De Menneval. Mémoires. T. II p
découvraient avec respect devant ce vétéran des armées britanniques 1.
Les pouvoirs furent échangés les 3 'et 4 décembre. Les conférences commencèrent le 5. On discuta sur la langue diplomatique à adopter, question toujours réservée dans les Congrès. Cornwallis écrivait et parlait le français ; il maintint toutefois son droit d’employer, selon les convenances, la langue anglaise. Les préliminaires de Londres avaient posé les bases du traité. Il semblait que le travail des plénipotentiaires dût être très court, et pourtant les conférences se prolongèrent pendant de longues semaines. « Signez, écrivait le Premier Consul à son frère, signez, car après Londres il n’y a plus de question sérieuse à débattre. »
Le 6 mars, un projet approuvé par Bonaparte fut communiqué à lord Cornwallis. On tomba enfin d’accord et le traité fut signé en minute, le 25. L’Angleterre gardait Ceylan et la Trinité. Elle restituait les autres colonies de la France. L’intégrité de la Porte était garantie. L’ile de Malte était rendue à l’Ordre de Malte, sous la garantie des grandes puissances. Georges III abandonnait les fleurs de lys dans l’écusson royal et le titre de roi de France, que ses prédécesseurs portaient depuis la guerre de cent ans.
Le samedi 27 mars 1802 est une date mémorable dans les fastes de notre histoire amiénoise. Ce jour-là, à onze heures du matin, les plénipotentiaires se rendent en grand gala à l’Hôtel de Ville, escortés par un peloton de cavalerie. Le 4e régiment de dragons et les compagnies de grenadiers du service d’honneur occupent les abords du palais du Congrès. A l’arrivée des ministres, les troupes présentent les armes, le canon tonne, le bourdon du beffroi répand sur la ville en fête ses larges flots sonores, mêlés à la note
1. Société d’Émulation d’Abbeville. Bulletin . 1898 n°4 p. 409. Notes écrites par Bonnard et Montigny, notaires à Picquigny.
LE CONSULAT
joyeuse du carillon de toutes les églises, les clairons sonnent, les tambours battent aux champs. La scène est saisissante !
Augustin de Bray et ses adjoints, dans le costume d’apparat que leur a donné le récent arrêté de messidor se tiennent au bas du grand escalier et conduisent successivement à la salle du Congrès lord Cornwallis, Joseph Bonaparte, d’Azarra et Schimmel-Penninck, qui paraissent au balcon. La foule les acclame.
Après un certain temps consacré à la révision des instruments du traité, les portes qui, de la salle du Congrès, donnent sur le grand salon, s’ouvrent vers deux heures et tout ce qu’Amiens compte de notabilités est admis au spectacle grandiose de la réconciliation, à la face du monde, des deux plus grandes nations de l’univers. Les plénipotentiaires apposent leurs signatures, puis s’embrassent aux applaudissements de l’assistance transportée de joie, aux acclamations de la multitude qui a envahi les abords « du palais du Congrès », et qui ne se lasse pas de crier : Vive la paix, Vive Bonaparte, Vivent les Ministres ! Le soir la ville est brillamment illuminée. L’allégresse est au comble.
Lord Cornwallis partit pour Londres le lendemain, laissant de larges aumônes aux pauvres de la ville. 11 craignait que son gouvernement n’approuvât pas les facilités de rédaction auxquelles il avait cru devoir consentir, et jugeait sa présence à Londres nécessaire pour assurer la ratification du traité.
Amiens, plus que toute autre cité manufacturière, pouvait croire au relèvement de son commerce, sous l’empire du
1 . Arch. mun. K1 an VIII. — Arrêté des 1 7 floréal et 8 messidor an VIII.
Le maire : habit bleu complet, boutons d’argent ; triple liseré uni brodé d’argent au collet et aux parements. Chapeau à la française avec bouton et ganse d’argent. Ceinture rouge à franges tricolores. Epée.
Les adjoints : même costume avec deux liserés brodés. Ceinture rouge à franges blanches.
régime prohibitif décrété contre les marchandises anglaises, aussi Joseph Bonaparte y recueillit-il, pendant son séjour, des témoignages non équivoques de la gratitude publique. Il se montra fort charitable, très accessible à tous.
L’heureuse issue du Congrès excita en France une joie délirante. Il semblait qu’un avenir de concorde et de bonheur s’ouvrît pour l’humanité tout entière, et si le traité ne provoqua pas le même enthousiasme en Angleterre, il y rencontrait un assentiment général. Dix-neut médailles allégoriques, de types différents l, ont été frappées afin de perpétuer le souvenir de la Paix d'Amiens qui fut également célébrée dans une remarquable estampe gravée par Le Beau, d’après Nodet.
« Certes l’heure était belle, écrit M. Albert Sorel 2, mais, pour que la paix d’Amiens durât, il eût fallu que l’Europe lui reconnût un caractère que n’avait présenté aucun des traités précédents : ni celui de Nimègue, ni celui de Ryswick, ni ceux d’Utrecht, d’Aix-la-Chapelle et de Paris, ni les derniers, ceux de Campo-Formio et de Lunéville. Il aurait fallu une France, encore exaltée de sa Révolution, refrénant tout a coup et apaisant les passions qui la poussaient, depuis dix ans, à déborder sur l’Europe. Il aurait fallu une Angleterre cessant d’être anglaise, exclusive et acharnée, pour se faire cosmopolite avec délices, ne disputant plus l’empire sur la Méditerranée et la souveraineté des mers. Il eût fallu engourdir cette Angleterre surabondante de force, d’activité, avec ses traditions, ses passions, son orgueil, ses banques, ses mines, ses fourneaux, ses milliers d’émigrants, ses flottes. 11 eût fallu une autre Europe, une autre France, d’autres peuples, d’autres gouvernements ! »
1. Bramsen. Médaille r Napoléon le grand, Copenhague 1904. Nos 194 à 212. — Voir le tableau de Ziegler, au Musée de Picardie.
2. Albert Sorel. L'Europe et la Révolution Française. VIme partie,
pp. 186 et suiv. *