CHAPITRE IV
LES ARTS A LA FIN DU XVe SIÈCLE ET A L’ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE.
Le règne de Charles VIII marque le début d’une ère de prospérité. — Églises, monastères, édifices communaux. — Boulevards de la porte de Beauvais et de la porte Montrescu. — Guillaume Postel et Pierre Tarisel.
— Premières manifestations de la Renaissance. — L’hôtel des Trois- Cailloux. — Le boulevard de Montrescu. — La façade du Bailliage. — La maison du Blanc-Pignon. — Artistes entailleurs d’images. — La statuaire. — Tombeaux de Ferri de Beauvoir et d’Adrien de Hénencourt.
— Clôtures du chœur de la cathédrale. — Les stalles. — Les tombeaux du cimetière Saint-Denis. — Antoine Avernier et Jean Trupin. — Cadres des tableaux de Notre-Dame du Puy. — - Influence de la confrérie du Puy sur le développement des arts. — Les refrains du maître annuel. — Les peintres associés aux travaux littéraires dans la glorification de la Vierge.
— Émulation des artistes. — Les tableaux à la cathédrale. — Le manuscrit offert à la Reine, mère de François Ier. — L’école amiénoise extension de l’école flamande. — Les peintres amiénois. — Les Marmion. — La tapisserie de haute lice. — Les arts industriels.
La terreur inspirée par Charles le Téméraire avait succédé aux désastres de la guerre contre les Anglais et la vie artistique, qui engendra les merveilles architecturales du xme siècle, s’était trouvée paralysée pendant longtemps. La réunion d’Amiens à la couronne la ranima et provoqua dans les vingt-cinq dernières années du xve siècle un nouvel essor précurseur de la Renaissance française. La plupart des églises participèrent à ce mouvement artistique qui prit tout à coup un développement extraordinaire. Celles de Saint-Firmin-à-la-Porte, de Saint-Martin-au- Bourg furent entièrement reconstruites; celles de Saint-Jacques, de Saint-
Germain, de Saint-Sulpice, de Saint-Firmin-en-Castillon, de Saint-Remy, de Saint-Leu furent agrandies ou terminées. L’abbaye de Saint-Jean s’acheva. Les Cordeliers et les Jacobins élevèrent des clochers. Ceux-ci construisirent une « librairie » et un dortoir; les Augustins, un cloître. Les Minimes, appelés à Amiens par Louis de Hédouville, seigneur de Sandricourt(1499)1, bâtirent un couvent. Le cloître du cimetière Saint-Denis fut terminé et on rétablit la chapelle Saint-Jacques, démolie pendant les guerres.
La ville exécutait à la même époque des travaux importants sous la direction des maîtres maçons Guillaume Postel et Pierre Tarisel 2, restaurait les ponts, réparait l’hôtel des Cloquiers, construisait le boulevard de la porte de Beauvais et celui de la porte Montrescu.
Le portail, qui s’ouvre dans la façade occidentale de l’église Saint-Germain, donne la mesure de l’œuvre architecturale de l’époque, à laquelle se rattache encore la salle Saint-Jean de l’Hôtel-Dieu. La décoration de ce portail, merveille de sculpture, présente beaucoup d’analogie avec celle des stalles de la cathédrale. Elle en a la finesse ; mêmes moulures prismatiques exécutées avec la même sûreté de main, mêmes guirlandes de feuillages entrelacées d’angelots, de personnages, d’animaux aux attitudes et aux postures variées. Le tout est d’une exécution remarquable et d’une exquise délicatesse3.
1 . Louis de Hédouville, époux de Françoise de Rouvroy de Saint- Simon, offrit au P. Rose, religieux minime, député en France par saint François de Paule, fondateur de l’ordre des Minimes, pour y établir des monastères, une maison appelée l’hôtel d’Épagny, située paroisse Saint- Leu (15 avril 1499). L’église fut consacrée en 1515 par Nicolas de La Couture, évêque d’Hébron, suffragant de François d’Halluin, évêque d’Amiens.
2. G. Durand. Maître Pierre Tarisel , maître maçon du Pioi, de la ville et de la cathédrale d’Amiens. 1472-1510.
3. La Picardie historique et monumentale , T. I, p. 126. — G. Durand, Description de l’église Saint-Germain.
LES ARTS A LA FIN DU XVe SIÈCLE.
Le portail de Saint-Germain ne subit pas encore l’influence de la Renaissance, car l’architecture religieuse s’est montrée longtemps réfractaire à l’imitation des modèles grecs et romains, mais il est possible de suivre l’évolution dans les monuments civils ou militaires qui subsistent.
L’hôtel des Trois-Cailloux, connu sous le nom de Logisdu-Roi depuis le séjour que Louis XIII y fit à l’époque du siège de Corbie, date du règne de François Ier. Construit en briques et pierres, dans le style de la Renaissance, il présente de nombreuses réminiscences gothiques1.
La façade de la porte du boulevard Montrescu appartient à la meilleure Renaissance quant à la décoration, composée de salamandres et d’F couronnées, de gracieuses statuettes, de génies et d’oiseaux fantastiques. Cependant on retrouve, dans sa structure, des procédés absolument gothiques. Les ouvriers obéissaient encore aux traditions anciennes. Rien que très mutilé, ce monument enclavé dans la courtine est de la citadelle constitue, d’après M. Palustre, l’œuvre la plus originale, la plus intéressante, que le xvie siècle ait élevée en Picardie, et l’on se demande ce que l’imagination féconde de l’artiste eût rêvé pour un palais, si les murailles d’une forteresse sont décorées avec cette richesse et cette profusion d’ornements 2.
1. L’hôtel des Trois-Cailloux occupait, sur l’emplacement de la forteresse démolie, des terrains probablement arrentés par l’échevinage qui demeura absolument étranger à la construction, contrairement à ce qu'on a pu dire : ni dans les comptes, ni dans les délibérations, il n’en est fait mention. La tradition qui attribue à François Ier cette construction n’est pas moins fantaisiste. Ce fut probablement à l’origine la résidence de quelque grand seigneur ou de quelque riche bourgeois. La « maison des Trois-Cailloux » appartenait en 1554 à messire Christophe de Refuge, chevalier, l’un des cent gentilshommes de la maison du Roi. Elle était à vendre. Le duc de Vendôme conseilla à l’échevinage de l’acquérir pour en faire la résidence des gouverneurs de la province. ( Dciib . BR 28, pp. 120, 125, 179).