CHAPITRE PREMIER
EFFONDUEMENT DES FIIANCIIISES MUMCIl^AEES
f. Édit du 18 novembre 1597. — Nouvelle constitution municipale. — ■ Sept échevins élus le 25 septembre. — Monsieur le premier. — Conseillers de ville. — La première municipalité du nouveau régime entre en fonctions le lendemain de la reprise. — L’hôtel de ville reconstruit. — Confiscations et impositions. — Création d’un intendant. — Les trésoriers des finances. — La Boissiôre réorganise la milice. — La citadelle. — 11. Paix de Vervins. — Le maréchal de Biron exécuté pour crime de félonie. — Le cardinal de Florence à Amiens. — Proclamation de la paix. — Situation industrielle. — Le collège de Saint-Nicolas cédé aux pères Jésuites. — Henri IV, resté malgré tout popufaire à Amiens, périt assassiné. — Sa mémoire y est en honneur.
Édit du 18 novembre 1597.
La légèreté des Amiénois avait été grande, leur incurie avait entraîné de funestes conséquences. Dans l’ivresse du triomphe, Henri IV ne sut, hélas! ni l’oublier, ni le pardonner. Non content de flétrir en termes sévères ^ la mauvaise garde des portes et clefs de la ville » par des magistrats incapables « du commandement qu’ils avaient tant curieusement recherché sur ce qui est du fait des armes, » ainsi que la coupable lâcheté de ceux qui ont prêté serment de fidélité au roi d’Espagne, le Roi, usant de représailles, brise l’antique constitution municipale avec ses franchises et ses privilèges et organise sur de nouvelles bases l'admi-
HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
nistration communale, financière et militaire f Le nombre des échevins est réduit de vingt-quatre à sept et le niayeur remplacé par un 'premier éehevin, au choix du Roi sur la liste des élus. Quatre conseillers de ville nommés par lui devront défendre et au besoin faire prévaloir les intérêts du pouvoir royal. Le principe de l’élection, maintenu et fixé au 25 septembre, jour anniversaire de la soumission de la ville, s’exercera désormais par les échevins en charge, les conseillers de la cité, les capitaines et chefs de portes. Le commandement militaire échappe aux magistrats municipaux, désormais obligés d’obéir au gouverneur de la province et au gouverneur nouvellement institué de la ville, en tout ce qui concerne la défense et la sûreté de la place.
La prévôté, avec l’ensemble des droits et revenus y afférant, se trouve réunie au domaine. Un prévôt royal en titre est substitué aux rnayeur et échevins pour juger en première instance les arrêts et saisies, opérés en vertu de la loi privilégiée de la ville, et statuer sur les contraventions relatives aux frocs et flégards, aux poids et mesures. La justice civile et criminelle est réunie au bailliage conformément à l’édit de Moulins, et le lieutenantcivil tiendra audience un jour ou deux par semaine pour l’expédition des causes relevant autrefois de l’échevinage, réduit à ne connaître désormais que des délits de simple police n’entraînant que la condamnation au fouet ou au bannissement et l’amende de vingt écus.
Le produit des octrois sur la bière, le sel, le bois, le vin, enlevé au trésor municipal, tombe dans lacaisse d’un receveur
i . Arch. mun. AA 39. « Édit du Roy sur Festablissement des eschevins, justice et police de la ville d’Amiens. » 18 novembre 1597. Original en parchemin. — Règlement pour la création, pouvoir et autorité du premier et six échevins, conseillers et officiers de la ville d’Amiens. 23 novembre 1397. — Cf. les textes dans la plaquette imprimée à Amiens, chez Jacques Hubault, MDCxx.
à la noininalion du Iloi, pour Être exclusivement employé à l’entretien de la forteresse, à l’exception de quelques sommes modiques réservées aux dépenses courantes de la municipalité et du huitième des vins destiné à l’achèvement de l’hôtel de ville, à la réparation des {)onts et à l’entretien de la voirie.
Les échevins ne conservent meme ]>as le privilège de recevoir le serment de la maîtrise des métiers, qui se trouve dévolu au lieutenant général du bailli. L’effondrement des franchises municipales est complet. En vérité, on se demande quel châtiment le Roi aurait réservé aux malheureux Amiénois, si l’attitude du plus grand nombre d’entre eux, en présence de l’ennemi, ne lui eût malgré tout inspiré des sentiments de clémence à l’égard d’une ville « (ju’il chérissoit encore » L
1. Cf. les considérants de l’Édit de novembre: « Si notre inclination à la douceur et l’atTection d’un bon nombre de manans et babitans de notre dite ville, qui ont abandonné leurs biens et maisons incontinent après ladite surprise, ne nous donnoit quelque sujet d’aimer et chérir encore notredite ville et la traiter autant et plus favorablement que nulle autre, excepté du malheur qui lui est advenu par sa faute. » — La Morlière. Loc. cit., p. 371.
Henri IV était de retour à Amiens le IG octobre. Il écrit à Gabrielle d’Estrée :
« Mes chères amours ! Il faut dire vray, nous nous aimons bien ; certes, pour femme il n’en est point de pareille à vous; pour homme, nul ne m’égale à sçavoir bien aimer. Ma passion est toute telle que quand je commençois à vous aimer; mon désir de vous revoir, encores plus violent que alors. Bref, je vous chéris, adore et honore miraculeusement. Pour Dieu, que toute ceste absence se passe comme elle a commencé et bien advancé! car dans dix jours j’espère mettre fin à ce mien exil. Préparésvous, mon tout, de partir dimanche, et, lundy estre à Compiègne. Si vous y pensés estre ce jour, il m’arrivera bien des affaires ou je m’y trouverai
« Bonsoir, mon cœur, je vous baise un million de fois les mains. Ce xxii°^® d’octobre, d’Amyens.
« Henry. »
Lettres missives, T. IV, p. 867.
HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.
La Morlière, qui voit ses compatriotes assister « tout honteux » à ces bouleversements, « ne desserrant seulement les dents pour se plaindre, » insinue qu’abandonné aux généreux instincts de son cœur, Henri IV se serait montré plus clément, qu’il obéit moins au désir d’une vengeance personnelle, qu’aux perfides conseils de quelques « confidents )) jaloux de la puissance échevinale; égoïstes « plus soucieux de leur particulier que du public. » La Morlière ne cite personne, mais il connaissait les bourreaux de l’indépendance municipale L Consacrée par l’édit du 18 novembre 1397, malgré les efforts d’Augustin de Louvencourt, pour en adoucir les rigueurs, la nouvelle constitution avait été inaugurée dès le 27 septembre Ce jour-là, le comte de Saint-Pol reçut le serment des sept magistrats nommés d’office, Robert Coureur, premier échevin, Augustin de Louvencourt, M® Michel de Suyn, W Nicolas Piot, M® Antoine Dippre, Jean Cordelois, Jean d’Ainval, Antoine Pingré. La municipalité réorganisée inaugura le nouvel hôtel de ville construit dans le style de la Renaissance sur l’emplacement qu’il occupe aujourd’hui. Par un singulier caprice du hasard, le vieil hôtel des Cloquiers, qui menaçait ruine depuis longtemps ne survécut