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dit RyléVelT avec dédain ; mais, Alexandre mort, il te reste encore deux empereurs à tuer... Nous avons autre chose à faire, Dieu merci !...
— Il serait bon cependant, repartit uu conjuré, de savoir ce qu'on fera de la famille impériale après la victoire...
— Nous ne sommes pas des assassins ! interrompit Rytcïeff qui avait un profond dégoût pour le régicide. J'espère que le grand-duc Nicolas refusera la couronne et que le sénat, en présence de l'insurrection de tous les régiments, se prononcera dans le sens de notre programme démocratique... Dieu fasse que nous évitions de verser du sang!...
— Mes amis, s*écria Kakbowsky, je n*ai pas de famille, je suis seul sur la terre, et je me dévouerai de grand cœur, s'il faut sacrifier ma vie pour noire sainte cause. Dans le cas oii le grand-duc Nicolas ne voudrait point entendre raison, c'est moi qui vous débarrasserai de lui !
— C'est moi ! répliqua Iakoubovitch avec une énergie sauvage : on m'a empêché de frapper mon coup, en poignardant Alexandre ; cette fois-ci, on ne m'enlèvera pas ma victime !
Dans ce débat mémorable, où Ryléïeff eut le courage de tenir tête aux emportements et aux violences du parti extrême que représentaient Iakoubovitch et Kakhowsky, le prince Troubetzkoï, quoique indigné des paroles sanguinaires qu'il entendait, s'abstint de prendre part directement à la discussion et parut regretter de s'être compromis avec de pareils furieux ; il n'aurait eu qu'à invoquer son autorité de dictateur, pour leur imposer silence ; il ne le fit pas, maison remarqua qu'il afibctait de rester à l'écart, en causant à voix basse avec le prince Obolensky et quelques autres de son intimité.
Il fallait cependant prendre des mesures définitives et
donner des ordres précis pour la journée du lendemain. On décida que Ton entraînerait sur la place du Sénat tous les régiments qu'on réussirait à soulever, en persuadant aux soldats que le grand-duc Nicolas était un usurpateur et que le serment déjà prêté au césarévitch ne devait pas, sous peine de sacrilège et de parjure, être remplacé par un nouveau serment. Le prince Troubetzkoï irait alors se mettre à la tête des insurgés, que le capitaine Iakoubovitch et le colonel Boulàtoff commanderaient sous ses ordres, et le sénat, qui se trouverait réuni à Theure même au lieu de ses séances, serait adjuré de diriger le mouvement national pour empêcher Teffusion du sang.
On espérait que le grand-duc Nicolas, en face de l'insurrection triomphante, ne s'opposerait pas à la convocation immédiate de députés élus dans tous les gouvernements de. TEmpire et chargés d'inaugurer en Russie le régime représentatif avec un souverain constitutionnel.
Le prince Troubetzkoï, découragé d'avance et résigné à tout, eut l'air d'approuver tacitement ce qui fut proposé et décidé sous son nom.
Dans tous les régiments qui avaient leurs quartiers à Saint-Pétersbourg, les soldats avaient été habilement préparés depuis quinze jours à la rébellion ; ils étaient déjà déterminés la plupart à refuser le serment au nouvel em-> pereur et ils voulaient s'en tenir à leur premier serment.
Le bruit s'était d'ailleurs répandu dans tes casernes, que le césarévitch, loin d'avoir abdiqué, marchait contre son frère avec l'armée de Pologne et venait défendre ses droits héréditaires, les armes à la main.
Quant aux officiers, ils étaient tous plus ou moins disposés à obéir au mot d'ordre des sociétés secrètes et à embrasser la cause de la révolution. L'esprit général des troupes avait
même paru si favorable, (pielqucs jours auparavant, ii une insurrection militaire, que quelques-uns des chefs du complot, entre autres BatenkofT, étaient d*avis de ne pas attendre davantage et de tenter un coup de main sur le palais d'Hiver.
Dans la journée du 21 décembre, le prince Obolensky avait fait demander à plusieurs de ses amis, officiers des chevaliers-gardes, si Ton pouvait compter sur leur régiment dans le cas d'une manifestation populaire.
Il avait été question, en effet, de forcer les grands corps de l'État à intervenir souverainement dans la crise politique. Sous la pression d'une révolte générale, le Conseil de l'Empire et le sénat, qui cachaient dans leur sein plus d'un conspirateur, devaient se réunir extraordinairement et imposer des conditions législatives à l'empereur, qu'ils auraient re- ^ connu ensuite, au nom du peuple et de l'armée. Mais tout manqua au moment où la révolte allait éclater.
Le lieutenant-colonel BatenkotT, qui avait eu la haute main dans celiardi projet, fut inconsolable de le voir abandonné, et il déclara nettement qu'on ne retrouverait pas en un demi-siècle une si belle occasion de régénérer la Russie.
— S'il y avait eu de bonnes têtes au Conseil de l'Empire, disaitril encore dans la soirée du 25 décembre, la Russie aurait aujourd'hui prêté serment à un nouveau souverain et à des lois nouvelles. Maintenant, tout est perdu pour nous, et sans retour !
L'expression de ces regrets et de ce découragement témoigne assez que les conjurés les plus influents n'avaient déjà plus confiance dans le succès de l'entreprise. Il est vrai que les opinions étaient bien divisées entre eux. Les plus forcenés et les moins intelligents ne reculaient pas devant l'idée de verser des flots de sang.
lakoubovilch, qui avait toujours eu le privilège des mo-
lions ultra-révolutionnaires, exposa, dans le conciliabule nocturne du 25 décembre, un plan exécrable, qu'il proposait de mettre à exécution le lendemain : on aurait d'abord ouvert les cabarets à la populace; puis, ameuté les soldats et les mougiks, gorgés d'eau-de-vie, pour les lancer contre le palais d'Hiver, et enfin livré au pillage les quartiers riches et commerçants. Dans le cas d'un échec, on évacuerait la capitale, après y avoir mis le feu, et Ton battrait en retraite sur Moscou, pour donner la main à TAssociation du Midi.
Il faut dire aussi, pour l'honneur des conjurés, que ces propositions incendiaires ne furent pas prises au sérieux, et n'inspirèrent qu'un dégoût général.
Cependant l'agitation était grande, quoique sourde et contenue, dans toutes les casernes. Dès le soir du 25, les émissaires de la conspiration parcouraient les postes et tes corps de garde, afin d'y jeter des ferments de révolte, en répétant que le lendemain serait un jour de deuil et de honte pour la Russie, puisqu'on allait prêter un serment sacrilège à l'usurpateur du trône.
Le césarévitch n'avait pas sans doute de bien chauds partisans dans l'armée et dans le peuple; mais on l'aurait accepté comme souverain, par la force du principe héréditaire. Quant au grand-duc Nicolas, il était redouté du soldat et n'était pas aimé de l'officier : on ne saurait trop à (|Uoi attribuer ces défiances et ces antipathies qui existaient de longue date contre ce prince, auquel on ne reprochait d'ailleurs qu'une inflexible sévérité en matière de discipline et de service militaire.
Tel était, ce soir-là, l'unique entretien de la garnison de Saint-Pétersbourg.
Vers huit heures du soir, un officier, en uniforme d'aide de camp, pénétra dans les chambrées d'une compagnie du
régiment Préobragensky et invita les jeunes soldats, dont cette compagnie était presque exclusivement composée, à protester le lendemain contre le nouveau serment qu on prétendait leur imposer : un sergent-major, Dmilri Kossiakoff, menaça cet aide de camp inconnu de le faire arrêter, et les soldats indignés saisirent eux-mêmes l'agent provocateur, qui fut retenu prisonnier jusqu'à Farrivée des chefs de la compagnie. Ceux-ci feignirent de l'interroger et le mirent immédiatement en liberté.
Plus ayant dans la nuit, deux autres officiers, appartenant au régiment de Moscou, se présentèrent dans un poste occupé par des soldats de ce régiment, à la barrière de Narva. Ce poste était commandé par le sons-lieutenant Koucheleff, qui fut fort surpris de les entendre s'exprimer tout haut de la manière la plus inconvenante à Tégard de la prestation du nouveau serment. Ce sous-lieutenant leur conseilla de sortir et leur dit à voix basse en les reconduisant :
—Si j'avais comme vous des épaulettes de capitaine, j'aurais rhonneur de vous répondre devant témoins.
Dans un coin du poste, feignait de dormir, enveloppé dans son manteau, un aide de camp du grand-duc Nicolas, Basile Pérowsky, qu'on avait envoyé à la barrière de Narva pour attendre l'arrivée du grand-duc Michel. Il entendit les propos séditieux des deux ofliciers, qu'il ne nomma pas toutefois, en rapportant le lendemain matin à l'empereur la scène qui s'était passée en sa présence, et qui accusait au moins un déplorable état d'insubordination dans Tarmée.
L'empereur, qui pressentait l'approche de grands événements, se leva de bon matin le 26 (i 4, calendr. russe) décembre. Il n'avait pas fermé la paupière de toute Ja nuit; il était pâle et défait, mais déjà il semblait transfiguré, pour ainsi dire, en prenant possession de son rôle d'empereur : sa physionomie, sa démarche et sa voix avaient changé de caractère et, suivant l'expression d'une personne qui ne le quitta presque pas durant cette journée mémorable , le grand-duc avait complètement disparu pour ne plus laisser voir que l'empereur.
Tout reposait encore dans le palais^ dont les postes avaient été doublés la veille et qui ressemblait à une citadelle.
L'empereur fit demander si Timpératrice était éveillée : on lui apprit qu'elle avait passé la nuit en prière. M se rendit un instant auprès d'elle, et il lui adressa de tendres reproches sur la fatigue qu'elle s'était imposée, au lieu de prendre un repos dont elle avait si grand besoin :
— Et, vous. Sire, lui dit-elle avec une douce réprimande, avez-vous dormi plus que moi ?
— La journée qui se prépare sera décisive ! reprit l'empereur en poussant un soupir.
— Faites voire devoir, Sire, répliqua l'impéralrice d une voix inspirée et d'un air prophétique, Dieu se chargera du reste !
L'empereur, pénétré de la même émotion, lui saisit la main et la porta à ses lèvres ; il se sentit alors plein d'espoir et de confiance.
Avant de recevoir, à son lever , quelques personnes de sa maison qui attendaient le moment d'èlre introduites, il eut le temps d'écrire cette touchante lettre à sa sœur bienaimée la grande-duchesse héréditaire de Saxe-Weymar :
« Saint-Pétersbourg, 14 (26) décembre.
« Priez Dieu pour moi, chère et bonne Marie. Prenez pitié d'un malheureux frère, victime de la volonté de Dieu et de ses deux frères.
« Tant que j'ai pu éloigner de moi ce calice, j*en ai prié la Providence et j'ai fait ce que mon cœur et mon devoir me dictaient.
« Constantin, mon empereur, a repoussé le serment que lui devaient la Russie et moi ; j'étais son sujet : il a fallu lui obéir.
a Notre ange doit être content : sa volonté est faite, tout amère, tout affreuse qu'elle soit pour moi :
« Priez Dieu, je le répète, pour votre malheureux frère : il a besoin de cette consolation, et plaignez-le !
«( Nicolas. »
Le général Benkendorff, l'aide de camp d'AdIerberg, et plusieurs autres de l'entourage eurent l'honneur d'assister au premier lever impérial. Ils étaient tristes et préoccupés. L'empereur leur fit différentes questions sur l'état des esprits dans les troupes ; il n'obtint que des ré-
ponses vagues dans lesquelles perçait une vive inquiétude. Tout à coup il prêta l'oreille et cessa de parler : une rumeur confuse lui annonçait Tarrivée des chefs de corps et des officiers supérieurs, qu'il avait fait convoquer pour huit heures du matin et qui se rassemblaient déjà au palais d'Hiver.
— Général, dit-il avec calme en serrant la main de Benkendorff, ce soir, nous ne serons peut-être plus de ce monde, mais, s'il faut mourir, nous mourrons du moins après avoir accompli notre devoir.
Les chefs des brigades, des divisions et des régiments de la garde étaient réunis, le général Woïnoffàleur tête, dans la grande salle de réception, où régnait une agitation tumultueuse.
L'empereur parut, entouré de ses aides de camp ; il avait un air de majesté sévère et mélancolique. Un silence glacial accueillit son entrée. Il promena ses regards sur l'assemblée qu'il dominait de sa haute taille, et il reconnut autour de lui beaucoup de visages inquiets et quelques-uns malveillants.
— Mes amis ! dit-il aux assistants, avec une noble fanûliarité : j'ai voulu vous apprendre moi-même comment je me voyais forcé d'accepter la couronne, bien malgré moi, je vous assure !
Après cet exorde habile, qui lui gagna les sympathies du plus grand nombre, il exposa d'un air franc et dégagé lesmotifs impérieux, les raisons d'État et les intérêts de famille, qui l'avaient décidé enfin à subir sa destinée et à devenir empereur, en'dépit de ses répugnances personnelles et de ses protestations réitérées.
Un léger murmure d'approbation commençait à circuler parmi les assitants. L'empereur leur fit lire son manifeste et les pièces y annexées ; puis, il demanda très catégorique-
— iM —
ment si quelqu'un avait des objections à lui présenter - une acclamation unanime lui répondit. Tous les officiers présents, dont plus d'un appartenait pourtant aux sociétés secrètes, déclarèrent avec enthousiasme qu'ils étaient prêts à faire leur devoir et qu'ils soutiendraient jusqu'à la mort le successeur d'Alexandre I*'.
— S'il en est ainsi, Messieurs, vous me garantissez la tranquillité de la capitale? leur dit l'empereur, d'un accent solennel en prenant une attitude imposante dont les témoins de cette grande scène ont toujours gardé le souvenir: vous m'en répondez sur vos têtes ! Quant à moi , dussé-je n'être empereur que pendant cette journée, je prouverai du moins à tout le monde que j'étais digne de l'être!
Il les congédia ensuite, en leur ordonnant de se rendre immédiatement au centre de l'état-major général pour y prêter serment, et de retourner ensuite dans leurs commandements respectifs pour faire procéder à la prestation du serment dans chaque corps de troupes.
L'assemblée se sépara sur-le-cbamp pour obéir à cet ordre qui n'avait pas rencontré la moindre opposition, tous les officiers s'inclinant à mesure qu'ils passaient devant le nouveau souverain, mais sans faire entendre le cri de Vit>e l'empereur 1
En même temps, le saint-synode et le sénat se rassemblaienty chacun dans le lieu ordinaire de ses séances, pour écouter la lecture du manifeste impérial et prêter serment de fidélité à l'empereur Nicolas. La formule de ce serment et le manifeste devaient, après le vote des deux assemblées délibérantes, être imprimés à un grand nombre d'exemplaires dans l'imprimerie du sénat et distribués à profusion dans les rues.
Le peuple avait été convoqué, à pareille heure, dans les
églises, pour y prêter le même serment, et toutes les personnes qui avaient leurs entrées à la cour étaient averties de se rendre au palais d'Hiver, à onze heures, pour assister au Te Deum solennel et pour figurer après à la réception de Leurs Majestés Impériales.
Cette dernière convocation fut contremandée tout à coup et renvoyée à deux heures de l'après-midi, lorsque les invités, arrivés à l'avance pour la cérémonie, avaient déjà envahi toutes les salles du palais d'Hiver.
L'empereur avait été bien informé de ce qui se passait en ce moment même sur plusieurs points de Saint-Pétersbourg: on lui fit savoir sous main que les conjurés étaient tous à leur poste et que le complot éclaterait avant midi. Il envoya aux chefs de corps l'ordre de lui faire parvenir leurs rapports, aussitôt que la formalité du serment serait remplie.
Le comte Miloradovilch arriva sur ces entrefaites : il était entièrement rassuré sur les craintes qu'on avait eues la veille sur l'existence d'un vaste complot révolutionnaire, et il essaya vainement de faire partager sa sécurité à l'empereur, ce La police, dit-il, persistait à affirmer que la conspiration qu^on lui signalait d'une manière si précise n'avait jamais existé. » A en croire le gouverneur-général de Saint- Pétersbourg, <K la ville était calipe, sauf l'émotion inséparable des circonstances, et il avait été impossible d'y découvrir un malintentionné, encore moins un conspirateur. » Au surplus, le gouverneur-général se flattait « d'avoir pris, dans tous les cas, des mesures de prudence pour que la tranquillité publique ne fût pas troublée. »
— Comte, lui dit l'empereur impatienté de -cet aveuglement, je souhaite que, dans deux heures d'ici, vous ne soyez pas forcé de changer de langage ; car nous sommes sur un volcan et l'explosion n'est pas loin.
De toutes parts, en effet, la conspiration levait le masque ; les conjurés se rassemblaient presque ouvertement et n'aitendaient qu'un dernier signal pour courir aux armes.
On lisait bien le manifeste dans les églises presque désertes, on y chantait le Te Deum en Thonneur de Nicolas I"^ ; mais l'opposition et l'hostilité se montraient partout dans les rues, où se formaient des groupes menaçants. Des colporteurs vendaient ou distribuaient la formule imprimée du nouveau serment, mais on avait arrêté ou empêché la circulation du manifeste, qui en était la clef naturelle, et qui en motivait à la fois la nécessité et la légalité. Le peuple disait donc tout haut que le serment qu'on allait prêter à un nouvel empereur n'annulerait pas devant Dieu et devant les hommes le premier serment prêté à Théritier direct et légitime de la couronne, l'empereur Constantin P^
Cependant la plupart des régiments de la garde avaient déjà prêté serment, et tout s*était assez bien passé, à l'exception de quelques symptômes inquiétants qui annonçaient rinfluence des conspirateurs sur Tannée.
Ainsi, quand le général Orloff, commandant la garde à cheval, eut raconté aux soldats la lutte généreuse qui s'était produite entre les deux grands-ducs, se renvoyant l'un à l'autre la succession impériale avec la plus noble abnégation, les soldats s'écrièrent : « Ce sont des braves tous les deux ! » Mais plusieurs voix se firent entendre, qui disaient : « Qu'est-ce qui prouve que le césarévitch refuse la couronne? » Il y eut un moment d'hésitation de la part du prêtre à qui le général Orloff avait ordonné de lire la formule du serment : le général lui arracha le papier des mains et lut lui-même la formule, en exerçant de la voix et du regard une sorte de contrainte impérative sur les plus mal intentionnés : « Nous le jurons ! » répétèrent officiers et soldats.
L'exemple de ce régiment, connu pour son attachemeut au césarévitch, semblait de bon augure. L*empereur, en effet, apprit successivement que le serment avait été prêté sans opposition parle régiment des chevaliers-gardes, et par les régiments Préobragensky, Semenowsky et Pavlowsky ; par le régiment des chasseurs de Finlande et par le bataillon des sapeurs de la garde.
Mais les autres chefs de corps n'avaient pas encore envoyé leurs rapports : on feignait d'attribuer ce retard à Téloignement des casernes, et les bruits les plus sinistres commençaient à circuler dans le palais. On disait que la place du Sénat était envahie par des bandes d'hommes armés et par une foule de gens ivres, qui criaient : Vive Constantin !
L'empereur n'avait pas encore paru : il attendait, dans son cabinet, les rapports relatifs au serment des troupes, et il donnait audience aux généraux qui venaient eux-mêmes lui apporter des nouvelles de ce qui se passait au dehors.
Vers onze heures, le grand-duc Michel arriva, venant de Nennal, où il avait reçu la lettre de son frère, qui le priait de rentrer sur-le-champ à Saint-Pétersbourg. Cette lettre, par suite de Terreur inexplicable du courrier qui s'était trompé de route, avait éprouvé un retard de quinze heures.
Le grand-duc fut averti, à la barrière de Narva, qu'une grande agitation régnait dans la capitale, et que les troupes se révoltaient. Il quitta donc sa voiture de voyage pour monter à cheval et accourir immédiatement au palais d'Hiver. L*empereur Taccueillit à bras ouverts, en lui disant avec émotion :
— Ah ! si tu avais pu amener ici Constantin, nous n'en serions pas où nous sommes ! Enfin, tu me serviras de témoin et de caution dans cette fatale journée, la première et peut-être la dernière de mon règne !
— éveils restèrent quelque temps eufermés ensemble, et leur entretien se fût sans doute prolongé, si des coups de feu ne s*étaient fait entendre au loin dans différentes directions.
Le général Soukhozanett, commandant Tartillerie de la garde, se présenta, inquiet et soucieux, devant l'empereur : il lui annonça que quelques ofSciers de la première brigade de Tartillerie à cheval avaient insisté pour que le grand-duc Michel vint lui-même leur intimer Tordre de prêter serment au nouvel empereur ; car, selon eux, le grand-duc aurait été éloigné de Saint-Pétersbourg, parce qu'il n'approuvait pas Tavénement au trône de son frère Nicolas. Le général avait fait arrêter sous ses yeux plusieurs des officiers ré* calcitrants, et les autres étaient sortis alors des casernes, en déclarant qu'ils ne prêteraient pas serment.
— Je ne veux pas connaître les noms de ces officiers, interrompit l'empereur : qu'on rende leurs épées à ceux qui sont arrêtés ! Il me suffit, Soukhozanett, de savoir que je puis compter sur toi.
Puis, se tournant vers le grand-duc Michel, il le pria de se rendre en personne aux casernes de l'artillerie. Le grandduc obéit, et son apparition inattendue y fut accueillie par des transports de joie. Il n'eut qu'à prononcer quelques mots sévères pour que tout rentrât dans l'ordre, et le serment fut prêté devant lui .
Mais déjà les choses avaient pris une tournure grave sur d'autres points de la ville.
L'empereur, informé des rassemblements séditieux qui se formaient sur la place du Sénat, envoyait chercher le général Miloradovitch, qui n'avait pas reparu depuis le matin, lorsque le général Neidhart, chef de l'état-major de la garde, fut introduit auprès de Sa Majesté ; il était pâle et troublé.
— Sire ! dit-il d'une voix émue, le régiment de Moscou
est en pleine insurrection : Chenchine et Frideriks sont mor* tellement blessés^ et les mutins marchent vers le Sénat. Si Votre Majesté ne donne pas des ordres immédiats^ le palais sera bientôt cerné et envahi par les insurgés.
Le régiment de Moscou, en effet, s'était soulevé à l'instigation de deux officiers qui prétendaient savoir de bonne source que le grand-duc Constantin était gardé à vue à Varsovie, et que le grand-duc Michel venait d'être chargé de fers en arrivant à Saint-Pétersbourg. Il n'en avait pas fallu davantage pour exaspérer les soldats, qui refusèrent de prêter serment. Les généraux Chenchine et Frideriks, en essayant de rétablir Tordre et de tenir tête aux rebelles, avaient été grièvement blessés à coups de sabre, ainsi que le colonel Chwostchinsky. Une partie des soldats, entraînés par leurs officiers, s'étaient précipités hors des casernes, le fusil sur Tépaule, aux cris de Vive Constantiny et la populace les avait suivis en criant avec eux.
Le reste du régiment, grâce à la fermeté de quelques officiers, fidèles à l'empereur, s'était retranché dans ses quartiers, mais ne voulait pas entendre parler de serment.
La conspiration n'était que trop flagrante, et il n'y avait plus un instant à perdre pour Tempêcher d'éclater sur tous les points à la fois.
L'empereur donna ordre au général Neidhart de se mettre à la tète du régiment Semenowsky et de faire rentrer dans le devoir les compagnies du régiment de Moscou qui n'avaient pas encore quitté leurs casernes, tandis que le générai-major Strékaloff irait à la hâte chercher le premier bataillon du régiment Préobragensky, caserne à la MilUonnaïa, pour couvrir le palais d'Hiver et le mettre à l'abri d'un coup de main.
Le moment d'agir était venu ; les événements se précipi-
taient; l'aide de camp Bibikoff avait reçu Tordre de faire préparer un cheval pour Sa Majesté.
Tout à coup l'empereur se souvint que ses enfants étaient sans défense et sans protection au palais d'Anitchkoflf : il chargea son aide de camp Kaveline de les aller chercher et de les amener à leur auguste mère.
L^impéralrice^ préoccupée des nouvelles inquiétantes qui pénétraient jusqu^à elle, envoya demander à l'empereur ce qu'elle en devait croire. L'empereur, qui voulait la tranquilliser, et en même temps la préparer aux circonstances, vint lui-même lui apporter une réponse; il ne fit que passer dans son appartement, en lui disant d'un air d'indifférence :
— Il y a un peu d'agitation dans l'artillerie, voilà tout. Il la regardait tendrement, mais avec tristesse, car il se
disait qu'il la voyait peut-être pour la dernière fois. Il s'aperçut qu'elle avait auprès d'elle ses deux filles Marie et Olga, qui venaient de lui être amenées pour la cérémonie du Te Deum.
— Je suis bien aise que vous ayez vos filles près de vous, lui dil-il en soupirant; je voudrais que mon fils y fût aussi, mais il ne tardera pas, je l'espère, si Dieu nous protège. Souvenez-vous que je vous le confie !
— Sire, je vous comprends ! s'écria l'impératrice, en s'élançant vers lui, les yeux pleins de larmes. Il y a une
émeute, une conspiration Qui sait ce qui va se passer
tout à l'heure ! Ne me quittez pas, Sire, avant d'avoir prié avec moi ! Prions, prions ensemble, {)our que la Providence
nous vienne en aide et vous fasse triompher de tous vos ennemis !
Ils tombèrent à genoux, à côté l'un de Tautre, devant une sainte image qu'ils adorèrent en silence. L'empereur se releva fortifié par la prière ; l'impératrice restait agenouillée, pleurant et sanglotant.
— Alexandra, loi dit son auguste époux, j'ai juré devant Dieu de mourir en empereur ou d'écraser la rébellion !
— Et, moi, reprit-elle d'un accent solennel, je jure de mourir avec vous, si la révolte devait l'emporter ! Allez, mon ami, allez où vous appelle votre devoir de souverain! Moi, je vous attendrai, en priant pour vous.
L'empereur venait à peine de sortir des appartements de l'impératrice, quand l'impératrice-mère y entra hors d'elle-même, poursuivie par les plus horribles pressentiments : elle cherchait son fils Nicolas, qu'elle s'étonnait de n'avoir pas encore vu depuis le matin. En jetant les yeux sur les apprêts de toilette auxquels ne songeait plus sa belle-fille qu'elle trouva tout en pleurs :
— Pas de toilette, mon enfant ! lui dit-elle avec amer* tume; pas de Te Deum! Nous avons une révolte, peut-être une révolution... Que Dieu sauve l'empereur et la Russie !
En ce moment, on relevait le poste intérieur du palais.
Ce poste avait été occupé jusqu'à midi par un détachement de la garde à cheval, que commandait le prince Odoïewsky. On a supposé que cet officier attendait que les conspirateurs se présentassent, pour leur livrer les portes et mettre ainsi en leur pouvoir la famille impériale ; mais il y eut un retard dans l'exécution du complot, et d'ailleurs le prince Odoïewsky était surveillé de très près par les sous-officiers de son corps, auprès desquels avaient échoué toutes ses tentatives d'embauchage. Aussi, quandil voulut rester au palais.
en invitant les soldats placés sous ses ordres à retouraer seuls aux casernes : « Non, mon prince, lui répondit le plus ancien des sous-officiers : le générai nous a donné Tordre d'aller prêter serment , conduisez-nous donc et montreznous l'exemple. Tout le monde est d'accord là-dessus, et nous ne vous lâcherons pas. » Le prince se vit contraint nonseulement de dissimuler son dépit, mais encore d'accompagner la garde descendante et de prêter serment avec elle.
Ce fut la 6* compagnie des chasseurs du régiment de Finlande, qui releva la garde àe cheval : cette compagnie était commandée par le lieutenant-capitaine Pribytkoff; elle avait pour officiers le lieutenant Greisch et l'enseigne Boiselles ; elle ne se composait que d'hommes sûrs et dévoués ; ils venaient de prêter serment au nouvel empereur, quand ils furent envoyés au poste principal du palais d'Hiver. Le hasard seul avait si bien choisi ceux qui devaient être de service dans celte périlleuse journée.
L'empereur, portant Tuniforme du régiment Ismaïlowsky, avec le grand cordon bleu, descendit rapidement au poste principal du palais, sans prendre la précaution de jeter un manteau sur ses épaules, malgré la rigueur du froid. Il n'avait avec lui qu'un seul aide de camp, M. d'Adlerberg.
Il rencontra, sur l'escalier même, le comte Apraxine et le général Woïnoff, qui paraissaient consternés et qui échangeaient quelques paroles à voix basse : il ordonna au comte Apraxine d'amener sur-le-champ les chevaliers-gardes qui ctBient sous ses ordres, et il dit froidement au général Woïnoflf, estimé pour sa bravoure, mais connu par son caractère faible et indécis, que sa place, en ce moment, n'était pas au palais, mais auprès de la troupe révoltée.
L'empereur se fil reconnaître par le poste : les tambours battirent aux champs et le drapeau s'inclina devant lui. Il
demanda d*un ton cordial aux soldats, s'ils avaient prêté serment et s'ils savaient que ce second serment avait été exigé par son frère Constantin lui-même. Les soldats répondirent qu'ils connaissaient la volonté du césarévitch et qu'ils avaient prêté serment à l'empereur Nicolas.
— Mes enfants, leur dit Tempereur avec bonté, voici le moment de me prouver votre 6délité. Le régiment de Moscou ne se conduit pas bien. Ne Timitez pas et remplissez votre devoir en braves soldats. Êtes-vous tous prêts a mourir pour moi et avec moi?
Tous répondirent par un cri unanime de dévouement. L'empereur fil charger les armes et, s'adressant aux officiers, qui partageaient l'émotion et l'enthousiasme des soldats :
— Vous, Messieurs, je vous connais et je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.
L'empereur prit alors en personne le commandement de cette compagnie des chasseurs de Finlande et, l'aya^nt conduite vers la grande entrée du palais, il la fit ranger en dehors, de manière à couvrir les portes, qui restèrent ouvertes.
La vaste place, située devant le palais d'Hiver, était remplie d'équipages qui arrivaient pour le Te Deum, et une foule immense, poussée par la curiosité, refluait de toutes parts à travers les chevaux et les voitures, en s'efforçant d'avancer vers le palais.
Il y avait sans doute parmi ces flots de peuple plus d'un agent du complot, plus d'un affilié des sociétés secrètes, mais la malveillance ne s'était encore manifestée que par des cris isolés de Vive Constantin I
Une rumeur sourde et menaçante accompagnait un officier, couvert de sang, qui se traînait en s'appuyant sur son sabre. C'était le colonel Chwostchinsky, blessé dans la révolte du régiment de Moscou.
— Colonel, en quel état vous êtes! lui dit Tempereur avec sympathie. Mais, au nom du ciel, ne vous exposez pas ainsi aux regards de la foule. La vue du sang appelle le sang!... Il faut calmer le peuple, au lieu de Texciter... Le général Strekaloffne revient pas! ajouta-t-il en se tournant vers son aide de camp : Adlerberg, allez à la caserne des gardes Préobragensky et hâlez l'arrivée du premier bataillon...
— Sire, Votre Majesté est seule au milieu de cette foule! dit Paide de camp, effrayé du danger que courait Tempereur.
Un geste de Tempereur Tempécha d'insister. Il obéit à regret et s'éloigna.
L'empereur était, en effet, complètement seul, lorsqu'il s'avança vers la foule, dont il fut aussitôt entouré avec des marques bruyantes de respect et d'affection. On criait : Hourral Bonnets et chapeaux volaient en l'air.
— Avez-vous lu mon manifeste? leur demanda l'empereur, d'une voix forte et retentissante.
On lui répondit que son manifeste n'était encore connu de personne. Il aperçut un individu qui en tenait un exemplaire imprimé; il le lui prit des mains et il lut ce long manifeste, à voix haute, lentement, distinctement, en y ajoutant des commentaires qui complétaient le sens de certains passages. C'était un moyen de gagner du temps, et il regardait, de temps à autre, s'il voyait venir le premier bataillon du régiment Préobragensky.
A la suite de celte lecture, souvent interrompue par des cris ou des murmures, le peuple cria de nouveau Hourra! et témoigna son approbation par des clameurs confuses.
Mais le général Neidhart parut et vint annoncer tout bas à l'empereur que les soldais et officiers révoltés du régiment de Moscou avaient envahi la place du Sénat.
— Mes amis! dit spontanément Pempereur, d'une voix forte et sonore : en ce moment mâme^ ceux qui s'opposent aux décrets de la Providence et qui veulent m'em{)écher de monter sur le trône de mes pères se rassemblent en armes autour du Sénat.
La foule protesta contre les rebelles par de nouvelles ac-^ clamations, et l'empereur se vil enveloppé et pressé plus étroitement par cette foule en délire, qui répétait avec des milliers de voix :
— Nous ne livrerons pas notre tzar ! Nous mettrons en pièces quiconque oserait s'approcher de lui !
L'empereur fil signe de la main, quUl allait parler, et le tumulte s'apaisa aussitôt.
»- Mes enfants, dit-il avec une éloquence communicative, je ne puis vous embrasser tous, mais ceci s'adresse à tout le monde !
Et il embrassa ceux qui se trouvaient le plus près de lui. Il s'était fait un grand silence et pendant quelques minutes on n'entendit que le bruit des baisers que les témoins de cette scène sublime et touchante échangeaient entre eux, pour se transmettre, en quelque sorte, de Tun à Tautre, le baiser du tzar.
L^empereur, élevant de nouveau la voix, dit au peuple qu'il ne devait pas intervenir dans la lutte et que les autorités compétentes suffiraient pour comprimer l'insurrection ; il invitait donc chacun à rentrer chez soi paisiblement.
— Maintenant, faites place ! dit-il d'un accent solennel, avec un geste qui fit reculer précipitamment la foule.
Au moment même, le premier bataillon du régiment Préobragensky arrivait, au pas de charge et tambours battants, des casernes de la Millionnaïa, sous' la conduite du général Isslénieff, qui commandait le régiment. L'empereur se porta
promptemeni à la rencontre de ce bataillon , qui n'était accouru si vite que sur les instances de Taide de camp Adierberg, lequel avait pris sur lui de le faire sortir en capotes, lorsque le général Strékaloff insistait pour que les soldats allassent d'abord remettre leurs uniformes et ne parussent devant l'empereur qu'en grande tenue.
L'arrivée presque immédiate du bataillon, commandé par le colonel Mikouline, empêcha peut-être de grands malheurs.
— C'est bon ! dit l'empereur, en exprimant sa satisfaction à M. d'Adlerberg : tout ira bien à présent.
— Sire, reprit à voix basse l'aide de camp, j'annonce à Votre Majesté que Son Altesse Impériale le grand-duc Alexandre est maintenant, Dieu soit loué, hors de péril !
Dans le même instant, en effet, une simple voiture de louage, dont les stores étaient fermés, entrait clandestinement au palais d'Hiver, par la porte du quai de la Néwa, après avoir fait de longs détours dans les rues les plus désertes du quartier de l'Amirauté.
L'aide de camp Kaveline avait accompli sa mission avec autant de prudence que de promptitude. Il s'était rendu, dans cette voiture do louage, au palais d'AnitchkofT, pour ne pas éveiller de soupçon. Il y avait trouvé le colonel Moerder, instituteur du grand-duc Alexandre, en proie aux plus sérieuses inquiétudes et fort indécis sur le parti à prendre, car la Perspective Newsky était encombrée de soldats et de gens du peuple, qui couraient vers le lieu de l'insurrection, et les conjurés prêchaient déjà la révolte, au nom de l'empereur Constantin, dans le Gostinoï-Dvor, marché populaire, voisin du palais. Le jeune prince ignorait absolument ce qui se passait : il était occupé à colorier une gravure représentant le passage du Granique par Alexandre de Macédoine. Le
général Moerder vint rarraclier, malgré lui, à ce travail de récréation et le fil monter en voilure. On lui dit, pour ne pas reffrayer, que cette foule tumultueuse s^en allait prêter serment à son auguste père. L'enfant élait devenu triste et silencieux. Il avait semblé réfléchir, mais il n'avait pas peur.
— Je vous remercie, Kaveline, dit l'empereur à l'aide de camp qui lui rendait compte de sa mission. Prenez les compagnies du régiment Pavlowsky que vous trouverez disponibles, et faites-les ranger en bataille sur le quai et auprès du pont de la Millionnaïa, pour couvrir le palais.
i/empereur avait été rejoint par plusieurs of&ciers supérieurs, entre autres le général aide de camp Goléniscbeff- Koutouzoff, le colonel Moloslwoff, aide de camp du prince Eugène de Wurtemberg, et le général Bachoutsky, commandant militaire de Saint-Pétersbourg.
Par son ordre, le premier bataillon de Préobragensky se déployait en avant du palais d'Hiver, la droite s'appuyant à la porte principale, qui avait été fermée, et que le général Racboutsky fut chargé de garder avec les chasseurs de Finlande.
Le bataillon de Préobragensky, rangé en bataille, porta les armes à l'empereur, qui passait rapidement devant les rangs. Il était toujours à pied et sans manteau. Son brillant uniforme, son air martial, sa noble figure, imposaient le respect et l'admiration. Le peuple, en se retirant, poussait encore de loin des hourras.
— Soldats ! dit Nicolas, d'une voix éclatante : mon frère Constantin ayant renoncé à la couronne, vous m'avez prêté serment de fidélité, vous avez juré de verser pour moi jusqu'à la dernière goutte de votre sang. Eh bien ! voici l'heure de tenir votre serment. J'ai des ennemis, je le sais,
mais, avec TaidedeDieu, nous en viendrons à bout. Soldats, ôles vous prêts à obéir ?
— Nous sommes prêts ! s'écrièrent à la fois officiers et soldats, avec un enthousiasme indescriptible.
L'empereur embrassa alors avec effusion le général Isslénieff et le colonel Mikouline : le bataillon crut participer, pour ainsi dire, à cet embrassement que ses chefs recevaient en sa présence ; il y répondit par des acclamations frénétiques.
— Formez colonne d'attaque ! cria l'empereur qui prenait lui-même le commandement de ce bataillon ; le quatrième et le cinquième peloton, au pas accéléré, en avant marche !
Il fit pivoter la colonne dans la direction de la place de l'Amirauté et il l'arrêta vis-à-vis des bâtiments en construction de l'Etai-major-généraL On lui amena un cheval et il consentit enfin à jeter son manteau sur ses épaules.
Il mettait le pied à l'étrier, quand il vit s*approcher lentement, timidement, le comte Miloradovitch qu'il n'avait pas revu depuis le matin. Ce vieux général paraissait accablé de honte et de douleur. L'empereur ne lui adressa aucun reproche, mais l'accueillit froidement.
— Cela va mal, Sire ! dit Miloradovitch à demi-voix. l\s remplissent la place du Sénat, ils entourent le monument de Pierre le Grand. Mais je vais leur parler, si Votre Majesté m'y autorise?
— Vous avez longtemps commandé la garde, répondit l'empereur : les soldats vous connaissent, ils vous écouteront peut-être plus qu'un autre. Allez donc, et tâchez de leur persuader qu'on les trompe !
— Votre Majesté daignera-t-elle me pardonner ! ajouta le vieillard, avec un air contrit et humilié. J'ai été trompé le
premier et j*avais un voile devant les yeux ! Quant à moi, je ne me pardonnerai jamais...
— Nous avons tous été trompés, interrompit Tempereur. Allez et faites ce que vous pourrez, mon cher comte, s*il en est temps encore, pour empêcher que le sang ne coule !
En prononçant ces mots, il montait à cheval.
Le comte Miloradovitch, touché jusqu'aux larmes de la bonté de l'empereur, baisa respectueusement la main que son souverain lui tendait et, accompagné de son aide de camp, le jeune Bachoutsky, fils du commandant militaire de -^imt-Pétersbourg, il se dirigea en toute hâte vers la place du Sénat.
Le signal de riosurrection était donné, mais cette insurrection n'avait pas encore réuni les forces qui devaient sortir de Tadhésion décisive des troupes et du peuple.
Les conjurés s'étaient partagé la tâche, pour agir à la fois dans les casernes et dans les rues. Il y avait des officiers soufflant la révolte dans tous les régiments ; il y avait aussi des émissaires déguisés, qui distribuaient de Teau-devie aux mougiks, en les excitant à soutenir les droits de l'empereur Constantin.
De tous les quartiers de la ville, on poussait, on entraînait la foule vers la place du Sénat, où les soldais rebelles du régiment de Moscou avaient formé le premier noyau de l'armée insurrectionnelle. Les mutins y étaient déjà au nombre de deux à trois mille, la plupart à moitié ivres et tous dans un état d'exaltation fanatique.
Une multitude de curieux, qui pouvaient d'un moment à l'autre prendre un rôle actif et hostile dans Témeute, obstruait de toutes parts les abords et les alentours de cette vaste place, au centre de laquelle la statue de Pierre le Grand semblait avoir été choisie pour servir de point de ralliement aux chefs du complot.
Ces chefs n'étaient pas tous à leur poste; quelques-uns travaillaient encore à opérer la défection de plusieurs corps de la garde qui n*avaient pas prêté serment; les autres se tenaient prudemment à Técart et ne voulaient se prononcer qu'au moment où la chance tournerait dans le sens de la conspiration ; ceux qui se trouvaient là, comme ils l'avaient promis, ne paraissaient pas trop déterminés à ne compromettre davantage. Ainsi, beaucoup d'officiers avaient quitté leurs uniformes et portaient des armes cachées.
Les affiliés des sociétés secrètes s'étaient affublés des costumes les plus bizarres pour n'être pas reconnus par la police : ils avaient mis à contribution les magasins de vieux habits du Gostinoï-Dvor, et ils ressemblaient à une troupe de comédiens prêts a monter sur le théâtre. Les soldats que la rébellion comptait dans ses rangs étaient dignes de cette mascarade révolutionnaire, avec leurs vêtements et leur équipement en désordre : on les avait gorgés de vin et de liqueur; ils poussaient des vociférations sauvages et s'agitaient comme des énergumènes, en criant: Vive CûnMtaniin! et Vive la Conslilulton!
Ce dernier cri , plus rare et moins distinct que l'autre, n'avait aucun sens pour la populace, qui le répétait néanmoins à l'unisson. On assure que les meneurs du mouvement avaient fait croire aux soldats que le mot Constiloulzia désignait la femme du césarévitch !
Ryléïef et ses complices, tous déguisés, excepté Alexandre Bestoujeff, qui avait gardé son uniforme, se promenaient dans les groupes et encourageaient les insurgés, qui n'étaient que trop disposés à faire usage de leurs armes.
Ces malheureux avaieut essayé inutilement de s*emparer du poste du Sénat, occupé par un détachement de chasseurs de Finlande; le'sous-iieulenanl Nassakine, qui com-
mandait ce poste important^ résista aux séductions ainsi qu'aux menaces des conspirateurs , et tint en respect ses adversaires, qui revinrent souvent à la charge pour l'attirer à eux, sinon pour l'attaquer de vive force, pendant toute la durée de Témeute.
Un autre détachement du même régiment avait fait également bonne contenance vis-à-vis des masses séditieuses qui l'entouraient, et s'était ouvert un passage, la baïonnette en avant. Ce n'étaient pas là des préludes favorables pour l'insurrection, qui restait concentrée sur la place du Sénat.
Le comte Miloradovitch, désolé d'avoir si longtemps fermé les yeux à Tévidence en répondant de la tranquillité publique, avait résolu d*arréter à lui seul l'insurrection ou de ne pas survivre à des événements qu'il s'accusait de n'avoir ni prévus ni empêchés. Il essaya d'abord de fendre la foule compacte qui s^était massée entre la place de l'Amirauté et la place du Sénat; il dut faire un long détour à pied pour arriver sur cette dernière place, où était le foyer de rémeute, par le quai de la Moïka. Il avait rencontré en route le grand-maltre de police, Schoulguine, et le comte Orloff, qui courait aux casernes pour faire sortir la garde à cheval.
— Venez avec moi ! leur dit le vieux général : je vais parler à ces mutins.
— N'y allez pas. Monsieur le comte, répondit Orloff; je me suis approché d'eux pour juger de leurs intentions, et je vous atteste qu'ils ne sont pas en état d'entendre raison. Quant à moi, je dois d'abord obéir à l'empereur, qui m'a ordonné de lui amener la garde à cheval.
— Eh bien! j'irai seul, reprit Miloradovitch, et, s'il faut qu'on répande du sang, j'aime mieux que ce soit le mien!
Il prit le cheval de l'aide de camp du général Orloff, et
s^avanga gravement à travers la foule jusqu*aux insurgés, sans autre escorte que son aide de camp, le jeune Bacboutsky, qui le suivait à pied.
Ce vieux général, qui s'était illustré dans vingt batailles et qui avait été un des héros de la campagne dé 1812, était adoré du soldat, et Ton ne saurait dire quelles eussent été les conséquences de son intervention personnelle au milieu des révoltés; mais, pendantqu*il les haranguait en les invitant à rentrer dans le devoir, le lieutenant en retraite Kakhowsky lui tira un coup de pistolet à bout portant, et un autre conjuré le frappa d'un coup de baïonnette dans le dos. Le comte Miloradovitch tomba, mortellement blessé, dans les bras de son aide de camp. Ce fut le signal d'une décharge générale qui tua ou blessa plusieurs personnes. Le générai WoïQoff, qui s'était dévoué en même temps sur un autre point de la place du Sénat pour tenter aussi de faire entendre aux séditieux la voix de Thonneur, n'échappa que par miracle à une grêle de balles et faillit être tué d'un coup de bûche que lui lança un homme du peuple.
Le comte Miloradovitch fut transporté presque sans connaissance aux casernes de la garde à cheval, où le général Orioff achevait d'assembler son régiment.
— Avoir survécu à cinquante-deux batailles, et mourir ainsi! lui dit le blessé. Je vous prie d'annoncer à l'empereur que j'ai été la première victime de mon aveugle confiance : faute expiée, faute pardounée. Que Sa Majesté vive et règne longtemps pour le bonheur de la Ru.ssie !
L'empereur s'était avancé autant que possible du côté de la place du Sénat, pour voir par ses yeux la position et la force des insurgés, qui s'étaient formés en carré et qui occupaient ainsi la plus grande partie de cette immense place; il dominait de sa haute taille la foule qui l'en-
veloppait et le pressait de toutes parts ; il se trouvait de la sorte le point de mire de quiconque avait un fusil ou un pistolet. Les généraux et les aides de camp, réunis autour de luiy le suppliaient de retourner en arrière.
C'est alors qu'on laissa s'approcher de sa personne le capitaine des dragons de Nijni, Iakoubovitcb, que ses épaisses moustaches et son front couvert d'un bandeau de soie noire faisaient reconnaître pour un ancien militaire, quoiqu'il portât l'habit bourgeois. Il s'était chargé d'aller vérifier, au profit du complot, la quantité de troupes que le nouvel empereur avait à sa disposition ; mais son projet favori avait toujours été de poignarder le grand-duc Nicolas, s'il parvenait à pénétrer jusqu'à lui. Il avait déjà saisi son poignard, quand un regard fixe et profond de l'intrépide souverain paralysa la main du régicide.
— Que me veux-tu? lui demanda l'empereur, qui ne le perdait pas de vue une minute, comme s'il pressentait les mauvais desseins de cet homme.
— J'élais avec eux, répondit hardiment le farouche conspirateur; mais, comme ils ont juré de se faire tuer pour Constantin, je les ai quittés pour venir me ranger auprès de Votre Majesté.
— C'est bien! reprit l'empereur, qu'un sentiment de défiance instinctive empêcha d'accepter les services de ce personnage. Le comte Miloradovitch m'a parlé de toi, ce me semble... Retourne donc vers ces insensés et tâche de les ramener à la raison, si tu n'as pas peur.
— Peur! répéta Iakoubovitch en montrant son front et le bandeau qui le couvrait : ne voyez-vous pas que j'ai été trépané à la suite d'une terrible blessure? Je ne suis pas. Dieu merci, de la race des poltrons, ni vous non plus, Sire, et je vous en félicite...
Au bruit des coups de feu qui se firent entendre sur la place du Sénat, Tempereur donna des ordres pour fermer toutes les issues qui conduisaient à cette place et pour intercepter toute communication des insurgés avec les complices qu'ils pouvaient avoir dans Tintérieur de la ville. Il se proposait encore de les réduire par famine et de les forcer a mettre bas les armes, sans employer la force.
On vint lui dire que le comte M iloradovitch avait été blessé mortellement. Il donna un regret à ce vieux serviteur de son frère Alexandre et il comprit, en gémissant, que ce ne serait pas Tunique victime de Tinsurrection.
Il retourna en arrière, pour faire distribuer des cartouches au bataillon du régiment Préobragensky, et il en détacha trois compagnies sous la conduite du général Issiénieff, qui les conduisit à l'entrée de la place du Sénat. L'empereur se mit lui-même à la tête de la quatrième compagnie et se porta en avant avec elle.
L'affluence du peuple ne lui aurait pas permis de s*ouvrir un passage jusqu'au centre de l'émeute ; il se voyait entouré d'individus de mauvaise mine et assiégé par une fouie qui devenait à chaque instant plus épaisse et plus hardie.
— Mes enfants, leur dit-il avec bonté, il est certain qu'on tirera sur moi, puisqu'on a tiré sur le plus brave et le plus illustre des généraux russes, le pauvre comte Miloradovitch. Je ne veux pas qu'un seul de vous périsse à cause de moi. Rentrez chez vous et priez Dieu pour qu'il me tienne aujourd'hui en sa sainte garde.
Le peuple ne bougeait pas et continuait de le regarder d'un air moins respectueux et moins bienveillant que tout à rheure. Cependant tous les fronts restaient découverts, malgré un froid de dix degrés.
— Couvrez-vous, mes enfants ! leur dit doucement Tem-
pereur : vous pourriez prendre du mal et je serais désespéré d'en être cause.
Ces paroles touchèrent ceux qui les entendirent et qui les répétèrent de proche en proche ; quelques hourras, étouffés par des rumeurs malveillantes, éclatèrent çà et là, et le peuple, quoique ému et agité en sens contraires, eut l'air de vouloir obéir en se retirant de bonne volonté.
On pouvait deviner, il est vrai, à voir les fluctuations et l'anxiété de la foule, que les troupes arrivaient de différents côtés à la fois.
La garde à cheval parut la première.
Comme ses casernes étaient plus voisines que les autres, de la place du Sénat, l'empereur Pavait envoyé chercher à plusieurs reprises, e| il commençait à s'inquiéter d'un retard qu'il ne s'expliquait pas, car la garde à cheval avait prêté serment avant tous les corps de la garnison, et le général Orloff, qui commandait ce régiment, était un des généraux en qui l'on pouvait avoir le plus de confiance. Deux sous-écuyers de l'empereur, Londoreff et Perowsky, étaient allés successivement dire à Orloff.de se hâter, et le second, que les insurgés avaient pourtant laissé passer, s'était vu poursuivi à coups de pierres par la populace.
Le général Orloff avait eu beaucoup de peine à triompher du mauvais vouloir de quelques-uns de ses officiers, qui conseillaient aux soldats d'attendre et de ne pas sortir de leurs casernes. Enfin, après bien des lenteurs, les chevaux furent sellés, et Orloff, à la tête de quatre escadrons, vint rejoindre l'empereur, qui s'était avancé, avec la quatrième compagnie du bataillon Préobragensky^ jusqu'à Textrême limite de la place de l'Amirauté.
— Prince, nous nous retrouverons sur la place du Sénat ! avait dit le général Orloff au prince Odoïevsky, dont il avait
appris les manœuvres séditieuses. Vous êtes pour Constan-r lin, et, moi, pour Nicolas. Dépêchez-vous d'aller là, où sont vos amis.
L'empereur, s'approchant des rangs delà garde à cheval, souhaila le bonjour aux soldats, qui lui répondirent par des acclamations unanimes. Il leur demanda s'ils le reconnaissaient pour leur souverain. Le cri de Vive l'empereur retentit avec des hourras prolongés .
— Mes chers camarades, s'écria l'empereur, je me rappelle avec plaisir que le premier uniforme que j'ai porté était celui de votre régiment : j'étais bien jeune alors ! Je sens que je puis compter sur votre fidélité et que vous me servirez comme vous avez toujours servi vos souverains légitimes. Et, toi,Orloff,ajoula-t-il en serrant cordialement la main du général, je te remercie d'être venu un des premiers, avec ces braves gens, à l'appel de ton empereur, qui s'en souviendra !
Cependant les autres régiments de la garde, que l'empereur avait fait demander aujc casernes en toute hâte, n'arrivaient pas encore, et ses envoyés n'étaient pas même de retour.
Tout à coup il vit reparaître son aide de cauip Bibikoff, qu'il avait dépêché au quartier de l'équipage de la marine, pour connaître les raisons du retard que ce corps mettait a se rendre à ses ordres: Bibikoff, saisi au passage par les insurgés qui l'avaient cruellement maltraité, ne s'était pas sans peine échappé de leurs mains; il venait annoncer à l'empereur, que l'équipage de la marine avait refusé de prêter serment, malgré les efforts du capitaine Katchaloff, et s'était réuni aux mutins sur la place du Sénat.
L'empereur craignit que l'insurrection ne gagnât du terrain sur la rive droite de la Néwa et, pour empêcher les insurgés de communiquer avec le quartier de Wassili-Ostrow,
il pria le prince Eugène de Wurtemberg de fermer le pont d'Isaac avec la compagnie de Préobragensky, que lui-même s'était réservée pour sa défense personnelle.
Oubliant alors qu'il devait avoir soin de sa vie dans l'intérêt de ses peuples, il se porta seul en avant, suivi du général Benkendorff, qui le conjurait de ne pas s'exposer à un péril certain, et il alla, jusq'uaux abords de la place du Sénat, examiner de plus près l'attitude des insurgés. Il avait été reconnu : il fut accueilli par des cris séditieux et par des coups de fusil, qui tirent tomber plusieurs hommes du peuple à ses côtés.
— Les malheureux ! dit-il, en revenant sur ses pas sans précipiter le trot de son cheval : ils veulent que le sang coule !
En ce moment, quatre compagnies du régiment de Moscou, conduites par le grand-duc Michel qui marchait à pied à leur tête, débouchèrent sur la place de l'Amirauté, en criant : Vive f empereur t
Ces compagnies, que le grand-duc avait trouvées, encore indécises et neutres, dans leur caserne, où elles résistaient mollement aux instigations des conjurés, n'avaient pas voulu pourtant suivre les autres compagnies de leur régiment sur la place du Sénat. Dans la cour de la caserne, un prêtre, revêtu de ses habits sacerdotaux et debout devant un lutrin, attendait depuis une heure que les généraux Woïnoff et Bistrom eussent décidé les soldats à prêter serment à l'empereur. Les soldats poussèrent des cris de surprise et de joie, en voyant paraître le grand-duc Michel qu'on disait prisonnier dans une forteresse.
— Vous voyez bien qu'on vous a indignement trompés ! s'écria le grandrduc : ceux qui vous trompent sont les ennemis de l'empereur et de la Russie. Eh bien ! êtes-vous prêts
maintenant à prêter serment de fidélité à Tempereur Nicolas ?
— Nous sommes prêts ! répondirent avec enthousiasme ces soldats qui tout à Theure étaient à moitié gagnés à la rébellion.
— Bien, mes amis! reprit le grand-duc, et, moi, qui n'ai pas encore prêté serment, je vais vous donner l'exemple en jurant avec vous obéissance et fidélité à Tempereur Nicolas !
La formule du serment fut prononcée par le prêtre, et le grand*duc Michel, la main sur TÉvangile, répéta lentement, à haute voix, celte formule, que répétèrent ensuite tous les assistants, officiers et soldats.
— Ce n'est pas tout, mes amis, dit le grand-duc Michel, après cette imposante cérémonie : il s'est trouvé dans le régiment, dans ce régiment de Moscou, que j'étais fier d'avoir sous mes ordres, il s'est trouvé quelques mauvais sujets qui ont déshonoré l'uniforme que vous portez. Prouvez-moi maintenant qu'il se trouve parmi vous de braves gens qui sont capables de remplir leur devoir et de tenir leur serment : on vous a enlevé votre drapeau , venez le reprendre !
L'honneur militaire s'était réveillé à la voix du grandduc ; les soldats coururent aux armes et se rangèrent d'euxmêmes en bataille, sans attendre le commandement de leurs officiers.
— Marchons! s'écriaient-ils exaltés et attendris : nous suivrons partout Votre Altesse Impériale! nous mourrons tous, s'il le faut, pour réparer les torts de nos camarades !
Les soldats et officiers qui composaient ces quatre compagnies étaient encore sous l'influence du même enthousiasme et du même dévouement, lorsqu'ils défilèrent devant l'empereur : ils le saluaient d'acclamations chaleureuses, et
ils demaDdaienty en versant des larmes, qu'oa les menât au feu, pour reconquérir leur drapeau.
— Mes enfants ! lenr dit l'empereur, dont quelques-uns baisaient les mains et les pieds : mes chers enfants, votre sang m'est trop précieux, pour que je ne veuille pas le ménager! J*espèro, d'ailleurs, que les malheureux qu*on égare reviendront d'eux-mêmes à la raison.
11 fit placer cependant les compagnies, restées fidèles, du régiment de Moscou, au coin de L'église d'Isaac, en face des insurgés. Ceux-ci continuaient à tirer des coups de fusil isolés, qui n'atteignaient personne et qui semblaient destinés surtout à entretenir l'agitation et le désordre dans le peuple.
L'empereur avait mis pied à terre et cédé son cheval au grand-duc Michel, qui témoignait l'intention de se lancer au milieu des mutins, pour les ramener dans le devoir, en leur faisant entendre des paroles sévères et conciliantes à la fois.
— Il n'est pas temps d'en venir à cette dernière tentative, lui dit l'empereur à demi-voix : quand ils seront cernés de tous côtés, nous aurons moins de peine à leur faire comprendre qu'on les a trompés.
— Eh bien! permettez-moi au moins, répliqua le grandduc, d'aller leur enlever le drapeau du régiment?
— Non! repartit vivement l'empereur : reste ici! Je te l'ordonne, je t'en prie !
Le général aide de camp WassiltchikofT amenait à l'empereur le régiment des chevaliers-gardes et le 2' bataillon Préobragensky. L'empereur retint auprès de lui les chevaliers-gardes et envoya le bataillon Préobragensky renforcer les trois compagnies du même régiment, que commandait le général Isslénieff, et qui étaient échelonnées vis-à-vis de
l'hôtel Labanoff, occupé aujourd'hui par le mioistère de ta guerre.
L'empereur chargea son frère de presser l'arrivée du régiment Semenowsky, lequel devait prendre position sur ie flanc droit des insurgés, entre le Manège de la garde à cheval el l'église Isaac.
Ce régiment ne paraissait pas encore, mais il avait prêté serment, et l'on pouvait compter sur sa fidélité. Quant au régiment Ismaïlowsky, dont le grand-duc avait été chef pendant seize ans et qui ne lui inspirait aucune défiance, l'aide de camp Kaveline était allé le chercher aux casernes, mais on n'en avait pas de nouvelles.
L'empereur déplaça les deux compagnies du régiment Pavlowsky, auxquelles Kaveline avait confié la garde du pont de la Millionnaïa, près du palais d'Hiver, et il leur ordonna de se porter, en faisant un long détour, de l'autre côté de la place du Sénat, pour occuper la rue de la Gaiernaïa et empêcher ainsi l'insurrection de se répandre dans la ville. Il se souvint que le pont d'Isaac était gardé seulement par une compagnie de Préobragensky et que le palais d'Hiver ne se trouvait point assez protégé contre une attaque qui pouvait le menacer de ce côté-là : il pria donc le comte Komarowsky de courir aux casernes du régiment de Finlande et de faire occuper le pont d'Isaac par le i""' bataillon de ce régiment.
La fusillade continuait, sans que la troupe y répondit, l'empereur ayant défendu expressément de tirer. Mais, de la part des insurgés, qui s'étaient agglomérés autour du monument de Pierre le Grand, les coups de feu se succédaient sans interruption, comme pour appeler aux armes les conspirateurs qui étaient restés chez eux, ou qui s'efforçaient de soulever le peuple. Celui-ci ne pouvait être long-
temps spectateur passif d'une émeute qui n'avait pas été réprimée à son origine et qui était maîtresse de la place du Sénat 9 pendant qu'un certain nombre de sénateurs et de membres du saint-synode se voyaient simultanément^ pour ainsi dire, prisonniers dans le local affecté à leurs séances.
D'après l'avis du prince Eugène de Wurtemberg, l'empereur autorisa enfin, quoique à regret, des charges de cavalerie, à l'arme blanche. Ces charges de cavalerie, les insurgés les soutinrent avec énergie, et elles ne servirent qu'à mettre plus en évidence les forces de l'émeute.
Le sol était couvert de neige, que la gelée changeait en verglas ; les chevaux glissaient et tombaient avec leurs cavaliers; les sabres, n'ayant pas été aiguisés, ne faisaient que des blessures insignifiantes; les soldats manquaient d'entrain et d'élan ; en un mot, trois attaques successives de la garde à cheval, conduites par le général Orloff avec toute la vigueur dont il était capable, n'entamèrent pas la colonne des rebelles, qui s'excitaient à la résistance, en criant : Vive Constantin! et Vive la Constitution!
Une charge des pionniers à cheval, sous le commandement du colonel de Sass, réussit mieux et causa un moment de trouble dans les rangs de l'insurrection : trois escadrons de ce régiment, qui arrivaient à bride abattue sur la place du Sénat, percèrent de part en part la colonne des rebelles, et ne s'arrêtèrent, dans leur course impétueuse et irrésistible, que devant la compagnie de Préobragensky, stationnant auprès du pont d'Isaac, au moment même où plusieurs compagnies des grenadiers de la garde, embauchées et entraînées hors de leurs casernes par leurs propres officiers, traversaient ce pont, en désordre et en tumulte, sans rencontrer d'obstacle.
— iftî -
Le régiment des grenadiers de la garde avait pourtant prêté serment sous les yeux de son colonel, le baron Sttirler; mais dès que le colonel eut quitté les casernes pour se rendre au palais d'Hiver, cinq ou six de ses officiers, qui étaient du complot, haranguèrent les soldats et leur persuadèrent qu'on les avait trompés en exigeant d'eux un second serment. Pour achever de les convaincre, on leur promettait double solde et on leur distribuait de Feau-de-vie.
Le baron Stûrier, averti de ce qui se passait dans son régiment, était revenu en toute hâte : il avait trouvé ses hommes habillés et armés, prêts à se joindre aux insurgés, et tous ses efforts pour les retenir avaient été inutiles. Les soldats s'étaient enfuis en masse, sous ses yeux, aux cris de Vive Constantin^ pour suivre deux officiers, pris de vin, qui devaient les mener aux insurgés.
Cette bande désordonnée traversa le pont d'Isaac, avant que le régiment de Finlande l'eût occupé ; elle se répandit comme un torrent impétueux en deux courants opposés, dont l'un se dirigea vers la place du Sénat, tandis que Tautre passait par la grande Millionnaïa et débouchait sur la place du palais d'Hiver.
Le lieutenant Panoff, qui conduisait ce dernier groupe de grenadiers de la garde, avait le dessein de s'en servir pour un coup de main des plus audacieux : il ne se proposait rien moins que de s'emparer du palais et de faire prisonnière la famille impériale, sinon de la massacrer.
Les portes du palais lui furent livrées, en effet, par ses complices qui l'attendaient, comme s'il eût amené un détachement de renfort, et il pénétra sans résistance, avec sa troupe, jusque dans la grande cour intérieure. Déjà, il commençait à compter et à reconnaître les hommes dont il pouvait disposer, quand il vit se former en colonne deux
bataillons des sapeurs de la garde, que l'empereur avait eu l'inspiration d'envoyer à l'instant pour défendre le palais, qu'il ne savait pourtant pas conaplétement dégarni de troupes.
— Ceux-là ne sont pas des nôtres! s'écria Panoff, en montrant les sapeurs qui se rangeaient en face de lui.
— Que fais-tu là? lui demanda vivement un de ses camarades, le baron Sallza, qui se trouvait par bonheur au palais, et qui descendit dans la cour, dès qu'il aperçut, par la fenêtre, l'uniforme de son régiment.
— Laisse-moi! répondit Panoff, Tépée dirigée contre la poitrine du lieutenant Saltza. Ne bouge pas, ou je te fais assommer à coups de crosse !
Panoff, voyant son projet manqué, donna le signal et l'exemple de la retraite ; les sapeurs n'avaient pas d'ordre pour l'arrêter : ils le laissèrent donc sortir du palais avec les grenadiers de la garde qui le suivaient pêle-mêle en poussant des clameurs confuses.
L'empereur revenait à pied dans la direction du palais d*Hiver. Il avait fait demander de l'artillerie, mais il espérait encore n'être pas forcé de l'employer contre les rebelles.
Pendant celte espèce de suspension d'armes, un pressentiment lui avait tout à coup conseillé de veiller à la sûreté des deux impératrices et de ses enfants. Il ignorait encore la tentative criminelle que la Providence avait fait échouer, lorsqu'il rencontra le détachement de Panoff courant à la débandade, sans officiers, et emportant le drapeau du régiment : l'empereur crut n'avoir que des fuyards à rallier et il leur commanda de faire halte ; mais les soldats, ivres la plupart, hésitaient à obéir.
— Nous sommes pour Constantin ! s'écrièrent quelquesuns.
— S'il en est ainsi, leur dit l'empereur en leur indiquant du geste la place du Sénat, voilà votre chemin !
Et il ordonna qu'on ne les empêchât point de se réunir aux insurgés. Il fut alors averti de ce qui venait de se passer au palais, et il remercia, du fond du cœur, le Ciel qui avait protégé son auguste famille. ^
Il prit immédiatement les mesures nécessaires pour mettre
ta résidence impéridle à Tabri d'une attaque plus sérieuse, cl, néanmoins, afin de se préparer à tout événement, il donna avis au prince Dolgorouky, un de ses écuyers, de tenir prêles des voilures de voyage, afin de pouvoir, en cas d'urgence, transporter à Tzarskoé-Sélo les deux impératrices et leurs enfants sous l'escorte des chevaliers-gardes.
L'aide de camp, 1\1 . d'Âdlerberg, qui était allé au palais avec des ordres secrets de l'empereur, trouva l'impératricemère dans le trouble et dans les larmes, mais l'impératrice Alexandra calme et résignée : il ne leur cacha pas que l'insurrection était alors dans toute sa force et qu'on attendait du canon pour la réduire.
— Quel malheur que Constantin ne soit pas ici ! disait l'impératrice-mère en gémissant : il n'aurait eu qu'à se montrer au peuple pour rétablir l'ordre !
— Ne le pensez pas. Madame, répondit M. d'Adlerberg : la question du serment n'est qu'un prétexte pour soulever l'armée et le peuple ; il y a là une vaste conspiration politique, qui commence à se démasquer. Mais l'empereur est averti, et j'ai la conviction qu'avant une heure il en aura fini avec les rebelles.
— Que Dieu vous entende ! reprit l'impératrice avec un long soupir. Dites à l'empereur, que nous sommes pleine^s de confiance, que nous prions pour lui, et que, par pitié pour nous, il ne s'expose pas trop !
Dans le même moment, l'empereur recevait, avec émotion, des nouvelles du palais. Il avait été rejoint, au milieu de la foule qui avait fait de nouveau irruption autour de lui, par Karamzine, que les deux impératrices avaient prié d'aller voir de ses propres yeux ce qui se passait et de revenir leur en rendre compte.
L'illustre historien s'était empressé de descendre sur ia
place, en habit de cour, couvert d'une simple pelisse, et la télé nue. L'empereur le reconnut de loin et le fit approcher.
— Eh ! bon Dieu ! Karamzine, lui dil-il d'un Ion de reproche, qu'avez-vous à faire là ? Rentrez, mon ami.,.
— Sire ! répondit avec un accent presque inspiré Thislorien de la Russie : j'assiste au laborieux enfantement d'un grand règne !
Le corps diplomatique avait voulu aussi se mêler à la foule pour mieux apprécier l'état des choses. Les ministres étrangers s'avancèrent vers l'empereur, qui les salua en les suppliant de se retirer, car il y avait du danger ! leur dit-il avec une gracieuse expression d'intérêt.
Le vieux comte Dornberg, ministre de Hanovre, prit la parole au nom de ses collègues et déclara que le corps diplomatique demandait à se mettre à la suite de Sa Majesté» pour confirmer ainsi, aux yeux du peuple russe comme aux yeux de l'Europe, la légitimité des droits de l'empereur Nicolas au trône de Russie.
— Monsieur le comte, répondit l'empereur visiblement touché de cette démarche spontanée, je vous prie de vouloir bien remercier de ma part le corps diplomatique ; je suis sensible à l'offre qu'il vous a chargé de me faire, mais je ne saurais l'accepter. C'est ici une affaire de famille et l'Europe n'a pas à y intervenir.
L'empereur aurait souhaité pouvoir rassurer lui-même les impératrices, mais les moments étaient précieux et il sentait que sa présence seule retenait la troupe dans le devoir et le peuple dans le respect.
L'artillerie n'arrivait pas, quoiqu'il eût adressé successivement plusieurs messages au général Soukhozanett. On vint lui annoncer que le colonel Starler, qui s'était lancé
imprudemment au milieu des insurgés pour reprendre le drapeau de son régiment, avait été tué de la main de Ka ^ khowsky et mis en pièces par ses propres soldats.
La fusillade devenait plus vive et plus meurtrière, de la part des rebelles.
Enfin le général Soukhozanett amena quatre pièces de canon de rartillerie à cheval. Il avait eu bien de la peine à obtenir de la poudre et des projectiles, car le directeur de l'Arsenal refusait d'en livrer sans un ordre signé de l'empereur; puis, après bien des pourparlers, les clefs ne se retrouvaient pas et on avait été sur le point d'enfoncer les portes. Il avait fallu Tadresseet l'énergie de l'aide de camp Filosofoff et du lieutenant Boulyguine, pour que les caissons ne revinssent pas vides.
L'empereur donna ordre de ranger les canons en travers de la place de l'Amirauté, et le général Soukhozanett commanda à haute voix de les charger à mitraille. Ce commandement n*avait pas d'autre objet que de faire impression sur les révoltés, car les canons furent seulement chargés à poudre.
Cependant des balles sifflaienl aux oreilles de l'empereur, et plusieurs personnes avaient été atteintes à ses côtés. Il demanda un cheval et, dès qu'il fut en selle, il se porta en avant, sur le front des troupes qui s'étonnaient de leur inaction et qui commençaient à murmurer, d'autant plus que des factieux, cachés derrière la clôture de quelques bâtiments en construction, lançaient des pierres et des pièces de bois contre ces troupes massées aux abords de la plaee du Sénat. La populace, soudoyée et gorgée de liqueurs fortes, s'enhardissait et devenait hostile.
L'empereur s'aperçut tout à coup que cette foule grondante refluait autour de lui et que plus d'un mougik, qui
osait le regarder en face impudemment, avait la tête couverte.
— Chapeaux bas ! cria-t-il d*une voix sévère, en poussant son cheval contre ces gens-là qui se découvrirent aussitôt et s'inclinèrent avec respect.
La place fut à l'instant évacuée, et des piquets de cavalerie, placés à tous les débouchés des rues avoisinantes, interceptèrent le passage.
On vint annoncer à l'empereur que le régiment Ismaïlowsky, qu'il attendait depuis plus d'une heure et dont il redoutait la défection, s'était enfin mis sous les armes et avait fait halte près du Pont-Bleu, vis-à-vis des chantiers de construction de l'église d'Isaac.
 cette nouvelle inespérée, l'empereur fit un geste de satisfaction et voulut s'assurer lui-môme des dispositions de ce régiment. Les soldats, en le voyant paraître, témoignèrent leur dévouement par des exclamations de bon augure.
— Mes enfants, leur dit l'empereur, on m'avait rapporté que p ne devais pas compter sur vous, mais j'étais bien sûr qu'on vous calomniait. Cependant, s'il se trouve parmi vous des gens qui me soient contraires, ils sont libres d'aller se joindre aux autres !
' Un immense hourra répondit à cette franche et généreuse allocution ; pas un homme ner sortit des rangs. '*
— C'est bien ! dit l'empereur, je vois au'on m'avait trompé et' que je puis compter sur vous, à la vie, à la mort. Maintenant, mes braves, chargez vos fusils !
Xics soldats ayant obéi à ce commandement répété par quelques officiers, l'empereur se mit à la tête du régiment et le conduisit par les rues adjacentes jusqu'à l'hôtel Labanoff qui fait face à l'église d'Isaac: il le laissa en réserve, danéune position où il pouvait b faire surveiller par la garde
à cheval y car il n'était pas sûr de ce régiment, malgré les clameurs enthousiastes qui avaient accueilli ses paroles : il savait, par son aide de camp Kaveline, que la moitié des ofTiciers avait manifesté hautement leur mauvais vouloir contre lui.
Au reste, dans les régiments même qui lui étaient fidèles, l'empereur ne pouvait se flatter de n'avoir à craindre aucune trahison, puisque les soldats se disaient entre eux qu'ils ne feraient pas usage de leurs armes contre leurs camarades. Cependant l'empereur hésitait encore à donner des ordres qui pouvaient amener une lutte sanglante.
Toutes les forces disponibles qu'il était parvenu à réunir se trouvaient échelonnées aux alentours de la place du Sénat, où l'insurrection avait été enfermée. Les trois ou quatre mille hommes, qui composaient Tarmée des conspirateurs, eussent été inévitablement vaincus, sans combat, par le froid et par la faim ; mais la nuit approchant et les complices des insurgés se répandaient déjà dans la ville pour y mettre le feu sur différents points et pour inviter lit po* pulace au pillage.
L'empereur avait été averti de ces exécrables projets par des rapports de police qui lui révélaient pour la première fois l'existence de cette terrible conspiration .
Il fit le tour de l'église d'isftac et il alla se concerter avec le grand-duc Michel, qui tenait en respect l'équipage de la marine et qui s'indignait de rester inactif vis-à-vis des révoltés.
— Sire, lui dit le grand-duc, je vous conjure de me permettre de faire une tentative auprès de ces maUmreux, qui entendront peut-être la voix de la raison et de l'honneur.
— Ils sont aveugles et sourds, répoftdtt triplement l'empereur. Va donc leur parler, et dis lear que c'esi4ii6i iffelus
supplie de ne pas me forcer de recourir à des moyens extrêmes.
Le grand-duc, accompagné du général Lewachoff, se dirigea aussitôt vers la colonne des insurgés, qui le saluèrent d*un bonjour cordial ; il leur demanda d'un ton brusque et irrité ce qu'ils voulaient : ils lui répondirent avec déférence qu'ils avaient prêté serment à Tempereur Constantin et qu'ils entendaient rester fidèles à ce serment. Le grand-duc comprit qu'il devait employer la per:^uasion; il leur attesta que le césarévitch avait renoncé au trône et prêté serment lui-même au nouvel empereur.
— Nous ajoutons foi au témoignage de Votre Altesse, répliquèrent les rebelles, mais pourquoi le césarévitch ne vient-il pas en personne nous donner des ordres? On ne sait pas même où il se trouve, et on nous affirme qu'il est prisonnier, s'il n'a pas été mis à mort.
— Quels sont les infâmes qui osent semer de pareilles calomnies! s'écria le grand-duc.
En ce moment, un des conjurés se disposait à tirer sur lui, mais les marins de la garde, se jetant sur l'assassin, lui arrachent son pistolet et le maltraitent cruellement, en l'accablant d'injures. Le général Lewachofif profita du tumulte causé par cette tentativQ d'assassinat, pour entraîner le grand-duc et le ramener sain et sauf au poste que l'empereur lui avait assigné.
L'empereur comptait si peu sur les résultats de la démarche conciliatrice de son frère, qu'il avait envoyé chercher au palais le métropolitain de Saint-Pétersbourg, en le priant de faire uœ dernière démarche auprès des insurgés.
Le métropolitain Séraphim accepta courageusement cette mission pacifique, à laquelle voulut s'adjoindre le métropolitain de Kiew, qui était aussi au palais. Les deux vénérables
vieillards, revêtus de leurs habits pontificaux et suivis de leurs sous-diacreSy se rendirent dans une voiture de louage sur la place du Sénat : à leur aspect, les fusils tombent des mains de la plupart des rebelles, qui s'agenouillent devant le crucifix. Mais les chefs de la conspiration se h&tent d'arrêter, par un roulement de tambour, l'effet irrésistible de cette scène touchante : ils répondent par des outrages et des menaces aux paroles paternelles des deux prélats, et ils les obligent à se retirer sur-le-champ pour ne pas être massacrés.
L'empereur, en apprenant que l'intervention des métropolitains avait échoué, leva la main au ciel, comme pour le prendre à témoin, et il eut l'air de réfléchir, la tête inclinée sur sa poitrine.
Un de ses aides de camp s'approcha pour lui dire que le 1^" bataillon du régiment de Finlande, qu'il avait mandé depuis le commencement de l'émeute, et que le général Komarowsky devait lui amener, se trouvait massé en bon ordre à l'entrée du pont d'Isaac, mais refusait touto espèce de serxice, en déclarant qu'il resterait neutre et ne ferait pas usage de ses armes.
Trois heures sonnèrent à l'horloge de l'Amirauté.
Le jour commençait à décroître. Les insurgés s'obstinaient à garder leurs positions, et les conspirateurs, qui les faisaient agir, comptaient trop sur la coopération simultanée de leurs affiliés dans toute la Russie, pour ne pas repousser toute transaction amiable avec le gouvernement impérial. Plusieurs officiers, qui s'étaient chargés de porter des paroles de pardon aux conjurés, avaient failli trouver la mort : a Tuez-les! criaient les chefs du mouvement; tuez-les, ce sont des traîtres ! »
Les vociférations redoublaient, mais les coups de feu di-
minuaienl ; la populace, que les troupes avaient de la peine à contenir, s'agitait derrière elles et n'attendait plus que le moment de donner la main aux insurgés.
L'em,pereur était en proie à la plus vive émotion :
— Sire, il faut de la mitraille ! lui dit le général Wassiltchikofif.
L'empereur ne répondit rien : il se porta encore une fois, de sa personne, presque aux avant-postes des insurgés ; il fut reconnu et un scélérat le couchait en joue, quand les généraux entourèrent leur souverain et le couvrirent de leur corps.
— Vous voyez bien, Sire, dit une voix, qu'on n'en aura pas raison sans employer le canon !
C'était la voix du général Toll, qui ne faisait que d'arriver à Saint-Pétersbourg et qui venait se mettre à la disposition de son auguste maître.
— C'est vous, général ! lui dit l'empereur avec tristesse : voici la conséquence des fâcheuses nouvelles que vous m'avez apportées de Taganrog !
— Eh bien ! Sire, que tardez-vous à écraser les rebelles ? reprit le général.
— Voulez-vous donc , repartit l'empereur, que, le premier jour de mon règne, je verse le sang de mes sujets ?
— Oui, Sire, s'écria le général Wassiltchikoff, car il s'agit de sauver l'Empire!
L'empereur poussa un soupir et sembla se résigner à prendre un douloureux parti. Il acheva de distribuer les troupes, en vue d'une attaque générale, de manière à entourer de tous côtés le foyer de l'insurrection : il envoya les pionniers à cheval sur le quai Anglais ; il fit ranger la garde à cheval le long de la Néwa , et il donna l'ordre de charger à mitraille trois pièces de canon qui furent placées, vis-à-vis
(les insurgés^ devant le front du régiment Préobragensky. Mais, avant de commander le feu, il pria le général Soukhozanell de porter aux rebelles une dernière parole de clémence.
Le brave général ne balança pas à s'élancer au galop sur la place du Sénat.
— Les canons sont chargés! dit-il en élevant la voix, mais l'empereur dans sa miséricorde veut encore vous épargner: il consent à pardonner, si vous déposez les armes à l'instant même !
Les soldats, dont il était aimé et qui l'avaient reconnu, Tentouraient déjà pour qu'il les prit sous sa sauvegarde. Mais les principaux conjurés accourent et s'efforcent de combattre son influence auprès de leurs malheureuses dupes ; les uns le menacent de leurs armes ; les autres lui demandent insolemment s'il apporte une Constitution, de la part de l'empereur.
— J'apporte le pardon, réplique dédaigneusement le général, et je ne viens pas entamer de pourparlers avec des rebelles !
Puis, il tourne bride et retourne au galop vers l'empereur, sans avoir été atteint par une décharge qui blesse plusieurs hommes dans le régiment Préobragensky.
— Sire, crie de loin le général, ils veulent une Constitution!
L'empereur hausse les épaules et, triste, indigné de tant d'obstination et de tant d'audace , il ordonne de faire feu, puis il retire cet ordre et, après un moment de pénible réflexion, il le réitère d'une voix étouffée.
Les canonniers étaient à leurs pièces , mais celui qui devait mettre le feu au premier canon, parait hésiter; le lieutenant d'artillerie, Bakounine, court sur lui, le sabre levé,
et veut savoir pourquoi il n*obétt pas an commandement.
— Ce sont des frères ! murmure Tarlilleur indécis et troublé.
— Quand je serais moi-même à la bouche du canon, s'écrie Bakounine avec colère, tu devrais obéir sans la moindre hésitation!
L'artilleur obéit, mais la pièce avait été mal pointée, peutêtre avec intention: le coup porta trop haut et la mitraille passa par-dessus les têtes des insurgés, qui répondirent par des cris furieux et par une fusillade prolongée. Mais le second et le troisième coup de canon donnèrent en plein au centre de la colonne des troupes rebelles et les mirent en pleine déroute.
Les fuyards se précipitèrent lumultueusement du côté de la place où le régiment Semenowsky était rangé en bataille.
Le grand-duc Michel fut obligé d'employer à son tour l'artillerie contre celte masse compacte, qui arrivait sur lui comme un torrent impétueux et qui aurait refoulé un détachement plus considérable que le sien. Il ne fallut qu'un coup de canon pour achever la défaite de l'insurrection.
Les rebelles se débandèrent en jetant leurs armes et s'éparpillèrent dans toutes les directions; leurs chefs avaient lâché pied les premiers.
La place du Sénat se trouva donc vide en quelques instants : il n'y resta plus que des morts et des blessés.
C'était un sauve-qui-peut général, au milieu d'une immense clameur de détresse et d'épouvante.
Il y aurait eu une effroyable collision, si la cavalerie et l'infanterie qui fermaient toutes les issues n'eussent instinctivement livré passage aux fugitifs : ceux-ci se hâtaient (le disparaître, au bruit de l'artillerie qui continuait à
tirer, mais qui n'atteignait plus personne ; les uns se blottis-
saient danf^ def^ amas de neige; les autres se cachaient sous les hangars et dans les caves; beaucoup de soldats des régiments de Finlande et de Moscou retournaient à leurs casernes.
L^empereur 6t avancer les pièces de canon auprès de la statue de Pierre le Grand , et deux derniers coups furent tirés encore contre des groupes qui se reformaient sur la glace de la Néwa et qui semblaient se préparer à la résistance. Il n'y eut pas d'autre sang répandu: le nombre des victimes s'élevait à 2 ou 300.
La nuit était venue : l'insurrection ne se montrait plus nulle part; mais l'empereur, qui savait qu'elle se rattachait à une vaste conspiration répandue sur toute la surface de la Russie, ne crul pas devoir se borner à dissiper Témeute.
Il avait eu la prudence de ne point engager les troupes qui lui restaient fidèles, dans un conflit où elles se fussent trouvées en lutte avec des soldats égarés qui portaient leur uniforme, avec deâ officiers qui les commandaient deux heures auparavant. Il fit exécuter quelques charges de cavalerie dans les rues ar^jacentes, mais, loin de vouloir que ces troupes fissent usage de leurs' armes, il ordonna seulement d'arrêter, sans leur faire aucun mal , tous ceux qui paraîtraient avoir figuré dans la rébellion.
Il no connaissait pas encore les chefs du complot, ni leurs projets , ni leurs moyens d'action ; il craignait néanmoins que les conspirateurs ne renouvelassent leur criminel tentative sur d'autres pointsde la ville. Il ne quitta pas la place du Sénat, avant de s'être bien assuré par lui-même que la révolte était comprimée partout.
Il avait fait occuper par les régiments Préobragensky et Pavlowsky les positions que les insurgés venaient d'abandonner.
— Mes amis, dit-il en passant devant ces régimenls qui l'acclamaient, nous avons tous fait notre devoir : la sainte Russie sera contente de nous !
Le général Benkendorff avait été chargé spécialement de la poursuite des rebelles sur les rives de la Néwa : deux escadrons de la garde à cheval parcouraient le quai de TAmirauté; quatre autres escadrons de la garde à cheval et un escadron de pionniers avaient passé deTautre côté du fleuve pour maintenir le quartier de Wassili-OstrofiF, où Ton disait que les séditieux se ralliaient avec Tintention de reprendre Tofifensive.
Le régiment Semenowsky reçut la mission délicate do fouiller toutes les maisons de la rue Galernaïa et des rues voisines, dans lesquelles s'étaient réfugiés, prélendail-on, les principaux meneurs ; on n'y découvrit cependant que des soldats et des mougiks, encore à moitié ivres et fous de terreur. On arrêta ainsi une centaine de malheureux qui croyaient qu'on les fusillerait sur place et qui demandaient grâce en pleurant.
Il parait que les officiers rebelles, quoique déguisés, trouvèrent des amis pour faciliter leur évasion, car on n'en arrêta qu'un seul, en uniforme, appartenant au régiment de Moscou ; il fut conduit à l'empereur par les soldats qui l'avaient saisi, probablement pour satisfaire un sentiment particulier de vengeance.
— Je ne veux pas savoir votre nom, lui dit l'empereur en l'accablant d'un regard de mépris. Retournez à votre caserne, et, si vous êtes coupable, il sera temps demain de vous punir. Allez ! vous avez toute cette nuit à donner à vos remords !
L'absence des chefs du mouvement motivait des craintes sérieuses sur leurs entreprises ultérieures : on avait lieu de
supposer que les conspirateurs ne s'avouaient pas vaincus. La tentative audacieuse de PanofF contre le palais d*Hiver pouvait même se renouveler avec plus de succès, car tout prouvait que les rebelles avaient des complices dans Tentourage de la famille impériale.
L'empereur prit donc immédiatement les mesures que lui prescrivait la prudence , pour mettre le palais à l'abri de toute nouvelle attaque et pour assurer en même temps le maintien de Tordre et de la tranquillité dans la ville.
Des troupes fratches arrivaient de tous côtés : celles qui étaient cantonnées aux alentours de la capitale, obéissaient d'un élan unanime à des ordres tardifs et venaient à la bâte renforcer la garnison ; rartillerie, que l'empereur n'avait fait intervenir qu'à la dernière extrémité et qui avait eu tant de peine à lui fournir quatre pièces de campagne avec une petite quantité de munitions, ne cessait d'amener des bouches à feu et des caissons chargés de poudre et de projectiles.
L'empereur régla lui-même la destination des corps qui devaient passer la nuit sous les armes; il envoya d'abord quatre pièces d'artillerie volante au général Benkendorff, qu'il avait détaché, pour surveiller Wassili-Ostroff, avec plusieurs escadrons de la garde à cheval et des pionniers de la garde. Il laissa sur la place du Sénat le régiment Préobragensky, mais il lui adjoignit trois escadrons des chevaliers-gardes, un bataillon des sapeurs de la garde et deux compagnies des chasseurs, avec dix pièces de canon. Sur la place d'isaac, il réunit, sous les ordres de l'aide de camp général Wassiltchikoff, un bataillon du régiment de Semenowsky, le seul bataillon resté fidèle du régi ment de Moscou, un bataillon d'Ismaïlowsky, quatre escadrons de la garde à cheval et quatre pièces de canon. Le deuxième bataillon
du régimeDldes chasseurs de la garde parut suffisant pour fermer la place de l'Amirauté et proléger de ce côté-ia le palais d'Hiver. Ce palais fut d'ailleurs entouré do troupes et d'artillerie : dans la grande M illionnaïa, près du pont de la Moïka, une compagnie des chasseurs do la garde et deux pièces de canon; une autre compagnie du même régiment, avec quatre bouches à feu, auprès du pont qui touche au palais de l'Ermitage ; le premier bataillon du régiment Ismaîlowsky et un escadron des chevaliers-gardes , avec quatre canons, à Tangle du palais qui fait face à l'Amirauté.
Enfin, pour compléter ce formidable ensemble de défense , des pièces de canon furent mises en batterie à l'entrée de toutes les rues aboutissant à cette espèce de camp fortifié, et le régiment des Cosaques de la garde eut ordre d'envoyer des patrouilles sur tous les points de la capitale et d'opérer au besoin et des visites domiciliaires et des arrestations.
L'empereur ne voulait pas rentrer au palais, avant d'avoir vu s'allumer les feux des bivouacs et distribué ses derniers ordres ; mais il avait à plusieurs reprises envoyé des nouvelles aux impératrices ; il avait aussi fait demander avec une vive sollicitude si Tétat du comte Miloradovitch offrait quelque chance de guérison, et il avait transmis des paroles de sympathie et de consolation à ce vieux général, mortelle* ment blessé.
Les deux impératrices, tant que l'émeute avait duré, pendant ces trois heures qui leur semblèrent éternelles, n'avaient pas quitté un petit salon dont les croisées s'ouvraient sur la place de l'Amirauté : l'impératrice-mère, en proie à la plus violente agitation, se lamentait, quand elle ne priait pas, et restait accablée, sans avoir la force de bouger de son siège. L'impératrice, plus calme en apparence, mais non moins inquiète et affligée, restait assise près d'une fenêtre et cherchait à se rendre compte du mouvement des troupes : l'atmosphère était trop sombre pour lui permettre de porter sa vue jusqu'à l'endroitoù se tenait Tempereur au milieu de ses aides de camp : elle avait pu seulement l'apercevoir ime ou
deux fois passant à cheval sur la place de TAmirauté, et elle avait jelé un cri qui retentissait douloureusement dans le cœur de rimpératrice-nière.
Lorsque Tempereur eut jugé que l'emploi de Tarlillerie devenait indispensable, il envoya le prince Eugène de Wurtemberg, pour dire aux impératrices de ne pas s'effrayer si elles entendaient le canon.
Le général aide de campTroubetzkoï, qui vint ensuite de la part de l'empereur, avait eu la prévoyance de les faire sortir du salon où elles se tenaient, en leur disant avec beaucoup de sagesse qu'une balle égarée pouvait en ricochant arriver jusqu'à elles et causer un affreux malheur.
Il avait reconnu qu'elles s'exaltaient Tune l'autre dansée téte-à-téte prolongé vis-à-vis du théâtre de la lutte; il imagina un prétexte pour les décider à se séparer momentanément et à se renfermer chacune dans ses appartements particuliers, pour échapper aux regards indiscrets d'une foule curieuse qui remplissait le palais.
L'impératrice-mère était un peu tranquillisée, lorsque le général Nicolas Demidoff, envoyé également par l'empereur, vint lui annoncer que les révoltés refusaient de déposer les armes et qu'on était forcé de les réduire à coups de canon.
A ces mots, l'impératrice-mère, hors d'elle-même, saisit un portrait d'Alexandre P', peint par Isabey, qu'elle avait devant elle, et, le présentant au général : , — Prenez cela, s'écria-t-elle d'une voix pleine de sanglots, et allez le montrer aux insurgés ! Ils reconnaîtront leur empereur bien-aimé, et peut-être, à cet aspect, rougiront-ils de leur conduite ! Allez, général, et dites-leur que c'est moi qui les supplie, au nom de feu l'empereur, de rentrer dans le devoir !
Ed ce moment même, le premier coup de canon se fil entendre.
L'impératrice Alexandra était seule dans sa chambre, avec Karamzine qui s'efforçait de la rassurer. Elle poussa un cri déchirant et se prosterna la face contre le plancher, en adressant au ciel une ardente prière pour la conservation des jours de l'empereur.
Chaque coup de canon produisait une telle commotion dans tout son organisme, que ce fut là l'origine de la maladie nerveuse chronique dont elle resta toujours affectée depuis : par l'effet d'un fatal prestige de son imagination, comme elle l'a raconté souvent, elle s'était représenté son auguste époux renversé de cheval par une balle et gisant à terre baigné dans son sang.
Elle n'avait pas changé de position, malgré les paroles de consolation que Karamzine lui adressait avec une chaleureuse éloquence, quand Taide de camp d'AdIerberg entra spontanément, en lui annonçant, de la part de l'empereur, que tout était fini.
— Dieu soit loué! dit-elle tout en larmes. Eh! pourquoi ne revient-il pas ?
Elle tremblait de tous ses membres, et cette crise se prolongea en spasmes terribles.
Dès qu'elle se sentit un peu remise, elle voulut rejoindre l'impératrice-mère et partager avec elle la joie que lui faisait éprouver l'heureux dénoûment de cette fatale journée. Leurs larmes se confondirent encore, mais ce n'étaient plus des larmes de douleur.
Cependant l'empereur ne paraissait pas : le général Toll vint encore de sa part confirmer les nouvelles rassurantes que l'aide de camp d^Adlerberg avait apportées.
— Ah ! vous voilà, mon cher général ! s'écria l'impéra*
(rice-mère. Nous ne vous savions pas de retour ici ! Vous éles revenu bien à propos, lorsque l'empereur avail besoin de rassembler autour de lui tous ses bons serviteurs.
— (I y a donc eu du sang versé ! interrompit l'impératrice Âlexandra encore frémissante.
— Il le fallait, répondit le général; Sa Majesté avait même trop longtemps attendu. Enfin la révolte est partout comprimée.
— Mais pourquoi l'empereur ne vient-il pas lui-même ? demanda vivement Timpératrice. Parmi les révoltés, il y avait, dit-on, des assassins. N'ont-ils pas tué le pauvre comte Miloradovitch ?
— Votre Majesté peut être tranquille pour la personne de l'empereur, qui est entouré de troupes fidèles et qui a mis en fuite les mutins.
— Général, je vous en prie, allez le rejoindre et ne le quittez pas, repartit l'impératrice-mère. Dites-lui que nous sommes bien impatientes de le revoir et que nous avons failli mourir d'inquiétude.
L'empereur ne rentra au palais qu'après six heures du soir : il avait tout prévu, il avait pourvu à tout, il était en garde contre une reprise de l'insurrection.
Il fut devancé par le bruit de son arrivée, et les acclamations du peuple sur son passage annoncèrent de loin son a|>proche. Les deux impératrices, oubliant les règles ordinaires de l'étiquette et du cérémonial, accoururent au-devant de lui, accompagnées de tous les membres de la famille impériale et suivies tumultueusement par toutes les personnes qui encombraient les salles et les galeries depuis le matin.
Par ordre de Timpératrice, le gouverneur du grand-duc héritier était allé chercher ce jeune prince qui reposait tout
habillé sur son lit et Tavait emporté à peine éveillé à la suite de son auguste mère.
L'empereur descendit de cheval sous le vestibule de la grande entrée et trouva les impératrices qui l'attendaient au bas de l'escalier. Elles se jetèrent ensemble dans ses bras et il les serra étroitement sur son cœur ; elles fondaient en pleurs, la voix entrecoupée do sanglots; lui, pleurant aussi d'attendrissement et n'ayant pas la force d'articuler un seul mot.
Il ne retrouva la parole qu'en apercevant son fils porté par le colonel Moerder.
— Cher enfant ! s'écria-t-il en s'emparant du petit prince qu'il couvrit de baisers et de larmes : tu te souviendras que la couronne m'a coûté bien cher et que je ne l'ai acceptée que pour obéir aux décrets de la Providence !
Les deux impératrices lui demandaient avec une inquiète sollicitude s'il n'avait pas couru de grands dangers.
— Je n*avais rien à craindre, reprit-il d'un air inspiré, puisque j'avais reçu une mission d^en haut!
L'émotion se communiquait de proche en proche, et tous les témoins de cette scène solennelle versaient d'abondantes larmes.
L'empereur savait ce qui s'était passé, quand le lieutenant Panoff avait pénétré dans le palais avec une bande de soldais en délire ; il exprima l'intention d'aller lui-même remercier les sapeurs de la garde qui avaient sauvé la vie de la famille impériale, et il voulut leur présenter son fils.
L'impératrice s'y opposait, en disant que l'enfant pourrait avoir froid, si on le faisait sortir en plein air. L'empereur ôta son manteau de dessus ses épaules pour envelopper le jeune prince qui était revêtu pour la première fois ce jour-là des insignes de l'ordre de Saint-Ândré| et, l'ayant
pris lui-même dans ses bras, il descendit dans la cour où se trouvait rangé le bataillon des sapeurs.
Des hourras redoublés accueillirent spn apparition.
— Merci, mes amis! leur dit-il cordialement.
Il s'approcha des rangs et, s'adressant àun vieux caporal, dont la poitrine était couverte de décorations et de médailles, il lui présenta le grand-duc :
— Tiens, mon brave, s'écria-t-il : je te confie mon fils ! Je t'adjure, au nom de tes camarades, de Taimer comme je vous aime tous, et de le défendre comme vous m'avez tous défendu aujourd'hui.
L'enfant, porté de rang en rang dans les bras des soldats qui lui baisaient les mains et les pieds avec transport, eut la présence d'esprit de leur dire avec une grâce charmante :
— J'aime ceux qui m'aiment, et je voudrais pouvoir vous embrasser tous !
L'empereur avait donné des ordres pour que le Te Deum^ qui n'avait pu avoir lieu à onze heures du matin, fût célébré à sept heures du soir dans la grande église du palais.
En attendant cette cérémonie, l'empereur resta quelques instants enfermé avec les deux impératrices ; puis, il passa dans son cabinet et il écrivit de sa main deux lettres : l'une au comte Miloradovitcb, pour lui dire en termes sympathiques combien il prenait part à sa triste situation, en exprimant l'espoir de conserver un si digne et si fidèle serviteur; l'autre au césarévitch, pour lui rendre compte en peu de mots des événements de la journée.
Cette lettre, écrite sous l'impression même de ces événements, commençait ainsi : a Cher et bien-aimé Constantin, je suis empereur, mais à quel prix, mon Dieu ! au prix du sang de mes sujets ! »
Le général Kaveline eut l'ordre de porter la lettre de
l'eoQpereur au comte Miloradovitch et d'ajouter verbalement que Sa Majesté reiçrettait beaucoup de ne pouvoir encore venir en personne visiter l'illustre blessé.
Le vieux général était toujours aux casernes de la garde à cheval, où il fut transporté après avoir été blessé mortellement. On venait d'extraire la balle, mais les médecins ne lui dissimulèrent pas qu'il n'avait que peu d'heures à vivre : « Dites à Sa Majesté que je meurs, murmura-t-il en essayant de se soulever sur son séant, et que je suis heureux de mourir pour elle ! » .
On lui donna lecture de la lettre que l'empereur avait daigné lui écrire, et qui était congue en ces termes :
a Mon ami, mon cher Michel Andreïévitch, que Dieu vous récompense de ce que vous avez fait pour moi! Ayez confiance en Dieu comme je l'ai moi-même : il ne m'arrachera pas mon ami. Si je pouvais suivre l'impulsion de mon cœur, je serais déjà près de vous, mais les affaires me retiennent.
CI Cette journée est bien pénible pour moi! J'ai toutefois une consolation que rien n'égale, car je vois en vous et dans tout mon peuple mes amis et mes enfants. Que la bonté infinie de Dieu me donne des forces pour les payer de retour! J'y consacrerai toute ma vie.
« Votre intime ami, Nicolas. »
Le mourant écouta cette lecture avec une profonde émotion : ses yeux éteints s'étaient remplis de larmes; il saisit la lettre d'une main défaillante et il la pressa sur son cœur. Il la tenait encore, quand il rendit le dernier soupir, à deux heures du matin.
Au son des cloches qui annonçaient le Te Deumy l'empereur sortit de ses appartements, accompagné de l'impé-
ratrice et de la famille impériale^ et se dirigea vers la grande église du palais.
L'impératrice-mère, brisée, épuisée par les émotions de cette journée, s'excusa de ne point paraître à celte cérémonie, et se tint cachée dans la sacristie, d'où elle entendit le Te Deum.
Le métropolitain de Saint-Pétersbourg officiait; l'église regorgeait de monde; tous les as^^istants étaient debout; l'empereur et l'impératrice restaient seuls prosternés : ils remerciaient Dieu d'avoir étendu sur eux sa protection. L'assemblée acceptait avec enthousiasme le favorable augure d'un nouveau règne ; des larmes brillaient dans tous les yeux ; le bruit des sanglots se mêlait aux chants d^allégresse qui s'élevaient du sanctuaire. Chacun, en cet instant solennel, comprit que l'empereur Alexandre avait un digne successeur, et que la Russie pouvait se réjouir de l'avènement de Nicolas I".
Au sortir du Te Deum, l'empereur pria le grand-duc Michel de parcourir en traîneau une partie de la ville, et de vérifier de ses propres yeux jusqu'à quel point on devait compter sur le rétablissement de Tordre et de la tranquillité.
L'empereur n'avait pris aucune nourriture depuis le malin : l'impératrice et lui dînèrent à la hâte en téte-à-téte, vers huit heures, échangeant à peine quelques paroles, car ils étaient l'un et l'autre absorbés dans leurs préoccupations personnelles.
L'empereur exigea que l'impératrice se retirât dans ses appartements, sans recevoir personne, car elle était à bout de force physique et morale ; il la supplia encore de se calmer, puisque l'émeute et la révolte n'existaient plus nulle part, et il lui adressa de tendres encouragements. L'im-
pératrice avait voulu quo ses enfai ts couchassent cette nuitlà dans deux chambres contiguës à la sienne, et, malgré le voisinage de cette espèce de dortoir improvisé, elle se releva plus de vingt fois, toute tremblante, pour s*assurer ellemême qu*il ne leur était rien arrivé de fâcheux.
L'empereur, toujours revêtu de son uniforme avec le grand cordon, ne songeait pas à prendre un peu de repos; il entra dans son cabinet, avec l'idée de vaquer aux affaires les plus pressantes, et il trouva sur sa table un anias de rapports de police qui lui révélaient, bien tardivement, les noms des conspirateurs et tous les détails du complot.
Il put mesurer pour la première fois la profondeur de Tabtme, au bord duquel son gouvernement avait été, pour ainsi dire, suspendu; il apprit, de source certaine , que cette émeute, dont il venait d'avoir raison, n'était que le prélude et le résultat d'une immense conspiration qui avait dû éclater en même temps sur différents points de l'Empire.
Ce n'était plus à des soldats en révolte et à des mougiks ivres, qu'il fallait demander compte de l'échauffourée qui avait été si promptement réduite à néant; c'étaient des sociétés secrètes, puissamment organisées, dont il fallait combattre rinfluence et détruire l'action ; c'étaient des hommes distingués par leur naissance, leur rang ou leur fortune, qu'il fallait punir de manière à frapper de terreur leurs complices.
En voyant parmi les coupables des noms chers à la Russie, des noms illustres et respectés, l'empereur éprouva un profond chagrin et tomba dans un complet découragement. Il fut tenté de déposer une couronne qui lui semblait déjà si lourde à porter ; il comprit que sa répugnance à monter sur le trône n'avait été qu'un pressentiment, il regretta vivement d'avoir cédé aux prières de l'impératrice-mère, et il
accusa son frère ConstaDtin d'être la cause involontaire du malheur de sa vie.
Mais il sortit bientôt de cette crise de doute et d'hésitation, pendant laquelle il cherchait en lui Tempereur ; il se dit alors qu'il n'avait plus le droit de repousser un mandat qu'il tenait de Dieu môme ; il retrouva dans cette pensée la conscience du devoir impérial, et il se promit, iivec une Toi toute religieuse, d'exercer désormais, sous l'inspiration directe de la Divinité, le pouvoir souverain, qui lui était confié par la Providence.
A l'instant, il se lève, il appelle ses aides de camp, il distribue des ordres, il envoie chercher ses ministres ; il fait préparer des instructions pour les généraux qui devront partir avant le jour, afin d'empôcher, s'il est possible, la conspiration d'éclater dans les provinces; il ordonne l'arrestation immédiate de cent individus qui lui sont signalés comme les principaux chefs du complot.
On n'avait arrêté jusque-là que des gens du peuple ou des individus sans importance.
Les conjurés, après la dispersion de la foule séditieuse qu'ils avaient agglomérée sur la place du Sénat, s'étaient enfuis de différents côtés et avaient cherché un refuge chez leurs amis ou dans leur famille; mais, le premier moment de stupeur passé, il pensèrent à se rejoindre et à se réunir pour tenir conseil et prendre un parti. Voilà comment plusieurs d'entre eux, les plus téméraires et les plus compromis, ne craignirent pas de reparaître au domicile de Ryiéïeff.
Celui-ci, désespéré, anéanti, ne savait que résoudre et flottait entre divers projets, aussi audacieux qu'inexécutables; il accusait le prince Troubetzkoï d'avoir abandonné, sinon trahi, ses frères d'armes ; il ne voyait pas la possibilité de reprendre ouvertement l'offensive dans les rues de la
capitale, mais il se flattait, eu se rattachant à son rôve favori, que le nouvel empereur, averti, éclairé par Topinion publique, finirait par donner une Constitution à la Russie, et par fonder un gouvernement libéral. L'Association du Nord était d'ailleurs intacte et n'avait rien perdu de sa prépondérance. Quant à TAssociation du Midi, elle avait peut-être mieux réussi dans la levée de boucliers, qui devait corres* pondre à l'insurrection de Saint-Pétersbourg et qui présentait plus de chances de succès, au centre des colonies militaires, loin de l'action directe du gouvernement impérial. Il fallait donc attendre des nouvelles de Moscou, de Toultchine et de Varsovie.
Les autres conjurés qui assistaient à cette réunion suprême, Alexandre Bestoujeff , le baron de Steinheil , Jean Poustchine, Batenkoff, Iakoubovitcb, etc.^ étaient tous aussi découragés de l'échec de leur entreprise, échec qtf'iis attribuaient surtout à Tabstenlion du prince Troubetzkoï.
Celui-ci, en effet, n'avait pas paru au milieu des insurgés sur la place du Sénat; il avait passé la journée, disait-on, hors de chez lui, soit chez la comtesse de Laval, sa bellemère, soit chez son beau-frère, le comte de Lebzeltern, ambassadeur d'Autriche; on affirmait qu'il avait prêté serment, un des premiers, à l'empereur Nicolas; dans tous les cas, il était resté absolument neutre et inaclif pendant l'émeute ; il n'avait fait aucun usage de son autorité de dictateur ; il s'était dérobé avec tant de soin à la vue et aux recherches de ses complices, qu'on ne savait pas même ce qu'il était devenu pendant toute cette journée. Quelqu'un ayant pénétré chez lui de vive force, racontait-on, l'avait trouvé brftlant des papiers.
Tout à coup, Boulatoff arriva, tout essoufflé, et conseilla aux conjurés de se séparer sur-le-champ, de s'enfuir ou de
se cacher, attendu que l*einpereur avait donné Tordre de faire arrêter la plupart d*entre eux.
— Il y a donc des traîtres parmi nous ! s'écria le baron deSteinheil.
— Troubelzkoï ! répétèrent à la fois tous ceux qui se trouvaient là.
— Il vient d'être arrêté lui-même, reprit Boulaloff : le comte de Nesselrode est allé en personne, avec un mandement de l'empereur, à l'ambassade d'Autriche où lé prince se croyait en sûreté. L'ambassadeur n'a pu faire autrement que de le livrer : on l'a conduit immédiatement au palais d*Hiver.
— Non, Messieurs, le prince Troubetzkoï ne nous a pas trahis et ne nous trahira pas, dit Ryléïeff : il est faible, il est indécis, mais il a de l'honneur...
— On n'a pas voulu écouter mes avis, reprit lakoubovitch d'un air sombre ; il était si facile de mettre le feu en vingt endroits...
— Allons, Messieurs, décidez-vous, interrompit Boulatoff : il n'y a pas un moment à perdre. Voulez-vous, ou non, nous faire arrêter en masse ?
— Moi, je ne bougerai pas, repartit Ryléïeff en allumant un cigare : je reste chez moi.
— Mais vous avez des papiers qui peuvent nous compromettre? demanda un des assistants, qui exprima l'inquiétude de tous.
— Ne craignez rien, Messieurs, répondit Ryléïeff avec un sourire amer; j'ai beaucoup écrit pour mon compte, mais on ne trouvera pas une ligne de ma main, qui puisse nuire à mes frères d'armes.
— J'ai été bien près de l'empereur ! dit Iakoubovitch avec un geste menaçant : j'ai vu la place où il fallait frap-
per mon coup, mais, par malheur, je n'avais pas le bras assez long. C'est là manquer une belle occasion !
— Adieu, Messieurs, leur dit Ryléïef en les congédiant : je vous invite à vous mettre en lieu de sûreté , du moins jusqu'à demain, car nous apprendrons sans doute que Tarmée révolutionnaire du Midi est en marche sur Saint-Pétersbourg.
Ryléïef resta donc dans son domicile, où il fut arrêté pendant la nuit avec quelques-uns de ses amis qui n'avaient pas voulu le quitter et qui se résignaient à partager son SQrl.
Le grand-duc Michel, que l'empereur avait prié d'aller donner des ordres à l'Arsenal et de faire en même temps une tournée d'inspection dans la ville, courut en traîneau plus de deux heures ; il visita tous les postes et s'assura par lui-même que des précautions suffisantes avaient été prises contre toute éventualité.
La troupe semblait partout admirablement disposée; on ne remarquait plus chez elle ni hésitation, ni malveillance ; les rebelles des régiments de Moscou et de Finlande étaient rentrés dans leurs casernes et attendaient en silence le châtiment de leur révolte: le grand-duc leur fit espérer que l'empereur aurait pour eux de l'indulgence, en considération de la belle conduite de leurs camarades qui avaient tenu leur serment de fidélité.
La plupart des soldats de l'équipage de la marine et des grenadiers de la garde, qu'on avait vus figurer dans l'insurrection, étaient allés eux-mêmes se constituer prisonniers, et les plus coupables se trouvaient détenus à la forteresse. L'émeute n'avait, d'ailleurs, laissé aucune trace dans les quartiers dont elle avait été maîtresse un moment : les morts et les blessés étaient déjà enlevés; on avait ramassé les
armes qui jonchaient le sol. On arrêtait encore çà et là quelques individus suspects.
Dans les autres quartiers, plus éloignés du théâtre de la lutte, rien ne rappelait qu'elle avait eu lieu ; les rues étaient désertes et silencieuses ; on y rencontrait à peine çà et là des passants isolés qui s'enfuyaient à l'approche des patrouilles.
Le grand-duc Michel revint de sa longue promenade, très satisfait de Tétat d'apaisement et de tranquillité, qu^il avait pu constater de ses propres yeux dans l'aspect général de la ville. Il s'empressa d'aller rendre compte des résultats de sa mission à l'empereur, et il ne remarqua pas, à son retour, la sourde agitation, le mouvement inusité, qui régnait dans l'intérieur du palais.
A son entrée dans le cabinet de l'empereur, un spectacle inattendu et imposant s'offrit à sa vue : l'empereur debout, le visage sévère, le regard terrible; devant lui, un homme pâle et tremblant^ agenouillé, prosterné, demandant pitié et pardon.
C'était le prince Troubetzkoï. Il avait essayé d'abord de nier ses intelligences avec les conspirateurs et sa participation personnelle au complot, mais des papiers écrits ou signés de sa main, que Tempereur lui représenta, ne lui permirent pas de persister longtemps dans ce système de dénégation complète ; il avait tout avoué, en tombant aux pieds de son souverain et en implorant la clémence de ce juge irrité.
— Sire, avait-il dit avec l'expression d'un profond repentir, je suis bien coupable envers Votre Majesté, mais pourtant j'ai reculé devant l'exécution du crime et je suis resté absolument étranger aux actes de l'insurrection...
— Ce n'est pas le remords qui vous a empêché de vous
joindre aux rebelles, interrompit Fempereur; c'est votre belle-mère, la digne et loyale comtesse de Laval ; c'est voire beau-frère l'ambassadeur d'Autriche, c'est surtout votre noble et généreuse femme !
— Âh ! Sire, je suis trop puni déjà par la douleur que je lui ai causée ! Votre Majesté daignera-t-elle m*accorder la grâce d'écrire à cette pauvre princesse ou de lui faire savoir que je suis vivant...
— Soit! répondit l'empereur, avec une froide dignité ; asseyez-vous là, écrivez à la princesse. Je vous dicterai la lettre.
Le prince Troubetzkoï n'en croyait pas ses oreilles et n'osait se relever.
Un geste impatient de l'empereur forga le coupable de s'asseoir devant une table et de prendre machinalement la plume. L'empereur lui dicta ces mots : « Je me porte bien... » Le malheureux tremblait de tous ses membres et n'était pas capable de tracer une ligne sur le papier : il obéit pourtant, sur l'injonction réitérée de l'empereur, qui ajouta lentement : « et j'aurai la vie sauve l »
Le prince Troubetzkoï était anéanti, sous le coup de la surprise et de la reconnaissance.
— Dépéchons! lui dit Nicolas, du ton le plus impérieux : écrivez et cachetez !
La lettre écrite et cachetée, l'empereur annonça qu'elle serait remise à son adresse immédiatement, puis il fit conduire le prince à la citadelle, en lui disant avec dédain :
— Si vous vous sentez le courage de supporter la vie, vous l'aurez ; c'est la seule chose que je puisse vous promettre.
Un certain nombre de conjurés étaient arrêtés : on les avait amenés au palais, suivant les ordres de l'empereur,
qui voulail les interroger lui-même, en présence du prince Lapoukhine, présidenl du Conseil de l'Empire, du prince Labanoff de Rosloff, minisire de la justice, du comte de Nés-* selrode, du prince Alexandre Galitsyne et de plusieurs autres membres du cabinet.
Avant de commencer cette instruction criminelle, l'empereur fit introduire le sous-lieutenant Nassakine, qui avait défendu avec tant d'énergie et d'intrépidité le poste du Sénat, qu'il commandait ce jour-là, et qui n'avait pas plus écouté les instigations que les menaces des insurgés appartenant comme lui au régiment de Finlande.
— Nassakine, lui dit Tempereur, j'avais à cœur de te féliciter moi-même sur ta promotion au grade de lieutenant, avec ta nomination, pour hauts faits d'armes en temps de guerre, comme chevalier de l'ordre de Saint-Wladimir.
Nassakine remercia humblement l'empereur qui lui avait serré la main, en lui présentant la croix de Saint-Wladimir; mais, comme il semblait hésiter et ne se retirait pas, l'empereur lui demanda avec bonté s'il ne se trouvait point assez récompensé; l'officier répondit humblement que la récompense accordée était plus qu'il ne méritait, puisqu'il n'avait fait que son devoir; cependant, ajouta-t-il, encouragé par l'extrême bienveillance de l'empereur, il osait supplier Sa Majesté de pardonner à un insurgé qu'il avait gardé prisonnier au poste du Sénat et qui n'avait pu prendre ainsi une part active à l'insurrection.
— C'est un conspirateur ? lui dit l'empereur.
— Sire, répondit l'officier avec une touchante simplicité, c'est mon meilleur ami.
— Si tous les coupables avaient une pareille caution, reprit l'empereur ému de ce dévouement de l'amitié, je serais heureux de pardonner à tous!
Les interrogaloires des conspiraleurs durèrent jusqu'au jour.
L'empereur, qui avait dans ses mains toutes les preuves écrites du complot, n'eut pas de peine à obtenir des aveux complets, de la part de ces jeunes gens exaltés par leurs convictions politiques. Quelques-uns, notamment Alexandre Bestoujeff, étaient venus se présenter eux-mêmes au palais, en disant qu'ils avaient trempé dans la conspiration et qu'ils voulaient être jugés avec leurs complices.
Mais quand Bestoujeff se trouva vis-à-vis de l'empereur, il sentit fléchir sa résolution et il fut atterré sous le regard de son souverain qui ne lui adressa que ces paroles :
— Le général Bestoujeff était un serviteur fidèle, mais il n'a laissé que des fils dégénérés.
Le colonel Boulatoff, reconnu et signalé comme ayant harangué les rebelles sur la place du Sénat, fut amené aussi devant l'empereur.
— Où étais-tu, de midi à trois heures ? lui demanda l'empereur.
— Près de votre personne , Sire, répondit-il avec assurance, et si vous aviez faibli, c'en était fait de vous ! Mais Votre Majesté s'est montrée si ferme et si courageuse, que je n'ai pas eu la force de lâcher la détente de mon pistolet.
— Quoi ! s'écria l'empereur étonné et attristé à la fois. Tn as voulu m'assassiner ? Que t'avais-je donc fait ?
— Sire, pour vous répondre, il faudrait que je fusse seul avec vous !
— Viens ! lui dit l'empereur, en Tentratuant dans une chambre voisine où ils restèrent quelque temps enfermés.
Tous les assistants frémirent des dangers d'un semblable tête-à-tête, après lequel Boulatoff sortit, les yeux remplis de larmes.
— Non, lui dit l'empereur srvec douceur, tu te calomnies toi-même, et c'est à moi de prendre ta défense. II y a loin de la pensée du crime à son exécution.
L'empereur vit avec douleur comparaître le comte Zacharie TchernychefiT, capitaine des chevaliers-gardes, qui avait eu dans la conspiration une redoutable influence et qui s'était prononcé hautement pour la fondation d'une république.
— Est-il possible, lui dit l'empereur, que vous vous soyez exposé à subir une peine infamante, vous qui appartenez à une des premières familles de la Russie ! Eh bien, désavouez les principes révolutionnaires que vous avez professés dans vos sociétés secrètes; déclarez seulement que vous vous repentez, et je pourrai vous faire grâce.
— Sire, répondit avec calme Zacharie Tchemycheff, j'ai agi selon ma conscience.
Et rien ne put le contraindre à témoigner un regret ni à formuler un désaveu de sa conduite; mais, comme il n'avait joué aucun rôle dans l'insurrection, Tempereur lui pardonna d'avance, en disant :
— C'est un fou; nous le guérirons.
En voyant Kakhowsky, auquel on attribuait le meurtre du comte Miloradovitch, l'empereur s'élança vers lui, la main levée, comme s'il eût voulu le fouler aux pieds :
— Misérable! s'écria-t-il, tu es encore tout couvert du sang de notre plus illustre général !
Il accueillit froidement Ryléïeff, dont la contenance Gère et modeste à la fois n'annonçait pas un homme ordinaire ; il fixa sur lui un regard investigateur, sans lui faire baisser les yeux.
— Vous étiez, lui dit l'empereur, l'organisateur du complot, le chef de l'entreprise? Quel intérêt vous a fait agir?
— L'intérêt de mon pays, répondit Ryléïeff avec une noble simplicité.
— Quel était votre but?
— Obtenir une <]ons(ituliony un gouvernement libéral, des libertés publiques ! . . .
— Savez-vous, Monsieur, où mènent ces belles utopies? interrompit Tempereur : aux révolutions, à la ruine des États, à rabaissement du souverain, au malheur du peuple!
L'empereur sortit de ces interrogatoires, l'âme navrée et l'esprit bouleversé ; il poussa un profond soupir et dit à son frère Michel avec le sentiment d'un pénible devoir à remplir :
— La Révolution est aux portes de la Russie, mais elle n'y pénétrera pas, je le jure, tant que j'aurai un souffle de vie, tant que je serai empereur, par la grâce de Dieu!