LE QUARTIER DES CLOITRES
AMIENS Aü XIIIe SIÈCLE.
La « fiertre » d’or massif, dans laquelle Thibaut d’IIeilly déposa, le 16 octobre 1204, les ossements du saint patron du diocèse, était, de beaucoup, la plus riche de toutes les chasses que la remarquable école d’orfèvrerie du xine siècle a créées et que la piété des fidèles décorait de métaux précieux et de pierreries. Elle affectait la forme d’une chapelle surmontée d’une élégante crête, dont les façades, divisées en douze compartiments séparés par des cartouches « élabourés d’artifices et chargés de roses artistement émaillées, reluisantes et dardans leurs éclats à guise de miroirs en bosse », représentaient autant de scènes de l’histoire de l’évêque martyr, avec inscriptions explicatives également émaillées.
Chacune de nos reliques avait son culte particulier, ses solennités devant perpétuer la mémoire de sa miraculeuse invention ou de sa translation, sa légende de prodiges, ses troncs dans lesquels les offrandes tombaient à jet continu pour la construction et l’achèvement de la basilique, gigantesque châsse qui les abrita, comme la Sainte-Chapelle a été le somptueux reliquaire de la couronne d’épines.
Le xiiic siècle en voit survenir une nouvelle, considérée comme l’une des plus insignes qui soient au monde et qui devait attirer, pendant tout le moyen âge, des multitudes innombrables de pèlerins.
Nous n’avons pas à retracer les circonstances qui entraînèrent les croisés, enrôlés à la suite de Foulques de Neuilly, à s’emparer de Constantinople, le 12 avril 1204. « Ils trouvèrent, dit Ville-Hardouin, autant de reliques qu’il en pouvait exister dans l’univers. » Parmi les Picards faisant partie de l’expédition, se trouvait un chanoine de notre cathédrale, Wallon de Sarton, à qui échut l’heureuse fortune de découvrir, sous les ruines du palais voisin de l’église Saint-
i. La Morlière, éclit. préc., pp. 44, 4 S.
Georges, une relique enchâssée dans un plat d’argent. Trois mots grecs gravés indiquaient que c’était la face de saint Jean-Baptiste. Wallon résolut d’enrichir le diocèse de ce qu’il considérait comme le plus inestimable des trésors, revint presque aussitôt en France, et se présenta aux portes d’Amiens, le 17 décembre 1206.
L’évêque, Richard de Gerberoy, informé de son arrivée, fut en grande pompe au devant de lui, entouré du clergé, suivi d’une foule immense, reçut de ses mains le précieux dépôt et le porta, au chant des hymnes et des cantiques, jusqu’à la cathédrale. La dévotion des prélats, des rois, des fidèles, n’a cessé de rendre au chef du saint précurseur un culte dont les manifestations ne se sont jamais démenties à travers les âges1. Le premier document qui en fasse mention est la charte par laquelle Richard de Gerberoy statue que tous les ans, au jour anniversaire de la décollation de Jean- Baptiste, cent sols de la trésorerie de son « église mère » seront distribués aux chanoines et aux chapelains présents à l’office, en l’honneur du saint « dont les bienfaits se traduiront à son égard et à l’égard de ses successeurs, même par des avantages temporels » 2.
Dès la première moitié du xme siècle, les pèlerins affluèrent de toutes parts pour vénérer la relique. Ce concours de peuple, qui se produisait principalement le jour de la nativité du saint (24 juin) et pendant l'octave, attira des marchands étrangers : ils installaient, aux abords de la cathédrale, des boutiques volantes où se débitaient les denrées, les souvenirs pieux, les médailles de saint Jean, représentant le plus souvent, à l’avers, la face du précurseur et, au revers, la scène de son martyre. C’est l’origine de la foire d’Amiens qui acquit bientôt une sérieuse importance, à cause des
1 . C. Salmon. Histoire du chef de saint Jean-Baptiste conservé à Amiens et Du Cange, Traité historique du chef de saint Jean-Baptiste.