Léon Palustre. La Renaissance en France } T. I, p
La maison du Sagittaire, de la rue des Yergeaux, et la façade du Bailliage présentent le caractère complet des bâtiments civils du milieu du xvie siècle. Celle-ci porte la date de 1541. Une porte à cintre surbaissé en anse de panier, surmontée d’un gable élégant et fleuri, s’ouvre entre deux pilastres terminés en pyramides. Au dessus, entre les fenêtres, deux anges agenouillés tiennent un écusson Dans le fronton triangulaire de la seule lucarne qui subsiste et sur la frise qui courait le long de la corniche, se voient des bustes d’hommes et de femmes encadrés de guirlandes de feuillages, tels que les artistes de l’époque aimaient à les prodiguer L
Le progrès des lumières, la vanité, l’esprit d’imitation, tout contribuait à la propagation de l’art. Les charpentiers eux-mêmes enrichissaient d’élégantes sculptures les pignons, les façades, les escaliers. Témoin la maison dite du Blanc- Pignon 1 2, la dernière survivante des pittoresques constructions en bois élevées par nos pères au xve siècle. Le mayeur Nicolas Fauvel et son fils l’ont occupée (1490-1538). Parmi les motifs qui ornent la cour intérieure mettant actuellement en communication la place de l’Hôtel de Ville et la rue des Chaudronniers, il faut signaler, sous la bretèche, une statuette équestre de mayeur, la tête couverte du mortier, revêtu de la robe de cérémonie, portant à la ceinture la bourse traditionnelle.
Les cc entailleurs d’images », — tel est le nom donné aux
1. La Picardie historique et monumentale, T. I, pp. 65, 69, 103. — A. Janvier. Édifices civils. Héliogravures de Dujardin.
2. Ibidem, T. I. p. 83. Nicolas Fauvel, seigneur d’Estrées, de Lannoy et de Villers-Bocage, beau-frère d’Antoine Clabault, a été mayeur en 1488, 1502, 1503 et 1506. Il épousa la fille de Pierre Le Vasseur, mayeur d’Abbeville. Leurs armoiries ornent les pendentifs de la boiserie. Fauvel : D’azur à la croix pleine d’argent accompagnée de quatre étoiles d’or. Le Vasseur : D’argent à la bande d’azur accompagnée de six billettes de gueules.
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sculpteurs sur pierre et sur bois, — exerçaient aussi leur ciseau dans la décoration des monuments publics sur lesquels on prodiguait les emblèmes royaux, l’écu de France et l’écu de la ville d’Amiens. C’étaient d’habiles artisans: la statue qui orne le tombeau de Ferri de Beauvoir1, celle, par Antoine Ancquier, d’Adrien de Ilénencourt 2 l’attestent.
La piété des fidèles voulait qu’on plaçât les portes de la ville et les points les plus menacés de la forteresse sous la protection de la Vierge ou d’un saint3, dont l’image sculptée était encastrée dans la muraille, comme on peut le voir au château restauré de Pierrefonds. Un saint Louis, œuvre de Jean Warin, dit Uac, décorait la porte Montrescu 4; un saint Firmin ornait la porte de Noyon. Un saint Michel occupait le milieu de la tourelle qui s’élevait à l’angle du pont du Quai.
De la fin du xve siècle et du commencement du xvie datent les bas-reliefs qui ornent les clôtures du chœur de la cathé-
1. La Picardie historique et monumentale, T. I, p. 13. Héliogravure de Dujardin.
2. Adrien de Hénencourt, fils de Jean, seigneur de Hénencourt et de Claire de Beauvoir, doyen du chapitre de l’église Notre-Dame, surnommé le Mécène amiénois. Possesseur d’une grande fortune, il était d’une générosité proverbiale. La Morlière raconte qu’on disait de son temps que le blason de Hénencourt se voyait depuis Amiens jusqu’à Jérusalem sur des monuments objets de ses largesses. Il mourut dans un âge avancé le 4 octobre 1530.
3. Les statues qui décoraient la façade des portes étaient généralement
peintes : « A Coppin le paintre pour paindre les ni escus du Roy
nostre sire et les m couronnes avec les escus de le ville de fin or et d’azur qui sont fais à les portes de Montrescu, de Gaiant et de Saint-
Denis. . . et une ymage de saint Pierre à le porte de Saint-Pierre et
ni ymages de Dieu et u de Nostre Dame lesquels ymages sont l’une à le porte de Montrescu et les n autres à le porte de Gaiant, pour tout vi franz qui valent mi 1. xvi s. »
4. Jean Warin, dit Hac, entailleur, exécuta également la décoration de la façade du boulevard de la porte de Beauvais. Comptes 1508-09, p. 34. Cf. p. 197.
drale : les scènes de la vie de et du martyre de saint Firmin ; de l’invention et de la translation de ses reliques; celles de la vie et de la décollation de saint Jean-Baptiste ; celles encore de la vie de saint Jacques et la représentation du Temple de Jérusalem. L’heureux agencement des groupes, l’expression de la physionomie et les détails du costume, leur donnent une haute valeur artistique.
Le Christ couronné d’épines du monument élevé à la mémoire du chanoine Pierre Burrv, décédé en 1504, n’est pas sans mérite. On loue l’expression du visage un peu vulgaire mais empreinte d’un profond sentiment de douleur et le réalisme des veines et des muscles des membres du Sauveur.
Le mausolée du cardinal Hémart de Dénonville orné de la statue du prélat, revêtu de la cappa magna et agenouillé devant, le chef de saint Jean-Baptiste, est un des beaux spécimens de l’art de la Benaissance. Les quatre vertus cardinales sculptées en demi-relief dans les arcades du soubassement sont remarquables; mais où nos « entailleurs d’images » se sont surpassés, c’est dans l’exécution des stalles du chœur de la cathédrale et des cadres en bois de la confrérie du Puy. La tribune des orgues dues à la générosité d’Alphonse Le Mire (1422) et le buffet principal, de style renaissance, qui date probablement de 1549 ainsi que l’escalier en vis enfermé dans une tourelle délicatement ajourée et le baldaquin qui surmonte les fonts baptismaux à l’église Saint-Leu sont des œuvres secondaires.
Considérées dans leur ensemble les stalles appartiennent au gothique flamboyant. Un œil exercé y distingue déjà cependant des ornements Renaissance du style le plus pur : « Des portiques avec entablements à l’antique, des frises sculptées, des corniches à denticules, des architraves ornées de feuilles de refend, de cordes à nœuds, etc., des coquilles, des têtes en demi relief encadrées dans des médaillons cir-
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culaires, des chapeaux de triomphe, des amortissements de tours en forme de dômes couverts d’ardoises » L Les cadres du Puy présentent un mélange identique de gothique flamboyant et de détails Renaissance. Celui qui fut donné par Antoine Picquet (1518) est meme entièrement exécuté dans le goût nouveau.
M. Durand en conclut avec l’autorité qui s’attache à ses jugements et contrairement à l’opinion de M. Palustre, que dès les premières années du xvie siècle, les artistes amiénois s’étaient assimilés les motifs de la Renaissance, qu’ils les combinaient avec les formes anciennes, les adaptaient à leurs méthodes de construction et leur imprimaient le cachet de leur propre génie.
Les cloîtres qui environnaient le cimetière Saint-Denis étaient remplis de leurs œuvres. Il faut lire dans Pagès la description de ces cloîtres « d’une architecture gothique, avec colonnes garnies de nervures et de branches d’ogives, et voûtes à pendentifs sculptés et ornés d’armoiries. »
Le tombeau de l’évêque Philibert de Saulx, surmonté de la scène du Jardin des Oliviers, en occupait le centre. On y voyait, pour ne citer que les monuments se rapportant à la période qui nous occupe, la représentation de la mise au tombeau avec personnages de grandeur naturelle, un sacrifice d’Abraham, un crucifiement, la statue du chanoine Nicolas de Belleval, un squelette, image macabre d’Antoine de Saint-Delis, seigneur d’Heucourt, des bustes, des médaillons, des cartouches armoriés, des figures symboliques dont beaucoup étaient peintes 1 2.
Antoine Avernier et Jean Trupin — le nom est bien amiénois — sont les plus connus des « entai Heurs d’images » parce qu’ils ont eu la bonne fortune d’attacher leur nom