‹ Histoire de la ville d'AmiensChapitre 142 sur 197 · Arch. mun. Délib. du 25 août · texte numérisé non relu

Arch. mun. Délib. du 25 août

LE SECOND EMPIRE

impériales, dans ces deux villes, avaient eu une tendance belliqueuse. Rappelant les revers du passé, signalant <t les points noirs qui assombrissaient l’horizon », invitant la France à avoir « la conscience de sa force », le discours de Lille trahissait les préoccupations du prince. La bourse l’avait accueilli par une baisse très sensible sur toutes les valeurs. Le discours d’Amiens ramena la confiance. On voulut trouver la réponse aux conjectures alarmistes de la veille dans le passage suivant : « Les événements qui se sont accomplis en Allemagne n’ont pas fait sortir notre pays d'une attitude digne et calme, et je compte avec raison, dit l’Empereur, sur le maintien de la paix » L

Les grands travaux d’édilité avaient obéré les finances municipales 1 2. La terrible épidémie rendit la crise plus sensible par le ralentissement des affaires, que des grèves, survenues en 1867, accentuèrent encore. 11 n’est donc pas étonnant que M. Albert Dauphin, nommé maire, le 27 novembre 1868, se soit trouvé dans la nécessité d’ajourner la réalisation des entreprises qui ne présenteraient pas le caractère d’une nécessité absolue 3. Aussi bien, le malaise industriel et commercial ne procédait pas uniquement des tristes événements qui s’étaient déroulés depuis quelques

1. Mémorial d’Amiens , 31 août 1867. Visite de LL. MM. Impériales à Amiens.

2. Journal d’Amiens, 19 mars 18G9. Lettre de M. Mancel: « Les impôts sont excessifs, la vie devient de plus en plus difficile. » — Ibidem, 20 mars 1869 et jours suivants. G. Rembault. Les futurs impôts à Amiens. — 28 mars 1869. Quelles sont les prùicipales causes de l’épuisement de la caisse municipale? — 6 mars 1869. Rapport de la Commission des voies et moyens pour dépenses extraordinaires d’édilité communale.

3. Arch. mun. Procès-verbal de la séance d’installation du 9 décembrel868.

mois. A ce malaise il y avait d’autres causes d’ordre plus général mais non moins funestes, auxquelles notre administration municipale était impuissante à remédier.

La politique du gouvernement tendait à bouleverser le régime économique de la France. Le système protecteur, qui consiste à frapper de droits d’entrée les produits manufacturésdes autres pays, afin de défendre l’industrie nationale, avait été réglementé par Colbert. Pendant la Révolution et sous le premier Empire, toute la politique commerciale se résumait en une seule et unique idée : amoindrir l'industrie de l’Angleterre. De là le blocus continental de 1806; de là la défense d’importer quelque marchandise britannique que ce fût. Le gouvernement de la Restauration et celui de Louis- Philippe suivirent la même ligne de conduite ou fixèrent des droits protecteurs très élevés. Tous les efforts faits en vue d’obtenir une législation moins restrictive échouèrent, soit devant l’opposition des Chambres, soit devant le mouvement de l’opinion, qui s’obstinait à trouver dans la concurrence française un stimulant suffisant pour l’industrie nationale.

Avec le second Empire, la doctrine du libre échange gagna du terrain. Les relations internationales, rendues plus faciles et plus rapides par l’application de la vapeur à la traction et à la navigation, invitaient au développement du commerce. De nouvelles conditions dans les rapports des peuples appelaient une orientation nouvelle du régime des douanes. Au lieu d’attendre cette œuvre de progrès de la consécration du temps, Napoléon III voulut opérer une véritable révolution du jour au lendemain.

Dès 1833 il commença à appliquer ses idées par une série de décrets qui abaissaient les droits d’entrée sur certaines matières premières et qui admettaient en franchise des produits destinés à recevoir en France un complément de main-d’œuvre.

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Le 9 juin 1856, alors que notre manufacture était florissante, une proposition de loi, qui supprimait toutes les prohibitions édictées contre les marchandises étrangères, fut transmise au Corps législatif. Aussitôt, les grandes cités industrielles formulèrent leurs doléances en des termes si énergiques, que Napoléon 111 parut céder. Le Moniteur annonça l’ajournement du projet, la nomination d’une commission d’enquête et, quelque temps après, le renvoi de la discussion à cinq années, c’est-à-dire en 1861.

La législation anglaise, le bon marché du combustible, surtout la puissance de l’outillage, constituaient, chez nos voisins d’Outre-Manche, des éléments de prospérité avec lesquels la France pouvait difficilement lutter. MM. deRoucy, Sauvai et Minotte, envoyés en Angleterre par la Chambre de Commerce et par la « fabrique d’Amiens », afin d’étudier sur place les procédés usités dans les centres manufacturiers, n’eurent point de peine à se convaincre de l’infériorité des établissements arniénois l.

11 existait, à Manchester et aux environs, plus de 20,000 métiers à tisser le velours, et ces métiers produisaient douze fois plus que nos 15,000 ouvriers tisserands. Un seul atelier de teinture apprêtait annuellement 50,000 pièces de cent yards : autantque tous nos teinturiers elapprêteurs ensemble. Dans ces usines colossales, le coton se filait, se tissait, s’imprimait, s’apprêtait mécaniquement.

11 semblait qu’Amiens dût souffrir plus qu’aucune autre ville dans ses industries multiples. L’approche de l’époque assignée pour la levée des prohibitions de douane eut pour effet de paralyser les transactions commerciales. Deux ans

i. 15 novembre 1856. Question des prohibitions. Industrie des velours de coton. Rapport présenté à la Chambre de Commerce par M. Ed. de Roucy, à son retour d’un voyage en Angleterre où l’accompagnaient MM. Minotte et Sauvai, délégués de la fabrique d’Amiens. Amiens, 1856, Alfred Caron.

déjà avant le terme fatal, « les constructions étaient arrêtées, personne ne renouvelait ses machines, on n'osait plus améliorer parce que l’avenir ne permettait pas d’espérer une compensation aux dépenses faites1. » Une pétition au Sénat pour demander l’ajournement indéfini de la levée des prohibitions de douane recueillit un grand nombre de signatures de filateurs, de fabricants, de teinturiers et d’apprêteurs, de négociants, qui s’efforçaient de conjurer, quand il en était temps encore, le danger qui menaçait de les englober dans une ruine commune 2.

Tout fut inutile! Le 5 janvier 1860, Napoléon III adressait à Achille Fould l’exposé du système économique qu’il entendait préconiser. Il voulait la doctrine libre-échangiste tout en reconnaissant qu’avant de développer notre commerce extérieur par le libre échange, il importait d’améliorer l’agriculture et d’affranchir notre industrie des entraves qui la plaçaient, sous certains rapports, dans des conditions d’infériorité vis-à-vis de l’étranger.

Le traité de commerce avec l’Angleterre fut signé le 1er octobre 1860, pour une période de dix ans. On n’allait pas jusqu’à proclamer le libre échange, mais on entrait largement dans la voie de la concurrence. 11 y avait dégrèvement des matières premières et diminution des droits de douane sur beaucoup de marchandises frappées jusque-là de prohibition.

Afin de relever le moral de notre place, désemparée sous le coup de ce traité, la Société industrielle d'Amiens et du département de la Somme, fondée le 15 décembre 1861, dans une séance solennelle dont M. le comte de Beaumont, sénateur, avait accepté la présidence d’honneur, convia tous les

1. Procès-verbaux des séances du Conseil général du département de la Somme. Année 1858 (3 septembre).

2. L’Ami de l’Ordre, 11 avril 1859. Pétition revêtue de 237 signatures.

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intéressés à s’unir contre l’ennemi commun. L’égoïsme et la rivalité régnaient alors sans partage. On croyait ne pouvoir et ne devoir travailler que pour soi et, loin de s’entr’aider afin de s’élever ensemble, on espérait grandir plus facilement en ne contribuant pas au succès d’autrui. La Société industrielle se donna la noble mission de provoquer l’entente, de grouper les bonnes volontés et d’accroître la richesse générale en facilitant la réussite de chacun. Elle prétendait affermir l’alliance de la main-d’œuvre et du capital, gage de la prospérité publique; encourager l’industrie par la réunion, sur un point central, de tous les éléments d’instruction, par des cours, des conférences, des prix et des récompenses; propager enfin dans la classe ouvrière l’amour du travail, de l’instruction et de l’économie1 2.

La présidence fut offerte à M. Eugène Cosserat. C’était assurer a l’utile institution le concours d’une grande expérience et récompenser l’homme d’initiative et de progrès qui venait encore de donner le signal d’une transformation de nos anciens procédés manufacturiers, en montant un tissage où fonctionnaient quatre cents métiers mécaniques importés d’Angleterre ~.

La Société industrielle et la Chambre de Commerce mirent tout en œuvre afin de combattre les fâcheux résultats du brusque changement de régime économique. Dans la grande querelle des protectionnistes et des libre-échangistes, personne ne se montra plus ardent que M. Vulfran Mollet. Le talent, la compétence et la ténacité qu’il apportait à défendre

1. Règlement de la Société industrielle d’Amiens. Amiens, Jeunet, 1861. — Bulletin de la Société industrielle d’Amiens . Le Bulletin, dont la publication a commencé en 1862, s’est poursuivi depuis sans lacune et donne annuellement un volume in-8°.

2. Arch. de la Chambre de Commerce. 5 janvier 1859. — Journal d’Amiens, 6 août 1865. Rapport de M. Vulfran Mollet au nom de la Commission d’examen du cours de tissage.

HISTOIRE DE LA VILLE d’àMIENS.

les industries locales lui valurent une très grande notoriété.

L’enquête dirigée, en 1869 l, par M. Ozenne, secrétaire général du ministère du commerce, homme sincèrement dévoué aux intérêts français, souligna les funestes conséquences de la législation imposée à la manufacture 2. Par de courageux et intelligents efforts, nos industriels se préparaient à soutenir avec avantage la concurrence sur bien des points, lorsqu’ils se trouvèrent en butte à d’autres difficultés auxquelles les événements qui tenaient l’opinion publique en suspens n’étaient point étrangers.

L’Empire autoritaire, ébranlé par les efforts d’une opposition toujours grandissante, venait de subir une atteinte plus grave encore aux élections du mois de mai 1869. Les doctrines libérales prenaient faveur à Amiens, comme nous allons le voir, en esquissant les phases diverses du mouvement politique, dans notre ville et dans le département de la Somme, pendant les dix-huit années du règne de Napoléon III.

1. Chambre de Commerce d'Amiens. Enquête administrative sur les traités de commerce. Séance du mardi 26 octobre 1869, présidée par M. Ozenne. Amiens, 1869, T. Jeunet.

2. Mémorial d'Amiens, 22 août 1869. Etude de M. Adéodat Lefevre sur les conséquences des traités de 1860 :

En 1860, la production du velours croisé, uni ou à côte et lisse et du velours granit, tissés à la main dans les environs d’Amiens, et à la mécanique dans la ville, jointe à la production des tissages mécaniques d’Ourscamps, de Bolbec, de Marœuil, de Mulhouse et de Cernay, expédiée à Amiens, en écru, pour y être teinte et apprêtée, donnait un ensemble

de pièces 105,000

En 1868, la même production totale est de . . . pièces 75,363

Différence en moins pièces 29,637

Reprenant le chiffre de la fabrication en 1868 . . pièces 75,363

Ajoutant celui de l’importation anglaise livrée à la consommation française pièces 28,475

On obtient pièces 103,838

soit à peu près le chiffre de l’ancienne production du commerce amiénois.

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