CHAPITRE PREMIER
LES ORIGINES DE LA VILLE D’AMIENS
I. Les Ambiani. — Samarobriva. — La civitas des Gaulois. — Le territoire des Ambiani; signification du mot Ambiani; les monnaies. — Signification et formes diverses du mot Samarobriva. — Le pont sur la Somme. — La ville palustre. — IL La conquête par les Romains. — Ligue des peuples du Belgium. — Bataille de YAxona. — Soumission des Ambiani. — César séjourne à Samarobriva. — États de la Gaule. — Quartiers d’hiver des légions. — Le castrum stativum probable de Samarobriva. — La conquête s’achève. — Voies gauloises. — Samarobriva jugée par Cicéron. — Saint-Quentin n’est pas Samarobriva. — L’autel votif de T. Messius.
Les Ambiani. — Samarobriva.
A l’époque de la conquête romaine, la Gaule se trouvait divisée en un certain nombre d’États distincts, que César désigne sous le nom générique de civitates. La civitas (la cité) comprenait les habitants d’une région plus ou moins étendue, membres d’un même corps politique, attachés aux mêmes intérêts et ayant adopté une appellation générale-
nient empruntée à quelque particularité de leur état social ou à la nature du pays. La civitas des Ambiani occupait une partie du Belgium. Baignée, à l’ouest, par cette portion de l’Océan que les anciens désignaient sous le nom de fretum Morinorum, elle confinait, vers le nord, aux Morini (région de Boulogne et de Thérouanne) et aux Atrebates (région d’Arras); vers le nord-est, aux Nervii (région de Cambrai); vers l’est, aux Veromandui (région de Saint-Quentin). Les Rellovaci (région de Beauvais) la limitaient, au sud, les Caletes (pays de Caux), au sud-ouest.
L’ancien diocèse d’Amiens, qui n’a pas éprouvé de notables variations au cours des siècles, représentait assez exactement, dans son intégrité, le territoire des Ambiani puisque, en s’organisant au déclin de l’empire romain, le Christianisme adopta les divisions de l’ordre civil pour les circonscriptions ecclésiastiques, et que le diocèse se confondit, dès lors, avec la civitas1 2.
1. Goze ,(Les Enceintes successives d'Amiens, p. 19) attribue à tort au territoire des Ambiani les limites restreintes de l’arrondissement d’Amiens et Daire (Hist. de la ville d'Amiens, I, p. 2) n’est pas plus exact en disant que « le pays des Ambiani comprenait le territoire des peuples de la Belgique », dont il n’était qu’une partie déterminée.
2. Le diocèse d’Amiens était circonscrit par une ligne qui, partant de la mer, à l'embouchure de la Canche, remontait le cours de cette rivière, sauf quelques enclaves, jusqu’à Cercamp, enveloppait Doullens, Mailly, Beaumont-Hamel; se dirigeait vers Bazentin-le-Grand ; inclinait brusquement de là vers le sud, pour gagner, sur la limite du diocèse de Noyon, Conchil-les-Pots, en comprenant Albert, Lihons, Rouvroy-en-Santerre, Roye, Tilloloy et Boulogne-la-Grasse ; de Conchil-les-Pots, faisait retour, en longeant le diocèse de Beauvais, sur Crèvecœur-le-Petit et La Hérelle; touchait à Gouy-les-Groseilliers ; descendait à Vieuvillers ; enclavait Grand villiers, Sarcus, Formerie, Romescamp; ondulait, à travers les cantons actuels de Poix et d’Hornoy, jusqu’à Saint-Germain; suivait, à partir de ce point, les bords de la Bresle, et allait aboutir à la Manche, entre Tréport et Mers.
Voir la carte du diocèse d’Amiens, du xme au xvme siècle, avec ses
LES ORIGINES DE LA VILLE D’AMIENS
On a recherché l’origine et la signification du mot Ambiani' . M. d’Arbois de Jubainville2, d’accord avec d’autres érudits celtistes, voit dans la préposition ambi l’équivalent de Yamphi des Grecs, avec le sens d’entourer. 11 propose d’accepter Ambiant comme le dérivé du thème ambio , identique à l’irlandais imbe ou imme, qui paraît exprimer aussi l’idée d’entourer.
Le préfixe gaulois ambi aurait le même sens dans le nom de trois peuples de la Norique: les Ambidravi , les Ambilici, les Ambisontii, habitants des contrées situées sur les deux rives des rivières de la Drave, du Lech et de l’isonzo.
Admettant, ce qui ne paraît pas douteux, que dans Ambiani, ambi ait eu le sens d’environner, resterait à connaître ce que les habitants de notre région entouraient ou ce dont ils étaient entourés. Peut-être l’intelligence du second membre du mot apporterait-elle quelque indication, s’il était possible d’y voir autre chose qu’un suffixe de forme latine et nullement celtique.
La série des monnaies gauloises attribuées aux Ambiani , pour l’unique raison que certaines pièces ont été trouvées à peu près exclusivement dans notre contrée, compte un certain nombre de types bizarres : têtes échevelées à la barbe hirsute; biges dirigés par un aurige à longue chevelure ; animaux fantastiques ; chevaux, sangliers, bœufs ; dont la gravure barbare et la grossière fabrication présentent des énigmes que les numismates expliquent difficilement. La plus remarquable des pièces du « type ambien » est l’imitation en or du statère de Tarente sur lequel se
divisions, par doyennés, dressée par F. I. Darsy, pour les Bénéfices du diocèse d’Amiens. Antiquaires de Picardie, Documents inédits , T. VII.
1. A. Hôlder. Alt Celtischer Sprachshatz. — Leipsig 1891. — Au mot Ambiani , p. 117.
2. Les noms gaulois chez César et Ilirtius. De bello gallico. — Paris, 1891, p. 36.
voient : à droite, une tête diadémée de femme, parée d’un collier et, au revers, les Dioscures à cheval portant des palmes et des couronnes1.
Tout récemment, à Amiens même, on a découvert, sur le sol primitif2, la très curieuse pièce en bronze portant, au revers, le mot VIRICIV, qui peut être le nom d’un chef3, avec cheval galopant à gauche.
César, le premier, parle de la ville principale des Ambiani, située sur le fleuve qui traversait la civitas , dans toute sa longueur, de l’est à l’ouest. Il la désigne sous le nom de Samarobriva 4, forme en usage, chez les habitants du Belgium , avant l’arrivée des Romains, le conquérant l’ayant admise et n’ayant pu la créer. Tous les manuscrits du de Bello gallico sont d’accord5. Il n’existe aucune variante méritant d’être signalée, puisque celle de Samarobriuma , rapportée par M. Henri Meusel6 7, et celle de Samarobrioua1 adoptée par le géographe Ptolémée, qui vivait au temps d’Antonin (138-
1. Muret et H. de la. Tour. Catalogue et atlas des monnaies gauloises de la Bibliothèque Nationale. Nos 8380 à 8540. — A. Danicourt. Etudes sur quelques antiquités trouvées en Picardie , p. 8 et pl. III.
2. A l’angle de la rue Porte-Paris et de la rue d’Alger. Collection de M. Collombier.
3. Hucher. L’art gaulois. 1873. N° 163, 2me partie. — N° 8541 de l’atlas La Tour.
4. C. JuliiCoesaris. Belligallici.HenricusMeusel. - Weber, Berolini, 1891 .
V. 24. Subductis navibus concilioque Gallorum Samarobrivæ peracto.
Y. 47. Crassum Samarobrivæ præficit...
X. 53. Jpse, cum tribus legionibus, circum Samarobrivam hiemare constituit.
5. C. Julii Cœsaris commentarii,cum A.Hirtii aliorumque supplementis , ex recensione Bernardi Kublerii. Leipzig 1893. — Un manuscrit donne cependant Samarobrium (forme basse) avec chute du v, ce qui équivaut à Samarobriva puisque l’on trouve Brio avec sens de pont dans le glossaire du gaulois du ve siècle de Endlicher.