Pagès. Mus. Édit. préc. T. I, pp. 126 et suiv
au grand œuvre de la sculpture des stalles, dont les huchers Arnould Boulin et Alexandre Huet avaient entrepris la menuiserie. Commencées en 1508, ces stalles furent achevées quinze ans après.
A côté de sujets multiples empruntés à l’Ancien et au Nouveau Testament, les artistes ont reproduit de curieuses scènes de la vie civile. Rien de plus instructif pour l’étude des mœurs de l’époque, des usages, du costume, de l’ameublement. La description des mille détails de cette merveilleuse forêt de bois sculpté fourmillant d’innombrables figurines n’a pas demandé moins d’un volume, œuvre collective de deux prêtres également versés dans la science sacrée et dans la science archéologique 1 .
Entre les objets accessoires disséminés dans les stalles; entre les constructions qui leur servent de cadre et la physionomie de la ville telle qu’elle ressort de la lecture des registres municipaux, existe une connexion très intime. Les artistes ont simplement, naïvement, reproduit le détail de la vie quotidienne2.
Les arts se sont développés à Amiens, comme dans les Flandres, sous l’influence de l’esprit de foi, des libertés communales et de la prospérité industrielle, il y eut de tout temps dans notre cité des magistrats municipaux jaloux d’embellir les monuments publics avec le goût et la richesse qu’on y apportait dans les Flandres ; des bourgeois non moins opulents et non moins amis du luxe que ceux d’Anvers, de Bruges ou de Gand, avec lesquels des relations commerciales les mettaient perpétuellement en contact. 11 y avait surtout une cathédrale qui ne cessa d’être l’objet ou l’occasion des plus remarquables manifestations de
1. Antiquaires de Picardie. Mémoires. T. VII, p. 81. — Jourdain et Duval. Histoire et description des stalles de la cathédrale d’Amiens.
2. Ibidem. T. XXXI, p. 293. — G. Durand. L'ameublement civil au xvie siècle dans les stalles de la cathédrale d’Amiens.
LES ARTS A LA FIN DU XVe SIÈCLE. 475
l’esprit artistique et comme le foyer d’où le sentiment du beau devait rayonner dans la ville et la région. Enfin l’association pieuse et littéraire connue sous le nom de confrérie de Notre-Dame du Puy, prit sa large part au développement des arts qui s’est manifesté principalement dans la seconde moitié du xve siècle et au début de la Renaissance b
Toutes les classes se trouvaient rapprochées et confondues au Puy : dignitaires ecclésiastiques, magistrats du bailliage, échevins, nobles, marchands. On y avait moins égard aux conditions sociales qu’au mérite pour décerner la première place. Le maître élu prince de la confrérie, le jour de la Purification (2 février), adoptait une devise exprimée en un vers palinodique de dix syllabes qui résumait quelque allégorie mystique à l’honneur de la Vierge Marie. Cette devise servait de thème et de refrain aux chants royaux1 2 composés par les confrères en vue du concours littéraire annuel. C’était d’ordinaire un jeu de mots, un rébus, rappelant de façon plus ou moins spirituelle un événement politique, et, le plus
1. Le mot Puy, dérivé du latin podium (appui, balcon, lieu éminent, théâtre), désigne, dans son sens le plus restreint, l’estrade sur laquelle le poète récitait la ballade et par extension le concours lui-même. La traduction de Puy par puteus usitée dans les documents qui se rapportent à la confrérie ; le puits accompagnant la statue d’argent portée dans les processions ; la figure imaginée par Blasset qui représente, dans la décoration de l’autel de Notre-Dame du Puy à la cathédrale, la Vierge retirant un enfant d’un puits, sont des allégories. Nos pères matérialisaient en quelque sorte l’équivoque attachée au mot Puy. — Antiquaires de Picardie Mémoires, T. XIII, p. 487. — A. Breuil. La Confrérie de Notre-Dame du Puy d’Amiens.
2. Pagès. Mns. Edit. préc. T. V, p. 317. Le chant royal est une espèce de ballade composée de cinq couplets en vers alexandrins et d’un envoi dont le dernier vers est répété. Chaque couplet comporte onze vers et l’envoi, sept vers. Les rimes du premier couplet doivent être observées dans toutes les strophes. Le chant royal est à la ballade ce que le rondeau est au triolet.
souvent, le nom, le prénom, la profession du maître élu. Dans le vers proposé par un maître cordonnier, il est fait allusion à la forme en usage dans son état 1 :
Scel royal où Dieu prit forme humaine.
Le grainetier Jean Bertin adopte un
Grenier rempli de sel de sapience.
Robert de Fontaine, conseiller du Roi et bailli du temporel de l’évêché :
Au gendre humain consolable fontaine.
Arnould Jacquemin, prêtre, curé de Citerne :
Digne cisterne à l’eaue désirée.
Pierre Péredieu, prêtre, grand maître des écoles :
Vierge au grant maistre administrant science.
Michel Laloyer, marchand drapier :
Aux desvétus gracieuse drapière.
Andrieu Després, prêtre, licencié ès décrets :
Pré ministrant pasture salutaire.
La manie du jeu de mots devenant de plus en plus manifeste, les confrères en arrivent à se soucier fort peu de la gravité du chant royal et ne songent qu’à faire briller leur esprit dans le domaine facétieux de l’équivoque. Pour introduire un nom au refrain, s’il ne se prête pas aux combinaisons poétiques, on le mutile, on le défigure, au point de le rendre méconnaissable.
1. Huit tables de marbre noir, placées dans l’arcature du soubassement du mur servant de clôture à la chapelle Sainte-Marguerite, à la Cathédrale, portent gravés en lettres d’or les noms et les devises des maîtres de la confrérie du Puy, avec la date de leur maîtrise, depuis l’année 1389 jusqu’en 1729. Le P. Daire ( Histoire littéraire de la ville d'Amiens, pp. 525 et suiv.) a reproduit ces listes en les complétant jusqu’en 1755.