F. Funck-Brentano. Philippe-le-Bel en Flandre, p
AMIENS AU XIIIe SIÈCLE.
demeurassent autrefois simplement ignorées, etrpie la grande; différence du passé au présent fut celle du silence à la plainte, mais on ne saurait s’empêcher de constater, ceci à l’éloge de la corporation, la tendance moderne à remplacer l’entreprise capitaliste par l’ancienne forme du patronat. Sous l’empire d’une irrésistible évolution, les statuts de métiers reparaissent avec des besoins nouveaux, et ce n’est pas la moindre surprise de notre temps de voir l’œuvre économique de 1791 fortement ébranlée, pour retourner aux conceptions sociales du xme siècle, ramenées sous d’autres noms parmi les économistes actuels, précisément par l’excès même des doctrines individualistes.
La plupart des corporations amiénoises existaient au xme siècle, mais toutes n’ont point eu l’honneur et le grand intérêt d’être admises au nombre des vingt-quatre bannières, qui supplantèrent l’universalité des bourgeois jurés dans l’exercice du droit politique, et qui s’arrogèrent le privilège de nommer l’échevinage, soit à la longue et pacifiquement, soit à la suite d’une révolution brutale1.
A la tête de cette étroite oligarchie, — sans doute à cause de la situation exceptionnelle qui leur est faite, — figurent les waidiers et les taverniers , auxquels l’échevinage impose d’office les mayeurs que les autres bannières élisent à la pluralité des suffrages, afin de placer sous la surveillance directe des magistrats municipaux, d’abord les chefs du commerce de la guède dont dépend en grand partie la prospérité de la ville, ensuite les chefs de la corporation des marchands de vin, qui sont plus exposés que les autres à frauder les droits qui constituent les meilleures ressources budgétaires. Viennent après : les boulangers , les bouchers , les cambiers (brasseurs), les charpentiers , les cordonniers,
1. Arch. mun. AA 7. « L’estât de la ville d’Amiens commenchant l'an mil CGC XLV le jour saint Simon et saint Jude. »
les drapiers , lesfèvres , les fourniers, les maçons et couvreurs, les merciers, les pareurs, les poissonniers d’eau douce, les poissonniers de mer, les porteurs, les sueurs « de vielz », les tanneurs, les teinturiers , les telliers de linge (tisserands de toile), les tisserands de drap, les vairiers ou pelletiers, les viésiers, les vignerons.
Les mayeurs de ces vingt-quatre bannières renouvelés annuellement dans un premier vote des métiers, k raison de deux par corporation, sont les véritables maîtres de la municipalité qu’ils élisent à leur tour. Ils constituent un influent patriciat, d’autant qu’entre eux s’établissent de profondes distinctions et qu’il existe en faveur de quelques unes des corporations des privilèges équivalant à une suprématie absolue. M. Édouard Maugis 1 le constate dans son excellente étude sur le régime financier de la ville d’Amiens. De l’examen des premières tables du renouvellement de la loi, c’est-à-dire de l’échevinage, qui nous sont parvenues (1345-1382), il appert, dit-il, que les waidiers, les taverniers, les drapiers comptent trente-neuf mayeurs ou échevins sur soixante-douze élus durant une période de trente -huit années. Onze corporations n’en ont pas un seul. Ce sont les bouchers, les fèvres, les « cordouaniers, » les boulangers, les fourniers, les cambiers, les viésiers, les tisserands, les sueurs, les carpentiers, les telliers de linge, représentant les « professions mécaniques » qu’une tradition invariable a toujours écarté des fonctions municipales.
d. M. E. Maugis. Essai sur le régime financier de la ville d’Amiens du xive à la fin du xvie siècle, p. 36. Mémoire couronné par la Société des Antiquaires de Picardie.
Avant 1352, les listes sont incomplètes. Celle de 1345 ne donne que vingt et une bannières. Celle de 1346 en cite vingt-quatre, parmi lesquelles les waagniers (vignerons) forment deux bannières : les waagniers de là le ville et les waagniers de cha le ville. Certaines professions ne figurent pas régulièrement dans l’état des maïeurs de bannières. On donne ici l’état de 1352.
AMIENS AU XIIIe SIÈCLE.
Description de la ville.
La physionomie de la ville s’est profondément modifiée depuis tantôt sept cents ans, mais la topographie des bas quartiers n’a guère varié. Les documents du xm° et du xive siècles révèlent l’existence à cette époque de la plupart de nos rues actuelles; rues malsaines et tortueuses, si l’on excepte les trois grandes et larges voies, de la porte Saint- Denis1, des Vergiaus et du « markié as froumages » 2, récemment enveloppées dans l’enceinte ; rues fangeuses en hiver et poudreuses en été ; rues que leur situation ou la gaieté hilare des aïeux ont fait baptiser de noms parfois grotesques : la Queue de Vache3 4, les Tripes, la Canterainne'1, les Blanches Mains5, etc.
A droite et à gauche de la « Cauchie au Blé » 6 les ruelles se rétrécissent. Plus les toits en pignon et les étages surplombants en saillie interceptent le jour et l’air et plus s’entassent, pressées les unes contre les autres, les maisons qui s’avancent jusqu’au bord des canaux, que la nature a multipliés ainsi
1. Arch. mun., AA 5, p. 28. 1267. Duas domoç sitas in vico qui
dicitur viens porte Scincti Dyonisii.
2. Ibidem, AA S, p. 24 v°. 1316. « Une maison lequele siet à Amiens
ou markie as froumages. » Rue des Sergents.
3. Arch. hospit., A3, p. 104. 1233. Super duab-us domibus in vico
qui dicitur Cauda Vacce.
4. Arch. mun., AA 6, p. 12 v°. 1293. Supra domo quondam Ade de Saint- Saulieu situ in vico des Tripes. — Supra domibus olim Roberti dicti Lengles in vico de Cante Rainne.
5. Arch. hospit., A3, p. 104. 1233. Supra tenemento in vico Blankes Main.
6. Arch. mun., AA S, p. 12 v°. 1293. Supra domo Johannis dicti Papi?i in Calchia ad Bladum.
qu’en une « petite Venise. » Sur ces canaux, les générations passées ont, avec l’agrément du chapitre, établi, ici pour moudre le grain, là pour fouler le drap, plus loin pour broyer la guède, des moulins dont le bruit assourdit le voisinage, et elles ont jeté de nombreux ponts de bois emportés quelquefois par une crue soudaine : celui, par exemple, où Dieu ne passe oncques, entre les paroisses Saint-Leu et Saint-Sulpice, ainsi nommé parce que les prêtres qui portent le Saint-Sacrement aux malades dans l’étendue de leurs circonscriptions respectives ne le traversent jamais.
Les monuments municipaux sont rares. Nous avons cité ailleurs la Malemaison et le Beffroi *, qui domine le fouillis de constructions incohérentes formant le quartier Saint- Germain. La nécessité de travailler sans relâche aux fortifications ne permet pas aux bourgeois de se donner un palais municipal digne de l’importance de leur rôle politique. C’est seulement au siècle suivant, après deux cents ans d’existence* que la commune transportera le siège de l’administration échevinale dans Vliôtel des Cloquiers , situé place de l’église Saint-Martin-au-Bourg, au coin du « markié as froumages » 1 2, en même temps qu’elle autorisera le bailli royal à tenir ses assises à la Malemaison 3.
Les tabellions ne manquent pas de signaler les maisons bâties en pierres 4 affectant un certain caractère architec-
1 . Arch. de la Somme. Cart. de Saint-Acheul, p. 162 v°. 1226. Septembre. Cens vendu par Gentien de Cressy et Mahaut sa femme supra domum lapideam in qua manent ante berefredum et supra caméras rétro.
2. Arch. mtm.,AA5,p. 24 v°.Décembrel316. Acquisition d’une «maison
que on dist le maison as clokiers lequele maison siet à Amiens ou
markie as froumages entre le maison desdis Pierron Pié de Leu, Jehane sa femme fille Pierre de Canaples (vendeurs) et le ruele ki est entre ledite maison vendue et le moustier de Saint Martin ou bourc. »