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CHAPITRE X

LE SIÈGE PAR HENRI IV

25 mars -25 septembre 1597.

I. La période d’investissement. - - L’émotion du Hoi à la nouvelle de la surprise d’Amiens. — Le siège est immédiatement décidé. — Lapide organisation des armées. — Henri IV aux environs d’Amiens. — Le maréchal de Biron commandant en chef des troupes d’investissement. — Portocarrero dans la ville assiégée. — Claude Pécoul élu mayeur. — Nombreuses émigrations. — Juan de Guzman introduit des renforts détachés de la garnison d’Hesdin. — Errard et Pacciotto. — Tentative des Français contre Doullens. — Recrutement des troupes d’infanterie et de cavalerie. — Description du camp. — La circonvallation et la contrevallation. — Premières sorties de la garnison. — IL Henri IV au camp.

— Quartier général de la Madeleine. — Amélioration du sort des soldats.

— On espère recouvrer Amiens par la ruse. — Complot de Sireuilh. — Supplice de onze habitants. — Les travaux d’approche et le plan de Claude Chastillon. — La tranchée du Roi et la tranchée des Anglais. — Fréquentes sorties durant les mois de juin et de juillet. — L’installation de la batterie de Saint-Montain détermine le suprême effort du 17 juillet.

— Assaut de la forteresse. — Portocarrero réclame du secours. — Acharnement des combattants. — Le travail des mines. — Occupation du ravelin de la porte de Montrescu. — Le Roi poursuit, le 29 août, les éclaireurs de l’armée de l’archiduc. — L’assaut du 4 septembre. — Mort de Portocarrero. — Le marquis de Monténégro lui succède.

La période d’investissement.

Henri IV apprend la fatale nouvelle, le jour inêine, par un courrier du comte de Saint-Pol arrivé à Paris enti’c onze heures et minuit. Le Roi venait de se mettre au lit. Le coup est terrible. Laissons la parole à Sully :

184 HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.

« J'avais quitté, à deux heures après minuit, le bal donné par le maréchal de Biron à Toccasion du baptême de son fils; j’étais couché depuis environ une heure, lorsque je vis entrer Béringhem \ le visage consterné. 11 ne put me rien dire autre chose, sinon que le Boi me demandait et qu’il n’était rien arrivé à sa personne. Je m’habillai précipitamment, je courus au Louvre, en proie à une inquiétude extrême. Le prince se promenait à grands pas dans son cabinet, ayant sa robe, son bonnet et ses bottines de nuit, les mains jointes et passées sur le dos, la tête baissée, le visage couvert des marques d’un profond chagrin.

(L Les courtisans debout, de côté et d’autre, ne proféraient pas une parole.

« Le Boi s’avance aussitôt vers moi et me serrant fortement la main : « Ah ! mon ami, quel malheur, Amiens est pris ! les Espagnols s’en sont saisis par la porte, en plein jour, pendant que les malheureux habitants qui n’ont pas voulu que je les garde, s’amusaient à se chauffer, à boire et à ramasser des noix que les soldats déguisés répandaient exprès devant le corps de garde.

« Je l’avoue; je demeurai frappé de ce coup imprévu

Une place si forte, si bien pourvue, si voisine de Paris et la seule clef du royaume du côté de la Picardie, prise en un instant, sans qu’aucune nouvelle ait appris qu’elle était menacée.

« Pensez-vous, continue le Boi, reprendre sitôt une ville si grande, si forte et si bien assise, car, vous le savez aussi bien que moi, toutes nos pièces d’artillerie, munitions, nos vivres et outils étaient dans cette place. Ce coup est du ciel. ))

Pendant que le Boi était écrasé sous le poids d’une

1. Pierre de Béringhem, seigneur d’Armainvillers, premier valet de chambre du Roi.

LE SIÈGE PAR HENRI IV

émotion poignante, Sully [icnse que le parti le j)lus sage est de rassurer et de consoler son prince par des paroles réconfortantes :

« Je vois bien que c’est une affaire faite, à laquelle les blâmes d’autrui, ni nos lamentations ne sont capables d’apporter remède. Il faut que nous l’espérions de votre brave courage, vertu et bonne fortune. A quelrpie ]>rix que ce soit, il nous la faut reprendre. Aussi n’est-ce pas la première fois que vos affaires étant en pire état, je vous ai vu parachever des choses plus difficiles. Vivez seulement. Portez-vous bien. Ne vous mélancoliez point. Mettez les mains à l’œuvre et ne parlons tous ni ne pensons plus qu’à reprendre Amiens.

(( J’ajoutai que je venais de mettre la dernière main à un projet qui sans peine pourrait, en fournissant les ressources nécessaires, lui rendre non seulement Amiens, mais encore plusieurs autres places. Il faut avoir de l’argent et n’épargner personne, puisque tous les gens de bien et vrais Français ont intérêt de ne laisser pas ainsi une telle tanière d’ennemis irréconciliables, pire que des bêtes farouches, si proche de la capitale du royaume et vaut mieux, comme l’on dit en commun proverbe, pays ruiné que pays perdu. ^ »

Le langage de Sully relève le courage abattu du Roi. (( C’est assez faire le roi de France, s’écrie-t-il, il est temps de faire le roi de Navarre ! » C’est-à-dire qu’il veut renoncer au plaisir pour tirer de nouveau l’épée. Et avec la prompte résolution d’un esprit supérieur, confiant dans le génie de son grand ministre, en dépit de l’opposition des Parlements, malgré l’avis contraire de la plupart des hommes de guerre, qui taxent de folie une expédition entreprise « sans argent,

1. Maximilien de Béthune, duc de Sully, Mémoires ou Œconomies royales d'Êtat, domestiques, politiques et militaires de Henri le grand. Amsterdam, 1725. ï. III, p. 182, ch. xi.

HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.

sans pain, sans canons, sans munitions » \ Henri IV décide que la ville sera immédiatement assiégée, et il consacre la journée du lendemain à l’improvisation du plan de campagne. Les mémoires envoyés de Pontoise au connétable de Montmorency dès le 12 au soir, et les lettres du 13 au 19, établissent péremptoirement que tout avait été convenu et arrêté entre le Pioi et lui avant le départ de Sa Majesté, ce qui prouve une fois de plus à quel point tous les intérêts, tous les besoins, toutes les ressources du royaume, étaient constamment présents à la puissante intelligence de Henri IV et comment il comprenait ses devoirs Sully trouvera l’argent lui recrutera les armées. Le ban et l’arrière-ban sont immédiatement convoqués. Malheur à quiconque se déroberait, car il serait flétri et réputé traître à la patrie.

Alors paraît la remonstrance aux gentilshommes casaniers pour les induire de se rendre à V armée du Roy. L’auteur anonyme de ce chaleureux appel à la noblesse s’adresse aux descendants des preux :

« La profession des armes vous a fait distinguer du reste des peuples. Votre noblesse s’est acquise par l’épée; vous

1. Lettres missives, T. IV, p. 708. Du 19 mars 1597, au connétable ; « Sans argent, sans pain et sans canon et munitions de guerre il est difficile de conserver une armée ny den tenir service. J’en suis làréduict! »

2. A. PomsoN. Histoire du règne de Henri IV. Paris, 1864. T. II, p. 318.

3. Non sans difficultés : le parlement de Paris et celui de Normandie refusèrent d’enregistrer les édits bursaux préparés par Sully. « Le Roi s’y opiniastre et à bon droit, de sorte qu’il y va en personne les vérifier luy-mesme, séant en son lit de justice. » Sully. Mém. 'précités, pp. 191,192. Ces édits stipulaient des prêts volontaires, un impôt de quinze sols au minot de sel, l’établissement de triennaux et la recherche des malversateurs des deniers publics. On tira des prêts volontaires 300,000 écus ; des triennaux ; 120,000 écus; des financiers qui préférèrent se taxer euxmêmes que subir une recherche; 1,200,000 écus. En tout; 2,700,000 écus, soit environ 8 millions de notre monnaie, ce qui constitua un fonds suffisant pour entreprendre le siège.

LK SlfcGE PAR HENRI IV.

(levez aussi l’entretenir par elle-même et ne vous estimer point vraiment nobles, si vous ne la faites valoir pour le service de votre lloi Consid('irez que vos fortunes parti-

culières sont encloses dedans la manutention gf'mérale de l’État. Considérez que ce grand vaisseau de la France ne peut faire naufrage sans une horrible et lamentable désolation de la perte de vos vies, de vos femmes et enfants I

« Unissez vos armes à la généreuse résolution du Roi de vous conserver sous la douce conduite de son obéissance, sans que la barbarie et cruauté du joug espagnol vous asservisse, en sorte que de libres Français vous ne deveniez

esclaves Castillans Quittez donc toutes vos mignardises

aux dames; laissez-leur tout ce parfum. Montez à cheval, mettez la cuirasse sur le dos; venez, venez trouver vostre Roi, estimant toujours la mort n’être qu’honorable où l’on perd la vie aux pieds de son prince, pour la liberté de sa patrie et la conservation de l’État où la nature nous a voulu faire naître. »

On se sent transporté dans une atmosphère belliqueuse. Tout respire la guerre. Sous l’impulsion royale, une activité fébrile se produit. Le pays répond à l’appel de Henri IV et Villeroy, témoin de ce grand mouvement national, constate avec orgueil « les efforts que la France fit en ce péril que courut Sa Majesté au sujet de la ville d’Amiens. »

On forge des outils, on fond des canons É on fabrique de la poudre, on rassemble des vivres. Henri IV communique à chacun l’ardeur qui s’est emparée de lui. Il se rend à Corbie, puis sous les murs d’Amiens. Quelle prodigieuse

1 . Arch. de l’Etat de Soleuref Suisse J. Schreihen aus Frankreichen, T. XX. Lettre du colonel Grissacli rendant compte des opérations du siège. Du camp d’Amiens, 2G septembre 1597. Adressée à ses lieh llerren und Obeni : « Le Roi, pour préparer ce siège, a dû faire fondre, dans l'espace de cinq mois, la plupart des grandes pièces qu’il voulait employer à attaquer la ville .... »

HISTOIRE DE LA VILLE d’AMIENS.

activité! Le voici le 22 mars à Hangest-sur-Somme, — onze jours après la facile conquête des Espagnols. — Le lendemain, il est à Picquigny, à Vignacourt, à Puchevillers L sans cesse exposé aux dangers résultant du voisinage de l’ennemi, essayant, entre temps, une diversion hardie sur Arras, organisant le blocus de la place, afin d’intercepter immédiatement les communications avec le pays d’Artois, jusqu’à ce que l’arrivée des troupes permette d’entreprendre un siège régulier.

Un récent traité avec l’Angleterre obligeait le Roi à lui payer vingt mille écus et à rembourser dans les six mois les frais occasionnés par les 2,000 hommes qu’elle entretenait en France. Il devenait impossible d’exécuter ces conditions. Feuquerolles part sur le champ muni d’une lettre autographe de Henri IV pour la reine Élisabeth, qu’il suppliait de différer le remboursement et de consentir non seulement à laisser les 2,000 hommes, mais à en ajouter 2,000 autres. La lettre est datée de Vignacourt. « Je suis trop faible, disait le Roi, pour résister à la puissance de l’ennemy fortifié en la puissance qu’il a acquis » La reine acquiesce à ses désirs.

1. Lettres missives, T. IV, p. 706 et suiv. Lettres datées, les 18, 19, 20 mars, de Montdidier; le 21, de Breteuil; le 22, d’Hangest-sur-Somme ; le 23, de Picquigny; le 24, d’Hangest; les 25, 26, de Vignacourt ; le 27, de Puchevillers ; les 30, 31, de Vignacourt; les l®’^ et 2 avril, de Vignacourt.

2. Bibliothèque nationale. Fonds français. Mémoires du règne de Henri IV. 3464, pp. 1 à 17. Les considérations sur l’importance de la perte d’Amiens sont curieuses : « La perte préjudicie grandement; elle ébranle le cœur de plusieurs qui se ressentent encore des divisions passées.. .. De même que rien n’affermit l’autorité d’un prince comme le succès, de même rien ne l’ébranle davantage que le malheur ores qu’il en soit innocent. Le dernier accident (la perte d’Amiens) a altéré et refroidi

les esprits de plusieurs et réveillé les espérances des factieux »

2 avril 1597.

Charles d’Ardres, seigneur de Feuquerolles, favori de Henri IV, fils

LE SIÈGK PAR HENRI IV. 189

Obligé de rentrer h Paris, voici en quels termes le Koi s’adresse aux membres du Parlement :

« Ce n’est pas seulement le soin de pourvoir à ma santé qui m’a fait revenir de la frontière de Picardie, mais bien

pour exciter un chacun de penser aux nécessités Vous

avez, par votre piété, secouru, l’année passée, infirmes, pauvres, souiïreteux cpji étaient dans votre ville. Je vous viens demander aumône pour ceux que j’ai laissés sur la frontière »

Et au connétable il écrit :

(c La France entière y debvroit accourir. (Pour reprendre Amiens), je mets volontiers ma personne et ma vie, tant j’affectionne le salut public; et vous asseure que si je pouvois recouvrer ceste perte à la France au prix d’icelle, je la tiendrois bien employée et ne pourrois aussy eslire un plus honorable tombeau b »

L’Europe attentive suit les événements qui se déroulent en France. Du camp d’Amiens partiront des avis ou gazettes, {avisi, zeituufjen), qui transmettront à Londres, à Rome, à Madrid, à Soleure, à Bruxelles, les péripéties quotidiennes de la lutte.

Parmi les officiers attachés à sa fortune, il en est un que Henri IV honorait d’une amitié toute particulière, qui, façonné au métier des armes à l’école d’un père, illustre maréchal de France, avait reçu de glorieuses blessures aux combats d’Arques et d’ivry, aux sièges de Rouen et de Paris, qui, maréchal lui-même, à peine âgé de vingt-neuf ans. venait de mener la retentissante campagne de Bourgogne.

d’Antoine d’Ardres, ancien mayeur d’Amiens, et d’Anne de Galonné, dame de Feuquerolles du chef de sa mère, Marie de Feuqiierolles, épouse de Guillaume de Galonné. Il ne paraît point y avoir de doute touchant ce personnage dont le nom s’est écrit généralement Fouquerolles.

1. Lettres missives^ T. IV, p. 717. Lettre du 24 mars, écrite de Hangestsur-Somme.

190 HISTOIRE DE LA VILLE d’aMIENS.

C’est Charles de Gontaut, baron puis duc de Biron b Le Roi lui donne l’ordre d’investir immédiatement Amiens, résolution pleine de périls, si l’on songe que Biron dispose seulement de trois mille fantassins et de six cents chevaux. Mais la prompte exécution des opérations préliminaires importe au succès. Qu’on laisse les Espagnols s’établir fortement dans la place, y rassembler de grandes quantités de vivres, élever de nouveaux retranchements, ou la reprise deviendra impossible, ou la durée du siège achèvera de ruiner le trésor des guerres déjà si appauvri.

. Portocarrero s’était installé dans une maison de la rue du Marché-aux-Fromages (des Sergents), en face de l’hôtel de Fricamp, avec lequel il communiquait par une passerelle jetée sur la voie publique. Avant tout, il fallait un mayeur capable des compromissions les plus viles. L’Espagnol choisit Claude Pécoul, avocat au bailliage, bailli de la baronnie de Boves, qui appartenait au duc d’Aumale, et qui s’était fait remarquer par l’ardeur de ses convictions ligueuses. Il le fit élire le 18 mars -, en la forme ordinaire, et Pécoul prêta le serment de fidélité au roi Philippe IL Henri IV ne le lui a jamais pardonné

1. Charles de Gontaut, fils d’Armand de Gontaut, baron de Biron, et de Jeanne d’Ornezan, dame de Saint-Blancard.

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