‹ Histoire de la ville d'AmiensChapitre 171 sur 197 · Daussy. La ligne de la Somme, pp. 10 et · texte numérisé non relu

Daussy. La ligne de la Somme, pp. 10 et

que les Français fussent vaincus, eux les premiers soldats du monde! L’armée du Nord se retirait devant l’ennemi, donc il y avait des traîtres et les traîtres c’étaient le maire et les conseillers municipaux qui capitulaient !

Le plus vulgaire bon sens eût pourtant dû faire comprendre que, dans les circonstances où l’on se trouvait, les destinées de la ville étaient uniquement dans les mains des chefs de l’armée du Nord et de M. Lardière.

Abandonnée par les autorités françaises, la municipalité passait sans défense à la merci du vainqueur! M. Dauphin, à qui on laissa ignorer jusqu’au dernier moment les résolutions prises \ lança ce manifeste :

< i Habitants d’Amiens,

« Les généraux chargés de défendre la ville sont partis, à l’improviste, avec leurs troupes et, les jugeant trop faibles, nous ont abandonnés.

« Le comité militaire n’a pas été consulté.

« Le préfet a quitté Amiens cette nuit.

« Moi, je reste avec mon Conseil municipal, désespéré et sans force contre l’ennemi ; dévoué à mes concitoyens et prêt à tous les sacrifices pour eux ! »

Quelle ne fut pas la surprise des éclaireurs ennemis, rôdant avant le jour autour de nos positions, lorsqu’ils constatèrent que les retranchements étaient abandonnés et les villages évacués par les troupes françaises!

Le commandant des avant-postes, Starkloff, en donna avis au général von Gœben et celui-ci à Manteuffel. Von Gœben, laissant la 15e division dans ses cantonnements de Fouencamps, Boves et Sains, dirigea de suite la 16* sur Amiens. L’avant-garde parvint au faubourg de Beauvais sans rencontrer d’obstacle et un détachement du 40e régiment d’in-

1. Arch. mun. Procès-verbal de la séance du 28 novembre 1870.

fanterie, sous les ordres du lieutenant Hirsch, s’arrêta en face de la palissade placée à l’entrée de la ville, tandis que des hussards se postaient des deux côtés du défilé pratiqué dans la fortification improvisée. 11 était dix heures du matin.

Le Conseil municipal se tenait en permanence à l’Hôtel de ville, dans l’attente des événements, quand arriva un habitant du faubourg porteur d’un billet signé : Hirsch et ainsi conçu :

« M. le Maire est prié instamment de venir de suite à la route de Dury, s’il veut épargner des désagréments à la ville. »

M. Dauphin se rendit à l’invitation, accompagné de MM. Dewailly, Daussy, Fleury et Duflos. M. Daussy parlait couramment l’allemand. L’entrevue eut lieu dans l’une des dernières maisons du faubourg. Aux diverses questions que posa le lieutenant Hirsch le maire d’Amiens répondit avec calme : les troupes et le préfet avaient quitté la ville; la garde nationale était désarmée ; il ne pouvait cependant garantir que, lors de l’entrée des Allemands, les habitants ne feraient pas usage des fusils qu’ils détenaient peut-être encore ; il ignorait les instructions données au commandant de la citadelle 1

L’entretien durait depuis quelques instants, lorsque survient le commandant Starkloff, à la tête d’un peloton de hussards. Il pose les mêmes questions à M. Dauphin, ajoutant sur un ton d’excessive rigueur : « Si un seul coup de fusil est tiré, la ville sera brûlée ! »

Alors s’engage entre lui et le maire d’Amiens le dialogue suivant :

— oc Vous allez me conduire à l’Hôtel de ville !

— « Je m’y refuse absolument!

— « Vous marcherez !

— oc Non ! »

1. Arch. mun. Procès-verbal de la séance du 28 novembre 1870.

Saisissant un revolver, le Prussien fait mine de vouloir s’en servir

— « Non, continue M. Dauphin, je n’introduirai pas l’ennemi dans ma ville. Ce n’est pas pour cela que je suis venu ici; c’est un piège qu’on m’a tendu. Je ne marcherai pas à la tête des Prussiens !

— « Je vous y forcerai !

— « Soit. Mais alors on verra que je cède à la force ! »

Et après un instant de réflexion :

— « Combien de temps vous faut-il pour aller à la mairie?

— « Au moins dix minutes.

— « Eh bien, allez ! Dans vingt minutes je marcherai en avant. Vous vous trouverez à la mairie. »

Le retour fut pénible.

« Nous nous avancions silencieux, au milieu de la chaussée, le maire et moi en tête, à travers les flots pressés de la foule anxieuse et agitée, écrit M. Daussy. 11 y avait là beaucoup de curieux venus pour voir et qui étaient tout occupés à regarder les hussards, dont les uniformes bleus et les bonnets en fourrure, se détachant sur la barricade au bout du faubourg, faisaient fond de tableau. Ceux-là ne disaient rien. Mais il y avait aussi des patriotes enflammés de colère, convaincus que la ville était victime d’une lâche trahison, et ceux-ci ne ménageaient point l’expression de leur indignation. Ils nous accablaient d’injures et même nous menaçaient du poing. Nous eûmes quelque peine à nous frayer passage

dans leurs rangs irrités »

Une demi-heure plus tard les hussards arrivaient en face de l’Hôtel de ville, avec un détachement d’infanterie. Starkloff demande à parler à M. Dauphin, il se présente accompagné de MM. Dewailly et de Favernay, qui, entre temps, étaient allés pressentir le commandant de la citadelle sur ses intentions. Vogel avait dit qu’il ne provoquerait pas les hostilités, qu’il se bornerait à se défendre, par ménagement pour la ville.

L’officier prussien, désireux de pousser une reconnaissance jusque sous les murs de la forteresse, ne se couvre pas moins de la personne du maire comme d’un bouclier, et lui enjoint de marcher à ses côtés, en avant de la troupe. M. de Favernay ayant réclamé la dangereuse faveur d’accompagner M. Dauphin, nos deux concitoyens, conduits jusqu’à deux cents mètres environ de la citadelle, sont gardés à vue pendant une heure, puis ramenés sous bonne escorte à FHôtel de ville, pendant que von Gœben, franchissant les limites du faubourg, arrive fièrement à la place Périgord, à la tête du 40e régiment d’infanterie et de deux batteries d’artillerie.

Le sifflement railleur du fifre dont les notes aiguës sautillent sur le sourd roulement du tambour plat; la vue du uhlan avec le long manteau, le talpack, la carabine au poing; la pointe des casques ; la marche cadencée des lourds bataillons à l’alignement inflexible ; tout cela impressionne douloureusement. Cette entrée triomphale de l’envahisseur est à elle seule une souffrance, une angoisse cruelle !

Aussitôt, officiers et soldats se répandent dans les différents quartiers, à la recherche de logements que la municipalité était mise en demeure de leur attribuer d’après les indications de l’autorité militaire 1.

Tant que la citadelle restait en notre pouvoir, l’occupation d’Amiens était précaire pour l’ennemi. Chez le commandant

1. Arch. mun. Guerre de 1870. Occupation prussienne. Placard imprimé.

Un arrêté du 1er décembre, signé du commandant von Busse, règle l’ordinaire des hommes qui avaient droit, chaque jour, à 750 grammes de pain, 500 grammes de viande ou 250 grammes de lard, 500 grammes de légumes avec sel, 30 grammes de café, 60 grammes de tabac ou cinq cigares, un demi-litre de vin ou un litre de bière, un douzième de litre d’eau-de-vie.

Vogel, le vieil honneur français s’alliait au patriotisme le plus pur. Né le 6 février 1821 à Buchswiller, petite bourgade d’Alsace, il avait été fortement trempé à la rude école des zouaves, en Afrique, en Grimée et en Italie. Le danger ne l’effrayait pas ; doué de cet entrain naturel qui soutient et enflamme ceux que l’on a l’honneur de commander, il fit preuve d’un grand sang-froid. Une première fois sommé de se rendre, il répondit par un refus très net, renouvelé par écrit, lorsqu’un parlementaire lui remit, vers cinq heures du soir, une lettre fort courtoise de von Gœben. Dans cette lettre le général se plaisait à reconnaître « les sentiments généreux et le courage du commandant français ; il l’engageait néanmoins à abandonner une défense dont la ville souffrirait de grands dommages, sans utilité pour le pays L »

Profitant de l’obscurité de la nuit, les Prussiens percèrent de meurtrières les maisons situées en avant du faubourg Saint-Pierre et le long du canal, entre le pont des Gélestins et le pont du Maulcreux, ainsi que des bâtiments isolés avoisinant les remparts au Nord et, le 29, à onze heures du matin, après une dernière sommation demeurée sans effet, de toutes ces embuscades l’ennemi dirige une fusillade très nourrie contre la citadelle. Les Français répondent par des décharges de mousqueterie et par quelques coups de canon. Bien que le principal effort de l’attaque se porte contre les bastions 5 et 1 (Saint-Pol et Chaulnes), faisant front à la ville, les autres ne sont pas épargnés.

En homme d’une bravoure éprouvée, Vogel se multiplie, visite les postes, prodigue des encouragements aux jeunes soldats, que sa hardiesse étonne! Sans le moindre souci du danger, il parcourt les bastions, « exposé aux balles qui, à certains endroits, pleuvent comme grêle 1 2. »

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