mouvements convulsifs et de paroles entrecoupées. Les symptômes menaçants avaient reparu. Les médecins déclarèrent que la mort était imminente.
Le prince Wolkonsky s'efforça respectueusement d'arracher l'impératrice à un spectacle si douloureux ; il voulut, au nom de l'empereur, la conduire dans une autre maison qu'il avait fait préparer pour elle.
— Je suis persuadée que vous savez compatir à mon afiliction, lui dit-elle avec des sanglots dans la voix ; vous comprenez tout ce que je souffre, car vous connaissez mes sentiments pour l'empereur. •• Eh bien ! je vous en supplie, ne me séparez pas de lui, avant que tout soit fini ! »
Le baron Diebitsch était le seul à qui Alexandre eût confié, au début de sa maladie, tout ce qu'il avait appris de la redoutable conspiration qui menaçait à la fois sa vie et sa couronne^ Les précieux avis communiqués verbalement par le comte de Witt à l'empereur furent confirmés presque immédiatement par l'arrivée de différents rapports de police
qui donnaient des détails circonstanciés sur les plans des conspirateurs et sur leurs moyens d*exécution. Suivant ces rapports venus de divers points, Tempereur devait être assassiné à Taganrog même.
Alexandre était trop malade pour que Diebitsch essayât de le consulter sur les mesures à prendre dans cette circonstance urgente et décisive. Ce fidèle serviteur n*hésita pas à ordonner, de son chef, sous sa responsabilité personnelle, tout ce qui pouvait entraver l'action des sociétés secrètes et jeter le trouble parmi les conjurés. Il n'osa toutefois quitter Taganrog, avant la monde Tempereur, que sa maladie seule avait sauvé du poignard des assassins.
Dans la matinée dii 1*' décembre, il était, avec le prince Wolkonsky, auprès du lit de l'auguste mourant, qui ne parlait plus, mais qui semblait avoir recouvré la connaissance. Les yeux éteints de l'empereur se ranimèrent pour se fixer d^une manière indéfinissable sur Diebitsch, qui tenait à la main un paquet de lettres de chancellerie : on eftt dit qu'il interrogeait le général et quMl comprenait sa réponse tacite.
Il n^avait plus que peu d'instants à vivre : il fit signe à l'impératrice de se rapprocher ; il lui baisa encore une fois la main, puis ses paupières se fermèrent, et il retomba dans sa léthargie. A dix heures cinquante minutes, un faible soupir annonça qu'il rendait l'âme.
L'impératrice Elisabeth, suffoquée de sanglots, lui ferma les yeux, éleva la croix au-dessus de sa tète et le bénit; elle Tembrassa une dernière fois, et, le regard fixé sur une sainte image : « Seigneur, pardonnez-moi mes péchés! ditelle. Il a plu à votre toute-puissance de me l'enlever ! » Elle cacha sa figure dans ses mains et rentra, d'un pas lent mais ferme, dans son appartement.
Peu d'inslaDts après, elle écrivait a l*impératrice-inère cette touchante lettre :
« Maman, notre ange est au ciel, et moi je végète encore sur la terre ! Qui aurait pensé que moi, faible malade, je pourrais lui survivre? Maman, ne m'abandonnez pas, car je suis absolument seule dans ce monde de douleurs... Notre cher défunt a repris son air de bienveillance; son sourire me prouve qu'il est heureux et qu'il voit des choses plus belles quMci-bas... Ma seule consolation, dans cette perte irréparable, est que je ne survivrai pas à mon bien-aimé époux. J'ai l'espérance de m'unir bientôt à lui ! »
Le grand-duc Michel était à Yarsoviey auprès de son frère Constantin, depuis le âO novembre.
Suivant le désir de Tempereur, il n'avait quitté Saint- Pétersbourg qu^après le retour du grand-duc Nicolas et de Timpératrice-mère dans la capitale. Il se promettait de prolonger son séjour en Pologne jusqu'à la fin de l'année et peut-être au delà, malgré le charme quMI trouvait dans son intérieur et rattachement sincère qu'il portait à sa famille. Son affection enthousiaste pour le césarévitch l'emportait sur tout, et il ne se sentait nulle part aussi heureux que dans l'intimité de ce digne et excellent frère, qu'il eût voulu ne jamais quitter un moment.
Constantin, qui revenait de Dresde pour recevoir le grandduc Michel, l'accueillit avec plus d'empressement encore qu*à l'ordinaire : il se faisait une fête de le garder à Varsovie aussi longtemps que possible, et il n'épargna rien pour lui témoigner le plaisir qu'il avait à le posséder.
Tous les jours ce n'étaient que revues et parades, auxquelles ils assistaient ensemble, en se partageant le commandement; ce n'éiaient que promenades à cheval et en voiture, dans la ville et aux environs; tous les soirs, c'é-
taieDt des festins , des bals et des concerts au palais du Belvédère.
La princesse de Lowioz, qui ne s'y montrait que pour chercher y en quelque sorte, à s^effacer davantage, préférait à ces brillantes réceptions officielles les réunions intimes, en petit comité, où elle déployait toutes les grâces de son esprit et toutes les qualités de son cœur. Elle n'avait pas eu de peine à exercer sur le grand-duc Michel le prestige de sympathie et d'admiration, qu'on ne pouvait s'empêcher de subir en l'approchant. 11 Taimait donc comme une sœur.
— Vous êtes vraiment la reine de Pologne, lui disait-il alors; plus vous vous cachez, plus on devine que vous existez et que vous travaillez sans cesse au bonheur de vos sujets.
Cependant le grand-duc Constantin paraissait soucieux et préoccupé; il évitait souvent de répondre aux questions que son frère lui adressait avec une tendre sollicitude, ou bien il prétextait quelque difficulté dans la marche de son administration.
Le grand-duc Michel rapportait cette humeur sombre et chagrine a des révélations de police qui avaient appris au césarévitch Texistence des sociétés secrètes dans l'armée polonaise, sans lui fournir toutefois des renseignements précis sur leur organisation et sur leurs chefs.
La princesse de I^wicz avait remarqué, de son côté , la tristesse qui s'était emparée tout à coup du grand*duc Constantin; elle ne lui en demanda pas la cause, mais elle essaya inutilement de la découvrir.
Sur ces entrefaites, le césarévitch, plus pâle et plus abattu qu'il ne l'avait eucore été, annonça brusquement au grandduc Michel qu'il ne dînerait pas à table ce jour-là et qu'il allait se retirer dans ses appartements.
Cette résolution étonna le grand-duc Michel, qui prit la main du césarévitch avec amitié, en lui demandant ce qu*il avait.
— Ce n*est rien! répondit Constantin, qui s'empressa de se dérober aux regards et aux questions de son frère. Je no me sens pas trop bien..., mais cela se passera; du moins, je l'espère... Â demain!
Le lendemain, le grand-duc Michel, qui s'inquiétait de la santé du césarévitch, alla chez lui de très bonne heure et, en attendant son lover, il parcourut les rapports journaliers du commandant de place : il ne fut pas peu surpris de voir que plusieurs courriers étaient arrivés coup sur coup de Taganrog dans les trois derniers jours. Il s'en émut, d'autant plus que des bruits vagues de complot contre la vie de Tempereur étaient venus jusqu'à ses oreilles.
— Constantin, qu'est-ce que cela signifie? dit-il à son frère qui entrait : tous les jours un courrier de Taganrog! Qu'est-il arrivé ?...
— Rien de bien important, répliqua le césarévitch en s'efiforçant de paraître calme et indifférent : l'empereur a confirmé les récompenses que j'avais sollicitées pour mes employés, pendant son séjour à Varsovie ; la liste en est longue ; veux-tu l'examiner ?
Le grand-duc Michel fut rassuré ou feignit de l'être; il demanda des nouvelles de l' empereur, et le césarévitch, visiblement troublé et embarrassé, lui répondit que Sa Majesté devait être remise de l'indisposition qu'elle avait éprouvée en Crimée, car on ne lui parlait de rien ; il fallait donc attendre un prochain courrier, pour avoir des nouvelles.
Deux jours après, le 7 décembre à sept heures du soir, un courrier arriva au moment où le grand-duc Constantin allait se mettre à table. Il fit savoir à sa femme qu'il ne dînerait pas.
— oZz —
La princesse de Lowicz dtna seule avec le graod-duc Michel, tous deux atlristés de Tabsence du césarévitch, mais ne prévoyant ni Tun ni Faulre le motif qui Tavait obligé de rester enfermé dans son cabinet. Le repas fut silencieux et se termina promptement.
Au sortir de table, le grand-duc Michel prétexta un peu de fatigue, pour pouvoir se retirer dans son appartement. Il venait d'apprendre qu'un courrier était arrivé de Taganrog. Cette circonstance le plongea dans une vague inquiétude ; il attendait impatiemmentque son frère le fit mander ; il se promenait en long et en large dans la chambre, sous Tempire d'un fâcheux pressentiment; il finit par se jeter sur un divan et s'y assoupir.
Tout à coup la porte s'ouvre avec fracas : il s'éveille en sursaut et voit entrer le grand-duc Constantin, qui s'avance vers lui, le visage bouleversé, les yeux pleins de larmes.
— Qu'est-ce donc? s'écrie le grand-duc Michel en proie à la plus vive anxiété; mon frère, que se passe-t-il ?
— Prépare-loi, Michel, répond le césarévitch d'un ton solennel et d'un air accablé, prépare-toi à entendre la nouvelle d'un grand malheur!
. — 0 mon Dieu! serait-il arrivé quelque chose à notre mère?
— Non, ce n'est paselle... Un grand malheur s'est appesanti sur nous, sur toute la Russie, un malheur irréparable... Nous avons perdu notre bienfaiteur ! . . . L'empereur est mort !
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, en confondant leurs larmes. Ils passèrent ensuite chez la princesse de Lowicz, pour l'associer à leur douleur fraternelle.
Après les premiers épanchements de cette douleur, le césarévitch leur lut en pleurant un rapport détaillé sur le décès de Tempereur Alexandre, rapport que le prince Wolkonsky et le baron Diebitsch avaient rédigé sous les yeux de Tim-
pératrice ; il leur lut aussi les deux lettres officielles que ces deux personnages lui avaient adressées simullauéinent pour lui faire part de la vacance du trône et pour l'inviter à en prendre possession. 11 leur communiqua sans doute également une autre lettre, toute confidentielle, que le prince Wolkonsky lui faisait tenir en secret.
Cette lettre, qui n'a pas été conservée, semble avoir eu pour objet d'averlir le grand-duc Constantin, que l'empereur défunt n'avait rien dit ni rien écrit, avant de mourir, qui fût relatif à un changement quelconque dans l'ordre naturel de la succession impériale, car le prince Wolkonsky savait certainement, avec plus ou moins de certitude, qu'Alexandre l^ s'était préoccupé, peu d'années auparavant, de la nécessité de désigner lui-même son successeur et de parer ainsi aux éventualités pleines de péril, que pouvait amener Tavénementde l'héritier légitime. Personne, dans le Conseil de l'Empire, n'avait alors ignoré que le grand-duc Nicolas devait être revêtu des droits héréditaires du césarévitch, avec le consentement de celui-ci. En conséquence, le prince Wolkonsky jugeait utile de faire connaître au grand-duc Constantin, que son auguste frère était mort, sans prononcer une parole qui exprimât une volonté ou même un vœu au sujet de l'héritage impériaK II lui annonçait, en outre, qu'ayant demandé à l'impératrice si les intentions de feu l'empereur à cet égard avaient été formulées dans un testament ou dans un rescrit quelconque, l'impératrice avait répondu, après un instant de réflexion, qu'elle ne savait rien de positif là-dessus, mais qu'elle conseillait toutefois d'en référer au césarévitch.
Le prince Wolkonsky, se rappelant alors que l'empereur portait toujours sur lui un pli cacheté, dont le contenu était peut-être un secret d'État, fit chercher ce pli mystérieux,
qui se retrouva dans la poche de runiforme que l'empereur avait porté en dernier lieu. A la prière du prince, Timpératrice avait brisé le cachet ; il fui alors constaté que l'enveloppe ne contenait que deux prières accompagnées de quelques textes des Saintes Écritures. L'impératrice voulut que ces papiers fussent replacés religieusement dans la poche môme de cet uniforme, avec lequel l'empereur serait enseveli.
Le grand-duc Constantin n'eut pas la pensée de profiter des avantages d'une situation que le prince Wolkonsky lui exposait peut-être pour qu'il en tirât parti dans son propre intérêt; il n'hésita pas un moment vis-à-vis de son devoir, et il resta fermement résolu à ne pas revenir sur une décision solennelle, approuvée et sanctionnée par l'empereur Alexandre. Il dit au grand-duc Michel, en présence de la princesse de Lowicz :
— Nous sommes arrivés àl'instant préfix, où je dois prouver à tous que ma manière d'agir était exempte d'hypocrisie et de duplicité. A présent, il faut terminer l'affaire avec autant de fermeté que je l'ai commencée. L'empereur n'est plus là pour diriger ma conduite, mais je vous assure que rien n'est changé dans mes intentions, et ma volonté de renoncer au trône est plus inébranlable que jamais.
— Mon frère, reprit le grand-duc Michel, feu l'empereur avait bien raison de dire qu'il avait foi en vous plus qu'en lui-même. Nous devons plaindre la Russie qui perd en vous un digne et excellent maître !
Le grand-duc Constantin avait convoqué au palais les principaux dignitaires de sa maison et du gouvernement : ceux-ci arrivèrent à la hâte, inquiets de cette convocation subite, à une heure avancée de la soirée. Quand ils furent réunis autour de lui, il leur apprit, avec douleur, que l'empereur Alexandre avait cessé de vivre.
— Quels seronl donc à présent les ordres de Votre Majesté Impériale? lui demanda précipitamment Nicolas Novossiltsoff, un des hauts fonctionnaires que le défunt empereur avait le plus favorisés dans le royaume de Pologne.
— Je vous prie de ne pas me donner un titre qui ne m'appartient pas! répondit sévèrement le césarévitch.
Et alors il s'empressa d'annoncer aux assistants, qn*il avait transmis tous ses droits à son frère Nicolas, avec l'agrément de l'empereur Alexandre, et que c'était Nicolas qui devenait le souverain légitime de la Russie.
Il y eut dans l'assemblée quelques objections respectueuses, et NovossiltsofT se crut autorisé à reprendre la parole en donnant une seconde fois au césarévitch le titre de Majesté.
— Je vous prie encore une fois de ne pas me donner ce titre! s'écria le grand-duc avec emportement. Rappelezvous que c'est Nicolas Pavlovitch qui doit être désormais notre enapereur.
Il entra dans de nombreux détails sur les motifs et les circonstances de son abdication anticipée ; il produisit une copie de la lettre qu'il avait écrite en janvier 1822 à l'empereur Alexandre et le rescrit que l'empereur lui avait adressé, à la date du 2/14 février suivant, en acceptant et en confirmant sa renonciation au trône de Russie. Ensuite, il fit prêter serment de fidélité au nouvel empereur, et ce serment, il le prêta lui-même, dans la forme accoutumée, sur la croix et sur l'Évangile.
Il donna Tordre de préparer immédiatement, dans sa chancellerie, des lettres officielles pour Timpératrice-mère et le grand-duc Nicolas, ainsi que pour le prince Wolkonsky dt le baron Diebitsch. La nuit entière fut employée à la ré-
daction et à Texpédilion de ces lettres importantes. Voici celles qu'il adressait simultanément à sa mère et à son frère,
« Très gracieuse Souveraine et très chère Mère,
Qc Cest avec la plus profonde affliction de cœur, que j'ai reçu hier a sept heures du soir, de la part du baron Diebitsch, chef de l'état-major de Sa Majesté Impériale, et de l'aide de camp général prince Wolkonsky, l'information et Tacte ci-joints en originaux, du décès de notre souverain adoré, de mon bienfaiteur l'Empereur Alexandre. Parlageant avec Votre Majesté Impériale la douleur qui nous accablej je prie le Très-Haut que, dans sa toute-puissante miséricorde, il daigne soutenir nos forces et nous prêter celle de supporter l'arrêt dont il nous a frappés.
c< La position dans laquelle me place ce malheur, m'impose le devoir d'épancher dans le sein de Votre Majesté Impériale, avec une entière franchise, mes véritables sentiments sur ce point essentiel.
ft Votre Majesté Impériale n'ignore pas que, ne suivant que ma propre impulsion, j'avais sollicité de l'Empereur Alexandre, de glorieuse mémoire, l'autorisation de renoncer au droit de succession au trône, et que je reçus, en conséquence, un rescrit impérial autographe, daté du 2 février 1822, et dont je joins ici une copie vidimée, par lequel l'Empereur témoi* gftait son assentiment suprême à celte demande, ajoutant que Votre Majesté Impériale y avait également adhéré, ce qu'elle a daigné elle-même me confirmer de vive voix. Les ordres de feu l'Empereur furent, en outre, que le rescrit suprême, ci-dessus mentionné, restât déposé entre mes mains, sous le sceau du secret, jusqu'au décès de Sa Majesté.
« Habitué dès mon enfance à accomplir religieusement la volonté tant de feu mon père que du défunt Empereur,
ainsi que celle de Votre Majesté Impériale, et me renfermant encore dans les bornes de ce principe, je considère comme une obligation de céder mon droit à la couronne, conformément aux dispositions de l'acte de TEmpire sur l'ordre de succession dans la famille impériale, à Son Altesse Impériale le Grand-Duc Nicolas et à ses héritiers.
« C'est avec la même franchise que je me fais un devoir de déclarer que, ne portant pas plus loin mes désirs, je m'estimerai très heureux si, après plus de trente années de services consacrés aux Empereurs, mon père et mon frère, de glorieuse mémoire, il m'est seulement permis de continuer ces services à Sa Majesté l'Empereur Nicolas, avec cette même et profonde vénération, cette même ardeur de zèle et de dévouement sans bornes, qui m'ont animé dans toutes les occasions et qui m'animeront jusqu'à la fin de mes jours.
ce Après avoir exprimé mes sentiments aussi vrais qu'inébranlables, je me mets aux pieds de Votre Majesté Impériale, en la priant très humblement d'honorer d'un bienveillant accueil la présente lettre, et de m'accorder la grâce d'en faire notifier le contenu à qui il appartient, pour être mis à exécution, ce qui réalisera dans toute sa force et toute son étendue la volonté de Sa Majesté l'Empereur, mon défunt souverain et bienfaiteur, ainsi que l'assentiment de Votre Majesté Impériale. Je prends la liberté de lui soumettre cijointe la copie de la lettre que j'adresse simultanément avec la présente à Sa Majesté l'Empereur Nicolas.
« Je suis, avec la plus profonde vénération, très gracieuse c Souveraine et très chère Mère,
« de Votre Majesté Impériale, c( le plus humble et le plus soumis fils,
et Constantin.
« VanoTie, le 26 novembre (8 décembre, oouveau style] 1895. »
Très cher Frère,
« C'esl avec uQe inexprimable affliction que j*ai reçu, à sept heures du soir, la douloureuse nouvelle du décès de notre adoré souverain, de mon bienfaiteur, l'Empereur Alexandre.
a En me hâtant de vous témoigner les sentiments dont me pénètre le cruel malheur qui nous a frappés, je me fais un devoir de vous informer que, avec la présente, j*ai adressé à Sa Majesté l'Impératrice, notre mère bien-aimée, une lettre qui lui annonce qu'en vertu d'un rescrit autographe que j'ai reçu de feu l'Empereur, le 2 février 1822, en réponse à la lettre que je lui avais écrite pour renoncer à la succession au trône impérial, lettre qui avait été présentée à notre mère et honorée de sa part d'un assentiment qu'elle a daigné me confirmer elle-même, ma résolution irrévocable est de vous céder mes droits à la succession au trône impérial de toutes les Russies. Je prie en même temps notre mère bien-aimée de faire connaître, à qui il appartient, mon inébranlable volonté à cet égard, afin qu'elle soit dûment mise à exécution.
« Après cette déclaration, je regarde comme un devoir sacré de prier très humblement Voire Majesté Impériale, qu'elle daigne accepter de moi, tout le premier, mon serment de sujétion et de fidélité, et me permettre de lui exposer que, n'élevant mes vœux vers aucune nouvelle dignité, ni aucun titre nouveau, je désire conserver seulement celui de Césarévitch, dont j'ai été honoré pour mes services par feu notre père.
c Mon unique bonheur sera toujours que Votre Majesté Impériale daigne agréer les sentiments de ma plus profonde vénération et de mon dévouement sans bornes, sentiments
dont j*offre comme gage plus de trente années d'un service fidèle et du zèle le plus pur qui m'a animé envers Leurs Majestés les Empereurs, mon père et mon frère, de glorieuse mémoire. C'est avec ces mêmes sentiments que je ne cesserai, jusqu^à la fin de mes jours, de servir Votre Majesté Impériale et ses descendants, dans mes fonctions et ma place actuelles.
« Je suis, avec la plus profonde vénération,
« Sire, « de Votre Majesté Impériale, a le plus fidèle sujet,
« Constantin.
« Varsovie^ le 26 novembre (8 décembre, nouveau style] 1825. »
A cette dernière lettre, le césarévitch en ajouta une tout intime, écrite de sa main et ainsi conçue :
a Tu jugeras d'après tes propres sentiments, cher Nicolas, combien est douloureuse la perte d'un bienfaiteur, d'un souverain adoré, et d'un frère aimé tendrement, surtout pour moi qui avais été lié avec lui dès ma plus tendre en* fance. — Tu sais que je mettais tout mon bonheur à le servir et à remplir ses volontés en toutes choses, fussent-elles importantes ou non. Ses intentions et ses ordres ont toujours été sacrés pour moi et, malgré sa mort, je ne cesserai de les envisager comme tels jusqu'à la fin de mes jours. — Passons aux afi&ires ! Je te préviens que, d'après la volonté de notre défunt souverain, je viens d'envoyer à ma mère une lettre où je lui fais part d'une décision inébranlable, confirmée du reste préalablement tant par mon défunt souverain que par notre bien-aimée mère elle-même. Je ne doute pas, mon cher frère, que toi qui aimais aussi de cœur et
d'âme notre cher défuDt, je ne doute pas, dis-je, que (u ne remplisses ponctuellement sa volonté ; je t*engage donc à prendre tes mesures en conséquence, afin d'honorer par là la mémoired'un frèreadoré, qui^luiaussi, l'aimait tendrement et auquel notre patrie doit sa gloire et sa grandeur actuelles. — Conserve-moi, cher ami, ton amitié et (a confiance, et sois fermement persuadé que mon dévouement et ma fidélité ne te feront jamais défaut. Ma lettre officielle l'apprendra le reste. Notre frère Michel qui en est le porteur te donnera les détails nécessaires. Ne m'oublie pas, cher ami, et crois au zèle et au dévouement du plus fidèle des frères et des amis. »
Dans les réponses officielles, et toutes deux identiques, adressées au prince Wolkonsky et au baron Diebitsch, le grand-duc Constantin s'exprimait ainsi : « Je m'empresse de vous informer que je garde mes fonctions présenter et que je reste comme par le passé votre camarade. Par con* séquent, je ne puis prendre aucune disposition. C^est de Saint-Pétersbourg que vous aurez à recevoir des ordres de qui de droit. Du reste, si vous voulez bien, à cette occasion, accepter un conseil amical, je vous proposerai de vous adresser à Saint-Pétersbourg pour toute chose qui relève du pouvoir suprême et de ne plus ro'envoyer aucune présentation de ce genre. »
Mais, dans une lettre confidentielle qu'il écrivit de sa main au prince Wolkonsky, il lui disait : « Pour votre instruction particulière ainsi que pour celle du baron Diebitsch, je vous envoie une copie du rescrit autographe de feu l'empereur Alexandre en date du 2 février 1822, en y ajoutant que, d'après le désir du défunt, j'ai observé à ce sujet le plus profond mystère jusqu'à la mort de Sa Majesté, et que maintenant je viens d'adresser à ma bien*aimée mère l'impératrice
Marie Féodorovna la prière de vouloir bien prendre les mesures que comporte la décision inébranlable dont il est question dans ce rescrit. Le grand-duc Michel vient de partir de Varsovie, avec l'expression de mes vœux formels à ce sujet. Me fiant complètement à votre amitié, ainsi qu^à celle du baron Diebitscb, je garde la conviction que ce rescrit restera secret jusqu'à temps opportun. »
Il était cinq heures du matin, lorsque le césarévitch eut achevé d'écrire les lettres confidentielles qu'il adressait au grand-duc Nicolas et au prince Wolkonsky ; quant aux lettres officielles, elles avaient été rédigées et préparées sous ses yeux, en présence du grand-duc Michel, qui semblait être le témoin muet de ce grand acte d'abnégation et de loyauté politiques.
— J'ai tenu ma promesse et Tait mon devoir ! lui dit le grand-duc Constantin, en lui remettant les plis destinés à rimpératrice-mère et au grand-duc Nicolas. Je vais maintenant me livrer tout entier à la douleur que j'éprouve d'avoir perdu mon bienfaiteur!... Je suis du moins sans reproche vis-à-vis de sa mémoire sacrée comme vis-à-vis de ma conscience!... Tu comprends que rien au monde ne saurait ébranler ma résolution ? Pour que ma mère et mon frère n'aient aucun doute à cet égard, c'est toi qui leur porteras ces lettres. Prépare-toi donc à partir aujourd'hui même.
Une heure après, le grand-duc Michel avait quitté Varsovie.
Cependant le césarévitch, inquiet des complications et des troubles de toute espèce que pouvait amener la mort de l'empereur Alexandre, prit des mesures extraordinaires pour assurer la tranquillité du royaume de Pologne, qui lui était particulièrement confié, et il se tint prêt à réprimer par
la force toute tentative de désordre. Il avait d'ailleurs Viù^ tention de rester retiré dans son palais, loin des regards de ses plus fidèles serviteurs, et d'attendre en silence les ordres du nouvel empereur.
Le jour même où arrivait à Varsovie la nouvelle de la mort d'Alexaudre , des lettres de Taganrog arrivèrent à Saintr-Pétersbourg , qui annonçaient que l'empereur était dangereusement malade.
Dans cette soirée du 7 décembre, il y avait une réunion intime au palais du grand-duc Nicolas, dans l'appartement de ses enfants, qui recevaient des amis de leur âge. Le grand*duc se mêlait à leurs jeux et la grande-duchesse en prenait aussi sa part.
Tout à coup on vint dire tout bas au grand-duc, que le comte Miloradovilch, gouverneur général de Saint-Pétersbourg, demandait à lui parler en particulier. Le grand-duc, étonné de cette demande insolite, qui lui fut transmise avec un air de mystère, s'empressa de passer dans le salon d'attente et y trouva le vieux général, très agité et très ému.
— Qu'est^e donc ? lui dit^il avec anxiété. Qu'est-il arrivé, mon Dieu !
— Il y a une horrible nouvelle , Monseigneur I répondit Miloradovilch, dont les yeux se mouillèrent de larmes. L'empereur se meurt! On n'a plus qu'un faible espoir...
Le grand-duc entraîna dans son cabinet le générai, qui
lui présenta des dépèches qu'on venait de recevoir de Taganrog : il sentait ses genoux se dérober sous lui et il n'eut que le temps de s'asseoir, pour ne pas tomber en faiblesse ; sa vue était voilée de larmes : il put à peine lire les lettres dans lesquelles le prince Wolkonsky et le baron Diebitsch rendaient compte de la maladie de l'empereur, en ne dissimulant pas que les médecins ne se flattaient plus de le sauver, à moins d'un miracle. Cependant Wolkonsky laissait entendre, dans un posl-scriptum de sa lettre, que tout espoir n'était peut-être pas encore perdu.
— Que Dieu protège la sainte Russie ! murmura le grandduc ; que sa Providence nous conserve l'empereur !
Il se fit violence pour paraître calme, et, après avoir communiqué ces tristes lettres à la grande*duchesse Alexandra, qui se mit aussitôt en prières, il se disposait à se rendre chez rimpératrice-mèrei lorsqu'on vint le chercher en toute hâte, de la part de cette princesse qui avait appris déjà, par le fait d'une indiscrétion de son secrétaire Wilamoff, la fatale nouvelle qu'on voulait lui cacher le plus longtemps possible.
Le grand-duc Nicolas accourut au palais d'Hiver^ accompagné de son aide de camp, M. d'Adlerberg, et il trouva sa malheureuse mère dans un tel état de stupeur et de désespoir, qu'il essaya vainement de la tranquilliser et de la consoler. Elle était convaincue qu'on la trompait et que son bien-aimé fils n'existait plus.
Le grand-duc Nicolas n'eut pas le courage de s'éloigner d'elle, avant qu'elle ne fut un peu calmée, et il passa la nuit dans une chambre contiguë à la sienne , prêt à répondre à son appel y écoutant sans cesse pour s'assurer qu'elle ne s'éveillait pas, et priant à demi-voix pour l'auguste malade et pour la Russie.
Son aide de camp, M. d'Adlerberg, veillait auprès de lui, et| comme ii n'avait pas de secret pour ce loyal compagnon de son enfance, il donnait un libre cours aux pensées qui se succédaient sans ordre et sans suite dans son esprit. Par moments, il tombait dans une sombre et muette méditation.
— Quel malheur que Constantin ne soit pas avec nous ! avait dit Timpératrice-mère, poursuivant une idëe qui l'obsédait à travers toutes ses angoisses maternelles. Il faudrait qu'il fiit averti! N'a-t-on pas envoyé un courrier à Varsovie? Je veux lui écrire moi-même, pour l'inviter à nous venir en aide !
Le grand-duc Nicolas comprenait peut-être les préoc<iupalions secrètes de sa mère, mais il évita de paraître en soupçonner l'objet et il détourna Tentretien qu'elle semblait provoquer, en lui parlant de l'absence de son frère Constantin, qui ne pouvait se dispenser de venir à Saint-Pétersbourg dans des circonstances si pénibles et si solennelles. Mais le grand-duc ne s'imposa pas la même réserve avec M. d' Adierberg: il s'ouvrit à lui, au contraire, en avouant qu'il ne s'abusait pas sur Tissue fatale de la maladie de l'empereur et qu'il le pleurait déjà comme mort.
— Si le bon Dieu veut nous éprouver cruellement, dit-il en versant d'abondantes larmes, et que nous ayons le malheur d'être privés de notre père et de notre bienfaiteur, il n'y aura pas un instant à perdre : il faudra sur-le-champ prêter serment à mon frère Constantin comme au légitime héritier du trône.
Vers sept heures du matin, un courrier apporta des nouvelles de Taganrog. Il y avait eu de l'amélioration dans l'état du malade. Une lettre de l'impératrice Elisabeth annonçait que Ton pouvait espérer encore.
Le grand-duc Nicolas essaya de faire entrer cette espérance
dans le cœur de sa mère, en restant lui-même accablé sous le poids de ses pressentiments. Il affectait pourtant de compter sur de meilleures nouvelles pour le lendemain, et il n'eut pas de peine à persuader à Timpératrice Marie qu'on ne devait déjà plus craindre pour les jours de Tempereur. Cette tendre mère voulut remercier le ciel de lui avoir conservé son auguste fils. Il y eut, par son ordre, messe et Te Deum dans la chapelle du palais d'Hiver.
La journée du 8 décembre se passa dans des alternatives d'espoir et de crainte : on attendait d'heure en heure un nouveau courrier qui ne vint pas.
Le bruit de la maladie d'Alexandre s'était répandu dans la ville et y avait jeté une consternation générale; le peuple se porta en foule aux églises pour prier, avec des pleurs et des gémissements; mais quand on apprit qu'une messe d'actions de grâce avait été célébrée au palais d'Hiver et qu'une lettre de l'impératrice Elisabeth était arrivée le matin même de Taganrog, on en conclut que l'empereur se trouvait hors de danger. L'allégresse remplaça aussitôt la désolation, et les habitants de Saint-Pétersbourg s'embrassaient dans les rues, en répétant avec transport : a Dieu a fait un miracle! L'empereur est convalescent ! l'empereur est guéri! »
Le lendemain, 9 décembre, il n'y eut pas de courrier, à l'heure ordinaire : le relard ne fut pas considéré toutefois comme un fâcheux augure. On était presque rassuré; on n'attendait d'ailleurs que de bonnes nouvelles.
La messe avec Te Deum devait avoir lieu , comme la veille, au palais d'Hiver, pour la famille impériale. Les grands dignitaires de la couronne étaient convoqués au couvent de Saint-Alexandre-Newsky, où l'on devait aussi célébrer une messe d'actions de grâce pour le rétablissement de la santé de l'empereur.
L'office commença vers onze heures, au palais d'Hiver : il o'y avait dans la chapelle que quelques personnes appartenant à Tentourage de Timpératrice-mère et des grandsducs. L'impératrice-mère se tenait agenouillée près du sanctuaire, dans la sacristie dont la porle était ouverte : elle priait avec ferveur. Le grand-duc Nicolas priait à ses côtés.
Un vieux valet de chambre de l'impératrice avait ordre de le prévenir par un signe, dans le cas où un courrier arriverait de Taganrog. Au signe convenu, le grand-duc sortit sans bruit, au moment où le Te Deum allait commencer. Le comte Miloradovitch l'attendait dans la salle de la bibliothèque : il portait sur son visage consterné comme une empreinte de la terrible nouvelle qu'il venait de recevoir.
— C'est fini, Monseigneur ! lui dit-il en lui prenant le bras pour l'emmener hors de la salle. Du courage maintenant ! Donnez l'exemple à tous !
Le grand-duc, ayant fait quelques pas pour sortir, se sentit défaillir et s'affaissa sur une chaise. Il resta comme anéanti sous le coup qui l'avait frappé, mais il eut bientôt repris toute sa fermeté et toute sa présence d'esprit.
Il fit appeler Rûhl, médecin de l'impératrice-mère, et rentra doucement, avec lui, dans la sacristie. On chantait toujours le Te Deuin
L'impératrice-mère s'était aperçue de l'absence de son fils et s'en inquiétait déjà, lorsqu'elle le vit reparaître accompagné de Rûhl. Le grand-duc était d'une pâleur livide; il avait un air morne et consterné ; il se prosterna en arrivant, la face contre terre, sans prononcer un seul mot.
L'impératrice-mère devina son malheur ; elle ne trouva ni une parole ni une larme pour exprimer ce qu'elle éprouvait : elle demeurait immobile et inerte. Le Te Deum continuait cependant.
Le grand-duc Nicolas s'était relevé ; il entra dans le sanctuaire et parla bas au confesseur de Timpératrice-mère, Krinitzky, lequel se dirigea aussitôt à pas lents vers son auguste pénitente et lui dit d'une voix pénétrée, en lui présentant le crucifix :
— Madame, il faut que l'homme s'incline devant les décrets de Dieu !
L'impératrice-mère baisa l'image du Christ avec une douloureuse résignation ; elle put alors verser quelques larmes et bientôt après elle éclata en sanglots.
Le grand-duc Nicolas avait fait cesser le Te Deum. Il y eut un court intervalle de silence, pendant lequel on entendit très distinctement frapper trois fois à la grande porte de la chapelle, qui était fermée. Ces trois coups successifs, dont la cause n'a jamais été connue, retentirent comme un glas funèbre dans le cœur des assistants. Chacun se dit, à part soi, que l'empereur était mort.
L'assemblée tout entière poussa un long gémissement, qui fut suivi de lamentations élouffées et de pleurs silencieux. On eut égard à la présence de la famille impériale, et la chapelle fut déserte en peu d'instants.
L'impératrice-mère était tombée en défaillance dans les bras du grand-duc Nicolas, qui lui adressait de touchantes paroles de consolation; la grande-duchesse Alexandra, à genoux devant elle, lui baisait les mains et les inondait de larmes, en la conjurant de ne pas s'abandonner à sa douleur :
— Maman, chère maman, s'écriait-elle, calmez-vous, au nom du ciel ! Conservez- vous pour les enfants qui vous restent el qui s'efforceront de remplacer celui que vous avez perdu !
Le grand-duc remit son auguste mère aux soins de la grande-duchesse et se rendit au poste militaire du palais.
avec son aide de camp M. d'ÂdIerberg, tandis qu'on transportait rimpératrice sans connaissance dans ses appartements.
Le poste était occupé par une compagnie du régiment Préobragensky, sous les ordres du capitaine Grave. Legrandduc annonça tout à coup aux soldats et aux officiers de cette compagnie, que l'empereur Alexandre était décédé à Taganrog et que le devoir de chacun serait de prâter serment au nouvel empereur Constantin Pavlovitch, héritier légitime de la couronne de Russie.
Il visita ensuite deux autres postes intérieurs du palais, occupés par les chevaliers-gardes et la garde à cheval : il leur annonça de même la mort de l'empereur Alexandre et les invita aussi à prêter sermentau grand-duc Constantin, comme il allait le faire lui-même. En conséquence, il ordonna immédiatement au général de service Potapoff de recevoir le serment des postes extérieurs du palais et il envoya, pour le même objet, son aide de camp M. d' Adlerberg, aux casernes du corps de génie qui était placé sous son commandement immédiat.
Quant à lui, accompagné du comte Miloradovitch, du général aide de camp prince Troubetskoï, du comte Golénischeff-Koutouzoiï et d'autres personnages considérables, il se rendit sur l'heure à la chapelle, où il trouva encore le clergé qui avait célébré la messe, et là, dans le sanctuaire, la main sur l'Ëvangile, il prêta serment de fidélité à l'empereur Constantin, serment que prêtèrent à son exemple tous les hauts dignitaires présents au palais.
Il fit plus : il voulut qu'un acte constatant la prestation du serment fût dressé, séance tenante, par le protopope, et il le signa le premier.
Au sortir de l'église, il courut chez Timpératrice-mère, que la grande-duchesse Alexandra n'avait pas quittée ; il la trouva revenue à elle, accablée de douleur, mais pleine de
soumission aux décrets de la Providence. Il lui apprit ce qui venait de se passer et comment il avait accompli son devoir vis-à-vis du nouvel empereur, en donnant Texemple à tous et en faisant prêter serment de fidélité à Constantin.
— Nicolas, qu'avez-vous fait! s'écria l'impératrice Marie, atterrée de cette nouvelle. Eh ! ne saviez-vous pas qu'il y a un rescrit impérial qui vous nomme héritier ?
— Je l'ignorais! répondit le grand-duc avec un accent de franchise et déloyauté, qui ne pouvaient pas être suspectes. Au reste, si le rescrit impérial existe, il ne m'est pas connu, et personne, ce me semble, ne le connaît. Mais nous savons tous que notre maître, notre souverain légitime, après l'empereur Alexandre, est mon frère Constantin ; nous avons donc rempli un devoir, en lui prêtant serment. Advienne que pourra, à la grâce de Dieu !
— Nicolas, reprit solennellement l' impératrice-mère, Constantin sait aussi quel est son devoir, et il le remplira, en refusant de prendre la couronne que mon bien-aimé fils Alexandre a voulu vous transmettre.
Cependant les grands dignitaires, qui s'étaient rendus au couvent de Saint^Alexandre-Newsky pour assistera la messe d'actions de urâce, furent informés de la triste nouvelle qu'un courrier venait d'apporter de Taganrog. Ils n'attendirent pas que l'ofiice fût achevé, et ils s'empressèrent les uns après les autres de revenir au palais d'Hiver.
Le prince Alexandre Galitsyne, ministre des cultes, y arriva un des premiers. Il apprit avec stupeur les événements qui s'étaient accomplis depuis une heure. II se présenta tout ému devant le grand-duc Nicolas et ne craignit pas de lui adresser de vives remontrances au sujet du serment prêté à Constantin, qui s'était désisté solennellement de tous ses droits au trône. Il insista de la manière la plus énergi-
que pour que le grand-duc se conformât à la volonté de l'empereur défunt, en acceptant la couronne qui n'appartenait qu*à lui.
Le grand-duc répondit avec calme, que la volonté de Tempereur, à cet égard, n'avait jamais été promulguée ; que lui-même l'avait toujours ignorée, et que d'ailleurs, en prêtant serment à son frère Constantin, il avait fait acte de respectueuse soumission aux lois fondamentales de l'Empire. <( Il avait voulu, ajouta-t-il, en reconnaissant le premier les droits de Théritier légitime du trône, ne pas laisser, ne fût-ce qu'un moment, la Russie incertaine sur la personne de son souverain. La conduite qu'il avait tenue en cette circonstance témoignerait hautement de la pureté de ses intentions. »
El comme le prince Alexandre Galitsync insistait de nouveau avec plus de force, le grand-duc lui imposa silence, en lui disant avec fermeté, que cette insistance de sa part était même déplacée, en l'absence du césarévitch, et que, quant à lui, non-seulement il ne se repentait pas de ce qu'il avait fait, mais qu'il agirait encore de même, si la chose était à refaire.
Là-dessus, il le quitta brusquement, pour retourner chez l'impératrice-mère.
Le Conseil de l'Empire avait été convoqué en séance extraordinaire pour deux heures après midi.
Le prince Alexandre Galitsyne devança tous ses collègues, déterminé qu'il était à faire respecter la volonté du défunt empereur. Â mesure que les membres du Conseil entraient dans la salle, il les prenait à part et il leur racontait, tout en larmes, l'explication qu'il avait eue avec le grand-duc Nicolas au sujet du serment prêté à Constantin.
Dès que l'assemblée fut en nombre, le prince Galitsyne exposa, dans les plus grands détails, ce qui s'était passé
quatre ans auparavant entre feu Tempereur et son frère Constantin, quand ce dernier avait renoncé à tous ses droits à la couronne de Russie, en faveur du grand-duc Nicolas. Il blâma hautement la précipitation qu'on avait mise à prêter serment au césarévitch, lorsqu'un manifeste de l'empereur Alexandre, relatif à la succession du trône, existait nonseulement dans les archives du Conseil de l'Empire, mais encore dans celles du sénat et du saint-synode. Il ajouta que ce document était déposé également dans la cathédrale de TAssomption à Moscou, et que le général-gouverneur de cette ville avait ordre d'en prendre connaissance aussitôt après le décès de Tempereur.
Il s'agissait donc de revenir sur les faits accomplis et de donner force de loi au manifeste d'Alexandre 1". Le prince Labanoff, ministre de la justice, qui avait déjà prêté serment au nouvel empereur, se prononça énergiquement contre l'ouverture du pli cacheté, déposé dans les archives du Conseil ; il émit l'opinion qu'un acte posthume de l'empereur défuntétaitsans valeur vis-à-vis de la loi fondamentale de l'Empire, attendu que les morts n'ont pas de volonté.
L'amiral Chischkoff, ministre de rinstruction publique, parla dans le même sens, avec cette chaleureuse éloquence qu'il savait rendre si persuasive : il posa en principe que l'Empire ne pouvait rester un seul jour sans empereur, et que le serment devait être prêté d'abord au grand-duc Constantin, qui serait libre ensuite d'accepter ou de refuser la couronne.
Mais tous les membres présents demandèrent préalablement l'ouverture du pli cacheté qui se trouvait dans les archives, et, par ordre du président du Conseil, le secrétaire de l'Empire, M. Olenine, alla chercher ce pli, qui fut ouvert, après qu'on eut vérifié que les cachets étaient intacts.
Lecture faite des pièces contenues dans Tenveloppc, on commençait à dresser procès-verbal de la séance, quand le comte Miloradovitch entra précipitamment. Il venait, de la part du grand-duc Nicolas, déclarer au Conseil que Son Altesse Impériale, renonçant d'avance aux droits que lui aurait accordés le manifeste de l'empereur Alexandre, avait prêté serment de fidélité au souverain légitime, à Sa Majesté Constantin Pavlovitch.
Cette déclaration solennelle jeta le Conseil dans la plus vive perplexité. Une discussion contradictoire s'éleva entre les assistants. Le prince Labanoff persistait à soutenir que l'assemblée se trouvait investie d'une sorte de puissance souveraine et qu'elle devait en conséquence écarter le manifeste d'Alexandre P' comme nul et non avenu.
On décida cependant qu'on en référerait respectueusement au grand-duc Nicolas, et le Conseil lui fit demander la permission de se présenter devant lui, pour apprendre de sa propre bouche sa volonté définitive.
Le grand-duc s'empressa d'obtempérer au désir des membres du Conseil, qui furent introduits en sa présence dans les appartements du grand-duc Michel : il les reçut avec un air triste et mécontent; il leur répéta de vive voix ce que le comte Miloradovitch avait été chargé de leur faire savoir de sa part, et il leur dit nettement que sa volonté à cet égard était irrévocable ; il pensait donc que tout sujet fidèle et dévoué à la patrie devait suivre son exemple et prêter serment à l'empereur Constantin.
Alors les membres du Conseil le prièrent humblement de vouloir bien, malgré la résolution qu'il exprimait d'une façon si catégorique, prendre connaissance des pièces contenues sous le pli que le Conseil avait décacheté.
Le grand*duc y consentit, mais, après les avoir luesatten-
tivement, il annonça qu'elles ne changeaient rien à ses idées et qu'il persistait plus que jamais dans sa conduite.
D'après cette décision formelle, lé prince Labanoff, ministre de la justice, déclara qu'il s'abstiendrait de décacheter le pli déposé au sénat, les documents que renfermait ce pli étant identiques à ceux que le grand-duc avait eus sous les yeux.
— Monseigneur! dit le comte Litta, un des membres les plus influents du Conseil : ceux qui n'ont pas encore prêté serment de fidélité à votre frère Constantin croient se conformer à la volonté de feu l'empereur en vous reconnaissant pour leur souverain. Ce n'est donc qu*à vous seul, qu'ils peuvent obéir. Or, si votre résolution est inébranlable, c'est un ordre auquel il faut nous soumettre. Conduisez-nous donc vous-même au serment, et nous obéirons.
Le grand-duc Nicolas se mit à la tête des membres du Conseil de l'Empire et les conduisit en silence dans la chapelle du palais, où ils prêtèrent seraient, en sa présence, au césarévitch; puis, il les ramena, toujoui-s silencieusement, dans les appartements de T impératrice-mère où se trouvaient tous les membres de la famille impériale présents à Saint- Pétersbourg.
L'impératrice-mère, faisant trêve un moment à sa douleur, voulut bien déclarer elle-même aux membres du Conseil, qu'elle avait eu connaissance des actes en question, par lesquels l'empereur Alexandre s'était proposé de changer, avec le consentement du césarévitxîh, Tordre de succession au trône; elle s'abstint d'émettre son avis personnel sur un projet qui semblait mis à néant, mais elle ne manqua pas d'approuver pleinement la conduite, si noble et si désintéressée, que le grand-duc Nicolas avait tenue en prêtant serment d'abord à son frère Constantin. Elle finit en invi-
tant les membres du Conseil à servir fidèlement et loyalement le nouveau souverain.
Les membres du Conseil de l'Empire rentrèrent dans la salle de leurs séances, pour achever le procès-verbal de tout ce qui s'était fait depuis leur réunion du matin , procèsverbal qui fut signé par vingt-deux membres présents et adressé immédiatement au grand-duc Constantin par un courrier spécial.
Pendant ce temps-là, le grand-duc Nicolas était allé trouver le métropolitain Séraphim et avait obtenu de lui qu'on n'ouvrirait pas, jusqu'à nouvel ordre, le pli cacheté qu'Alexandre V' avait fait déposer dans les archives du saint-synode.
Il se rendit ensuite avec le métropolitain dans la chapelle du palais, où furent chantés devant lui un Te Deum solennel en rhonneur de l'empereur Constantin et un De profundU en mémoire de l'empereur Alexandre.
Le sénat s'était rassemblé spontanément et, après avoir prêté serment à l'empereur Constantin Pavlovitch, comme successeur désigné par les lois de l'État, il avait décrété un ukase par lequel il ordonnait, au nom du nouvel empereur, de prêter le même serment par tout l'Empire. Cet ukase fut expédié simultanément dans les différentes parties de la Russie, avec la formule dudit serment, où l'on avait introduit une phrase additionnelle énonçant que ce serment était prêté à l'empereur, « ainsi qu'à l'héritier gut «era d^n^n^. »
Ce fut en ces termes que, le même jour, toutes les troupes en garnison à Saint-Pétersbourg, et tous les employés civils y demeurant, prêtèrent serment de fidélité à l'empereur Constantin, dans les casernes, les ministères et les établissements publics.
Le grand-duc Nicolas fit partir successivement pour Varsovie plusieurs personnes de confiance, entre autres son aide
de camp Lazareff, et M. Opotchinine, aDciea aide de camp du césarévitch, lesquels devaient rendre compte au nouvel empereur de tout ce qui s'était fait dans cette journée mémorable
M. Opotchinine était chargé de remettre au césarévitch une lettre autographe, ainsi conçue ;
a Mon cher (Constantin,
« Je comparais devant mon souverain, après avoir prononcé, de concert avec les personnes qui se trouvaient auprès de moi, le serment qui lui est dû, et ceci au moment même où venait de fondre sur nous Thorrible nouvelle du plus grand malheur qui ait pu nous arriver. Combien je compatis à ta douleur, et combien tous nous sommes malheureux! Au nom du ciel, ne nous abandonne et ne nous délaisse pas!
<c Ton frère et ton fidèle sujet, à la vie et à la mort,
a Nicolas. »
L'inauguration officielle de l'empereur Constantin était un fait accompli ; la prestation du serment n'avait rencontré, à Saint-Pétersbourg, ni hésitation, ni murmure, dans les corps militaires et dans les administrations civiles. Le nouveau règne commença donc à partir du 8 décembre (27 novembre, calendr. russe), et le nom de Constantin remplaça aussitôt celui d'Alexandre, en tète de tous les actes émanés du gouvernement.
Un Te Deum avait été chanté dans toutes les églises de la capitale pour célébrer Tavénement de Constantin P% mais le peuple, absorbé par la douleur qu'il ressentait de la perte de son empereur bien-aimé, était resté indifférent et comme étranger à cet avènement imprévu, qu'on venait lui annon-
cerau milieu de Tofficedes morts célébré en l'honneur de l'auguste défunt. Le peuple connaissait à peine le grand-duc Constantin, qui avait presque toujours vécu en Pologne depuis onze ans, et il n'était pas le moins du monde préparé à voir monter sur le trône un prince à qui Topinion générale n'avait jamais été favorable en Russie.
Ces circonstances expliquent assez comment les habitants de la capitale ne se préoccupèrent pas , pendant plusieurs jours, de la marche des affaires politiques, et ne cherchèrent pas même à savoir ce qui se passait au palais d'Hiver. La mort d'Alexandre P était le seul événement qui parût digne d'attention et d'intérêt.
Il y avait des larmes dans tous les yeux, des regrets dans tous les cœurs, des témoignages d'admiration et de respect dans toutes les bouches. C'était une famille immense en deuil ; c'étaient des orphelins qui pleuraient leur père.
Le grand-duc Nicolas, en apprenant que des pièces identiques à celles renfermées dans le pli cacheté que le Conseil de l'Empire avait fait ouvrir, se trouvaient déposées dans la cathédrale de TAssomption, à Moscou, crut devoir prévenir, s'il en était encore temps, le dangereux usage qu'on pourrait faire de ces papiers d'État dans la vieille capitale de la Russie.
II se garda bien toutefois de créer un danger de plus par une intervention directe et personnelle, mais il fit écrire par le comte Miloradovitch une lettre particulière au généralgouverneur de Moscou, le prince Dmitri Galitsyne, pour rinformer que tous les grands dignitaires de l'Empire, présents à Saintp-Pétersbourg, avaient déjà prêté serment au césarévitch, et que le grand-duc Nicolas, qui leur avait donné l'exemple, entendait que le même serment fût prêté à Moscou, sans qu'on eût besoin de procéder à l'ouverture d'un pli secret que l'empereur Alexandre avait fait déposer, en 4823, dans l'arche de l'église de l'Assomption.
Ce fut un aide de camp du comte Miloradovitch, M. de Manteuffel, qui partit, avec cette lettre, dans la journée du 9 décembre; il n'arriva que le soir du surlendemain, à Moscou .
Le bruit de la mort d'Alexandre V s'était répandu dans
cette ville depuis la veille, mais aucun (fourrier n*é(ait encore venu, de Taganrog, de Saint-Pétersbourg ou de Varsovie, apporter celle triste nouvelle. Tout le monde y croyait cependant, et Ton parlait déjà des graves complications qui menaçaient de se produire au sujet de la succession impériale.
L'archevêque Philarète était allé, tout ému, chez le général-gouverneur, pour savoir si Ton avait la confirmation du douloureux événement, qui servait de texte à tous les entretiens ; il y retourna, le jour suivant, avec le prince Serge Galitsyne, et, devant ce prince, un des premiers dignitaires de Moscou, il révéla au général-gouverneur les dispositions que Tempereur Alexandre avait prises, de concert avec son frère Constantin, pour transmettre les droits d'héritier présomptif au grand-duc Nicolas.
Le prince Dmitri Galitsyne ignorait absolument toutes ces particularités, et il proposa à Tarchevèque de se rendre avec lui à la cathédrale pour prendre connaissance du pli cacheté qui y avait été déposé par ordre du défunt empereur. L'archevêque Philarète l'en dissuada, en lui disant que le plus sage était d'attendre des ordres de Saint-Pétersbourg, d'autant plus que des copies, faites d'après les originaux que contenait ce pli cacheté, y avaient été déposées simultanément dans les archives du Conseil de l'Empire, du sénat et du saint-synode.
L'arrivée de M. de Manteuffel et la lettre du comte Miloradovitch ne firent qu'accroître les embarras de la situation : la mort d'Alexandre était malheureusement certaine; le grand-duc Nicolas et les principaux dignitaires de l'Empire avaient prêté serment à l'empereur Constantin, mais la lettre du général*gouverueur de Saint-Pétersbourg et le témoignage verbal de son aide de camp pouvaient-ils suppléer à la production d'un acte officiel du Conseil de l'Empire ?
L'archevêque Philarète avait été d'ailleurs le confident et l'organe de l'empereur Alexandre dans cette grande affaire de la succession au trône; il se regardait, à juste titre, comme le dépositaire et le défenseur des volontés de l'auguste défunt. Il résista donc, autant qu'il put, à la détermination du général-gouverneur, qui jugeait indispensable de faire prêter serment de fidélité à l'empereur Constantin.
L'archevêque ne céda qu'à la crainte de compromettre la tranquillité publique, qui n'eût pas permis d'ajourner à Mos^ cou la prestation d'un serment, déjà prêté à Saint-Pétersbourg. Il ne s'expliquait pas néanmoins comment la volonté de l'empereur Alexandre n'avait point prévalu, et il se décida, non sans une espèce de remords, à laisser enseveli dans l'arche de la cathédrale le pli cacheté que feu l'empereur avait confié à sa loyauté et à son dévouement.
Le général-gouverneur était dirigé, de son côté, par les ordres positifs que le grand-duc Nicolas lui avait fait tenir verbalement : le soir même de l'arrivée de M. de ManteufTel, il tint conseil avec le prince Paul Gagarine, procureur-général du sénat de Moscou, et ils préparèrent ensemble un projet de décret, concernant le serment à prêter au nouvel empereur.
Ce décret fut présenté le lendemain même (12 décembre) au sénat réuni en séance extraordinaire. Plusieurs sénateurs élevèrent des objections contre le décret et contre le serment ; mais le général-gouverneur leur ferma la bouche, en leur déclarant que, à défaut d'un décret du sénat, il ordonnerait immédiatement, sous sa propre responsabilité, la prestation du serment. Toutes les indécisions, toutes les résistances tombèrent de vaut cette menace, et le décret fut signé.
L'archevêque Philarète en eut avis immédiatement, et il dut se résigner à présider à la cérémonie du serment. Son clergé avait été convoqué la veille, sous prétexte d'assister
au Te Deum qu'on chantait ordinairement le jour de la Saint- André. Par ordre de l'archevêque, la grosse cloche de la cathédrale était mise en branle, pour annoncer la mort de l'empereur. Le peuple se porta en foule au Kremlin, où il apprit, avec des larmes et des gémissements, ce quesigniGait ce glas funèbre : il se pressait tumultueusement aux portes de Téglise de l'Assomption, où le prince Paul Gagarine lut à haute voix le décret du sénat, relatif au serment de fidélité, que l'archevêque fit prêter ensuite aux sénateurs et aux principaux dignitaires de Moscou.
Une heure après, arrivait un courrier apportant l'ukase du sénat de SaintrPétersbourg, qui ordonnait à tous les sujets russes de prêter serment à leur légitime souverain Sa Majesté Constantin Pavlovitch.
Cependant on était toujours sans nouvelle de Varsovie, à Saint-Pétersbourg.
L'impératrice-mère et le grand-duc Nicolas commençaient à s'étonner et à s'inquiéter du silence du césarévitch : ils se demandaient si ce prince n'avait pas quitté à la hâte son gouvernement de Pologne, en prévision de la mort de l'empereur, pour se rendre en pei'sonne à Taganrog.
Ce voyage était assez probable, en effet, et le grand-duc Nicolas ne s expliqua pas autrement le silence prolongé de son frère. Il lui écrivit une nouvelle lettre, qu'il lui adressa, non plus à Varsovie, mais ù Taganrog : a Nous t'attendons avec une vive impatience, lui disait-il. L'incertitude sur le lieu où tu te trouves nous pèse immensément. Ta présence ici est indispensable, ne fût-ce que pour tranquilliser notre mère. »
Il écrivit aussi au prince Wolkonsky : « Dites à mon frère Constantin qu'il ne doit pas nous abandonner ; que nous tous, ses fidèles sujets, nous l'attendons impatiemment. »
Il avait Tespérance de le voirarriver d'une heure à l'autre, et pourtant il se disait dans son for intérieur, que son frère, dont il connaissait le caractère opiniâtre et inflexible, ne viendrait pas à Saint-Pétersbourg.
Six jours s'étaient écoulés depuis que Constantin avait été proclamé empereur et que les actes du gouvernement s'accomplissaient en son nom. Le grand-duc Nicolas n'avait pas consenti sans répugnance à prendre en main la direction suprême des affaires de TÉtat pendant cette espèce d'interrègne ; mais il avait dû céder aux prières et même aux ordres de sa mère.
Il ne quittait donc pas le palais d'Hiver, où il avait transporté sa résidence depuis le soir du 8 décembre, pour être toujours à la disposition de l'impératrice Marie. Il se tenait renfermé dans ses appartements , et un petit nombre de personnes seulement avaient accès auprès de lui; il ne voulait pas, en se montrant, laisser deviner ses inquiétudes et ses préoccupations, qu'il cachait soigneusement à tout le monde, excepté à son aide de camp, M. d'Adlerberg. Il recevait souvent le comte Miloradovitch , qui venait lui rendre compte de la situation des esprits dans la capitale et qui se félicitait d'y voir régner la plus complète tranquillité.
Cette tranquillité n'était qu'apparente et ne pouvait durer longtemps.
La population, surtout dans les basses classes, n'avait pas encore eu d'autre pensée que la mort de l'empereur Alexandre; mais déjà des rumeurs étranges, perfidement semées dans les masses, à propos de cette mort si subite et si peu prévue, commençaient à circuler de bouche en bouche et à répandre çà et là une sombre défiance, une sourde irritation. C'était évidemment le résultat d'une malveillance
systématique et intéressée, qui cherchait à travailler i*opinioQ publique.
On répétait tout bas que cette mort, qui plongeait la Russie dans le deuil et le désespoir, n'était pas, ne pouvait pas être naturelle ; on racontait même que Tempereur défunt avait été empoisonné pendant son voyage en Crimée ; on allait jusqu'à dire que des pei*sonnes de sa suite l'avaient étranglé dans une barque sur la mer d'Azow ! . . . Ces odieuses et ridicules calomnies étaient propagées et accréditées par l'ignorance et la crédulité populaires.
En même temps, on faisait courir le bruit que l'empereur Alexandre existait encore et qu'on le verrait bientôt reparaître avec ses frères, les grands-ducs Constantin et Michel, qui étaient allés le chercher à Taganrog.
Les rapports de police signalaient bien une agitation latente et inexplicable sur quelques points de la ville, mais ils l'attribuaient à l'émotion profonde que la mort d'Alexandre avait causée généralement.
Le grand-duc Nicolas, qui prenait connaissance, avec un soin minutieux, de tous les actes de l'administration et de tous les papiers envoyés des différents ministères, parcourut lui-^même ces rapports de police et fut bien surpris d'apprendre que des réunions de vingt à trente personnes avaient lieu tous les jours, à huis clos, dans différents quartiers, avec l'autorisation du gouverneur-général.
Ces réunions, il est vrai, se couvraient d'un prétexte littéraire et, parmi les personnes qui y assistaient le plus assidûment, on nommait deux ou trois poètes distingués, amis ou camarades de Pouchkine, entre autres Conrad Ryléïef, le capitaine Alexandre Bestoujeff, et plusieurs officiers de la garde, plus ou moins connus comme amateurs de
poésie et « grands liseurs de romans, p suivant les termes des rapports de police.
Le grand-duc Nicolas ne vit pas sans défiance la littérature éveiller tant d'émulation et d'ardeur dans des circon stances politiques qui n'étaient pas faites pour lui donner de l'à-propos; il savait aussi, par les notes de la police secrète, que les jeunes gens qui fréquentaient ces assemblées académiques appartenaient à la jeunesse libérale, qu'on désignait sous le nom de jeune Russie^ et à laquelle on attribuait des tendances plutôt que des projets révolutionnaires.
Quand le grand-duc Nicolas demanda au comte Miloradovitch ce qu'il pensait de ces conciliabules suspects, le vieux général répondit, en souriant, qu*il les avait autorisés lui-même depuis cinq ou six mois et qu'il était instruit d'ailleurs de tout ce qui s'y passait. Le grand-duc, éclairé par son propre bon sens et par son tact naturel, ne paraissait pas convaincu et invitait le gouverneur-général à faire surveiller de plus près ces jeunes gens et leurs réu» nions.
— Je vous certifie. Monseigneur, reprit le comte Miloradovitch, que cela ne mérite aucune considération; ce sont des amusements d'enfants. Je suis d'avis de les laisser faire, puisqu'ils ne font pas de mal. Voilà ce que j'ai dit à la police : surveillez-les, mais ne les empêchez pas de se réunir pour lire leurs pauvres vers et pour parler de poésie, de théâtre et de romans.
— Le moment me parait au moins mal choisi, répliqua le grand-duc, quand la Russie vient de faire une perte irréparable, quand nous sommes encore sous le coup terrible de cette catastrophe ! . . .
— Vous avez raison. Monseigneur, dit le gouverneurgénéral : ce sont des écervelés et des maniaques. Je vais
donner des ordres en conséquence ; mais il me semble que les poëtes ne sont jamais dangereux.
Pendant la nuit du 13 au 14 décembre, le grand-duc Michel arriva enGn à Saint-Pétersbourg. Le mauvais état des routes de Kovno à Riga, dans cette rigoureuse saison, avait seul retardé son voyage, qui s'était effectué à travers mille difficultés, et non sans danger.
En passant à Mittau, où il s'arrêta quelques heures chez le général Paskewitch , commandant du premier corps d'armée, il avait appris indirectement que la mort de l'empereur Alexandre était déjà connue à Saint-Pétersbourg, et qu'on y avait prêté serment au nom de Constantin.
— Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-il, œnsterné de cette nouvelle : qu'arrivera-t-il lorsqu'il faudra prêter un second serment !
Il était descendu à son palais et, dès le point du jour , après une courte conférence avec son épouse la grande-duchesse Hélène à laquelle il fit part de ses inquiétudes et qui le mit au courant de la situation, il se rendit à la hâte au palais d'Hiver.
L'impératrice-mère, prévenue du retour de son fils à Saint-Pétersbourg, l'attendait impatiemment et avec anxiété. Personne ne fut témoin de leur entrevue.
Le grand-duc Nicolas, qu'on avait averti de l'entrée du grand-duc chez l' impératrice-mère , accourut aussitôt et trouva la porte fermée : il crut devoir rester dans le salon voisin et ne pas chercher à intervenir dans une conférence où il n'était pas appelé. Au bout d'une demi-heure, la porte s'ouvrit et l'impératrice vint elle-même à sa rencontre, les yeux pleins de larmes, et encore émue de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec le grand-duc Michel.
— Eh bien! Nicolas, dit-elle avec solennité, prosternezvous devant votre frère Constantin, car il est respectable et
sublime dans son invincible détermination de vous abandonner le trône !
— Avant que je me proslerne, ma mère , répondit le grand-duc qui demeurait froid et calme, veuillez me per* mettre d* en apprendre la raison, car, en pareille circonstance, je ne sais de quel côté est le sacrifice : de la part de celui qui refuse ou de la part de celui qui accepte ?
Il y eut alors entre l'impératrice et ses deux fils une longue et intime délibération. Les lettres envoyées par Constantin à sa mère et à son frère avaient été lues : elles furent commentées et discutées. Le grand-duc Nicolas ne les regarda pas comme suffisantes pour fixer sa conduite et surtout pour l'autoriser à revenir sur ce qui avait été fait par son ordre, depuis que la nouvelle de la mort de l'empereur lui était parvenue.
On semblait, en effet, deviner, dans ces lettres, une sorte d'hésitation et même d'arrièro-pensée. Le grand-duc Michel s'efforça de justifier Constantin à cet égard, mais il ne pouvait s'empêcher d'exprimer des regrets et des craintes, relativement à ce serment inopportun et inutile qu'on s'était trop hâté de prêter et qu'il faudrait tôt ou tard annuler par un nouveau serment. Il reprocha même à son frère Nicolas, avec un peu d'amertume, dit-on, d'avoir fait proclamer le césarévitch empereur et de ne s'être pas mieux conformé aux volontés d'Alexandre P'.
Le grand-duc Nicolas répondit très vivement et très nettement que ces volontés ne lui avaient jamais été signifiées, du moins d'une façon régulière et catégorique, et que le mystère qu'on lui en avait fait l'empêchait d'agir autrement; il croyait donc en son âme et conscience n'avoir rien à se reprocher.
— Du reste, ajout4i-t-il avec tristesse, tout peut encore
s'arranger, ce me semble, si mon frère Constantin se décide à venir à Saint-Pétersbourg. Son obstination à rester à Varsovie, dans de si graves circonstances, nous menace des plus grands malheurs.
— Je pense, au contraire, répondit le grand-duc Michel, que sa présence ici serait un embarras de plus, après le ser* ment que lu as fait prêter à l'empereur Constantin.
— Michel, reprit tranquillement le grand-duc Nicolas, il importe qu'il vienne ! . . .
— Il ne viendra pas, te dis-je. Il n'est pas, il ne veut pas être empereur; il est commandant militaire du royaume de Pologne, et son devoir exige qu'il ne s'éloigne pas de son poste dans un moment où Ton parle de sociétés secrètes, de complots et de révolution.
Le grand-duc Nicolas apprécia la valeur de cette objection, qui lui donnait matière à réfléchir, et il n'insista plus aussi péremptoirement pour que son frère Constantin vtnt à Saint-Pélersbourg. D'après le conseil presque impératif de sa mère, il annonça qu'il accepterait la couronne, à condition que le césarévitch notifierait encore une fois, etd'une manière positive, sa volonté formelle de renoncer au trône de Russie.
Il lui écrivit donc à ce sujet une longue lettre, en expliquant les motifs de sa conduite et a en dévoilant toute son âme, comme s'il eût été au tribunal de la pénitence. » Il lui demandait de le bénir et de disposer de son sort; il ne renonçait pas encore pourtant à le voir se rendre à Saint- Pélersbourg, où son absence pouvait servir de prétexte aux plus fâcheux événements.
L'impératrice-mère écrivit une lettre dans le même sens, et plus pressante encore, au grand-duc Constantin. Ces deux lettres ne partirent que le lendemain matin.
Cette conférence de famille, qui se tenait dans i'appar-
(ement de rimpéralrice-mère, dura plus de deux heures.
Le palais d'Hiver était rempli de inonde. Le bruit de Parrivée du grand-duc Michel avait circulé dès le matin dans la capitale, et toutes les personnes qui avaient accès au palais s'y étaient rendues en grande hâte. On disait tout haut que le grand-duc Michel n'avait pas prêté serment à Tempereur Constantin et qu'il ne le prêterait pas. On se demandait si le césarévitch n'était pas attendu incessamment à Saint-Pétersbourg; on se préoccupait surtout de ce qui se passait chez Timpératrice-mère, où les deux grands-ducs Nicolas et Michel se trouvaient réunis.
Quand ce dernier sortit, la foule se précipita sur son passage; chacun cherchait à lire sur sa figure les nouvelles qu'il .avait apportées de Varsovie ; beaucoup lui adressaient des questions, plus ou moins vagues, qui avaient trait à la circonstance.
Le grand-duc repondit à tous évasivement et prétexta la fatigue qu'il éprouvait, pour se retirer aussitôt dans son palais. Il y resta confiné pendant trois jours, ne recevant aucune visite et ne prêtant pas serment. On sut seulement qu'il avait fait célébrer, en sa chapelle, une messe des morts pour le repos de l'âme de l'empereur Alexandre, et que cette messe n'avait pas été suivie d'un Te Deum en l'honneur du nouvel empereur.
Le grand-duc Nicolas avait compté que d'un jour à l'autre il aurait des nouvelles de Varsovie et que le césarévitch répondrait d'une manière nette et définitive aux lettres si explicites qu'il lui avait envoyées par son aide de camp Lazareff et par M. Opotchinine; piais les journées du 14, du 15 et du 16, se passèrent sans nouvelles.
Le grand-duc Michel avait bien dit que l'état des routes était tel, surtout entre Chavli et Mittau (car la chaussée de Dunabourg n'existait pas encore), que les communications se trouvaient presque interceptées; mais, la gelée succédant aux pluies, le traînage pouvait être déjà établi et, suivant toutes les probabilités, un courrier extraordinaire parti de Varsovie devait arriver à Saint-Pétersbourg en soixante heures.
L'impératrice-mère ne renonçait pas à l'espoir de voir le grand-duc Constantin arriver en personne; le grand-duc Nicolas ne Tavait peut-être pas espéré un seul instant, mais il feignait de croire la chose possible.
Il écrivait en ce sens lettre sur lettre au prince Wolkonsky, pour tranquilliser l'impératrice Elisabeth, dont la profonde douleur était dominée, lui disait-on, par une mor-
telle inquiétude au sujet des graves événements qui se préparaient.
Ce fut l'impératrice Marie qui exprima le désir de faire repartir le graod-duc Michel pour Varsovie. Celui-ci se prêta d'autaut plus volontiers au désir de sa mère, que sa position à Saint-Pétersbourg devenait de plus en plus délicate. Il n*était peut-être pas éloigné lui-même de croire à un changement survenu dans les idées et les intentions de son frère Constantin. En tous cas, il ne jugea pas convenable de se prononcer entre ses deux frères.
Il avait bien pour mission expresse d'employer tous ses efforts à décider le césarévitch à venir immédiatement. Mais, comme la réponse décisive qu'on attendait de Varsovie depuis plusieurs jours pouvait avoir été déjà expédiée et que son voyage deviendrait dès lors inutile, il se munit d'un ordre écrit et signé par sa mère, qui l'autorisait à retenir sur la route tous les courriers venant de Pologne, et à ouvrir lui-même toutes les dépêches que Constantin aurait adressées, soit à l'impératrice Marie, soit au grand-duc Nicolas.
Dans les adieux que lui fit son auguste mère :
— Quand tu verras Constantin, lui dit-elle confidentiellement, répète-lui bien que tout ce qui a été fait ici nous était commandé par la crainte de voir couler le sang.
— Il r'a pas coulé encore, reprit tristement le grand-duc Michel dominé par ses pressentiments lugubres ; mais, quo qu'on fasse, il coulera !
Le même jour, le grand-duc Nicolas écrivait au prince WoU konsky cette lettre remplie de réticences et de sombres présages : flc Nous attendons toujours avec impatience des nouvelles de Tempereur, car tout dépend de lui seul. Si nous restons longtemps sans recevoir ses ordres ou dans l'iocer-
tilude de son arrivée, il nous sera impossible de répondre de la tranquillité publique, qui est jusqu'à présent, grâce à Dieu, parfaite; ce qui surprend beaucoup, non-seulement les étrangers, mais nous-mêmes. A vrai dire, mon frère Michel, arrivé avant-hier de Varsovie, nous a appris que Tempereur était déjà informé du'malheur qui nous a frappés, mais il ne nous a rien apporté de décisif. Aussi, ma mère Ta-t-elle fait repartir aujourd'hui, avec une instante prière adressée à l'empereur, pour qu'il eût à venir ici, où sa présence est indispensable. La santé de l'impératrice va bien ; la gravité des circonstances ne lui permet pas de se livrer exclusivement à son chagrin. Espérons dans la miséricorde divine ! »
Le lendemain, 18 décembre, l'aide de camp LazarefT revenait de Varsovie, porteur de cette lettre du césaréviich à son frère Nicolas :
« Ton aide de camp, mon cher Nicolas, m'a remis ta lettre. Je l'ai lue avec le plus vif chagrin. Ma décision, sanctifiée par celui qui fut mon bienfaiteur et mon souverain, est iné* branlable. Je ne puis accepter ta proposition de hâter mon départ pour Saint-Pétersbourg, et je te préviens que je quitterai même Varsovie, pour me retirer plus loin encore, si tout ne s'arrange suivant la volonté de notre défunt em* pereur.
a Ton fidèle frère et sincère ami, Constantin. »
Lazarefi" raconta l'accueil que le césarévitch lui avait fait à son arrivée à Varsovie : d'abord, Constantin avait froncé le sourcil, au titre de Majesté que lui donnait l'aide de camp, et il avait manifesté avec emportement la plus vive contrariété en apprenant la prestation du serment en son nom ; il
voulait que Lazareff repartit sur-le-champ pour Saint-Pétersbourg, mais, celui-ci s'étant excusé sur Tétat de sa sauté pour obtenir la permission de se reposer quelques heures, le grand-duc Tavait gardé comme prisonnier au palais du Belvédère, en lui ordonnant sévèrement de ne communiquer avec qui que ce fût.
Lazareff n'était donc reparti que le lendemain, avec ordre exprès de ne séjourner nulle part en route et de ne parler à personne de la lettre qu'il devait remettre en mains propres au grand-duc Nicolas. Cependant Lazareff avait rencontré à Nennal le grand-duc Michel, qui s*y était arrêté depuis la veille et qui paraissait peu disposé à continuer son voyage jusqu'à Varsovie. Le grand-duc Michel avait dû, suivant ses instructions, prendre connaissance de la lettre écrite par son frère Constantin au grand-duc Nicolas, mais il ne s'était pas cru autorisé à ouvrir une autre lettre adressée au prince Lapoukhine avec cette suscription : De la part du césarivitch^ et confiée à un courrier qui avait précédé Lazareff de quelques heures. Au reste, le grand-duc manifestait Tintention de rester à Nennal, pour y attendre la suite des événements.
Le grand-duc Nicolas ne chercha pas à connaître la teneur de la lettre adressée par le césarévitch au président du Conseil, lettre que semblait contredire et annuler celle dont Lazareff était porteur ; il eut l'air d'approuver la détermination que son frère Michel avait prise de restera Nennal, station de poste à 260 verstes de Saint-Pétersbourg, et d'y surveiller le passage des courriers qui pourraient venir de Pologne.
Lazareff, quoique enfermé et gardé à vue pendant le court séjour qu'il avait fait à Varsovie, s'était pourtant renseigné sur les motifs plus ou moins réels qu'on attribuait à la renonciation du grand-duc Constantin au trône de Russie. On lui avait dit que le grand -duc se voyait depuis longtemps en
butte à d*iDcroyables menaces de la part des sociétés secrètes polonaises, qui lui faisaient craindre d'être empoisonné ou assassiné, s'il osait jamais devenir empereur de Russie.
Ces menaces réitérées, disait-on à Varsovie, avaient fait sur le césarévitch une impression que Ténergie de son caractère ne parvenait pas à dominer. On lui prêtait un propos qu'il aurait tenu devant plusieurs personnes et que son favori le général Gendre avait répété : « Pour porter la couronne, il faut avoir le cou fort, et, moi, j'y suis un peu chatouilleux ! »
On donnait aussi comme certain que, depuis la mort d'Alexandre P, la princesse de I^wicz avait reçu différentes lettres anonymes, dans lesquelles on lui faisait savoir que son mari tomberait sous le poignard, s'il acceptait la succession de l'empereur défunt et même s'il avait l'imprudence de se rendre à Saint-Pétersbourg pour aider à Tavénement d*un nouvel empereur. Ces manœuvres criminelles des sociétés secrètes avaient tellement épouvanté la princesse, qu'elle avait fait promettre au grand-duc Constantin qu'il ne quitterait pas Varsovie, où sa présence était d'ailleurs nécessaire pour empêcher un soulèvement général.
C'était là, selon toute probabilité, la seule et véritable cause de l'obstination que mettait le césarévitch à ne pas venir à Saint-Pétersbourg.
Cependant une émotion croissante existait dans la capitale^ oti Ton faisait circuler les bruits et les nouvelles les plus contradictoires. On savait déjà la renonciation du grand-duc Constantin à la couronne, mais on accusait perfidement le grand-duc Nicolas d'avoir obtenu cette renonciation par des moyens violents et illégitimes. Suivant les uns, le césarévitch était retenu à Varsovie et gardé par un corps d'armée qui
rein|)êcliait de se rendre à Saint-Pétersbourg ; suivant les autres, on avait supposé un testament d'Alexandre P% dans lequel le droit d'héritier du trône était conféré au grandduc Nicolas, du consentement de l'héritier direct et légitime.
Les ambitieux, les mécontents et les malveillants travaillaient ainsi d'intelligence à semer des inquiétudes et à fomenter les troubles. On se préparait à de graves éventualités.
Dans la matinée du 20 décembre, le général Toll, chef de l'état-major de la première armée, qui avait son quartiergénéral à Mohiiew sur le Dnieper, arrivait dans la capitale. Le comte de Sacken, commandant en chef de la première armée avait envoyé en toute hâte ce général, chargé d^une mission secrète auprès du nouvel empereur, qu il devait rejoindre immédiatement à Varsovie, dans le cas où il ne le rencontrerait pas à Saint-Pétersbourg.
En l'absence de Tempereur, le général Toll crut nécessaire de prendre les ordres de l'impératrice-mère, qui montra peu d'empressement à le recevoir et qui ne lui demanda pas même quel était l'objet de sa mission. Elle l'engagea toutefois à ne point partir pour Varsovie, avant d'avoir vu le grand-duc Nicolas.
Le grand-duc l'accueillit avec aménité et parut satisfait d'apprendre que la première armée avait prêté serment à l'empereur Constantin ; mais il ne l'interrogea pas sur la nature de ses instructions secrètes et il le congédia en lui disant d'un air mystérieux :
— Chacun de nousa rempli consciencieusement son devoir.
Le général Toll ne put pas même savoir si l'empereur était ou non à Varsovie ; il partit néanmoins pour l'y chercher, mais il n'alla pas plus loin que Nennal. Le grand-duc Michel, qui n'avait pas quitté cette station de poste, le retint
proyisoiremenl, en lui remetlant ce billet autographe du grand-duc Nicolas , apporté le matin par un courrier qui Tavait devancé : « Les circonstances dans lesquelles je me trouve ne m'ont pas permis de vous expliquer verbalement que votre voyage à Varsovie est désormais inutile. Mon frère Michel vous en dira les raisons. J'ajouterai seulement, pour ma part, que j'aurais désiré que vous restassiez auprès de mon frère, sous prétexte d'attendre l'empereur. »
Le général Toll était chargé par le comte de Sacken d'avertir Tempereur qu'une grande conspiration devait exister dans l'armée et que les conjurés, dont les chefs n'étaient pas encore connus, semblaient avoir le projet de changer la forme du gouvernement. Le général insista vainement pour continuer sa route; il eut beau invoquer l'intérêt de l'État et de l'empereur : le grand-duc Michel se borna simplement à lui répondre que l'empereur n'était pas à Varsovie.
Le grand-duc Michel attendait évidemment à Nennal des dépêches de Varsovie, qui n'arrivaient pas, et il commençait à s'étonner de leur retard. L'idée ne lui vint pas que le courrier avait pu suivre une autre route et que les dépêches iraient alors à Saint-Pétersbourg sans passer par Nennal.
A la date du 20 décembre, il avait écrit à son frère Nicolas : a Ne sachant encore quelles mesures seront prises à Saint-Pétersbourg, j'ai cru bien faire en restant ici pour y attendre tes ordres. Je puis ainsi revenir promptement à Saint-Pétersbourg, si tu me rappelles, ou bien continuer ma route pour Varsovie, si tu le juges nécessaire. Peut-être, voudrez-vous, ma mère et toi, me confier de nouvelles commissions pour Constantin ? Je suis prêt à faire tout ce que vous m'ordonnerez. Veille seulement à ce que tes ordres me parviennent le plus rapidement possible. »
A Saint-Pétersbourg, la situation était toujours la même.
et le calme, qui régnait en apparence dans tous les actes de la vie publique, n*existait pas dans les esprits. A la tristesse générale se mêlait une vive anxiété. Le serment avait été prêté partout sans hésitation à l'empereur Constantin; le portrait gravé de ce prince, avec le titre d'empereur, était exposé de tous côtés, mais personne cependant ne regardait son avènement comme définitif.
On s'attendait à quelque révolution de palais, dans laquelle l'armée jouerait un rôle redoutable. Cette crainte était fondée sur des bruits de complot et d'insurrection, qui commençaient à se produire parmi les troupes et qui avaient des échos dans le peuple. Chacun se tenait renfermé chez soi, le plus possible; les rues étaient presque désertes et toutes les relations de commerce ou de société se trouvaient interrompues.
Le samedi, 24 décembre, on vint réveiller, à six heures du matin, le grand-duc Nicolas.
Le baron Frideriks, colonel du régiment d'Ismaïlowsky, arrivait deTaganrog, avec une dépèche du général Diebitsch. Cette dépêche, adressée <r à Sa Majesté Tempereur, en mains propresy » portait sur l'enveloppe ces mots : Très pressé.
Le grand-duc demanda au colonel s'il connaissait le contenu de ce pli cacheté; le baron Frideriks répondit qu'il l'ignorait absolument, mais qu'il avait ordre de remettre la lettre entre ses mains, en le priant d'en prendre connaissance, dans le cas où l'empereur ne serait pas encore à Saint-Pétersbourg; il ajouta qu'une dépêche semblable avait été expédiée simultanément à Varsovie.
Le grand-duc répugnait à ouvrir une lettre destinée à l'empereur, mais, s'élant fait répéter les instructions précises que Diebitsch avait données à son envoyé, il n'hésita plus à briser le cachet, car la chose importait peut-être au
salul de l'Empire. ïl resta frappé de stupeur, en jetant les yeux sur cet important message.
— C'est bien ! dit-il au baron Frideriks, en affectant de paraître froid et indifférent : Tempereur a déjà sans doute fait parvenir ses ordres au baron Diebitsch. Au reste, l'empereur peut être ici demain. Je vous invite à l'attendre, et je vous garde près de moi.
Quand le grand-duc fut seul, il lut attentivement la dépèche que le baron Diebitsch avait fait écrire par le général Tchernicheff, afin que rien ne transpirât des tristes révélations qu'il adressait au nouvel empereur.
C'était un rapport détaillé sur le vaste complot révolutionnaire qui se tramait depuis longtemps contre le gouvernement impérial. La Russie tout entière se trouvait envahie par des sociétés secrètes, qui se proposaient de proclamer la république ou d'établir le régime constitutionnel à la place de TËmpire. Ces sociétés secrètes avaient de puissantes ramifications dans Tarmée, non-seulement à Saint-Pétersbourg et à Moscou, mais encore dans toutes les circonscriptions militaires. Beaucoup d'officiers de tous grades étaient affiliés aux conspirateurs.
Le défunt empereur n'avait pas ignoré ce grave état de choses, mais il s'était borné à quelques mesures de simple précaution, plutôt que de rechercher les coupables et de les punir avec éclat. Il espérait toujours que sa longanimité et sa clémence ramèneraient au devoir ces esprits égarés, et il daignait à peine sauvegarder sa propre vie contre les entreprises criminelles qui la menaçaient.
Peu de jours avant sa mort, cependant, il avait résolu enfin d'agir avec sévérité ; il avait même ordonné quelques arrestations, qui n'avaient pas été faites ou qui n avaient pu
être effectuées. Ainsi, le colonel du régiment des Cosaques
de la garde, Nicolaïeff, était chargé d'arrêter spécialement Wadkowsky, officier en retraite, qui exerçait la plus dangereuse influence sur les officiers, ses anciens camarades, dans le régiment des chevaliers*gardes.
Après la mort de l'empereur, on avait trouvé dans ses papiers les listes des principaux chefs de la conspiration, et le baron Diebitsch, persuadé que cette conspiration pouvait éclater d'un jour à l'autre, à la faveur du changement de règne, s'était cru autorisé à faire exécuter les derniers ordres de son auguste maître. Il avait donc envoyé à Toultchine le général Tchernicheff, pour avertir de ce qui se passait le prince Wittgenstein, commandant en chef de l'armée du Sud, et pour faire arrêter plusieurs officiers supé* rieurs, entre autres Paul Pestel, colonel du régiment de Wialka.
Le baron Diebitsch, dans sa dépêche, suppliait l'empereur d'aviser promptement au péril de la situation et il lui désignait nominativement un certain nombre de conjurés, la plupart appartenant à l'armée, qui devaient se trouver alors à Saint-Pétersbourg.
La lecture de cette dépêche jeta le grand-duc Nicolas dans une pénible perplexité : il devait agir avec énergie, sans perdre un moment, pour prévenir de grands malheurs, et, en l'absence de son frère Constantin, il n'avait pas en mains le pouvoir nécessaire pour prendre au nom de l'empereur les mesures promptes et décisives qu'exigeaient les circonstances.
Le grand-duc jugea prudent, dans tous les cas, d'éviter d'abord ce qui pouvait donner l'éveil aux auteurs de la conspiration et, comme il soupçonnait que ceux-ci avaient des intelligences dans l'intérieur du palais, il ne communiqua pas même à l'impératrice-mère les sinistres nouvelles qu'il ve->
nait de recevoir. Il manda seulement auprès de lui le comte Miloradovilch, qui, en sa qualité de gouverneur-général de Saint-Pétersbourg, avait besoin de connaître l'existence du complot, et le prince Alexandre Galitsyne, chef de TadministratioH générale des postes, lequel avait toujours été honoré de la confiance du défunt empereur. Il leur mit sous les yeux la dépêche du baron Diebitsch et il les consulta sur les moyens les plus sûrs de tenir en échec les conspirateurs, sinon d*anéantir la conspiration.
La première chose à faire était de mettre la main sur les personnes suspectes qui se trouvaient signalées dans le rapport de Diebitsch; mais, chose étrange! pas une d'elles n'é* tait restée à Saint-Pétersbourg: ces individus avaient demandé des congés sous divers prétextes, pour aller rejoindre leurs affiliés dans les provinces et pour y propager l'insurrection.
Il y avait sans doute d'autres conjurés, qui étaient encore inconnus. Le comte Miloradovitch promit de n'épargner aucune recherche pour les découvrir, quoique les informations venues de Taganrog lui semblassent au moins exagérées, et le prince Alexandre Galitsyne s'engagea en même temps à exercer la plus minutieuse surveillance sur le service des postes de TEmpire.
Le grand-duc n'était pas trop convaincu lui-même de l'exactitude des renseignements fournis par le baron Diebitsch. Il craignait que ce général en chef, avec lequel il avait eu plusieurs difficultés personnelles sur des questions de service, n'eût cherché un prétexte pour faire du zèle et afficher du dé vouement auprès du nouvel empereur.
Il comprit cependant que si Diebitsch avait envoyé les mêmes communications à Varsovie, la prudence commandait au césarévitch de ne pas quitter la Pologne et de se
tenir prêt à tout événement. Quant à lui-même, avant de prendre un parti et de faire face à ia conspiration, il devait attendre le résultat des mesures de police que le comte Miloradovitch allait employer pour faire arrêter quelques-uns des conspirateurs^ notamment un certain capitaine Maïboroda dont le nom reparaissait souvent dans le rapport du baron Diebilsch.
Le comte Miloradovitch revint bientôt au palais d'Hiver, pour rassurer le grand-duc : il avait déjà pris des informations très précises et il pensait pouvoir se porter fort contre la fausseté des prétendues révélations du baron Diebitsch. Les officiers, que cet aide de camp général avait désignés comme affiliés aux sociétés secrètes et complices d'une vaste conspiration militaire, étaient tous, dit^l, à Tabri d'un soupçon; ils n'avaient quitté Saint-Pétersbourg qu'en vertu de congés régulièrement obtenus et pour affaire de service. Le capitaine Maïboroda était absent aussi, mais devait rentrer en ville d'un jour à l'autre. Le comte Miloradovitch se croyait donc fondé à déclarer que la tranquillité de la capitale n'était nullement en péril, et que l'armée resterait fidèle au gouvernement.
— Au reste, ajouta-t-il, ce ne sont pas seulement les chefs de la police que j ai interrogés. Les meilleurs renseignements me viennent d'un capitaine des dragons de Nijni, Iakoubovitch, qui a toute ma confiance et qui connaît mieux que personne les braves officiers qu'on dénonce injustement à Tempereur.
Le grand-duc Nicolas, ce jour-là, dinait silencieusement en téte-à-téte avec la grande-duchesse, qui respectait ses préoccupations et n'essayait pas d'en changer le cours.
On vint lui annoncer que le feldïager Bélooussoff, qu'il avait fait partir le 15 décembre avec des lettres pour le ce-
sarévitch, était de retour. Il s'étonna que ce courrier n'eût pas rencontré à Nennal le grand-duc Michel, mais il apprit que le feldïager, au lieu de suivre la route de Riga, avait pris celle de Brest-Litovsk comme plus sûre et plus facile.
Voici la réponse, en date du 1 9 décembre, que lui adressait le grand-duc Constantin :
a J'ai reçu ta lettre du 3/15 décembre, cher Nicolas, hier au soir, à sept heures, et je m'empresse de t'exprimer ma plus vive reconnaissance, tant pour les bonnes paroles que pour les sentiments de confiance et d'amitié que tu me témoignes. Sois persuadé, cher ami, que je sais les comprendre et les apprécier, et que ma vie entière sera consacrée à te prouver que j'en suis digne.
« La confiance, j'ose dire illimitée, dont m'honorait notre défunt bienfaiteur, doit te servir de garantie pour la sincérité et la pureté de mes principes. »
Le césarévitch renouvelait ensuite, de la manière la plus formelle et dans les termes les plus explicites, sa renonciation à la couronne et l'intention irrévocable qu^il avait toujours eue de se conformer religieusement aux volontés d'Alexandre P^ Il invitait donc son frère Nicolas à prendre immédiatement possession du trône, qui lui appartenait de droit, et il se bornait à lui donner à cet égard quelques avis confidentiels.
La lettre se terminait ainsi : « Je te transmets du fond du cœur la bénédiction d'un frère aine, qui devient ton sujet fidèle, et, à ce titre, je te prie décompter sur le dévouement et l'affection sans bornes, avec lesquels je ne cesserai jamais d'être ton meilleur ami. Constantin. »
Le grand-duc Nicolas avait lu celte letU'e en silence, mais
rémotioD qu'il éprouvait, tout en s'eflbrçantde la cacher^ se trahissait sur son visage. La grande-duchesse attendait avec anxiété que son époux lui fit part des nouvelles qu'il venait de recevoir de Varsovie.
*-* Il faut s'incliner devant les décrets de la Providence, dit^il d'une voix sourde et profonde : le ciel l'ordonne, et j'obéis malgré moi : je suis empereur !
La lettre du césarévitch, si franche et si loyale, avait fait tomber les derniers scrupules du grand-duc Nicolas. Il comprenait, ainsi qu'il le dit plus tard en propres termes, que c'était à lui de ranimer l'action du pouvoir ^ en saisissant d'une main ferme les rênes du gouvernement; il venait de se soumettre aux décrets de la Providence ; il se prépara dès lors à faire son devoir d'empereur.
Il alla sur-le-champ chez Timpératrice-mère et il lui présenta une lettre particulière que lui adressait personnelle* ment son fils Constantin.
Le césarévilch, dans cette lettre, que l'impératrice Marie ouvrit et communiqua aussitôt au grand-duc Nicolas, déclarait nettement qu'il ne pouvait se rendre à Saint-Pétersbourg, suivant le désir de sa mère; il ajoutait que, n'étant pas et ne voulant pas être empereur, il désavouait comme illégal le serment qu'on avait prêté en son nom ; en conséquence, il suppliait sa mère de ne pas laisser prolonger davantage la vacance du trône, sous peine des plus redoutables complications. Il conseillait de faire publier, sans fÀunéê retard, le manifeste de l'empereur Alexandre avec les actes y annexés, dans lesquels la renonciation de rhérilmr légitime avait été irrévocablement reconnue depuis Tannée i 822.
Le grand-duc, montrant alors à rimpéralrice-mère la lettre qu'il avait reçue lui-même du césarévitch, annonça formellement qu'il ne balançait plus à accepter la couronne. Son auguste mère Ty encouragea, en lui donnant sa bénédiction.
Il se retira ensuite dans son cabinet avec son aide de camp M. d'AdIerberg, auquel il dicta rapidement des notes destinées à servir de base au manifeste qu'il se proposait de publier à l'occasion de son avènement, manifeste où se trouveraient relatées en détail toutes les circonstances qui avaient précédé et déterminé ce grand fait politique, accompli sans sa participation et absolument indépendant de sa volonté personnelle.
M. d'Âdlerberg commençait à esquisser ce document politique, lorsque le grand-duc eut l'idée d'en confier la rédaction au célèbre historien Karamzine qui se trouvait en ce moment au palais d'Hiver. Karamzine y venait souvent depuis la mort de l'empereur Alexandre, et le grand-duc Nicolas, qui n'estimait pas moins sou caractère que son talent, avait eu de fréquents entretiens avec lui. Il le fit donc appeler et lui remit les notes et les instructions nécessaires.
Quand Karamzine rapporta son travail , une demiheure après, il trouva le grand-duc en conférence avec le prince Alexandre Galitsyne et le cx)mte Miloradovitch, qui d'uD commun accord insistaient pour que l'acte officiel fût formulé par le savant jurisconsulte Michel Spéransky, membre du Conseil de l'Empire, lequel avait été chargé plus d'une fois de rédactions analogues sous le dernier règne. Karamzine s'empressa d'approuver hautement le choix qu'on avait fait de Michel Spéransky pour rédiger le manifeste impérial et déclina toute espèce de rivalité avec cet illustre homme d'État.
Ce manifeste, que Michel Spéransky s'engageait à sou* mettre le soir même à Tapprobation du grand-duc Nicolas, devait être lu dans une séance solennelle du Conseil de TEmpire, en présence du grand-duc Michel, comme fondé de pouvoirs du césarévitch et garant de sa renonciation au trône. Mais le grand-duc Michel était toujours à Neunal avec le général Toll, attendant les nouvelles instructions qu'il avait demandées à son frère Nicolas.
Le grand-duc Nicolas envoya sur le-champ un exprès pour lui dire de revenir. « Enfin, tout est décidé, lui écrivait le futur empereur, et je suis obligé d'accepter le fardeau du pouvoir. Depêche-toi d'arriver avec le général Toll. On est tranquille ici jusqu'à présent. »
Le métropolitain Séraphim, le prince Lapoukhine, président du Conseil de l'Empire, et le général Woïnoff, commandant en chef le corps de la garde, avaient été appelés au palais.
Le grand-duc Nicolas leur donna des explications très étendues sur les circonstances qui le contraignaient à obéir à la volonté de son frère Constantin aussi bien qu'à celle du défunt empereur. Le métropolitain eut pour mission de préparer adroitement le clergé à soutenir l'avènement de Nicolas V*, le prince Lapoukhine reçut l'ordre de convoquer le Conseil de l'Empire pour le lendemain à huit heures du soir, car on pensait que le grand-duc Michel serait alors de retour; le général Woïnoff se chargea de réunir devant le palais d'Hiver, dans la matinée du 26 décembre (14, calendr. russe), tous les régiments de la garde, que le nouvel empereur voulait haranguer lui-même. Le manifesté impérial devait être publié ce jour-là même et précéder de quelques heures à peine la prestation d'un second serment.
Ces dispositions secrètes, quelque soin qu'on prit pour les
tenir cachées, furent connues presque immédiaiemenl de tous ceux qui avaient intérêt à les savoir.
Le grand-duc Nicolas, qui depuis trois heures avait déployé une prodigieuse activité pour régler les affaires de TEmpire, se fit ensuite un devoir et un plaisir de céder au vœu touchant que sa bien-aimée épouse lui avait exprimé : il accompagna la grande-duchesse au palais d'Anitchkoff, qui avait été pendant bien des années Tasile et le témoin de leur bonheur domestique, et qu'ils allaient quitter désormais pour s'établir au palais impérial.
Ils visitèrent ensemble leurs enfants endormis, en se gardant bien de les éveiller; ils parcoururent ensemble ces appartements qui leur rappelaient tant de jours heureux, sans ombres et sans nuages, ces appartements qu'ils s'étaient plu à décorer avec plus de goût encore que de magnificence, et, en arrivant dans le petit salon où la grande-duchesse aimait à se tenir ordinairement, ils s'arrêtèrent vis-à-vis dw buste de la feue reiue de Prusse, qui avait bien des fois souhaité que sa fille, alors tout enfant, n'eût pas à gémir comme elle du poids de la couronne.
Par un mouvement simultané, ils ^.'agenouillèrent devant ce buste, la main dans la main, les yeux remplis de larmes.
— 0 ma mère, s'écria la grande-duchesse avec exaltation, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, et vous savez combien nous eussions préféré ne jamais changer de position ni d'existence !... Dieu fasse que le bonheur soit encore sur le trône !
Il était neuf heures du soir : le grand-duc Nicolas, renfermé dans le cabinet de travail de l'empereur, au palais d'Hiver, passait en revue les papiers d'État qui s'y trouvaient et dont l'inventaire n'avait pas encore été fait depuis la mort d'Alexandre P'.
On vint TaTertir qu'un aide de camp du général Bistrom, commandant rinfanterie de la garde y demandait à lui remettre, en mains propres, une lettre importante.
Le grand-duc, supposant que cette lettre lui était adressée par le général, ordonna qu'on la lui fit passer et que Tofiicier attendit la réponse. La lettre en question lui ayant été apportée, il en prit connaissance avec une surprise et une émotion qui s'augmentaient à chaque ligne de cet étrange document. Voici quelle en était la teneur :
« Depuis quatre ans, j'ai eu lieu de remarquer avec une vive reconnaissance vos bonnes dispositions à mon égard. Pensant que les personnes qui vous entourent manqueront de courage pour vous dire toute la vérité au moment décisif, et brûlant du désir de contribuer à la tranquillité et à la gloire de la Russie, je me suis décidé à uoe démarche hardie, persuadé, du reste, que l'homme qui a eu la noblesse et rélévationd'âme nécessaires pour refuser une couronne, comprendra le motif qui me fait agir. Ne me prenez pas pour un vil délateur; ne croyez pas que je sois l'instrument de quelque intrigant ou bien que j'agisse dans d'ignobles vues personnelles , non ! Je suis venu vous dire la vérité, ^n toute pureté de conscience.
tf Votre abnégation et votre désintéressement, sans précédents dans les annales de l'histoire, vous ont rendu l'objet de la vénération générale et, lors même que vous ne seriez pas appelé à régner, l'histoire vous placerait encore au-dessus de la foule des ambitieux célèbres ; mais vous n'avez fait que préluder à une glorieuse action : pour être vraiment grand, il faut l'accomplir tout entière.
« Le bruit s'est déjà répandu, parmi le peuple et les troupes, que votre frère Constantin refuse la couronne. N'écoutant que rarement les inspirations de votre excellent cœur,
et, d'autre part, ajoutant trop de confiance aux propos de vos flatteurs et de vos espions, vous avez irrité beaucoup de inonde. Le soin de votre propre gloire exige donc que vous différiez de monter sur le trône.
<x 11 doit y avoir contre vous une conjuration ; elle éclatera probablement le jour de la prestation du nouveau ser* ment et sera peut-être le signal de la ruine de TÉtat.
c Profitant des troubles intérieurs, la Géorgie, la Bessarabie, la Finlande, la Pologne et peut-être même la Lithua* nie se détacheront de l'Empire; l'Europe effacera le nom de la Russie du nombre des grandes puissances et la reléguera en Asie ; alors, des malédictions non méritées, au lieu des bénédictions qui vous sont dues, seront votre partage.
«c Monseigneur, mes conjectures peuvent être fausses ; je me suis peut-être laissé entraîner par l'attachement enthousiaste que je vous porte et par le désir de voir la Russie tranquille et heureuse; mais j'ose vous supplier, au nom de la gloire de votre patrie, au nom de votre propre gloire, d'insister auprès de votre frère Constantin pour qu'il veuille bien accepter la couronne !
« Ne vous bornez pas à lui expédier des courriers, cela prolonge inutilement un interrègne qui peut vous être fatal ; partez vous-même pour Varsovie, ou bien faites que votre frère vienne à Saint-Pétersbourg ; épanchez dans son sein et vos sentiments et vos pensées ! — S'il consent à être empereur, tant mieux ! Sinon, qu'il vous proclame lui-même publiquement, à la face du peuple entier, son souverain légitime.
a Monseigneur, si Votre Altesse trouve ma démarche téméraire, qu'elle me condamne à la mort. Je serai heureux de sacrifier mes jours au bonheur de la Russie et je mourrai en bénissant le ciel. Mais, si vous trouvez mon action
digne d'éloges, je vous en supplie, ne m'accordez aucune récompense; que je reste pur et désintéressé, tant devant vous qu'à mes propres yeux. J'ose pourtant vous demander une grâce, faites-moi arrêter.
a Si le moment de votre avènement au trône se passe, Dieu le veuille! heureusement et en toute paix, faites-moi punir comme un homme mal intentionné, qui aurait voulu troubler votre sécurité dans des vues personnelles ; mais, si, pour le malheur de ma patrie, mes tristes appréhensions se réalisent, alors daignez m' honorer de votre confiance en me permettant de mourir pour vous. »
L'auteur de cette lettre un peu emphatique, mais pleine de nobles sentiments, était un sous-lieutenant du régiment des chasseurs, nommé Jacques Rostovlzoff, attaché en qualité d'aide de camp d'état-major au général Bistrom.
Le grand-duc Nicolas se souvint, en effet, de l'avoir plusieurs fois remarqué à cause de son zèle et de son intelligence. Il réfléchit sur ce qu'il avait à faire dans une circonstance aussi critique et il resta plus de dix minutes, assis, le front appuyé dans sa main.
Tout à coup, il se leva, sortit du cabinet pour appeler Rostovtzoff, et l'ayant fait entrer avec lui, ferma la porte à double tour derrière eux.
— Voilà ce que tu mérites! s'écria-t-il en l'embrassant à plusieurs reprises avec effusion. Jamais personne ne m'a* vait dit, avant toi, de pareilles vérités !
— Monseigneur, répondit le jeune officier avec une dignité respectueuse, ne me regardez pas, de grâce, comme un dénonciateur, et ne croyez pas que je sois venu pour chercher une récompense ?
— Une pensée semblable est indigne de toi et de moi , répliqua le grand-duc. Je sais te comprendre, et ta démarche
ne m'inspire que des sentiments d'estime et de reconnaissance.
Le grand-duc demanda des détails plus circonstanciés sur la conspiration dont on lui signalait Texistence; mais Rostovtzoffy devenant aussitôt froid et réservé, déclara qu'il ne nommerait personne, qu'il n'avait d'ailleurs que des ren* seignements vagues et peut-être erronés, mais que le grandduc devait savoir que les partisans des réformes politiques étaient nombreux en Russie.
— Au reste, ajouta-t<il, la tranquillité qui règne dans le pays depuis quinze jours peut bien n'être qu'apparente : il y a des passions libérales qui s'agitent ici comme dans toute l'Europe, et l'heure est peut-être venue de changer la face du gouvernement, quand à la place du trône on ne voit plus qu'un cercueil.
Le grand-duc, après quelques moments de silence, crut devoir entrer dans les explications les plus franches et les plus nettes au sujet de la situation qui lui était faite par les circonstances, car il soupçonnait encore que le sous-lieutenant Rostovtzoff lui avait été envoyé par les conspirateurs eux-mêmes : il exposa donc devant ce jeune officier la ligne de conduite qu'il voulait tenir, n'ayant pas souhaité la couronne, l'ayant longtemps refusée, et ne l'acceptant, sur la renonciation formelle de son frère Constantin, d'après les ordres suprêmes du défunt empereur et avec l'assentiment solennel de l'impératrice-mère, que pour servir sa patrie et la préserver des désordres de l'anarchie.
-«— Tu connais sans doute les noms de quelques-uns des conspirateurs ? lui dit-il , en fixant sur lui un regard pénétrant. Mais, puisque tu ne veux pas les nommer, dans la crainte de forfaire à l'honneur, je respecte ton silence. Eh bien ! confiance [X)ur confiance, je t'apprendrai, mon ami, que ni les
prières de ma mère, ni les miennes n'ont pu déterminer le césarévilch à accepter la couronne. Il la refuse absolument et même, dans une lettre que je viens de recevoir de lui tout à rheure, il m'adresse les plus amers reproches pour avoir fait prêter serment de fidélité en son nom.
Rostovlzofr s'obstinait toujours à répondre que la présence du grand-duc Constantin était indispensable et. qu'à lui seul appartenait le droit de proclamer son frère Nicolas successeur d'Alexandre P' et empereur de toutes les Russies.
— Que veux-tu ! repartit le grand-duc, avec une impatience mêlée de tristesse. Constantin ne viendra pas, et peutêtre a-t-il des raisons majeures pour rester à Varsovie. Je ne saurais le forcer à se rendre à Saint-Pétersbourg... Va, quoiqu'il arrive, je ferai mon devoir et, s'il le faut, je défendrai ma cause avec l'épée. Le trône est vacant, puisque mon frère aîné refuse d'y monter, puisqu'il renonce à tous ses droits en ma faveur. C*estmoi, moi seul, qui suis son successeur direct et légitime, car la Russie ne saurait plus longtemps rester sans souverain.
— Sire, répondit le jeune homme en s' inclinant, vous êtes notre empereur! Mais vos ennemis, les ennemis du gouvernement impérial ont de mauvais desseins ; je crains tout, une insurrection, un assassinat !.. .
— Eh bien ! interrompit le grand«duc, je mourrai l'épée à la main, si Dieu l'ordonne, et je comparaîtrai devant lui, la conscience pure et tranquille.
Rostovtzoff, éleclrisé par ces nobles et touchantes paroles, allait se précipiter aux pieds du grand-duc, qui lui tendit les bras, en versant des larmes d'attendrissement.
Le grand -duc s'abstint de l'interroger davantage au sujet de la conspiration; seulement, il lui demanda, en prenant un air froid et presque sévère, si le général Bistrom était
instruit de sa déiparclie. Rostovfzoff s*excusa, en rougissant, de n'avoir pas fait part d'abord à son chef d'un secret d'État que le grand-duc devait connaître le premier.
— D'ailleurs, ajouta-t-il, ce n'était qu'en votre présence et seul avec vous, Monseigneur, que je pouvais être sincère et vous dire toute la vérité. . .
— C'est bien, interrompit le grand-duc, j'approuve ta discrétion, et, quand il en sera temps, je remercierai moimême le général Bistrom d'avoir su choisir pour aide de camp un honnête homme digne de lui.
Rostovtzoff, au moment de quitter le grand-duc, s'arrêta tout à coup et lui dit d'un ton presque suppliant :
— Monseigneur, toute espèce de récompense détruirait à mes propres yeux le mérite de ma démarche auprès de Votre Altesse...
— Sois tranquille ! interrompit le grand-duc en l'embrassant encore une fois : ta récompense, c'est mon amitié !
Le sous-lieutenant Rostovtzoff, qui venait de révéler ainsi au grand-duc Nicolas l'existence d'un complot prêt à éclater, était entièrement étranger à ce complot et n'en connaissait ni le mot d'ordre, ni le but, ni les ramifications : il avait seulement deviné que la conspiration existait depuis longtemps dans les régiments de la garde et que les circonstances lui prêtaient des armes redoutables contre le gouvernement impérial. Il avait aussi découvert, par l'effet d'un heureux hasard, les noms des principaux conspirateurs. Sa démarche, toute spontanée et inspirée par le plus sincère dévouement, n'était donc pas une trahison.
Un de ses camarades de service, son meilleur ami, le comte Konovnitsyne, lieutenant dans l'état-major de l'infanterie de la garde, ne lui avait fait aucune confidence au sujet de cette conspiration. Maiscejeune homme, qui s'était laissé entraîner
dans les sociétés secrètes et qui en avait épousé les opinions avec toute Tardeurde son âge, ne cachait pas devant ses amis ses vœux et ses espérances politiques; il parlait souvent de la nécessité d'une transformation complète de l'Empire russe, et il exposait de la manière la plus véhémente les principes révolutionnaires, d'après lesquels la Russie devait renverser Fautocratie des tzars, pour passer sous le régime constitutionnel ou républicain.
Rostovtzoff s'était attaché avec une sorte d'enthousiasme au comte Konovnitsyne^ sous le prestige des qualités de son cœur et de son esprit, mais il ne partageait pas ses sentiments en matière politique : il employa le crédit que lui donnait leur amitié réciproque, à combattre la fâcheuse influence qu'exerçaient sur ce jeune homme plusieurs officiers de l'état-major, connus par l'exaltation de leurs idées démagogiques.
Le prince Obolensky, également lieutenant dans la garde et aide de camp du général Bistrom, Conrad Ryiéïeff, ancien lieutenant dans le même corps, et deux ou trois autres affiliés des sociétés sécrètes, étaient ceux que Rostovtzoff voyait avec le plus de défiance entourer et accaparer son ami. Il avait essayé inutilement de les éloigner de lui, et, quoiqu'il fût obligé de les rencontrer sans cesse dans l'intimité du comte Konovnitsyne, il ne s'était pas lié avec eux. Il comprenait que la fréquentation de ces hommes de parti ne pouvait qu'être fatale à Konovtiitsyne.
Il s'attachait donc aux pas de son ami et il le quittait le moins possible, comme s'il eût été son ange gardien. Mais, depuis que la mort d'Alexandre P"" était connue à Saint-Pétersbourg , Konovnitsyne se montrait plus sombre et plus préoccupé; il échappait sans cesse à l'affectueuse surveillance de Rostovtzoff, pour se rendre à des réunions secrètes
qui se tenaient chez des ofliciers que celui-ci savait hostiles au gouvernement. Ces réunions avaient un caractère suspect dont Rostovtzoff fut frappé ; il en parla franchement à son ami et n'eut pas lieu d*ètre satisfait des explications vagues et confuses qu'on lui donnait à cet égard.
Le comte Konovnitsyne ne dissimulait pas d'ailleurs ses sentiments personnels ; il répétait sans cesse, avec violence, que le grand*duc Nicolas né pouvait, en aucun cas, succéder à l'empereur Alexandre et que, le trône appartenant exclusivement au césarévitch, la Russie devait être consultée si ce prince refusait de faire valoir son droit héréditaire. Il ajoutait que, quant à lui, il sacrifierait sa vie pour empêcher le grandduc Nicolas de devenir empereur.
Rostovtzoff s'étonnait et s'attristait de ce langage, quoiqu'il dût l'attribuer à des griefs particuliers que son ami croyait avoir contre le grand-duc. Mais, dans la journée du 24 décembre, étant allé chez le comte Konovnitsyne, il ne fut pas peu surpris d'y trouver en conférence une vingtame d'officiers de toutes armes : à son aspect, ils se turent et le regardèrent avec défiance.
Konovnitsyne, un peu troublé de cette visite inattendue, vint lui prendre la main, en disant :
— Messieurs, ceux d'entre vous qui ne connaissent pas Rostovtzoff seront bien aises d'apprendre qu'ils n'ont rien à craindre en parlant devant lui. C'est mon meilleur ami et, bien qu'il ne soit pas encore des nôtres, il est aussi libéral que personne.
— Je vous demande pardon de vous avoir dérangés. Messieurs! interrompit Rostovtzoff, qui avait reconnu parmi les assistants Ryléïeff, Kakhowsky, le prince Obolensky et quelques autres qu'il soupçonnait déjà de complot politique ; je comprends que ma place n'est pas ici et je me retire.
Ce fut au sortir de ce conciliabule, qu'il résolut, par un généreux mouvement de patriotisme, de se faire délateur, pour sauver TEmpire et la famille impériale. Il ne doutait plus de l'existence d'une conspiration formidable, qui éclaterait au premier momeùt, et il écrivit sa lettre au grandduc Nicolas, avec Tespoir de prévenir les desseins des conjurés et d'empêcher ainsi son imprudent ami d'être entraîné par ses complices dans une entreprise criminelle et périlleuse.
On ne saurait douter que la pensée de cet ami, qu'il vou*lait protéger, en tout état de cause, n'ait été sa plus chère préoccupation ; car, le lendemain 25 décembre, après avoir été absorbé par les devoirs de son service toute la matinée, il rentra chez lui et se mit à consigner par écrit Tentretien qu'il avait eu la veille avec le grand-duc Nicolas; puis, joignant à cette espèce de procès-verbal une copie de la lettre qui lui avait servi d'introduction auprès du grand-duc, il enferma ces deux pièces dans un pli cacheté et se rendit chez le comte Konovnitsyne. Il y rencontra encore Ryléïeff et plusieurs des conjurés.
— Messieurs, leur dit-il en s'adressanl à eux avec une politesse froide et digne, souffrez que je vous donne un conseil: .c'est de renoncer à des projets qui ne sont plus un mystère pour personne...
— Il y a donc des traîtres parmi nous! s'écria Ryléïef, en interrogeant du regard le comte Konovnitsyne qui avait pâli et qui semblait embarrassé.
— Vous ne m'aviez pas confié vos secrets, reprit Rostovtzoff, et je vous remercie de m'avoir ainsi laissé ma liberté d'action. Sachez seulement que le grand-duc Nicolas est instruit de tout. . .
Ryléïef se précipita sur Rostovtzoff, au-devant duquel vint
se placer KonovniisyDe pour lui faire un rempart de son corps. Tous les assistants s'étaient levés à la fois et ils entouraient les deux amis, avec des menaces terribles.
— Mort aux traîtres ! disait Kakhowsky en brandissant un poignard.
— Je vous jure sur T honneur , reprit Rostovtzoff avec calme, que Konovnitsyne est entièrement étranger à ce qui s'est passé entre le grand-duc Nicolas et moi. J'ai fait ce que devait faire un bon citoyen, dévoué à son pays et à son souverain. Je n'ai toutefois dénoncé personne, mais j'ai averti l'empereur de prendre des mesures conformes à la circonstance...
— Messieurs, Rostovtzoff est chez moi ! dit le comte Konovnitsyne, en arrêtant le bras de Kakhowsky prêt à le poignarder ; il est sous ma protection, et j'espère que vous ne me forcerez pas à le défendre jusqu'à la mort. . .
— Vous réfléchirez, Messieurs, au conseil que je me suis permis de vous donner, repartit Rostovtzoff en serrant la main de son ami. Konovnitsyne , ajouta-t-il, tu trouveras, dans cette enveloppe cachetée, ma justification et la tienne.
Il sortit fièrement en prononçant ces mots, et Konovnitsyne retint les témoins de cette scène, qui voulaient s'élancer à la poursuite de Rostovtzoff.
On ignore ce qui se passa entre eux après le départ de Rostovtzoff; mais, plus tard, les deux pièces que celui-ci avait remises sous cachet à son ami furent retrouvées ouvertes parmi les papiers des conjurés.
Le grand-duc Nicolas ne pouvait mettre en doute Tau* thenticité des renseignements qu'il tenait de la bouche du lieutenant Rostovtzoff, et pourtant le comte Miloradovitch n'avait rien découvert qui fût de nature à les confirmer. La police ignorait ou feignait d'ignorer l'existence du complot, lorsque la capitale était pleine de bruits sinistres répandus par les conspirateurs eux-mêmes, qui avaient des intelligences jusque dans le palais impérial.
Le grand-duc avait reconnu à des indices certains, que cette conspiration latente, dont il se sentait environné, n'at^ tendait, pour éclater, que le jour de la prestation d'un nouveau serment à un nouvel empereur. Ce jour-là se trouvait irrévocablement fixé au 26 décembre, car, le 25 étant un dimanche, le grand-duc n'avait pas jugé convenable de mêler un acte politique aux pieuses occupations de ce saint jour. Il ne prévoyait que trop, d'ailleurs, les terribles difficultés qu'il aurait à surmonter et, dans ses douloureux pressentiments, il tremblait de se voir forcé de tirer l'épée du fourreau contre ses propres sujets.
Il passa la nuit du samedi au dimanche, sans se mettre au lit et sans fermer l'œil un instant, en proie à d'amères
inquiétudes et n'échappant que par la prière aux tortures de sa pensée.
Il écrivit, cette nuit-là, plusieurs lettres qui n'ont pas été rendues publiques et qui devaient être empreintes, plus ou moins, du trouble et de Tagitation de son esprit. Une seule, adressée au prince Wolkonsky et destinée sans doute à être mise sous les yeux de Timpératrice Elisabeth, est connue par fragments et peut donner une idée de ce que devaient être les lettres adressées au grand-duc Constantin, au grandduc Michel et à d'autres personnages de l'intimité du futur empereur,
« La volonté de Dieu est l'arrêt de mon frère, disait-il au prince Wolkonsky : le 14/26 décembre, je serai empereur de toutes les Russies ou je ne serai rien qu'un cadavre ! Je ne saurais décrire ce qui se passe en moi. Bien certainement, vous prendriez pitié de mes souffrances morales, si vous pouviez vous en rendre compte. Oui, mon cher prince, nous sommes tous malheureux pour le moment, mais nul ne l'est plus que moi. Que la volonté de Dieu soit faite ! »
La journée du dimanche ne fut signalée par aucun fait extraordinaire : on constata seulement que la population se portait aux églises avec plus d'affluence et d'empressement que jamais. Il n'y eut pas, toutefois, dans les allocutions des prêtres aux fidèles, la moindre allusion aux circonstances présentes que chacun appréciait à sa ma* nière.
On remarquait sur tous les visages un air d'anxiété, qui témoignait de l'état des esprits. L'inquiétude était plus vive encore à l'intérieur du palais, et les personnes de la cour qui venaient y chercher des nouvelles semblaient s'éviter mutuellement, dans la crainte de laisser deviner ce qu'elles pouvaient savoir ou prévoir. On avait appris dès le matin
que le Conseil de TEmpire était convoqué pour le soir même à huit heures et que les deux grands-ducs Nicolas et Michel devaient y assister. Cependant le grand-duc Michel n'était pas encore de retour.
Le grand-duc Nicolas avait reçu, le matin, des mains du prince Alexandre Galitsyne, le manifeste rédigé par Michel Spéransky et transcrit en plusieurs expéditions, durant la nuit, par un employé de confiance, Gabriel Popoff, dans le cabinet et sous les yeux du ministre.
Le grand-duc signa et data du iâ/24 décembre les trois exemplaires qui lui furent présentés, l'un pour Tempire de Russie, l'autre pour le royaume de Pologne et le troisième pour le grand-duché de Finlande.
Il avait désiré que ce document restât secret jusqu'à l'arrivée du grand-duc Michel. Néanmoins, on savait déjà, dans le palais, que le manifeste impérial était prêt et l'on en connaissait, sinon les termes, du moins les principales dispositions ; bientôt il en circula, dans le public, des copies plus ou moins exactes.
Dans la matinée du dimanche, le grand-duc Nicolas se montra seulement aux offices et rentra, aussitôt après, dans ses appartements. 11 passa la journée, renfermé avec son auguste épouse et l'impératrice-mère. Il envoyait demander d'heure en heure si le grand-duc Michel était arrivé.
Il voulut encore une fois faire ses adieux à son palais d'Anitchkoff et il s'y rendit en même temps que la grandeduchesse, pour y dîner en tête-à-tête avec elle. Le lendemain, l'empereur et l'impératrice devaient prendre possession du palais impérial.
La grandoKluchesse Alexandra eut l'idée d'annoncer ellemême à son fils le grand-duc Alexandre, alors âgé de sept ans, qu'il était désormais destiné à porter la couronne,
puisque son père allait être empereur et sa mère impératrice.
Le petit prince, qu'on appelait Sacha (diminutif du nom d'Alexandre) dans sa famille, parut tout troublé, en recevant cette communication imprévue, que la grande-duchesse s'efforçait de mettre à la portée de Tintelligence d'un enfant : il devint soucieux et rêveur, ne prononça pas une parole, retint quelques instants les sanglots qui Toppressaient, et finit par fondre en larmes.
— Pourquoi pleures-tu, Sacha ? lui dit la grande-duchesse, partageant cette émotion qu'elle ne s'expliquait pas chez un enfant de cet âge.
— Oh ! reprit*il en sanglotant, je ne veux être jamais empereur, car il faudrait, pour cela, que mon bien-aimé père fût mort comme notre bon ami l'empereur Alexandre.
La tendresse d'une mère eut à consoler cette première douleur enfantine, qui n'était qu'un pressentiment instinctif de piété filiale.
Le grand-duc Nicolas et la grande-duchesse rentrèrent de bonne heure au palais d'Hiver : l'impératrice-mère vint les rejoindre dans leurs appartements et témoigna l'intention de passer la soirée avec eux. On attendait toujours, d'une minute à l'autre, le grand-duc Michel.
Les membres du Conseil de l'Empire commençaient à se réunir pour la séance extraordinaire fixée à huit heures du soir.
Le grand-duc avait mandé le comte Miloradovitch pour s'informer si la police n'avait pas enfin découvert quelque chose et si, par suite des arrestations effectuées, on n'était pas sur la trace du complot. Le comte Miloradovitch n'avait appris rien de nouveau, la police n'avait fiait que des arrestations insignifiantes, et ce complot, dont le fantôme gran-
dissait sans cesse aux yeux du grand-duc, semblait bien près de s'évanouir en fumée.
En ce moment méme^ les conjurés se trouvaient réunis en séance secrète sur plusieurs points de la capitale ; ils savaient, heure par heure, ce qui se passait au palais d'Hiver et dans le Conseil de TEmpire.
Le centre des informations que recevaient à tout instant les différents groupes de cette conspiration militaire, était établi dans le palais impérial même. La chambre de la garde à cheval, où les officiers se rendaient après la parade et pendant la journée, servait, en quelque sorte, de quartiergénéral aux conjurés. Le prince Obolensky, lieutenant de la garde et aide de camp du général Bistrom, s'était chargé de recueillir les nouvelles à des sources sûres et inconnues, et de les transmettre immédiatement à ses affiliés.
Le capitaine des dragons de Nijni, Iakoubovitch, employait le crédit qu'il avait acquis auprès du comte Miloradovitch, à entretenir son avengle sécurité, en lui représentant comme des chimères tous les symptômes qui accusaient l'existence d'un complot : il avait réussi, en quelque sorte, à force d'intrigue et de duplicité, à mettre un bandeau épais sur les yeux du malheureux gouverneur-général de Saint-Pétersboug. On comprend quels renseignements utiles il pouvait faire passer à ses complices, en abusant ainsi de la confiance intime que lui accordait Miloradovitch.
Il y avait constamment un ou plusieurs des conjurés parmi les officiers de service au palais. Ce jour-là, le poste intérieur de la garde à cheval, à la porte des appartements de Timpératrice-mère, étaitcommandé par le prince Odoïewsky, un des membres les plus actifs et les plus audacieux des sociétés secrètes. En questionnant adroitement les personnes de la maison et les gens de la livrée, Odoïewsky obtint des
indications précieuses, qui furent utilisées au profit du complot.
Tous les membres du Conseil de l'Empire étaient rassemblés déjà dans la salle de leurs séances où se manifestait une agitation croissante. On disait que le grand-duc Michel n'était pas arrivé et qu'on savait bien qu'il ne viendrait pas. Le grand-duc Nicolas l'attendait toujours.
L'anxiété qui régnait dans le palais ne tarda pas à se répandre au dehors. Les rues étaient plus désertes et plus silencieuses encore qu'elles ne l'avaient été depuis la mort d'Alexandre I^'; mais on ne dormait pas dans toutes les mai* sons, et la curiosité publique se compliquait d'une inquiétude générale, avivée par les nouvelles les plus contradictoires, les plus sinistres ou les plus ridicules.
Minuit sonna, que le Conseil de l'Empire n'était point entré en séance. Le grand-duc Michel n'arrivait pas. Le Conseil fut informé que le grand-duc Nicolas se rendrait seul dans son sein, vu l'urgence de l'affaire d'État qui avait motivé sa convocation.
Le grand-duc Nicolas, qui depuis plus de quatre heures était enfermé avec les deux impératrices, prit congé d'elles . en les embrassant et en les priant d'attendre son retour. Elles se mirent en prières pour demander à Dieu de veiller sur l'empereur.
Quand le grand-duc entra dans la salle, tous les membres du Conseil qui étaient à leurs places se levèrent pour le saluer. 11 les invita du geste à se rasseoir et il alla occuper le siège du président.
Un silence palpitant régnait autour de lui. Il s'était assis et, d'une voix ferme et haute , il commença la lecture du manifeste qu'il avait déployé lentement.
Au début de ce rcscrit impérial, les assistants s'étant le-
vés par un mouvemenl spontané^ le grand-duc se leva aussi et resta debout jusqu'à la fin de sa lecture.
« Par la grâce de Dieu^ Nous, Nicolas, empereur et autocrate de toutes les Russies, etc., Savoir faisons à tous nos fidèles sujets :
a Dans l'aflliction de notre cœur, au milieu de la douleur générale qui nous accable. Nous, notre maison impériale et notre chère patrie, en nous humiliant devant les impéné* trables décrets du Très-Haut, c'est en lui seul que Nous cherchons nos forces et nos consolations. Il vient d'appeler à lui l'empereur Alexandre P% de glorieuse mémoire, et nous avons tous perdu un père et un souverain, qui, pendant vingt-cinq ans, a faille bonheurde la Russieet le nôtre.
ce Lorsque, le 27 du mois de novembre, nous parvint la nouvelle de cet événement déplorable, Nous nous sommes empressé, dans ce moment même de douleur et de larmes, d'accomplir un devoir sacré et, ne suivant que l'impulsion de notre cœur. Nous avons prêté serment de fidélité à notre frère atné, le césarévitch, grand-duc Constantin, comme à rhéritier légitime du trône de Russie par droit de primogé* niture.
« Nous venions de nous acquitter de cette sainte obligation, quand nous apprîmes du G)nseil de l'Empire : que, le 15 octobre 1823, il avait été déposé entre ses mains un |>aquet scellé du sceau de l'empereur et sur lequel il était écrit, de la propre main de Sa Majesté Impériale : « Garder « au Conseil de l'Empire jusqu'à ce que j'en ordonne au- « trement; mais, dans le cas où je viendrais à mourir, ou- « vrir ce paquet en séance extraordinaire, avant de procé- « der à tout autre acte; » que cet ordre souverain avait été exécuté par le Conseil et que les pièces suivantes s'étaient trouvées dans ledit paquet : l"" Une lettre du césarévitch,
grand-duc Constantin, en date du 14 janvier 1822, adressée à feu Tempereur, et par laquelle Son Altesse Impériale re* nonce à la succession au trône, qui lui appartenait par droit de primogéniture. S"" Un manifeste du 16 août 1823, signé de la propre main de Sa Majesté Impériale, par lequel, après avoir exprimé son assentiment à la renonciation du césarévitch et grand-duc Constantin, Elle statue que, étant le premier en âge après lui, Nous sommes, suivant la loi fondamentale, le plus proche héritier de la couronne. Nous fûmes informé, en outre, que des actes semblables se trouvaient déposés au sénat dirigeant, au saint-synode, et dans la cathédrale de l'Assomption de Moscou.
a Les faits susdits ne pouvaient changer en rien la déter* mination que Nous avions prise. Nous vîmes dans ces actes une renonciation faite par Son Altesse Impériale pendant la vie de l'empereur et confirmée par l'assentiment de Sa Majesté Impériale; mais Nous n'eûmes ni le désir ni le droit de considérer comme irrévocable cette renonciation, qui n'avait point été publiée lorsqu'elle eut lieu, et qui n'avait point été convertie en loi. Nous voulions ainsi manifester notre respect pour la première loi fondamentale de notre patrie, sur Tordre invariable de la succession au trône ; et, fidèle au serment que Nous avions prêté, nous insistâmes pour que TEmpire entier suivît notre exemple. Dans celte grave circonstance, notre dessein n'était pas de contester la validité des résolutions exprimées par Son Altesse Impériale. Il était bien moins encore de Nous mettre en opposition avec les volontés de feu l'empereur , notre père et bienfaiteur commun, volontés qui nous seront toujours sacrées; Nous cherchions uniquement à garantir delà moindre atteinte la loi qui règle l'ordre de succession au trône, à placer dans tout son jour la loyauté de nos intentions, et à préserver notre chère
patrie même d'un moment d'incertitude sur la personne de son légitime souverain. Cette détermination, prise dans la pureté de notre conscience, devant le Dieu qui lit au fond des cœurs , fut bénie par Sa Majesté Timpératrice Marie, notre mère bien-aimée.
a CependanI, la douloureuse nouvelle du décès de Sa Majesté l'empereur était parvenue directement de Taganrog à Varsovie le 25 novembre, deux jours plus tôt qu'ici. Inébranlable dans sa résolution, le césarévitch et grand-duc Constantin la confirma dès le lendemain, par deux actes datés du 26 novembre, qu'il chargea notre frère bien-aimé, le grand-duc Michel, de nous remettre. Ces actes consistaient : 1* en une lettre adressée à Sa Majesté l'impératrice notre mère chérie, lettre dans laquelle, renouvelant sa décision antérieure et l'appuyant d'un rescrit de feu l'empereur, en date du 2 février 1822, qui servait de réponse à son acte de renonciation et dont copie était annexée, Son Altesse Impériale renonce définitivement et solennellement à tous ses droits au trône et, d*après l'ordre établi par la loi fondamentale, les reconnaît en Nous, ainsi qu'en notre postérité; 2'' en une lettre à Nous adressée, dans laquelle Son Altesse Impériale réitère l'expression primitive de sa détermination, Nous donne le titre de Majesté Impériale, ne se réserve que celui de césarévitch, qu'elle portait antérieurement, et se nomme le plus fidèle de nos sujets.
« Quelque décisifs que fussent ces actes, et quoiqu'ils prouvassent jusqu'à l'évidence que la résolution de Son Altesse Impériale était constante et irrévocable, nos sentiments et l'état même de l'affaire Nous ont porté à différer la publication desdits actes jusqu'à ce que Son Altesse Impériale eût manifesté ses volontés relativement au serment que Nous lui avions prêté, ainsi que tout l'Empire.
« Actuellement, venant de recevoir aussi cette manifes* tation définitive des volontés de Son Altesse Impériale, Nous en faisons part à tous nos sujets, ajoutant ci-après: 1^ la lettre de Son Altesse Impériale le césarévitch grand-duc Constantin à feu Tempereur Alexandre V'\ 2*" la réponse de Sa Majesté Impériale ; S"" le manifeste de feu l'empereur, qui confirme la renonciation de Son Altesse Impériale et qui Nous reconnaît pour son héritier; 4^ la lettre de Son Altesse Impériale à Sa Majesté Timpératrice , notre mère bienaimée; 5® la lettre que Son Altesse Impériale nous a adressée.
a En conséquence de tous ces actes et d'après la loi fondamentale de l'Empire sur Tordre de succession, le cœur plein de respect pour les décrets impénétrables de la Providence qui Nous conduit, Nous montons sur le trône de nos ancêtres, sur le trône de Tempire de toutes les Russies et sur ceux du royaume de Pologne et du grand-duché de Finlande, qui en sont inséparables, et ordonnons :
« l"" Que le serment de fidélité soit prêté à Nous et à notre héritier. Son Altesse Impériale le grand-duc Alexandre, notre fils bien-aimé ;
<c S"" Que l'époque de notre avènement au trône soit datée du 19 novembre 1825.
« Enfin, Nous invitons tous nos fidèles sujets à élever avec Nous leurs ferventes prières vers le Tout-Puissant, pour qu'il Nous accorde la force de supporter le fardeau que sa sainte Providence Nous a imposé, qu'il Nous soutienne dans nos fermes intentions de ne vivre que pour notre chère patrie, et de marcher sur les traces du monarque que Nous pleurons. Puisse notre règne n'être qu'une continuation du sien, et puissions-Nous accomplir tous les vœux que formait pour le bonheur de la Russie celui dont la mémoire sacrée
nourrira en Nous le désir et l'espoir de mériter les bénédictions du ciel et l'amour de nos peuples!
<c Donné, dans notre résidence impériale de Saint-Pé* tersbourgy le 12 décembre. Tan de grâce mil huit cent vingt-cinq et de notre règne le premier.
« Nicolas. »
Après cette lecture, que les assistants avaient écoutée dans une émotion muette, le Conseil entier salua l'empereur avec le plus profond respect et, sur son ordre réitéré, tout le monde s'assit.
La discussion fut ouverte : un membre du Conseil porta l'attention de ses collègues sur les annexes du manifeste, comme la plus claire explication de la conduite réciproque des deux grands-ducs Constantin et Nicolas. L'empereur (car il venait de prendre ce titre pour la première fois) ordonna de lire seulement la déclaration que le césarévitch avait adressée directement au prince Lapoukhine depuis la vacance du trône, pour renouveler sa renonciation formelle en faveur de son frère Nicolas.
Cette déclaration ne parut pas de nature à être jointe aux annexes du manifeste, à cause de quelques expressions un peu trop vives qui s'y trouvaient. L'empereur la reprit et la garda comme inutile et non avenue ; mais il confia le manifeste et les annexes au ministre de la justice, avec ordre de les rendre publics par voie d'impression.
Puis, Sa Majesté, saluant gracieusement les membres du Conseil, quitta la salle, pour laisser le Conseil dresser procès-verbal de cette séance mémorable, après avoir statué que la prestation du serment de fidélité à l'empereur Nicolas P' aurait lieu le 26 (14, calendr. russel décembre.
Il était une heure du matin, quand l'empereur rentra
dans ses appartements ; il y retrouva sa mère et sa femme qui Taltendaient, en priant, Tune et Tautre encore agenouillées côte à côte devant une sainte image. Elles avaient eu plus d'une fois les yeux humectés de larmes pendant son absence, qui leur sembla interminable.
L'empereur les embrassa toutes deux avec émotion, en leur montrant du doigt l'aiguille de la pendule qui marquait une heure du matin.
— C'en est fait, dil-il, je suis empereur, et mon règne commence.
— Une heure du matin! reprit Timpéralrice-mère, qui, ainsi (]ue la plupart des Russes, considérait le lundi comme un jour néfaste. Comment n*a-t-on pas songé à dater du dimanche l'inauguration du nouveau règne ? On verra un fâcheux pronostic dans le choix qu'on a fait du lundi...
— C'est un mauvais jour, peut-être ! interrompit l'impératrice Alexandra, qui ne partageait pas l'idée superstitieuse relative au lundi ; mais ce n'est qu'un jour, et le règne qui vient de commencer se composera , s'il plaît à Dieu , de beaucoup d'années heureuses et prospères !
L'empereur et l'impératrice reconduisirent l'impératricemère dans ses appartements, et là ils daignèrent recevoir avec bonté les félicitations des personnes attachées au service de la maison impériale.
Une de ces personnes ayant exprimé, d'une manière très délicate, combien l'avènement de l'empereur Nicolas trouvait de sympathie et de joie dans le cœur de tous les serviteurs dévoués de son auguste famille :
— Ceux qui sympathisent le plus avec nous, dit la jeune impératrice avec une mélancolie douce et communicative, ceux surtout qui nous connaissent, devraient nous plaindre et nous consoler plutôt que de nous féliciter du nouveau sort
— -iOI —
que nous avons accepté bien maigre nous, pour obéir aux décrets de la Providence et aux volontés de notre bienfaiteur, feu l'empereur Alexandre.
Rentré dans ses appartements vers deux heures du matin, l'empereur n'y chercha pas encore le repos dont il avait le plus grand besoin : le conseiller Spéransky lui fit remettre une lettre, rédigée par son commandement et d'après ses indications, pour le grand-duc Constantin ; l'empereur signa cette lettre, dont le caractère était plus intime qu'officiel et qui dans sa pensée cependant devait servir de corollaire à son manifeste.
Voici quelle était cette lettre solennelle, qu'un feldïager eut ordre de porter immédiatement à Varsovie :
a Cher frère,
« En partageant du fond de mon âme la douleur cruelle qu'éprouve Votre Altesse, de la perle irréparable que nous venons de faire tous les deux, j'espérais puiser quelque consolation dans l'idée que je trouverais en vous, mon frère atné, que j'ai appris à vénérer et à aimer depuis mon enfance, que je trouverais, dis-je, en vous, un père et un souverain.
tf Votre lettre, datée du 26 novembre, m'a privé de cette consolation. Vous m'avez défendu de suivre l'impulsion de mon cœur, et vous n'avez pas daigné accepter le serment que j'ai prononcé, non-seulement par devoir, mais aussi par conviction intime.
a Mais vous ne sauriez ni empêcher, ni défendre l'expansion des sentiments de dévouement et le maintien du serment intime de ce cœur que je vous ai voué spontanément, que je ne saurais reprendre, et que, vous, par l'affection que
vous me portez, vous n'aurez pas la force de repousser.
« Les vœux de Votre Altesse sont accomplis. J*ai occupé le poste élevé que vous m'avez désigné et dont vous n'avez pas voulu, bien qu'il vous appartint de droit. Votre volonté est faite !
« Mais permettez-moi d'espérer que celui qui, contre mon gré et mon attente, m*a placé dans cette voie pénible et difficile, laissez-moi croire, dis-je, que celui-là sera mon guide et mon soutien. Devant Dieu, vous ne sauriez repousser ce devoir et vous ne sauriez non plus renoncer au pouvoir moral qui vous est accordé par la Providence même, en qualité de frère aîné, pouvoir sacré pour moi et auquel j'obéirai avec bonheur toute ma vie, comme votre fidèle sujet de cœur.
. « C'est par l'expression de ces sentiments que je termine ma lettre, en suppliant le Très-Haut qu'il ait dans sa clémence à conserver longtemps vos jours, si précieux pournioi.
«r De Votre Altesse Impériale,
« le fidèle sujet de cœur el d'àme^
« Nicolas. »
Nicolas P' commença ensuite ce que, depuis, il appela toujours son métier d^empereur : il prit connaissance lui-même de tous les papiers d'État, qui avaient été déposés sur son bureau ; il lut avec soin les rapports de police que le gouverneur-général de Saint-Pétersbourg lui avait envoyés pour le convaincre de la tranquillité rassurante qui régnait dans la capitale ; il lut avec soin les rapports des chefs militaires, qui s'accordaient avec le gouverneur-général, en déclarant que les esprits étaient admirablement préparés dans tous les corps de l'armée à l'inauguration du nouveau souverain.
A l'heure même où ces témoignages écrits d'adhésion universelle passaient sous les yeux de l'empereur, les con-
spirateurs étaient à Tœuvre et sa morl avait été jurée par des régicides!
Nicolas ignorait absolument ce qui se tramait autour de lui, et cependant il avait le sentiment de la gravité des circonstances et des périls de la situation. Plus d'une fois, il s'approcha d'une fenêtre et il écouta des bruits lointains qui n'existaient peut-être que dans son imagination; il crut voir des reflets d'incendie se promener sur la neige qui couvrait le sol des rues et les toits des maisons.
— 0 mon Dieu ! disai^il, en marchant à grands pas dans son cabinet : tu m'es témoin que je n'ai ni cherché, ni désiré cette couronne, qu'il faudra sans doute défendre au prix d'un sang que je voudrais pouvoir racheter avec le mien !
Il se jeta enfin tout habillé sur son lit, mais il ne put fermer l'œil jusqu'au jour.
La police était-elle complice de la conspiration ? Etait-elle seulement indifférente et voulait-elle rester tout à fait neutre en face des événements qui allaient s'accomplir ?
On ne saurait supposer, dans tous les cas, qu'elle fût aveugle au point de ne rien voir de ce qui se passait presque au su de tout le monde. Quoi qu'il en soit, le comte Miloradovitch, gouverneur-général de Saint-Pétersbourg, trompé par les rapports de sas agents et surtout par les communications mensongères du capitaine Iakoubovitçh , ne soupçonna rien jusqu'au dernier moment.
La soirée du 25 décembre et la nuit tout entière furent consacrées à des réunions secrètes dans lesquelles les principaux conspirateurs ne réussirent pas à se mettre d'accord sur le but de leur coupable entreprise et sur les moyens d'exécution à employer dans la journée du lendemain. Ils n'étaient unanimes que sur la question d'opportunité et dans la volonté d'agir; mais la divergence de leurs opinions et de leurs caractères se traduisait par les propositions les plus contradictoires et les plus incompatibles. On devait prévoir qu'ils n'arriveraient jamais à s'entendre, avant l'explosion du complot.
Les discussions personnelles, en effet, dans ces réunions nocturnes, prirent un tel caractère de violence et d'animo-
site, qu'elles faillirent dégénérer en provocations : tous les conjurés étant armés, le sang aurait coulé sans la prudence et l'énergie de Ryléïeff.
Conrad Ryléïeff était Tâme et la tète du complot; il avait organisé, sinon créé, l'Association patriotique du Nord, qui correspondait avec celle du Midi et qui s'était recrutée de préférence dans les classes éclairées. L'armée, l'administration et la noblesse lui avaient donc fourni une multitude d'adhérents.
Cette société secrète n'avait pas eu d'abord d*autre objet que déposer des limites légales à l'autorité souveraine et de transformer, d'une manière ou d'une autre, de gré ou de force, l'empereur autocrate en monarque constitutionnel, avec une charte libérale et une assemblée représentative. C'était sur le modèle de la France qu'on voulait refaire le gouvernement iiisse.
On ne s'arrêta pas en si beau chemin et on en vint bientôt à l'idée de fonder une république en Russie. L'empereur Alexandre eût certainement péri assassiné, si une mort prématurée et naturelle ne l'eût dérobé au poignard des meurtriers.
Il faut reconnaître que les chefs de l'Association du Nord n'avaient jamais trempé dans ces odieux complots, qui leur faisaient horreur et qu'ils s'efforçaient eux-mêmesdedéjouer.
Ryléïeff surtout, malgré toute l'ardeur de ses convictions politiques, répugnait à l'effusion du sang et conservait une sorte de respect et d'enthousiasme pour la personne même de l'empereur. 11 était doux, humain, bienveillant, quoique ferme et résolu quand les circonstances l'exigeaient.
On raconte que, dans un conciliabule, qui précéda le départ d'Alexandre I**" pour la Crimée, le capitaine lakoubovitcli, qui avait juré de tuer de sa propre mam l'empereur,
annonça (oui haul qu'il allait enfin ffafperson coup. Ryléïelf, présent à la réunion, essaya de calmer ce conspirateur sauvage et féroce, et lui représenta doucement que le meurtre était un mauvais moyen pour arriver à leur but constitutionnel .
Ce langage sensé et conciliant ne fit qu'exaspérer le farouche régicide qui s'obstinait à exécuter son affreux dessein.
Ryléïeif le supplia, même à genoux, de ne point attenter à la vie de l'empereur ou du moins d'attendre encore un mois ou deux, afin de ne pas compromeltre les destinées de leur œuvre patriotique ; mais, voyant qu'il n'obtenait rien, de cette nature indomptable, il lui déclara, d*un air menaçant, qu'il saurait bien l'empêcher de faire son coup^ et qu'il le tuerait sur la place ou qu'il irait lui-même le dénoncer à l'empereur.
Ryléïeff, on peut en juger par ce seul trait, aurait voulu amener Alexandre P' à octroyer une charte à ses peuples et à établir, sans secousses et sans luttes, une monarchie constitutionnelle en Russie» C'était un de ces utopistes, un de ces rêveurs politiques, qui se passionnent pour des théories imaginaires et qui se croient prédestinés à changer dans leur pays les usages, les mœurs, les lois et le gouvernement. Il aimait pourtant sincèrement sa patrie et il n'avait pas d* autre ambition que de lui être utile en lui imposant une révolution qu'elle ne demandait pas.
Il était sorti du corps des cadets pour entrer dans l'armée^ avec le grade de sous-lieutenant; mais, pour mieux conspirer contre l'ordre de choses qu'il tendait à réformer, sinon à détruire complètement, il avait voulu se faire une existence indépendante et il s'était hâté de déposer ses épaulettes, pour devenir secrétaire-général de la Compagnie américaine , grande société commerciale qui avait son siège
à Sainl-Pétersbourg. Celte position importante, qui lui assurait une honorable aisance, ne Tempècha pas de se consacrer aux lettres et de se faire un nom distingué parmi les poètes et tes écrivains russes.
De concert avec son aroi Alexandre Bestoujeff, capitaine d'état-major, qui avait été son collaborateur dans plusieurs ouvrages de littérature, et qui passait pour un des meilleurs poêles de son temps, il avait fait plus que créer TAssociatioft patriotique du Nord ; il lui avait donné une puissante et formidable organisation; il en avait multiplié les agents et développé les moyens d'action. Il n'était pas néanmoins parvenu, après trois années d'efforts constants et de tentatives infructueuses, à centraliser cette immense société secrète et à la soumettre à une direction fixe. Tous les membres de l'Association lui étalent dévoués sans doute, puisqu'il ne se rencontra pas un seul traître parmi les affiliés, mais il n'y eut jamais de programme arrêté définitivement, et le but final de ce complot permanent restait vague, confus et ténébreux.
Ce manque absolu d'unité et de fixité n'avait fait que se caractériser davantage, depuis que la vacance du trône impérial laissait le champ plus libre aux entreprises des conspirateurs. On était à la veille de l'exécution du complot, et personne encore, même parmi les chefs les plus compromis, n'avait une idée exacte et précise de ce qu'on allait faire le lendemain.
Ryléïeff, en présence de cette indécision générale qui se traduirait en cent projets aussitôt abandonnés que conçus, désespéra le preipier du succès de l'œuvre révolutionnaire à laquelle il avait voué sa vie, et, au moment de donner le signal de l'insurrection, il fut effrayé de la responsabilité morale qu'il avait assumée sur sa tôte, en conduisant à leur
perte lanl de braves et généreux amis de la liberté. Il ne recula pas cependant, car il n'était plus maître de retarder d'un jour ni d'une heure le mouvement simultané de toutes les sociétés secrètes de la Russie.
Des émissaires sûrs avaient été envoyés dans les provinces de TEmpire, afin que la révolte éclatât sur différents points à la fois, dans les centres militaires. Le matin du 25 décembre, deux agents du complot, Hippolyte Mouravieff-Apostol et Svisfounoff, étaient partis, l'un pour le quartier-général delà deuxième armée à Vassilkow, l'autre pour Moscou, avec des instructions formelles qui devaient décider l'Association patriotique du Midi à prendre les armes en même temps que celle du Nord. La prestation d'un second serment à un nouvel empereur était un prétexte et une occasion que les conjurés ne retrouveraient jamais, s'ils n'en profitaient pas pour provoquer un soulèvement général en Russie.
Ryléïeff n'avait plus alors entre les mains la direction effective et personnelle de la Société du Nord; il s'était effacé lui-même, dans l'intérêt du complot, en se déchargeant d'une partie de ses pouvoirs en faveur de deux de ses complices, auxquels il se sentait bien supérieur par les qualités du cœur et de l'esprit, mais qui pouvaient être plus utiles que lui à la cause qu'ils servaient, en raison de leur grand nom nobiliaire, de leur haute position sociale et de leur fortune considérable.
Le prince Eugène Obolensky et le prince Serge Troubetzkoï étaient donc ainsi devenus avec Ryléïeff les chefs de la conspiration à Saint-Pétersbourg, et, depuis trois jours, Serge Troubetzkoï avait accepté, à la demande presque unanime des conjurés, le titre de dictateur provisoire, quoiqu'il fût absolument incapable de remplir un pareil rôle.
Serge Troubetzkoï, appartenant à une des plus anciennes
et des plus illustres familles de la Russie, était 'Coionel d'état-major au qualrième corps d'armée ; Alexandre I"*, peu de temps avant de mourir, l'avait nommé gouvor* neur militaire de Kiew. C'était un homme doux et bon, aimable et spirituel, mais léger, indécis et insouciant. Il avait été entraîné dans les sociétés secrètes par ses amis de plaisir, et il ne s'était pas d'abord rendu compte des conséquences sérieuses que son affiliation à ces sociétés pouvait avoir pour lui. S'il eût osé retirer sa parole et surtout s'il n'eût pas craint de passer pour un traître ou pour un tâche, il aurait quitté les rangs des conspirateurs.
Ceux-ci, en se groupant autour de lui et en se servant de son nom comme d'un drapeau, n'imaginèrent rien de mieux, pour le retenir dans leur parti, que de le mettre, presque malgré lui, à la (été du complot, et de lui attribuer le titre et les pouvoirs d'un dictateur.
Ryléïeffn'en restait pas moins le chef dirigeant, de concert avec son ami Bestoujeff, sous la garantie nominale du prince Troubetzkoï, qui s'en rapportait aveuglément à eux. Cétait toujours chez RyléïefT que se réunissaient ses principaux complices ; c'était lui qui parlait par la bouche du dictateur et qui donnait aussi des ordres auxquels personne n'avait encore désobéi. Suivant les termes du Rapport olficiel de la commission d'enquête, rédigé après les événements du 26 décembre : « A côté d'une turbulente opposition aux autorités légitimes, on voyait une obéissance passive envers l'autorité inconnue qu'ils croyaient avoir choisie. »
Parmi les conjurés qui devaient jouer un rôle actif dans l'insurrection du lendemain, il y avait sans doute quelques aventuriers audacieux, quelques ambitieux de bas étage, mais la plupart étaient des personnages considérables par \e nom qu'ils portaient, par le rang qu'ils occupaient dans
Tarislocratie russe, par les grades supérieurs qu'ils avaient atteints dans l'armée.
Beaucoup d'entre eux s'étaient affiliés aux sociétés secrètes avec toute la fougue et l'inconséquence de ta jeunesse, sans avoir mesuré l'abime où les poussait fatalement un instante d'erreur et de séduction politiques; d'autres, esprits téméraires et cœurs généreux, préoccupés de folles utopies sociales et républicaines, croyaient s'être dévoués à Aine œuvre sainte et patriotique dans l'intérêt du peuple et pour la liberté de la Russie.
Il suffira de nommer quelques uns de ces hommes égarés, qui conspiraient alors contre l'Empire et la famille impériale et qui peut-être, un mois auparavant, se seraient fait tuer avec joie pour Tempereur.
Le lieutenant-colonel Batenkoff, d'un caractère entreprenant et d'un esprit inquiet, s'était jeté à corps perdu dans le complot, pour se venger d'avoir perdu un emploi avantageux qu'il remplissait dans les colonies militaires.
Le baron de Steinheil, lieutenant-colonel en retraite, homme prudent et considéré, avait offert ses services aux conjurés, dans Tespoir d'obtenir réparation de certaines injustices qu'il se plaignait d'avoir éprouvées.
Le prince Obolensky, lieutenant dans la garde impérial^ et aide de camp du général Bistrom, n'était ni moins noble,, ni moins riche, ni moins intelligent que son ami le prince Troubelzkoï: il avait consenti à devenir membre des sociétés^ secrètes, par un sentiment irréfléchi d'inimitié particulière contre le grand-duc Nicolas.
Le prince Odoïewsky, cornette dans la garde, et le prince Ghtchépine-Bostowsky, capitaine du régiment de Moscou, tous deux descendants de l'antique race de Rurik, s'étaient mis délibérément à la suite du prince Troubetzkoï, sans
aucune arrière-pensée d'ambition et sans céder à un vieux ressentiment de famille contre les Romanoff.
Ces illustres conjurés, qui avaient tout à perdre et qui n'avaient rien à gagner dans une révolution démocratique, subissaient aveuglément Tinfluence des conseils et de l'exemple de leurs amis politiques appartenant à tous les corps de l'armée; ils comptaient, au nombre des auxiliaires du complot, le comte Konovnitsyne , lieutenant d'étatmajor de la garde ; les capitaines Pouchkine, de l'escadron des pionniers de la garde, et Répine, des chasseurs de Finlande; le lieutenant Arbousoff, des équipages de la garde ; le capitaine des dragons de Nijni, Iakoubovitch ; Zavalichine, lieutenant des équipages de la flotte ; Pierre Kakhovvsky, lieutenant en retraite ; les frères Bestoujeff, Nicolas, lieutenant de vaisseau, et Michel, capitaine en second au régiment de Moscou, etc.
Dans la réunion centrale qui se tenait chez Ryléïef, le soir du 25 décembre, et qui se prolongea une partie de la nuit, il y eut bien des hésitations, bien des luttes, bien des avis contraires.
Un conseiller d'Etat, Krasnokoutzky, membre de l'Association du Midi, arriva vers minuit et annonça d'une manière positive que le Conseil de l'Empire était rassemblé pour entendre lire le manifeste du nouvel empereur et que la prestation du serment aurait lieu le lendemain, à partir de sept heures du matin.
Cette nouvelle mit fin aux derniers attermoiements que proposaient encore les conjurés les plus timides, les plus prudents ou les plus indécis.
Ryléïeff, qui était resté sombre et silencieux depuis l'ouverture de la séance, prit la parole et raconta, d'une voix émue et indignée, qu'un individu, étranger au complot et
aux sociétés secrètes, s'était présenté la veille au palais d'Hiver et avait averti le grand-duc Nicolas qu'une conspiration se tramait contre lui.
— Nommez le traître ! nommez-le ! s'écrièrent tous les assistants, en poussant des cris de fureur et en se regardant l'un Tautre avec défiance. Mort au traître !
— Je me suis engagé à ne pas le nommer, dit Ryléïeff qui avait entre les mains la copie de la lettre adressée par Rostovtzoff au grand-duc Nicolas et communiquée par lui-même au comte Konovnitsyne. Ce n'est pas un traitre, d'ailleurs, puisqu'il ne fait pas partie de notre association. Ainsi, tout ce qu'il savait, tout ce qu'il a pu révéler, se borne à des conjectures et à des présomptions...
— N'importe, il faut qu'il meure 1 interrompit Kakhowsky. Je me charge de la vengeance de tous...
— Le grand-duc est sur ses gardes, voilà tout, reprit froidement RyléïefT, mais il ignore absolument les noms des conjurés et les ressources du complot... Nous n'avons pas de temps à perdre, et demain, sans plus de retard, nous verrons à qui des deux restera la victoire, à la démocratie ou à la tyrannie !
— Oui, oui, s'écria un des conjurés avec une éloquente inspiration, les fourreaux sont brisés, nous ne pouvons plus cacher nos épées !
— Bravo ! reprit chaleureusement Alexandre Bestoujeff. Quant à moi, je passe le Rubicon et je sabre tout ce qui voudra faire résistance.
— Il y aura bien du sang répandu, objecta froidement Iakoubovitch. Si l'on m'avait laissé faire , ajouta-t-il en se tournant vers Ryléïeff, j'aurais arrangé tout cela, en tuant l'empereur. . .
— Je m'accuse, en effet, de t'avoir arraché ta victime.