Courrier de la Somme , 24 mai
2. Sur les pressantes instances des gardes de la 3e légion, les Amiénois consentirent à laisser entre leurs mains, à titre de souvenir, ce drapeau confectionné à la hâte au moment de partir pour Paris et sur lequel était brodé le mot Amiens. La 3e légion, devenue plus tard le 11e bataillon, vint prendre part au mois d’octobre 1869 au tir international organisé à Amiens. Elle se fit précéder de cette bannière. ( Journal d'Amiens , 13 octobre 1869).
Il parcourut pompeusement la rue de Noyon, la rue des Trois-Cailloux, la rue Delambre, la rue Gresset, la rue du Cours (de la Ilotoie), et se rendit au Champ de Mars au milieu d’une indescriptible ovation, au son de fanfares guerrières. La députation de la garde nationale de Paris, composée de quinze cents hommes sous les ordres du lieutenant-colonel Ovine, marchait en tête. Ce fut la plus acclamée. Lille, Douai, Rouen, Arras, Beauvais, Valenciennes, Saint-Omer, Boulogne, Saint-Quentin, Clermont, Breteuil, Abbeville, Doullens, Péronne, Montdidier, Amiens et les communes rurales venaient ensuite. Des arcs de triomphe avaient été dressés en plusieurs endroits. Les fenêtres étaient garnies de spectateurs enthousiastes. On criait : Vive V Assemblée nationale! Vivent les Parisiens! Vivent les Amiénois ! Vive la Garde nationale! Vive la Députation de la Somme! Vive la République des honnêtes gens!
Le Champ de Mars était pavoisé de drapeaux, d’oriflammes, de banderoles. Les cohortes défilèrent, sous les regards d’un public nombreux, devant les commissaires du gouvernement et le maire d’Amiens qui se tenaient à l'entrée de la Ilotoie. La revue terminée, le cortège se dirigea vers la Cathédrale afin d’assister à la bénédiction de l’étendard que la troisième légion de la garde nationale de Paris apportait à « sa sœur d’Amiens ». Un banquet pantagruélique de plus de sept mille convives termina la journée. Cent cinquante tables de cinquante couverts étaient dressées autour du bassin de la Ilotoie, que dominait une statue gigantesque de la République. Des orchestres placés sur les îlots égayaient la réunion l.
1. Fête fraternelle à Amiens. Vue du banquet offert le I I juin par la garde nationale d'Amiens aux gardes nationales de Paris , Rouen , Lille , Douai, Valenciennes, Cambrai, Arras, Boulogne, Saint-Quentin, Beauvais, Clermont, Breteuil et à celles du département de la Somme. L. Duthoit, C. Pinsard, éditeur. Champin, lith. — Paris à Amiens en union et fra-
Le lendemain Amiens assista à une fête d’un tout autre genre et qui fut, après la démonstration de l’union des milices citoyennes pour le triomphe des droits et des libertés de la France, celle des ouvriers en l’honneur du travail assuré par la confiance dans un avenir meilleur. Le programme ne différa guère : défilé des corporations ouvrières, bannières déployéeSj revue au Champ de Mars, banquet populaire autour des tables dressées la veille, et, le soir, illuminations, mais l’on cria : Vive la République démocratique et sociale! sur le passage du cortège. En acceptant de participer, dans une certaine mesure, à cette seconde journée, M. Porion agit m fin politique, et empêcha qu’elle dégénérât en une manifestation révolutionnaire L L’allégresse inconsciente qui régna dans les manifestations des 11 et 12 juin, non plus que l’affectation voulue de la fraternité ne pouvaient ramener le calme des esprits2. La véritable concorde était absente des cœurs et les lampions fumaient encore que la question sociale renaissait avec de grandes difficultés.
Dans sa sollicitude à l’égard des classes laborieuses, le Conseil municipal n’attendit pas, pour organiser des ateliers communaux 3, que le gouvernement eût décrété le droit au travail. Depuis dix ans, Amiens dépensait des sommes énormes pour secourir les malheureux. En 1847, le budget des travaux de charité et du bureau de bienfaisance atteignait
ternité. A-propos patriotique dédié aux gardes nationaux réunis, par Victor Thurbet. Amiens, E. Yvert, 1848.
1. Le Démocrate, 12 juin 1848. — Courrier de la Somme, Journal de la Somme, 11, 12, 13, 14 juin 1848.
2. Les toasts de MM. Damay, procureur général, et Bazaine au banquet des travailleurs, ont donné lieu à une polémique acerbe entre le Journal de la Somme et le Courrier de la Somme; ce qui n’empêcha pas celui-ci d’écrire : « Toute trace de désunion était à peu près disparue, dans notre ville, pendant cette fête. »
3. Courrier de la Somme, 17 juin 1848. Les ateliers communaux.
le chiffre de 364,896 francs non compris les revenus des hospices. La ville nourrissait près de 4,000 ouvriers. Tous les pauvres, ou plutôt tous les paresseux, tendaient à devenir ses pensionnaires, et les ressources municipales s’épuisaient 1 au moment critique où les revendications ouvrières prenaient un caractère inquiétant.
Le prolétariat amiénois réclame l’institution d’un conseil général des travailleurs chargé de défendre ses intérêts 2 3. Il publie un journal ' Le Démocrate qui se charge de révéler « aux parias de la politique jusqu’où vont leurs droits et où ils cessent », sans tomber, toutefois, dans le communisme, car « le journal de l’atelier se borne à revendiquer l’amélioration du sort des classes laborieuses, le travail assuré pour tous, la contribution du riche au profit de la misère du pauvre, la protection de l’industrie, l’éducation gratuite, la participation du prolétariat aux droits comme aux charges du citoyen 4. »
Le 23 juin, vers le soir, les mots sinistres « on se bat à
1. Lettre du préfet de la Somme, du 21 juin 1848 : « La situation d’Amiens devient de plus en plus difficile. Il est de la plus grande urgence de sortir, s’il est possible, des voies dangereuses où nous sommes engagés. »
Proclamation de il/. Porion aux ouvriers des ateliers communaux, le 16 juin 1848: « Les ressources s’épuisent. Il faut que les secours que la ville vous accorde vous soient assurés jusqu’à ce que l'industrie reprenne son essor. »
2. Appel aux citoijens ouvriers d’Amiens : « Les délégués provisoires de toutes les corporations, d’accord avec l’administration supérieure et l’administration municipale, convoquent toutes les corporations, dimanche prochain, 15 juin, pour procéder à la nomination, par voie d’élection, des membres qui doivent composer un conseil général des travailleurs d’Amiens. »
3. Le Démocrate, journal de râtelier, paraît le lundi. Il eut 8 numéros : le premier le 30 mai, le dernier le 17 juillet. Le premier numéro est signé J. -B. Ronfleur, ouvrier. Les autres N. Mercier.
4. Le Démocrate, 19 juin 1848. « Ce que nous appelons de nos vœux ce n’est pas le communisme, c’est la République démocratique. »
Paris », qui volent de groupes en groupes, ramènent l’agitation. Avide de nouvelles, la foule anxieuse se presse aux abords du débarcadère, dans l’attente des trains dont le retard insolite l’énerve et l’exaspère. Peut-être les voyageurs arrivant de la capitale apporteraient quelque tempérament aux cruelles inquiétudes.
Le décret de dissolution des ateliers nationaux avait en effet servi de prétexte à une prise d’armes de l’émeute. Ils étaient cent mille insurgés parisiens, protégés par des barricades dans leurs positions retranchées de la Montagne Sainte-Geneviève, du Clos Saint-Lazare et de la Bastille. La journée du 23 avait été indécise; celle du 24 s’annonçait terrible et, dans le désarroi des premières heures, le peuple avait gagné du terrain. L’Assemblée nationale confie alors une sorte de dictature au général Gavaignac, qui prend la direction des opérations militaires.
A la nouvelle que la lutte est encore une fois engagée entre les pouvoirs publics et l’émeute, 400 hommes de la garde nationale s’offrent à marcher au secours de l’Assemblée nationale et partent, le 24, à neuf heures du matin sous la conduite des commandants Malot et Paillat, suivis, le surlendemain, par un deuxième détachement de 200 hommes que commande M. Tondu, et bientôt rejoints par l’élite des bataillons des autres villes du département L
La guerre civile engagée dans Paris présentait un caractère d’opiniâtreté et d’exaltation sans exemple. On se disputait pied à pied les rues, les carrefours, les maisons, les ponts, tous les points susceptibles de défense ou d’attaque.
Placés sous les ordres du général Lebreton, dont le quartier général était à la barrière Poissonnière, les Amiénois reçurent la consigne de garder, les uns, avec le capitaine Huré, le Clos Saint-Lazare; les autres, la barricade, enlevée