I. Recueil des monuments inédits, T. I, p
investie des droits politiques et ayant le pouvoir de déléguer les fonctions administratives et judiciaires.
Le mouvement communal, d’où sont sorlies les républiques populaires de la France septentrionale, eut pour cause déterminante le développement considérable du commerce et de l’industrie dans les grandes vallées qui s’étendent entre la région rhénane et la Seine. Les véritables communes, les communes types se trouvent précisément sur le passage du vaste courant commercial qui s’étendit de l’Italie au Rhin, du Rhin à la Flandre et à l’Angleterre dans la seconde moitié du xie siècle.
Sur les points où le courant atteignit son maximum d’intensité, c’est-à-dire en Flandre et en Picardie, la révolution communale arriva également à son plus haut degré d’énergie et de persistance L
Là, les privilèges municipaux furent en même temps des privilèges de commerce. Là, les corporations commerçantes et industrielles, ayant conscience de leur force, trouvèrent le moyen d’acheter ou, comme ici, de conquérir les armes à la main les libertés administratives et politiques, sans lesquelles il leur eut été presque impossible de se développer.
Que des sociétés commerciales aient pris naissance dès le xiG siècle ; qu’elles aient été, au xne, à Amiens ainsi que dans plusieurs villes, le grand moteur de la révolution communale, qu’elles soient devenues la commune elle-même par la simple extension du lien qui les unissait, c’est ce que prouvent, non seulement les travaux publiés à l’étranger sur les gildes allemandes, danoises, belges, anglaises, mais aussi les études de nos historiens français. Le livre que M. Giry a consacré à l’histoire de la ville de Saint-Omer et de ses institutions est, de l’avis de M. Luchaire1 2, le plus important
1. M. A. Luchaire. Histoire des institutions monarchiques de la France sous les premiers Capétiens, T. II, p. 160.
2. Les Communes françaises à l’époque des Capétiens directs, pp. 31-32.
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de ces travaux. On y voit nettement démontrée l’identité de la gilde marchande et de la commune.
Le berceau de la commune, le lieu de réunion des bourgeois et des échevins, c’est la halle, appelée du nom caractéristique de gilde-halle. Si, pour Saint-Omer, la transformation directe de l’association marchande en association municipale, est en quelque sorte manifestement écrite dans la charte accordée en 1127 par le comte de Flandre, Guillaume Cliton, on peut, sans trop de témérité, supposer qu’il en fut de même pour d’autres villes.
Un fait subirait à le prouver : dès le début, l’aristocratie commerçante dirige à son profit le régime communal et bénéficie de ses avantages en accaparant les charges municipales. On pourrait lui appliquer l’adage is fecit cuiprodest.
A Amiens, non plus qu’ailleurs, les bourgeois n’arrivèrent de haute lutte et sans transition à former une association politique, comprenant l’universalité ou la majeure partie des habitants. Avant de se liguer pour s’attaquer à la souveraineté féodale, les maîtres des industries locales, dont les canaux avaient facilité le développement, tels que les teinturiers, les drapiers, les waidiers (fabricants de waide, matière tinctoriale) et d’autres, ont dû se grouper en des agrégations particulières, qui leur firent apprécier les avantages de la corporation.
Les textes où l’on peut saisir des indices de fédération sont rares avant le xne siècle. L’histoire d’Amiens en cite quelques-uns. Ne voyons-nous pas les habitants s’unir pour expulser l’évêque Thibaut et le livrer au comte de Flandre (949) ; puis s’associer à ceux de Gorbie, afin d’imposer la paix aux seigneurs, en attendant que, par le même moyen d’association sans doute, les primores Urbis, c’est-à-dire les plus notables bourgeois, obtiennent satisfaction contre les vicomtes ?
Si l’association jurée de la bourgeoisie commerçante a été
un facteur considérable de la formation des communes en général, si elle a réuni en un seul corps les divers groupes de la population et étendu à tous les mêmes droits juridiques, ce n’est pas elle qui a provoqué la naissance de la coutume urbaine.
Les principaux organes administratifs existaient. M. Giry établit qu’à Rouen et dans d’autres centres, ils sont antérieurs à la commune et par conséquent indépendants d’elle 1 .
Des communes jurées s’étaient établies dans des circonstances différentes mais avec des résultats analogues, à Noyon, à Beauvais, à Saint-Quentin. A Laon, la révolution commencée pacifiquement avait rencontré des résistances qui amenèrent le déchaînement des passions populaires, la guerre civile avec le pillage et l’incendie. L’évêque avait été massacré et les bourgeois révoltés s’étaient défendus contre le roi.
Par leurs excès même, de pareils événements étaient de nature à développer l’effervescence populaire dans toute la région. L’histoire contemporaine nous apprend que l’esprit révolutionnaire une fois déchaîné gagne facilement de proche en proche.
Amiens n’est pas, comme Laon, sous la juridiction exclusivement épiscopale. Ainsi qu’on l’a vu, l’évêque n’y exerce pas toute l’autorité temporelle. Sa puissance dans les affaires civiles est de beaucoup inférieure à celle du comte; son droit de juridiction, restreint aux domaines propres de l’Église, ne laisse pas que d’être menacé par les empiétements du pouvoir rival. C’est par le comte et au profit du comte ou de ses représentants, que les bourgeois se sont vus graduellement dépouillés de toute autorité judiciaire.
Si le bon vouloir d’un seigneur allège pour un instant le
1. De Pirenne. L’Origine des constitutions urbaines. Revue historique, T. LIII, p. 66.
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poids des institutions féodales, celui-ci disparu et les institutions subsistant, le progrès réalisé ne tarde point à s’évanouir. Moins d’un quart de siècle après la charte d’Yves et de Guy, une révolution nouvelle éclate; décisive celle-là.
L’association jurée sous le nom de commune par les bourgeois d’Amiens n’est autre chose que la conjuration contre la seigneurie du comte devenue intolérable.
Les principaux acteurs de l’épopée communale sont : le roi Louis VI, l’évêque saint Geoffroy, le vidame Guermond de Picquigny, le comte Enguerran et son fils Thomas de Marie, le châtelain Adam et son tils Aléaume.
L’évêque Geoffroy, que l’Église a mis au nombre des saints, est une des grandes figures de l’époque. Né, vers 1066, d’une noble famille du Soissonnais, il eut pour père Frodo et pour mère Élisabeth. Nouveau Samuel, il grandit à l’ombre du sanctuaire de l’abbaye de Mont-Saint-Quentin et mérita, jeune encore, d’être appelé à la direction du monastère de Nogent-sous-Coucy.
Le vote unanime du clergé et des fidèles de l’Église d’Amiens, faisant violence à son humilité, l’arracha peu d’années après à sa solitude bien-aimée pour l’élever à la dignité épiscopale. Il succéda à Gervin. Le récit de sa vie, écrit par un moine de Soissons \ est une œuvre pleine d’intérêt et de candeur, qui complète et rectifie, en beaucoup de points, les pages entachées de partialité que le chroniqueur Guibert, son successeur à l’abbaye de Nogent, lui a consacrées.
Initié dès l’âge le plus tendre au soulagement des souffrances du peuple et à la pratique des œuvres de miséricorde, Geoffroy avait puisé, dans le précoce exercice de toutes les dignités de la hiérarchie monacale, une merveilleuse aptitude
1. Historiens de France. T. XIV, p. 174 et suiv. Ex vita S. Godefndi Ambianensis episcopi, auctore Nicolao moncicho sancti Crispini Suessionensis.
pour les affaires religieuses et politiques. Plein de zèle pour le bien général, il s’associa aux rêves d’indépendance qui poussaient les classes moyennes à s’unir en un corps politique capable de résister et d’agir.
Surpris par l’explosion de la force populaire, a-t-il simplement obéi aux instincts généreux de son cœur compatissant? Rival du comte, exposé à devenir lui-même la victime de ses excès de pouvoir, n’a-t-il pas saisi avec empressement l’occasion de s’allier aux bourgeois dans l’espoir de s’affranchir d’un voisin dangereux ?
Toujours est-il que l’attitude de saint Geoffroy, en face de la révolution communale, contraste singulièrement avec l’opposition que le développement des libertés urbaines rencontrait chez certains hommes d’église. On connaît l’hostilité d’Yves de Chartres pour le nouvel état de choses. A ses yeux, la commune récemment inaugurée à Beauvais n’était qu’une conspiration turbulente. Guibert de Nogent pense de même. « Commune, écrit-il, nom nouveau, nom détestable ! »
L’hostilité de l’Église n’est cependant pas systématique. Elle sait au besoin et suivant les circonstances pactiser avec les idées d’indépendance qui se font jour un peu partout. Témoin ce qui va se passer à Amiens.
Lorsque la hiérarchie féodale se constitua et qu’il fallut de toute nécessité en faire partie pour ne pas être absorbé et annihilé par les empiétements des seigneurs, les prédécesseurs de Geoffroy eurent recours à de puissants voisins et confièrent aux sires de Picquigny une partie de leur autorité temporelle en les priant de remplir pour eux certaines obligations féodales, telles que Yost et la chevauchée, auxquelles le caractère ecclésiastique interdisait de se conformer. Il en advint de cette concession comme des autres fiefs : de précaire et temporaire qu’elle fut à l’origine, elle devint très vite héréditaire; d’officier révocable et même subalterne
"Histoire, de laVille d'Amiens