‹ Histoire de la ville d'Amiens (volume 3)Chapitre 65 sur 246 · Cartulaire du Chapitre. T. I, pp · texte numérisé non relu

Cartulaire du Chapitre. T. I, pp

2. Historiens de France. T. XV, p. 164. Epistolæ Ivonis Carnotensis episcopi.

LA RÉVOLUTION COMMUNALE

merci ceux qui ne craignent pas de le violer. Que l’épée du roi fasse son devoir! Qu’elle punisse les méchants! De même que les bons ont droit à la miséricordieuse sollicitude du prince, de même les pervers doivent tout redouter de sa justice ! »

Le trait saillant du caractère de Louis VI, celui que Suger a mis particulièrement en relief, c’est l’activité infatigable d’une valeur militaire que rien n’arrête et qui tient parfois de la témérité folle du soldat. L’évêque d’Amiens n’a pas de peine à le convaincre de l’opportunité d’une action contre les alliés et les complices de Thomas de Marie.

Le roi se donne comme le champion de la paix publique, le défenseur de l’Église, le protecteur de ses sujets opprimés. La monarchie ne concevait point alors d’autre mission, et c’est la gloire de Louis VI d’avoir en toute occasion rempli ce rôle avec une admirable sagesse.

L’armée royale arrive à Amiens quelques jours avant les fêtes de Pâques (1115). La venue d’un secours aussi efficace ranime les courages abattus. Les bourgeois reprennent confiance. ;Le dimanche des Rameaux, Geoffroy prononce devant l’armée et le peuple assemblés, en la présence du roi, une harangue tellement passionnée que Guibert de Nogent y voit le langage d’un Catilina plutôt que la parole d’un homme de Dieu.

Non content d’exciter chez les chevaliers et chez les bourgeois l’enthousiasme religieux, l’amour de la gloire, la compassion pour un peuple asservi à l’odieuse domination des comtes et des châtelains, il promet les récompenses éternelles du Paradis aux nobles victimes qui tomberaient en défendant la plus sainte des causes L

1. Guibert de Nogent, loc. cit. « Spondens régna cœlorum his qui,

turrim expugnando, perierint episcopus vero nudipes ad S. Aceolum ,

non tune pro hoc exaudiendus, abierat. »

Le lendemain, tandis que se livre un premier assaut, le prélat se rend pieds nus au tombeau de saint Firmin et adresse au Ciel de ferventes prières pour le succès des armes coalisées du roi, de la commune et du vidame. Ses vœux ne seront pas exaucés de sitôt !

Les défenseurs de la tour ont une supériorité marquée, grâce à la tactique et aux engins de l’époque. Par les meurtrières pratiquées à chacun des étages, ils décochent une grêle de traits. Du haut de la plate-forme crénelée, les mangonneaux, les trébuchets, lancent de lourds projectiles suivant un tir parabolique dont les effets sont désastreux sur les galeries de bois, à la faveur desquelles les assaillants essaient de se glisser jusqu’au pied des murailles pour faire agir le besson (bélier des anciens) et saper les courtines L

Le roi dirige l’attaque et fait dresser les machines de guerre. Un ingénieur nommé Aleran, très expert en l’art des constructions militaires, élève, le plus près possible de la tour, deux plialariques1 2, sortes de beffrois en bois destinés à abriter les arbalétriers et d’où sont lancés des projectiles qui démontent les engins des assiégés et ne leur laissent aucune sécurité sur la plate-forme.

L’acharnement est grand. Quatre-vingts femmes obtiennent le périlleux honneur d’occuper les phalariques et de faire

1 . Guibert de Nogent ne donne pas le détail de la défense et de l’attaque. On procéda ici selon la stratégie de l’époque. Cf. Viollet-Le Duc, Dict. de V Architecture, au mot arc.

2. Du Cange, Glossarium, au mot phalarica : est telum ingens, torno factum, habens ferrum cubitale et rotunditatem de plombo in modum

spharræ et , quia hoc telum tormento mittitur, inde est quod, quando-

que, ponitur pro tormento quod vulgo dicitur petraria vel mangonum. Ainsi la phalarique, gros javelot lancé par un bélier, a donné son nom à la machine elle-même.

Decourt (Mns préc., T. I, p. 312), fait un contre-sens en traduisant Phalaricæ par compagnies des meilleurs soldats de la garnison.

LA RÉVOLUTION COMMUNALE

pleuvoir sur l’ennemi les pierres qui y sont amassées. En dépit de la résistance héroïque de ces intrépides citoyennes, « dont le courage rappelle le courage d’Achille », les projectiles viennent à tout instant s’abattre sur les remparts de bois et les font voler en éclats. Les traits s’entrecroisent. La plupart de ces femmes sont mortellement atteintes.

Louis VI lui-même, que Suger a plus d’une fois blâmé de sacrifier à la passion du combat corps à corps, le devoir d’un chef d’armée et le souci de la dignité royale, Louis VI paie de sa personne et reçoit en pleine poitrine un javelot dont la cuirasse amortit heureusement le coup b

Accablés par les engins meurtriers, épuisés par les fréquentes sorties de la garnison du Castillon, incapables de prolonger davantage une lutte dont on n’entrevoit pas l’issue, les assaillants renoncent à tenter de nouveaux assauts. 'La forteresse est réellement inexpugnable !

Louis VI se décide à transformer le siège en un étroit blocus, afin de réduire par la famine les « turrenses » dont la valeur de ses troupes ne parvient point à triompher 2.

Saint Geoffroy mourut pendant le blocus 3, privé de la consolation d’assister au triomphe de sa politique et par un très singulier contraste, résultant peut-être d’un compromis habile, le chapitre lui donna pour successeur, le fils d’Enguerran de Boves.

La mémoire de l’évêque Geoffroy, entourée d’hommages

1 . Guibert de Nogent, loc. cit. « Alaranus quidam, taliumperitissimus, duas, quas instituerat , phalaricas opponit et quater vicenas pene mulieres

ad saxa quæ imposuerat intorquenda disponit cum que Achillæis ani-

mis sua propugnacula defensarent mulieres viris æquiparandæ et

fervente jactu missilium, quater vicenis, ut relatum est, vulneratis etiam Regem jaculo in pectore loricato lœserunt »

2. Ibidem. « Videns igitur rex inexpugnabilem locum cessit, obsideri

jubens dum, famé coacti, se redderet. Hue usque persévérai obsidio

3. J. Corblet. Hagiographie. T. II, p. 432. Dissertation touchant l’époque de la mort de saint Geoffroy.

religieux, mériterait bien aussi les hommages civils, écrivait il y a un demi siècle, Augustin Thierry. Un jour peut-être on verra s’élever au milieu de la place publique, la statue de saint Geoffroy, tenant à la main le pacte d’association communale

Les Amiénois ont réalisé le souhait de l’éminent historien. La statue rêvée par lui figure parmi celles qui décorent actuellement la façade de l’Hôtel de Ville, témoignage de la postérité reconnaissante envers le prélat qui jadis contribua de tout son pouvoir à la fondation de nos franchises communales.

La capitulation.

Étroitement enserré dans les lignes d’investissement que les troupes alliées établissent autour de la forteresse, Adam exerce de terribles représailles. Les troupes effectuent de fréquentes sorties et répandent la désolation parmi les habitants des faubourgs qui expient parfois bien chèrement leur qualité de vassaux de l’évêque. Pour triompher de la résistance du châtelain et l’amener à demander la paix il ne faut pas moins de deux longues années1. Les chroniqueurs ne précisent pas la date de la capitulation qui mit fin aux hostilités en consacrant le triomphe des bourgeois sur la féodalité. Le concile de Beauvais se réunit le 6 décembre 1114. L’année commençant à la fête de Pâques, saint Geoffroy prononça la harangue dont il a été parlé le dimanche des

1. Suger. Vie de Louis le Gros. Édit, préc., p. 81. Turrim quant fere biennali coarctans obsidione, addeditionem defensores cogens, expugnavit, expugnatam funditus subuertit ejusque subversione pacem patrie gratan tissime reformavit et tant ipsum prefatum Thomam quam suos dominio ejusdem civitatis perpetualiter exhederavit.

LA RÉVOLUTION COMMUNALE

Rameaux 1114 (1115 nouveau style). Le siège commença le lendemain pour se terminer près de deux ans après, par conséquent dans les derniers mois de 1116, en janvier ou février 1117 (nouveau style).

Louis YI ordonna de raser la tour du Castillon de fond en comble. « 11 couppa la teste à l’hydre », dit La IVlorlière1. 11 n’en resta pierre sur pierre et la destruction fut complète.

En histoire, on voit comment les choses finissent; rarement comment elles ont pris naissance. Dans le cas présent, le doute subsiste aussi bien pour l’origine et l’importance réelle que pour l’emplacement exact de la tour qui longtemps fit trembler les Amiénois.

L’iconographie moderne a édité des représentations fantaisistes de « l’ancien château ». Ces dessins, gravés ou lithographiés d’après le lavis exécuté, vers 1830, par le dessinateur amiénois Joron, donnent à la forteresse rasée sur l’ordre de Louis YI l’aspect d’une construction du xive siècle et aux soldats qui la défendent le costume galloromain 2.

Aux yeux des contemporains, la ruine du Castillon n’a point été une satisfaction spécialement donnée aux bourgeois. Ceux-ci en profitèrent sans doute, mais il semble que le roi ait moins envisagé l’intérêt de la commune qu’obéi à la nécessité de prévenir le retour des scènes de pillage, dont Thomas de Marie s’était rendu coupable contre les gens d’église. En infligeant à Adam un châtiment exemplaire, il voulut le punir de la forfaiture dont il s’était rendu coupable,

Page 1