DEUXIÈME PARTIE
L’Occupation d’Amiens par les Prussiens 28 Novembre 1870 — 22 Juillet 1871.
I. Retraite de l’arméadu Nord. — Désarmement de la garde nationale sédentaire. — Attitude énergique du maire d’Amiens. — Entrée des Prussiens dans la ville. — II. Insuffisance de l’armement de la citadelle.
— Le commandant Vogel. — Sommations, attaque et résistance. — Mort héroïque de Vogel. — Menaces de bombardement. — La capitulation. — Le million de la rançon des artilleurs amiénois. — III. L’occupation s’organise. — Le préfet prussien. — Von der Grœben à Amiens. — Faidherbe et Manteuffel. — Offensive de l’armée du Nord. — Faidherbe sur la vallée de l’Hallue. — Les Prussiens quittent la ville. — Arrogance du commandant Hubert. — Les Prussiens reviennent. — IV. Les armées en présence. — Premiers engagements. — Bataille de Pont-Noyelles. — Retraite de l’armée française. — Siège de Péronne. — Bataille de Bapaume.
— V. Incidents survenus au cours de l’occupation. — M. Dauphin préfet provisoire. — Le général von Gœben. — Capitulation de Péronne. — L’armée du Nord se rapproche d’Amiens. — Bataille de Saint-Quentin.
— L’armistice. — Elections à l’Assemblée nationale. — Les derniers temps de l’occupation. — Emprunt de cinq millions. — Evacuation de la ville et du département. — Anniversaire du 27 novembre 1870.
Les ordres du général Farre parvinrent à Amiens à trois heures du matin. M. Lardière quitta aussitôt la préfecture pour transporter le siège de l’administration départementale à Abbeville. Le mouvement de retraite commença sur
toute la ligne vers cinq heures, en quatre colonnes : la première, sous les ordres du général Lecointe, se dirigea vers Doullens; la deuxième, conduite par le général Paulze d’Ivoy, suivit la route de Pas ; le général Farre prit celle de Cambrai, avec la troisième, tandis que la quatrième passait par Albert et Achiet.
Les Amiénois connurent bientôt la triste réalité. Obéissant à la consigne donnée la veille, les gardes nationaux se rendirent au point de ralliement sur le boulevard Fontaine. M. Lardière avait laissé à M. Dauphin le soin de procéder au désarmement. La plupart avaient des fusils à baguette qu’ils ne purent décharger qu’en tirant en l’air. De là une fusillade inattendue qui fit croire que les Prussiens envahissaient la ville. On crie : Voilà les Prussiens! C’est un sauve-qui-peut général. Tout ce qui reste encore de soldats dans Amiens se précipite vers la route de Doullens, dans un effroyable pêle-mêle, au milieu de détonations de coups de feu, de clameurs confuses. La peur paralysant le sentiment du devoir, lignards et mobiles, si braves la veille en face de l’ennemi, jettent leurs sacs et leurs armes, pour courir plus vite. Les caissons brûlent le pavé avec un bruit assourdissant. Les gendarmes chargés de couvrir la retraite galoppent éperdus et ajoutent à la confusion, qui est indescriptible
A la faveur du désarroi, et sous prétexte de ne rien laisser d’utile aux Prussiens, des gens sans aveu envahissent la caserne de Cerisy et pillent le magasin des vêtements destinés aux gardes nationaux mobilisés ; de même ils se ruent sur les quais de la gare et s’emparent de toutes les marchandises à leur convenance. La Compagnie du Nord avait eu la sage précaution d’évacuer sur Boulogne la plus grande
1. Daussy. L'entrée des Prussiens dans Amiens le 28 novembre 1870. Amiens, T. Jeunet, 1883. — Opérations de L'armée française du Nord, 1 870- 1 87 1 . Paris, Tanerà, 1873, p. 77.
partie du matériel. Il restait seulement 7 locomotives et 87 wagons de marchandises diverses1 2.
Par un oubli inconcevable, Farre ne laissait aucune instruction pour la défense de la citadelle. Le capitaine Jean François Vogel, de l’état-major des places, qui la commandait depuis 1865, était abandonné sans direction, et dans quelles fâcheuses conditions ! Avec un armement insuffisant de 22 canons à âme lisse de différents calibres et 130 artilleurs de la lre batterie de la garde nationale mobile de la Somme, la plupart enfants d’Amiens, prêts à se dévouer pour l’effort suprême, mais sans grande expérience du tir. Au moment de quitter Amiens, Paulze d’Ivov avait prescrit à trois compagnies de mobiles du Nord de s’enfermer dans la forteresse, ce qui porta l’effectif de la garnison à 450 hommes; 50 de ces mobiles désertèrent la nuit suivante ~ï
La population attendait le dénouement de la journée fatale en proie à une exaltation difficile à dépeindre : singulier mélange d’abattement et de folles terreurs. L’imagination des exaltés se donnant libre carrière, le mot de trahison vole de bouche en bouche. L’idée de trahison était fort répandue, écrit M. Daussy 3, observateur attentif de la mentalité de beaucoup de ses concitoyens; elle dispensait de toute réflexion, elle expliquait commodément ce qui semblait être inexplicable, ce qui bouleversait toutes les notions reçues, à savoir
1. Arch. mun. Guerre. Invasion. Rapport de M. d’Arcangue, inspecteur principal de la compagnie du Nord II y avait 48 wagons de charbon, 19 wagons chargés de fourrage et 2,000 sacs de farine.
2. Défense de la citadelle d’Amiens : « Récit manuscrit rédigé par nous sous-officiers de la lr0 batterie d'artillerie de la garde nationale mobile de la Somme, dont un exemplaire sera gardé par chacun de nous comme souvenir de bonne amitié. Signé: G. Rivillon, S. Savary, N. Cresson, N. Lejeune, Daumas, E. Defrance. » — Journal officiel, 9 mai 1872. Extrait du procès-verbal de la séance du Conseil d'enquête du 15 avril 1872, relativement à la capitulation de la citadelle d’Amiens.