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LES ESPAGNOLS S’EMPARENT D’AMIENS

Il mars 1597.

Henri IV projette une invasion en Artois et rassemble à Amiens tout un appareil de guerre. — Le gouverneur de Doullens médite de s’emparer de la ville. — Hernan Tello Portocarrero, sa famille, ses antécédents, son caractère. — Projets de surprise. — Intrigue supposée avec la dame de Talmas. — Les traîtres. — Le sergent del Arco. — Le gouverneur des Pays-Bas approuve les desseins de Portocarrero. — Concentration des troupes à Orville. — Les chefs de l’expédition. — La nuit du 10 au 11 mars. — Les Espagnols sous les murs d’Amiens. — Ils s’emparent de la ville. — Résistance héroïque mais inutile de quelques bourgeois. — Les Espagnols occupent tous les quartiers. — Victimes de la journée du 1 1 mars. — Retraite du comte de Saint-Pol. — Il essaie vainement de rentrer en ville. — Jacques Cornet s’enfuit. — La peur est mauvaise conseillère. — Le mayeur n’a pas trahi. — On ne peut lui imputer qu’une négligence coupable. — Henri IV l’autorise à rentrer. — Attitude repréhensible du comte de Saint-Pol. — Les véritables causes de la surprise. — La population désarmée. — Cinq jours de pillage. — Les bourgeois odieusement rançonnés. — Les églises et les monastères épargnés. — Conséquences de la perte de la place d’Amiens. — Le royaume est consterné.

Aux événements heureux des débuts du règne, succède un temps d’arrêt dans les progrès de la fortune de Henri IV. La récente prise de La Fère ne le console pas de la perte des villes de Calais, de Ham, d’Ardres et de Guines. Maître de la frontière du nord, l’ennemi tend à la conquête de la Picardie entière et le seul moyen d’entraver sa marche envahissante, serait d’assiéger Doullens, ou bien encore, ce qui sourit davantage à l’humeur aventureuse du Roi, de

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frapper l’Espagne au cœur, en s’emparant d’Arras. Attaquer l’Artois, c’est sauver la Picardie.

Absorbé par la réalisation de ces projets, Henri IV concentre dans la place d’Amiens un [uiissant matériel de guerre b avec une quantité considérable de vivres et de munitions, à l’iieure même où le gouverneur de Doullens, pour le roi d’Espagne, médite lui aussi de se signaler [)ar un coup de main des plus hardis.

llernan Tello Portocarrero ^ a fait ses |)rcuves. Issu de noble race portugaise, au service de l’Espagne, depuis deux siècles, fils de Jéronimo Portocarrero et de Maria de Velasco, il compte parmi ses ancêtres de vaillants soldats et des magistrats illustres. Lui-même avait débuté, à l’âge de vingt ans, dans le métier des armes ; sergent-major, porteenseigne, capitaine .au régiment de la Ligue, puis au régiment de Zamora, après avoir servi en Italie, sous les ordres du marquis de la Saye, dans les Flandres, en Portugal, aux

1. Palma Cayet. Chronologie 7iovenaire. Collectüm Petitot, xliii, p. 331, parle de quarante canons et de huit cents caques de poudre avec une énorme quantité de boulets et de munitions de toutes sortes.

2. Cesareo Fernandez Düro. Ileimaii Tello Portocarrero y Manuel de Vega, capitaîies de gloriosa ^nemoria. Bosquejo leido ante la real Academia

de la Ilistoria el dia 19 de mayo de 1893. Madrid. Broch. in-i°

de 70 pages.

Dom Juan Rodriguez Portocarrero, « personaje calificado », passa de Portugal en Espagne (1382), à la suite de la reine Béatrix. Il épousa dona Beatriz Barreto et mourut « muy honrado » en 1402. C’est le quartayeul de Hernan Tello. Sa famille acquit successivement les noms de Fonseca, Escalante, Pimentel, Silva, Melo, Ordonez et autres seigneuries importantes en Castille.

Goze [les enceintes, p. 1 14) a francisé le nom du gouverneur de Doullens et le nomme Amant cl , traduction picarde d’//^n?n?? Tello. Chappuis (édit, préc., p. h 15) l’appelle Uernandillo d’où llernandille dans Brantôme. Ces appellations sont des prénoms auxquets nous préférons, malgré la tradition contraire, le nom de famille Portocarrero, comme le fait d'ailleurs le biographe espagnol dom Cesareo Fernandez Dure.

HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.

Açores, il s'était distingué aux batailles de Lépante et des Terceras. Il avait dignement commandé les troupes espagnoles sous les murs de Laon, en l’absence du maître de camp Alonso de Mendoza et venait, comme nous l’avons dit, d’obtenir le gouvernement de la ville de Doullens.

Dans ce capitaine de très petite stature mais bien planté et d’aspect agréable — bien plantado y de agradable aspecto — le génie, susceptible des plus téméraires entreprises, s’alliait à une prudence rare et à une grande fermeté de caractère. A ces qualités, il joignait une profonde expérience des hommes, un courage à toute épreuve, une ambition démesurée, une parfaite connaissance de la guerre, une ténacité indomptable dans .l’accomplissement de ses desseins. Désireux de s’immortaliser par quelque action d’éclat, il faisait de fréquentes sorties, attaquait les coureurs français en rase campagne, les surprenait dans les reconnaissances nocturnes, s’emparait des troupeaux, incendiait les villages. Aussi était-il devenu la terreur du pays.

Portocarrero avait visité Amiens quand le duc d’Aumale s’y trouvait et s’était, plusieurs fois depuis, introduit dans la place à la faveur de déguisements ecclésiastiques. Il n’ignorait pas que la garde des murailles était insuffisante, mais se rendait compte des difficultés presque insurmontables d’un blocus, à cause du grand nombre de soldats qu’il lui faudrait mettre en ligne pour l’investissement. Les français auraient de plus toutes les facilités de se ravitailler et de recevoir des troupes fraîches.

La ruse semblait être l’unique moyen de s’emparer de la capitale de la province, alors qu’il avait tout à gagner et rien à perdre, puisque si l’affaire ne réussissait pas, ses troupes avaient une retraite assurée dans Doullens. Entre tous les stratagèmes de guerre ^ Portocarrero choisit pré-

I. M. Carlet de la Rozière. Les stratagèmes dont se sont servi les

LES ESPAGiNOLS S EMPAKEM I) AMIENS.

cisément celui contre lefiuel les Amiériois avaient été mis en garde par le plan d’invasion prêté jadis au prince de Condé, pour introduire les [>rotestants dans leur ville.

Davila mêle une intrigue galante aux j)rojels astucieux de Portocarrero, qu’il représente comme éperdûrnent amoureux d’une dame de Moncliy, riche veuve habitant la terre de Talrnas, située entre Amiens et Doullens, et dont il cherchait à obtenir la main. La prudente châtelaine ne voulait pas s’engager à la légère, sans mettre en sûreté sa personne et ses biens. « Je suis sujette du roi de France, répondit-elle au prétendant, vous êtes sujet du roi d’Fspagne. Notre union rencontre un insurmontable obstacle dans la guerre que se font les deux princes. Abandonnez le parti de l’Espagnol ou bien emparez-vous d’Amiens. Alors je consentirai à vous épouser. »

Obéissant à la passion qui le dévorait en même temps qu’au patriotisme (jui l’animait, Portocarrero résolut de tenter la conquête. Arrêtée dans l’esprit d’un homme tel que lui, cette conquête devenait une question de jours.

Ghappuis, Scipion Dupleix, de Thou* passent sous silence l’intrigue amoureuse rapportée par Davila, reproduite chez les auteurs modernes et qui a été développée dans un roman

plus grands capitaines du monde depuis plusieurs siècles jusqu'à la paix dernière. Paris 175C. In-12,

Les stratagèmes et les ruses de guerre tirés des historiens grecs, latins et français, tant anciens que modernes., dédiés à la noblesse de France. Paris 1694. In-12.

1. Gabriel Ciiarpuis. Histoire générale de la guerre de Flandre contenant toutes les choses mémorables advenues en icelle, depuis l'an mdlix jusques à présent. Paris, 1633. T. I, pp. 516 et suiv. — Jacobi Atol-sti Thuani (Jacques de Trou). Ilistoriarum sui temporis libri cxxwin. 1639. p.735. — SciBiON ÜUBLEix. IHstoirc de Henry le grand IV du nom roy de France et de Navarre. Paris, 1653. In-P, T. IV, p. 216. — H. C. Davila. Histoire des guerres civiles de France jusques à la paix de Vcrvins. Paris, 1647, in-P, T. II, p. 1249.

historique d’assez médiocre valeur h Son authenticité très contestable importe peu à notre récit.

Un traître, nommé Dumoulin, furieux de s’être vu chassé de la ville, en punition des intelligences coupables qu’on l’accusait d’entretenir avec l’ennemi, se charge de transmettre à Portocarrero les détails les plus circonstanciés : la ville n’est plus gardée ; pour la troisième fois, elle a refusé le secours d’une garnison royale; Henri IV concentre dans la place de grands approvisionnements de vivres et de munitions et se prépare à envahir prochainement l’Artois;

il n’y a donc pas de temps à perdre Jean Magnier,

misérable savetier, autre scélérat également banni et dont le fils avait été pendu pour crime de trahison, confirme les révélations de Dumoulin. Portocarrero, n’ajoutant qu’une très médiocre confiance aux dires des deux transfuges, charge le sergent Francisco del Arco d’en contrôler l’exactitude. Celui-ci (( de bon esprit et audacieux » -, parlant correctement le français, s’introduit, à cinq ou six reprises

1. Le siège cV Amiens, roman historique du xvi® siècle, par M. T. Paris, 1830, 2 tomes en 4 volumes. Amiens, imp. de R. Machart.

A consulter encore pour les événements de 1597 :

D’Aubigné. Histoire universelle. 1620. T. III, p. 386. — Güillelmi Sossi. De vitâ Henrici magni libri quatuor. 1622. Lib. III, p. 90. — Palma Cayet. Chronologie novenaire. Collectmi Petitot. Vol. XLIII, p.331. — Hugo Grotius. Annales et histoires des troubles des Pays-Bas. 1662. In-fo, p. 336. — Bentivoglio. UHistoria délia guer?^a de Flandra. 1645. In-P, pp. 445 et suiv. — M. de Bethune, duc de Sully. Mémoires ou OEconomies royales d’Êtat. Amsterdam, 1725. T. III, p. 178. — P. G. Daniel. Histoire de France. Édit. 1713. In-P, T. III, p. 1801. — Mezeray. Histoire de France. Édit. 1651 . T. III, p. 1187. — Jehan Patte. Mémoires publiés par J. Garnier. T. XIX des Mémoires de la Société des Antiquaires DE Picardie, p. 299.

2. Vacquisto délia citta d’Amiens metropoli délia Piccardia fatto dal serenissimo cardinale arciduca Alberto d’Austria luogotenente per S. M. Cattolica et suo capitano generale ne Paesibassi, mdxcvii. Relation italienne de la surprise. Bibl. de Lucerne.

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dans la place, déguisé en paysan, examine la situation intérieure, constate qu’efïéetiveinent la peste a fait périr ou éloigné les deux tiers de la population, et demeure convaincu qu’avec du courage, de l’adresse, on s’emparerait assez aisément de la porte Montrescu. Peut-être achète-t-il la complicité de quelques-uns de ces bourgeois amis de d’Aumale, capables de toutes les corni)romissions. f.e père Porée estime qu’il se trouvait deux cents alïidés répandus dans les différents quartiers de la ville b

Portocarrero écoute avec avidité les rapports du sergent espion et trouve le moment favorable. Del Arco part sur le champ afin de solliciter de S. A. le cardinal archiduc d’Autriche-, gouverneur des Pays-Bas, l’autorisation et les moyens de surprendre Amiens. Charmé de la grandeur de l’entreprise, le cardinal l’approuve sans réserve et donne l’ordre de mettre à la disposition de Portocarrero, autant de soldats qu’il en réclame pour assurer la réussite de ce coup de main audacieux.

Mais il importe de ne pas éveiller les soupçons de la cour de France par d’insolites mouvements de troupes, et les Espagnols imaginent de susciter une prétendue mutinerie de la garnison de Saint-Pol. Afin de faire rentrer les coupables dans le devoir, partiront simultanément d’Ypres, de Maubeuge, de Calais, de Cambrai, de Bapaunie, des détachements à destination de la ville rebelle, et qui prendront en réalité la direction de Doullens, pour se réunir aux environs du village d’Orville^, situé sur la rivière de l’AiUhie.

1. P. Borée, Portrait historique de rabbaye de Saiut-Jean-d’ Amiens. Mns. portant le numéro 405 de la bibliothèque de Laon. Copie de la bibliothèque d’Amiens, p. 325.

2. La sorpresa de A7niens. Copia de carta original del archidiique Alberto a S. M. fecha en Bruselas a 14 de marxo de 1597 , acompagnando la relacion que le hizo el sargento Francisco del Arco. Arcliivo de Siniancas. Publicada por el Sr D. Alejamh'O Lhorente, por apcndice de los conientarios de Villalobos. Madrid, 1876.

3. Orville, canton de Pas, arrondissement d'Arras, Pas-de-Calais.

HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.

Toutes les dispositions ont été prises. Del Arco s’est glissé une dernière fois dans Amiens, « chargé d’un sac à la villageoise, tenant à la main un morceau de pain noir et du beurre dont il déjeunait b » et il a constaté que rien n’est changé. Portocarrero peut agir.

Le 10 mars, à la tombée de la nuit, les détachements réquisitionnés arrivent à Orville, venant de directions différentes. Ils sont environ deux mille fantassins et six cents cavaliers : huit cent cinquante Espagnols, cinq cents Allemands et Francs-Comtois, quatre cents Irlandais, deux cents Wallons avec trois cornettes de cavalerie

1. Uacquisto délia citta d’Amiens préc. u Carrico d’un sacco alla

villanesca et con un pezzo di pane nero, e buttiro, man glande col sue coltello in mano »

2. De Thou a publie' de cette troupe un état qui paraît officiel et que tous les historiens ont exagéré de plus de moitié, trompés par les données insuffisamment contrôlées du père Daniel et de Mézerai :

1° La cavalerie, sous le commandement en chef de Jeronimo Carafa, marquis de Monténégro •

^ ^ r i Rogerio Taccone.

2 cornettes d arquebusiers commandées par • • { ^ ^

( Sebastiano Gandeto.

1 cornette de cuirassiers commandée par . . . Daniel Eurrea.

i Jeronimo Auria.

Carlos de Sangro.

Gomez de Butron.

Baron de Aussi.

Juan de Contreras.

Andréa Alambrese.

n, UNEAiMTERlE I

Venant de Maubeuge et Bavay : 300 Espagnols du régiment d’Alfonzo de Mendoza, capitaines De Cambrai : 300 Espagnols du régiment d’Augustino Mexia (?), capitaines

D’Ypres ; 250 Espagnols du régiment d’Antonio Sunica (?), capitaines

( Diego Durando.

{ Inigo de Otaola.

( Diego Nasvera.

I Alfonso Fausto.

f Alton so Gonsalvo, Olao et, d’après Davila, Inigo d’OUana.

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IGT

Portocarrcro confie le plan de la mystérieuse expédition du lendemain au marquis de Montenegi’o, commandant en chef de la cavalerie, ainsi qu’aux ca[)itaines des différents détachements d’infanterie. A chacun il assigne sa mission et la troupe s’ébranle dans le mystère. Un silence de mort règne parmi ces ombres armées qui se glissent dans la profondeur des ténèbres.

On compte huit lieues d’Orville à Amiens, mais une petite gelée, qui durcit le sol, facilitant la marche, Fernando de Deza et Inigo de Otaola atteignent, aux premières lueurs de l’aurore, les postes (|ui ont été assignés à l’avant-garde. Deux cents hommes font halte à la chapelle Saint-Montain \ bâtie à une portée d’arquebuse du rempart ; d’autres trouvent

De Calais : 500 Francs-Comtois et Allemands, ' llego.

400 Irlandais du régiment de Stanley, capitaine Bastock.

Alonso Osorio commandait en chef le premier détachement espagnol et Fernando de Deza le second, d’après dom Cesareo Fernandez Duro, le savant historien, membre de l’Académie royale de Madrid, à qui nous devons d’avoir pu restituer l’orthographe vraie de plusieurs noms altérés par de T hou.

De Thou est ici d’accord avec Scipion Dupleix, Davila, Grotius, quant au chiffre de 2,000 fantassins et de 500 à GOO cavaliers. Daubigné donne 4,000 hommes. Palma Cayet, 5,000 fantassins et 700 chevaux, chiffres reproduits par le père Daniel et par Mézerai. C’est dans ces deux derniers historiens, plus répandus que de Thou, que le père Daire et, après lui, Damiens de Gomicourt, Rivoire, Dusevel ont copié le nombre exagéré des soldats qu’ils mettent aux ordres du gouverneur de Doullens, sans réfléchir que ce nombre ne cadre pas avec les détails de leur récit. L'état donné par de Thou doit être complété par la liste insérée dans Davila.

1. La chapelle de Saint-Montain ou de l'Ecce Homo, bâtie sur le chemin de Vignacourt, était « de grande dévotion où il y avoit de longtemps

grans pardons » File avait été réédifiée en 1488. Cf. T. 1, p. 220. —

Délib. BB 15, p. 155 v®.

capitaines

De Bapaume ; 200 Belges-Wallons, capitaines .

Le Cadet de Panure.

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à s’embusquer derrière des haies, dans quelques cabanes abandonnées, à l’abri des accidents de terrain.

Portocarrero occupe la maladrerie de la Madeleine avec un fort détachement d’infanterie et une cornette de cavalerie. Monténégro dissimule sa troupe dans le vallon de Coisy. Des sentinelles échelonnées sur les routes reçoivent une consigne sévère.

A l’affût de sa proie, l’Espagnol attend l’ouverture des portes. Vers sept heures, du haut d’un arbre qui lui sert de poste d’observation, le Cadet de Panure aperçoit quelques archers amiénois en patrouille. On a su depuis que, chargés de pousser une reconnaissance sous les remparts, ces misérables l’accomplirent tellement à la légère, qu’ils avaient déclaré en rentrant que tout était calme et tranquille.

Au signal convenu, quelques soldats, « choisis pour hommes de grand cœur et de longue expérience en guerre, » s’avancent vers la porte Montrescu, vêtus, à la mode du pays, de longues « souquenies » (tuniques ou blouses de toile), sous lesquelles ils tiennent cachés des dagues et des pistolets. La petite troupe se divise en trois groupes : en tête, le capitaine Dognano et Del Arco, avec douze hommes, suivis de près par un chariot ^ attelé de trois chevaux et chargé de grosses pièces de bois dissimulées dans de la paille et du foin. A quelques pas derrière, le sergent Dognano, frère du capitaine, et neuf soldats wallons connaissant l’idiome picard, portant des sacs de pommes et de noix qu’ils viennent vendre au marché; enfin, en arrière garde, Del Arco et deux soldats, qui tous se présentent

1. Nous adoptons le récit de Gabriel Chappuis (T. II, p. 93), qui écrivait treize ans après les événements. C’est le premier historien qui les ait relatés. Selon lui, il n’y eut qu’un chariot. Plusieurs auteurs en font entrer trois ; deux à vide et un chargé de fascines dissimulées sous de la paille. Un seul suffisait à l’accomplissement de la ruse.

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comme venant de directions différentes. Il est huit heures, un brouillard épais enveloppe la ville et l’air est glacial.

Ch. Pinsard

Eciiélle de 5ü toises

CKettv-Uv

Aux questions des sentinelles, les paysans improvisés répondent avec une si parfaite bonliommie, qu’on les laisse

tranquillement s’engager dans le ravelin. Dès que le chariot est arrivé sous la voûte de la porte Montrescu, Dognano et Del Arco coupent les traits afin que les chevaux, épouvantés par la bagarre qui va se produire, ne l’entraînent pas plus loin f En même temps, l’un des soldats lâche très adroitement la corde qui ferme un sac de noix, elles roulent devant le corps de garde. Ce que voyant, sept ou huit « pauvres gagne-deniers qui se chauffaient à un feu de tourbe, 2 » se font un jeu de les ramasser, avec des paroles de moquerie à l’adresse du maladroit. Soudain les Espagnols, brandissant leurs armes, se précipitent sur les malheureux imprudents, en tuent plusieurs, mettent les autres en fuite

La sentinelle, chargée du maniement des herses, les fait jouer immédiatement. Celle de bois demeure accrochée à l’obstacle ménagé sous la voûte et celle de fer se disloque. La ville est perdue.

Au bruit de la lutte, aux cris des camarades abasourdis

1. De Thou, Dupleix, Davila disent que le conducteur a fait sauter l’écrou qui retenait le chariot à la traverse sur laquelle les chevaux étaient attelés.

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