‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 3)Chapitre 38 sur 246 · Acta Saxtorum. Septembris. T. VIT, p · texte numérisé non relu

Acta Saxtorum. Septembris. T. VIT, p

Honorât, successeur de saint Saturnin, lui conféra Fonction sacerdotale, puis la consécration épiscopale.

Son action ne devait pas être circonscrite dans les limites étroites d’une ville non plus que d’une province. Après être retourné à Pampelune, où il séjourne quelque temps, Firmin franchit une seconde fois les Pyrénées, commence son apostolat dans l’Aquitaine, parcourt la cité des Arverni (l’Auvergne), passe la Loire, s’arrête chez les Andecavi (l’Anjou), traverse la cité des Caletes (pays de Gaux), séjourne assez longtemps chez les Bellovaci (le Beauvaisis), où il subit la persécution, et parvient à Amiens le 10 octobre. De quelle année? Nous verrons combien il est difficile de le préciser.

La parole d’un homme aux mœurs austères, doué d’une éloquence persuasive qu’il appuie de prodiges surprenants, devait être couronnée de succès. Firmin remplit la ville d’étonnement et d’admiration, ses théories flattent les humbles, sa doctrine séduit le peuple. On vient l’écouter en foule.

Parmi les personnes notables qui sollicitent tout d’abord la faveur du baptême pour eux et pour leurs familles, la tradition cite une grande dame, veuve d’Agrippinus, nommée Attilia, ainsi que les sénateurs Ausence Hilaire et Faustinien. Plus de trois mille personnes imitant leur exemple auraient été baptisées en l’espace de trois jours.

Le zèle de Firmin s’étend aux campagnes voisines et menace de devenir un danger pour les dieux de l’empire dans la cité des Arnbiani tout entière. Les vieilles croyances s’en allaient au vent ! Les gouverneurs de 1a. Gaule-Belgique, Longulus et Sébastien, informés de ce qui se passe, quittent Trêves leur résidence ordinaire, et viennent à Amiens, afin d’arrêter, s’il en est temps encore, les rapides progrès de la religion chrétienne. C’était au mois de septembre, près d’une année après l’arrivée de Firmin. Ordre est immédiatement donné à tous les habitants de s’assembler sous trois jours au prétoire Emilien. Là, devant les prêtres et les

LES ORIGINES CHRÉTIENNES

tribuns militaires, en la présence des troupes et du peuple, Sébastien rappelle les édits qui obligent les provinces conquises à respecter le culte des divinités de Home et les châtiments réservés à quiconque ose désobéir aux décrets des empereurs.

Auxilius, curial et prêtre des temples de Jupiter et de Mercure, prononce un réquisitoire violent contre l’étranger assez hardi pour enseigner au peuple qu’il n’existe aucun autre Dieu, ni aucune puissance dans les deux et sur la terre, que le Dieu des chrétiens ; assez coupable pour représenter les dieux de l’empire comme des démons, des idoles et de vains simulacres insensibles : « Il détourne le peuple des autels ! Personne ne vient plus prier et offrir l’encens dans les temples î »

Sébastien prescrit aux soldats de se saisir de la personne de l’apôtre et de l’amener dans l’enceinte du théâtre situé non loin de la porte Clippiana. Firmin se rend spontanément le lendemain au prêtojre. Entre le proconsul et lui s’engage un de ces dialogues fréquemment reproduits dans les Acta des martyrs, qui donnent la mesure du mépris avec lequel les confesseurs de la Foi envisageaient les supplices ainsi que de l’amour de Dieu qui les pénétrait.

L’héroïque attitude de Firmin déconcerte le représentant des empereurs ; il hésite, il consent à le laisser provisoirement en liberté. Mais des ordres secrets ayant été donnés, un jour que le saint évangélisait la population comme de coutume, les soldats s’emparent inopinément de lui et le jettent dans les cachots de la prison du Castelhun

1. La piété des fidèles ayant converti en oratoire la prison souterraine, témoin du martyre, l’évêque Geoffroy (1222-1236) éleva sur cette crypte, l’église de Saint-Firmin-en-Castillon. L’église, en partie reconstruite au xve siècle, occupait place de l'Hotel-de- Ville, l’espace actuellement compris, entre* la rue des Jeunes-Matins, l'Hôtel des postes et l'immeuble portant les numéros 20 et 22. Elle a été démolie en 1802. Planche III.

La nuit suivante, tandis que tout repose dans Amiens, les bourreaux accomplissent leur sinistre besogne et mettent à mort l’intrépide apôtre du vrai Dieu en lui tranchant la tête.

La sentence capitale avait été prononcée sans procédure régulière. Trop souvent alors, une sorte de flagrant délit en tenait lieu. Le sénateur Faustinien parvient à soustraire le corps du martyr pour l’inhumer dans la sépulture de sa famille, située à peu de distance de la ville, au lieu désigné sous le nom d 'Abladana.

Saint Firmin subit le martyre le vingt-cinquième jour du mois de septembre. La liturgie célèbre, à cette date, l’anniversaire de la mort glorieuse de l’évêque missionnaire, fondateur de l’Église d’Amiens. Nous employons à dessein l’expression d’évêque missionnaire, car tel était, à proprement parler, le caractère du saint venu dans la cité des Ambiani et à Samarobriva , pour évangéliser les populations, comme il avait précédemment évangélisé les Arverni, les Andecavi, les Bellovaci; comme il aurait vraisemblablement évangélisé encore d’autres peuplades, si la persécution n’avait interrompu son laborieux ministère.

Le diocèse, qui n’existait pas encore à l’époque de ces événements, l’a proclamé depuis son premier pontife, parce que c’est le premier apôtre ayant versé son sang pour la Foi, à Amiens, et parce qu’il reçut, de la sorte, comme une consécration spéciale que devait ratifier le culte de la postérité.

Diverses époques ont été assignées au martyre de saint Firmin1. 11 aurait subi le dernier supplice au temps des empereurs Dèce (249*251) et Valérien (253-260), selon les

i . J. Corblet. Hagiographie, T. II, p. 54 et suivr. — Origines de la Foi chrétienne dans les Gaules et spécialement à Amiens. — C. Salmon. Loc. cit. p. 88. — C. Dufour. L'apostolat de saint Firmin, premier évêque d'Amiens rétabli au me siècle.

LES ORIGINES CHRÉTIENNES

uns ; au temps des empereurs Maximien et Dioclétien (284- 305), suivant d’autres. L’école qui attribue la fondation de notre Église aux successeurs immédiats des apôtres, le fait vivre à la fin du icr siècle et mourir sous le règne de Traian (98-117).

Le père Daire ne se prononce pas 1 :

« Je me suis dispensé, dit-il, de fixer les époques de la vie de saint Firmin parce qu’elles sont toutes incertaines. L’Église de Pampelune fixe sa mort au temps des apôtres, vers l’an 101. Les actes de Bosquet la placent en 258. Ceux de l’Église d’Amiens le font mourir sous Dioclétien et Maximien, sans désigner l’année. Malbrancq veut qu’il ait souffert en 268 ; Baronius prétend que ce fut en 303. Le Nain de Tillemont et Baillet tiennent pour l’an 287. »

La question revient à savoir quand a vécu saint Saturnin, évêque de Toulouse, qui baptisa le père et la mère de saint Firmin. Etait-ce au ier siècle de notre ère ? Était-ce au me ?

La science historique moderne devait élucider le problème. MM. Salmon et Corblet, examinant la thèse des débuts de la prédication de l’évangile dans les Gaules, concluent en faveur de l’époque la plus reculée et placent le martyre de saint Firmin entre les années 101 et 107 du règne de Trajan.

Indépendamment des arguments résultant suivant eux du texte des Bollandistes opposé au texte de Bosquet, les deux érudits invoquent le témoignage de Grégoire de Tours avançant, au livre de gloriâ martyrum, que saint Saturnin a été ordonné prêtre par les disciples des apôtres 2. Cela doit s’entendre, disent-ils, des disciples immédiats contem-

1. Histoire de la ville d'Amiens, T. II, p. 6. Exemplaire portant des notes marginales de l’auteur. N° 3706 de la Bibliothèque d’Amiens.

2. S. Gregorii Turonensis. De gloriâ martyrum, Lib. I, cap. XLYIII, Saturninus verô martyr, ut fertur, ab apostolorum discipulis ordinatus, in urbem Tolosatium est directus.

porains de saint Pierre. On objecte, non sans raison, que saint Saturnin a bien effectivement reçu sa mission des disciples des apôtres, mais de disciples leurs successeurs en tant que dépositaires de la doctrine évangélique enseignée et prêchée par eux ; ayant par conséquent vécu à une époque bien postérieure et que le même Grégoire de Tours prend soin de déterminer clairement dans Y Historia Francorum \ le plus fameux de ses ouvrages. 11 y est dit que saint Saturnin devint évêque de Toulouse, sous le consulat de Dèce et de Gratus qui vivaient au temps de l’empereur Dèce.

Des volumineuses dissertations auxquelles a donné lieu l’interprétation d’arguments contradictoires, il ressort que la grande incertitude résultant des textes autorise chacune des deux écoles à s’en attribuer le bénéfice. Il en est à la vérité qui datent de temps très reculés, comme les Acta sancti Firmini , mais ils paraissent avoir été modifiés et interpolés par des mains maladroites. C’est ailleurs qu’il faudrait rechercher les raisons de se prononcer. A défaut de preuves empruntées à la science archéologique et qui seraient les meilleures/à défaut de sarcophages chrétiens dont la découverte eût jalonné, si l’on peut ainsi parler, la marche et les progrès de la religion nouvelle dans la cité des Ambiant , il y a la tradition de la liturgie amiénoise ; tradition constante à travers les siècles, dont il importe de tenir compte ; tradition infiniment respectable, conforme à la logique des événements et que n’excluent nullement les textes combinés des Acta et de Grégoire de Tours. Mgr d’Orléans de la Motte et le Chapitre de la cathédrale

I. S. Gregorii Turonensis. Historia Francorum , Lifo. I, cap. XVIII. Iïujus (Decii imperatoris) tempore, septem viri episcopi ordinati adprædicandum in Gallias missi sunt sicut historia passionis s. martyris Saiurnini denarrat. Ait enim sub Decio et Grato consulibus, sicut fidei recordatione retinetur , primum ac summum Tolosana civitas sanctum Saturninum habere cæperat sacerdotem.

LES ORIGINES CHRÉTIENNES

d’Amiens l'ont en quelque sorte consacrée en inscrivant sur le calendrier des saints nés ou vénérés dans le diocèse, publié avec le bréviaire de 1746, la date approximative de 288 comme étant celle de la mort de saint Firmin et c’est exact1.

Vers le meme temps, plusieurs missionnaires, partis de Rome, arrivent à Lutèce et se partagent l’apostolat des cités de la Gaule Belgique2. Tandis que saint Quentin se rend chez les Ambiani, Grépin et Grépinien chez les Suessiones, Fiat chez les Nervii, Fuscien et Victoric choisissent le pays des Morini. Quentin, un simple laïque, tout au plus un diacre, que la tradition dit être fils du sénateur Zénon, vient continuer à Amiens les prédications interrompues par le martyre de saint Firmin. Maximien Hercule, le césar cruel que Dioclétien avait associé à l’empire, s’acharnait alors contre les chrétiens.

Rictius Varus, plus connu sous le nom de Rictiovare, gouverneur de la Gaule Belgique en résidence à Trêves, a été le principal instrument de la persécution dans nos contrées. La renommée des succès de saint Quentin 3 étant parvenue à sa connaissance, il arrive à l’improviste, le fait arrêter, charger de chaînes, emprisonner4. Le courageux soldat

1 . Breviarium sanctæ Ambianensis ecclesiæ ill. et rev. in Christo patris D. Ludovici Francisci Gabrielis d'Orléans de la Motte A mbianensis episcopi auctoritate et ejusdem ecclesiæ capituli consensu editum. Ambiani. 1746.

C. Baronius, Annales ecclesiastici , T. II, p. 822, reporte à l'année 303 le martyre de saint Firmin, celui de saint Quentin et implicitement celui des saints Fuscien, Victoric et Gentien. La Morlière a adopté son opinion. Il en résulterait que tous les apôtres martyrs, fondateurs de l’Eglise d’Amiens, auraient été les victimes de Rictius Varus et de la dixième grande persécution organisée dans l’empire romain, sous Dioclétien et Maximien.

2. Ordéric Vital. Chroniques. Édit, delà Soc. de l'Histoire de France. T. II, p. 334.

Page 1