CHAPITRE II
LE CONSULAT A VIE
2 Août 1802 — 18 Mai 1804.
I. Acceptation de la Constitution de l’an X. — Visite du Premier Consul ; arrivée et séjour. — La place de guerre déclassée. — Industrie et commerce. — II. Instruction publique. — Enseignement primaire et enseignement secondaire. — La loi du 11 floréal an X (1er mai 1 802) .
— Le lycée. — Faculté des lettres. — École pratique de santé. — Congrégations enseignantes. — III. Lettres et Sciences. — Sociétés savantes.
— L’Académie. — Mouvement scientifique. — Delambre et Duméril. Charles Nodier. — IV. Arts. — Jacques Rousseau. — Les arts sont négligés. — École de dessin. — M,le Cornet, MllesLamy et Henri Bourgois.
La puissance de Bonaparte se fortifiait tous les jours. 11 n’y avait pas encore deux ans qu’il avait été investi du Consulat, lorsqu’un sénatus-consulte prorogea de dix ans cette magistrature populaire. La Nation invitée ensuite à se prononcer sur la question : Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie, répondit affirmativement par quatre millions de suffrages. Il y eut, à Amiens, vingt-et-un registres ouverts pour recueillir les votes. Quatre ont disparu. Sur les dixsept encore existant, nous relevons 902 oui et un seul non, signé d’un ouvrier sayetier nommé Joachim Tirard. Augustin de Bray, donnant l’exemple de l’empressement à ratifier le sénatus-consulte, fit suivre son adhésion de ces mots : je vote pour dix fois dix ans. L’ingérence du préfet et le pressant appel adressé par lui à ses administrés, ne suffisent point à expliquer l’accroissement des votants, qui
furent bien plus nombreux que lors du plébiscite sur l’acceptation de la Constitution de l’an VIII. La paix d’Amiens, qui semblait clôturer à jamais une sanglante période de dix années de guerre, a été pour beaucoup dans ce résultat. De plus, beaucoup de royalistes, qui s’étaient abstenus deux ans auparavant, votèrent cette fois en reconnaissance de l’amnistie partielle qui venait d’être accordée aux émigrés. Enfin, le clergé, satisfait du Concordat, avait été un excellent agent électoral. L’arrondissement d’Amiens donna 4,612 oui et 7 non ; l’ensemble du département : 19,228 oui et 25 non L
Le décret organique du 16 thermidor an X (4 août 1802), que les historiens désignent sous le nom de Constitution de l’an X, accordait à Bonaparte des droits encore plus étendus. 11 rétablit un semblant de souveraineté nationale, par l’abolition des listes d’éligibilité et l’établissement d’une assemblée de canton, d’un collège électoral d’arrondissement et d’un collège électoral de département1 2.
L’assemblée de canton, formée de l’universalité des
1. Arch. nat. FIC. Somme. 1. n° 21. Manifeste du préfet de la Somme aux électeurs. Placard impr. — Ibidem. B IL 626 B. Consulat à vie. an X. État indicatif des autorités constituées et fonctionnaires publics de l’ordre judiciaire, à Amiens, qui ont adressé au ministre de la justice leurs registres de votes affirmatifs et négatifs sur la question : Napoléon Bonaparte sera-t-il consul à vie? — Arch. mun. Pan X. État par arrondissement des votes émis dans le département de la Somme.
2. Arch. nat. FIC. Somme. 1. an XI. Esprit public, élections. Liste des membres qui composent le collège électoral du département de la Somme.
L’assemblée de canton élisait deux candidats pris sur la liste des cent plus imposés, pour chacune des places du conseil municipal. Le préfet choisissait l’un des deux.
Le collège d’arrondissement nommait aussi deux candidats pour chacune des places du conseil d’arrondissement, et le collège du département deux candidats pour chacune des places du Conseil général. Le Premier Consul choisissait l’un des deux.
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citoyens, âgés de vingt-et-un ans et domiciliés depuis un an, choisissait : 1° les membres du collège électoral d’arrondissement, sans distinction de cens ; 2° les membres du collège électoral du département, parmi les six cents plus imposés. Le régime démocratique se trouvait ainsi tempéré par le régime censitaire. Les membres des deux collèges étaient nommés à vie. Des élections complémentaires ne devant avoir lieu que si les deux tiers disparaissaient, les élections faites dans les assemblées de canton, en l’an XI, sous l’impression favorable résultant du Concordat et de la paix d’Amiens, servirent pour toute la durée du Consulat et de l’Empire. Elles affectèrent ici un caractère très prononcé de réaction ; parmi les Amiénois nommés membres du collège électoral du département, on est surpris de rencontrer, déjà, des hommes qui avaient affirmé leur dévouement à la royauté des Bourbons, sous Louis XY1 : le chevalier de Gorguette d’Argœuves et Jourdain de l’Eloge, en compagnie de Dargent et de Daveluy, qui professeront les mêmes sentiments, sous Louis XVIII. Il y eut donc encore, de 1802 à 1814, des élections et des élus ; concession apparente faite à l’esprit d’indépendance.
Les Amiénois se montraient impatients de contempler les traits de l’homme extraordinaire, âgé seulement de trente-trois ans et déjà parvenu au faîte de la puissance. Le Premier Consul s’étant arrêté à Beauvais, au retour d’une excursion sur le littoral de la Seine-Inférieure, au mois de novembre 1802, y reçut une députation composée du maire d’Amiens et de MM. Becquerel, Laurendeau, de Bray- Valfresne et Morgan, venus « lui apporter le témoignage de l’amour de leurs concitoyens » et solliciter la faveur de sa visite L
1 Arch. mun. Délib. du conseil municipal du 14 brumaire an XI (5 novembre 1802). — La Decade du département de la Somme. 30 brumaire an XI.
(( Je verrai avec plaisir la ville d’Amiens, leur dit Bonaparte. Elle est intéressante par son industrie. Elle l’est surtout par le bon esprit de ses habitants. Je la compare à une grande famille qui a toujours été unie, parce que ses enfants sont bons. »
Les événements l’amenèrent plus tôt qu’il ne le croyait peut-être.
L’industrie locale commençait à ressentir les bienfaits de la paix d’Amiens ; l’activité et le perfectionnement des manufactures ramenaient à notre commerce la supériorité qu’une longue suite de calamités avaient donnée à ses rivaux, lorsque la lutte s’engagea de nouveau entre la France et l’Angleterre (mars 1803). Pour triompher d’un ennemi dont il mesure exactement la puissance, Bonaparte ne recule pas devant les plus graves résolutions. En même temps qu’il interdit le commerce anglais dans tous les ports de l’Europe où la volonté de la France peut exercer une influence dominatrice, il ordonne la formation d’une grande armée sur les côtes de la Manche. Les départements et les villes votent à l’envi des canons et des bateaux pour la flottille destinée à transporter cette armée par delà le détroit. Les ports de Boulogne, d’Étaples, d’Ambleteuse, deviennent le centre d’armements prodigieux et, de Brest à Flessingue, tous les chantiers sont en pleine activité. Le conseil municipal d’Amiens prend l’initiative d’une souscription patriotique dont le produit sera affecté à la construction, dans les chantiers de Saint- Valéry, de plusieurs chaloupes canonnières et de bâtiments de transport l.
Rien n’égale l’activité de Bonaparte. 11 visite les côtes de
1. Arck. mun. Délib. du 22 prairial an XI fil juin 1803). Discours du maire d’Amiens sollicitant le vote d’une souscription pour les chaloupes canonnières. Les souscriptions étaient de. cent francs, en actions divisibles par moitiés et par quarts. — Bulletin de la Somme, an XI. N° 15.
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la Manche, il ordonne de fortifier le littoral, il rassemble des troupes, il apparaît à l’improviste là où il est le moins attendu. C’est ainsi que la ville d’Amiens apprend, le lor messidor an XI (20 juin 1803), que le Premier Consul entreprend un voyage dans les départements du Nord, et qu’il arrivera sous peu de jours. Une véritable fièvre s’empare aussitôt des habitants, qui veulent accueillir en triomphateur celui dont la popularité grandit progressivement avec le bien-être social, la bonne administration et les lois utiles. Aussitôt « les cœurs s’enflamment, rien qu’à la pensée d’exprimer à Bonaparte la reconnaissance et l’amour qui lui sont dus L »
Dans la prévision de cette visite toujours possible, une garde d’honneur avait été organisée. Elle se composait d’un escadron de cavalerie, commandé par M. Morgan de Frucourt, et d’une compagnie d’infanterie, sous les ordres de M. de Saisseval. Les jeunes gens de la ville et des environs qui en faisaient partie s’étaient équipés à leurs frais. La municipalité avait remis un sabre d’honneur et une chabraque aux cavaliers. Ceux-ci portaient l’habit bleu de roi à la française avec boutons jaunes, le gilet blanc, le pantalon bleu et la botte courte. Ils étaient coiffés du chapeau à la française rehaussé d’un plumet blanc. Les officiers et sous-officiers étaient MM. Marié de Toule, Acloque, de Saisseval, de Pissy, Gorjeon de Verville, Gentil, Beaucousin (cavalerie) ; de Bray, Hesse, Chenet, Ilerbet, de Bonnaire (infanterie). Le Premier Consul et Mme Bonaparte venaient du
1. Arch. de la Somme. Z. Fêtes et cérémonies publiques. Voyage du
Premier Consul dans le département. — Liasse. État général de la dépense relative à la réception du Premier Consul. — Arch. mun. Délib. du 19 floréal an X (9 mai 1802), et Corresp. D1 2 1800-1802. p. 146 v°. — Bulletin de la Somme. 10 et 20 messidor an XI. — Mémoires de Mme de Rémusat. T. I. p. 238, — G. Stengjsr. La Société française pendant lé Consulat.
château de Mortefontaine, résidence de Joseph Bonaparte. Leur suite se composait de deux généraux de brigade, de trois aides de camp et de deux dames d’honneur, Mme8 de Talhouet et de Rémusat. Le préfet se rendit, le juin, à la limite du département pour les recevoir. Le voyage fut une marche triomphale. Les maires des communes voisines de la route apportaient le témoignage de leur admiration pour Bonaparte. Les enfants semaient des fleurs sur le chemin. Un peuple immense avait envahi l’esplanade de la porte Noyon, au-dessus de laquelle une pyramide portait cette inscription :
PAIX D’AMIENS — VI GERMINAL AN X AU RESTAURATEUR DE LA PATRIE LA VILLE D’AMIENS RECONNAISSANTE
Vers six heures du soir, un bruit confus de fanfares et de vagues clameurs s’élève dans le lointain, grandit, s’approche. Bientôt apparaît, précédé et suivi de chasseurs à cheval et escorté par la garde d’honneur, le carrosse dans lequel se trouvent Bonaparte et son épouse, Nicolas Quinette et Mme de Bémusat. Le cortège, composé de trois voitures, s’arrête à peu de distance des remparts. Augustin de Bray présente les clefs de la ville au Premier Consul et lui souhaite la bienvenue :
« Citoyen Premier Consul,
« Lorsque les Français, par un vœu libre et solennel, vous ont appelé au gouvernement suprême de la République, tous vous ont juré soumission et respect. Ce serment, citoyen Premier Consul, je le réitère au nom de mes concitoyens, en vous présentant les clefs de la ville d’Amiens. »
Puis se tournant vers la foule :
« Vous voyez, citoyens, le premier magistrat de la République ! C’est lui qui, sur le pont de Lodi, brava la foudre
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qui vous menaçait : c’est lui qui porta l’orgueil du nom français jusqu’aux sources du Nil ; c’est encore lui qui fixa les destinées de la France dans les champs de Marengo ; c’est lui enfin qui ramena parmi nous la paix et l’abondance. Tous ses jours sont consacrés au bonheur de la France.
« Crions tous, criez avec moi : Vive le Premier Consul, Vive Napoléon Bonaparte. »
On crie : Vive la paix ! Vive le Premier Consul ! Vive le sauveur de la France ! « L’entrée à Amiens ressemblait à une féerie, a dit Hortense de Beauharnais, femme de Louis Bonaparte. Cette ville pavoisée et fleurie ; ce peuple en délire entourant la voiture de Bonaparte, à laquelle les hommes voudraient s’atteler ; ces jeunes filles vêtues de blanc, jonchant le chemin de pétales de roses, et, dominant la sonnerie des cloches et le tonnerre des canons, les acclamations poussées par des milliers de voix ; tout cela était enivrant ! »
Une jeune personne de quatorze ans, grisée par l’enthousiasme qui éclate, fend tout à coup la foule, se précipite vers le Premier Consul, suffoquée par l’émotion, en proie à une violente crise de larmes, et balbutie ces mots : Bonaparte, Bonaparte, ah ! je vous aime bien ! Ce naïf hommage toucha le grand homme, qui aimait à le rappeler. Il en parla plusieurs fois à Sainte-Hélène1.
Pour se rendre à la préfecture, le cortège passe, à l’extrémité de la rue des Trois-Cailloux, sous un arc triomphal décoré d’images allégoriques et de devises ingénieuses, semées parmi les trophées d’armes alternant avec les drapeaux des principales nations du monde, l’Angleterre exceptée. Le soir, tout s’illumine comme par enchantement. Emblèmes, inscriptions, rayonnent dans la nuit.