‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 3)Chapitre 43 sur 246 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

I. Invasion des Francs. — Clodion. — Clovis. — Partage des États de Clovis en 511. — Amiens à Clotaire Ier. — II. Les évêques. — Le prestige de la personne de l’e'vêque. — Saint Honoré et saint Salve. — Invention et translation des reliques de saint Firmin. — Débuts de la puissance temporelle. — Premières donations à l’Église. — Le domaine suburbain des évêques. — La série des évêques. — Construction des premières églises. — Basilique de Notre-Dame et Saint-Firmin. — Le comte vassal de l’évêque. — III. Le comte. — La civitas devient le pagus. — Démembrement des pagi. — Le pagus Ambianensis, le pagus Pontivensis, le pagus Vimacensis. — Le pagus devient le comté. — Les comtes sont les représentants du roi.

Invasion des Francs.

Lorsqu’on aborde une époque nouvelle, la première question à se poser est celle-ci : A-t-on les moyens de la connaître et de l’étudier? L’histoire étant une science et cette science étant toujours subordonnée à la conservation des documents, on doit se demander avant tout, pour chaque période, si l’on a les conditions scientifiques d’arriver à la vérité. Or, en ce qui concerne notre sujet, la période mérovingienne ne nous a transmis aucune donnée sérieuse en dehors de quelques extraits de chroniques plus ou moins contestables, et de quelques vies de saints qui reflètent uniquement l’état moral de la société et de ses croyances. Pendant près de quatre siècles, d’épaisses ténèbres enveloppent la ville d’Amiens et

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ses habitants. Douze générations d’hommes passent sans laisser de traces de leur existence, puisque l’archéologie, relativement riche en souvenirs de l’époque gallo-romaine, ne trouve à glaner ici que de très rares épaves des temps mérovingiens.

Avant de se rendre maîtres des Gaules, les Francs avaient accompli de fréquentes incursions par delà le Rhin. Sur la fin du ive siècle, ils occupaient les territoires situés entre ce fleuve et l’Escaut. Sujets des Romains, ils avaient leurs rois nationaux. L’un de ces rois, qui est généralement connu sous le nom de Clodion, voyant le pays des Atrébates dégarni de troupes romaines, l’envahit, se fait battre par Aétius, s’empare peu de temps après de Cambrai et finalement occupe le pays jusqu’à la Somme L

Les Gesta Francorum rapportent que Clodion établit à Amiens le siège de son gouvernement et qu’après lui Mérovée y aurait été élu roi, mais l’autorité des Gesta est nulle et nous ne pouvons pas, du texte de ces chroniques, conclure que notre ville ait jamais été la capitale de l’une des tribus franques1 2.

Les bandes conduites par Clodion ne semblent pas s’être alors fixées sur les bords de la Somme. Ces hordes ne songeaient qu’à piller ; se contentaient de ravager les campagnes, si elles ne parvenaient pas à surprendre les villes, et incendiaient ce qu’elles ne pouvaient emporter. L’ambition

1 . Grégoire de Tours. Ilistoria Francorum, II, 8. Édit. Henri Omont,

I, p. 46. Chlogio autem niissis exploratibus ad urbem Camaracum. ... civitatem adprehendit ; in quapaucum tempus resedens, usque Sumenam fluvium occupavit

2. Historiens de France, T. III, p. 4. Gesta Francorum ab ipsius gentis origine ad obitum usque Chlodovei I regis auctore Roricone. « Usque ad Sumam fluvium occupavit et ingressus Ambianorum urbem , ibidem et

regni sedem statuit, et deinceps pacato jure quievit quo defuncto,

Merovicus ad regendum populum eligitur et in eadem Ambianorum civitate regali solio sublimatur.

des Francs envahisseurs a été d’abord de s’enrichir par le brigandage. Ce n’est que plus tard qu’ils songèrent à faire des conquêtes et à fonder des États.

Malbrancq1, auteur d’une histoire fabuleuse de la Morinie, avance, mais sans en donner la preuve, que Cararic aurait été roi d’Amiens ; peut-être comme Ragnacaire fut roi de Cambrai. Il faudrait pour le croire un témoignage plus autorisé.

La défaite de Syagrius et des Romains à Soissons (486) ne livra pas à Clovis tout le nord de la Gaule. Il lui fallut plusieurs années pour s’en rendre maître. Les chroniques négligent de parler de ces événements. Nous voudrions savoir en quelle qualité Clovis se présenta devant chaque ville, devant Amiens, par exemple. S’annonçait-il en conquérant, en étranger qui veut tout soumettre ? ou bien faisait-il comme ces rois barbares du commencement du même siècle qui, se disant chefs d’armées au service de l’Empire, élargissaient leurs cantonnements et obligeaient les cités à les reconnaître comme chefs et à leur- payer l’impôt? Grégoire de Tours ne nous renseigne nullement à cet égard, non plus que sur l’attitude des gallo-romains, vis-à-vis du chef franc. Il est probable qu’ils furent très partagés.

Les documents ne signalent aucune entente, aucune résistance communes. Clovis rencontra plus d’un évêque semblable à saint Remi, plus d’une cité qui trouva avantage à lui ouvrir ses portes. Il eut peut-être autant d’alliés que d’ennemis. En tout cas, chaque ville agit pour son compte, traita avec lui ou lui résista. Les documents ne mentionnent même pas la conquête entre la Somme et la Loire. S’il y eut lutte nationale contre les Francs, rien n’en a conservé le souvenir.

d. De Morinis et Morinorum rebus , auctore Jacobo Malbrancq. Tornaci Nerviorum. 1639. Chap. XLI. T. II, p. 211.

ÉPOQUE MÉROVINGIENNE

C’est quand nous jugeons avec les idées modernes que nous sommes amenés à supposer ici une conquête violente, ne pouvant concevoir qu’un pays soit occupé par des étrangers, autrement qu’à la suite d’une résistance obstinée ou d’une coupable lâcheté. Ces générations pouvaient avoir des habitudes différentes des nôtres1.

L’Empire avait depuis longtemps remplacé partout le patriotisme gaulois par l’attachement à Rome, et n’avait laissé vivre que le patriotisme municipal. Habituées depuis des siècles à voir des troupes germaines au milieu d’elles, et des Germains revêtus de dignités officielles, les cités n’étaient pas trop surprises de voir un chef franc réclamer leur soumission. Il est vraisemblable que chaque curie délibéra pour savoir s’il y avait ou non avantage à traiter avec lui. La résistance de quelques villes, de Paris par exemple, fut vraisemblablement une querelle sur le plus ou le moins d’obligations que le franc prétendait exiger d’elles, et il n’y a pas apparence que les contemporains aient vu, dans ces faits isolés, une lutte entre deux races. Comment le souvenir d’une lutte de races entre Gaulois et Francs auraitil complètement disparu ?

Lors du partage des États de Clovis entre ses quatre fils (511), la ville d’Amiens fut comprise dans le royaume de Soissons attribué à Clotaire Ier'2, bien que le récit légendaire de l’invention des corps de saint Fuscien et de ses compagnons ait autorisé des auteurs à la placer sous le sceptre de Childebert 1er roi de Paris 3.

1. Fustel de Goulànges. Institutions politiques, T. II, p. 491.

2. Historiens de France. T. II, p. 187. Notes des éditeurs: Laudunum, Suessionem, Veromanduos, Ambianum,quidquid ultra Somouam est, inter Mosam et Oceanum, itemque partem Aquitaniæ.

3. Ibidem, T. III, p. 472. A la nouvelle de l’invention des corps saints, Childebert Ier envoya ses chapelains pour recueillir le précieux trésor. Ceux-ci n’ayant pu réussir à les enlever, le roi ordonna de les replacer à l’endroit où ils avaient été découverts et d’y ériger une église.

A la mort de Clotaire 1er (561), qui avait réuni les royaumes de Soissons et de Paris, Amiens passe à son fils aîné Caribert, et après lui à Chilpéric, roi de Neustrie. Ce fut l’une des rares cités demeurées fidèles à Frédégonde et à son fils, aux plus mauvais jours de leur histoire L

Les évêques.

Les rois francs trouvent un épiscopat déjà fortement constitué, puissant sur les âmes, étroitement lié à l’organisme de la cité, plus vénéré et plus influent que les magistratures municipales. L’évêque est un personnage sacré auquel les populations témoignent un respect profond. De son vivant même, elles le regardent comme un saint, et la foi qu’elles ont en la perfection et en la dignité de son existence lui font souvent attribuer des miracles.

Voyez la vie de saint Honoré : lorsque son humilité s’oppose aux vœux du peuple qui le proclame évêque, une effusion d’huile sainte descend du ciel sur son front et le consacre miraculeusement. A Port, où il est né, sa nourrice apprenant l’élévation d’Honoré à la dignité épiscopale, s’écrie qu’elle croirait plus volontiers que le fourgon ardent qu’elle tient à la main se changerait en un arbre, et le fourgon se métamorphose soudain en un mûrier qui bientôt après produit des fruits1 2.

Voyez la vie de saint Salve : on lui attribue le pouvoir de guérir les aveugles et les paralytiques, de chasser les démons, etc. Un violent incendie menace-t-il d’envahir la ville d’Amiens, les habitants implorent le secours de leur évêque que la maladie retient au lit, et le prélat ayant donné

1. Historiens de France. T. III, p. 464. Ex vitâ scincti Ebrulfi.

2. Acta Sanctorum. Maii. T. III, p. 612. De scincto Honorato.

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à son peuple affolé le suaire dont il était enveloppé, on le jette au milieu des flammes et le feu s’éteint miraculeusement. Recherche-t-il le tombeau de saint Firmin, le martyr, pour le transporter dans la nouvelle église élevée par ses soins dans l’enceinte de la ville? Un rayon lumineux, parti des cieux, en révèle l’emplacement b

Dans cet état des âmes disposées à rechercher du merveilleux dans les moindres actes de l’évêque, celui-ci a puisé les éléments de sa puissance temporelle.

Rien n’était alors plus précieux, rien n’était plus recherché que les reliques. Les fidèles accomplissaient parfois de très longs voyages pour les visiter et les vénérer. On peut constater par de nombreuses anecdotes du temps quels efforts et quels sacrifices ils étaient disposés à faire pour se procurer un corps saint.

La solennité de l’invention et de la translation du corps de saint Firmin a fait époque dans les annales du diocèse.

Au moment de l’ouverture du tombeau il s’en dégagea, d’après la tradition, un délicieux parfum de plantes aromatiques. Toute la population amiénoise se porte au devant de la précieuse relique. Les fidèles, dans l’enivrement de leur joie, se pressent sur le parcours du cortège, étendent leurs vêtements sous les pas de saint Salve et saluent son retour en ville des cris mille fois répétés : Hosanna! Réni soit celui qui vient au nom du Seigneur1 2 !

L’imagination féconde de quelque légendaire anonyme du xme siècle a poétisé et embelli ce récit des Acta sancti Salvii, afin de le présenter à l’admiralion populaire. Non content de rehausser l’éclat de la cérémonie par la présence des évêques de Beauvais, de Noyon, de Cambrai, deThérouanne, qu’il suppose y avoir assisté, il veut que « le soleil violant

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