‹ Histoire de la ville d'AmiensChapitre 156 sur 197 · Arch. mun. Délib. du 6 septembre · texte numérisé non relu

Arch. mun. Délib. du 6 septembre

3. Effectif de la garde nationale : Etat-major : 34 officiers et sousofficiers. Musique : 73 hommes. Deux bataillons : 2,416 officiers, sousofficiers et soldats. Deux batteries d’artillerie : 264 hommes. Cavalerie : 47 hommes. La compagnie des sapeurs-pompiers : 251 officiers, sousofficiers et soldats.

Cependant, le flot de l’invasion monte rapidement. Après la Lorraine, l’Alsace et la Champagne, la Picardie vient de tressaillir au contact de l’ennemi, qui est à Laon le 9 septembre; à Villers-Cotterets, à Senlis, à Château-Thierry, le 15. L’œuvre de destruction des voies ferrées se poursuivant en avant des colonnes prussiennes, les relations avec Paris n’existent plus que par Pontoise et par le détour de la ligne de l’Ouest, après que l’on a fait sauter le pont sur l’Oise et le viaduc de Chantilly. L’isolement commence pour Amiens, isolement rendu plus sensible après l’investissement de la capitale, qui a pour conséquence d’interrompre ou de rendre très difficiles les communications entre les départements du nord et le reste de la France (19 septembre).

Les deux bataillons des mobiles de la ville et de l’arrondissement d’Amiens, enfermés dans la place de Paris, formaient, avec celui d’Abbeville, un régiment commandé par le lieutenant-colonel Boucher, vétéran des armées d’Afrique et d’Italie. Ce régiment, le 52e, fut incorporé dans la première division de la troisième armée placée sous les ordres du général Vinoy.

S’inspirant du langage des commissaires de la Convention, M. Lardière, qui voudrait attiser la flamme du patriotisme, adresse cet appel aux habitants du département, le lendemain de l’entrevue du comte de Bismarck et de Jules Favre à Ferrières :

« Aux armes ! Devant les prétentions insolentes de la Prusse, il n’y a plus qu’un devoir pour les citoyens français : pousser la guerre à outrance jusqu’à ce que le sol national soit complètement expurgé !

« Que tous les hommes valides se lèvent pour chasser l’ennemi qui le souille et qui veut démembrer la France ! L’élan de 1792 peut seul sauver la France !

« Debout, citoyens, enrôlez-vous en masse sous les drapeaux de la République, et sus au Prussien! Qu’il trouve

son tombeau là où il espère couronner la ruine et l’avilissement de la France ! 1 2 »

Et, comme en 1792, le maire et le colonel de la garde nationale se tiennent, pendant deux jours, en permanence sur une estrade, décorée de drapeaux, dressée dans la cour de l’Hotel de ville, prêts à recevoir les enrôlements volontaires. 11 y en eut environ trois cents. Le décret du 29 septembre, qui appelait sous les drapeaux les célibataires et les veufs sans enfants, de 21 à 40 ans, incorpora dans les bataillons de la garde nationale mobilisée tous les hommes qui auraient pu s’engager et qui furent répartis en trois légions ayant chacune cinq bataillons : les centres de concentration étaient Amiens, Abbeville et Péronne. Un emprunt de 1 ,645,000 francs, voté par le Conseil général, permit de pourvoir à leur équipement

Au milieu du désarroi, conséquence inévitable des revers, les esprits deviennent de plus en plus impressionnables. Il suffit d’un bien petit incident pour faire encourir le reproche de traîtrise. Un soldat ivre, que l’on sut être déserteur, se présente un soir à l’hôtel de l’Ecu de France, situé à l’angle de la rue du Loup et de la place Saint-Denis, simulant une blessure et demandant à se faire soigner. La supercherie était évidente. L’hôtelier veut l’éconduire. Mais voici que la foule ameutée par les bruyantes protestations du faux blessé menace d’infliger un châtiment exemplaire à celui que, sans plus de réflexion, elle qualifie de mauvais patriote. Les vitres de son établissement volent en éclats, et la manifestation dégénère en une émeute qui terrorise le quartier 3.

1. Arch. mun. Invasion. Préfecture de la Somme. Le Préfet de la Somme aux habitants du département. 26 septembre 1870. Placard impr.

2. Ibidem. Guerre de 1870. Engagements volontaires. Arrêté préfectoral du 16 octobre 1870.

3. Journal d’Amiens, 18 septembre 1870. Ordre du jour du général de Lapérouse.

L’influence néfaste de meneurs étrangers k la ville tendait alors à s’exercer sur les soldats qu’ils mettaient en garde contre les officiers. Ils les attiraient dans des clubs où l’on prêchait ouvertement l’insubordination « aux traîtres qui avaient vendu la France à Sedan ! » Egarés par ces coupables discours, plusieurs compagnies du 43e forcèrent un jour la porte du quartier et se mirent en route, avec armes et bagages, sous prétexte d’aller secourir Paris qu’on abandonnait, leur avait-on dit. Le commandant de Linière eut besoin de toute son énergie pour les faire rentrer dans l’ordre l.

La nomination de M. Testelin, préfet du Nord, aux fonctions de commissaire de la défense nationale dans les départements de l’Aisne, du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme, fut le point de départ des tentatives faites en vue d’organiser les bonnes volontés du pays.

Très connu pour ses sentiments républicains et bon patriote, le docteur Testelin était un praticien distingué, qui n’avait aucune notion militaire, mais il rencontra un auxiliaire précieux dans le colonel Farre, directeur des fortifications de la place de Lille. C’est à M. Farre, adjoint au commissaire de la défense, nommé, peu de temps après (22 octobre), général de brigade, que l’on attribue le principal mérite de la création de l’armée du Nord.

M. Testelin vint à Amiens le 1er octobre. Le Conseil municipal lui donna « l’assurance du sincère et loyal appui qu’il avait la ferme volonté d’accorder au Gouvernement de la Défense nationale 2. » Il fut rappelé, dans notre ville, la semaine suivante par une circonstance toute fortuite.

Gambetta, parti de Paris, en ballon, le 7, pour aller rejoindre à Tours MM. Crémieux et Glais-Bizoin, avait atterri

1. La campagne du Nord. Opérations de V armée française du Nord, \ 870-187 1 . Paris, Tanera, 1873, p. 15.

2. Arch. mun. Délib. du 29 septembre et se'anee du 2 octobre 1870.

aux environs de Clermont. Après une courte halte à la souspréfecture de Montdidier, le fougueux député de la Seine arriva à Amiens le lendemain, à trois heures du matin L M. Lardière se trouvait à Lille. Immédiatement informé de cette visite inopinée, le préfet de la Somme rentra en toute hâte avec M. Testelin et ses collègues du Nord et du Pasde-Calais. Rien n’a transpiré des résolutions arrêtées par ces personnages dans le conciliabule tenu à la préfecture, sous la présidence de Gambetta, qui venait imprimer à l’organisation de la défense, en province, une énergie que les membres de la délégation de Tours avaient été jusqu’alors impuissants à déterminer. M. Jules Barni se trouvait à Amiens. Le ministre s’entretint longuement avec lui et le décida à l’accompagner à Tours, où il rédigea, pour le Bulletin de la République, des articles qui, réunis en volume, ont fourni le Manuel républicain.

Au moment de prendre place dans le train qui devait le conduire à Rouen, Gambetta adressa une vibrante allocution aux personnes qui l’avaient accompagné à la gare et à la foule massée sur les quais :

« Si je quitte Paris, c’est-à-dire tout ce que j’aime, ce à quoi j’ai voué toute mon énergie et toutes mes forces, c’est dans la conviction de provoquer, en province, un mouvement en faveur des assiégés résolus à mourir plutôt que de se laisser imposer les prétentions de l’étranger!

« J’attends de vous le serment solennel de faire tous les sacrifices pour expulser les Prussiens de notre sol. Il faut nous soumettre à toutes les nécessités de la situation. 11 faut apporter votre concours dévoué au gouvernement. Au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, soyons unis! A cette condition nous triompherons et, la France sauvée, nous aurons fondé la République. »

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