CHAPITRE II
LA PÉRIODE GALLO-ROMAINE
I. Après la conquête. — Administration des cités. — La curie. — Deux familles d' Ambiani à Rome. — II. Samarobriva devient Ambiani.
— Ambiani, Amiani, Amiens. — Borne milliaire. — III. La religion.
— Tableau de la religion des Gaulois. — Verjugodumnus. — Les grands dieux des Romains en honneur à Samarobriva. — Descriptions fantaisistes d’après M. Goze. — Insuffisance des données de l’archéologie ou de l’histoire. — IV. Essai de topographie. — Les remblais considérables et leur origine. — Charles de Bovelles. — L’Amiens gallo-romain. — Nouveaux quartiers. — Les villas. — La zone des sépultures. — .4 bladana.
— Le prétoire Emilien, le théâtre, la porte Clippiana. — V. L’enceinte probable. — Les premières fortifications dans les Gaules. — Y a-t-il eu une enceinte fortifiée autour de l’Amiens gallo-romain et quelles en sont les limites probables? — VI. Le plan orographique du sol.
Après la conquête.
L’empereur Auguste respecta la nationalité des cités, dans la division de la Gaule en trois parties (Belgique — Aquitaine — Lyonnaise) et soixante-dix circonscriptions administratives, auxquelles fut conservé le nom de la peuplade gauloise dont elles avaient été formées. La civitas des Ambiani subsista en conséquence dans son intégrité. D’un passage de Suétone, il résulte que la conquête fit trois catégories de cités : la civitas soda, traitée en amie comme
LA PÉRIODE GALLO-ROMAINE
ayant bien mérité de la République romaine ; la civitas libéra , exempte d’impôts ; la civitas stipendiaria , obligée d’acquitter le tribut proportionnel pour l’entretien des troupes d’occupation. Les Ambiani appartenaient à cette dernière classe, de beaucoup la plus nombreuse L
L’administration des provinces acquit une stabilité jusqu’alors inconnue, à l’époque des Àntonins (96-132) qui correspond à l’âge d’or de l’empire. Aucun des premiers Césars, aucun des Antonins 1 2 ne vint à Samarobriva , mais le grand nombre de monnaies à l’effigie de Néron, de Galba, de Trajan, d’Adrien, d’Antonin, de Marc-Aurèle, qui se rencontrent, en terrassant le sol dans tous les quartiers de la ville, prouvent qu’elle était déjà très peuplée et qu’elle participa à la prospérité générale des deux premiers siècles.
Les libertés municipales de Rome devenant le type des libertés municipales accordées aux villes conquises, Samarobriva dut avoir, à l’exemple de Rome, des duumvirs, des décurions, des édiles, des censeurs et une curie. Ces libertés n’existent, il est vrai, que sous le bon plaisir de l’empereur et sous la garde du proconsul. Quand le César est un despote, il dicte à son représentant des édits arbitraires, mais pour peu qu’il soit modéré, la vie municipale s’écoule paisible dans des conditions qu’il est intéressant de connaître, parce que nos ancêtres n’ont sans doute point été autrement administrés pendant des siècles.
Tous les citoyens possesseurs de vingt arpents de terre
1. M. Desjardins. Géographie historique et administrative de la Gaule romaine, T. III, p. 51.
2. Schiller ( Geschichte der Rœmischen Kaiserzeit. Gotha. 1887) démontre qu’Antonin le pieux ne visita jamais le nord de la Gaule, ce qui n’a pas empêché de donner son nom à l’une de nos rues, sur la foi d’une tradition erronée recueillie par Sigebert de Gembloux [Chronicon. Edit, de 4513) et acceptée sans contrôle par le père Daire. (Hist. d’Amiens, T. I, p. 190) et par les historiens modernes.
et leurs fils âgés de dix-huit ans sont, de droit, membres de la curie.
Le curial répond du paiement de l’impôt et, par une compensation à cette obligation qui peut devenir très onéreuse, certains avanlages lui sont attribués. Le choix des magistrats municipaux est celui auquel il attache le plus de prix. L’élection du duumvir a lieu dans une assemblée générale de la curie qui se tient au mois de février. Ce magistrat, chargé des rapports du municipe avec la puissance impériale, de la police, des travaux publics et généralement de tout ce qui concerne le régime intérieur de la cité, revêt, dans les cérémonies publiques, la robe blanche bordée de pourpre et marche précédé de licteurs qui portent les faisceaux et les haches, emblèmes de la toute puissance.
A côté du duumvir et des ordres de la curie, s’élève le pouvoir rival des agents impériaux, dont le rôle est de surveiller l’administration municipale. Entre eux et audessus d’eux, avec la mission de protéger le menu peuple contre les iniquités des uns ou des autres, Valentinien instituera le défenseur de la cité. Prêtres et magistrats, riches et pauvres, tous sans distinction prennent part à l’élection de ce personnage, dont le patronage salutaire doit être la sauvegarde de tous les habitants. L’autorité qui s’attache à sa parole et à ses actes est d’autant plus grande que sa nomination procède, non plus du suffrage restreint de la curie, mais du suffrage de l’universalité des citoyens.
Par une assimilation toute flatteuse, le corps de la Curie est décoré du titre de Sénat. Toutefois, dans la pratique, on désigne généralement dans les provinces, sous le nom de sénat, l’assemblée moins nombreuse qui forme le conseil public de la cité, pendant l’intervalle des sessions générales de la curie.
Transportant ainsi dans les Gaules ses institutions et ses mœurs ; donnant aux vaincus les gages séduisants d’une
LA PÉRIODE GALLO-ROMAINE
pacification qui n’est pas sans avantages, Homo a fait plus qu’en multipliant les forteresses. Les institutions, devenues communes aux deux peuples, établissent à la longue une communauté d’intérêts et de gloire.
Le pacte de cette réconciliation nécessaire devient, pour les uns, l’honorable dédommagement de la soumission et, pour les autres, l’utile expiation de la conquête.
De là, ces migrations de familles entières échangeant le sol de la patrie contre le séjour dans la capitale de l’empire. A Rome, ne voyait-on pas, dans les jardins du cardinal de Médicis, un autel sépulcral consacré à la mémoire de l’amiénoise Glaudilla Lepidilla par ses deux fils1.
DIS- MAN- CLAVDIAE LEPIDILLAE EX P R O V I N C I A BELGICA A M B I A N A E FECERVNT LIBERI El VS ■ LEPIDVS ET TREBELLIVS MATRI O P T I M A E
HIC MAT RIS CINERES SOLA SACRAVIMVS ARA QVAE GEN VIT TELLVS OSSA TEGET TVMVLO
Il a été découvert, en 1842, aux catacombes de Saint- IIermès, près de la via Salaria, galerie dont M. de Rossi