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CHAPITRE II

RÉUNION DU COMTÉ A LA COURONNE

I. Les derniers comtes d’Amiens. — La comtesse Marguerite. — Robert de Boves rentre en possession. — Le comté fait retour à la Maison de Vermandois. — La comtesse Élisabeth, épouse de Philippe d’Alsace, comte de Flandre. — Aliénor de Vermandois réclame l’héritage d’Elisabeth. — Lutte entre le roi de France et le comte de Flandre. — Siège du château de Boves. — Traité d’Amiens. — IL Les conséquences de la cession du comté à Philippe-Auguste. — L’évêque renonce à l'hommage. — Institution des baillis. — Confirmation de la charte. — Le roi épouse et répudie Ingeburge. — Le royaume en interdit. — Coalition contre Philippe-Auguste. — Bataille de Bouvines.

Les derniers comtes d’Amiens.

Marguerite de Clermont, fille unique du comte Renaud et d’Adèle de Vermandois, épousa en premières noces Charles de Danemark, fils de Canut, roi de ce pays, et d’Alix de Flandre. Charles devint dès lors comte d’Amiens1. Il mourut assassiné à Rruges, après avoir eu à lutter contre Thomas de Marie, qui ne lui pardonnait pas d’avoir usurpé ses droits. Sa veuve se remaria avec Hugues IV Campdavaine, comte de Saint-Pol, et leur fille Béatrix, héritière du comté d’Amiens, épousa Robert de Boves, second fils de Thomas de Marie, qui

1. Cartulaire du Chapitre, T. I, p. 49 v°, ch. liv, 1121. Actum est hoc

in ecclesia Ambianensi Ludovico régnante, Ingelranno episcopante

Karolo consule, prepositis in civitate Milone Huberti , Nicholao Emmelini, féliciter.

rentra ainsi, trente ans après la révolution communale, dans la pleine jouissance des fiefs, titres et dignités que la confiscation décrétée par Louis VI devait enlever pour toujours à sa famille b

Non moins pervers, tout aussi cruel que son père, Robert encourut lui aussi une sentence d’excommunication. Singulières mœurs que celles des grands seigneurs du xne siècle! Le sire de Boves et son contemporain Aleaume d’Amiens ne manquent pas une occasion d’encourager de leur présence, les fondations monastiques et de les enrichir de leurs biens, * puis on les voit s’acharner contre le clergé en de coupables entreprises qui attirent sur eux les foudres de l’Église. L’un promet de prendre la croix1 2 et d’aller expier ses fautes en Palestine ; l’autre 3 achète le pardon au prix de quelque généreuse aumône, renonce à un droit de pêche sur les rivières de la dépendance du chapitre, sacrifie une partie de ses privilèges sur la vente du vin dans Amiens et l’évêque Thierry consent à les faire rentrer en grâce au risque d’encourir le reproche d’avidité souvent formulé contre l’Église à cette époque.

« Je redoute que votre faiblesse ne vous perde et ne vous expose à la damnation éternelle, écrit au prélat trop complaisant, le premier ministre du roi4 S.; soyez donc plus éner-

1. Cart.dn Chapitre, T. I,p,32,ch. xxxn, 1146. Donationem firmaverunt, anmientehoc Roberto comité Ambianensi de cujus feodopretaxatapendebant.

2. Charte de Thierry, évêque d’Amiens citée par Du Cange, loc. cit.

p. 292, 1147. Ambianensis cornes Robertus Hierosolymam profecturus, consilio religiosorum virorum commonitus, compunctus est

3. Cartulaire du Chapitre, T . I, p. 32, ch. xxxi, 1146. Alelmus de Ambiants cum ab ecclesia Ambianensi propter rapinas quas adversus eam

exercuerat diu excommunicatus fuisset tandem pro absolutione

illius Ambianensi ecclesie annuam piscium çapturam quæ vulgali nomme appellatur nocturna et dimidium banni donavit.

4. Historiens de France, T. XV, p. 486. Epistolæ Sugerii abbatis

S. Dionysii. Lettre 7 ad Theodericum Ambianensem episcopum. 1147.

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gique, n’hésitez pas, tirez le glaive contre Robert de Boves, cet homme diabolique, cet apostat fameux. »

Le diocèse traversait alors une crise ditïicile. Suger ayant réclamé la taxe qui lui avait été assignée dans la répartition des subsides imposés par Louis VII pour subvenir aux frais de la seconde croisade, Thierry s’excuse de ne pouvoir payer :

« Seigneur, je vous conjure de rayer mon nom du livre sur lequel vous l’avez inscrit. Vous me demandez ma part de subside pour l’expédition royale à laquelle, en aucune façon, je ne puis contribuer. Je dis la vérité à un ami. Je ne mens pas. Épargnez-moi, seigneur ! Le service du pape et le service du roi m’ont affaibli à ce point que je suis perpétuellement comme sur le gril. Adieu ! Pensez à moi ! » 1 2

Les excès de Robert de Boves le firent exiler du royaume. Il se retira en Sicile, mena une existence très mouvementée et mourut pendant le siège de Saint-Jean-d’Acre, au cours de la croisade entreprise par Philippe-Auguste (1191). Le comté d’Amiens lui avait échappé depuis plus de quarante ans, pour faire une troisième fois retour à la Maison de Vermandois, en la personne de Raoul II qui s’en empara par quelque coup de force resté ignoré, et qui le transmit à Raoul III. Celui-ci étant décédé jeune et sans enfants, tous les biens passèrent à sa sœur Élisabeth, épouse de Philippe d’Alsace, fils aîné de Thierry, comte de Flandre, qui devint par cette très illustre alliance comte de Vermandois, de Valois et d’Amiens. Nous sommes en 1161. La commune a retrouvé en ce prince un maître parlant et agissant en souverain indépendant, dictant impérieusement ses volontés au maïeur et aux échevins comme à ses propres vassaux ?.

1. Historiens de France, T. XV, p. 492. Ibidem. Lettre 25. Theoderici Ambianensis episcopi ad Sugerium. 1147 ou 1148.

2. Cart. de Vabbaye de Saint-Jean, p. 28, HCl. Ut ea firma perma-

neant majoribus totique communie Ambianis ceierisque meis hominibus

Une sorte de fatalité pesait alors sur la famille des comtes de Vermandois. Raoul II n’avait pas eu d’enfants. Élisabeth n’en eut pas davantage, et Philippe d’Alsace qui redoute de perdre après elle de belles et de très riches provinces, se les fait donner et prend soin d’obtenir du roi la ratification du contrat.

La mort d’Élisabeth survenue en 1182 remet tout en question. Sa sœur Àliénor, mariée au comte de Beaumont, proteste contre l’illégalité de la donation qui a été faite de ses biens et réclame la succession. Philippe-Auguste, jaloux de la puissance du comte de Flandre, prend parti contre lui et promet son secours à l’héritière de la Maison de Vermandois, afin d?obtenir par la force des armes l’apanage d’Élisabeth, au cas où Philippe d’Alsace ne se prêterait pas de bonne grâce à ses revendications l.

Entre deux princes d’humeur aussi belliqueuse, la guerre est inévitable. Les premières hostilités suivent de près le séquestre du comté d’Amiens confié à la garde provisoire de l’évêque Thibaut d’Heilly. La lutte commence, lutte un instant interrompue par la médiation du roi d’Angleterre. Les phases diverses de cette guerre intéressent médiocrement l’histoire de notre ville et le siège du château de Boves en fut l’un des épisodes principaux.

Philippe-Auguste envahit l’Amiénois et se trouve arrêté dans sa marche par cette forteresse fameuse, environnée de murailles, de retranchements et de fossés profonds, qui domine la vallée de l’Avre 2.

fncindo et precipio — Philippe d’Alsace avait à Amiens un représentant

de ses intérêts : ( Cartulaire du Chapitre, I, f° 2, ch. ii), parmi les témoins de la charte de porta claustri figure Walterus Attrebatensis minister et officialis Philippi comitis Flandriæ et Viromanduorum »

1. Du Gange. Histoire de l’état de la ville et des comtes, p. 305 et 326.

2. Historiens de France, T. XVII, p. 139. La Philippide de Guillaume le Breton , vers 280, 281, 282 :

RÉUNION DU COMTÉ A LA COURONNE

Aux sommations du Roi, le châtelain de Boves oppose un souverain mépris. La Philippide de Guillaume le Breton consacre cent soixante-quinze vers hexamètres à la relation du siège de ce poste avancé de la ville d’Amiens.

Les troupes royales livrent un premier assaut. « De même que dans une forêt tombent les arbres abattus, de même ici les portes tombent. » Bientôt s’écroulent les premiers retranchements et les assiégeants arrivent au sommet des fossés sous la grêle de pierres et de projectiles que l’ennemi ne

cesse de lancer pour les accabler, les écraser Tandis que

l’on combat du dedans aussi bien que du dehors, les uns pour résister, les autres pour attaquer avec vigueur ; ceux-ci pour venger l’insulte faite à leur Roi, ceux-là pour défendre la renommée de leur seigneur et de leur pays, les assiégeants construisent avec des claies, des cuirs et de forts madriers, un chat destiné à abriter la jeunesse d’élite qui travaille à combler les fossés :

Mes li roys les mineurs mande Et de sa bouche leur commande Quils saprestent les murs miner Pour tout faire à terre cliner (tomber).

Li minieur pas ne soumeillent Un chat bon et fort appareillent ;

Et tant ouvrent souz et tant cavent (creusent)

C’une grant part du mur destravent1 (minent).

non sans l’étançonner à l’aide de troncs d’arbres et de

fortes pièces de bois, de peur qu’il n’écrase en s’écroulant les* travailleurs. Quand on juge que l’enceinte, ainsi déchaussée

Inter quæ castrum Bobarum nomen habebat Clarius , et titulis et gente, situque décorum,

Turribus et mûris, fossis, valloque superbum, Cuipræerat comitis juratus in arma Radulphus.

1. Guillaume Guiart. La Branche aux royaux lignages, vers 610.

à plus de moitié de la profondeur du fossé, est suffisamment minée, on met le feu aux madriers qui la retiennent comme suspendue ; la flamme les consume rapidement, elle s’abîme

avec un terrible fracas « un nuage de poussière et de fumée

voile la lumière du soleil. »

Les soldats royaux s’élancent à travers les ruines. Les assiégés qui échappent à leurs coups, se réfugient dans le donjon où ils opposent une résistance suprême.

Le mangonneau fait voler dans les airs une grêle de projectiles ; la pierrière mise en mouvement par des cordes mues sur un plan incliné, lance d’énormes blocs de pierre que huit hommes soulèvent à grand peine.

« Ainsi, dans sa colère, Jupiter foudroyait les enfants des hommes, assez hardis pour s’attaquer aux Dieux ! Déjà se produisent les brèches ; déjà la citadelle menace de s’entr’ouvrir sous l’effort de coups redoublés. La plupart des assiégés ont cherché leur salut dans la fuite ou se tiennent blottis dans les casemates ; quelques rares défenseurs osent paraître sur le rempart. Le Roi, sans cesse, à ses forces ajoute de nouvelles forces. Encore un peu et Boves est à lui. » Survient le comte de Flandre et d’Amiens : ci Me voici, Roi, permets aux assiégés de vivre. Ose mesurer tes forces avec les miennes ! A la gloire de triompher d’une poignée d’hommes préfère celle, incomparablement plus grande, de te mesurer en rase campagne avec mes troupes ! Que le glaive termine notre querelle d’un seul coup, mais que ce soit dans l’épaisse mêlée d’une bataille, dans laquelle le sort et la valeur détermineront la victoire. »

Volontiers Philippe -Auguste accepterait le défi et, sur l’heure, engagerait le combat. Le comte de Champagne et l’archevêque de Reims, modérant son ardeur, obtiennent de remettre au lendemain un combat dont les ombres de la nuit allaient rendre l’issue par trop incertaine, en exposant l’armée et son chef aux plus grands dangers.

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Le lendemain, le comte de Flandre, déconcerté par l’énergiqueattitudedu Roi, levait précipitammentlecamp, repassait la Somme et sollicitait une trêve de huit jours qui aboutit au traité conclu à Amiens, après les fêtes de Pâques de l’an 1184 l, à la rédaction duquel collabora l’abbé de Gorbie.

Parlant des signes merveilleux que Dieu fit éclater sur terre en faveur de Philippe-Auguste, Rigord, grand admirateur de ce prince, rapporte une légende qui avait cours à Amiens de son temps L

« Pendant le siège, les hommes et les chevaux de l’armée royale avaient foulé aux pieds et détruit les blés à peine en épis et anéanti les espérances de la moisson prochaine. »

Au rétablissement delà paix, ceux des membres du chapitre, dont le revenu des terres ainsi ravagées devait assurer l’existence pendant l’année, réclamèrent humblement de leurs collègues une juste indemnité, qui fut promise dans le cas où la récolte à venir ne suffirait pas. A la fin delà saison « par un miracle de la puissance divine qui trompa l’attente universelle », la moisson ruinée par l’armée du roi. fournit du grain au centuple, tandis que toute trace de verdure avait disparu à la place occupée par les troupes du comte de Flandre. « Les chanoines et le peuple, témoins du prodige, apprirent à craindre le Roi parce que que la sagesse de Dieu était en lui et le guidait dans l’exécution de ses entreprises » 2.

d. Amiens n’a pas été investi pendant le siège de Boves, non plus que pendant la seconde campagne nécessitée par un retour offensif du comte de Flandre. Cette campagne, dont il est parlé dans Gervais de Tilbury (Historiens de France, T. XVII, p. 666) et dans la chronique de Robert de Torigni (Édit, de Léopold Delisle, T. II, pp. 130 et 132), n’eut aucune suite fâcheuse pour notre ville.

' 2. Historiens de France, T. XVII, p. 13. Gesta Pliilippi Augusti des cripta a magistro Rigordo.

Les conséquences de la cession du comté à Philippe-Auguste.

La cession du comté d’Amiens au roi de France avait été expressément stipulée dans le traité intervenu entre les belligérants. Elle eut lieu au mois d’août 1185 L En sa double qualité de Roi et de comte, Philippe-Auguste se trouve dès lors également investi d’une puissance double. Le caractère royal le place bien au-dessus des seigneurs féodaux auxquels il succède. Ceux-ci devaient l’hommage à l’évêque le jour de la prise de possession du comté d’Amiens, lui ne peut se soumettre à des formalités de nature à l’assimiler au premier venu de ses barons et contraires au principe de l’absolue souveraineté attachée à la couronne. Il faut trouver le moyen de concilier les droits primordiaux de l’Église d’Amiens avec la dignité de la majesté royale « qui ne doit rendre hommage à personne. »

Les évêques étaient obligés de loger et de défrayer entièrement le Roi et sa suite, lorsqu’ils traversaient la ville ou qu’ils y séjournaient. Ce pastus, droit de gîte ou de procuration, dont l’origine était fort ancienne, entraînait d’énormes dépenses à cause du train extraordinaire que comportaient les voyages de la cour. Thibaut d’Heilly s’offre à renoncer à l’hommage dû à son Église en échange du gîte, et Philippe-Auguste accepte. Les lettres patentes délivrées à cette occasion établissent la nature et la force des droits que la monarchie commençait à revendiquer.

1. Cartulaire de l’abbaye de Saint-Jean, p. 149. 1186. Actum est hoc .....

domino Philippo rege regente urbem Ambianensem Guidone de Monte

Desiderii, Bernardo de Cruce, Guiberto fratre ejusdem, Huberto Mala Tunica, Johanne de T aille fai, et omnibus scabinis cum omnibus ad justiciam regis pertinentibus.

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En succédant aux comtes, Philippe-Auguste tient à établir nettement les limites de son fief, pour obvier à toutes difficultés avec les comtés riverains de Corbio et de Ponthieu b Il veut en outre que la juridiction échevinale, et la juridiction prévôtale devenue sienne, ressortissent au tribunal d’un magistrat suprême nommé par lui, qui relèverait à son tour du Parlement. De là, deux classes de fonctionnaires royaux : le bailli et le prévôt. L’autorité des premiers baillis s’étendait à la justice, aux finances, à l’armée. Représentants du Roi, ils transmettaient ses ordres et veillaient à leur exécution, dans l’étendue des huit prévôtés dépendant de la vaste circonscription du bailliage d’Amiens : les prévôtés d’Amiens, du Beauvaisis, de Fouilloy, de Doullens, de Beauquesne, de Saint-Riquier, du Vimeu et de Montreuil.

Les causes concernant le domaine royal étaient primitivement jugées en Parlement, mais la multiplicité de ces causes, ayant surtout trait aux confiscations opérées au profit du fisc, obligèrent le Roi à en abandonner la connaissance aux baillis qui tenaient, à époques fixes, des assises déambulatoires dans les principales localités de leur ressort1 2.

Immédiatement au-dessous du bailli venait le prévôt , à qui appartenait à peu près exclusivement la juridiction civile. Sa compétence se trouve définie dans l’ancienne coutume inti-

1. Du Cange. Histoire de l’Êtat et des Comtes. Le procès-verbal de délimitation, après enquête et consultation, par le sénéchal de Flandre, des seigneurs les plus âgés du pays, fut arrêté au mois de juin 1 186, en la présence de : Gosson, abbé de Corbie ; Herluin, sénéchal de Flandre ; Hugue, prévôt de Corbie ; Jean, comte de Ponthieu ; Wautier, seigneur de la Ferté-Saint-Riquier ; Bernard de Saint-Valéry; Guermond, vidame de Picquigny ; Hugues Campdavaine ; Dreux de Vignacourt et Pierre de Canaples, son frère ; Guy de Beauval Campdavaine ; Robert de Naours ; Enguerran, ses fils ; Bernard de Bertangles ; Baudouin de Daours ; Raoul Campdavaine, châtelain de Corbie. (Le document a été publié par l’éditeur de l’Histoire de l’État et des Comtes, p. 356).

2. Boutaric. La France sous Philippe le Bel, p. 186. Daire. Histoire d’Amiens, T. I, p. 115.

tulée : (( IJ usages le prévôt ; de quoi on plaide par devant li. » La prévôté d’Amiens \ réduite à la ville et à la banlieue, comportait, outre le produit très variable des amendes judiciaires, le produit desdroitsde travers, tonlieu, forage, kaiage, frocs (terres vagues) et autres ayant appartenu au domaine des comtes réuni à la couronne, auxquels s’ajouteront, sous Philippe le Hardi : 1° les rentes achetées à Dreux d’Amiens, héritier des châtelains, c’est-à-dire le fief de la Garuée au faubourg Saint-Maurice et la part qui lui appartenait dans les droits utiles ; 2° un fief acquis de Simon de Groy.

Les relations de la commune avec le comte avaient été déterminées par la charte ; mais la réunion du comté à la couronne amenait un changement, sinon dans la constitution municipale et dans la nature de ses rapports à l’égard de son seigneur immédiat, du moins dans la manière de régler et surtout d’exprimer ces rapports. En passant sous la domination d’un maître nouveau, les bourgeois doivent se mettre en peine d’obtenir la reconnaissance de leurs franchises, quand surtout ce nouveau maître est le Roi, qui réunit en sa personne le droit tout local du comte et le droit national du souverain. Tel est le double objet de la charte octroyée par Philippe- Auguste ; charte qui concède, selon la teneur officielle, en réalité qui garantit l’existence de la commune. La charte de 1185 n’étant point un acte primordial reproduit simplement, comme nous avons eu l’occasion de le constater, le texte probable de celle émanée du comte, successeur de Thomas de Marie ; sauf quelques modifications de forme, sauf aussi le règlement de certaines relations plus directes entre le pouvoir royal et la ville.

4. Aug. Thierry, loc. cit. I, p. 145. — Trésor des Chartes , carton 229, pièce 19. — Arch. nationales , charte de « Droco de Ambianis, miles, dominus Vinacurtis » vendant au roi Philippe le Hardi, moyennant la somme de 2,800 livres parisis, toutes les propriétés, cens et rentes ou droits seigneuriaux qu’il tenait de ses ancêtres. 1274.

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Après la mort de sa première femme, Isabelle de Hainaut, Philippe-Auguste demande et obtient la main d’Ingeburge, sœur de Kanut, roi de Danemark. Le Danemark était alors une puissance dont il fallait tenir compte.

Le Roi se rend au devant de la princesse, à peine âgée de dix-sept ans, jusqu’à Arras et l’amène à Amiens. La cérémonie du mariage a lieu le 14 août et celle du couronnement, par l’archevêque de Reims, le 15 août 1193, dans l’église cathédrale de Notre-Dame et Saint-Firmin, en la présence des évêques d’Amiens, d’Arras, de Cambrai, de Thérouanne, deTournay, des principaux barons du royaume et d’une multitude de peuple que la ville peut à peine contenir L

Ici se présente l’un de ces mystères que l'histoire renonce à pénétrer. La jeune épousée était remarquablement belle; sa piété et ses vertus lui attiraient tous les cœurs; malgré cela, le Roi conçoit pour elle une aversion subite et inexplicable. Il tremble, il pâlit, dit l’annaliste d’Aix; son trouble

1. Historiens de France. T. XII, p. 71. Guillaume le Breton dit: arnio

MCXCIII Philippus magnanimus duxit in uxorem Indeburgim in civi-

tate Ambianensi. — Ibidem. T. XVII, p. 615, Radulphus de Diceto,

parlant du mariage, dit : apud urbem Ambianensem nuptiæ î'egales

præcesserant. — Ibidem. T. XVII, p. 78, Rigord : apud Atrebatum (Arras) venerunt; ibi rex Francorum Philippus Ingeburgem diu desideratum in legitimam duxit uxorem. — Ibidem. T. XX, p.747. Guillaume de Nangis : Philippus Ysemburgem .... apud Ambianis urbem duxit in uxorem, quæ a Guillermo Uemensi archiepiscopo ibidem inuncta fuit in reginam.

Les historiens d’Artois ont copié Rigord et les historiens d’Amiens ont reproduit le dire de Guillaume Le Breton et des autres. Deux lettres insérées au Cartulaire du Chapitre d’Amiens (I, pp. 89 et 90), l'une de la reine Ingeburge aux doyen et chanoines et l’autre en réponse à la reine, ne laissent pas le moindre doute et précisent la célébration du mariage à Amiens, dans l’église Notre-Dame : « Cum igitur honor sit rester , écrivent les chanoines, munere vestre largitatis honorare nostram ecclesiam ( beate virginis et patroni nostri beati Firmini martyris) in qua sacre benedictionis unctionem et regni coronam suscepistis »

est tel, qu’à peine la cérémonie terminée, il témoigne à l’égard de la royale enfant une horreur si déraisonnable, que les chroniqueurs y voient les effets de quelque sortilège : « Le démon ouvra en nostre sire ! »

Marié depuis peu d’heures et déjà réduit au désespoir par une alliance que tout autre eût enviée comme le bonheur suprême, le Roi repousse la malheureuse Ingeburge et ne songe qu’à obtenir le divorce. Il faut un prétexte. On invoquera l’empêchement de parenté : une assemblée d’évêques complaisants, réunie à Compiègne au commencement du mois de novembre, consommera l’iniquité en déclarant le mariage nul.

Le pape Innocent III écrit lettres sur lettres, mettant Philippe-Auguste en demeure de rentrer dans la voie droite par la répudiation d’Agnès de Méranie qui a usurpé la place d’Ingeburge et, finalement, se décide à frapper d’interdit le domaine direct de la couronne, Amiens, par conséquent.

Il faut se rappeler à quel point la vie civile était liée alors à la vie religieuse pour se rendre compte de la désolation universelle que cette rigoureuse mesure de l’interdit excitait parmi les populations. Les églises sont fermées, les autels dépouillés de leurs ornements, les croix renversées, les cloches dépendues, les reliques étendues sur les dalles du sanctuaire : plus d’offices, plus d’absolutions, plus de sacrements, sinon le baptême et l’extrême-onction, plus de funérailles chrétiennes, plus d’inhumations en terre sainte. En présence de ce deuil de la religion, la douleur publique est immense !

Le Roi se montre insensible et, tournant sa fureur contre l’infortunée reine de France, il la fait arracher du couvent où elle s’est retirée, puis enfermer dans les prisons de la citadelle d’Etampes où l'attendent de nouvelles rigueurs.

Ingeburge se ressouvient alors de l’église, témoin de l’union cause de tant de malheurs; s’adressant au doyen et

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aux membres du chapitre d’Amiens, la princesse sollicite humblement le secours de leurs prières en échange de la sympathie qu’elle leur a vouée. Elle adresse une chasuble, destinée aux jours de fêtes de la sainte Vierge, s’excuse de ne pouvoir offrir de présents plus considérables et promet de donner à l’église des signes manifestes de son attachement, si le Roi, son époux, lui daigne rendre ses bonnes grâces.

Le chapitre répond par des protestations non équivoques de dévouement et de reconnaissance pour le présent, dont la dignité souveraine de la donatrice double la valeur; les chanoines s’engagentà adresser au ciel de ferventes prières pour obtenir du Seigneur que la malheureuse reine entrevoie bientôt le terme de ses tribulations...^-1

Aucune considération ne fléchit le pape dans son grand désir de voir triompher la juste cause de l’infortunée princesse. Tandis que le concile réuni à Soissons instruisait, par ses ordres, la grave question du divorce, Philippe- Auguste consentait à reconnaître Ingeburge pour sa femme et à la traiter en reine.

Philippe-Auguste est, de tous les rois, celui qui a le plus créé de communes ; celui qui, dans ses rapports avec les communes, apporta la plus grande somme de bienveillance et de libéralisme. 11 obéissait à l’intérêt de la défense nationale et voulait se constituer une clientèle armée dans la lutte qui se préparait à l’encontre de ses redoutables voisins d’Angleterre et des Flandres. Effectivement, à l’heure même où la France cherchait à constituer son unité, Othon IV, empereur d’Allemagne ; Ferrand, comte de Flandre ; Renaud, comte de Boulogne ; Hugues de Boves, fils de Robert, unis aux Anglais, s’avançaient en armes, par Courtrai, Mons et Lille.

\. Cartulaire du Chapitre , T. I, pp. 89 v°, 90. Scriptum Ingeburgis reginæ ad nos missum. — Rescriptum ad ipsam reginam.

Certains de la victoire, ils se partageaient déjà le royaume, écrit le ménestrel de Reims : 1

(( Li cuens (le comte) Ferrans voloit Paris; li cuens Renaud voloit Normandie ; l’empereur voloit Orliens, Chartres et Estampes et Hues de Boves voloit Amiens. Ensi (ainsi) en quésissoit (choisissait) cascuns sa pièche. Mais en poi (peu) d’eure (d’heures) Diex labeure (travaille). Teus (tel) rit au main (matin) qui au soir pleure »

Philippe-Auguste, le capitaine habile et hardi qui tranche avec l’épée les difficultés que sa prudence ne parvient point à prévenir, n’attend pas au dernier moment pour se préparer à tenir tête à la coalition de ses nombreux ennemis. Sur tous les points du royaume il fait parvenir aux barons et aux communes, l’ordre de se lever en masse et de diriger les contingents armés sur Péronne, qu’il assigné aux chefs et aux soldats pour lieu de rassemblement. Amiens envoie cent-vingt sergents, dix valets et des chariots. On touchait aux derniers jours de juillet; l’armée, sous les ordres du Roi, quitte Péronne et entre sur les terres du comte de Flandre. Elle comprenait plus de cinq mille chevaliers et des milices bourgeoises dépourvues d’organisation, peu disciplinées, mais disposées à combattre comme de vieilles troupes aguerries.

Les alliés s’avançaient par Courtrai, Monset Lille. Philippe- Auguste se porte rapidement vers le pont de Bouvines, sur la Marke, entre Lille et Tournai. C’est là que les deux armées se rencontrent, le 27 juillet 1214, date à jamais mémorable de notre histoire. Placé au centre de la ligne de bataille, le Roi court les plus grands dangers. Les « communiers » d’Amiens, de Corbie, de Beauvais, de Compiègne, d’Arras, lui font un rempart de leur corps et décident de la victoire,

1. Récit du Ménestrel de Reims. Chronique du xme siècle. Édit. Natalis de Wailly, parag. 279, p. 146.

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scellant ainsi de leur sang le pacte conclu entre la monarchie et le tiers-état naissant.

Ici l’opinion est peu d’accord avec l’histoire. Dans le récit très étendu que nous a laissé, de la bataille de Bouvines, un témoin oculaire tout à fait digne de foi, Guillaume le Breton, chapelain du Boi, le passage relatif à l’action des communes se compose à peine d’une douzaine de lignes '. Le chroniqueur nommant les gens de Gorbie, d’Amiens, de Beauvais, de Compiègne et d’Arras, les montre effectivement rangés autour de l’étendard royal et immédiatement devant le prince; mais il ne semble pas qu’ils y soient restés longtemps, car la chevalerie allemande les attaque aussitôt, les repousse en désordre, les culbute et menace la personne de Philippe-Auguste. Bref, les communiers n’apparaissent dans le combat que pour être battus1 2. Aux yeux de Guillaume le Breton, leur présence sur le champ de bataille est si peu remarquée, elle a si peu contribué au succès final, que, dans le onzième chant de la Philippide, consacré tout entier à l’épisode de Bouvines, il omet, chose étrange, de développer ou simplement de reproduire le passage de la chronique en prose qui mentionne leur intervention 3.

Ce qui explique peut-être la légende des milices communales contribuant au succès de la journée et sauvant le Roi,

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