Le Glaneur , 15 avril
2. Courrier de la Somme,. 19 août 1849. Lettre de V. de Nouvion à Challier : « Je reçois le numéro du journal rouge ( L’Impartial ) de notre ville que vous avez cru utile de me faire passer sous les yeux. »
3. Courrier de la Somme, 15 juin 1849. L’Impartial (17 juin 1849) opposa un démenti formel à ce prétendu « complot montagnard ».
4. Courrier de la Somme et Ami de l’Ordre, du 20 avril au 20 mai. La droite légitimiste proposait : le comte Léon de Ghassepot et, après
et bien que les républicains se fussent efforcés de mêler aux noms de MM. Barni, Galisset, Bazaine, des noms choisis avec habileté pour capter la faveur populaire, leurs adversaires obtinrent une forte majorité. MM. Porion, Creton, de Beaumont arrivèrent en tête des élus, ainsi que le général Changarnier, l’homme qui s’appliquait le plus à inspirer au gouvernement une attitude militante contre la révolution.
Toutefois, le nombre relativement considérable de voix obtenues par Chevalier et par Ledru-Rollin attestaient les effets de la propagande socialiste pendant les cinq derniers mois. Les démagogues se vantaient d’avoir maintenant autant de partisans, à Amiens, que M. Lallart de Lebucquière, gendre du vicomte Blin de Bourdon, et que M. Péru- Lorel, tous deux candidats d’extrême-droite.
Aux préoccupations politiques s’en ajoutèrent alors d’autres d’un ordre tout différent. La population se vit, pendant l’hiver, sous le coup d’une nouvelle invasion du choléra. Un comité de salubrité, institué dès le mois de décembre, sous la présidence du docteur Rigollot, s’efforçait de multiplier ou de faire naître les précautions de nature à assurer la salubrité publique et privée, principalement dans les bas quartiers de la ville. La municipalité avait réalisé, depuis l’épidémie de 1832, des améliorations utiles dans ces quartiers malsains; il y avait encore beaucoup à faire. Le volume des eaux de la Somme, alors retenu par le canal navigable, ne suffisait plus à entraîner les immondices accumulées dans les cours d’eau qui sillonnent la basse ville et qui constituaient autant d’égouts à ciel ouvert, véritables foyers
qu’il se fut désisté, Péru-Lorel, à Amiens; Lallart de Lebucquière, à Doullens ; Randoingt, à Abbeville. Le comité du Courrier de la Somme s’obstina à les remplacer par Morel-Cornet, à Amiens, A. Dubois, à Doullens, et Calluaud, à Abbeville. L’entente ne put se faire sur ces trois noms.
d’infection. La maladie, qui se manifesta d’abord à Saint- Maurice dans les premiers jours de mai, gagna rapidement la paroisse Saint-Leu, et ne sévit nulle part plus que dans le voisinage des canaux. A certains jours du mois de juin, il n’était pas une maison de ce quartier qui ne comptât au moins un malade atteint du choléra ou de la suette, presque aussi meurtrière.
L’épidémie, un peu moins terrible que celle de 1832, dura du mois de mai au mois de novembre et fit 670 victimes qui, la plupart, appartenaient à la classe indigente L Précisément au moment où le fléau atteignait son maximum d’intensité, de fâcheuses nouvelles, survenues dans la journée du 18 juin, attristèrent encore notre population.
Ledru-Rollin avait pris l’initiative d’une insurrection contre la représentation nationale, et le mouvement menaçait, disait-on, de s’étendre à la province. L’autorité municipale prit des mesures énergiques. Un escadron fut placé en observation le long de la voie ferrée, entre Longueau et le faubourg de Noyon ; un détachement d’infanterie protégea les communications télégraphiques ; la gare fut occupée militairement; des patrouilles parcoururent les rues. Avant
1. Arch. mun. I5. Epidémie de 1849. — Instruction sur les précautions à prendre contre le choléra-morbus asiatique publiée par le Conseil de salubrité sur la demande de M. le Maire d’Amiens. Amiens, typ. d’Alfred Caron. — Rapport de P. Douchet, D. M. P sur l'épidémie cholérique. 6 septembre 1849. — Rapport de M. A. Goze , D. M. P., sur l'épidémie de choléra et de suette qui a ravagé, en 1849, une partie du quartier Saint-Leu.
Arch. de la Somme. M. Choléra de 1849. Tableau F présentant la statistique de l’épidémie cholérique de 1849 :
Communes.
Amiens (les 4 cantons) . .
Dates
Nombre
Nombre
Population.
de
1 l’inva1
^jon ^ cjITla fin
des m
laiades
des ai
loris
mai
de l’épidémie.
8 novembre
hommes
femmes
hommes
femmes
St-Sauveur. .
mai
19 septembre
Dreuil ....
mai
26 octobre
Longueau . .
juin
1 octobre
Argœuves . .
mai
26 octobre
que les dépêches rassurantes eussent appris le misérable avortement de la rébellion, bon nombre de gardes nationaux volontaires s’étaient inscrits à l’hôtel de ville, prêts à marcher de nouveau sur Paris. Une adresse, qui exprimait au chef de l’Etal et au général Changarnier la sympathique admiration de la ville d’Amiens pour leur courageuse attitude, se couvrit de signatures.
Le mois suivant, la venue du président de la République fournissait à la réaction l’occasion de s’affirmer. Le département de la Somme, qui s’était signalé par le grand nombre de suffrages accordés à Louis-Napoléon, eut la faveur d’être le premier visité par lui. Obéissant à une fantaisie familière aux anciens proscrits, il éprouvait quelque satisfaction à se montrer, avec le pompeux appareil du pouvoir suprême, dans la cité qu’il avait traversée naguère entre deux gendarmes. Le même sentiment devait le conduire, à quelque temps de là, à Ham.
La distribution des drapeaux aux gardes nationales servit de prétexte au voyage présidentiel. Louis-Napoléon arriva le 16 juillet, à dix heures du matin L MM. Dupin, président de l’Assemblée législative, Dufaure, ministre de l’intérieur, le général Ruthières, ministre de la guerre, le général Changarnier et plusieurs représentants l’accompagnaient. Les gardes nationales d’Amiens, de Péronne, de Montdidier, d’Abbeville, de Doullens, de Nesle, de Poix, de Corbie, de Molliens-Vidame, d’Oisemont, de Nouvion, de Roves, d’Allonville et d’autres localités faisaient la haie sur le parcours du cortège. A l’arrivée, comme au départ, pendant la cérémonie de la bénédiction des drapeaux, à la Hotoie, où un autel avait été dressé, comme à la sortie de la Cathédrale, où l’on se rendit pour le chant du Te Demi; partout, une foule compacte criait: Vive Louis- Napoléon!
1. Cf. les journaux d’Amiens des 17 juillet 1840 et. jours suivants.
Vive le Président! et mêlait à ses vivats le nom du général Changarnier. C’était comme la consécration du mandat que le département lui avait récemment conféré. Amiens acclamait ainsi le pouvoir fort, opposé aux théories socialistes et au désordre.
Louis-Napoléon saisit l’occasion du banquet que la municipalité lui offrit, dans la grande salle de l’Hôtel de ville, pour prononcer un de ces discours d’apparat auxquels il excellait ; il célébra en termes vibrants les bienfaits de la paix :
« Les habitants du département de la Somme veulent l’ordre et la paix. C’est dans cette ligne que s'est dirigée et que se dirigera toujours ma conduite. Mes efforts tendront constamment à vous donner l’ordre et la paix. Il a été dans le désir de l’empereur Napoléon d’établir une paix durable. C’est dans cette ville, c’est dans cette même salle, dont le nom est devenu historique, qu’a été signé, en 1802, le traité à l’aide duquel il voulait l’établir entre les deux plus grandes puissances de l’Europe, la France et l’Angleterre. Ces idées de paix sont également les miennes ; mais, entendez-le bien, c’est une paix honorable que je désire, une paix qui, en ■assurant la sécurité au dehors, ne sera nulle part de nature à compromettre la dignité de la France. »
Pendant toute la journée du 16 juillet, la population se porta au-devant de Louis-Napoléon, ainsi que sur le passage d’îm souverain. Les cris de Vive la République ! étaient très rares. Le maire saluant, à la fin du banquet municipal, « l’élu de six millions de suffrages qui a adopté pour devise: Dieu, la famille et la propriété », le Président lui souffla timidement : et la République, ce qui n’empêcha pas celui-ci d’omettre dans sa réponse le mot qu’il venait de suggérer à M. Porion. Quelqu’un cria Vive V Empereur ! A la réception qui eut lieu, le soir, à l’hôtel de la préfecture, les dames affectèrent certaines réminiscences des modes de l’Empire.
Tout cela était symptomatique : Louis -Napoléon n’était déjà plus considéré comme un simple Président électif et temporaire.
Malgré les incertitudes qui planent, malgré des complications dont une seule eût suffi, avant la révolution de février, pour jeter partout la panique et paralyser les affaires, notre population reste calme. Condamnée à vivre depuis deux ans dans une atmosphère troublée, elle en prend son parti.
Une date fatale a été fixée, qui remettra tout en question : et le renouvellement du pouvoir exécutif, et les élections à la Chambre des représentants, et la révision de la Constitution. Tout cela régulièrement ne doit arriver qu’en 1852. C’est un répit de deux années et, pour le mettre à profit, l’Amiénois travaille, fabrique, achète, vend, s’abandonne aux illusions et ne néglige aucune occasion de se distraire h
L’inauguration, le 27 octobre 1850, du Marché de Lanselles sur la place du Grand Marché 1 2, l’inauguration de la statue de du Cange, l’inauguration de la statue de Gresset servent de prétextes à de grandes fêtes populaires.
Continuateurs des Bénédictins d’autrefois, les Antiquaires de Picardie avaient parcouru, depuis quinze ans, une carrière brillante. L’unité de tendance et la persévérance de leurs travaux avaient produit les plus heureux résultats. Non contents des encouragements donnés à l’érudition locale, ils prirent l’initiative de l’une de ces récompenses que la
1. Le Glaneur , 13 juillet 1850: « Plusieurs symptômes signalent la reprise du travail. »
Courrier de la Somme , 5 mars 1851 : « Jamais, depuis longtemps, le carnaval n’avait été si joyeusement fêté à Amiens. »
2. Le Marché de Lanselles a été construit, sur les plans de M. Antoine, à l’aide des fonds légués à la ville par M. Mathieu Joseph de Lanselles. Délib. du 23 janvier 1849.
postérité doit aux gloires du passé, et ils provoquèrent une souscription publique destinée à ériger un monument à la gloire de l’immortel du Gange. L’inauguration de la statue, œuvre de Caudron \ qui devait éterniser les traits du grand savant, sur la plus belle place de sa ville natale, eut lieu le 20 août 1849 Ce fut un jour de gaieté sans mélange. Sur le terrain des illustrations nationales tous tombèrent d’accord pour payer le tribut de leur admiration au génie du travail et de l’érudition. Le héros de la fête n’avait été mêlé à aucune de nos révolutions. Né en 1610, mort en 1688, il vécut au temps où le principe de l’autorité royale était la religion politique de la France. Sans autre mobile que l’amour désintéressé de la vérité, il avait éclairé le moyen âge d’une vive lumière et il avait mérité d’être proclamé le père de la grande école historique moderne.
Amiens tout entier s’associa à la solennité et contribua à l’apothéose d’un de ses plus illustres enfants. On entendit MM. Breuil et Rigollot et les voix les plus autorisées de l’Institut le célébrer à l’envi ; on vit défiler les hommes le plus en renom dans le domaine des lettres, des sciences, des arts : Magnin, Naudet, Lenormand, Langlois, Julien, Renaud, de la Saussaye, Paulin-Paris, le duc de Luynes, Breton, de Mercey, Jubinal, Quicherat, de Longpérier 1 2 3 * * *
Le soir venu, les autorités civiles et militaires, les Antiquaires, les membres de l’Institut, se réunirent au salon Saint-Denis en un joyeux banquet, tandis que les principaux
1. Cf. plus haut p. 223 et Histoire de la Ville d’Amiens, T. II, p. 312.
2. Ami de l’Ordre, 20 et 21 août 1849. — Courrier de la Somme, 20 et 21 août 1849. — Le Glaneur, 21 août 1849. — L’Impartial, 2 septembre 1849. — Macqueron. Bibliographie précitée, N08 3033 à 3042.
3. La statue de du Cange sortait des ateliers de M. Saint-Denys, fondeur
à Paris. — La souscription publique atteignit le chiffre de 16,686 francs;
celui de la dépense fut un peu supérieur. La ville fournit le piédestal en
granit. Délib. du 21 avril 1849.
quartiers s’illuminaient. La fête nautique du lendemain, couronnement de deux journées de trêve politique, dépassa en éclat ce que les rives de la Somme avaient encore vu de plus brillant1. Représentons-nous l’embrasement, au moyen de curieux procédés de pyrotechnie, des eaux et des berges du canal entre les bains Chinois (pont actuel de Beauvillé) et le pont des Célestins : une flottille d’embarcations féeriques se balançant doucement, s’entrecroisant, évoluant en tous sens parmi les enchantements d’une pluie d’artifices et de centaines de fusées qui, tour à tour, surprennent, charment ou effraient vingt-cinq mille spectateurs éblouis par ces merveilles. « Jamais Venise ne répandit autant de feux sur ses mille canaux ; jamais Rome n’assista à plus incomparable fête nocturne ! ! » C’est un témoin récemment arrivé d’Italie qui l’écrit.
Les Antiquaires de Picardie avaient doté la ville d’une statue de du Cange, il appartenait à l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts du département de la Somme de l’enrichir d’une statue de Gresset : après les fêtes de l’érudition, les fêtes de la poésie ! La représentation en marbre blanc de l’aimable auteur de Ver-Vert , œuvre du sculpteur amateur Gédéon de Forceville 2, devait orner le jardin de la Bibliothèque communale. Elle fut solennellement inaugurée le 21 juillet 1851 3. Le programme comportait une séance littéraire à la gloire du poète, une cavalcade au profit des pauvres, une réunion de courses, qui présentait le puissant attrait de la nouveauté 4, enfin la traditionnelle fête nautique.
1. Le docteur Terrai présidait la Commission d’organisation de la fête dont M. l’architecte Ch. Pinsard fut le principal inspirateur.
2. Forceville (Gédéon Adolphe Casimir de), né à Sain t-Maulvis (Somme) le 12 février 1799, mort à Amiens le 30 janvier 1886.