Arch. mun. Délib. BB 42, p. 140 v°. — BB 43, p. 5 v
HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIEVS.
raisons. Henri III ne l’ignore pas. Parlant à Randon et à de Lessau, Sa Majesté leur dit un jour en présence des sires de Rubempré \ de Rrosse - et d’autres députés picards ^ :
« Je vous ai mandé, vous connaissant de mes plus fidèles sujets, zélés et affectionnés à la religion catholique et à mon service, pour vous prier de vouloir continuer, et vous faire entendre que je désire qu’il n’y ait plus en mon royaume que la Religion catholique et que tout ainsi que vous n’avez jamais eu qu’un Dieu et un Roi, vous n’ayez plus qu’une Loi et une Foi. Je sais qu’en ces États et non point entre vous, mais en File de France et ailleurs, il y en a qui sont divisés en religion ; je vous prie les animer sous main à ne poursuivre et prétendre qu’une religion, selon mon intention.
« Il s’est passé en Picardie quelques négoces et associations de gentilshommes catholiques, depuis peu de temps ; que vous croirez avoir été faite pour mon service et vous prie de continuer en icelle et vous unir tous et assister l’un l’autre et en toutes choses, et croire que ce qu’ils feront sera pour l’honneur de Dieu, la conservation de l’Église catholique, de mon état et de mon service, selon que je me délibère vous faire entendre plus amplement, l’occasion se présentant. ))
Pour beaucoup, le langage du Roi serait un ordre ; pour les Amiénois prudents, cela ne suffit pas. Il leur faut des
J . André de Bourbon, chevalier, seigneur de Rubempré, fils de Jacques de Bourbon-Vendôme et de Jeanne de Rubempré, député de la noblesse du Ponthieu et du Vimeu. Cf. Antiquaires de Picardie. Mémoires, T. XXIII.
2. Adrien Tiercelin, chevalier, seigneur de Brosse, député de la noblesse du bailliage d’Amiens.
3. Maître Boucher, lieutenant criminel d'AbbeviUe, député de la sénéchaussée de Ponthieu. L'Eleu de Framicourt et son père, avocats, députés de la prévôté de Péronne. Maître Furcy de la Planche, député du Boulonnais.
LA LIGUE
lettres patentes accusant les volontés de Sa Majesté [)liis explicitement qu’une conversation tout intime. Les lettres patentes arrivent et des plus formelles :
« Je mande et ordonne à Messieurs les mayeur, éclievins, manants et habitants de la ville d’Amiens, d’eux enrôler en l’association tout ainsi que ceux ilu clergé et de la noblesse, n’entendant néanmoins aucunement déroger aux privilèges
et franchises esquels je veux les maintenir et conserver »
Ce n’est point encore assez. Crèvecœur insiste, d’IIumières aussi, car l’adhésion de la ville capitale de la province importe grandement au succès de l’entreprise. Les Amiénois auraient-ils la prétention « de se séparer du parti du Roi et de la noblesse ? » Qu’ils prennent garde ! La noblesse les abandonnera (c dont ne peut advenir aucun bien au pays ». Si la noblesse veut les enrôler dans la Ligue, c’est « pour donner plus grande crainte à ceux de la nouvelle opinion, » nullement « pour préjudicier à leurs privilèges ». Elle n’a qu’un but : « procurer l’honneur de Dieu, le service du Roi, la conservation de la patrie î »
Dans une réunion plénière, tenue le 7 février 1577, quatre jours après que la Ligue eut été définitivement signée à Péronne, des bourgeois dénonçaient encore les contradictions flagrantes existant entre les franchises municipales et tel ou tel article du formulaire L
i. Les ligueurs jurent de marcher « bien armés, montés et accompagnés selon leur « qualité », pour aller partout où besoin sera, pour la conservation de la religion et le service de Sa Majesté » (Art. 0). Or les habitants d’Amiens, préposés de temps immémorial à la garde de la ville, ne peuvent, en aucun cas, se voir contraints de partir en guerre hors de leurs murailles.
L’article 10 suppose l’entrée en campagne sous le commandement de chefs nommés par le Hoi, quand on ne reconnaît, à Amiens, d'autres chefs que le gouverneur de la province, son lieutenant et le mayeur.
Les articles 13 et 14 qui prévoient et réglementent les contributions de guerre, sont en opposition formelle avec les exemptions de tailles et
Maître Claude Marcel, secrétaire de M”^ de Longueville et prévôt royal, ainsi que maître Jean Dubois, sont immédiatement délégués en Cour, afin de supplier Henri III d’épargner à la ville la^ nécessité « de jurer et signer chose quelconque contraire et préjudiciable aux privilèges. » Le dévouement des bourgeois à sa personne est sans bornes; mais peut-être ce dévouement n’irait-il pas jusqu’à immoler leurs plus chères prérogatives !
Présentés à Sa Majesté, par Rubempré, au cours d’une promenade dans les jardins du château de Blois, Marcel et Dubois sont admis, le lendemain, à l’honneur de lui remettre directement la supplique de leurs compatriotes et se risquent à faire humblement remarquer que « si les autres villes du royaume se fussent ainsi comportées que la ville d’Amiens, il ne serait besoin d’aucune Ligue et association et serait la France en sa première et ancienne splendeur. »
Le Roi répond : « La Ligue a été formée pour mon service, j’ai besoin de secours et je compte sur tous mes sujets quels
que soient leurs privilèges d
Après un court instant de réflexion :
« Que voulez-vous m’offrir libéralement? J’ai besoin d’être secouru ; votre ville me fournirait bien de huit à dix mille
livres » C’était beaucoup ; pour les payer « tel qui n’a
vaillant que son morion et son arquebuse serait contraint
de les vendre » On s’entendit cependant et les bourgeois
achetèrent le privilège de demeurer étrangers à la Ligue
d’impôts octroyées à la ville, en raison des sommes énormes dépensées pour la réfection et l’entretien de la forteresse.
L’article 16 attribue au lieutenant général ou à ses délégués la connaissance des différends pouvant survenir entre ligueurs , alors que les habitants d’Amiens entendent exclusivement relever de leurs mayeur, prévôt et échevins.
1. Arch. mun. Délit. BB 43, pp. 23 et suiv. Procès-verbaux des assemblées, soit en la chambre du conseil, soit en l’auditoire du bailliage,
LA LfGüE.
mais afin que personne ne se méprît touchant les motifs he leur abstention, ils s’empressèrent de donner au clergé et au nouvel évêque, Geoffroy de la Martlionie^ des gages non équivoques de leur foi.
Condé lance des proclamations au nom du roi de Navarre, dont il se dit le lieutenant, appelle aux armes la noblesse réformée, organise une contre -ligue. L’impuissance de Henri III est manifeste et chacun des partis entretient en Cour des députés qui soutiennent les prétentions les plus contradictoires. La confusion est au comble.
Condé en profite pour se rendre en Picardie et s’emparer de La Fère, à l’aide d’un stratagème habile, persuadé qu’ayant ainsi pris pied dans son gouvernement, il obtiendra de la faiblesse du Roi l’investiture que la Sainte-Union ose lui refuser. Le lendemain de son arrivée à La Fère, le prince en informe la ville d’Amiens : « celle qu’il a le plus en affection ; » dont « les faveurs et courtoisies » ^ l’ont
soit à la Malmaison, du 19 décembre 1576 au 14 mars 1577. — Daire, Histoire de la ville d'Amiens, T. T, p. 281, écrit à tort : « La plupart des Amiénois signèrent cette Union » et (p. 294) il reporte à l’année 1588 les négociations qui eurent lieu en 1577. — Arch. mun. Délib. BB 43, p. 60 v®.
1. Geoffroy de la Marthonie, évêque d’Amiens (1577-1617), appartenait à une famille de robe du Bordelais. A la mort du cardinal de Créquy, le siège était demeuré vacant pendant trois années, probablement à cause de la situation politique. GeolTroy de la Marthonie arriva dans sa ville épiscopale le 25 mars 1577.