‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 2)Chapitre 83 sur 294 · P. Borée. Loc. cit. p · texte numérisé non relu

P. Borée. Loc. cit. p

3. L’épisode des noix était connu de Henri IV, le soir même. Le Roi le signala à Sully, d’après le récit du courrier qui venait d’apporter la nouvelle de la surprise d’Amiens. Cesareo Fernandez Duro donne cette autre version qui a cours en Espagne : Les conducteurs du chariot l’ayant arrêté sous les herses, les soldats déguisés en mendiants (gente pobrissima) s’approchèrent du corps-de-garde ; le froid était très vif et, par pitié, les Amiénois les invitèrent à se chauffer. Ils se tenaient autour du foyer, lorsque survint une vieille femme, au visage altéré par l’émotion, « faites bonne garde, dit-elle, parce que les Espagnols ont franchi cette nuit la rivière de l’Authie ». Les gens du poste se mirent à plaisanter et comme l’un d’eux se levait pour aller cependant avertir le comte de Saint-Pol, Del Arco, qui jusque là s’était chauffé tranquillement, tire son pistolet et le décharge dans la poitrine d’un sergent qui lui demandait de quel pays il était. Ce fut le signal du massacre des hommes du poste. On connaît la suite.

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par cette attaque inopinée, les portiers, occupés à boire dans les hôtelleries du voisinage, et quehpies bourgeois du quartier courent aux armes. Surviennent les deux cents Esf)agnols embusqués à Saint-Montain. Quelques-uns gravissent le terre-plein de la porte, massacrent le gardien des tierses, les relèvent, pendant que leurs camarades, débarrassant rentrée, ouvrent le passage à la masse des ennemis, rpji se ruent avec furie sur les Arniénois. La mêlée s’engage, acharnée. Dognano et plusieurs des siens tombent mortellement atteints et quarante bourgeois sont mis liors de combat. L’arrivée des Wallons de la Panure, des Irlandais de Bastoc, des Allemands, des Francs-Comtois, rend bientôt la lutte inégale. Les habitants affolés s’enfuient à travers la ville pour se rallier au poste, relativement avantageux, de la montée du Bloc (rue Flatters) où ils tentent un effort désespéré.

En face des Espagnols triomphanis et de beaucoup plus nombreux, les braves citoyens, perdant courage, mettent bas les armes après une courte mais vigoureuse résistance. Plusieurs payent de leur sang l’héroïque et mémorable leçon donnée à ceux de leurs compatriotes « qui dormaient encore à la française ou qui se contentèrent de fermer les boutiques et de se renfermer dans les maisons » L

« Au bondissement » de la cloche du beffroi semant l’alarme, anxieux, chacun s’informe de ce qui se passe. La foule qui se pressait autour de la chaire de Notre-Dame pour une prédication de carême, sort en désordre de l’église, afin de parer à une situation déjà perdue. Alors « qui se précipite par la porte, qui par les murailles, qui malgré la froideur de la gelée, aspre et véhémente ce jour- là, tout

1. Les stratagèmes et ruses de guerre^ p. 198. Grotius rapporte qu'au moment où les Espagnols surprenaient la ville, un des prédicateurs, menaçant ses auditeurs de la colère de Dieu, leur annonçait qu'il punirait leurs péchés en les faisant tomber sous la puissance des Espagnols.

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morfondu et transi, passe à nage les fosséz de la ville; qui encore ronflant entre les draps, réveillé d’une estrange façon, reçoit le bonjour de la voix du soldat avec le poignard tout cler Et Portocarrero, guidant la principale colonne de ses troupes, s’avance fièrement par la chaussée au blé, tandis que des détachements parcourent le rempart et s’assurent de toutes les portes de la ville.

Quatre-vingts Amiénois périrent, les armes à la main où des suites de leurs blessures, entre autres François de Blayrie^, Guillaume Cadot^, Nicolas DècleS Robert Brisset^ contrôleur des tailles, N. Leroy 6, Jacques le Couvreur q

1 . Discours véritable des choses les plus remarquables advenues en la prinse d’Amyens par les gens de Sa Majesté catholique sous la conduite du gouverneur de Doullens l’onsiesme jour de mars 1597. — A Arras. De l’imprimerie de Robert Maudhuy. 1397, — Plaquette in-8° de 10 pages, page 6. Bibliothèque de M. Jean Masson.

2. François de Blayrie, époux de Jacqueline d’Achery, échevin ès années 1581-lb82. Son tombeau, au cimetière Saint-Denis, le représentait armé d’une pique, luttant contre les Espagnols. On y avait ajouté la scène de la passion où N. -S. Jésus-Christ est trahi par Judas. Goze. Les eneeintes, p. 106. — Cette peinture se voyait encore en 1826. Pagès. Édit, préc., T. I, p. 158.

3. Guillaume Cadot, cité par Pagès, époux de Collaye le Bel, receveur des aides en 1581, consul en 1584, juge en 1590-93, alors échevin. Note de M. Dubois.

4. Nicolas Dègle, receveur des aides en 1585. C’est vraisemblablement lui que de Court a désigné sans lui donner de prénom.

5. Robert Brisseï, époux de Jehanne Brahier, habitait paroisse Saint- Michel. Il était contrôleur des tailles.

6. Leroy. Le nom Leroy était alors très commun à Amiens. Il est impossible de dire lequel a été victime des Espagnols de Charles Leroy, habitant paroisse Saint-Firmin-le-Confesseur, de Robert Leroy, habitant paroisse Saint-Firmin-en-Castillon, de Nicolas Leroy, habitant paroisse Saint-Martin. Note de M. Dubois.

7. Jacques le Couvreur, seigneur de Vraignes; jeune homme à marier, dit de Court. Nous croyons plutôt que ce Jacques le Couvreur, fils de Pierre et de Marie de Saisseval, est celui qui a épousé Marie de Mons.

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seigneur de Yraigncs, Simon LeMaüre', Jean de Gascogne enseelleur de draps, Antoine Desgardins encordeur de bois, Pierre IbbereFs dédiargeur de vins.

Simon Le Maître avait été massacré sur le seuil de sa maison, sous les yeux de sa courageuse épouse qui s’écriait éperdue : « Aux armes! aux armes! que ceux qui n’en ont pas viennent chez nous, ils en trouveront [)Our sedéfenrlre! » Les Espagnols n’auraient eu que cinff hommes tués dont le capitaine Dognano. Des [)atrouilles parcourent les rues, mèche allumée sur le serpentin du mousquet, couchant en joue tous ceux qui s’aventurent hors dos habitations. La cavalerie se range en bataille au grand marché et à la Belle-Croix. En moins d’une heure, le beffroi, l’hotel de ville, l’arsenal, les principaux carrefours sont militairement occupés et le comte de Saint-Pol qui, du haut de la tour du Logis des Trois-Gailloux, pouvait suivre la marche de l’ennemi, se retire sans coup férir et le rnayeur, Pierre de Famechon, ne prend aucune initiative et la grande majorité des habitants se dérobent honteusement, atterrés de tant

1. Simon Le Mattre, epoux de Marie le Couvreur, que les historiens confondent avec Claude Le Mattre, seigneur d’ilédicourt, son frère, avait été proscrit par Mayenne le 2 juillet 1593. Rentré à Amiens, il exerçait la charge de conseiller au bailliage. Les termes de la provision de M® Adrien de Heu, en l’état et office de conseiller, en remplacement de M® Simon Le Mattre, son oncle, « tué les armes en la main le jour de la surprise de ladite ville d’Amiens, se mettant en debvoir de repousser noz ennemis », (6 novembre 1597) ne laissent aucun doute. Arch. dép. îieg. au Bailliage, XVII, p. 68. Cette erreur a eu pour conséquence de faire figurer dans la façade de l’hôtel de ville la statue de Claude Le IMattre au lieu de celle de Simon.

2. Arch. mun. Délih. BB 56, p. 10 v°. «Attendu que Jean de Gascongne est déceddé pour le service du Roy, lors de la surprise de ceste ville. »

3. Ibidem. Délih. BB 56, p. 8 v°. « Jehane Caignart, vefve de Anthoine

Desgardins, mort pour la tuicion et défense de ceste ville, lors de la surprise d’icelle par les ennemis espagnols »

4. Ibidem. Délib. BB 56, p. 6 v°. Nicolas Biberel obtient la survivance de

« Pierre Biberel qui avoit esté tué en faisans résistance aux Espagnols. »

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d’audace chez l’ennemi, de tant d’incurie chez ceux-là même qui devaient veiller à leur sécurité.

L’attaque avait été tellement soudaine, l’invasion si habilement combinée, que chacun perdit la tête dans la fatale matinée du 11 mars. Jacques Cornet \ qui demeurait dans la rue Saint-Denis, traduit en ces termes les impressions des malheureux bourgeois :

(( La plainte et les cris parvinrent jusqu’à ma maison; je sortis sur le champ, armé et en bonne volonté de rendre à ma patrie et à ma ville un bon devoir; mais je n’eus pas avancé quarante pas, que l’ennemi parut devant moi, du côté de Notre-Dame, venant en bon ordre. Je crus devoir rentrer chez moi, pour donner, comme je le croyais, le dernier adieu à ma femme et la bénédiction à mes enfants. Je pris et mis au milieu d’eux un crucifix et dis à ma femme : Ma mie, mon pouvoir ne vous peut aujourd’hui garantir d’outrage ou de fâcherie. Il n’y a que Dieu seul qui le puisse. Je le prie de tout mon cœur de vous conserver la vie et de bénir mes enfants comme je le fais. Vous ne me verrez jamais vif prisonnier entre les mains des Espagnols. Il faut que je meure ou me sauve pour me rendre utile à mes enfants, que les ennemis, comme je le crois, ne tueront point, parce qu’ils sont fort petits.

(t Après ce discours, malgré ma femme qui se lamentait et s’efforçait de m’arrêter, je sortis avec mes armes et m’en allai droit au carrefour de Saint-Denis, où je ne fus pas sitôt arrivé, que nous aperçûmes l’ennemi du côté de la Belle-Croix, au carrefour des Jacobins, au-dessus de la

1. Jacques Cornet, seigneur de Langle et de Coupelle, né le 5 octobre 1563, marié le 20 février 1590, à Anne Rabache, écrivit un mémorial que Pagès a connu et « lu deux fois en original ». Du temps du P. Daire qui a inséré la page que nous citons dans l’histoire littéraire, le mémorial était en la possession de M. de Boncourt, ancien échevin, qui le tenait de M. de Lisleroy. Au début de ce siècle, Rivoire a pu en prendre connaissance. Il a disparu depuis, sans que l’on sache ce qu’il a pu devenir.

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porte de Paris et du côté des Augustins. Je me retirai à la porte de Noyon, où parut à l’instant le comte de Saint-Pol, qui la fit ouvrir pour gagner Corbie. Je pris la môme route avec plusieurs autres habitants, le long de la Somme. Je jetai ma cuirasse dans un fossé })rès de la Vallée. .Mïligé de regrets, dès le même soir, j’aurais voulu être mort, plutôt que d’être sorti. »

On cria à la trahison. Le mayeur avait manqué d’énergie et de sang-froid. Il n’en fallut [)as davantage pour l'e.xposer à la réprobation générale de ses concitoyens, qui cherchèrent à lui attribuer tout ou partie de riiurniliation résultant de la surprise d’Amiens, dans de si tragiques circonstances. Pierre de Famechon dut s’expatrier. Henri IV, qui n’aurait jamais pardonné à un traître, l’autorisa à rentrer deux ans après L Le dépeuplement, résultat fatal de la peste meurtrière qui sévissait depuis dix-huit mois, le respect exagéré des privilèges, la répulsion des bourgeois pour le service personnel qui les gênait dans leurs habitudes, telles sont les véritables et les seules causes de l’entrée des Espagnols. Le Roi n’en a jamais formulé d’autres''^.

1. Arch. mun. Délih. BB 5G, p. 57. 18 janvier 1599. Si les ëchevins s’étaient trouvés en présence d’un traître, l’apreté de leur langage dans la discussion, soulevée par Louvencourt, à l’occasion du retour de Famechon, eut été toute autre. Ils ne se seraient pas bornés à dire « que la présence de ce personnage renouvellerait leurs douleurs. » On aurait requis contre lui la peine de mort ou l’exil. — Arch. de la Somme. lîeg. du BailUage. XV, p. 45 v°. Arrêt obtenu par Pierre de Famechon, procureur du Roi et mayeur d’Amiens.

2. Arch. mun. d'Abbeville, lieg. 159G-97, F IIG. Lettre écrite de Beauvais, le 13 mars, invitant les Abbevillois à prendre garde à leur conservation plus dilligemment que jamais.

« Chers et bien amez, écrit-il, le regret et desplaisir que nous ressentons de la perte de nostre ville d’Amiens est extresme, mais il nous seroit encore bien plus insuportable sy nous pensions quelle fut advenue par nostre faulte. Les habitans sont seuls cause de leur malheur et du nostre, ayant refusé les Suisses que nous leur avions otî’etz pour les ayder à se garder, sachant que la contagion les avoit fort alTaiblis et quils faisoient très mauvoise garde. »

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La mode de se faire remplacer par de misérables « gagne deniers » devait être fatale ! La leçon a été terrible. Famechon en a subi le contre-coup, mais les mayeurs qui Font immédiatement précédé étaient exposés à encourir devant l’histoire cette écrasante responsabilité. D’Aubigné est formel il est vrai : « Les ennemys, dit-il, gagnent le beffroy et la maison de ville où il n’y avoit point de vedette par l’intelligence du mayeur » L Personne n’ignore que d’Aubigné est réputé sectaire. Dans sa haine religieuse, il croit trouver en défaut un mayeur catholique et le dénonce au mépris de la postérité. Si telle avait été l’opinion communément admise à la Cour, où la surprise d’Amiens causa un si profond chagrin, les auteurs contemporains n’eussent pas manqué de la refléter dans leurs ouvrages. Tous s’accordent à attribuer le malheur à l’insutfisance de la garde et au refus de la garnison offerte par le Roi.

Damiens de Gomicourt, Rivoire, Dusevel, ont copié d’Aubigné, comme si l’autorité d’un historien, dont la partialité est proverbiale , l’emportait sur les annalistes les plus consciencieux du règne de Henri IV. Même ils n’ont pas reculé devant une odieuse et injuste accusation de félonie contre laquelle il n’est que temps de protester pour l’honneur de la ville d’Amiens. De Court dit positivement que la surprise (( est plutôt par la négligence du mayeur que par aucune intelligence avec l’ennemi. » Or, de Court est le copiste des mémoires de son aïeul François de Louvencourt, témoin des événements de 1597

1. D’Aubigné. Histoire universelle. Édit, préc., T. III, p. 387.

2. François de Louvencourt, seigneur de Vauchelles, epoux de Charlotte Clapisson, eut une fille unique Marie-Madeleine, mariée, en 1631, à Jean Aguesseau, dont Charlotte Aguesseau, mariée à Jean de Court. P. Daire. Histoire littéraire, pp. 94 et 308.

Quant à la phrase évangélique prêtée à Famechon lorsqu’il rencontra le chef espagnol, le texte de Pierre Borée permet de l’attribuer à tout

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Si les Espagnols avaient rencontré chez le rriayeiir, ne fût -ce qu’un magistrat complaisant, ils n’auraient pas manqué de raffranchir du })i liage comme les vendus et les traîtres h Farnechon, prisonnier des soldats du capitaine Taccone, dut au contraire racheter le mobilier de sa maison, devenu la proie du vaimiueur, et payer chèrement la liberté'. Le fait est concluant.

Le comte de Saint-Pol n’encourt pas une responsabilité moindre. 11 fuit, nous voulons le croire, dans l'intention d’opérer un retour offensif avec la garnison de Gorbie et

autre qu’à lui et plutôt encore à Portocarrero : « il n’est pas moins certain que quelques bourgeois en savaient la trame, puisque on entendit dire par compliment à Hernand Porto, chef de ceste entreprinse : Desiderio desideravi hoc pascha mcmducare vobisciim.» — P. Borée. Loc.cit., p. .'120.

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