AMIENS PENDANT LES RÈGNES DE SAINT LOUIS ET DE PHILIPPE LE BEL
L’ordonnance de 1256. — Le bailli Geoffroy de Milly. — Les pastoureaux. — Saint Louis et Henri III, roi d’Angleterre, à Amiens. — Philippe le Bel. — La prévôté royale est cédée à la commune. — États généraux de Paris. — Embarras financiers. — États généraux de Tours. — Condamnation des Templiers.
A la faveur de la paix dont a joui la Picardie pendant les règnes de Saint-Louis et de Philippe le Hardi, les amiénois travaillent sans relâche à l’achèvement de la nouvelle enceinte et à la construction du plus beau temple de l’univers chrétien. Ils n’ont pas d’histoire pendant cette période. En cela ils ressemblent aux peuples heureux. L’ordonnance de 1256, le plus ancien document émané du pouvoir royal, dans le but de régler les rapports des communes avec le souverain, établit, pour le renouvellement de toutes les municipalités du royaume, la date uniforme du 29 octobre, lendemain de la fête de saint Simon et de saint Jude L Elle enjoint de plus
1. Recueil des ordonnances des rois de France. T. I, p. 82. Il ne paraît pas que cette ordonnance ait reçu son application à Amiens, avant 1263. L’élection de l’échevinage avait lieu le mardi de Pâques, c’est-à-dire au commencement de l’année. Nicole le Bergnier, mayeur élu le 11 avril 1262, fut prorogé dans ses fonctions, du mois d’avril 1263 au 29 octobre de la même année, et remplacé par Jean le Roux. A partir de cette époque le renouvellement de la loi se fit régulièrement à la date indiquée par l’ordonnance de saint Louis. Note de M. G. Boudon d’après titres extraits des Archives hospitalières.
au mayeur sortant et au mayeur nouvel élu de se rendre à Paris, en compagnie de quatre notables, pendant l’octave de la saint Martin (11-20 novembre) afin de rendre compte des recettes et des dépenses de l’année écoulée.
Le premier compte, établi conformément aux volontés de saint Louis, celui de l'exercice 1258-1 259, passe prudemment sous silence le chapitre des recettes, par habileté sans doute, et pour ne pas donner prétexte à quelque imposition nouvelle, quand déjà la ville supportait de lourdes charges1. L’ensemble des dettes atteint le chiffre total de 7,815 livres, 17 sols ; environ 889,388 francs de notre monnaie1.
Il ne nous est malheureusement parvenu qu’un très petit nombre des cahiers, dans lesquels les commissaires royaux ont recueilli les plaintes des sujets de saint Louis et noté les réparations qu’il paraissait équitable d’accorder, pour mettre en repos la conscience d’un roi qui se croyait responsable du moindre des abus commis par ses baillis. On connaissait quelques procès-verbaux d’enquêtes relatives à la Normandie et à l’Anjou. Le hasard a fait récemment découvrir à Poitiers plusieurs feuillets sur lesquels se lisent les plaintes formulées contre les prévôts d’Arrouaise, d’Athies, de Béthisy, de Péronne et autres du bailliage d’Amiens, qui se trouvaient sous la dépendance de Geoffroy de Milly, dont l’administration correspond aux années 1231-1244 2. Ce bailli, issu
1. Arch. nat. J. 385. Antiquaires de Picardie. Mémoires. T. XV, p. 605.
— Quant Mahix li Monnier essi (sortit) de le mairie d’Amiens, l’an de l’Incarnacion nostre Segneur M CC et chinquante et nuef, au terme de le Paske,le vile d’Amiens devoit iiim imc mixx xvn liv. ni sols et vin deniers
Et si a le vile pardonné au conte (d’Anjou) le tiers de se dete, ki monte à xnc et xxxvii liv., et che doit le vile avuec le some devant dite.
Et d’autre part le ville devoit adonc au roi xlic liv. et lxvi liv. et xm sols et mi den. du don ke le vile li avoit fait pour le pais d’Engleterre. (Après le traité de 1258).
Et si devoit adonc le vile d’Amiens xvmc et xv liv. de rente à vie.
2. Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles Lettres. 1890. Notice de M. Léopold Delisle.
d’une illustre maison originaire du bourg de Millv, situé non loin de Beauvais, acquit à ses dépens une triste notoriété pour avoir feint d’ignorer qu’alors on ne pouvait méconnaître impunément les droits de la juridiction épiscopale.
Nous sommes au mois de juillet de l’année 1244 ; dix-sept clercs ayant été arrêtés, on ignore à quelle occasion, par le prévôt royal, se voient indignement maltraités et enfermés à la prison échevinale du Beffroi. L’un d’eux meurt, la nuit même, des blessures reçues. Le lendemain, par ordre du bailli, cinq autres sont traînés aux fourches patibulaires et pendus après avoir essuyé les affronts épargnés d’ordinaire aux plus grands criminels.
Justement indigné de l’abus de pouvoir et de la procédure par trop sommaire qui coiitaient la vie à ses justiciables, l’évêque Arnould excommunie les officiers royaux, déclare que rexcommunication sera maintenue jusqu’au moment où bailli et prévôt consentiront à se soumettre à un châtiment exemplaire.
Si l’on se souvient que la mère d’Arnould était devenue l’épouse en secondes noces de Boger de Fournival, médecin de Louis VIII et de Louis IX, et que ce prélat pouvait se croire dès lors obligé à certains ménagements vis-à-vis de l’autorité royale, on demeure confondu en entendant dicter au bailli, représentant de saint Louis, la sentence que voici :
Le samedi après la saint André (30 novembre), à une heure de l’après-midi, Geoffroy de Milly, pieds nus, la corde au cou et les mains liées derrière le dos, comme un voleur que l’on mènerait au supplice, sera conduit de la Malemaison aux fourches patibulaires, et puis reviendra dans le même appareil à la chapelle de Saint-Montain !, située au territoire de Saint- Maurice.
1. La chapelle de Saint-Montan ou Montain était située à peu de distance du chemin de Vignacourt, entre la porte Montrescu et la Maladrerie
Là, débarrasse des entraves, il enveloppera d’un manteau de soie, acheté à ses frais, le cadavre d’un des clercs, le chargera sur ses épaules et se rendra successivement à l’église cathédrale et au cimetière Saint-Denis. Les quatre jours suivants, le coupable portera, dans le même lugubre appareil et parle même chemin, le corps des quatre autres suppliciés. Puis, il se rendra successivement à Reims, à Rouen, à Sens, à Paris, à Orléans, et dans l’église principale de chacune de ces villes il prononcera, toujours les mains liées, les pieds nus et la corde au cou, le serment de ne jamais plus exercer d’office de judicature en quelque pays que ce soit. Ce n’est pas tout. Geoffroy de Milly devra remettre à la cathédrale cinq bassins d’argent, du poids de cinq marcs, destinés à supporter autant de cierges renouvelés à perpétuité pour brûler en expiation : trois devant le maître-autel, un devant le crucifix de Jubé, et le cinquième devant le chef de saint Jean-Baptiste.
La commune, qui avait participé indirectement à l’abus de pouvoir, en laissant emprisonner les clercs au Beffroi, se trouve impliquée dans l’affaire et obligée à une réparation à l’égard de l’évêque, afin « d’apaiser la colère de Dieu et d’honorer l’Église outragée en la personne de ses ministres » . Quatre membres du chapitre et trois des plus notables bourgeois, — Firmin le Roux, Mathieu de Croy et J ean de Coquerel, — acceptés comme arbitres par l’évêque et par le mayeur, décident que la ville fondera six « chapellenies )), dotées chacune de vingt livres parisis de revenu annuel — quatre à la cathédrale et deux au cimetière de Saint-Denis, — avec
de « Saint-Ladre ». La dénomination cadastrale de champ de « cinq Montan » conservée à une parcelle de terrain sise entre les « Ruinettes » et la « Flaque », rappelle le souvenir de ce très ancien oratoire amiénois, aux environs duquel on a exploité des carrières de pierre, dont il est fréquemment fait mention au xve siècle. Il a été détruit à l’époque de la construction de la citadelle. M. Corblet ( Hagiographie , T. IV, p. 537) n'a pu découvrir aucun renseignement biographiqueconcernant saint Montan.
obligation, pour les titulaires de ces chapellenies, de célébrer quotidiennement la messe à l’intention des infortunées victimes h
Le gardien du Beffroi, coupable de s’être montré trop complaisant et regardé comme l’auteur responsable des reproches imputés à la commune, fut révoqué et exclu pour toujours des charges municipales.
La fondation des « chapellenies », prescrite par la sentence arbitrale, a été acquittée1 2. Mais ni le bailli, ni le prévôt n’ont parcouru, que nous sachions, les étapes de la douloureuse et cruelle expiation que l’évêque avait infligée à leur excès de pouvoir.
Lejugement ne fut très probablement exécuté qu’en ce qui concernait les bassins d’argent et les cierges, Geoffroy deMilly s’étant dérobé par une fuite précipitée aux terribles conséquences de la faute commise. Il mena depuis une triste existence « n’ayant pas un roussin pour le porter 3 ».
Le prévôt obtint, quinze années plus tard, du pape Alexandre IV, l’absolution de l’excommunication fulminée contre lui4.
La révolte des pastoureaux, le plus connu des mouvements
1 . Cart. du Chapitre. T. II, p. 294, ch. cccxix. De emendatione pro quinque clericis suspensis a Ballivo.
2. Arch . mun. AA 1, p. 155 v°. — Quittance par Bernard d’Abbeville, évêque, et le chapitre, de la somme de 2000 livres parisis employée aux fondations. — 28 septembre 1262.
3. Louis d’Orléans. Les ouvertures du Parlement. Paris. 1607, p. 32, rapporte, d’après le procès-verbal manuscrit de la canonisation de saint Louis, que ce prince déposa, parce qu’il était juge corrompu, un bailli d’Amiens qui devint si misérable qu’il n’avait plus un roussin pour le porter. L’auteur ne nomme pas Geoffroy de Milly, mais nous ne voyons pas, dans l’histoire de ce temps, d’autre magistrat prévaricateur ainsi destitué.
4. De Court. Uns précités, T. I, p. 276. — Aug. Thierry, loc. cit., T. I, p. 210.
populaires de l’époque, éclate pendant la captivité de saint Louis, prisonnier des infidèles après la bataille de Mansourah. Les princes et les grands ayant échoué dans leurs tentatives pour la délivrance du roi, la multitude affolée par des prédications grossières et turbulentes, se persuade que Jésus-Christ l’accorderait à des hommes plus humbles et plus purs, comme seraient les laboureurs et les bergers. Des bandes redoutables s’organisent en Flandre, sous le prétexte de marcher à la conquête des lieux saints. Leur chef est un moine fanatique, nommé Job, qui s’intitule le maître de Hongrie, parce qu’il est originaire de ce pays. A sa voix, les paysans quittent leurs charrues et les pâtres leurs troupeaux ; leurs rangs se grossissent d’une foule de vagabonds et de pillards. Ils sont 30,000 déjà quand ces croisés d’une nouvelle espèce envahissent Amiens (1251).
Les bourgeois effrayés les gorgent de vins et de viandes. Maître Job produit une grande impression. Sa longue barbe, la pâleur de son visage amaigri lui donnentl’aspect saisissant d’un « homme de pénitence » à qui l’on ne peut rien refuser : « Aucuns s’agenouillent devant ce personnage étrange aussi comme ce se fust un cors saint et li donnent quanqu’il volt demander » L
Quelques années plus tard la haute réputation de justice et d’équité dont jouissait saint Louis le fit choisir pour arbitre entre le roi d’Angleterre et ses barons révoltés. La sentence a été prononcée à Amiens, en la présence de Henri III et de la reine son épouse, de leur fils Edouard, du comte de Leicester et des plus grands seigneurs des deux royaumes. 12631 2. Une cérémonie moins auguste, mais dont les conséquences devaient être funestes à la France, ramène Henri III
1. Historiens de France. T. XXI, p. 115. Chronique de Saint-Denis.
2. Thomas Rymer. Abrégé historique du recueil des actes publics d’Angleterre. Édit. Rapin Thoyras. T. I, p. 155. — Mathieu Paris. Grande chronique d’Angleterre. Édit. Huillard-Brèholles, T. IX, p. 97.
et Louis ÏX dans notre ville, le 29 mai 1269, pour la signature du traité qui consacre l’abandon de l’Agenois au roi d’Angleterre.
Le règne de Philippe le Bel vint trop tôt mettre un terme à une ère de prospérité et de bonheur qui ne se retrouvera de longtemps. Les anciens revenus du domaine, qui subvenaient facilement aux charges restreintes de la royauté sous Philippe- Auguste et sous saint Louis, ne suffisent plus aux besoins de la monarchie. L’altération des monnaies, qui trouble toutes les transactions et blesse tous les intérêts, ne peut procurer à la Couronne les fonds qui lui sont nécessaires, et il faut essayer de substituer à l’aide féodale et limitée un impôt plus général. Les communes et le clergé en subissent les conséquences. Rien de plus déplorable que la situation financière de Reims, de Rouen, d’Amiens et de Provins, sous Philippe le Bel1.
Si la pénurie du trésor suggère au génie fiscal de ce prince l’idée de concéder à l’échevinage, à titre de ferme perpétuelle, la prévôté de la ville avec sa pleine et entière juridiction et avec tous les revenus fixes ou aléatoires qui en dépendent 2 ; si l’échevinage trouve dans cet abandon le double avantage d’accroître ses prérogatives politiques et de mettre un terme aux conflits que renouvelaient fréquemment les chicanes d’un fermier étranger, on le fait payer chèrement. La prévôté, qui s’affermait alors (1292) quatre cents livres, coûtera à la commune six cent quatre-vingt-dix livres (environ 69,000 francs) de rente annuelle ! Encore n’en a-t-elle pas joui longtemps.
Philippe le Bel, qui redoutait l’influence des communes, recherchait l’occasion de les frapper ou d’intervenir dans leur administration intérieure. Quelle offense grave à l’égard de la Majesté royale attira les foudres du pouvoir sur Amiens?
1. Boutaric. La France sous Philippe le Bel. Paris. 1851, p. 151.