‹ Histoire de la ville d'AmiensChapitre 173 sur 197 · Daussy. La ligne de la Somme, p · texte numérisé non relu

Daussy. La ligne de la Somme, p

plus de lui de modilier, ne saurait être responsable. Si l’on peut demander à des hommes de grands sacrifices pour défendre la ville qu’ils habitent, on ne peut exiger d’eux la ruine de leur famille et de leurs propres foyers. » Le conseil d’enquête écarta en outre les questions relatives aux poudres et à l’enclouage des canons L

A dix heures, trente soldats du génie prirent possession de la poudrière; un bataillon d’infanterie entra, musique en tête, et vint se ranger dans la cour de la citadelle, précédant de quelques instants le général von (îœben. La plupart des hommes avaient brisé leurs armes pour n’avoir point à les livrer.

Les Prussiens rendirent les honneurs militaires au commandant Vogel. Mgr P>oudinet présida la cérémonie de ses obsèques h l’église Saint-Leu. Von Gœben et son étatmajor, M. Dauphin et les membres du Conseil municipal, tous les officiers français de la citadelle, auxquels on avait accordé quelques heures de liberté, suivirent religieusement son convoi et il fut inhumé dans le bastion Saint-Pol, à l’endroit même où il avait été frappé. L’évêque d’Amiens et ses compagnons d’armes rendirent hommage à ses vertus militaires. Le général prussien lui-même, s’adressant à ses soldats, loua comme elle méritait de l’être la fin glorieuse d’une victime du devoir 1 2.

1. Journal officiel, 9 mai 1872. Procès-verbal de la séance du Conseil d’enquête touchant la capitulation de la citadelle d’Amiens, du 15 avril

2. Les Prussiens placèrent sur la tombe de Vogel une croix de bois sur les montants de laquelle se lisait cette épitaphe, en allemand et en français : « Ci-gît en Dieu le brave commandant Vogel tombé le 30 novembre 1870 en défendant la citadelle d’Amiens. Cette croix a été posée par les soldats prussiens. » Elle est maintenant au Musée.

Le 23 septembre 1888, un monument fut élevé, par les soins de la société de gymnastique la Picarde, sur la tombe de Vogel, dont la dépouille mortelle avait été transportée au cimetière de la Madeleine. Il se compose

Les mobiles du Nord furent dirigés sur l’Allemagne le 3 décembre. A la sollicitation du Conseil municipal, les artilleurs obtinrent de rester prisonniers sur parole dans leur ville, comme cela avait été accordé aux mobiles de différentes places fortes, moyennant le paiement d’un million •dans les quarante -huit heures. Ils prirent l’engagement d’honneur de ne plus porter les armes contre la Prusse, pendant toute la durée de la guerre. Le capitaine Violette se refusa à donner sa parole et partit en captivité.

Le maire d’Amiens versa, en temps voulu, l’énorme rançon et les prisonniers recouvrèrent la liberté en deux groupes, le 5 et le 8 décembre. L’histoire de ce million, réalisé en peu d’heures dans une ville occupée par l’ennemi, mérite d’être relatée. Les membres du Conseil municipal n’hésitèrent point à engager leurs signatures et souscrivirent dix valeurs de cent mille francs, que MM. Alexandre Duflos, de Favernay et Thuillier-Gelée devaient négocier sur la place de Lille, avec l’appui du directeur de la succursale de la banque de France, M. Cleveland, et de M. Le Bouffv, président de la Caisse commerciale. Ceux-ci partirent donc sur l’heure. Le voyage fut pénible et fertile en incidents, mais la négociation eut un plein succès. Ils revinrent dans la nuit du 4 au 5 porteurs du million en espèces. C’était trop tard.

d’une colonne quadrangulaire surmontée du buste du héros, par M. Albert Roze, avec cette inscription :

Vogel Jean François NÉ EN 1821, A BOUXVILLER TUÉ A l’ennemi LE 27 NOVEMBRE 1870 EN DÉFENDANT LA CITADELLE d’AmIENS CHEVALIER DE LA LÉGION d’hONNEUR.

Campagnes d’Afrique, d’Orient, d’Italie et contre l’Allemagne.

En 1872, le général de Cissey, ministre de la guerre, avait voulu qu’une pierre placée dans la citadelle rappelât « le lieu et la date d’un dévouement digne d’être offert en exemple à l’armée française et signalé à la reconnaissance de tous les Français. »

Incertain du résultat de la mission, pressé par le vainqueur qui exigeait le paiement immédiat, M. Dauphin avait fait appel à la bonne volonté de ses concitoyens et chacun prenant à cœur de venir au secours de la ville avait, selon ses moyens, avancé des fonds remboursables quand les temps seraient redevenus meilleurs. 11 y eut des souscriptions de deux cent mille et de cent mille francs ; il y en eut beaucoup de dix mille et un très grand nombre de cent francs. Le chiffre total dépassa la somme requise et le million put être acquitté dans les délais voulus, tandis que celui apporté de Lille était secrètement déposé à l’Hôtel de ville comme une ressource extraordinaire, réservée en cas d’une impérieuse nécessité qui, fort heureusement, ne se présenta pas1.

Le territoire déjà occupé comprenait les trois gouvernements généraux de l’Alsace, de la Lorraine et de Reims. Les progrès de l’invasion nécessitèrent la création d’un quatrième gouvernement, celui de Versailles, auquel furent rattachés les départements de la Somme, de l’Oise, de la Seine-Inférieure 2. Le gouverneur général avait sous son autorité des gouverneurs civils qui devaient, autant que possible, utiliser le personnel administratif français mais comme celui-ci se dérobait partout, on dut faire venir des

1. Arch. mun. Guerre et invasion. Procès-verbal du 20 avril 1871 relatant les opérations réalisées en vue de faire face à l’imposition du million, signé des membres de la commission municipale des finances. — Liste des souscriptions, au nombre de 930, dont le total s’est élevé à la somme de 1,353,109 francs. — Quittances originales des versements effectués les 4, 6, 7 décembre, signées de M. Dauphin et de Sultzer, préfet de la Somme. — Le remboursement des avances qui portaient intérêt à 6 °/0 a été opéré à partir du 15 février 1871.

2. La guerre franco-allemande par le grand Etat-Major prussien.

19e livraison, p. 1306.

fonctionnaires allemands. Sultzer, intendant de la lre armée, fut nommé préfet du département de la Somme ; Horion devint sous-préfet d’Amiens ; Otto Welter, avocat à Cologne, secrétaire général de la préfecture.

M. Dauphin et les membres du Conseil municipal, appréciant justement l’intérêt de leurs concitoyens, se résignèrent à demeurer à leur poste.

Afin de donner à l’occupation les dehors d’une installation régulière et durable, Sultzer se mit en rapport avec les maires du département. Il abolit, au nom du roi de Prusse, les lois sur la conscription et sur la mobilisation, il supprima les contributions indirectes h Cette administration civile n’avait, on le pense bien, aucune influence pratique. La seule attribution réelle du préfet prussien devait être de peser sur les communes, afin d’obtenir le paiement des contributions et des réquisitions de guerre.

11 est impossible aujourd’hui de se figurer l’état des esprits pendant les premières journées de l’occupation. L'inquiétude régnait partout. La tristesse publique se manifestait par les signes extérieurs d’un grand deuil. Les rues étaient mornes, les magasins fermés. Les ouvriers abandonnaient les places et les carrefours où ils avaient l’habitude de stationner aux heures de repos 1 2. Les pourvoyeurs désertaient les marchés, bien que Sultzer permît aux habitants de la campagne d’entrer et de sortir librement 3. Plusieurs semaines s’écoulèrent avant que la ville reprit un peu d’animation.

Les charges du logement des troupes étaient surtout odieuses. Les sapeurs-pompiers durent d’en être exemptés au zèle déployé par eux pour éteindre de violents incendies

1. Arch. mun. Guerre et invasion. Placard imprimé. 5 décembre 1870.

2. LWbbevillois, 17 décembre 1870. Lettre d’un habitant d’Amiens.

3. Arch. mun. Guerre et invasion. Cabinet du préfet de la Somme. Placard imprimé.

que l’imprudence des soldats avait allumés L Ces charges du logement devinrent écrasantes à certains jours, malgré tous les efforts de la municipalité pour les répartir équitablement.

Le curé de Saint-Remy, obligé de céder son église pour l’exercice du culte protestant, célébrait les offices paroissiaux dans la chapelle de l’école libre de la Providence. La messe militaire avait lieu le dimanche, à sept heures, à la Cathédrale.

Le service des étapes de la ire armée fut appelé à Amiens; de même la 3e section des chemins de fer, chargée d’assurer la sécurité des communications avec La Fère et avec Rouen.

Le général von der Grœben, qu’il ne faut pas confondre avec von Gœben, occupait Amiens avec la 3e brigade d’infanterie, deux régiments de uhlans, trois batteries, une compagnie de pionniers de campagne et une compagnie d’artillerie de forteresse 1 2. 11 ordonna d’abord de faire disparaître les retranchements et les baraquements existant autour de la ville. Plusieurs centaines d’ouvriers réquisitionnés d’urgence y furent employés du 2 décembre au 20 avril suivant. 11 avait été dépensé 72,637 francs pour établir ces ouvrages; il en coûta 118,706 pour les raser3.

La mission confiée à von der Grœben comportait beaucoup de vigilance et d’activité. Ses troupes devaient répandre dans toute la région l’inquiétude et l’effroi. Le 30 novembre, deux escadrons de uhlans s’avançaient jusqu’à Péronne ; d’autres colonnes volantes coupaient les voies ferrées d’Abbeville et d’Arras, ou s’établissaient à Gonty, ou traversaient Albert et Doullens, ou paraissaient en vue d’Abbeville,

Page 1